II PRÉFACE
comme certains charlatans politiques, qui sentent le besoin de se faire une position brillante en se hissant au pouvoir; il ne fait pas de bruit, comme le conquérant, mais il s'avance seul et sans armes au-devant de Terreur; ses succès, s'il en a, restent cachés et méconnus, comme son travail.
Quelques centaines d'âmes arrachées à Tidolâtrie, qu'est-ce que cela pour un siècle qui n'estime que le progrès matériel et qui est habitué à ne compter qu'avec les gros chiffres? Et pourtant cela^ que Ton méprise et qu'une délibération de nos grands hommes politiques vient de rayer du budget de la colonie, comme une œuvre inutile et sans intérêt pour le développement de ce pays, cela^ c'est la civilisation chrétienne et française, c'est l'assimilation pacifique des indigènes, c'est le progrès, mais le progrès au sens chrétien du mot, et voilà pourquoi sans doute on n'en veut pas.
Mais l'apostolat catholique ne se décourage pas pour si peu : il est habitué depuis longtemps à faire très peu de fond sur les pouvoirs humains, dont il faut souvent payer, et très cher, la prétendue protection; il sait qu'il peut compter sur Dieu, dont la Providence ne lui manque jamais, et cela lui suffit amplement'. Les apôtres se succèdent, car ils s'usent et tombent vite, consumés par la fatigue et par un climat qui dévore l'Européen ; mais d'autres viennent prendre leur place, et l'œuvre de Dieu va se développant chaque jour. A cette heure, l'Eglise d'Annam, depuis le golfe du Tong-king* jusqu'à l'extrémité sud de la péninsule de l'Indo-Chine compte près de six cent mille chrétiens, sur une population totale d'environ vingt millions d'âmes. C'est peu, sans doute, pour les désirs de notre foi; mais si Ton veut bien se rappeler que, pendant deux cents ans, le sang chrétien a coulé à flots dans tous les prétoires des mandarins, et que, depuis vingt ans, la torture sanglante a fait place à un système qui rappelle trop la persécution doucereuse] et légale *dé Julien l'Apostat, on trouvera peut-être que les missionnaires n'ont pas absolu-
PRI^FACE m
ment perdu leur temps, et qu'ils méritent autre chose que le reproche d'inutilité*
L'histoire religieuse de TAnnam peut se diviser en deux, celle du Tong-king et celle de la Cochinchine. Bien que soumises aux mêmes lois, ces deux parties du royaume ont toujours eu leur cachet spécial, aussi bien dans l'ordre religieux que dans l'ordre politique. Je laisse à mes confrères du Tongking le soin de nous donner l'histoire glorieuse d'une des Eglises les plus illustres et les plus fécondes de l'Extrême-Orient, et je borne mes modestes efforts à la Cochinchine. Encore, j'en demande pardon d'avance à mes confrères des autres missions de la Cochinchine, je parlerai spécialement de la situation religieuse dans le vicariat apostolique de la Cochinchine occidentale, oh Notre-Seigneur m'a appelé à travailler. Mais, comme nos origines sont communes, puisque jusqu'à 1844, il n'y eut qu'une mission de Gochinchinchine, et que, depuis l'arrivée des Français, Saigon est devenu le centre politique de tout ce pays, j'ai pensé que mon titre est suffisamment justifié, puisque l'histoire du christianisme à Saïgon est inséparable de celle des missions voisines.
Voici comment j'ai été amené à entreprendre ce travail. Au lendemain de la mesure qui enlevait à notre mission toute allocation du gouvernement (décembre 1881), j'ai demandé à mon vénéré vicaire apostolique à faire connaître dans le journal Les Missions catholiques notre situation et nos besoins. Sa Grandeur m'ayant autorisé à rédiger quelques articles à ce sujet, me confia tous les documents qui pouvaient faciliter mon travail, et je me mis à l'œuvre. Peu à peu, comme il arrive d'ordinaire, mon plan s'agrandit en se précisant. Forcé par le cadre restreint d'un journal de laisser de côté beaucoup de matériaux intéressants, je résolus de développer mon premier travail et donner au public V Histoire religieuse de la Cochinchine. Puissé-je n'avoir pas trop présumé de mes forces, et ne pas être trouvé trop au-dessous de mon sujet!