‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 5 sur 62 · NOTIONS GÉNÉRALES SUR U COCHINCHINE · texte numérisé non relu

NOTIONS GÉNÉRALES SUR U COCHINCHINE

Au sud de ce grand empire de la Chine, qui occupe à lui seul un tiers de TAsie, et dont une politique jalouse a si longtemps fermé les portes à la curiosité européenne, s'étend une vaste péninsule qui a reçu en grande partie de la Chine sa civilisation, sa langue et ses institutions; mais qui, par sa situation géographique, son climat et ses productions naturelles, se rapproche beaucoup plus de l'Inde, ce qui lui a fait donner parlesEuropéensle nom à' Indo-Chine, Sous le rapport politique, ce vaste territoire se divise d'une manière très tranchée entre deux grands empires : le long de la côte occidentale le royaume de Siam, et le long de la côte orientale le royaume annamite; au. centre, de chaque côté des rives du Me-kong, sont les tribus laotiennes, des peuplades sauvages, tributaires de Siam ou de l'Annam, et Tantique royaume du Cambodge, qui paraît avoir dominé autrefois sur toute la péninsule indo-chinoise, et construit les monuments d*Angkor, dont les ruines encore subsistantes attestent aux voya* I 1

geurs surpris les magnificences d'une civilisation disparue. Longtemps tiraillé entre Siam et TAnnam, le Cambodge, victime de l'ambition de ses deux puissants voisins, a fini par trouver la paix en se mettant sous le protectorat de la France, qui a ainsi installé son mfluence au milieu du bassin du Mékong, pour la faire rayonner sur toute la péninsule.

Quant au royaume annamite, il se partage à son tour en. deux groupes de populations très distinctes, les Tong-kinois et les Cochinchinois. Bien que sortis d'une même race, habitués aux mêmes usages et parlant la même langue, ces deux groupes présentent des caractères assez tranchés. Séparés pendant plusieurs siècles sous le rapport politique, les Tongkinois se sont vus conquis, il y a quatre-vingts ans, par le roi de Cochinchine Gia-long, qui fut puissamment aidé en cela par les officiers français, que Tévêque d'Adran avait appelés à son secours. L'œuvre de l'unification politique du royaume annamite fut poursuivie avec persévérance pendant tout le règne du roi Gia-long, et celui de Minh-mang, dont la main de fer brisait toutes les résistances. Mais sous leurs faibles successeurs Thieu-tri et Tu-duc, Tesprit de révolte a pu relever la tête, et, à rheure actuelle, l'infortuné roi d'Annam, après avoir perdu les six provinces du sud cédées à la France, voit la révolte désoler continuellement les provinces du Tongking, et^ sent le sceptre de ses pères vaciller entre ses mains débiles.

On verra dans ce livre comment la France fut amenée à s'établir en Annam. On dira peut-être que nous sommes ici du droit de la force : c'est une erreur. Nous dominons du droit d'une civilisation meilleure et plus haute. C'est une des lois les mieux vérifiées de l'histoire, que toute civilisation qui veut se tenir en dehors de la civilisation chrétienne doit être absorbée un jour ou l'autre par celle-ci. Pendant trois siècles, les missionnaires ont apporté à l'Extrême-Orient les bienfaits du Christianisme ; si ces peuples , très intelligents d'ailleurs,

eussent accepté la bonne nouvelle, ils seraient entrés dans la grande famille des peuples chrétiens et eussent mérité ainsi de garder leur nationalité. Mais FOrient s'est retiré dans son immobile et dédaigneux isolement; il a fermé ses portes à l'Europe et a mis à mort les apôtres de TÉvangile qui lui apportaient la vraie civilisation avec le christianisme. Vains efforts! Dieu ne permet pas plus aux peuples qu'aux individus de s'isoler. La brèche que n'a pu faire la parole pacifique de l'apôtre, le canon sera chargé de l'ouvrir; les anciennes barrières tomberont les unes après les autres ; hier la Chine et le Japon, aujourd'hui l'Annam, demain la Corée. Bien souvent les peuples de l'Europe n'auront pas même conscience de l'œuvre qu'ils accomplissent. Ils croiront simplement ouvrir de nouveaux débouchés à leur activité commerciale ; mais la Providence de Dieu marche à ses fins et dirige à son gré les passions des hommes vers un but qu'ils ne soupçonnent pas. D faut que tous les 'peuples se mêlent, que toutes les civilisations soient en présence, afin de préparer ces jours prédits par le Christ, oii, la divine parole ayant retenti sur toutes les plages, il n'y aura plus dans le monde qu'un troupeau et qu^un pasteur : Et erit unum ovile et unus pastor.

Au milieu de ce mouvement qui pousse l'Europe à reporter à l'Asie la civilisation qu'elle en reçut jadis, la France, représentant plus spécialement les intérêts catholiques, devait naturellement avoir sa place. Au siècle dernier, la Providence lui avait ouvert ce grand empire des Indes, que notre incurie et notre légèreté ont laissé passer aux mains de l'Angleterre protestante. Dans le courant de ce siècle, un concours de circonstances providentielles nous a amenés à prendre pied dans rindo-Chine. Serons-nous plus heureux et plus sages que nos pères ? L'avenir nous le dira ; mais ce que l'on peut affirmer dès aujourd'hui, c'est que la France, si elle est fidèle à sa mission, sera nécessairement amenée à faire dominer un jour son drapeau dans toute la péninsule, et qu'elle retrouvera ainsi.

aux portes de la Chine, un équivalent de ce magnifique empire des Indes, que nos révolutions lui ont fait perdre. C'est ce qui doit nous rendre notre jeune colonie de Cochinchine intéressante. Nous n'occupons encore qu'un point à l'exlrémité de Tlndo-Chine, mais nous sommes la civilisation chrétienne et française, et, si nous comprenons ce qu'il y a dans ce mot, de Saïgon, où nous sommes établis, nous ferons rayonner au loin notre influence, notre civilisation et notre foi. Mais si nous sommes infidèles à notre mission, le passé nous dit ce que sera Tavenir : d'autres prendront notre place ici, et nous perdrons Flndo-Chine, comme nous avons perdu les Indes, le Canada et la plus grande partie de nos colonies. Que Dieu épargne ce malheur et cette honte à notre chère patrie I L'avenir est à Dieu, parlons du présent.

Divisions administratives et eeelésiastiques . — Avant l'arrivée des Français, le royaume annamite comptait trente et une provinces : seize au nord, formant le Tong-king, qui comprend tout le bassin inférieur et le delta du Song-ca, ou Grand- Fleuve, descendu des montagnes du Yun-nan, en Chine : neuf au centre, dans la région étroite comprise entre les montagnes et la mer : c'est la Cochinchine proprement^ dite, capitale Hué, résidence des rois d'Annani; enfin au sud de la péninsule, les six provinces de la basse Cochinchine, formées par le delta duMe-kong, et qui, cédées définitivement à la France par le traité de 1874, constituent notre colonie de Cochinchine, dont le chef-lieu est Saïgon.

Sous le rapport religieux, l'Annam est partagé en^neuf vicariats apostoliques : Au nord de la frontière de Chine au cours du Song-ca, les dominicains espagnols administrent trois vicariats, le Tong-king septentrional, le Tong-king oriental et le Tong-king central. Ces trois vicariats réunis comptaient, en 1879, 210>236 chrétiens. De l'autre côté du Song-ca s'étend

le Tong-king occidental, confié aux Missions Étrangères de Paris, ainsi que toutes les autres missions de FAnnam. Ce vicariat, dont le centre est à peu de distance de Ke-cho ou Ha-noï, capitale du Tong-king, compte 135,000 chrétiens. Au sud est le Tong-king méridional, avec 73,000 chrétiens. Puis successivement, en descendant le long des côtes, on trouve : la Cochinchine septentrionale, qui comprend trois provinces et compte 27,038 chrétiens ; le centre du Vicariat est à Hué, la capitale ; la Cochinchine orientale comprend six provinces et compte 36,317 chrétiens ; la Cochinchine occidentale, qui comprendactueilement les quatre provinces de Bienhoa, Saigon, My-lho et Vinh-long, et dont le centre est à Saigon, chef-lieu de notre colonie. Ce vicariat apostolique comptait au dernier recensement 31,480 chrétiens, dont 4,873 Européens et 46,373 Asiatiques. Enfin au sud et à Touest de la Cochinchine occidentale, le vicariat apostolique du Cambodge, qui s'étend sur deux des provinces de la colonie, Hatien et Chau-doc, le royaume du Cambodge et les tribus laotiennes ^éparpillées dans le bassin du Me-kong. Ce vicariat apostolique, le dernier formé, puisqu'il date seulement de 1832, est aussi le plus faible comme population chrétienne, bien que son territoire s'étende au loin. Il compte seulement 12,837 chrétiens, dont plus de 10,000 'sur le territoire français.

En rapprochant tous ces chiffres, nous trooivons pour l'Annam un total de 565,908 chrétiens. Comme toute la population annamite s'élève à environ vingt millions, cela fait la proportion de un chrétien sur trente-cinq habitants. Cette proportion dépasse de beaucoup celle de l'Inde et de la Chine, en sorte que, sous ce rapport, les missions annamites tiennent incontestablement le premier rang en Orient.

Après ces premiers détails sur les divisions administratives et religieuses de l'Annam, détails qui nous permettront de suivre plus fecilement l'histoire de ce pays, il nous faut reve-

nir à notre colonie de Cochinchine, dont je m'occupe plus spécialement dans ce livre.

Comme on vient de le voir, lé territoire de notre colonie comprend les six provinces de la basse Cîochinchine : Bienhoa, Saïgon, My-tho, Vinh-lonç, Ha-tien et Chau-doc. U est compris entre les 102^ et 105"* 11' de longitude est, et les 8** et 11° 30' de latitude nord, ce qui donne une superficie totale de soixante-six lieues carrées, égalé à peu près à huit départements de grandeur moyenne en France.

Climat — Bien que située entièrement sous la zone torride, la Cochinchine française est loin d'offrir une température intolérable. L'été y est moins chaud qu'au Tong-king et dans certaines provinces de la Chine situées à une latitude plus élevée : cela vient de ce qu'ici la saison sèche correspondant à l'hiver, et la saison des pluies à l'été, il en résulte une température uniforme de 28 à 30° centigrades, température à première vue fort supportable, mais en fait beaucoup plus débilitante par sa continuité que celle des régions plus chaudes, mais jouissant d'un hiver plus ou moins prononcé. On peut dire qu'en Cochinchine il n'y a ni été, ni hiver, ni printemps^ ni automne; les deux moussons partagent l'année en deux parties à peu près d'égale longueur. Les vents du nord-est soufflent régulièrement d'octobre en avril, c'est la saison sèche; les vents* du sud-ouest durent de mai à octobre, c'est la saison des pluies.

Pendant' les premiers mois de la saison sèche, novembre, décembre, janvier et février, la température ne s'élève pas ordinairement au-dessus de 30° centigrades à midi, et pendant la nuit elle descend jusqu'à 20° et même 18°; c'est à peu près l'extrême limite du froid dans la colonie. Une ou deux fois seulement, j'ai vu le thermomètre descendre à 16°, pendant une demi-heure, au lever du soleil. Quand cela se produit, nos pauvres Annamites grelottent et font du .feu, pen-

T=yi-;ir

dant que l'Européen se sent revivre à cette fraîcheur bienfaisante, qui lui rappelle le printemps de la France.

Mais dans les derniers mois de la saison sèche, mars, avril, mai et quelquefois juin, là température s'élève sensiblement et devient tout à fait pénible pour les étrangers. Plus de verdure, la terre est brûlée jusqu'à un mètre de profondeur par un soleil dévorant, qui verse depuis six moiâ ses rayons sur elle et la calcine tellement que la vie de la végétation paraît suspendue. Plus de fraîcheur, mais un air satiiré d'électricité par les orages qui se forment presque tous les soirs à l'horizon : on entend gronder au loin la foudre, et chacun aspire après les premières pliiies; mais le plus souvent l'orage avorte et se dissipe sans eau. Une chaleur écrasante, une chaleur sous tiuages, que ne vient rafraîchir aucune brise, donne l'impression de la température qui s'exhale de la bouche d'un four. Cette chaleur énerve les tempéraments les plus robustes, et rend tout travail, surtout le travail intellectuel, fort pénible. C'est l'époque des mala^ dies, des épidémies de choléra, et le plus mauvais temps de , l'année. En jour, le thermomètre varie de 32 à 38 degrés, la nuit il descend à 30. Alors le sommeil est à peu près impossible, à cause de la surexcitation nerveuse causée par Télectricité, et aussi par suite des émanations du calorique, qui, s'élevant d'un sol surchauffé, rayonnent vers les espaces célestes et forment une atmosphère étouffante, plus pénible quelquefois même que celle du jour.

Enfin, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin, la saison des pluies s'établit et des orages d'une grande violence viennent presque tous les sojrs rafraîchir l'atmosphère. Ces pluies torrentielles se forment très vite et passent de même. Au bout d'une demi -heure, d'une heure au plus, la tourmente cesse brusquement, comme elle avait commencé, et le soleil plus radieux et plus ardent féconde la végétation rajeunie par Forage : on entend les oiseaux s'appeler en chantant sous la

feuillée, et, la tension électrique étant tombée avec la pluie, chacun éprouve une sensation générale de détente et de bienêtre.

Vers la fin de juillet et les premiers jours d'août, le« pluies cessent d'ordinaire pendant une semaine ou deux; c'est comme une petite saison sèche, qui précède immédiatement les grandes pluies. En septembre* les fleuves gonflés roulent à pleins bords et se déversent dans les campagnes, mais sans causer, au moins d'ordinaire, de graves dégâts; au contraire, comme à cette époque de l'année ils sont chargés de substances en suspension, ils déposent partout un limon fécondant, quv est la richesse des campagnes.

Bien que notre colonie soit en dehors de la trajectoire des typhons, le terrible météore y a fait seïitir plus d'une fois son voisinage par des perturbations désastreuses. On se souvient encore ici du cyclone du 24 octobre 1872, qui renversa presque toutes les églises et les presbytères de la mission dans les provinces de l'ouest et causa tant de ravages dans toute la colonie. Quand ce terrible phénomène atmosphérique se produit, on en est d'ordinaire averti douze heures à l'avance par la baisse subite du baromètre. Malheur alors au navire qui s'est aventuré le long des côtes ; malheur aux barques qui se laissent surprendre sur le grand fleuve ! Un raz de marée de trois ou quatre mètres de hauteur balaie et submerge tout sur son passage; inondant les côtes basses du pays et pénétrant dans l'intérieur par les nombreux cours d'eau qui sillonnent la contrée, il renverse et emporte sur son passage les moissons, les arbres, les maisons, les bestiaux et parfois les habitants; pendant: q^ie, dans les parties les plus élevées du pays, une trombe gigantesque, d'un diamètre de plusieurs lieues quelquefois, entraîne au loin dans un double mouvement giratoire et jH^ogressif, et broie impitoyablement dans son étreinte tout ce qu'elle rencontre devant elle. C'est ordinairement vers la fin de la saison des pluies, en septembre ou octobre, que

se produisent ces terribles phénomènes météorologigi^ies, qui durent un jour et une nuit^ et amènent presque toujours un changement de mousson.

Cféogfraphie. — Deux grands fleuves arrosent et fertilisent la colonie : au nord, -dans la province de Bien-hoa, le Dongn£u, dontles sources se perdent chez les Moïs, reçoit comme affluent la rivière de Saigon, et se jette à la mer au cap Saint- Jacques ; au sud, le Me-kong, qui prend sa source au pied des Hymalayas, arrose l'ouest de la Chine, traverse dans toute sa longueur la vallée du Laos et le Cambodge, forme avant d'entrer en Cochinchine une sorte de réservoir naturel appelé le Grand-Làc, arrose dans la colonie les provinces de Touest et se jette dans la mer par neuf embouchures, dont la largeur cumulée est d'environ trente kilomètres, formant ainsi un des plus vastes deltas du globe *.

Entre ces deux artères principales, des centaines de cours d'eau, connus sous le nom A'arroyoSy circulent de tous côtés, comme les veines dans le corps de l'homme, et forment un réseau de voies navigables, qui portent jusque dans les moindres villages l'activité commerciale et la vie.

Nulle part peut-être mieux qu'en Cochinchine ne se vérifie le mot de Pascal, que les fleuves sont des grands chemins qui marchent. Dans ce pays en effet les cours d'eau sont à peu près les seuls moyens pratiques de communiquer d'un lieu à un autre : c'est sur leurs bords que sont situés tous les marchés, les principaux villages et les cultures. Chaque jojur des milliers de barques les sillonnent, transportant les voyageurs et les denrées sur tous les points qui offrent au comnjerce un débouché. Dans ces derniers temps, l'administration française

1. Je n'ai pas mis au nombre des fleuves de la Cochinchine les deux vaïcos qui arrosent le centre du pays, parce que, d'après nos meilleurs géographes, ces deux cours d'eau ne sont que des infiltrations du Me-kong, à travers l'immense plaine des joncs.

s'est occupée d'ouvrir des routes de terre, et a même entrepris une première ligne de chemin de fer de Sâïgon à My-Tho. Au point de vue de la commodité des voyageurs et de la rapidité des transports, on ne peut qu'applaudir à ces premiers essais; mais il faut bien se garder de se faire làdessus des illusions économiques. Sans parler des dépenses qu'exigent de pareils travaux, dans un pays où le sol "détrempé par des pluies torrentielles manque de solidité, et où l'on ne fait pas un kilomètre sans rencontrer un cours d'eau grand ou petit, il est permis de douter que de très longtemps le commerce annamite ou chinois délaisse les voies fluviales, que la nature lui offre toutes préparées, pour se diriger vers ces routes de terre beaucoup plus lentes et plus dispendieuses pour lui. '

Tout le sol de la basse Cochinchine n'est en effet qu'un terrain d'alluvion, formé par le delta du Me-kong. On a calculé qu'en dehors des crues extraordinaires amenées par la saison des pluies, le débit moyen de ce fleuve est de trois cent vingtquatre millions de mètres cubes à l'heure ; or chaque mette cube d'eau tient en suspension un litre de matières solides, ce qui fait que, dans le courant d'une année, le Me-kong charrie vers la mer un milliard quatre cent millions de mètres cubes de matières solides. Ces terres enlevées aux plateaux de l'Asie centrale, se déposent aux différentes embouchures, en sorte que les côtes s^avancent continuellement dans la mer, et gagnent annuellement une trentaine de mètres hurles flots. Daniel de Foé, l'auteur si connu du Robiîison Crusoé^ faisant aborder son héros sur les côtes de Cochinchine, nous apprend qu'au xvn° siëcle, la ville de Phnom-penh, capitale actuelle du Cambodge, était située à un jour dans l'intérieur des terres ; aujourd'hui, il y a trois cent vingt kilomètres de l'embouchure du fleuve à cette ville, et un navire à voiles mettrait trois jours au moins pour y monter. Dans les premières relations des missionnaires, on voit que My-tho était située tout près

de la mer; actuellement il est à plus de dîx lieues dans l'intérieur. La terre gagne ainsi peu à peu sur FOcéan. D'abord le sol en formation n'est qu'un marais bourbeux^ que les flots recouvrent à chaque marée; grâce aux alluvions subséquentes, il s'élève graduellement; bientôt les palétuviers s'y multiplient et forment une forêt impénétrable, dont les racines enchevêtrée? retiennent les terres, en affermissant le sol qui s'exhausse ainsi insensiblement chaque jour. Dès qu'il a dépassé de quelques centimètres le niveau moyen des marées, la culture vient s'établir sur ce sol encore vierge et d'une merveilleuse fertilité. C'est pourquoi dans l'ancienne organisation du royaume annamite, la basse Cochinchine était regardée comme le grenier de Tempire.

On comprend quelle doit être Faction fertilisante du soleil sur un sol ainsi constitué. Deux fois par jour, les marées du Pacifique, dont les hautes mers dépassent de quatre mètres le niveau des basses mers, pénètrent dans l'intérieur du pays par le vaste réseau fluvial qui recouvre toute la basse Cochinchine, et viennent fertiliser ces immenses plaines, sur lesquelles elles déposent leur limon fécondant. Au reflux,^ la terre reste exposée aux rayons ardents du soleil des tropiques, qui fait croître et mûrir les riches moissons de riz, principale nourriture des indigènes.

Maladies. — Mais trop souvent, au milieu de cette exubérance de végétation, 4a mort germe silencieusement à côté de la vie. L'infection paludéenne produit les fièvres intermittentes, la fièvre des bois, la fièvre pernicieuse qui, si elle n'est pas coupée de suite, enlève le malade au second ou au troisième accès. Lue choléra, à Fétat endémique daniS la colonie, se manifeste tous les deux ou trois ans à Fétat d'épidémie, et cause quelquefois de grands ravages, surtout parmi les indigènes, qui vivent ordinairement dans lés conditions les moins hygiéniques. La petite vérole enlève

aussi chaque année un grand nombre d'enfants et quelques adultes. Longtemps avant l'arrivée des Français, les missionnaires de la Cochinchine et du Tong-king avaient essayé de répandre la vaccine dans le pays, mais les persécutions continuelles, la difficulté des communications et les préjugés du pays avaient à peu près stérilisé leurs efforts. Un des bienfaits de Tadministration coloniale a été d'imposer aux populations la vaccine obligatoire et gratuite. Ici, comme pour tout ce qui touche aux vrais intérêts des Annamites, les missionnaires se sont fait un devoir d'user de leur influence sur les populations pour combattre leurs répugnances et leur faire accepter ce précieux remède.

Les deux affections que les Européens ont surtout à redouter en Cochinchine soiit les diarrhées chroniques et les dysenteries. Je ne crois pas exagérer en disant que les neuf dixièmes des cas de mort proviennent d'une de ces deux maladies. Je pense que l'on doit en faire remonter la cause à l'usage des eaux qui, surtout à certaines époques de Tannée, seraient empoisonnées par des milliers d'animalcules et de végétations microscopiques, L'Annamite ne boit presque jamais d'eau fraîche ou à l'état naturel : il a soin d'y faire infuser quelques feuilles de tjié. Les Européens, on le comprend, ont peine à se soumettre à ce régime ; mais il faut au moins qu'ils aient soin d'avoir toujours un bon filtre, afin de débarrasser Veau des matières nuisibles qu'elle tient en suspension.

Il est assez difficile de se procurer de bonne eau en ce pays : on n'y trouve pas de sources, excepté dans le nord, et le plus souvent l'eau des puits est saumâtre et malsaine. A la fin du siècle dernier, l'évêque d'Adran avait fait creuser, au milieu de l'arroyo de Cho-lon, un puits artésien qui fournit à toute la ville de Saigon une eau d'excellente qualité. L'an dernier, l'administration inaugurait un nouveau puits creusé au point le plus élevé de la ville de Saïgon, de manière à pouvoir distribuer l'eau et la faire monter dans toutes les maisons. On ne

peut qu'applaudir à ces efforts, car en Cochinchine la question des eaux est intimement liée à la question de santé et d'hygiène.

Il faut dire encore, àFlionneur de l'administration française, que depuis plusieurs années, la santé générale s'est notablement améliorée dans la colonie. Grâce aux travaux entrepris pour faciliter l'écoulement des eaux et dégager le sol, en défrichant les brousses, on est parvenu à assainir complètement des endroits réputés d'abord comme très malsains. Des maisons commodes et bien aérées, Téxpérience acquise du climat et des précautions à prendre par les Européens, la facilité des communications, qui permet à ceux qui en ont le moyen de se procurer la plupart des denrées européennes, toutes ces causes réunies ont eu la plus heureuse influence sur l'état sanitaire des colons»

Il n'en reste pas moins vrai que l'Européen, transplanté dans ce pays, ne peut se promettre de longs jours, à moins qu'il ne se résigne à mener une vie très réglée et très sobre, à éviter de s'exposer au soleil de huit heures du matin à cinq heures du soir, h se livrer à un travail modéré, et à fuir toute espèce d'imprudence et d'excès. Le vice est mortel ici; il tue le corps aussi bien que l'âme.

Les missionnaires, forcés par l'étendue de leurs districts de passer souvent d'un lieu à un autre, d'affronter le soleil, de vivre de privations et de se passer de toute espèce de confortable, maintenant surtout qu'ils n'ont d'autres ressources que les aumônes de la Propagation de la foi, ne peuvent se promettre un long apostolat. Nous sommes en ce moment cinquantedeux missionnaires, et il n'y a pas un seul vieillard parmi nous. I^e plus âgé vient de célébrer les noces d'argent de son jubilé sacerdotal. C'est qu'au bout de dix ans de mission, la grande majorité (les missionnaires de Cochinchine sont usés, et leur vie n'est plus qu'une lutte énergique contre la souffrance etTanémie. Ils n'ont pas, comme les fonctionnaires du gouver-

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nement, la ressource d'aller tous les deux ou trois ans se retremper en France K Leur vocation les retient en Annam, car le missionnaire doit mourir au poste où Dieu Ta placé. Parti librement, lisait, il est vrai, qu^il est toujours libre de rentrer dans sa patrie ; mais, grâce à Dieu, ces retours ne sont que Texception parmi nous, et la grande majorité des missionnaires meurt au poste d'honneur.

On voit que la mission de Cochinchine occidentale, si elle ne nous offre plus comme autrefois la glorieuse perspective du martyre sanglant, n'en reste pas moins une des plus meurtrières des vingt-cinq missions confiées à notre Société. Depuis 1860, date de l'arrivée des Français en Cochinchine, vingt et un missionnaires sont morts à la peine ; ils ont fourni en tout cent douze ans de vie apostolique, soit pour chacun, une moyenne d'un peu moins de six ans. Cette moyenne est bien inférieure à la moyenne générale des membres de la Société, qui, dans ces dernières années, s'est élevée à seize ans et trois mois. Comme la plupart des confrères arrivent en mission entre vingt-cinq et trente ans, c'est à la fleur de leur âge qu'ils ont obtenu leur couronne. Heureux frères ! ce n'est pas nous qui les plaindrons. Heureux les morts, dit le Sage : Beatimortui! Oaiyheureux les morts, surtout ceux qui, comme ces jeunes apôtres, sont tombés les armes à la main, en combattant le bon combat !

Productions* — La Cochinchine française, par sa situation

1. Disons pourtant que la Providence de Dieu, qui prend soin des passereaux des champs, et qui n'oublie pas ses missionnaires, nous a ménagé, à trois jours d'ici, dans l'île de Hong-kong (Chine), une maison de convalescence, où les éclopés de l'apostolat peuvent venir se reposer et reprendre des forces. L'auteur, qui a déjà passé deux fois au Sanatorium, ne saurait sans ingratitude, manquer de saluer avec reconnaissance cette sainte maison de Béthanie, où l'on reçoit avec tant de charité le malade aimé de Jésus. Domine, ecce quem amas y infirmatur. Là on retrouve, avec les soins de l'amitié la plus tendre et la plus dévouée, la consolation de se voir réunis de tous les points de l'Extrême-Orient, la Chine, le Japon, la Corée, l' Annam, la Malaisie, etc.; et Ton goûte, comme aux jours bérfis du séminaire, les joies de la cohabitation fraternelle : Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fr aires in unum!

près de Téquateur, est un des pays les plus fertiles, et serait, si elle était bien cultivée, une des contrées les plus riches du g-lobe. Toutes les productions des pays tropicaux, la canne à sucre, le poivre, l'indigo, le coton, la cannelle viennent à merveille sur les plateaux élevés du nord et de Test de la colonie; au sud, le riz se multiplie dans les riches terrains d'alluvions dont j'ai parlé plus haut. Si jusqu'à présent presque tous les essais de culture en grand, entrepris par nos compatriotes, ont assez tristement avorté, je crois qi\ll faut faire une part très large aux fautes que l'inexpérience du sol, du climat et des populations ont fait commettre; mais je suis persuadé qu'avec de la prudence, de la persévérance, un peu d'esprit d'ordre et de suite, qualités qui ont manqué plus ou moins dans les premières tentatives, nos compatriotes trouveront ici un débouché très favorable pour leur activité commerciale et colonisatrice.

Quelques renseignements sm* la flore et la faune du pays ne .seront donc pas inutiles, pour faire connaître à nos concitoyens le parti qu'ils peuvent tirer de cette terre, que le courage de nos soldats uni au dévouement des missionnaires a donnée à la France.

Plantes nutritives.^ — Le riz, en CochincKine, comme dans tout l'Extjême-Orient, est la base de l'alimentation et le grand objet de la culture. Dans notre colonie, les rizières couvrent une étendue de trois cent mille hectares, ce qui fait uii vingtième de la superficie totale du pays, qui est égale à environ six millions d'hectares. Le riz est donc pour l'Annamite ce que le froment est pour l'Européen, une denrée de première nécessité et l'objet de la préoccupation générale. D'immenses travaux d'endiguement ont été faits et se continuent chaque jom*, pour retenir les eaux ou leur donner un écoulement favorable, et la question du rendement plus ou moins fort de Tannée fait l'objet de la conversation générale, à l'époque de la récolte, comme chez nous celle du prix des froments.

Le riz se cultive ordinairement dans les terrains bas et marécageux, et surtout dans les plaines d'alluvions récentes, où il acquiert une plus-value considérable. Là où ce genre de terrains fait défaut, parce que le sol est plus élevé, on y supplée en formant autour de chaque champ de petites digues de quarante à soixante centimètres de haut, qui ont pour effet de retenir les eaux à l'époque des pluies ; de petits barrages très ingénieusement faits ont pour but de. régler la <iistribution de l'eau et de déverser en contre-bas le trop plein <Je l'inondation, en conservant sur la rizière la quantité suffisante à la croissance du riz; car cette plante, comme on sait, doit toujours avoir le pied dans Teau ; mais il faut éviter qu'elle n'en soit submergée, ce qui la ferait périr au bout de quelques jours.

Il est cependant une troisième espèce de rizières qui se font à sec. Ce mode de culture, qui n'a guère lieu que chez les tribus sauvages habitant au nord-est de la colonie, se fait en mettant le feu aux forêts du pays, pour semer dans les cendres un riz excellent, mais qui n'a pas lés qualités nutritives du riz cultivé en plaine. Cette culture, qui épuiserait vite le pays, puisqu'il faut chaque année incendier un nouveau coin de forêt, a été, avec raison, sévèrement prohibée par le gouvernement français.

Pour cultiver le riz, on le sème très serré dans un petit espace ; puis, quand il a dix à trente centimètres de haut, on le repique en ligne. Les femmes sont principalement chargées de cette besogne fatigante. On distingue, comme pour le froment d'Europe, beaucoup de variétés de riz; mais les deux grandes espèces sont le riz ordinaire, connu en Europe par l'exportation, et le riz gommeux ; le premier sert exclusivement à l'alimentation et au commerce ; on use du second dans les sacrifices et les festins solennels ; avec certaines herbes, on le colore en différentes nuances, sans en altérer le goût. Rien de plus curieux pour l'étranger que la vue d'une table de festin couverte de riz de diverses couleurs, blanc, jaune, rouge, orangé,

bleu, rose, etc. Ce riz gommeux sert encore à faire toutes les pâtisseries du pays, lesquelles sont détestables pour notre goût européen. En le faisant distiller, on en tire un alcool, ou vin de riz, supérieur, dit-on, à celui des Chinois. Comme les procédés de distillation sont très primitifs, ce v:n de riz a Un goût de fumée qui le rend désagréable à notre palais. Chez les gens riches, on déguise ce mauvais goût avec des herbes aromatiques. On peut aussi le conserver dans des jarres herméliquement bouchées; la fermentation s'établit alors, et Ton obtient une boisson mousseuse, qui peut faire Tillusion du Champagne. Ce vin de riz était Tunique boisson connue des Annamites avant l'arrivée des Français.

Le rendement ordinaire du riz, dans notre colonie de Cochinchine, est de cinquante piculs à Thectare*, soit quinze millions de piculs pour la moyenne annuelle; ce qui permet, après avoir pourvu largement à la nourriture des habitants, de livrer à Texportation plus de six millions de piculs par an. Les autres céréales ne tiennent qu'une place très accessoire à côté du riz ; les plus cultivées sont le maïs, qui vient très bien dans les lieux élevés. L'Annamite, quoiqu'il sache le réduire en farine, se contente de le faire bouillir dans l'eau et le mange tel quel. Le millet est cultivé en petite quantité et n'entre que pour une part insignifiante dans l'alimentation.

On a fait en plusieurs endroits des essais pour la culture du froment, mais ils n'ont réussi nulle part. Le blé lève très vite et pousse en herbe, mais l'épi ne contient que quelques grains maigres et qui ne peuvent se reproduire. C'est donc le riz qui est et qui restera la base de Talimentation dans ce pays.

A côté des céréales, il y a d'autres plantes nutritives ; ce sont les tubercules, dont le peuple fait une assez grande consommation. Les principaux sont la patate et l'igname. La patate ressemble' à notre pomme de terre, mais elle a un goût sucré

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