‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 6 sur 62 · Le picul égale 61 kilog. 500 grammes · texte numérisé non relu

Le picul égale 61 kilog. 500 grammes

très prononcé, et Ton s'en fatigue vite. L'igname est de deux espèces, Tune rouge, l'autre jaune; cet aliment est échauffant et malsain ; on ne pourrait sans inconvénient en faire sa nourriture habituelle.

Les Annamites cultivent encore de beaux navets, qu'ils coupent par tranches et font confire dans la saumure. Lapistache est aussi d'un assez bon rapport ; on mange ses graines, après les avoir fait griller, ou Ton en tire de l'huile pour l'éclairage.

Les haricots viennent à merveille dans les plaines sablonneuses du Dong-Naï ; on en fait un commerce assez considérable dans les environs de Ba-ria.

Quant à nos autres légumes d'Europe, depuis quelques années, les Chinois ont entrepris de les cultiver dans de vastes jardins qui avoisinent Saïgon ; mais ces plantes étrangères sont dépaysées en Annam et ne s'acclimatent jamais véritablement. Il faut toujours renouveler les plantations avec des graines venues d'Europe, et ce n'est qu'à force de travail qu'on peut obtenir un résultat. Pendant les cinq ou six mois de saison sèche tous nos légumes périssent, s'ils ne sont arrosés à grande eau et protégés contre le soleil. Pendant la saison des pluies, ils sont écrasés par les ondées torrentielles et pourrissent sur pied; ou bien, sous l'action combinée du soleil et de la pluie, ils poussent tout en herbe. Cette culture maraîchère ne peut donc prendre une grande extension; encore faut-il la patience et l'industrie du Chinois pour en tirer quelque chose; nos Annamites sont trop indolents et trop inconstants pour s'y adonner jamais sérieusement.

Cultures coloniales. — Je viens maintenant aux cultures qui peuvent offrir à nos compatriotes des résultats sérieux.

Au premier rang, il faut placer la canne à sucre. Cette culture qui est encore assez peu développée dans la colonie, puisqu*elle occupe à peine quatre mille hectares de terrain, me paraît appelée à un grand avenir, car le sol y est très propice. La canne

annamite est d'une espèce dégénérée et ligneuse; elle donne peu de jus, ce qui provient de sa nature et de la grossièreté des moyens d'extraction. L'Annamite ne soigne pas assez sa canne, il plante trop serré, et comme il ne fume pas sa terre, il ne peut obtenir que des résultats médiocres. Pour extraire le jus, il se sert de cylindres verticaux, mis en mouvement par des buffles ; au fur et à mesura que le vesou découle, il est versé dans plusieurs chaudières que l'on chauffe. La défécation se fait en délayant dans le liquide une certaine quantité de chaux. Malgré la grossièreté de la manipulation, on obtient ainsi un sucre serré, à grains fermes et brillants. Il se fait aussi une assez grande quantité de sucre candi. Une autre fabrication consiste à mélanger des blancs d'œufs avec une dissolution de sucre blanc, que l'on coule en pains et que Ton fait cuire; après le refroidissement, on obtient une masse spongieuse, de couleur jaunâtre et d'un gqùt agréable, dont les Annamites font une consommation'considérable dans les festins.

On fabrique aussi beaucoup de mélasse, parce que la préparation en est plus facile que celle du sucre ; on s'en sert pour faire des confitures et différentes espèces de pâtisseries.

Tel est en ce moment l'état de l'industrie sucrière en Co* chinchine. Le gouvernement français, justement préoccupé de l'avenir de cette culture, a plusieurs fois encouragé les planteurs. On a essayé d'acclimater de nouvelles espèces de cannes plus riches en produits. Celle qui semble devoir le mieux réussir est la canne violette de Java. Néanmoins il me paraît difficile d'amener les Annamites à modifier en entier leur culture et à délaisser les cannes indigènes qu'ils ont sous la main. Mais je crois que cette petite canne elle-même peut s'améliorer beaucoup, et donner d'excellents produits, si elle est mieux cultivée ; qu'on l'espace davantage, qu'on fume un peu les terres, qu'on sarcle convenablement les mauvaises herbes, et l'on verra, je crois, qu'il ne faut pas trop se hâter

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de condamner la canne indigène, qui produit peu de jus, mais un jus plus riche en produits saccharins que les grosses cannes. — Quant aux procédés d'extraction, il faut les améliorer sans doute : néanmoins on fera bien de ne pas se hâter trop, et de se souvenir que le mieu:x est souvent Tennemi du bien. Plusieurs catastrophes financières sont venues apprendre aux colons qu'il ne faut pas monter une grande' et coûteuse exploitation, avant de s'être assuré au préalable un rendu de cannes suffisant à la faire marcher. Je pense donc que ceux de nos compatriotes qui viennent ici pour se livrer à l'industrie sucrière, feront très sagement de commencer modestement et d^aller pas à pas. Qu'on perfectionne les moyens d'extraction, qu'on n'engage pas dès Tabord un capital qui resterait longtemps peut-être improductif, qu'on surveille Soi-même les ouvriers, au lieu de mener grand train à Saïgon, en laissant à des hommes gagés très cher la responsabilité et la direction des travaux; en un mot qu'on se fasse véritablement planteur, et l'on verra ses efforts couronnés de succès, aussi bien en Cochinchine que dans les autres colonies ; car rien ne manque à mon avis, du côté du sol, pour en tirer le plus riche parti. Mais dans un siècle où l'on veut jouir, et, vite, on oublie trop que la première condition du succès est le travail. De là les mécomptes qui ont découragé les premiers planteurs. Puisse l'expérience servir à ceux qui viendront après !

L'indigo prospère aussi en Cochinchine, mais, comme pour le sucre, les procédés d'extraction sont encore très grossiers et demandent à être perfectionnés. Je ferai pour cette culture les mêmes observations que pour le sucre. Elle me paraît trè^ susceptible d'offrir à ceux qui s'en occuperont un rendement rémunérateur, pourvu qu'ils s'y donnent avec suite, et qu'ils évitent les imprudences.

Le coton vient très bien dans la colonie; mais jusqu'à présent la culture en a été restreinte aux besoins locaux; encore les Annamites n'ayant pas chez eux de filatures, préfèrent aux

tissus grossiers du pays, obtenus par les procédés les plus primitifs, les cotonnades chinoises et anglaises, qui leur reviennent à meilleur marché, et sont beaucoup plus belles. Mais le coton de Cochinchine a des qualités sérieuses; il est doux, fin au toucher, d'un beau blanc mat ; je pense donc que cette culture, bien conduite, doit procurer de grands avantages au pays, et pourrait, dans un cas donné, contribuer à soustraire nos filatures de France aux crises cotonnières qui les ont désolées si souvent. Avec l'Algérie et la Cochinchine, nous devrions être indépendants de Fétranger pour la production de la matière première, ce qui serait un immense avantage pour nos filateurs.

Le tabac est cultivé sur une grande échelle, mais jusqu'à ce jour le commerce n'a pu tirer parti des tabacs indigènes, parce qu'ils sont peu combustibles et toxiques, ce qui tientau manque de potasse et à l'excès de nicotine. Des essais de graines étrangères ont été faits, mais les mêmes inconvénients se sont manifestés. Il est donc très douteux qu'on puisse tirer parti du tabac indigène, autrement que pour la consommation locale, qui, d'ailleurs est considérable, car tout le monde fume en Annam, même les femmes et les enfants.

Le poivre est cultivé avec succès dans un grand nombre de localités. Cette culture n'est pas difficile, mais elle demande beaucoup de soins de sarclage et d'arrosage. Nos Annamites sont beaucoup trop indolents pour ce genre de travail ; c'est pourquoi il est jusqu'à présent aux mains des Chinois, qui, plus industrieux et plus travailleurs, ont réussi à créer de belles poivrières dans un certain nombre de localités.

Mais une culture tout à fait annamite, et de même genre, c'est celle du bétel. Le bétel est une liane comme le poivre, que l'on cultive pour ses feuilles, lesquelles enduites de chaux servent à envelopper la noix d'arec et forment la chique que tous les Annamites mâchent tout le long du jour. Cet usage, assez dégoûtant pour ceux qui n'y sont pas habitués, ne

laisse pas, paraît-il, que d'avoir des avantages sérieux. La mastication du bétel ainsi préparé produit un goût frais, piquant, qui est assez agréable; c'est un stimulantqui repose et donne des forces au travailleur. Avant l'arrivée des Français, c'était un article obligatoire du cérémonial d'en présenter une chique ou deux à tous les visiteurs. Encore maintenant, on trouverait peu de maisons qui n'aient lé bétel tout préparé sur une petite tablé, dans la salle de réception. Riches ou pauvres, tous n:âchent le bétel, ce qui leur noircit les dents, et donne à leur salive la couleur du sang. On comprend après cela que la culture du bétel soit très multipliée, aussi bien que celle de l'aréquier qui produit la noix. La feuille de bétel se cueille au fur et à mesure des besoins des consommateurs, car elle ne peut se conserver fraîche plus de cinq à six jours; passé ce temps, elle a perdu toute son utilité. Cette culture est une des plus rémunératrices de la colonie. Dans un bon terrain convenablement arrosé et fumé, il n'est pas rare de voir un carré de douze à quinze pieds, rapporter 100 francs par an. Malheureusement cette culture demande des soins trop assidus pour être pratiquée sur une vaste échelle. Il est peu de plantations de bétel qui dépassent un demi-hectare.

Quant à l'aréquier, qui produit la noix que l'on chique avec le bétel, c'est un bel arbre de la famille des palmiers, qui monte en «colonne mince et droite, et porte un panache de feuilles du plus gracieux effet. La grappe des noix sort à la naissance des feuilles, et s'étale en bouquet de fleurs blanches, qui répandent aux environs une odeur très suave, assez semblable à celle de Toranger. L'aréquier est d'un bon rapport, mais i' est assez délicat et ne vient bien que dans les terreaux noirs et humides. Cet arbre est un des plus élégants ornements du paysage, et produit de loin un très bel effet. Les Annamites ne le cultivent guère qu'autour des maisons.

Le thé est de deux espèces : le thé de Chine, dont les gens inches seuls font usage, et le Ihé annamite, ou Tra Hué, qui

est le même végétal que celui de Chine, mais dont la préparation est moins soignée. Il se fait en Cochinchine une grande consommation de thé, car dans les mœurs du pays, on ne peut recevoir quelqu'un chez soi sans lui offrir une lasse de thé. Le thé, préparé à la manière annamite, est une boisson diurétique et moins échauffante que le thé chinois ; mais celui-ci est d'un goût beaucoup plus fin; aussi la consommation du thé annamite est-elle restreinte au pays ; les gens à Taise et tous les Européens font exclusivement usage du thé chinois.

Le café a été apporté en Cochinchine par les missionnaires. Il vient très bien à Tétat d'arbuste isolé et donne de beaux fruits en abondance; mais jusqu'ici toutes les plantations que Ton a tentées ont échoué. Au bout de quatre ou cinq jours, les plus beaux pieds sont piqués et meurent. Cela me paraît d'autant plus extraordinaire que les îles malaises, surtout Java, dont le climat est à peu près celui de Saïgon, donnent de très beaux produits. Quoi qu'il en soit, jusqu'à ce que Ton ait trouvé et détruit la cause qui fait périr toutes les plantations de café, on fera bien de laisser cette culture, qui, dans l'état actuel, ne peut offrir que des déceptions.

On a essayé aussi le cacaoyer, qui vient bien dans les terrains secs; les résultats acquisjusqu'à ce jour sont encore trop récents pour qu'on puisse se prononcer sur Tavenir de cette culture dans la colonie.

La vanille a été plantée au jardin botanique, et a donné des gousses d'un arôme parfait; mais cette culture ne s'est encore répandue nulle part.

L'arrow-roôt pousse bien et promet de bons résultats aux planteurs. — Voilà, dans l'état actuel, les principales cultures qui sollicitent l'activité de nos compatriotes et promettent de rémunérer largement ceux qui voudront s'en donner la peine. La Cochinchine, comme nos autres colonies, me paraît en état de donner d'excellents produits et de récompenser les soins des colons. Mais qu'on n'oublie pas qu'ici comme partout, l'es-

prît d'ordre et de conduite, Téconomie et le travail sont les conditions indispensables de la réussite. En dehors de cela, il n^y a place que pour les g-ains faciles et malsains de Tagiotage, de la politique et de Tintrigue, qui n'ont jamais enrichi personne, car l'argent ainsi récolté, en dehors des conditions normales du travail, se dissipe aussi facilement qu'il s'obtient, et finalement laisser presque toujours après liii le désordre et la ruine.

Fruits. — Les fruits d'Europe tels que pommes, poires, prunes, cerises, etc., sont absolument inconnus en Annam. On a fait depuis quelques années des essais en ce genre; aucun n'a réussi. La vigne existe à l'état sauvage, sous forme d'une grosse liane qui donne des fruits en abondance, fiiais d'une qualité détestable.

En revanche, nous avons ici toute une collection de fruits indigènes, qui entrent pour une large part dans l'alimentation de l'indigène. Au premier rang il faut placer la banane, dont il y a beaucoup d'espèces et qui rend de grands services. C'est un fruit très Sain, qui vient par régimes ou grosses grappes portant quelquefois quarante à soixante fruits.

Puis viennent les oranges, citrons, pamplemousses, qui sont très renommés, surtout certaines espèces d'oranges dont Técorce est verte et le goût très savoure ux.L'orange, ici comme en France, est le fruit que l'on offre le plus souvent en présent aux fêtes du Tet (jour de l'an annamite); il s'en fait alors dans tout le royaume une grande consommation.

La pomme cannelle est aussi fort appréciée des Européens. C'est un fruit rond, de la grosseur d'une pomme, dont la chair est délicieuse. Son seul inconvénient est d'être rempli de gros pépins.

Le corossol, ou anône d'Amérique, a été apporté en Cochinchine par Mgr Miche . •

La goyave sert à faire des confitures passables, et se mange à l'état frais.

Citons encore la mangue, beau fruit ovale, à noyau central, qui a un goût de térébenthine assez fort, ce qui déplaît d'abord, mais on s'y habitue vite. Ce fruit est peu sain, et Ton ne doit en user qu'avec modération.

Le mangoustan est un petit fruit rond, à chair blanche, dont Técorce très épaisse a des propriétés astringentes énergiques. Ce fruit n'est pas originaire de Cochinchine; il a été apporté des îles Malaises, à la fin du dernier siècle, par Mgr d'Adran, et s'est multiplié surtout dans la Basse-Cochinchine. Cet arbre assez délicat ne peut, en effet, s'élever au delà du dixième degré.

L'ananas est assez connu désormais en France pour n'avoir pas besoin 4'une desrcription spécule. Il remplace ici la fraise, et pousse en abondance dans les jardins. Au moment de la pleine maturité des fruits, on peut facilement s'en procurer un cent pour 1 fr., 1 fr. 50 cent., selon les annéeâ. Ce fruit est délicieux, mais il donne la fièvre à qui en abuse; il faut donc en user modérément.

Les melons, concombres, courges, sont en abondance et presque pour rien; mais ils sont aqueux et malsains. Leur qualité est bien inférieure à ceux de France ; aussi les Annamites seuls en font usage.

Citons aussi la papaye ou fruit du papayer; les papayers sont des arbres très pittoresques, dont les uns ne portent que les fleurs mâles et les autres les fleurs femelles, les seuls naturellement qui donnent des fruits. Le goût en est excessivement fade et aqueux; aussi les Européens ne mangent la papaye que confite au vin et au sucre ; quant aux Annamites, ils la mangent cuite, sans assaisonnement, ou bien la font cuire comme une citrouille, avec de la viande.

Le jacquier donne un fruit pesant quelquefois trois ou quatre livres, dont les Annamites sont très friands, mais qui n'est pas du goût des Européens.

Le cocotier, si connu par les descriptions des voyageurs, vient partout aux bord des eaux. On sait que sa chair inté-

rieure a un goût de noisette assez délicat, et que le fruit contient environ deux verres d'une, eau légèrement acidulée, qui est délicieuse à boire. Jusqu'ici les Annamites ont fait peu d'huile de coco; je ne sais pourquoi. Je ne doute pas que, dans un terrain convenable, une plantation de cocotiers bien conduite ne donnât les mêmes profits qu'aux Indes. Pour l'assaisonnement de leurs mets, les Annamites préfèrent l'huile de sésame. L'huile quils extraient du coco est réservée pour les usages de la toilette, en particulier pour enduire leurs longs cheveux, auxquels cette pommade donne une odeur forte, assez désagréable aux étrangers.

Comme condiment, l'Annamite fait un très grand usage du piment, petit fruit rouge, d'une saveur très mordante. Il est peu de maisons où l'on n'en trouve quelques pieds devant la porte, pour la consommation journalière de la famille. — Le tamarinier, bel arbre, d'un port élevé, a pour fruits de petites gousses contenant une pulpe dont on fait des infusions rafraîchissantes, légèrement laxatives ; on en fait aussi des confitures, qui ont le même objet, et qui sont assez agréables.

Bois. — Le tamarinier, ainsi que le jacquier et le manguier, dont j'ai parlé plus haut, peuvent fournir des bois de charpente ou de menuiserie ; mais les plus belles essences sont naturellement dans les forêts, et malheureusement on en a fait une telle consommation depuis l'arrivée des Français, qu'il faut maintenant aller assez loin dans l'intérieur pour trouver de beaux bois. Néanmoins les forêts du Cambodge et les montagnes des Moïs renferment un stock assez considérable, pour ne pas s'épuiser avant plusieurs siècles. Voici les principales essences qu'on trouve en Cochinchine :

Les bois de fer divisés en quatre familles :

i» Le trac, espèce d'un beau rouge, dont oiî fait de magnifiques colonnes pour les maisons, et dont on se sertaussi dans les ouvrages de menuiserie, surtout pour ceux où l'on incruste la nacre.

2* L*ébène, d'un noir luisant, dont on se sert surtout dans la menuiserie et l'incrustation.

3* Le go et 4Me sao, tous deux de couleur jaune, dont on fait les barques et aussi les traverses des toits, et les colonnes de maisons. Ces bois ont une qualité très précieuse en Cochinchine, c'est leur dureté qui les soustrait à peu près aux attaques des fourmis blanches, qui font tant de dégâts et détruisent si promptement les maisons.

Par contre, ils sont fort difficiles à travailler et coûtent assez cher. Actuellement une poutre en go ou en sao, de dix mètres de longueur sur trente centimètres d'équarrissage, coûte environ vingt piastres (100 francs). Aussi ce bois de construction n'est guère qu'à l'usage du gouvernement et des gens riches. Pour les petites bourses, il y a le dau et différentes essences de qualité inférieure, qui se vendent actuellement cinq à six piastres la poutre de dix mètres de longueur sur trente centimètres d'équarrissage. Malheureusement ces bois ne résistent ni à l'action du climat, ni à celle plus redoutable encore des termites, et au bout de dix à douze ans, ils sont absolument hors de service. C'est ce qui rend les constructions si dispendieuses en ce pays.

L' exploitation des forêts est libre pour tout individu qui a pris une patente annuelle de quatre cents francs. II y a de plus à payer par chaque pièce d'équarrissage un droit fixe assez élevé, qui varie selon les diverses essences.

Dans l'intérêt de la bonne exploitation dos forêts, et pour éviter un gaspillage, qui dissiperait en peu d'années les richesses de la colonie, le gouvernement a fait de minutieux règlements pour*défendre, sous des peines assez graves, d'abattre les bois qui ne sont pas encore arrivés à un degré de croissance déterminé par la circonférence du tronc et la hauteur au-dessous des branches. Des gardes forestiers européens sont chargés de la surveillance des forêts et de l'exécution de ces règlements qui, bien que très sages en eux-mêmes, sont

pour les pauvres Annamites, très ignorants des rouages bureaucratiques, une source de vexations continuelles et de tracasseries sans fin. Aussi l'exploitation des bois est abandonnée presque partout aux Chinois, qui sont plus intelligents, et savent mieux se débrouiller avec les agents de l'administration.

Mais Tarbre vraiment providentiel pour les Annamites, celui qui est à la portée de tontes les bourses, et qu'on trouve partout, chez les pauvres comme chez les riches, c'est le bambou. Cet arbre, en Chine et dans tout l'Annam, sert à des ouvrages infiniment multipliés. On mange les jeunes pousses, qui ont un peu le goût de l'artichaut; ses fibres convenablement préparées font un papier soyeux; on en tire des cordes et des câbles très résistants; on l'amincit pour en faire des treillis, des paniers, des nattes, des cloisons; on en façonne des pipes et des tuyaux de pipes, des bâtonnets à manger le riz, des pinceaux pour écrire, des chapeaux, des chaises, des lits, des fauteuils, des boites sculptées et laquées du plus bel effet; on l'emploie à dresser des ponts au-dessus des rivières; on s'en sert comme de bâtons, de rames, d'échalas; on en fait mêmes des barques légères, et des maisons, dont toutes les parties, colonnes, portes, fenêtres, toit, clôtures intérieures et extérieures sont en bambou; enfin on s'en sert comme de défense; on en plante des haies vives, dont les longues épines entrelacées forment un rempart infranchissable ; on l'aiguise pour le planter, en guise de chausse-trape, tout autour des citadelles, de manière à percer de part en part les pieds nus des assaillants; on le plante, convenablement aiguisé, au fond de grandes fosses recouvertes de branchages; et le tigre qui s'y laisse tomber, s'empale sur la pointe. Comme on Je voit, cet arbre ou plutôt ce roseau, car le bambou n'est qu'un roseau gigantesque, qui a quelquefois un pied de diamètre, et quinze à dix-huit mètres de hauteur, est d'un usage universel en Annam, et quand on dit aux gens du pays que le bambou

n'existe pas en Europe, ils s'étonnent et demandent comment nous faisons pour nous en passer. / •

Un autre roseau bien connu des missionnaires, qui ont plus d'une fois déjà fait connaissance avec lui, c'est le rotin qui, avant l'arrivée des Français, avait une place d'honneur dans tous les prétoires. C'est un jonc flexible, de la grosseur du doigt, et qui, convenablement manié, est un instrument de torture très respectable. Au bout de trois ou quatre coups appliqués par une main exercée, les chairs du patient doivent voler en lambeaux. Le rotin a été longtemps Vinstrtimentum r^^m par excellence ; non seulement les mandarins s'en servaient pour punir les délinquants et en obtenir les aveux qu'ils avaient intérêt à leur arracher, mais on le retrouvait à tous les degrés de la hiérarchie, aux mains des chefs de cantons, des maires de village, des maîtres d'école, des chefs de famille. Avec nos idées européennes, et nos prétentions humanitaires, on comprend que l'administration française n'a pu accepter ce mode de répression. Le rotin a donc été sévèrement prohibé, et l'on n'en fait plus usage, au moins* officiellement. — Dussé-je passer pourun arriéré, j'avoue que je blâme cette interdiction "absolue. Le rotin avait des inconvénients sérieux, aux mains de juges capricieux et vénaux; on en a beaucoup abusé, et si Ton n'avait fait que réprimer l'abus, j'applaudirais des deux mains ; mais je blâme la suppression totale d'un mode de châtiment qui, employé avec modération, était parfaitement approprié au caractère des indigènes. Après tout, l'Annamite est encore et sera longtemps un peuple enfant, qui a besoin de sentir la verge; le punir par l'amende, c'est frapper la famille, et quant àla prison, il ne la redoute nullement, s'y trouvant, avec raison, mieux que chez lui. On a tort d'ailleurs^ de juger de ce châtiment d'après nos idées européennes. Le ratin, employé comme châtiment corporel, n'a rien de dégradant pour l'Annamite, et le même homme qui se trouvera très justement froissé, si vous levez la main pour le frapper.

ne se croira nullement déshonoré pour avoir reçu quelques coups de rotin. C'est donc une affaire de mœurs et rien de plus. Il fallait détruire Tabus et maintenir Tusage. Tel est au moins mon sentiment qui est partagé, je le sais, par presque tous ceux qui ont vécu au milieu des Annamites, et qui les connaissent le mieux.

Cette digression sur Tusage du rotin m'a entraîné loin de mon sujet. Comme je n'ai pas la prétention de décrire par le détail la flore annamite, mais seulement de faire connaître les principaux produits du pays, il ne me reste plus qu'à parler des plantes médicinales et tinctoriales.

Plantes médicinales. — La flore médicinale de FAnnam est assez riche. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à parcourir le catalogue très complet que Mgr Taberd en a donné à la fin de son Dictionnaire. Citons seulement les principales plantes du pays que les Chinois emploient en préparations pharmaceutiques.

On trouve partout en Cochinchine l'absinthe, la camomille, la valériane, la gentiane, la menthe, la rhubarbe, le pavot, dont on tire toutes les préparations opiacées.

Quant à l'opium lui-même, ce fléau de TExtréme-Orient, on l'apporte tout préparé des Indes et de Chine, surtout du Yun-nan, et ce trafic déplorable entre pour un tiers environ dans le budget des recettes de la colonie. Les anciennes lois du pays punissaient de mort le trafic et l'usage de l'opium, ce qui n'empêchait pas les mandarins et les lettrés de se livrer à cette pratique abrutissante ; mais au moins le principe était sauf; l'usage de Topium était dix fois moins répandu, et l'on ne voyait pas l'administration bénéficier de la ruine du pays. Avec nos idées libérales, nous avons changé tout cela; non seulement l'opium'n'est plus défendu, mais il a été longtemps aff'ermé pour une somme de cinq millions ; comme on trouvait qu'il ne rapportait pas encore assez, on Ta mis, l'an dernier, en régie, en sorte qu'aujourd'hui, c'est le gouvernement

lui-même qui vend ce poison aux populations, et naturellement il pousse à la vente. Que le peuple s'abrutisse, que les familles jse ruinent, que la race s'étiole, mais que la caisse soit toujours pleine; voilà la morale administrative.

On trouve encore dans les forêts la noix vomique, d'où Ton extrait la strychnine, poison terrible, qui frappe instantanément ses victimes, mais dont la médecine tire partie dans les paralysies. Citons encore les différentes espèces d'euphorbes, le daturastramonium^ Vassa fœtida,lecroton, le ricin, la noix muscade, Yanis, Vanjélique, la sapo7iaire, le camphre, le gingembre, la cunnelle, le girofle, la cardamone et Va/oès. Je veux signaler à l'attention de nos médecins une plante dont j'ai entendu dire des merveilles, et que l'on regarde au Tong-king comme le spécifique de la rage et de la lèpre, ces deux affections que la science n'a pu encore parvenir à guérir : je veux parler du hoang-nan, au sujet duquel M. Lesserteur, directeur au séminaire des Missions étrangères, a composé, il y a quelques années, une brochure. Le hoang-nan est une liane que M. Pierre, directeur du jardin botanique de Saigon, a reconnu pour appartenir à la famille des strychnées, et qu'il a nommée strychnos gautheriana, du nom de Mgr Gauthier, vicaire apostolique du Tong-king méridional, qui en a fait le premier envoi. Ce remède rentre donc dans la catégorie des poisons dangereux, et ne doit être appliqué qu'avec précaution. On racle l'écorce dont on fait des pilules que l'on administre au malade, en commençant par une demi-pilule ou une pilule matin et soir, et augmentant graduellement la dose, jusqji'àla limite des forces du malade. Dans les cas de rage non déclarée, ce remède semble agir comme la quinine pour la fièvre : il provoque ordinairement un accès bénin qui sauve le malade. Dans les cas de rage déclarée, il est beaucoup plus douteux qu'il puisse amener la guérison ; néanmoins on cite plusieurs cas, où le malade a pu être guéri^ après le premier accès.

Quant à la lèpre, aux scrofules, à la syphilis, aux plaies cancéreuses, de nombreuses expériences faites en dehors de FAnnam, à la Trinité, à la léproserie de Cocorite, à Portd'Espagne, à la Guadeloupe, à Pondichéry, semblent prouver l'efficacité souveraine de ce remède. C'est > nos médecins si dévoués à leur tâche, de multiplier leurs expériences, dans l'intérêt de l'humanité, afin de voir si, pour le traitement de ces terribles affections, la rage, la lèpre, les ulcères cancéreux, la syphilis, les missionnaires de l'Annam auraient eu le bonheur de découvrir et de faire connaître le remède spécifique vainement cherché jusqu'à ce jour. Ce ne serait pas la première fois qu'une pareille bonne fortune leur arriverait. Tout le monde sait que ce sont des missionnaires de la. Compagnie de Jésus, dans l'Amérique, qui ont introduit en Europe le quinquina et la quinine, dont l'emploi contre la fièvre est devenu universel; et combien d^autres découvertes précieuses dans tous les genres ne doit-on pas, à ces humbles pionniers de la civilisation !

Plantes tinctoriales. — Quant aux plantes tinctoriales, il est certain que les Annamites ont de très belles couleurs, ' qu'ils savent fixer d'une manière indélébile, et qui laissent aux tissus, en particulier aux soieries, tout leur lustre. Nos industriels auraient probablement à gagner en étudiant leurs procédés. On sait qu'en Europe, il est comme impossible de fixer la teinture noire sur le coton ; la couleur s'en va' au frottement, et passe au lavage. Ici on emploie, pour cette couleur, la feuille et le brou du cay-bang, mélangés avec la gomme laque, qui donnent un beau noir luisant, qu'on peut laver indéfiniment sans le voir pâlir. Pour le bleu on a l'indigo dont j'ai parlé plus haut ; le jaune s'obtient avec le safran ou la gommegutte; le rouge vif est produit parla décoction de l'écorce d'une espèce d'acajou très commun dans les forêts ; un arbuste très abondant dans les bois, le rhus-vemi, donne la laque, dont les ouvriers du pays font une grande consomma-

lion; car, en la mélangeant avec le vermillon et la poudre d'or, ils produisent ces beaux vases, ces boites laquées, qui ont tant de prix en Europe.

Plantes industrielles et textiles. — Enfin comme plantes industrielles et textiles, on trouve en Cochinchine, avec le coton, dont j'ai parlé précédemment, le chanvre, Taloès, la jute, et des joncs très fins, avec lesquels on confectionne de fort jolies nattes, surtout au Cambodge.

Voilà tout ce qui me parait à noter pour la flore de Cochinchine ; passons à là faune.

Animaux SAUVAGES. — La Cochinchine est la terre classique des grands fauves; si l'on n'y trouve pas le lion, roi des déserts, les forêts et les montagnes sont les repaires redoutés des tigres, des éléphants et des rhinocéros. Le tigre faisait autrefois de nombreuses victimes, surtout dans les provinces de fiien-hoa et de Saïgon;mais il a appris à connaître nos armes, et il recule tous les jours plus loin au fond des forêts. Les bœufs sauvages ) très redoutables au chasseur, se multiplient dansles bois du nord-est, et ont donné leur nom au plateau des Con-minh ; les éléphants habitent les montagnes de Baria, et diminuent tous les jours; on ne les trouvera bientôt plus qu'au Cambod§^e et dans les plaines du Laos. On trouve aussi dans les bois quelques ours noirs, qui ne font guère de mal qu'aux bananiers et aux autres plantations, dont ils dévorent les fruits avec avidité. Les forêts et les bords des fleuves sont pleins de singes; les cerfs sont si multipliés qu'ils ont; donné leur nom à tout le pays qui s'étend au nord-est de S^gon, la plaine du Dong-naï, ce qui signifie la plaine des cerfs. Les chasseurs trouvent encore à exercer leur habileté sur les sangliers, plusieurs petites espèces de biches ou chevrettes, des lièvres, des renards musqués, de nombreuses variétés d'écureuils, des porcs-épics, des hérissons et des rats de toute grosseur, qui sont, en quelques contrées, de véritables fléaux pour les riz verts, qu'ils dévorent sur pied. Aussi les Annamitesorganisent, I 3

à certaines époques, de grandes chasses, dans lesquelles on en fait de véritables massacres, qui se terminent toujours par un régal où Ton mange les '^victimes, dont la chair est fort appréciée des gens du pays.

Reptu-es. — Il y a en Cochinchine beaucoup de serpents, parmi lesquels on remarque le boa, le naja ou serpent à lunettes, dont le venin est mortel; un autre serpent, dont j'ignore le nom français, et qui a la tête plate et triangulaire; sa piqûre est terrible, aussi les Annamites l'appellent le serpent de feu, ho lua. Disons cependant qu'il est rare d'entendre parler d'accidents produits par la morsure des serpents, bien que les Annamites aillent toujours pieds nus, , à travers les hautes hefbes. Je ne sais à quelle cause attribuer cette innocuité relative, alors que, dans les Indes, on a compté, en certaines années, des milliers de morts occasionnées par les serpents. Il faut croire que ceux de Cochinchine sont plus timides, puisqu'ils fuient à rapproche de l'homme, et n'essaient guère de mordre que pour se défendre, lorsqu'ils sont surpris à l'improviste. Il y a, en outre, une quantité de couleuvres et de serpents d'eau entièrement inoffensifs.

La tortue se trouve, aux bords de la mer ou dans les cours d'eau oîi elle remonte; sa chair et ses œufs sont également appréciés.

Parmi les reptiles, il faut encore citer les crocodiles, qui étaient autrefois très communs dans les fleuves et les ai*royo5 de la basse Cochinchine. Il n'y en avait pas au-dessus de la province de Binh-thuan, et l'on avait décrété la peine de mort contre quiconque en apporterait l'espèce en moyenne et en haute Cochinchine. Les crocodiles ont beaucoup diminué depuis l'arrivée des bateaux à vapeur dans nos fleuves; on leur fait d'ailleurs la chasse, pour les renfermer dans de grands parcs en bambou, au bord de l'eau ; là on les prend, au fur et à mesure des besoins, pour débiter sur le marché leur chair qui est assez bonne, et dont le goût rapproche de celui du

porc frais. Dans la même famille, mais tout à fait inoffensifs, on doit ranger les nombreuses variétés de lézards, geckos, caméléons, gui sontla terreur des grenouilles et des crapauds, dont ils débarrassent les habitations.

Oiseaux. — Parmi les oiseaux, il y a de nombreuses tribus d'échassîers^ de cigognes, d'aigrettes, de sarcelles, raquettes, pluviers, etc., qui habitent au bord des cours d'eau, oupeuplent es rizières et les marécages de la basse Cochinchine^ se noùrissant des petits poissons qu'on y trouve toujours en abondance.

On rencontre dans les forêts des bandes de perroquets, perruches, kakatoès, au plumage multicolore. Le marabout commence à devenir rare, h cause de la chasse qu'on lui fait, pour avoir ses belles plumes si recherchées du commerce. Il y a aussi des paons, des toucans, plusieurs espèces de vautours et d'aigles, des poules sauvages, des tourterelles, des oiseaux-mouches, en très petit nombre.

On a remarqué que ces oiseaux, qui ont presque tous les plus riches plumages, sont à peu près muets. A l'exception du merle et de la grive, que les Annamites apprivoisent et nourrissent pour l'agrément, on ne trouve aucun oiseau dont le chant rappelle, même de loin, les délicieux concerts qui s'élèvent chez nous de tous les buissons au printemps.

La volaille, poules, oies, canards, pigeons, est élevée en grande quantité. C'est un des revenus de chaque maison, surtout depuis l'arrivée des Français, qui ont faitmonter beaucoup le prix des comestibles. Il faut avouer néanmoins que la chair de nos volailles annamites est bien loin d'avoir la saveur de celles de France, ce qui tient probablement au manque absolu de soins.

Depuis quelques années, on a commencé à élever ici le dindon, qui estd^iin bon revenu, malgré les pertes nombreuses qu'on éprouve dans l'élevage des jeunes dindonneaux^ jus* qu'à ce qu'ils aient pris le rouge*

36 LA COCHINCHNÊ RELIGIEUSE

Les Annamites sont passionnés pour les combats de coqs, sur lesquels ils exposent q^ielquefois des sommes considérables. Cette espèce, appelée^«cAo2, est vraiment magnifique, et Ton ne peut, avant de les aN^oir vus à Tpeuvre, se faire une idée de Fachamement que ces coqs déploient.

Animaux domestiques. — Les animaux domestiques de TAnnam sont : le cheval, le buffle, le bœuf, le porc, le chien et le chat.

Les chevaux de Cochinchine appartiennent à une toute petite race, qui est très vive et assez jolie; ils sont sobres, rustiques et résistent bien à la fatigue ; leur allure se maintient des journées entières, pendant lesquelles ils peuvent faire quarante à cinquante kilomètres. A .cause de leur petite taille, on ne les emploie guère que pour la selle ou des attelages légers. Ils ne pourraient servir à de gros charrois comme nos chevaux d'Europe.

On a essayé d'introduire des races plus fortes et mieux appropriées à nos travaux; mais ces essais n'ont pas réussi, à cause des difficultés de Talimentation, et Ton sera forcé , je crois, de s'en tenir à la race du pays, qui, malgré sa petitesse, est susceptible de rendre bien des services, et qui pourra même s'améliorer, si elle est bien soignée, et qu'on ne lui demande pas de travaux au-dessus de ses forces.

Au Cambodge et au Laos, on a domestiqué l'éléphant, qpi sert de monture aux grands, et seul est capable de faire les transports, au milieu des marécages et des immenses forêtà du pays.

L'âne est inconnu en Cochinchine. Dans les commencements de l'occupation, on a fait des efforts répétés pour acclimater les ânes d'Egypte. Il parait prouvé que cet utile domestique ne peut viyre en ce pays. Cela est d'autant plus étrange que des mulets, venus de la Mongolie chinoise, se sont parfaitement acclimatés, malgré la différence de température; on les emploie utilement pour les trains d'artillerie.

INTRODUCTION 37 y

Le buffle est par excellence Tanimal de travail; c'est lui qui fait à peu près tous les labours, car lui seul peut vivre au milieu de la vase gluante des rizières, qui loin d'être malsaine pour lui semble au contraire nécessaire à sa santé. Attelé à des chars grossiers, mais solides, il fournit aux sauvages le seul moyen de transport possible dans les forêts du nord et de l'est de la colonie; ces chars partent en longue caravane, et rien de saisissant comme d'entendre, à travers la nuit, le grincement de toutes ces roues en marche. La chair de buffle est assez lourde et grossière; néanmoins c'est elle qui faitleiond de tous les festins donnés par les villages. L'épizootie, amenée par le manque presque complet de soins, cause quelquefois de très grands ravages parmi ces utiles serviteurs, et fait le désespoir et la ruine des propriétaires.

Le bœuf sert aux labours dans les terres sèches ; on le dresse aussi pour Tattelage, et une paire de bons bœufs bien dressés ne se laisse pas vaincre par les chevaux, et peut passer par des chemins impraticables à ceux-ci. On élève surtout le bœuf pour la boucherie; la vache donne peu de lait, et ce lait est aqueux, de qualité inférieure, et très peu abondant, ce qui vient de la chaleur, du manque de nourriture, et aussi de la maladresse des Annamites qui ne savent pas traire, car avant l'arrivée des Français, l'usage du lait, du beurre et du fromage était inconnu en ce pays. Les Annamites et les Chinois ont horreur de ces aliments ; pourquoi ? C'est ce qu'il serait vraiment difficile de dire; le préjugé et l'usage expliquent seuls ces bizarreries du goût.

La race ovine n'a pu être acclimatée en Cochinchine ; le terrain est trop humide pour elle. On est forcé pour la consommation européenne d'amener par chaque transport le nombre d'animaux suffisant à l'alimentation. Aussi cette viande est rare et d'un prix relativement élevé. Il n'y a pas encore bien longtemps qu'un gigot de mouton se vendait vingt-cinq à trente francs dans la colonie.

La chèvre est assez commune, mais comme les Annamites ne boivent pas de lait, on ne l'élève que pour la viande.

Le porc est excessivement commun. Il n'y à absolument que les maisons tout à fait pauvres qui n'en nourrissent pas. Sa chair est plus estimée que celle du porc de France. Il est très familier, et vit pêle-mêle dans la maison avec les enfants. /

Par contre, le phien est tenu sévèrement à l'écart et ne sert que pour la garde des maisons. Rien de triste pour nos regards européens comme de voir ici ce fidèle ami de l'ho mme traité en paria, battu de tous, n'ayant d'autre nourriture que les détritus et les immondices qu'il dévore en affamé. Le chien annamite est pourtant, comme le nôtre, susceptible d'attachement et de fidélité, quand on veut bien lui témoigner un peu d'affection et le nourrir convenablement. — La rage canine se développe facilement chez ces animaux mal soignés; c'est pourquoi l'Annamite a grand peur du chien, qui d'ailleurs, à cause des mauvais traitements habituels, a toujours quelque chose de sauvage qui le rapproche comme type du loup. Quand il est encore jeune, on mange sa chair, qui est fort, goûtée des indigènes, malgré le fumet qu'elle exhale.

Le chat est précieux dans un pays où les rats et les souris fourmillent. Le chat annamite présente un caractère physiologique assez curieux : sa queue semble cassée à l'avant-dernière vertèbre, et se termine en forme de crochet non pas arrondi, mais coudé à angle droit.

Poissons. — Le territoire de la colonie étant borné des deux côtés par la mer, et sillonné à l'intérieur par deux grands fleuves et d'innombrables cours d'eau, le poisson y abonde, et fait le fond de la nourriture des indigènes. En dehors des centres français, il est rare qu'on trouve de la viande, les jours ordinaires. Deux ou trois fois l'année, au jour de l'an, à l'occasion d'un anniversaire, d'une noce, d'un enterrement ou de quelque circonstance extraordinaire, le village ou les riches

particuliers tuent un buffle, un bœuf ou un porc; Tusage assez habituel est de convier au festin tous les habitants de la commune. En dehors de ces galas d'extra, TAnnamite ne connaît guère que le poisson. Parmi les principaux poissons qui servent à la consommation, il faut ranger le hareng, la morue, le chien de mer, la raie, la sardine et plusieurs gros poissons, qui sont propres au pays. On trouve encore, dans les arroyos et jusque dans la vase des rizières, des myriades de poissons gros et petits, dont TAnnamite, assez peu difficile pour la nourriture, tire bon profit; mais il ne se contente pas de poissons frais, il le fait sécher et boucaner au soleil, pour le conserver et le transporter au loin.

Une autre préparation tout indigène, c'est le mam, dont Todeur forte et pénétrante est ce qui frappe le plus l'étranger arrivant dans un village. Voici comment se fait cette fameuse préparation : On mélange dans un grand vase une égale quantité de poisson coupé en morceaux et de sel. Au bout de quelques jours, on ajoute une certaine quantité de riz brûlé, et on laisse la fermentation s'établir. Oa obtient ainsi une saumure dont les Annamites sont très friands. Comme on le pense bien, ce mélange où fourmillent des milliers de gros vers, paraît fort répoussant aux Européens nouveaux débarqués, et l'odeur forte qui s'en exhale au loin, n'est pas faite pour réconcilier avec le mets national. Néanmoins on s'y fait assez vite, et les vieux missionnaires, après avoir passé par-dessus le premier dégoût, disent tous que cette nourriture est saine et bonne. Quant au résidu aqueux, ou nuoc-mam (eau de mam,) il joue un très grand rôle dans la cuisine annamite, dont il est le condiment indispensable ; il remplace et supplée au besoin le sel, le poivre, la moutarde et tous nos condiments civilisés; son goût est celui de Thiiile de poisson, et il faut y être habitué pour le trouver acceptable.

En dehors des poissons qui se mangent, on trouve dans la. mer des scies, des espadons, plusieurs espèces de mar-

souins. Le Père Legrand de la Lyraîe prétend même qu'on voit des baleines s'échouer dans le golfe du Tong-kîng; mais je lui laisse cette assertion qui me parait un peu hasardée.

Insectes. — On trouve partout en Cochinchine des multi- , tudes d'insectes qui sont presque tous un fléau pour le pays. Pendant la saison chaude et humide, les moustiques constituent à eux seuls une vraie plaie d'Egypte. Impossible de s'asseoir et de se reposer, à partir de quatre à cinq heures du soir ; il faut ou marcher continuellement, ou s'enfermer dans des sacs épais, pour échapper à ces milliers de dards, dirigés contre vous. La nuit, au lieu de respirer le peu de fraîcheur qu'il y a dans l'atmosphère, il faut se confiner hermétiquement dans une moustiquaire, où l'on étouffe, trop heureux si l'infernal bruissement de ces milliers d'insectes bourdonnant à vos côtés vous permet de fermer l'œil.

Joignez à cette plaie celle des cancrelas, qui dévorent le linge, les livres, et qui n'épargnent pas toujours votre personne; d'autres insectes plus petits, qu'on ne nomme pas dans la bonne société, mais qui pullulent dans les maisons et sur les Annamites, lesquels s'en débarrassent, en les croquant à belles dents, à la manière des singes et des chiens; ajobtez à ce tableau celui des destructions causées par les sauterelles et les charançons dans les rizières, les ravages encore plus redoutables dea fourmis blanches, qui en moins de dix ans dévorent les poutres d'une maison, et viennent à bout des plus beaux édifices, ce qui a forcé Tadministration à ne plus élever que des planchers et des charpentes en fer; les scorpions qui se cachent sous les toitures en faille, les mille-pieds, dont la morsure est très douloureuse, et peut même amener des accidents sérieux; les sangsues, qui se multiplient dans les ruisseaux, les hautes herbes, et jusque dans les bois, d'où elles s'élancent sur les voyageurs, qu'elles couvrent de sang, et vous serez en droit de conclure que si la Cochinchine est le paradis

INTRODUCTION ;4i

terrestre des insectes, le roi de la création ne laisse pas que d'en être sérieusement incommodé, et voudrait bien en voir diminuer un peu le nombre.

Il est pourtant deux ou trois familles utiles dans ce grand nombre d'insectes fâcheux ; ce sont les abeilles, qu'on abandonne à leur instinct naturel, et dont on se contente d'aller recueillir le miel et la cire dans les bois, où elles abritent leurs ruches; et surtout les vers à soie, dont beaucoup de femmes s'occupent, et que l'on nourrit comme chez nous avec la feuille du mûrier. La soie est si commune ici que tout Annamite un peu à Taise ne porte que des vêtements de cette étoffe, au moins en cérémonie. Cependant on fait peu de beaux tissus dans le pays ; cette industrie est réservée à la Chine, qui exporte maintenant partout ses beaux crêpes , et ses satins si souples à la main. L'Annapaite se contente de confectionner ce qu'on appelle le fotilard, et comme étoffe de luxe, il a quelques tissus à mirage et à fleurs qui ne manquent pas de mérite.

Outre la soie, le régne animal fournit encore plusieurs débouchés au commerce et à l'industrie : des peaux de tigre, qui sont magnifiques, mais que presque personne ne sait préparer convenablement; l'ivoire, qui devient de plus en plus rare, à mesure que l'éléphant disparaît, et s'enfonce dans les solitudes du Laos; les cornes de cerf, dont il se fait un trafic assez considérable; et enfin, les incrustations de nacre, qui sont peutêtre ce que l'art indigène produit actuellement de plus fini. Cette dernière industrie est peu connue en Cochinchine; elle est surtout pratiquée au Tong-king, et c'est delà que viennent presque toutes les belles incrustations qui sont si appréciées des connaisseurs en Europe .

On voit par ce tableau rapide, et nécessairement très incomplet, que notre colonie de Cochinchine, par ses produits naturels et certaines de ses industries, peut nous offrir de larges débouchés. Puissions-nous profiter enfin des richesses de ce

beau pays, qu'il a été longtemps démode en France de mépriser comme une conquête inutile et sans avenir!

Popalailons. — Je ne m'étendrai pas davantage sur le cli*mat et les productions de la Cochinchine. Le pays commence à être connu, et les livres spéciaux ne manquent pas à ce sujet. Parlons maintenant des populations que nous sommes venus évangéliser ; il y a là pour le lecteur chrétien des détails plus intéressants.

D'après l'annuaire officiel de 1882, la Cochinchine française compte plus d'un million et demi d'habitants, ainsi répartis :

Européens, population fixe .

1,784 habitants.

. — — flottante

Tagals

Annamites

Chinois

Malais

Indiens

Cambodgiens

Tribus sauvages

Asiatiques divers ....

Total. . . .

Ti *-.— X :„x X :!•__■

1,553,517 habitants.

Il faut maintenant dire^ un mot de chacun de ces différents groupes de populations, qui se trouvent dans la colonie.

Européens. — Nous trouvons d'abord mil sept cent quatrevingt quatre Euiopéens établis dans le pays. Ce groupe, dans lequel domine naturellement l'élément français, se compose à peu près exclusivement de commerçants, qui résident à Smgon; et de quelques rares colons dispersés dans les provinces, plus les missionnaires. Sous le rapport religieux, qui nous intéresse plus spécialement, ce qui domine dans ce groupe.

c'est l'indifférence et l'oubli pratique des devoirs du chrétien.

H est triste d'avoir à constater que nos compatriotes, au lieu de nous aider dans notre œuvre civilisatrice et religieuse, sont trop souvent une des plus douloureuses difficultés de notre aposto],at. On a dit, dans les journaux et à la tribune, que les missionnaires sont opposés à la colonisation, et n'aiment pas voir les Européens venir s'établir là où ils sont. Qu'on me permette d'exposer ici très nettement ma pensée.

Comme Français, nous ne pouvons que nous réjouir de tout ce qui doit développer et affermir au loin l'influence de notre chère patrie. Quelques préjugés que l'on nourrisse contre nous dans certains cercles, tout homme impartial et sérieux voudra bien nous accorder que nous aimons notre pays autant que personne ; les missionnaires ont fait leurs preuves à cet égard ; et d'ailleurs, commentn'aimeraient-ils pas cette noble France, qui, malgré des inconséquences et des défections momentanées, est encore, au dehors, le plus solide appui de l'apostolat catholique? Plus des deux tiers des missionnaires et des vicaires apostoliques sont français; la presque universalité des religieuses employées dans les missions sont françaises; l'œuvre admirable de la Propagation de la Foi est d'origine française; l'œuvre de la Sainte-Enfance, l'œuvre Apostolique, l'œuvre des Écoles d'Orient sont françaises; sur les dix millions que ces différentes œuvres fournissent annuellement au budget de la propagande catholique, plus des trois cinquièmes viennent de la France. Qui nous a obtenu la liberté de l'apostolat, en Chine, au Japon, en Océanie, si ce n'est la France? Qui nous protège, encore à cette heure, sur toutes les plages lointaines où nous avons à lutter contre la barbarie, la fourberie, le mauvais vouloir et la haine, si ce n'est la France? Comment nos néophytes et nous pourrions-nous oublier tant de services rendus, tant de sacrifices quotidiens^ tant de dévouements héroïques? Oh! oui, nous aimons la

France, et nous la faisons aimer à nos chrétiens. Quand la persécution les menace, quand la spoliation, la torture et la mort viennent les frapper, tous, comme d'instinct, tournent leurs regards et leurs espérances vers ce noble pays, qui a toujours été jusqu'ici Tappui des opprimés et la terreur des tyrans. Ce protectorat des missions catholiques, que lès autres peuples chrétiens nous envient, nous donne autant de clients et d'amis qu'il y a dans le monde païen de catholiques ; il est notre honneur et notre force au dehors, maintenant surtout que notre influence politique et commerciale est à peu près réduite à rien. Sans les missions catholiques, sans les intérêts sacrés que notre drapeau protège encore en Orient, en Chine, au Japon, dansl'Océanie, en Afrique, un peu partout, qui donc connaîtrait la France et compterait avec elle, en dehors du bassin de la Méditerranée?

Nous ne pouvons donc qu'applaudir, sans arrière-pensée, quand nous voyons notre pays fonder de nouvelles colonies, et faire rayonner au loin son influence. Plus que personne nous désirons la prospérité et le succès de notre colonie de Cochinchine, puisque c'est nous-mêmes qui avons appelé ici nos compatriotes, et leur avons ouvert les portes de ce pays. Mais nous ne pouvons que redouter pour nos chrétiens annamites le contact et les exemples fâcheux des Européens qui s'établissent en Cochinchine. Qu'on comprenne bien ma pensée: nous n'avons rien à cacher, et sous ce rapport la présence de nos compatriotes ne nous gêne nullement; mais comment ne pas regretter profondément de rencontrer des adversaires dans ceux en qui nous devrions trouver des amis et des frères, puisqu'au fond nous poursuivons le même but, à savoir l'entrée de ces populations dans la grande famille des peuples civilisés?

C'est ici le lieu de parler de cette déplorable hostilité qui a causé, et qui cause encore tous les jours, tant de mal à la propagande chrétienne en ce pays. Je vais écrire sans réticences.

tout en gardant les ménagements que la charité sacerdotale doit mettre sous ma plume. Il me semble, selon la pensée du Sage, que s'il est un temps de se laire, il y a aussi un temps où il faut parler, et je crois que le moment est venu de déchirer le voile, et de dire la position qui nous est faite ici par des compatriotes. Aussi bien, ce n'est pas moi qui attaque; j'ai à défendre mes frères et moi. On a beaucoup attaqué les missionnaires de Cochinchine, on a dit à la tribune des représeur tants du pays qu'ils manquent de patriotisme, qu'ils ne voient que rintérêt de leurs chrétiens, et qu'ils compromettent pour arriver à leur but, l'influence et les arnies de la France. On a écrit qu'ils sont des hommes d'un zèle exagéré, qui trop souvent ont attiré sur eux les persécutions et gâté leur cause, « en violant les lois humaines^ pour satisfaire à leurs passions religieuses. » (Vial. Les Premières années de la Cochinchine^ tome I, p. 167.) Il faut savoir et dire une bonne fois ce qu'il y a au fond de ces reproches, et d'où vient l'hostilité d'un trop grand nombre de nos compatriotes.

Parmi les Français établis en Cochinchine, on trouve une classe d'hommes qui, longtemps avant le fameux discours de Romans, avaient pris pour devise le mot qui résume toutes les haines de la franc-maçonnerie : Le cléricalisme (lisez le christianisme), c'^st l'ennemi. Cette classe, heureusement assez restreinte, mais fort tapageuse, comme en France, voudrait bien faire croire qu'elle représente l'opinion publique, et n'a d'autre objectif que d'entraver et de détruire l'action du missionnaire. La franc-maçonnerie, toute-puissante ici comme en France, poursuit en Cochinchine, comme dans le reste du monde chrétien, son œuvre satanique, qui n'est autre que la destruction du règne de Jésus-Christ. Elle ne recule devant aucun moyen odieux pour arriver à ce but : le sarcasme voltairien, l'impiété affichée, l'intimidation même ont été tour à tour employés pour nous arracher des âmes. On est allé jusqu'à, donner de l'argent (je cite des faits qui me sont arrivés

à moi-même), pour empêcher de malheureux chrétiens annamites de se marier à Téglise, ou de remplir leurs devoirs religieux. L'opinion publiq[ue est si bien établie à cet égard, que ceux de nos chrétiens qui sont au service des Européens, et qui veulent néanmoins observer leur religion, se cachent de cela comme d*un crime, de peur de perdre leur position, ce qui est arrivé plus d'une fois. Et maintenant, quand Une portion de Fautorité publique se trouve, comme cela s'est vu, aux mains d'un de ces sectaires, qu'on juge du mal qui se fait, et du scandale qui en résulte pour les caractères faibles.

Heureusement, je le reconnais, cette rage odieuse du sectaire travaillant par tous les moyens à entraver l'action apostolique est assez rare parmi nos compatriotes. L'état normal est bien l'indifférence, mais une indifférence absolue, désolante, que ne vient réveiller aucune lueur de vie religieuse ; on dirait vraiment que le christianisme n'existe plus pour eux, et l'on voit des hommes honorables, bien élevés, nullement haineux, passer des années sans mettre le pied dans une église, sans faire une seule fois acte de chrétien. A quoi cela tient-il? A une mauvaise habitude prise ; on va encore un peu à la messe à Saigon, parce que les Européens y sont chez eux à l'église ; mais dans les postes, la présence d'un Français à Téglise, au milieu des Annamites chrétiens, est chose inouïe, même aux jours des plus grandes solennités. Cette abstention complète, cette indifférence profonde, ce nihilisme religieux, qui étonne douloureusement les chrétiens et scandalise les payens, produit à la longue un oubli total de toute idée surnaturelle; la vie chrétienne, même chez les meilleurs, s'éteint faute d'aliments, par une sorte d'^asphyxie morale. Dans ces dispositions déplorables, un rien suffit pour faire de ces neutres des adversaires; que les sociétés secrètes mettent la main sur eux, qu^un intérêt quelconque les pousse dans le camp ennemi, et voilà des sectaires. Hélas ! n'est-ce pas là l'histoire de chaque jour? En France, comme ici, combien a-t-on vu de

ces apostasies misérables, qui n'avaient d'autre mobile que rintérêt, l'ambition et le désir de parvenir!

Une troisième cause de l'hostilité que les missionnaires ont bien souvent rencontrée sur leur route, c'est la jalousie administrative. Quand nos compatriotes sont arrivés ici, ils nous ont trouvés en possession d'une très haute autorité morale. Cette autorité morale, que ne soutient aucune puissance extérieure, nos concitoyens, avec tout l'appareil du pouvoir temporel, n'ont pas su la conquérir. Ignorant généralement la langue et les usages du pays, ils ont plus d'une fois étonné et blessé les indigènes, païens comme chrétiens, par leur laisser-aller, leur sans façon, disons le mot, par cette légèreté toute française qui est ce qu'il y a de plus antipathique au caractère des Orientaux. Je comprends bien qu'il ne pouvait guère en être autrement, et ce n'est pas un reproche que je fais à mes compatriotes, en disant qu'ils sont restés trop français en Annam; c'est une situation que j'expose. Mais comme la confiance ne se commande pas, et surtout ne s'impose pas à coups de baïonnettes, il est arrivé que les indigènes, même païens, ont toujours fait une très grande différence entre le dévouement des missionnaires,, qui ne viennent ici que pour Jeur faire du bien, et se font Annamites pour mieux les gagner à Jésus-Christ, et les motifs plus ou moins intéressés de ceux qui n'ont d'autre préoccupation en venant en Cochinchine que de s'ouvrir une carrière et de faire fortune.

Une autre raison est venue encore attiser la jalousie contre les missionnaires. Nos Annamites, heureusement très îgno* rants des fameux principes de sécularisation du pouvoir, qui sont le palladium sacro-saint des libertés modernes, confondent volontiers le pouvoir spirituel et le temporel, et par cela seul qu*un homme est revêtu d'un caractère sacré, ils jugent, dans leur gros bon sens, qu'il peut bien au même titre décider de leurs litigeSi Bien longtemps avant la venue des Français, nos chrétiens, quand ils avaient entre eux quelque procès, sui-

ià LA COCHINCHINE RELIGIEUSE

vaient le conseil de Tapôtre saint Paul, et déposaient leur cause à l'arbitrage du Père spirituel ; bien des fois même, il est arrivé que, dans les différents entre païens et chrétiens, la partie païenne proposait, elle-même, de s'en rapporter à la décision toujours désintéressée' et gratuite du missionnaire, plutôt que de dépenser des piastres pour aller devant le mandarin.

Au fond, ce ministère purement bénévole de juge de paix et de conciliateur des parties, qui nous était imposé par la confiance publique, était parfaitement légal, même au point de vue du droit français strict, puisqu^l était entièrement gratuit, et que le missionnaire n'ayant aucun pouvoir coercitif, les parties étaient toujours libres d'en appeler au juge civil, s'il ne leur plaisait pas de s'en tenir à sa décision.

Mais on sait combien toutes les administrations, et en particulier l'administration française, sont jalouses de leur autorité. Aussi dès que nous vîmes nos compatriotes définitivement établis dans la colonie, tous les missionnaires, au grand chagrin de leurs chrétiens, s'empressèrent de se récuser, et de les renvoyer devant leurs juges naturels. Mais, comme il est impossible de déraciner en quelques jours une coutume séculaire et d'ailleurs parfaitementjustifiéeenraisoneten droit il arriva quelquefois que des missionnaires furent encore pris pour arbitres, et crurent devoir céder aux instances de leurs chrétiens, pour leur éviter des procès ruineux. Ce fut un crime irrémissible, et dont l'impression subsiste encore dans beaucoup d'excellents esprits, bien que la cause qui l'a fait naître ait disparu depuis longtemps, et que tous les missionnaires de Cochinchine prennent les plus grandes précautions pour ne pas exciter les susceptibilités de l'administration, et se renferment exclusivement dans leur ministère spirituel, qui suffit amplement à leurs sollicitudes.

Mais la grande cause de l'hostilité contre les missionnaires, il faut bien l'avouer, hélas ! c'est l'immoralité, une immoralité

générale dont ne peuvent pas même avoîr Tidée ceux qui ont toujours vécu en France, et qui ne connaissent pas les colonies. Je demande pardon au lecteur des détails dans lesquels je vais entrer, mais je suis forcé de faire connaître la situation, pour qu'on puisse juger des difficultés que nous rencontrons. En France, il y a beaucoup de mal, surtout dans les grandes villes ; néanmoins les mœurs publiques, la peur du qu'en dira-t-on, les influences salutaires de la famille, le respect humain, si Ton veut, imposent au vice une certaine réserve, et l'immoralité, pour se faire accepter dans la bonne compagnie, est forcée de se couvrir de dehors hypocrites, ou dé s'exiler de la société des gens qui se respectent. Aucune de ces barrières n'existe dans les colonies, surtout dans les colonies de formation récente, comme Saigon. Ici pas de traditions gênantes, pas de familles, pas de honte à étaler des vices que tout le mondç partage. Qu'on se figure des centaines de jeunes gens jetés, à l'âge des passions, dans un climat brûlant, sans guides, sans surveillants, sans mères, sans sœurs, en un mot, sans cette présence de la femme qui est comme l'arome de la bonne société, et l'on devine ce que doit devenir une semblable agglomération. Encore une fois, je n'accuse pas, j'expose une situation, et je cherche dans mon cœur de prêtre des atténuations et des excuses pour tant de malheureux jeunes gens, victimes de passions brutales^ dont ils ne pourraient, je l'avoue, triompher que par des efforts héroïques. Il n'en est pas moins vrai qu'une telle situation est déplorable, et puisque j'ai promis d'être franc, cette situation je vais la faire connaître d'un mot : si l'on excepte quelques rares employés qui sont légitimement mariés, on trouverait difficilement un seul Européen qui n'entretienne publiquement chez lui une concubine annamite. Le vice ainsi généralisé a perdu toute pudeur, et s'étale effrontément aux regards, sans que personne en paraisse offusqué. Cependant il y a dans presque tous les postes, un homme, jeune lui aussi, faible et faillible 1 4

comme les autres, et qui a su rester chaste au milieu du dévergondage universel. Cet homme est un témoin gênant, sa vue seule est un reproche, et voilà pourquoi on le hait : Circumveniamus justum quoniam inutilis est nobis^ et contrarias est operibus7iostris, {Ssif, II, 12.)

Et puis, s'il faut tout dire, le prêtre par son caractère sacré a souvent un rôle à jouer dans ces tristes drames. Ces malheureuses filles annamites, que le vice déflore et jette par centaines en pâture à la débauche, ce sont bien souvent ses enfants, Tespérance, Tavenir des ménages chrétiens de sa paroisse ; comment pourrait-il rester indifférent à leur perte? Il luttera donc de toutes ses forces pour les protéger, pour les disputer au vice qui vient, une poignée de piastres à la main^ marchander leur déshonneur. Mais quel|libertin a jamais supporté qu'on essayât de lui arracher Tobjetjde sapassiôn infâme? Le missionnaire est donc bien sûr d'avance de se faire un ennemi, et quelquefois un ennemi redoutable, s'il s'agitd'un des agents de Tadministration; néanmoins il n'hésite pas, parce que chez lui le devoir parle plus haut que la crainte. Et voilà le grand crime des missionnaires! Ils sont quelquefois des obstacles, et toujours des témoins gênants; on comprend pourquoi on les accuse d'avoir un zèle exagéré.

Quant à l'accusation beaucoup plus grave à mes yeux, de manquer de patriotisme, et de violer les lois humaines pour satisfaire à leurs passions religieuses, je ne m'abaisserai pas à y répondre, parce que les faits se chargent de le faire. Qui donc a ouvert à la France les portes de la Cochinchine? Qui donc a mis au service du pays une influence morale aussi considérable que Ib, nôtre? Quel acte a-t-on à nous reprocher contre les vrais intérêts de notre patrie? Vous n'avez pas le même but que nous, a-t-on dit; donc il n'y a pas d'accord possible. C'est vrai, nous n'avons pas le même but que vous; nous ne venons pas ici pour trouver des places ou gagner de l'argent, mais de ce que notre mission est purement désintéressée, en

quoi gêne-t-eUe la vôtre? Est-ce que la civilisation chrétienne, dont nous sommes ici les ouvriers, est en contradiction avec la civilisation française? Est-ce que ces chrétiens, que nous formons, ne sont pas parla même tout dévoués à 'Finfluence française, qui sans les favoriser aux dépens de leurs citoyens, leur assure au moins la liberté religieuse? Est-ce que les 60,000 chrétiens indigènes de la colonie ne sont pas à vous, et ne constituent pas la meilleure partie des Annamites ralliés àla France? En dehors du groupe catholique et de vos employés qui vivent de Targent de la France , qui donc vous est sérieusement attaché.ici?L^influence des missionnaires s'exerce chaque jour en faveur de la France, et' ce qui doit vous garantir notre patriotisme, c'est que malgré vos mauvais procédés et les défaillances, momentanées je Fespère, de notre clière et malheureuse France, la cause du christianisme et celle du pays sont indîssolul)lement unies ici, et vous aurez beau faire, vous ne les séparerez pas-^^toujours, aux yeux des indigènes, chrétiens et Français seront deux termes synonymes ; et voilà pourquoi, disons-le en passant, tout ce qui se fait ici contre l'Église va directement contre l'intérêt de la France. — Mais vous violez les lois, dit-on. — Lesquelles? Quand on élève une pareille accusation contre toute une classe de Français, on la prouve. Voilà vingt-trois ans que nous vivons à côté de vous ; si nous avions la fâcheuse habitude de violer les lois humaines, comment ne nous a-t-on jamais poursuivis? Il y a encore des juges àSaïgon. Depuis vingt-trois ans, quel est celui d'entre nous qui ait été condamné devant un tribunal français?

Mais en voilà assez. J'ai honte, comme Français et comme prêtre, d'avoir à répondre à dépareilles inepties. Non, laFrance n'a pas ici d'enfants plus dévoués que ces missionnaires qu'elle abandonne en ce moment aux haines de la franc-maçonnerie, et plaise à Dieu qu'elle n'ait pas à regretter amèrement un jour de s'être laissé aller à ua.e politique sectaire, aussi fatale à ses intérêts qu'à ceux de la religion et de la civilisation!

bZ LA COCHINGHINE RELIGIEUSE

Il est malheureusement trop vrai que nos compatriotes établis en Cochinchine ne se distinguent pas par leur ferveur religieuse ; néanmoins, ici comme partout, Dieu a ses élus dont la fidélité est d'autant plus méritoire, qu'elle ne peut s'appuyer sur aucune considération humaine. Disons aussi que les offices de la cathédrale sont assez suivis, surtout aux jours de fêtes, et que lors de la suppression du budget du culte, nos concitoyens ont montré, par la protestation indignée de l'opinion et la générosité de leurs offrandes, qu'ils ne sont pas encore décidés à se passer du culte, et qu'ils se souviennent toujours qu'ils sont chrétiens.

A côté de la population européenne fixée dans la colonie, il y a la population flottante, qui s'élève à 4,S00 âmes, et se compose des fonctionnaires de l'administration, et des officiers et soldats du corps d'occupation. Il est difficile d'établir une statistique religieuse exacte avec des éléments qui changent tous les deux mois, à l'arrivée et au départ de chaque transport. Je crois que l'on approchera beaucoup de la vérité en appliquant à cette population flottante ce que j'ai dit plus haut de la population déjà fixée dans la colonie. On y trouve l'hostilité religieuse chez un petit nombre, l'indifférence dans la grande majorité.

Pour la consolation des familles qui ont leurs enfants en ce pays lointain, je tiens à constater que nos soldats, quand ils sont malades, et surtout quand ils voient venir la mort, se souviennent tous, à peu d'exception près, de leur baptême et de leur première communion. Ils reçoivent avec reconnaissance, dans le magnifique hôpital militaire de Saïgon, les soins que leur prodiguent dix-huit sœurs de Saint- Paul de Chartres, et la visite de l'aumônier e.st toujours bien accueillie d'eux. Il faut ajouter encore, pour rendre justice à tous, que malgré les folies et les défaillances de l'heiu^e présente, on trouve dans le corps des officiers plus d'un de ces hommes de caractère qui savent tenir haut et ferme le drapeau

de Jeurs convictions religieuses, et conformer leur conduite à leur foi.

En somme, malgré les clameurs intéressées de l'impiété, qui voudrait bien faire croire qu'elle est devenue Fopinion publique, la foi, la vieille foi catholique et française, est toujours vivante dans les âmes. Trop souvent, dans Thabitude de la vie, cette foi demeure cachée et comme enfouie sous une couche plus ou moins épaisse de calomnies haineuses, de préjugés, de lâchetés, hélas ! Mais elle y est, je l'affirme, parce que je l'ai vue, et plus d'une fois. Oui, nos compatriotes valent mieux qu'ils ne le paraissent, et peut-être qu'ils ne le croient eux-mêmes. Nos Annamites, qui ne les connaissent que par les scandales de leur vie privée, ne savent bien souvent que penser d'un pareil spectacle ; mais moi qui les connais mieux, et qui sais, par expérience, ce qu'il y a encore de vrainaent chrétien en eux, je crois, malgré tout, à la vitalité de l'âme catholique de la France, et parce que j-y crois, je tiens à le dire très haut : Credidi, propter qiiod tociitus snm,

Tagals. — Les cinquante-six Tagals portés au recensement sont des indigènes des Philippines, restes des troupes espagnoles qui firent avec nous l'expédition de Cochinchine; tous sont catholiques, et bien que plusieurs laissent à désirer sous le rapport de la moralité, on sent qu'ils ont gardé au fond du cœur la foi espagnole, dans laquelle ils ont été élevés à Manille.

Chinois. — Les Chinois forment ici, comme dans tout rOrient, l'élément commerçant de la colonie. On ignore trop généralement en France la force d'expansion de ce peuple extraordinaire, qui sera peut-être un jour, par sa prodigieuse fécondité, un danger pour l'Europe elle-même. Le Chinois est essentiellement cosmopolite et marchand; c'est le juif de l'Extrême-Orient. Il est en train d'envahir pacifiquement l'Annam, comme il a fait h Singapour, aux Philippines, à Siam,

en Birmanie, à Bourbon, et jusqu'en Amérique, où Ton commence, avec raison, à se préoccuper de sa multiplication qui devient gênante. Là où il s'établit, tout le commerce arrive en peu de' temps entre ses mains. Sobre, actif, intelligent, au sens commercial du mot, facile en affaires, serviable, prévenant pour la clientèle, il a vraiment le génie du commerce, et l'Européen ne peut guère lutter avec lui, à armes égales. Aussi à Hong-kong, à Syngapore, les grandes maisons anglaises ont peine à soutenir la concurrence. Le Chinois a une grande supériorité sur nous en ce pays; il vit de |rien, taut qu'il n'a pas arrondi sa pelote; il n'a pas d'état à soutenir, pas d'amour-propre à sauvegarder; il accepte sans préjugés toute espèce de besogne, '^et si, par un de ces coups de fortune qui ne sont pas rares dans les affaires, il se trouve ruiné, il recommence à nouveaux frais, et le millionnaire de la veille ne se croit nullement déshonoré en redevenant petit commis de magasin ou portefaix dans la rue. Un autre avantage immense, c'est le lien de solidarité qui les unit tous ; il sont distribués en congrégations, dont tous les membres se soutiennent et sont solidaires les uns des autres; chaque corps d'état, chaque industrie forme ainsi une corporation particulière. Comment l'Européen qui arrive isolé, dans un pays où il est étranger aux mœurs, au climat, à la langue, pourrait-il lutter avec succès contre cette force presque invincible de la corporation?

Le gouvernement colonial s'est justement préoccupé de cetenvahissement de la Cochinchine par l'élément chinois ; on a essayé de l'arrêter un peu par l'application d'une taxe personnelle sur chaque individu; mais c'est là un palliatif absolument insuffisant. Le seul moyen efficace serait que le commerçant européen acceptât l'esprit d'ordre et dé travail, la sobriété, l'habileté commerciale du négociant chinois, ce qui paraît impossible à demander et surtout à obtenir.

Au point de vue religieux, les Chinois de la colonie semblent

jusqu'à ce jour offrir assez peu de ressources^à Tapostolat. Étranger^ au pays, dans lequel ils ne se fixent presque jamais à demeure, absorbés exclusivement par les préoccupations mercantiles, vivant, pour la plupart, comme les Européens, dans le désordre et le concubinage, affiliés d'ailleurs à la francmaçonnerie chinoise, dont Fesprit irréligieux ne le cède guère à la nôtre, il est difficile de faire pénétrer la foi dans leur cœur. Nous avons cependant à Saïgon et à Cho-lon, les deux principaux centres de l'activité commerciale des Chinois, deux petites chrétientés chinoisesqui comptent àpeuprès 200 fidèles. Peut-être nous sera-t-il donné de voir croître et grandir ce petit grain de sénevé.

Notons ici qu'à Cho-lon les congrégations chinoises psuennes entretiennent à leurs frais un hôpital pour leurs sociétaires malades et, mieux avisés que certains conseils municipaux de France, ces païens ne craignent pas de confier leur Hôpital aux sœurs de Saint-Paul, ce qui permet, tout en respectant scrupuleusement la liberté de conscience individuelle, de baptiser à la mort un grand nombre de ceç pauvres gens. Que voulez-vous? Le Chinois a beau être franc-maçon, il^st pratique avant tout, et n'a pas contre les institutions catholiques la haine ]fèie et brutale du sectaire français. Il veut être bien soigné dans ses maladies, et comme il sait bien ce qu'on peut attendre des infirmières laïques de la librepensée, il fait appel au dévouement des sœurs, au risque d'être exposé au grave danger de se convertir. On voit qu'après tout le Chinois a du bon.

Malais. — Les Malais résident principalement le long de la côte du golfe de Siam, dans l'inspection de Chaudoc. Ils sont tous mahométans, ce qui revient à dire que, jusqu'à ce jour, l'Évangile n'a pas eu de prise sur eux; car on sait combien la conversion d'un disciple de Mahomet est chose rare.

Indiens. — Les Indiens, connus ici improprement sous le

56 LA COCmNCHINE RELIGIEUSE

nom de Malabares, car ils viennent presque tous de la côte de Coromandel et de notre colonie de Pondichéry, sont employés dans les bureaux, ou exercent divers métiers, selon la caste à laquelle ils appartiennent. Un grand nombre sont conducteurs de voitures ou blanchisseurs. Les uns sont mahom^tans, les autres païens ; on compte aussi parmi eux environ 200 chrétiens assez peu fervents. Un de nos confrères est allé passer un an à Pondichéry pour apprendre leur langue, et se mettre en état de diriger leur petite chrétienté.

Cambodgiens. — Les Cambodgiens occupaient autrefois toute la basse Cochinchine. Refoulés par les Annamites, ils sont encore répandus en grand nombre dans les provinces extrêmes de Vinh-long, Ha-tien et Chau-doc. C'est ce qui a décidé la Propagande à détacher, en 1870, ces deux dernières provinces de la mission de Cochinchine occidentale, pour les annexer à la mission du Cambodge. Mais il y a très peu de Cambodgiens catholiques dans ces deux provinces ; le petit nombre, de ceux qui ont embrassé le christianisme résident presque tous dans le royaume de Cambodge proprement dit, où ils forment plusieurs petites chrétientés. Du reste, à l'inverse des Annamites, les Cambodgiens sont généralement bouddhistes convaincus et pratiquants, ce qui rend leur conversion fort difficile.

Sauvages. — Les diverses tribus sauvages, Moïs, Chams, Stiengs, peuplent les grandes forêts et les montagnes situées au nord et à Test de la colonie. Depuis l'extrémité sud de Tlndo-Chine jusqu'au Yun-nan, s'étend une chaîne de montagnes couvertes de forêts, qui forment à l'ouest la limite de la Cochinchine et duTong-king ; entre ces montagnes et le Me-kong vivent des tribus sauvages, qui sont les restes des aborigènes du pays refoulés dans les bois par l'invasion d'un peuple plus civilisé, les Annamites. Ces diverses tribus n'ont pas les mêmes caractères ethnologiques que l'Annamite ; elles vivent à l'état sauvage et forment presque autant d'agglomérations

distinctes que de villages. En Chine, oh elles sont connues sous les noms de Lolos, Mantze, en Cochinchine, où on les appelle, selon les localités, Mois, Bah-nars, Chams, Stiengs, elles paient tribut à la race dominante, mais sans se mêler avec elle ; leurs mœurs, leurs langues, leurs usages diffèrent profondément. Depuis longtemps Fapostolat catholique a tenté, au milieu de bien des insuccès, de les convertir à la foi chrétienne. Le principal obstacle est venu de l'insalubrité du pays, dans lequel l'Européen et même FAnnamite ne peuvent s'acclimater, à cause des fièvres pernicieuses dont les grand bois sont le refuge. Déjà plus de vingt missionnaires duTong-king et de la Cochinchine sont morts à la peine ; néanmoins chacun des vicariats apostoliques de TAnnam s'est occupé des sauvages placés à la limite de son territoire. Des missions ont été ouvertes chez eux successivement au Tong-king occidental et méridional, dans la Cochinchine orientale et la Cochinchine occidentale. Dans cette dernière mission, l'œuvre des Sauvages commencée en 1847 parMgrLefebvre, a dû être abandonnée, au bout de vingt ans, devant la ruine des établissements de la Mission, et le peu de résultats obtenus. Je raconterai ailleurs cette douleureuse histoire. Pour le moment l'évangélisation des sauvages est donc abandonnée dans la missioiv. Du reste, ces peuplades sont en pleine décadence, et ne semblent avoir aucun avenir. L'époque n'est peut-être pas 1res éloignée où elles disparaîtront tout à fait.

Annamites. — J'ai réservé pour la fin les Annamites, qui forment la grande majorité de la population, parce que je veux m'étendre davantage sur le caractère et les mœurs de ce peuple intéressant, qui est la portion spéciale du troupeau confié à notre apostolat par le Pasteur suprême, vicaire de Jésus-Christ. Mais pour achever notre statistique religieuse, disons de suite que sur 1,366,139 Annamites.qui composent la population indigène de la colonie, nos catholiques dispersés dans les six provinces forment un total de soixante mille âmes, ce qui

donne la proportion de un chrétien sur vingt-trois habitants \

Race. — L'Annamite appartient à la race jaune ou mongole, dont il a tous les caractères physiques, intellectuels et moraux : il constitue donc une branche de la grande famille chinoise; mais cela né nous dit pas son origine. Comme il n'y a pas, scientifiquement parlant, de peuples autochtones, la race jaune elle-même d'où vient-elle? C'est là un problème d'ethnologie qui n'est pas facile à résoudre. L'histoire de Chine, aux origines fabuleuses, comme celles de tous les peuples, nous parle d'un certain To-hi, qui vivait, dit-on, 2800 ans avant J.-C, c'est-à-dire au lendemain du déluge, d'après la chronologie des Septante. Un grand nombre de traditions et de rapprochements très curieux ont fait voir dansée Fo-hi le No^ de la Bible; mais en admettant, ce que j'accepterais volontiers, que l'histoire de Chine remonte au déluge, et que ce pays a été peuplé par un des descendants immédiats du patriarche, auquel des trois fils de Noé faut- il rattacher cette grande famille de peuples? Évidemment ce n'est pas à Japhet et à la race aryenne, dont les Mongols n'ont aucun des caractères; ce n'est pas non plus à la race de Cham, qui a encore beaucoup moins de traits de ressemblance avec la race jaune. On est donc amené à conclure que le peuple chinois, et par suite le peuple annamite, qui n'est qu'un rameau détaché de la famille chinoise, descendent de Sem et sont frères des Hébreux.

Histoire. — Mais chez l'Annamite, beaucoup plus que chez le Chinois, le type sémitique s'est altéré peu à peu sous l'influence du climat, et par la fusion avec les autres peuples, suivant moi, d'origine chamite, qui occupaient primitivement

1. On a compris dans ce calcul la population catholique des deux provinces cédées à la mission du Cambodge, population estimée à 12,000 âmes, pour pouvoir comparer sur les mêmes bases la statistique religieuse avec la statistique de la colonie.

le pays connu sous le nom de Cochinchine. D'après les annales annamites et les historiens chinois, la race des Giao-chi, ancêtres des Annamites, occupait d'abord les montagnes du sud de la Chine ; trois siècles avant l'ère chrétienne, on la trouve au Tong-king, qu'elle avait probablement envahi pour se mettre plus au large ; conquise vers le temps de Tère chrétienne par les Chinois, qui ont gardé jusqu'à nos jours la suzeraineté de TAnnam, elle reçut la civilisation, jia littérature et l'organisation politique de la Chine. Pendant mille cinq cents ans, malgré des résistances et des révoltes continuelles, l'empereur de Chine compta les Annamites au nombre de ses sujets.^ Enfin en 1418, un homme énergique nommé Le-loî, après dix ans d'efforts et de combats incessants, chassa définitivement les Chinois et fonda la célèbre dynastie des- Le, qui occupa le trône jusqu'à la fin du siède dernier. Le pays était ruiné, mais l'Annamite avait conquis son indépendance, et, sous la suzeraineté plus nominale que réelle de la Chine, était enfin maître chez lui.

C'est à partir de cette époque que le royaume annamite, débarrassé des entraves du dehors, commença à prendre une position importante en Indo-Chine. A l'heure ouLe-loi fondait, sa dynastie, l'Annam était limité aux provinces actuelles du Tong-king. Du Cambodge aux embouchures du Song-ca, s'étendait le royaume^ de Ciampa, dont les habitants paraissent se rattacher à la race malaise.' Les Annamites s'appliquèrent dès lors à refouler au sud et à l'ouest cette race 'infortunée, qui était destinée à disparaître devant une civilisation supérieure; ce fut Tafifaire de trois cents ans. Déjà, au xvf siècle, les Annamites occupaient Hué, la future capitale de tout l'Annam, et le royaume de Ciampa s'arrêtait à la hauteur de Tourane. La frontière annamite, de ce côté, fut assignée comme lieu d'exil à ceux qui étaient tombés sous le coup de la loi : ces masses d'aventuriers, gens de sac et de corde, qui n'avaient rien à perdre, formèrent un noyau toujours grossissant

60 ; ^A COCHINGHINE RELIGIEUSE

d'envahisseurs qui finirent par occuper tout le Ciampa, refoulant les derniers restes de ce malheureux peuple dans les montagnes, où il végète encore sous la forme de tribus sauvages.

Vers le milieu du xvi*' siècle, le royaume annamite se scinda en deux. Une foule de mécontents, de mandarins déclassés, de soldats en révolte se réfugièrent à Hué, et formèrent la cour de la famille des Nguyen, qui, avec le titre de Chua^ ou seigneurs du palais, administrèrent cette partie du royaume, sous le nom de dynastie, des Le, pendant que la famille des Trinh remplissait le même rôle au Tong-king. Il y eut donc à cette époque, en Annam, une période historique toute semblable à ce qui se passa chez nous, sous la première race de nos rois. La dynastie des Le ne «garda que le titre et Textérieur de la royauté, pendant que toute l'administration et Fautorité réelle étaient auxmains des maires du palais, les Trinh au Tong-king et les Nguyen en Cochinchine.

Ces deux gouvernements distincts reconnaissaient Fautorité nominale des rois de la famille des Le, tout en restant indépendants l'un de l'uutre. Cette situation fausse amena des guerres civiles interminables entre le Tong-king et la Cochinchine, jusqu'au commencement de ce siècle, où Nguyen-anh, plus connu sous son nom royal de Gia-long;, rétablit à son profit Funité du royaume, en réunissant sous son sceptre le Tongking et' la Cochinchine, et fondant la dynastie actuellement régnante des Nguyen ; le roi Tu-Duc est en ce moment (1883) le quatrième représentant de cette dynastie*.

Une fois les Nguyen établis en Cochinchine, ils ne songèrent

1. Tu-Duc est mort sans enfants en juillet i883. Par son testament il avait choisi Duc-Duc, un de ses neveux, pour lui succéder. Celui-ci a été écarté par les ministres qui ont placé sur le trône Vang-lang, vingt neuvième fils de Thieu-tri et dernier frère de Tu-Duc, qui a pris le nom de Hiep-hoa. Cet infortuné a été empoisonné, après quatre mois de règne, par le parti de la résistance à outrance contre l'étranger. (Décembre 1883.)

qu'à s'étendre du côté du sud, où ils trouvaient^moins de résistance que vers le Tong-king. Après en avoir fini, comme jeviens de le dire, avec le Ciampa, ils se trouvèrent en présence du Cambodge, qui occupait alors le delta |du Me-kong, c'està-dire tout le territoire actuel des six provinces françaises. De nombreuses colonies annamites furent envoyées en avant, pour préparer la conquête. Elles s'établirent sur les terres laissées en friche^ par les Cambodgiens, beaucoup moins industrieux que leurs voisins. Ces colonies occupaient déjà toute la plaine du Dong-naï , et s'étendaient de Baria à Bien-boa^ quand le roi de Cambodge, justement inquiet de leur présence, essaya de s'opposeï nar la force à cet envahissement de son royaume. Il fut vaincu, fait prisonnier, et forcé de se reconnaître tributaire de la Cocliinchine . Ce fait se passait en 1658.

Dès lors la décadence du Cambodge se précipite. Une cinquantaine d'années plus tard, les Annamites s^établissent à Saigon et refoulent les Cambodgiens jusqu'à Pbnom-penh.

On voit, par ce rapide exposé historique, comment la race annamite, après être sortie de la Chine pour s'établir au Tong- King, où elle resta stationnaire pendant de longs siècles, tout occupée à défendre sa nationalité contre la Chine, envahit peu à peu, dans le cours des trois derniers siècles, toute la Cochinchine, refoulant devant elle ou s'assimilant par la conquête et le mariage les anciens habitants du pays, Ciampais, Cambodgiens et tribus sauvages. A cette heure encore ce mouvement de croissance et d'expansion de la race annamite se continue sous nos yeux. Déjà le Canibodgc tout entier est envahi chaque jour par cette agglomération débordante qui remonte le long des rives du grand fleuve, et s'établit jusque dans les plaines fertiles du Laos. On peut dès maintenant prévoir l'époque peu éloignée où la race des Giao-chi, absorbant les Cambodgiens et les peuplades laotiennes, dominera dans la moitié de la péninsule indo-chinoise |et le bassin du Me-

kong. Quand elle sera arrivée là, elle se trouvera en face de •la race siamoise, qui occupe toute la partie ouest dé la presqu'île, et il est probable qu'un choc violent aura lieu entre ces deux|races, qui se disputeront Tinfluénce dans Flndo- Chine. N'oublions pas, nous Français, que si notre action domine en Annam, les Anglais, en prévision de l'avenir, se sont assuré Finfluence à Siam, et qu'un jour, probablement prochain, la lutte qui nous a été si fatale aux Indes recommencera ici. Puissions-nous être plus heureux et plus sages que les Français du xvin® siècle. Pour cela, il faut nous assimiler le plus tôt possible cette race annamite si intelligente et si expansive, et le meilleur moyen pour en arriver là c'est de la faire chrétienne et catholique, à notre image. Nous aurons alors en elle un point d'appui sérieux pour résister à l'influence de l'Angleterre protestante. Autrement TAnnam demeuré païen ne sera jamais français, T3t deviendra facilement la proie du plus fort. Or, dans cette lutte d'influence entre l'Angleterre et la France, serons-nous assurés d'être les plus forts? C'est ce qui paraît au moins bien douteux en ce moment.

Caractères physiques. — Anthropologiquement TAnnamite est caractérisé par la petitesse de sa taille, la barbe tardive et peu fournie, le teint jaune, mais de nuance plus ou moins foncée, selon le rang, l'éducation et les travaux; le front est rond, les pommettes saillantes, les yeux légèrement bridés, mais beaucoup moins que ceux des Chinois ; le nez épaté, trop large du haut, donne à Tensemble de la physionomie quelque chose d'étrange dans l'expression générale; les hommes comme les femmes portent les cheveux longs et relevés en chignon derrière la tète; la physionomie est donc craintive, un peu chagrine; les extrémités sont fines, avec cette particularité tout à fait caractéristique de la race, que l'orteil est très développé et s'écarte des autres doigts du pied.

ce qui a valu à ce peuple le surnom de Giao-chi (en chinois, pieds bifurques).

La taille moyenne de TAnnamite ne dépasse pas un mètre soixante pour les hommes et un mètre cinquante-cinq pour les femmes ; sa démarche est leste et dégagée; son abord est d'ordinaire très respectueux, avec un certain air de méfiance, qui indique un peuple longtemps opprimé ; mais dès qu'il a fait connaissance avec vous, il devient vite affable et se met à Taise, s'il voit qu'il n'a rien à craindre de son interlocuteur. Généralement l'Annamite est plutôt maigre que gras; son poid& moyen est de cinquante-cinq kilog. pour l'homme et de quarante-quatre kilog., pour la femme. Il a les cheveux noirs et les dents noires par suite de l'habitude de mâcher le bétel, et aussi par l'application d'une composition spéciale. C'était là autrefois un des points indispensables du code de l'élégance ; avoir les dents blanches, des dents de chien, disent les indigènes, était fort mal noté, et un jeune homme dans ces conditions n'eut pas trouvé à se, marier. Le Père Legrand raconte que, sous la domination chinoise, un grand mandarin ayant voulu abolir cet usage assez singulier de se noircir les dents, il y eut révolte et guerre civile. Disons pourtant que depuis l'arrivée des Français, cet usage tend à tomber en désuétude; un certain nombrexde jeunes gens gardent leurs dents telles que le bon Die^u les leur a données, ce qui ne les empêche nullement de se marier aujourd'hui.

Un autre usage assez ridicule et qui tend aussi à tomber, c'est de porter les ongles des mains d'une longueur démesurée. J'en ai vu qui avaient plusieurs centimètres de long, ce qui faisait ressembler la main de leur propriétaire à une patte armée de griffes. Cet usage, fort incommode et assez malpropre, vient de la vanité. Avoir les ongles d'une grande longueur, cela veut dire qu'on n'a pas besoin de travailler pour vivre. En effet, il serait à peu près impossible de se livrer à n'importe quelle occupation manuelle avec de pareils appen-

dices. Aussi ceux qui ont besoin de faire usage de leurs dix doigts usent de compxomis; ils se rognent les ongles, n'en gardant qu'un où deux avec sa longueur à chaque main. On voit que la mode est aussi capricieuse et aussi bizarre ici que dans nos pays civilisés. Au nK)ins, en se noircissant les dents et en se laissant pousser des griflfes aux mains, les Annamites ne compromettent pas leur santé, ce que Ton ne saurait dire de plusieurs de nos modes européennes, auxquelles on se soumet sans les trouver ridicules, uniquement parce qu'on y est habitué dès Tenfance, et qu'on voit tout le monde les accepter autour de soi.

On trouve très peu de gens diflformes, contrefaits, bossus. Cela tient, je crois, à la manière libre dont on élève l'enfant. Ici pas de maillots, de lisières, aucun de ces engins de la civilisation, contre lesquels nos médecins protestent sans succès. L'enfant, presque toujours nu, ou vêtu seulement d'une petite blouse, se roule tout le long du jour sur sa natte, ou repose sur la hanche de sa mère, et se développe ainsi en toute liberté. On trouve fort peu d'aveugles en Annam; mais, en revanche^ il y a un grand nombre de sourds, ce qui vient peutêtre des fraîcheurs qu'ils prennent en dormant à Fair en dehors des maisons.

En somme l'aspect général de l'Annamite est loin d'être désagréable, et n'était sa malpropreté, qui choque un peu notre délicatesse européenne, on pourrait dire qu'il a l'air civilisé, et ne le cède en rien sous le rapport de l'extérieur aux peuples de l'Occident. L'ouvrier et le paysan ont certainement plus de dignité naturelle et de tenue que les mêmes classes en Europe,

fl^stume. — - Les vêtements sont le pantalon large et flottant que les élégants maintiennent autour du corps à l'aide d'une ceinture de soie de couleur voyante, un habit de dessous assez ordinairement de couleur blanche, et un habit noir en forme de tunique fermant sur le côté à l'aide de cinq bou-

tons; cet habit de dessus, qui descend jusqu'aux genoux, est très décent, et la forme est invariable chez les riches comme chez les pauvres. Le costume est le même pour les hommes et pour les femmes. Autrefois les femmes portaient Thabit long descendant jusqu'aux pieds ; mais le roi Minh-Mang fit un édit pour obliger toutes les femmes de son royaume à porter culottes et à se confo^'riier à leur mari pour le costume. Cet édit passablement tyrannique révolta naturellement tout le beau sexe et faillit amener une guerre civile au Tong-king. mais le roi plaisantait peu, et force fut de se soumettre à ses règlements somptuaires. — Pour le travail, les hommes ne gardent ordinairement que le îpantalon, et quelquefois un petit veston court; les femmes portent im mammillaire ou carreau d'étoffe attaché à la ceinture par deux cordons, et retenu au cou par un ruban qui se noue derrière la tête.

En cérémonie, les hommes portent le turban noir en crépon, qu'ils disposent avec goût autour de la tête ; les jeunes gens arborent des couleurs voyantes, le bleu ou le rouge. Les femmes ont pour coiffure un grand chapeau tle paille à fond plat et à large rebord, qui est maintenu sous le menton par deux longues tresses en soie qui descendent jusqu'aux pieds. La chaussure est peu usitée, et même avant l'arrivée des Français, elle était complètement interdite aux gens du peuple. L'étiquette annamite ne permet pas de paraître devant un supérieur avec des soulier^^ ; il faut laisser ses sandales à la porte, et se présenter pieds nus. L'habitude d'aller ainsi dès l'enfance fait que tout le monde ici a la plante des pieds comme tannée, en sorte que l'Annamite peut marcher sur les pierres et à travers les bois pleins de broussailles et d'épines, sans se blesser. Depuis que nous sommes en Cochinchine, les gens aisés, surtout à Saïgon çt dans les environs, portent la chaussette de fil et le soulier européen ; les femmes de la classe aisée ont gardé le soulier chinois, qui semble fait tout exprès pour empêcher de marcher.

Tout cet ensemble formerait un extérieur très convenable, et même riche, car Fhabit de cérémonie est toujours en soie, excepté chez les pauvres; mais la négligence et la malpropreté ôtent à ce costume une grande partie de son prix. Avant la conquête, Tusage de laver les ^vêtements était totalement inconnu ; les mandarins, comme les derniers du peuple, portaient leurs habits jusqu'à ce qu'ils fussent usés. On comprend ce qui doit résulter d'une pareille négligence dans un pays comme la Cochinchine, où la vermine pullule, et où la sueur imprègne les vêtements que l'on porte jour et nuit, car on couche tout habillé sur la natte. Disons pourtant, à la louange des Annamites, qu'il y a depuis quelques années une grande amélioration sous ce rapport ; tous ceux qui sont employés dans les bureaux de l'administration, ou qui sont au service des Européens, ont appris à connaître lanécessilé et les avantages delà propreté, et leur tenue laisse beaucoup moins à désirer.

Caractères intellectuels. — Sous le rapport intellectuel, le peuple annamite se rattache à la grande famille sémitique. Rêveur et contemplatif, il n'a ni l'élévation ni la vivacité de compréhension qui distinguent les fils de Japhet; il est bien susceptible d'une certaine formation, maïs d'une formation superficielle. Doué d'une mémoire excellente, il retient bien ce qu'on prend la peine de lui enseigner ; mais il a peu d'aptitude à généraliser ses idées, et ne va presque jamais au fond des choses. C'est pourquoi, même eïi dehors de la formation chrétienne qui lui a manqué, on ne trouve chez lui, pas plus d'ailleurs que chez les Chinois, aucun penseur que l'on puisse comparer, même de loin, à nos anciens philosophes 'd'avant le Christ, Socrate, Platon, Aristote. Le fameux Confucius, l'oracle des lettrés, n'est rien moins qu'un métaphysicien ; c'est un moraliste qui exprime ingénieusement, presque toujours sous la forme de proverbes, et avec des jeux de mots qui rappellent les concetti italiens, des idées honnêtes, mais

peu relevées, sur les devoirs envers les parents, envers la société, envers Dieu, ou plutôt envers le ciel, et tel [est le vague de sa métaphysique, qu*on dispute pour savoir si, sous ce nom générique, le ciel, il entend une entité morale, un être intelligent et personnel, ou bien le ciel physique, en un mot s'il est déiste ou matérialiste, comme le sont certainement la plupart de ses commentateurs et de ses disciples. Telle est, au fond, cette fameuse philosophie chinoise, qui se traîne terre à terre, et qui ne plane jamais, comme la philosophie des Occidentaux, dans les hauteurs de l'idée.

I^angue. — La langue annamite se ressent de cette anémie intellectuelle. Fort riche en expressions matérielles, pour rendre les actes de la vie de chaque jour, elle est d^une pauvreté désespérante, quand il s'agit d'exprimer des idées abstraites, ou de décrire les opérations de l'âme humaine.

La syntaxe de cette langue est d'ailleurs très simple et peu surchargée de règles. A l'inverse du Chinois, qui bouleverse tout Tordre du discours, les mots se construisent et s'énoncent dans Tordre logique et naturel : d'abord le sujet avec ses différents qualificatifs, puis le verbe, et enfin les compléments directs et indirects qui achèvent et modifient Texpression de la pensée. Du reste, pas de cas, pas de conjugaisons, quelques particules, qui sont de véritables adverbes, suffisent à diversifieu* tous les temps et tous les modes. Les mots s'écrivant toujours d'une manière invariable, au singulier comme au pluriel, au masculin- comme au féminin, l'orthographe est bien simplifiée, car le mot s'écrit exactement comme il se prononce, ou mieux comme il se chante. Dès Tenfance, l'Annamite a Toreille exercée h toutes les nuances de la prononciation, ce qui fait qu'il se trompe bien rarement, en écrivant le son qu'il veut reproduire. Dès 'qu'il sait -lire et écrire, il sait orthographier sa langue, soit qu'il écrive en caractè/ed chinois, soit qu'il emploie les caractères latins, selon la mé-

68 LA COGHINCHINE RELIGIEUSE

thode dont je parlerai plus loin. Cette langue serait donc très facile à apprendre, n'était la difficulté de l'accentuation, que l'Européen, surtout s'il arrive ici à un certain âge, ne saisit jamais complètement. La langue annamite est monosyllabique et tonique, comme le chinois dont elle dérive visiblement. Presque chaque mot peut se prononcer sur six tons différents, qui donnent chacun une signification autre. Ces six tons sont : le ton aigu, le ton interrogatif, le ton ascendant, le ton plain ou uni, le ton descendant, et enfin le ton grave ou remontant.

Prenons un exemple pour être mieux compris : soit le mot ma : prononcé sur le ton uni, il signifie fantôme, sur le ton interrogatif, tombe, sur le ton ascendant, chevaL sur le ton aigu,yo2^e, sur le ton descendant, c'est la conjonction pour, enfin sur le ton grave ou remontant, il veut dire semis, plants de riz.

On voit par là de quelle importance il est de saisir le ton juste, pour comprendre et être compris; une erreur d'un demi-ton ou d'un quart de ton suffit souvent pour changer tout le sens, et rendre la phrase entière inintelligible, car chaque mot est une syllabe musicale, qui doit se chanter rapidement, avec son accent particulier et sa note juste, sous peine de brouiller tout le discours, et de n'être pas compris des Annamites.

Mais ce qui explique encore la difficulté pour le débutant, c'est qu'il faut tenir compte ^en outre de l'aspiration qui se trouve souvent au commencement du mot avec les lettres/?, c, k, i. De plus, presque aucune consonne ne se prononce franchement à l'européenne ; enfin il faut faire attention à la ijiultiplicité des voyelles. Ainsi il y a trois a, Va long, Va bref et Va sourd; il y a deux e, Ye ouvert et Fe fermé, mais on ne connaît pas notre e muet; il y a deux o, Vo long et Vo bref; Vu se prononce ou, comme dans presque toutes les langues anciennes et modernes; il y a de plus deux voyelles, Vo barbu .

JNTRODUCTION 69

et Vti barbu, qui n'ont pas d'équivalent dans nos langues; il faut absolument entendre ces deux voyelles sortir de la bouche des Annamites pour en saisir le son qui ressemble assez, Vo barbu au son de eu dans peu et Vu barbu au son de eu dans eux.

Il résulte de tout cela une prononciation absolument sui generis^ qui ne ressemble en rien à celle de nos langues occidentales. Quand un étranger arrive dans ce pays, il est tout étonné d'entendre des jsons auxquels son oreille 'n'est pas habituée.. Un des premiers missionnaires de l'Annam comparait naïvement cette langue à des gazouillements d'oiseaux. Il y a du vrai dans cette comparaison. Le fait est qu'il faut deux ou trois mois de séjour au milieu des Annamites, pour que l'oreille commence à reconnaître des sons à peu près distincts, qu'on puisse rendre sur le papier. Au début, c'est un ramage confus, où l'on ne distingue absolument rien, et que le plus habile linguiste serait incapable de noter.

Ce léger aperçu fera comprendre au lecteur une partie des difficultés que cette langue présente aux étrangers. C'est une des épreuves du missionnaire à ses débuts; heureux quand, à f6rce de travail et de temps, d'essais infructueux et de tâtonnements, il arrive à se faire comprendre de ceux à qui il apporte la bonne nouvelle du salut. Combien de fois ne me suis-je pas surpris à murmurer mélancoliquement la plainte du poète latin : Barbarus his ego sum, quia non intelligor illis.

Pour l'utilité des philologues qui voudraient connaître un peu mieux le mécanisme de la langue annamite, je vais donner les principales règles qui régissent dans cette langue les dix parties du discours.

Article. — Il n'existe pas dans la langue annamite, mais il est remplacé par des particules qui indiquent si le mot doit être pris au sens indéterminé ou non; dans le premier cas, on emploie le mot seul, dans le second, on y joint diverses particules : cow, pour les êtres animés, et cai pour les choses

70 LA GOGHINCMINE RELIGIEUSE

sans vie. Exemple : Un garçon en général, tpai\ le garçon contrai; une maison indéterminée, nha; la maison, cai nha. Ces deux particules, con eicaiy sont les plus usitées : néanmoins il en y a encore quelques autres qui s'emploient devant certaines classes de noms; par exemple : cay, devant tous les noms d'arbres : cat/ mit, le jacquier ; cay xoaiy le manguier, Jje mot trai s'emploie devant tous les noms de fruits : trai thorriy Fananas ; trai qiiit, Torange ; eu âe place devant les tubercules; cap ou doiy devant les noms d'êtres ou de choses qui vont par paires. Exemple : Une couple de bœufs, cap bo; une paire de souliers, doi giay ; chiec désigne les barques, les navires, les rames, les bâtonnets à manger le riz. C'est l'usage seul qui peut apprendre aux étrangers les différentes particules que l'on place devant chaque notn, pour lui donner un sens déterminé.

Substantifs. — La langue annamite, comme toutes les autreslangues, possède des noms communs et des noms propres. Exemples : thanh, une ville ; Bue\ nom particulier de la capitale du royaume.

Comme les noms abstraits répugnent au génie de la langue, on est forcé très souvent de recourir à une ^périphrase. Par exemple, pour rendre le mot bonté, on prendra le mot chose et l'adjectif bonne^ et Ton dira : la chose bonne, su lanhj la bonté ; la chose de vivre, su song, la vie.

Pour rendre le genre masculin ou féminin, on a recours à des particules qu'on place après le mot; par exemple, s'il s'agit de l'homme, et qu'on veuille désigner le sexe, on emploiera le çaot irai pour le masculin, et le mot gai, pour le féminin; le garçon, con trai; la fille, con gai.

Pour les animaux, s'il s'agit de mammifères, on emploie le mot duc pour désigner le mâle, et le mot cai^ pour la femelle : bo duc, un bœuf; bo cai, une vache. Pour les oiseaux, on se sert des mots trong et mai : exemple ; un coq, gatrong; une poule, g a mai.

■TtbÇ^*;

Les noms de choses inanimées n'ont pas de genre en annamite, ce qui est très ratiopnel. Le pluriel se marque à Taide de particules, comme chvng, nhung^ cac^ etc. Exemple : Un enfant, con; les enfants, chwfig con; un homme, nguoi; les hommes, nhung nguoi ;\si maison, cai nha, les maisons, cat: nha.

D n'y a pas de cas en annamite ; c'est, comme en français, la place du mot qui; indique [s'il est sujet ou régime; ainsi le sujet ou nominatif se met toujours ayant le verbe ; deux substantifs qui se suivent indiquent que le second est au génitif. Exemple : La maison de Fhomme, nha nguoi. Le datif s'exprime, comme en frauçais, par une préposition, qui est le plus souvent cho^ répondant à la préposition à. L'accusatif ou régime direct se connaît par la place qu'il occupe dans le discours : il suit ordinairement le verbe. Le vocatif, comme en français, se marque par une interjection, o ou oi,.. Le père, cha : 6 père, o cha^ ou bien cA« oi. L'ablatif se marque de même que chez nous par des prépositions, boiy cho, ve^ qui répondent h nos prépositions de ou par.

Adjectifs. — L'adjectif, comme le substantif, n'a ni genre, ni cas, ni nombre; il se place ordinairement après le substantif. Exemple : Un bon père, cha tôt ; un mauvais homme, nguoi xaii. Il n'y a en annamite comme en français ni comparatif ni superlatif. Ces deux degrés de l'adjectif se rendent par des particules adverbiales. Exemple : bon, ^o^; meilleur, tothon; très bon tôt lam ou rat tôt.

Pronoms. — Les pronoms personnels sont, comme dans toutes les langues, ceux de la première, de la deuxième ou de la troisième personne. Exemple : Je ou moi, toi\ toi, may; lui, il, no; nous, chung ^oi; vous, chung bay\ eux, ils, chung no... Mais ici, il y a une différence profonde avec les langues occidentales, fondée sur ce que l'annamite est une langue hiérarchique, qui ne permet pas d'employer indifféremment le pronom personnel simple ; les mots varieat ici avec 1% di-

gnité et le rang de celui qui parle, à qui Ton parle, ou de qui Ton parle. Ainsi, pour la première personne, un supérieur avec ses inférieurs ne peut convenablertient se servir du mot toi, qui veut dire serviteur ; ' il doit employer un pronom plus relevé, tao ou ta^ qui répondent à notre nous français. Le roi, en parlant de lui-même àiTa. tram. On peut encore très convenablement s'exprimer à la troisième personne ; ainsi le père, en parlant à ses enfants, au lieu de dire : je veux que vous fassiez cela, dira très bien à la troisième personne : le père veut que vous fassiez cela. Ce sont là des nuances fort importantes à observer dans une société hiérarchisée comme celleci, où chacun doit se tenir à sa place, s'il veut être respecté.

De même, à la seconde personne on n'emploiera le pronom tu, ntay, qu'avec des inférieurs ou des enfants, à moins qu'on ne veuille exprimer le mépris, et montrer qu'on ne fait aucun cas de son interlocuteur. L'usage et la politesse veulent qu'on emploie pour parler à la seconde personne, un titre d'honneur en rapport avec le rang de celui à qui l'on s'adresse. Ainsi, entre égaux, même dans la classe tout à fait inférieure, on emploiera les mots anh, frère aîné ; em, frère cadet, selon l'âge de celui à qui l'on parle ; avec un supérieur on emploiera un titre honorifique, comme ony, monsieur; thay, maître; cha, père; chuy oncle; ba, madame, etc. Agir autrement serait manquer à toutes les convenances et s'exposer à blesser ses interlocuteurs.

De même, à la troisième personne, le pronom simple, lui, il, no, est tout à fait irrespectueux, et ne peut servir qu'en parlant de gens très inférieurs, à moins toujours qu'on ne veuille exprimer le mépris, le dédain. En parlant de gens que Ton respecte, on doit employer le mot nguoi, ou bien dire .• ce monsieur, ong ay; ce maître thay ay; cet officier, ong quan ay, en ayant soin de donner à chacun le titre auquel il a droit, autrement on passerait pour un homme mal élevé et sans aucune éducation.

rr'iï*-

Les conséquences d'un pareil oubli peuvent être fort graves, avec des peuples formalistes comme les Annamites et les Chinois. L'Européen, quand il traite avec eux, doit, sans fierté déplacée, veiller à ce qu'on lui rende toujours Thonneur auquel il a droit, car ici la forme emporte le fond, et TAnnamite est malheureusement trop porté à mépriser quiconque se laisse traiter sans respect. Les Annamites hostiles à la France ont remarqué ici avec une joiemaligne que, dans le traité de 1874, les plénipotentiaires français avaient laissé passer sans réclamation que l'infortuné Francis G^rnier, qui avait eu l'honneur de représenter la France au Tong-king, fût désigné à la troisième personne, parle pronom no^ absolument irrespectueux, et qu'on n'emploie, comme je Pai dit, qu'avec des gens sans aucune importance. C'était un soufflet que la malice des mandarins nous infligeait, et qui, remarqué de tous les indigènes, devait passer absolument inaperçu pour nos diplomates.

Tout cela paraîtra peul-êfre bien puéril, avec nos idées d'égalité et de sans-gêne; mais on aurait grand tort, à mon avis, de considérer ainsi les choses. Le langage est l'expression la plus naturelle -des mœurs d'une société, et dans une société hiérarchisée comme la société orientale, ces formules respectueuses apprennent à chacun qu'il doit se tenir à sa place, et témoigner aux autres les mêmes égards qu'il veut qu'on ail pour lui. Nous autres. Français du xix® siècle, nous avons démocratisé notre langue comme nos autres institutions ; il est de mode chez nous de se moquer des anciennes formules de respect, et l'on voit des parents soufi'rir que leurs enfants les tutoient. C'est du libéralisme, dit-on; c'est surtout, à mon avis, du laisSer-aller et de la sottise. Avec ce beau système, un père devient vite le camarade de son fils, le sens du respect se perd de plus en plus, et l'aff'ection n'y gagne pas, bien au contraire.

Yerbes. — Il n'y a pas, à proprement parler, de conjugaisons en annamite, puisque le verbe reste invariable. Com-

LA COCHINGHINE RELIGIEUSE

ment donc exprimer les temps et les modes? De la manière la plus simple, à Taide de quelques particules.

S'il est nécessaire de marquer le temps passé, on se sert des particules da, doan, roi.

Le futur est désigné par la particule se, et le futur passé par les deux particules se da.

L'impératif est marqué par la particule hay devant le verbe, ou bien di^ den^ après le verbe.

Le subjonctif est désigné par la particule optativé cho chi (plaise à Dieu.) '

Pour le conditionne] on se sert de la particule se.

Il faut remarquer que les particules se^ doan, roi^ ne sont dç rigueur que lorsque le sens de la phrase l'exige.

Soit, pour servir d'exemple le verbe men, aimer.

Indicatif.

Présent . . .

Imparfait . . .

Passé défini . .

Passé indéfini .

Passé antérieur .

Plus-que-parfait.

Futur présent .

Futur passé . .

Gond, présent .

Gond, passé . .

Présent . . .

Imparfait . . .

Parfait. . . .

Plus-que-parfait.

j aime, .

f aimais .

f aimai .

fai aimé .

feus aimé f avais aimé f aimerai, f aurai aimé

Conditionnel f aimerais . .

f aurais aimé .:

Impératif, Aime ....

Subjonctifs que faime . .

que f aimasse .

qiêe faie aimé . que/eusse aimé.

toi men,

khi ay toi men,

toi da men,

toi da men.

toi da men.

khi ay toi da meti.

toi se men.

toi se da men,

toi se men.

toi se da men.

hay men. -

chû chi toi men, cho chi khi ay toi men, cho chi toi da mefi, cho chi kki aytoida men .

Infinitif,

Présent Passé .

aimer . . avoir aimé

men.

dçt men.

Participe,

Présent . . . aimant . . . dang men. Passé .... aimé . . . , da men. Ayant aimé . . men doan.

Pour exprimer le passif, on peut se servir, mais rarement de quelque verbe auxiliaire, comme chiu^ subir; rf^Tî^, recevoir, ou bien encore de la particule bi... Exemple : Je suis aimé, toi dang men (mot à mot, je reçois l'action de celui qui m'aime) ; ou encore toi chiii men (je subis l'action de celui qui m'aime) ; je suis puni, toi bi phat.

Mais cette manière dé former le passif répugne au génie de la langue ; c'est pourquoi ordinairement il vaut mieux à l'inverse du latin qui préfère le passif, tourner la phrase par l'actif, en prenant le sujet pour en faire le régime; ainsi au lieu de dire : je suis aimé de Dieu, vous direz mieux en annamite : Dieu m'aime. On voit par ce tableau résumé qu'avec quelques particules, qui sont de véritables adverbes de temps, la langue annamite, sans conjugaisons, arrive à exprimer toutes les nuances de la pensée.

Il n'y a rien d'intéressant à dire de l'adverbe, de la préposition, de la conjonction et de Tinterjection. Ces quatre parties du discours existent en annamite, comme dans toutes nos langues occidentales, et né donnent lieu à aucune observation.

On pourrait naturellement beaucoup s'étendre au sujet des idiotismes, mais ce n'est pas ici le lieu. J'ai voulu simplement donner au lecteur une idée générale du mécanisme de cette langue qui est si différente de nos langues européennes ; cellesci viennent toutes plus ou moins directement du sanscrit, en passant à travers le grec et le latin.; de là ce grand caractère

de ressemblance qu'elles présentent entre elles ; mêmes étymologies, même syntaxe, mêmes conjugaisons, même structure. Ici, au contraire, rien de pareil. Celui qui entre pour la première fois dans Fétude de cet idiome ne trouve dans les langues qu'il possède déjà aucune ressemblance qui puisse le guider et faciliter son travail : pas une seule racine commune, excepté quelques onomatopées qui se retrouvent les mêmes chez tous les peuples, une langue monosyllabique, dans laquelle chaque mot est représenté par un caractère idéographique, qui est un véritable hiéroglyphe, une syntaxe très simple, mais absolument neuve pour nous autres Occidentaux. Il faut nécessairement modifier toutes ses habitudes d'esprit, et oublier tout ce que Ton a appris, et cela, il faut l'avouer, coûte un peu dans les commencements.

Écriture. — La langue annamite s'écrit avec les caractères chinois légèrement modifiés pour pouvoir s'adapter au langage vulgaire. Il y a, d'après les lettrés chinois, de soixante à quatre- vingt mille caractères, dont chacun représente une i^ée. Cette écriture idéographique est une des causes qui ont le plus retardé le développement intellectuel des Annamites et des Chinois. Le temps de l'éducation se passe en entier à apprendre les lettres, et encore on trouve peu d'individus qui connaissent au delà dé cinq à six milles caractères les plus usuels. De cette éducation superficielle vient l'incroyable futilité d'esprit de la classe des lettrés. Contents d'avoir passé le meilleur temps de leur vie à apprendre les lettres, ils confondent le moyen avec le but, et croient avoir toute science acquise, parce qu'ils savent lire les livres, sans se préocuper que très peu du sens. Ils forment une caste exclusiveet orgueilleuse, méprisant profondément quiconque n'a eu ni le temps ni les moyens de passer dix ans dans les écoles, et, comme dans l'ancienne organisation sociale, toutes les positions administratives leur étaient nécessairement réservées.

puisqu'ils étaient seuls à savoir lire et écrire; on se ferait difficilement l'idée de Toutrecuidance et des prétentions exagérées de ces Messieurs.

Mais, dès les premiers temps de Tévangélisation du royaume annamite, les missionnaires eurent Theureuse pensée d'adapter l'alphabet occidental à la langue du pays. Avec quelques signes supplémentaires et l'addition d'une seule lettre, le rf barré, d, ils sont arrivés à exprimer tous les sons de cette langue, en notant les six tons qu'elle renferme. On voit de suite comment cette invention simplifie d'une manière merveilleuse l'enseignement, en le mettant à la portée de tous. Au lieu de passer de longues années à apprendre et à classer dans sa tète et sur le papier des milliers de caractères, un enfant d\ine intelligence ordinaire peut, en quelques mois, apprendre â lire et à écrire sa langue. La caste des lettres fermée aux profanes est désormais ouverte à tous, et chacun peut prétendre aux fonctions publiques.

Mais ce sont surtout les Européens qui sont appelés à bénéficier de ce système d'écriture. Avec les caractères chinois, impossible à l'étranger, à moins d'y consacrer un temps très long, d'entretenir le moindre rapport écrit avec les indigènes. Il faut nécessairement avoir auprès de soi des interprèles, que Ton doit payer, et qui vous traduisent plus ou moins exactement les documents qui leur sont livrés. Comment, en effet, reconnaître la fraude, s'il y en a, puisque|èux seuls ont la clef de ces milliers^ d'hiéroglyphes? Au lieu qu'avec les caractères latins, tout administrateur, après quelques mois d'étude, peut se mettre directement en rapport avec les populations. Le gouvernement a si bien compris cet avantage qu'il a décidé qu'à l'avenir toutes les communications administratives seront faites en Quoc ngu (c'est le nom qu'on donne à ce système d'écriture). On nous permettra de rappeler encore ici que c'est aux missionnaires que [l'on doit l'invention et la vulgarisation de ce système. C'est un des

nombreux services qu'ils ont rendus à notre colonie de Cochinchîne et ce n'est certainement pas un des moindres.

Instruotion publique. — U faut dire en quoi consiste ce fameux enseignement des lettrés, et faire connaître cette instruction, dont ils sont si fiers. La Chine, et sous ce nom générique, il faut entendre tous les pays voisins qui ont reçu la civilisation chinoise, est la terre classique de renseignement; elle mérite, à ce titre, Testime de nos pédants modernes par lesquels Tinstruction, la science sont considérées comme des panacées universelles, pourvu, bien entendu, qu'elles soient strictement laïques. Dans ce pays, renseignement, sans être obligatoire, ce qu'on regarderait avec raison comme un attentat à l'autorité paternelle, est aussi répandu que chez les peuples les plus avancés de l'Occident. La raison en est bien simple : comme il n'y a d'autre aristocratie que les fonctions administratives, auxquelles les concours littéraires seuls donnent accès, il en résulte que l'instruction est la seule porte ouverte à ceux qui veulent se faire une position. Aussi tout le monde veut s'instruire, selon ses moyens, et il n'y a guère que les enfants des plus pauvres journaliers, obligés, dès leur bas âge, de gagner leur vie en gardant les buffles dans les champs, qui ne reçoivent pas au moins une petite teinture d'instruction. Les écoles sont donc nombreuses en Annam, et il y en a de tous les degrés, depuis l'école du village, qui donne ce qu^ou peut appeler l'enseignement primaire, jusqu'aux écoles supérieures, où l'on se prépare au grade de docteur, pour entrer dans les plus hauts degrés du mandarinat. Cependant nous ne connaissons pas ici ce fléau public qu'on appelle l'enseignement d'État. A tous ses degrés, l'enseignement est libre ; ouvre une école qui veut, et qui croit pouvoir attirer la confiance des familles, qu'on regarde, à bon droit, comme les seuls juges compétents pour ce qui est de l'éducation de leurs enfants. L'État ne s'occupe de

rinslruotion publique que pour constater et classer^ dans des examens solennels, le mérite des candidats, sans leur demander où ils sont allés^acquérir la science. On n'a pas encore trouvé dans ce pays arriéré ce moyen ingénieux de se débarrasser de concurrents gênants, parce q^'il8 réussissent mieux que vous, en les supprimant; aussi tout le monde, même les RR. PP. Jésuites, peut venir ouvrir école ici. (Je ne parle pas, bien entendu, de la colonie, mais de FAnnam demeuré sauvage), sans avoir à se préoccuper des lois existantes. A ce sujet, je lisais dernièrement, dans un journal protestant de Shang-Haï, que ces obscurantistes incorrigibles, qu'on retrouve partout, venaient encore de remporter les plus honorables succès aux examens publics passés par leurs élèves devant les mandarins chinois païens, mais plus impartiaux et plus respectueux des droits de la famille et de la liberté des études, que certain ministre de Finstruction publique trop connu en France.

Au premier degré de renseignement, on trouve à peu près dans chaque village une école tenue par quelque bachelier, qui n'a pu se caser dans l'administration, ou par quelque lettré malheureux qui, refusé aux examens, en sait pourtant encore assez pour initier les enfants aux premiers éléments de la littérature nationale. Ordinairement la commune lui abandonne quelque petit champ qu'il cultive pour son entretien; comme chez nous, il est souvent archiviste ou secrétaire de la mairie; de plus, chaque enfant doit lui fournir une légère cotisation pour ce qu'on appelle Yhuile de la lampe; ajoutez les cadeaux offerts au jour de l'an, certaines corvées que les écoliers sont tenus de faire pour le service du maître; tout cela, en tenant compte du bon marché de la vie annamite, fait que le maître d'école jouit ordinairement d'une existence facile, indépendante et surtout très honorée, car la loi et lés mœurs publiques placent le maître de l'intelligence au même rang que les pères et mères^ et, dans l'ordre de ses

fonctions, ses écoliers lui doivent le même respect et la même soumission qu'à leurs parents naturels.

Le système de Finteraat, qui arrache l'enfant à la famille pour le renfermer dans de grands établissements plus ou moins bien tenus, au grand détriment de sa sanlté physique et morale, est à peu près inconnu. Lors même que l'écolier va étudier au chef-lieu de la province, pour se préparer aux grands concoiirs, il se loge chez des amis ou des parents, comme faisaient au moyen âge, la plupart des élèves de nos grandes Universités. De la sorte l'éducation coûte peu aux parents et devient véritablement accessible à tous. Du reste, on n'est pas même forcé de suivre comme externe les cours d'une école publique ; on s'instruit auprès de son père, s'il est lettré, on prend chez soi un maître particulier, chacun s'arrange comme il veut. L'État ne s'occupe que d'une chose, la seule à vrai dire qui le regarde, et pour laquelle il soit compétent, constater dans des examens publics la science acquise, sans s'informer d'où elle vient.

Mais revenons à nos petites écoles de village, qui donnent l'enseignement du premier degré. Comme dans tous les pays du monde, cet enseignement consiste surtout à apprendre à lire et à écrire; mais il faut que le lecteur se souvienne qu'ici ces deux mots ne signifient pas tout à fait la même chose qu'en Europe. Comme je l'ai dit plus haut, nous sommes en face d'une langue idéographique, qui représente chaque mot par un caractère spécial, en sorte qu'il y a autant de caractères que de mots, soit en chiffres ronds, environ quatre-vingt mille. Apprendre à lire et à écrire est donc une opération plus compliquée qu'en Occident, où nos écoliers ont affaire à vingtcinq caractères et à une demi-douzaine de signes faciles à retenir et à reproduire sur le papier. On comprend dès lors qu'un homme, même très instruit, ait peine à connaître et à retenir tant de signes, qu'il a fallu compliquer à plaisir pour les diversifier.. Dans son Essai sur les mœurs. Voltaire

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s'égaye avec infiniment d'esprit sur l'aventure fâcheuse arrivée à un vicaire apostolique qui, admis, à Pé-king, à l'audience de l'empereur, ne put lire un des cinq caractères dorés qui sont placés au-dessus du trône de Sa Majesté, et fut ainsi convaincu d'ignorance. Cela est fort joli à raconter, surtout à un public français, tout disposé à rire de l'embarras^du prélat ; mais Voltaire, qui avait la fâcheuse habitude qu'ont gardée ses disciples, de parler de beaucoup de choses dont il ignorait le premier mot, oublie de dire que pareil accident eût pu arriver au premier lettré de Tempire. En effet, il n'est certainement pas un seul lettré qui possède de mémoire tous les caractères de sa langue, et qui ne soit quelquefois arrêté en lisant. Comment donc fait-on pour lire une langue dont il est impossible de retenir tous les caractères idéographiques? Remarquons d'abord que la langue chinoise, comme toutes les autres langues, a un grand nombre de termes techniques, de formes poétiques, de mots savants qui n'entrent qu'exceptionnellement dans les compositions de la littérature courante. Eu défalquant tous ces mots, on trouve que les mots de la langue usuelle, pour l'usage ordinaire de leur conversation, ne vont guère au delà de quatre à cinq mille, en chinois aussi bien qu'en français. Un de nos meilleurs littérateurs, M. Godefroy, qui a fait le lexique de la langue de Corneille et de nos principaux classiques, a fait remarquer que nos auteurs les plus riches, ceux qui ont touché à plus d'idées, Voltaire, par exemple, n'ont pas employé plus de sept à huit mille mots; quant aux auteurs qui se sont renfermés dans un seul ordre des connaissances humaines, leur lexique ne va guère au delà de quatre à cinq mille mots. Cela suffit; il est vrai qu'il y faut le génie d'un Corneille ou d'un Bossuet à faire le Cid, ou à composer le Discours sur l'histoire univer^selle,

La connaissance des trois ou quatre mille caractères les plus usuels suffit donc parfaitement, en Chine, pour pouvoir lire les ouvrages de la littérature courante, et quand on trouve, I 6

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par hasard, un caractère inconau, on fait ce que nous faisons chez nous quand nous rencontrons dans un ouvrage un mot dont le sens précis nous échappe, oja^ouvre un dictionnaire, et Ton cherche la signification 'de ce caractère, que, du reste, le sens général du morceau a déjà fait connaître à peu près le plus souvent.

Cette étude des caractères n'est pas d'ailleurs si inabordable qu'on pourrait le croire au premier abord; il ne faut pas s'imaginer que les caractères chinois soient jetés pêle-mêle à la suite les uns des autres ; une combinaison très savante et assez facile à comprendre, a présidé à leur composition. Il y a dans la langue deux cent quatorze signes radicaux qui représentent les idées mères, pour ainsi dire; ces deux cent quatorze clefs se combinent d'abord avec un certain nombre de signes phonétiques qui sont chargés d'indiquer la prononciation; cela fait environ un millier de figures types, qui s'amalgament ensuite deux par deux, puis trois par trois, ce qui arrive à former des milliers de combinaisons possibles, pour représenter les idées complexes; mais po'ur s'y reconnaître, il suffit de posséder les mille à douze cents signes radicaux, dont la combinaison forme tous les mots de la langue. Un Européen intelligent, en trois ou quatre années d'étude, arriverait facilement à posséder à ce sujet toute la science des lettrés chinois...

Voilà donc nos petits écoliers passant leurs premières années à apprendre à lire et à écrire. La méthode d'enseignement est fort simple et paraîtra un peu primitive à nos maîtres d'école français. L'école est un hangar en paille, ouvert de tous côtés ; au fond est la tablette de Confucius ; au milieu une estrade sur laquelle le maître s'assied, les jambes croisées sous lui, ayant à la main un long rotin pour stimuler les paresseux. Les enfants, groupés sans ordre autour de Testrade, ont tous à la main un bâtonnet et une petite planchette, qu'ils sont allés, avant la classe, recouvrir de vase fraîche à la ri-

vière. Du bout de son rotin^ le maître trace sur le sable des caractères que les eûfants 3'efforcent de reproduire sur leurs planches, pendant qu'on leur en explique la prononciation et le sens. Quand leur petit tableau est couvert de signes, ils se mettent, chacun de son côté, à chanter leur leçon, sans s'inquiéter le moins du monde de celle du voisin; il en résulte pour nos oreilles européennes une cacophonie fort réjouissante. Cependant le maître, assis gravement au milieu de ses bambine, prête l'oreille, saisit une note fausse, au milieu de ce charivari, et d'un coupde baguette rappelle le délinquant aux lois de l'harmonie annamite. Quand les enfants sont devenus habiles à tracer leurs caractères sur la vase et à les chanter dans le ton convenable, pn passe à un exercice plus relevé; on leur donne un pinceau, un petit bout d'encre de Chine, et ils s'efforcent de reproduire ces hiéroglyphes sur le papier; c'est la leçon d'écriture. On a remarqué que l'habitude de reproduire ainsi, dès l'enfance, des milliers de signes assez compliqués donne à l'écolier annamite une grande habileté de main ; aussi, dans nos écoles, ceux qui écrivent en français, ont généralement une plus belle écritm*e que nos enfanta de France.

Tout en chantant leurs leçons et griffonnant sur la vase de leurs planchettes, nos petits étudiants ont appris quelques poésies en l'honneur des héros du pays: ils entretenu quelques belles sentences de Confucius, quelques préceptes de morale et de politesse, avec les devoirs sociaux, qui forment la base de toute éducation annamite. Au bout de trois ou quatre années, ils savent lire et écrire assez de caractères pour l'usagé courant de la vie, pour prendre part, à Toccasion, aux affaires de la commune. Voilà tout ce qu'il faut à la plupart qui il*ont nul désir de sortir de leur position ; cette première éducation achevée, ils quittent l'école et se mettent au travail avec leurs parents. Mais ceux qui veulent s'élever plus haut continuent leurs études, soit auprès de professeurs particuliers, soit dans

les écoles de rarrondissement, du département et de la province, où rÉtat entretient des professeurs pour donner renseignement secondaire, et préparer les [élèves aux concours publics. Dans ces écoles du second degré, on reçoit les élèves les plus intelligents des écoles primaires, et Ton continue de les initier à Tétude des caractères; on leur explique en outre les kinhy livres canoniques qui renferment toutes les coutumes civiles du pays, on leur apprend un peu d'histoire, et on les exerce à la versification.

Les concours provinciaux ont lieu deux fois Tan au cheflieu de la province, sous la conduite des directeurs et de Tinspecteur général des études; mais on n*y est admis qu'après un concours préparatoire, qui permet d'éliminer les plus faibles.

Il y a au chef-lieu de chaque province un vaste espace réservé aux examens, et qu'on appelle le Camp des lettrés. Cet emplacement est enclos d'un mur ou au moins d'une haie très forte, et pendant toute la durée des concours, des miliciens montent la garde tout autour^ pour empêcher toute communication avec le dehors. Les candidats travaillent en loges, à peu près comme nos élèves de l'école des beaux-arts, et toute communication de l'un à l'autre est prohibée, sous peine d'exclusion immédiate.

L'examen dure. un jour entier. Dès deux heures du matin, le maître des cérémonies, chargé de la police, fait l'appel, et les candidats pénètrent dans l'enceinte. Au petit jour, un coup de canon annonce le commencement du concours ; on élève au haut d'un mât planté au milieu de l'enceinte, une grande affiche sur laquelle sont indiqués en gros caractères les sujets de composition, en sorte que chacun, sans se déranger, peut en prendre connaissance.

Ces sujets de composition sont au nombre de quatre, et se ressemblent tous jusqu'aux degrés supérieurs des études; seulement les sujets à traiter sont de plus en plus difficiles :

'^i^jrri- T-'

i« L'interprétation d'un pasîWige des Kinh ;

2° Une composition littéraire en vers ; f

3** Une amplification philosophique, sur un sujet tiré des livres de Confucius ;

4* Une composition littéraire en prose (panégyrique, dissertation, etc.).

A midi, le maître des cérémonies constate. le travail déjà fait dans la première moitié du jour, en marquant de son cachet l'endroit où les élèves en sont. A partir d'une heure, on entend le gong retentir d'heure en heure, pour avertir les candidats de se hâter d'achever leur composition. Le concours est fermé à minuit; on donne le quart d'heure de grâce, mais à une heure on expulse sans rémission les derniers retardataires.

Les compositions sont corrigées sans que les examinateurs puissent connaître les noms des candidats. Pour cela, elles portent toutes une devise, à peu près comme nous faisons pour les concours généraux dans nos lycées.

Les notes senties suivantes : très bien^ bien, assez bien^ mal, La note très bien donne droit à être exempt de la milice et des corvées puhliques pendant un an. Les notes bien et assez bien exemptent des mêmes charges pendant six mois seulement. La note mal pour une seule composition exclut de tout privilège.

Les noms des lauréats sont affichés à la porte du mandarinat, et les communes s'empressent d'en prendre copie, afin de connaître ceux de qui elles peuvent exiger les corvées et la milice- Ces concours provinciaux ne donnent pas encore lieu à l'obtention des grades, et n'ouvrent pas Taccès aux fonctions publiques. Ceux qui veulent arriver jusque-là doivent se présenter aux concours régionaux.

Sous le rapport des examens, l'Annam est divisé en plusieurs- centres, où se réunissent des provinces voisines tous

m LA GOCHINCHINE RELIGIEUSE

les aspirants aux grades de bacheliers et de licenciés ; pour l'obtention du doctorat, il faut aller passer les examens à la capitale. Cette organisî^tion, sauf le dernier point, ressemble absolument à ce qui se fait chez nous pour les examens d'Académie.

Les concours régionaux ont lieu tous les trois ans avec une très grande solennité. Le Ministère des Rites envoie dans chacun des centres une commission de trois membres nommés parmi les premiers fonctionnaires de la capitale ; on leur adjoint deux correcteurs et deux reviseurs de corrections, qui sont choisis parmi les meilleurs professeurs des provinces. Un grand mandarin qui porte le titre de contrôleur, revoit leurs notes et renvoie aux bureaux du ministère les compositions discutées. Enfin un des censeurs royaux, mandarin de Tordre le plus élevé, est chargé par le roi de suivre la commission d'examen et de signaler les moindres infractions aux règlements.

€omme le nombre des candidats est ordinairement fort élevé, et celui des diplômes à distribuer assez restreint, on fait un triage sévère parmi les concurrents. Quelque temps avant l'ouverture du concours régional, ceux-ci passent deux examens d'épreuve, le premier devant le directeur^des études du 'département, et le second devant l'inspecteur général de la province, ce qui permet d'éliminer les moins forts. De plus on n'admet au concours que ceux qui peuvent présenter un certificat de bonnes vie et mœurs délivré par les autorités de leur commune. Enfin, ceux qui ont quelque tache dans leur famille, les fils bu petits-fils de condamnés, rebelles, voleurs, acteurs, gens tarés, sont exclus impitoyablementdu concours, querque soit d'ailleurs leur mérite personnel. Après toutes ces éliminatiojas, le nombre des candidats est encore très considérable; aussi dans les villes où ont lieu les concours régionaux, le Camp des lettrés couvre un vaste emplacement. Au milieu sont les appartements des membres de la commission

et un temple où Ton fait les sacrifices à Confucius; tout autour sont les cellules des concurrents ; quatre portes donnent accès dans Fenceinte et des murs élevés ferment toute communication avec le dehors. Quatre mandarins militaires ont le commandement d'une compagnie de troupes commise à la garde de chacune des portes ; un autre mandarin militaire veille h l'intérieur et prête main-forte aux maîtres des cérémonies qui ont la police des candidats.

Ces examens durent plusieurs jours; le plus souvent on assigne un jour spécial à chaque genre de composition ; ainsi le premier jour, on proposera, par exemple, six ou sept interprétations des passages les plus difficiles des Kinh; chaque candidat' devra en traiter au moins deux, et les plus forts essayeront de les traiter toutes. Le second jour, on affichera sept ou huit sujets de versification, et ainsi pour toutes les parties de l'examen.

Tout candidat qui, dans un seul jour, n'a pu traiter au moins deux des sujets proposés, est mis de droit hors concours, et le professeur qui l'a admis trop facilement à l'examen est puni.

Tout candidat qui, dans les •quatre concours, a mérité la note très bien, a sa copie classée selon l'ordre respectif de mérite; les premiers numéros obtiennent le titre de licenciés jusqu'à concurrence du nombre des diplômes à distribuer ; ceux qui viennent à là suite sont déclarés bacheliers, ainsi que tous ceux qui ont obtenu les notes bien et assez bien. Une seule note mal an cours des examens exclut de tout diplôme.

Les licenciés entrent aussitôt dans l'administration, à moins qu'ils ne préfèrent continuer leurs études pour se préparer au doctorat. Les bacheliers sont dispensés des corvées et de la milice pendant trois ans. S'ils veulent poursuivre leurs études pour arriver à la licence, ils sont admis de droit aux concours régionaux suivants» sans avoir à subir d'épreuves

préparatoires. Mais si au cours des examens subséquents ils encourent une seule fois la note ma/, ils perdent leur diplôme de bachelier et doivent recommencer à nouveau tout leur stage littéraire.

Les examens pour le doctorat ont lieu tous les trois ans, mais seulement à Hué, la capitale. Les formes y sont les mêmes, mais plus solennelles. Quand le roi est lettré, il se plaît à envoyer par un de ses gardes des sujets de composition choisis par lui; c'est ce que faisait presque toujours le roi Tu-Duc, grand lettré et amateur de belles poésies, dit-on.

Les premiers- classés sont admis à un uouvel et dernier examen dans le palais même du roi, et ont leurs noms inscrits sur une tablette d'honneur. Ceux qui viennent à la' suite ne peuvent plus se présenter à de nouveaux examens ; ils doivent ^e contenter du titre de licencié et de Tinscription sur une seconde tablette. Ils entrent de suite dans l'administration avec des titres de préfet ou de sous-préfet. Ceu^ qui ne sont pas admis du tout peuvent se représentera un nouvel examen ; mais s'ils préfèrent s'en tenir là, ils entrent à leur rang dans le mandarinat. Quant à ceux, en très petit nombre, qui sont admis à l'examen de la cour, ils ont l'honneur de concourir dans le palais même du roi, sur des compositions données par Sa Majesté elle-même. Les trois premiers dans ce dernier concours sont déclarés docteurs de première classe et entrent de suite dans les fonctions supérieures ; ceux qui viennent ensuite sont docteurs de seconde classe et placés à leur rang dans l'administration; ceux qui ont moins bien réussi sont docteurs adjoints et pourvus de places un peu plus tard, quand les docteurs de première et de deuxième classe ont été pourvus.

En étudiant ce vaste système d'examens, qui ferait le bonheur d'un ministre de l'instruction fpublique en France, ces concours multipliés, cette hiérarchie d'épreuves, auxquels les plus hauts fonctionnaires de l'État et le roi lui-même ne dé-

daignent pas de s'intéresser, et qui sont littéralement une grande affaire d'Etat, puisque le résultat est de classer les futurs administrateurs du pays, on ne peut, au premier abord, se défendre d'un certain sentiment d'admiration. Aucun peuple n'a donné une si large place à la culture intellectuelle, et n'a attaché de telles récompenses aux travaux de l'esprit. Malheureusement, si l'on veut aller au fond des choses, on ne tarde pas à être bien désenchanté. Qu'est-ce, après tout, que cette science des lettrés qui donne accès aux plus hautes dignités de l'État? Bien peu de choses, et des choses bien puériles : point d'idées générales ; pas d'histoire, en dehors des chroniques locales; pas de philosophie, ^n dehors de Confucius ; pas la plus légère teinture des sciences exactes, du droit des gens, de la métaphysique. Qu'a donc appris le. lettré pendant ses longues aùnées d'étude? Il a appris plus ou moins sa langue ; il sait tourner élégamment une phrase, arrondir quelques vers. En dehors de cela, il a trouvé dans les Kinh qu'il y a un fluide suprême, d'où procèdent deux principes, le principe mâle et le principe femelle, qui, par leur union, ont produit tous les êtres ; ces êtres, quelques complexes qu'ils nous paraissent, se réduisent à cinq : l'eau, le fer, le bois, le métal et la terre, et ce sont aussi les cinq planètes. Voilà tout son bagage de physique et de métaphysique. Pour la morale, on lui a appris qu'il y a trois rapports sociaux; ceux du roi et des sujets, du père de famille avec sa femme et ses enfants, et ceux des amis entre eux. Il sait qu'il y a cinq actions du roi, et neuf degrés du mandarinat. Il a retenu quelques axiomes pour le bon gouvernement de la société et la facilité des relations entre les hommes. En fait de droit administratif, il connaît dans le détail tous les rites et toutes les coutumes du pays; il est en état de débrouiller ou d'embrouiller à son gré les procès, de plaider le pour et le contre, et de donner raison au fort contre le faible: Voilà à quoi se réduit cette fameuse science des lettrés chinois et

annamites. Vraiment il faut avouer que c*est peu, et quand on songe à tant d'examens, que le gouvernement entoure d'une si grande solennité, on ne peut s'empêcher de se dire que le péristyle est plus beau que le temple.

Mais lors même que la science des lettrés serait aussi sérieuse qu'elle est puériley examinons le principe en lui-même, et demandons-nous si, comme le courant des idées modernes y porte de nos jours, le mérite intellectuel, garanti par des examens, est le meilleur moyen de classer équitablement les fonctionnaires de l'État et d'avoir d'excellents administrateurs. L'esprit, le talent, le génie littéraire lui-même, est-ce là ce qu'il faut chercher d'abord dans ceux qui gouvernent? Pour moi, j'en doute très fort. On dit qu'un jour Napoléon I", sortant enthousiasmé d'une représentation des Horaces, dans laquelle Talma s'était surpassé, s'écria : « Si Corneille avait vécu de mon temps, je l'eus fait mon premier ministre. » Napoléon a pu dire cela, mais je crois qu'il ne l'aurait pas fait. En tout cas, s'il l'eût fait, je n'hésite pas à dire qu'il eût commis une sottise, et que le grand Corneille, aflfùblé d'un portefeuille de ministre, eût fait probablement assez triste figure. Richelieu, son compétiteur en poésie, pouvait condamner le Cid et se montrer faible en versification ; il se connaissait en hommes; et voilà ceux qu'il faut mettre à la tête des affaires, non des poètes, des littérateurs, des pédants, chauffés pour les concours publics, mais qui, précisément parce qu'ils vivent . d'une manière trop exclusive dans le monde intellectuel, se connaissent très peu aux réalités pratiques de la vie de chaque jour, et sont presque toujours renfermés dans l'horizon étroit de leur personnalité. L'histoire, et rhistoire moderne est là, pour nous apprendre que ies hommes d'esprit, les écrivains de talent, les grands poètes sont d'assez pauvres hommes d'État. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, pour ne citer que ces trois noms, eussent certainement obtenu la palme dans un concours; ce qui

n'empêche qae pour la postérité leur œuvre littéraire remportera de beaucoup sur leur œuvre politique. L'esprit, la littérature sont de belles choses, mais à condition d'être à leur place. Mettons les poètes à l'Académie, et gardons-nous de 6es chinoiseries dont le dernier mot serait -d'aller chercher parmi les lauréats du concours général les futurs admnistrateurs du pays. Ce système a fait ses preuves en Annam et en Chine; inutile de renouveler l'expérience chez nous.

Eiittératare. — A proprement parler, il n'y a pas de littérature annamite. L'éducation des lettrés étant purement chinoise, la langue savante, la langue des livres et de l'administration est le chinois, qui est, par rapport aux langues de l'Extrême-Orient, ce que le latin fut au moyen âge chez tous les peuples du midi de l'Europe. Ce n'est pas que la langue annamite ne soit une langue très variée, très agréable et très propre à la culture littéraire; mais le même préjugé qui a fait pendant de longs siècles mépriser chez nous les idiomes modernes, veut que tout ce qui semble mériter l'impression, traités philosophiques, poèmes, annales, toutes les pièces officielles, édits royaux, ordonnances, pétitions, procédures, compositions pour les concours, compliments, lettres d'affaires, soit rédigé en chinois, ou au moins dans une sorte de langage macaronique tout farci de locutions chinoises, que le peuple n'entend pas.

Les Annamites ont cependant de jolies poésies et des récits populaires, composés dans leur langue, mais cj sont des exceptions qui ne changent rien à la règle. De même qu'au XV* siècle, le latin était encore la langue officielle et littéraire dans toute l'Europe savante, bien que le peuple ne l'entendit plus depuis longtemps, jde même, à notre époque, le chinois est encore pour tout l'Extrême-Orient la langue de la littérature et de l'administration, langue réservée nécessairement

aux lettrés, ce qm est un des grands obstacles au développement intellectuel de ces peuples.

Du reste, cette littérature chinoise est bien plus considérable qu'on ne le pense en Occident. Pour ne parler que d'une branche, la plus importante, il est vrai, des connaissances humaines, la théologie, à l'exception des sinologues de profession, on ne se doute guère en Europe que les bibliothèques chinoises renferment plus de soixante mille traités concernant le bouddhisme seul. Il faut dire que ces nombreux volumes, qui ont tous été traduits du sanscrit en chinois dans les premiers siècles de Tère chrétienne, lors du merveilleux développement de la religion de Bouddha dans tout l'Extrême-Orient, dorment depuis longtemps au fond des bibliothèques du Céleste-Empire, où les bonzes les laissent bien tranquilles. Le grand mouvement religieux et intellettuel qui, du vi° au xni'' siècle de notre ère, amena l'épanouissement de , nombreuses écoles bouddhiques, dans lesquelles tous les problèmes de la mystique et de la casuistique la plus raffinée étaient discutés avec une incroyable passion, est complètement arrêté depuis de longs siècles, et rien n'indique qu'il doive jamais reprendre. Intellectuellement, on peut dire, sans exagération aucune, que le bouddhisme n'est plus qu'un cadavre momifié.

La littérature philosophique, bien que beaucoup moins développée, est plus en honneur, puisqu'elle forme, à l'heure actuelle, le fond des études dans toutes les écoles. Elle se résume dans les livres de Confucius et de ses disciples, la Grande et la Petite Étude , les Quatre livres élémentaires^ les Cinq Kinh, d'où dérivent toutes les coutumes et les lois civiles du pays, ainsi que les règles de la morale naturelle. — Cette morale de Confucius, si on la dégage soigneusement des gloses superstitieuses et matérialistes, que les commentateurs y ajoutent trop souvent, est pure mais incomplète : dans la famille, elle recommande la concorde entre les époux, le res-

pect des parents, la déférence entre les frères et sœurs; dans la société, le respect des vieillards, la bienveillance envers tous les hommes ; dans Tordre politique, la soumission absolue à Tautorité qui ne peut jamais être discutée, mais qui, de son côté, doit à tous les degrés se montrer paternelle et équitable envers les sujets.

Comme on le voit pi^» cet exposé, Confucius s'est proposé avant tout de régler équitablement les rapports des hommes entre eux, et de faire régner la paix et la concorde entre tous. Voici d'ailleurs comment il résume tout son enseignement, au début de la Grande Étude : « La règle des études supérieures est de mettre en lumière le principe de la raison, d'améliorer les hommes, et de les amener à leur fin dernière, qui est la perfection. »

Confucius est donc un philosophe rationaliste, qui fait reposer toute sa morale sur la raison pure, laissant de côté toutes les questions métaphysiques sur Dieu et sur l'homme . Est-ce à dire qu'il est matérialiste et athée, comme on l'a prétendu? Cela paraît impossible, car il parle souvent du ciel, des devoirs envers le ciel, de la soumission aux décrets du ciel; il prie, il offre des sacrifices au ciel. Il est bien difficile de croire que par ce mot générique le ciely il entendait, comme beaucoup de ses commentateurs actuels, une entité matérielle, dépourvue d'intelligence et de volonté. Le célèbre philosophe chinois n'est donc ni athée, ni matérialiste; il a au fond de son cœur le sens très accentué du divin ; il croit certainement à l'immortalité de l'âme après la mort, puisqu'il recommande à chaque instant le culte des ancêtres. A quoi bon brûler des parfums, offrir des mets aux mânes de ceux qui ne sont plus, si tout finit à la mort? Mais si Confucius n'est ni athée, ni matérialiste, il est certainement utilitaire et positiviste, en ce sens qu'il regarde les questions métaphysiques, comme au-dessus de l'entendement humain, et cherche à établir sur la raison seule la loi des rapports des

hommes entre eux et les conditions nécessaire de la famille et de la société. De là une'morale honnête, mais étroite, qui manque également|de base et de sanction.

En effet, la raison me dit bien que je dois respecter mes supérieurs, vivre en paix avec mes égaux, avoir de la bienveillance pour mes inférieurs ; mais, si, comme il arrive souvent, mon intérêt ou ma passion viennent se mettre à la traverse de ces belles maximes, qui l'emportera? Et si, malgré les enseignements de la philosophie, je passe outre et viole la loi morale, qu'ai-je à craindre?... Le rotin du mandarin? C'est là, [en effet, le dernier mot de toute sanction morale en ce pays ; maïs si c'est moi qui suis le mandarin, si j'ai la force , ou si, sans avoir la force , j'ai la ruse, si je sais corrompre le juge ou échapper" à ses regards, qui me retiendra? Qui m'empêchera de m' abandonner à mes caprices?... Mais vous violez les lois de la raison, me crie Confucius. La Raison|! bel obstacle vraiment! contre la passion ! L'histoire du cœur humain est là, pour nous dire combien peu elle pèse alors sur nos décisions.

On voit combien cette morale si pure est insuffisante, même pour le but restreint qu'elle se propose, qui est de régler d'une manière parfaite les relations de la vie de famille et de la vie sociale, en procurait le bonheur de tous en ce monde. C'est ce qui arrivera toujours à toute philosophie qui, s' appuyant uniquement sur la raison et la loi naturelle, voudra se dire indépendante des dogmes métaphysiques et des croyances religieuses.

A côté des- ouvrages philosophiques, pl*eûnent place dans l'enseignement de nombreuses 'Annales historiques qui remontent aux temps les plus reculés de l'histoire de Chine. Malheureusement la critique historique, comme on le sait, fait complètement défaut aux Orientaux; ce qui fait que ces Annales ne sont guère que des compilations de fables, à travers lesquelles il est très difficile de discerner la vérité. De

plus, Forg-ueil excessif dje ces peuples les portant toujours à s'isoler, en se concentrant sur eux-mêmes, sans tenir aucun compte des peuples étrangers, [auxquels ils |décernent sans façon l'épithète de Barbares, il en résulte que Fhistoire de Chine et celle de TAnnam ne se rattachent par aucun S5mchronisme à l'histoire des autres peuples, et qu'elles se présentent comme suspendues sans appui dans le temps et dans l'espace. En géographie, l'Annamite compte, en dehors de son pays, dix-huit royaumes pour toute la tetre ; ce sont tout bonnement les dix-huit provinces de l'Empire du Milieu, dont les savants seuls connaissent plus ou moins approximativement la position géographique. Ne l'interrogez pas sur le reste du monde; c'est pour lui un repaire de pirates et de forbans dont il n'y a pas à tenir compte. En dehors du Céleste-Empire, il n'y a pas de civilisation, pas de politesse, pas de philosophie, pas d'histoire. On comprend ce que devient la critique historique avec de pareils préjugés.

Sciences. — Il est inutile de parler de la littérature scientifique; l'esprit oriental manque absolument de précision, ce qui le rend tout à fait inapte à l'étude des sciences exactes. En mathématiques, en astronomie, en physique, en histoire naturelle, on ne peut citer aucun travail sérieux. Tout le monde sait que, lorsque les jésuites arrivèrent à Pé-king et à la cour des rois d'Annam, les fameux lettrés du tribunal des mathématiques ignoraient les premiers éléments de la science, et qu'il fallut, comme à M. Jourdain, commencer par leur apprendre l'almanach, afin de savoir quand il y a de la lune et quand il n*y en a pas. Ils n'ont guère fait de progrès sous ce rapport, et aujourd'hui encore, les phénomènes astronomiques les plus simples les jettent dans la stupéfaction ^ Quand il y a une éclipse, c'est un gros dragon qui veut manger la lune, et chacun de s'armer de chaudrons, de battre le gong, et de faire le plus de tapage possible, afin de l'effrayer et de lui faire

lâcher prise. On voit que, sous le rapport scientifique, ce sont encore des enfants.

iliédecine. — Il faut pourtant faire une exception pour la médecine, qui, à cause de son utilité immédiate et pratique, a été moins négligée que les autres sciences. On trouve en Annam un grand nombre de traités de médecine, ou plutôt de pharmacie, qui renferment une foule de recettes traditionnelles, basées la plupart sur Tusage des simples, que Ton rencontre partout, et qui ont souvent beaucoup d'efficacité. Lé livre le plus complet en ce genre est le hmeux Ban-thao (ou table des ^ herbes), qui renfeme la nomenclature la plus complète de toutes les médecines du pays, et dont la renommée est répandue dans tout l'Extrême-Orient, en Chine, au Jtoon, en Corée, comme en Annam *. N^

11 y a encore de nombreux ouvrages qui traitent à fonœdu diagnostic, de la différence des tempéraments, et surtout cb la science du pouls, qui joue un rôle si important dans la mé^ decine chinoise. La connaissance du pouls est beaucoup plus \ compliquée qu'en Europe : on distingue en effet, le pouls de \ la tète, celui de l'estomac, celui du ventre. Aussi le pouls se tâte avec les trois doigts du milieu de la main joints ensemble, et il n'est pas rare de voir un médecin mettre un quart d'heure et même davantage à cette délicate opération. Ils prétendent par là connaître l'état de pureté ou de corruption des humeurs, le degré de chaleur ou de refroidissement,

1. D'après plusieurs savants, le fameux Ban-thao serait le livre des plantes composé par Salomon, dont il est parlé dans l'Écriture et la tradition des Juifs. Ce livre, perdu pour nous, aurait été porté dans l'Extrême- Orient par les colonies juives qui se répandirent au loin par toute l'Asie, à l'époque de la captivité de Babylone. Cette opinion n'a rien d'invraisemblable. Il est certain que des colonies juives se sont établies en Chine, dans les temps reculés de l'histoire. D'après plusieurs missionnaires le petit royaume de Ciampa, qui forme aujourd'hui la province de Binh-thuan, en ' Annam, était une de ces colonies, et le type juif, ainsi que leurs traditions nationales étaient encore reconnaissables chez les habitants de ce pays.

ÎNTRODUPTION 9t

d'activité oii d'obstruction du sang. Je n'ai pas, on le comprend, la prétention de défendre de pareilles hérésies physiologiques; mais ce qui me paraît certain, c'est que, tout en raisonnant d'une manière absurde, le médecin annamite ^obtient très souvent des résultats fort remarquables. Chargé pendant longtemps d'un hôpital indigène, j'ai eu bien des fois roccasion de voir les médecins du pays à l'œuvre, et je dois à la vérité de déclarer que j'ai été bien souvent surpris de leur habileté dans le traitement des maladies, et surtout de la sûreté de leur pronostic; il est bien rare qu'un bon médecin se trompe sur l'issue heureuse ou funeste d'une maladie, et sur le temps nécessaire à la guérison des affections qu'il traite. Il est évident pour moi qu'il use uniquement de procédés empiriques, puisqu'il ignore complètement la structure anatomique, et qu'il déraisonne quand il veut expliquer les causes du mal ; mais il guérit au moins aussi souvent que nos bons praticiens, et c'est là en définitive le résultat que le malade cherche avant tout ; peu lui importe de guérir scientifiqiiement ou -contre les règles, pourvu que finalement il guérisse. Les mœurs du pays et aussi les préjugés religieux, en vertu desquels on rend un véritable culte aux morts, ont empêché jusqu'à ce jour les médecins annamitei^ ou chinois de se livrer à l'étude anatomique du cadavre. Pour la même raison, il est interdit de se livrer à aucune opération chirurgicale, excepté l'application des ventouses, les moxas et l'acuponcture, dont je vais dire un mot.

Les ventouses s'appliquent d'une manière très primitive, dans tous les cas où il y a engorgement, obstruction ou stase du sang. Avec un tesson de porcelaine, l'opérateur fait d'abord une incision cruciale à la surface de la peau, puis il applique immédiatement sur la plaie un petit tube en bambou et aspire le sang par l'autre extrémité du tube.

Pour Tapplication des moxas, on prend plus de précautions ; le médecin commence par mesurer avec la plus grande atten- I 7

tt LA COCHÏNCHINÊ RELIGIEUSE

tion toutes les articulations de la partie malade,' car une déviation de quelques lignes aurait, suivant lui, les plus fâcheux effets et pourrait naiéine amener la nnort; puis, avec une feuille d'absinthe roulée en cornet, il applique le feu sur les différeats points qu'il a marqués d'avance. On prétend que ce remède, quand il est judicieusement employé, produit des effets vraiment merveilleux, surtout dans le cas de maladies chroniques.

Quant à l'acuponcture, elle est réservée à peu près exclusivement aux médecins chinois, et je ne l'ai jamais vu pratiquer en basse Cochinchine ; cependant j'ai entendu parler de cures vraiment extraordinaires opérées par ce moyen, mais il réclame un médecin habile, autrement la mort peut s'ensuivre, si l'opération est mal faite.

En résumé la médecine annamite et chinoise me paraît excellente, surtout pour les tempéraments faibles de ce pays. Les Annamites sont tous plus ou moins anémiés, ce qui tient au climat, et aussi à la pauvreté de leur nourriture ; ils supporteraient mal nos remèdes et le traitement énergique de nos médecins d'Europe. Voilà pourquoi jusqu'ici ceux qui vivent dans la colonie n'ont encore accepté de la médecine française que la vaccine et la quinine. Ils prétendent que nos autres médicaments sont trop forts pour eux, et je crois qu'ils ont raison. Leur médecine toute empirique, et qui ne repose sur aucune base scientifique, mais sur une expérience traditionnelle transmise de père en fils, les guérit au moins aussi bien que notre médecine scientifique, et c'est l'essentiel.

Un usage assez original, et qui aurait de la peine à prendre pf^rmi nos médecins, c'est qu'on ne paye qu'après gi^érison; si le malade meurt, le docteur en est pour ses frais.

Il faut ajouter que la pratique de la médecine est parfaitement libre ; pas d'écoles spéciales, pas d'examens, pas de diplômes ; est médecin qui veut, et qui peut, à ses risques et périls, obtenir la confiance publique. L'État ne s'en mêle au-

cunement; il pense, non sans raison peut-être, que Fintérêt du malade est la meilleure garantie de la confiance qu'il accorde au médecin, et de fait, ce système si libéral a moins d'inconvénients qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Il y a ici, comme partout, des charlatans qui cherchent à faire des dupes, mais d'ordinaire ils sont vite délaissés, et la clientèle, comme chez nous, s'attache à la réputation. Quant au défaut d'éôoles spéciales, voici comment on y supplée : presque toujours la médecine s'exerce dans la même famille : le père forme son fils ; l'oncle son neveu, et si quelque étranger veut entrer in nostro docto corpore^ il doit toujours faire un stage plus ou moins long auprès de quelque praticien connu, qui lui léguera son expérience avec sa clientèle après sa mort. .. Il faut dire un mot maintenant de la littérature d'agrément : poèmes, romans, pièces de théâtre.

P<»ésie. — Les Annamites ont beaucoup de poésies populaires, qui sont destinées à célébrer les faits tes plus saillants de leur histoire et à embellir la légende de leurs héros. Bien que tous ces poèmes, même les plus simples, soient remplis de locutions chinoises, ils ne laissent pas que d'être très répandus, et tous, grands et petits, les apprennent par cœur et en chantent de longs fragments. Je ne suis pas, je l'avoue, en état de me rendre un compte exact de leur système métrique et du mérite littéraire de ces compositions, caria langue poétique est à peu près inintelligible pour l'étranger, à moins d'études spéciales, que je n'ai eu ni le tempi^, ni l'occasion de faire; mais autant que je puis en juger par l'oreille, cette poésie me parait couler d'une manière harmonieuse et facile. Le soir, quand je voyageais sur ces grands fleuves qui donnent un cachet si particulier au pays, ce n'était jamais sans agrément que j'entendais les rameurs soulager leur fatigue et cadencer leurs mouvements en chantant les strophes de leurs poèmes nationaux. Cette mélopée un peu traînante, et qui revient tou-

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jours la même, s'harmonise à merveille avec le caractère mélancolique de ce peuple et les paysages grandioses, mais monotones des fleuves annamites.

On a donné, il y a quelques années, une édition en caractères latins d'un de ces poèmes les plus populaires, le Luc van tien. Comme la plupart des poèmîes annamites, c'est une histoire d'amour qui se déroule à travers les péripéties et les obstacles ordinaires, pour aboutir au mariage du héros. Comme ce poème est le plus répandu parmi le peuple, je pense qu'il peut donner une idée générale de tous les autres. Bien que peu versé, comme je l'ai dit, ^ans la poésie annamite, je crois ne pas trop m'avancer en disant que le côté faible de ces œuvres doit être Tinventionet le développement des caractères. Assurément ce serait être trop exigeant que de leur demander un poème épique qui rappelât, même de loin, V Iliade ou Y Enéide \vcLdÀ.s je crois qu'on chercherait en vain chez eux quelqu'un de ces chants virils, bien qu'encore barbares, qui éclosent au berceau des fortes races ^ telle qu'est, par exemple, la Chanson de Roland^ chez nous. L'Orient n'a ni l'élan ni la vigueur intellectuelle de l'Occident; il donne tout à la forme, et berce le vague de l'idée dans une langue harmonieuse, qui déguise lapauvreté du fond; ce doit être quelque chose comme les cantilènes italiennes ou les barcarolles des gondoliers de Venise. — La littérature annamite compte encore de nombreux romans, contes ou fables en poésie. L'imprimerie sur bois étant connue depuis de longs siècles, le goût de la lecture est répandu parmi le périple, et les livres sont assez communs. Malheureusement la plus grande partie de ces productions ne se distingue que par l'immoralité, et de grossières équivoques auxquelles la langue annamite ne se prête que trop.

Théâtre. — Le théâtre se compose de deux espèces de pièces : des drames historiques à grand spectacle, œuvres mi-pçirtie profanes, mi-partie religieuses, qui ressemblent assez

à nos mystères du moyen âge, et des comédies d'imagination, dans lesquelles TAnnamite, très observateur et toujours prêt à saisir le ridicule, excelle àmettre en relief ses propres défauts, dont il est le premier à rire de bon cœur. C'est un fumeur d'opium qui fait des dettes, et, pour satisfaire sa passion, vend successivement tout ce qu'il a, ses terres, sa maison, ses enfants, sa femme, jusqu'à ce que, réduit à la dernière misère, il en arrive à se vendre lui-même; c'est un vieux lettré, type achevé de fourberie, de politesse et de pédantisme, qui passe sa vie à courir après une position brillante, qui lui échappe toujours; c'est un mandarin qui vend Is^ justice, ou des voleurs qui, à travers mille péripéties amusantes, finissent par se faire prendre, et reçoivent le juste salaire de leur trop grande habileté. Lepeuple annamite est passionné pour ces représentations, au point qu'elles lui font oublier le boire et le manger. La mise en scène de ces drames est tout à fait naïve et n'a aucune prétention à produire l'illusion. Il n'y a pas ici de théâtres proprement dits;' quand un mandarin, un village ou quelque riche particulier veulent se donner le plaisir de la comédie, on installe les acteurs 'dans une pagode ou dans la maisoQ commune du village. Il n'y a ni coulisses, ni décors, mais force tambours et cymbales, pour faire le plus de bruit possible, et marquer les passages plus saillants. Les acteurs sont revêtus de riches costumes et fardés, mais sans aucun souci de la réalité historique. Ils chantent leur rôle en fausset, ce qui produit pour nous un effet désagréable et peu naturel. On sait que dans tout l'Orient, les n^œurs publiques, plus sévères que chez nous, interdisent aux femmes de paraître sur le théâtre ; ce sont de jeunes garçons qui tiennent leur rôle. Du reste, la profession d'acteur est méprisée et regardée comme vile ; ce sont d'ordinaire des gens de la lie du peuple, enrégimentés sous la conduite d'un imprésario, qui les mène avec lui de village en village, partout où on les appelle, et qui en répond devant les autorités du pays.

Musique. — La musique, qui accompagne toujours ces représentations, est .aussi primitive que la pièce. Les Annamites ont trois ou quatre instruments à cordes montées sur chevalet, et une espèce de flûte à plusieurs trous qui représente tous les instniments à vent; ajoutez des tambours, qui se battent avec la main ou avec des baguettes, des cymbales, une espèce de triangle à sapèques, et vous avez Torchestre au complet. Tout cela joue en mesure ou non, et fait pour nos oreilles européennes une cacophonie parfaite; mais l'Annamite n'est pas de cet avis; bien que n'ayant pas même l'idée de nos tons et demi-tons, de nos gammes majeures et mineures, il trouve sa musique très belle, et la préfère de beaucoup à la nôtre, qui ne lui dit rien; il parle avec orgueil des huit sons qui la composent, hat am. Je ne sais, à vrai dire, ce qu'il entend par ces huit sons, car je ne connais rien de plus monotone que leur exécution. C'est toujours le même thème, qui revient à satiété, avec quelques accompagnements destinés, sans doute, à voiler la pauvreté du motif. Il est bien difficile qu'il en soit autrement, car la langue annamite, comme la chinoise, ayant ses tons tout faits, la musique doit s'adapter exactement aux paroles, et l'on ne pourrait, comme chez nous, appliquer des phrases à un air composé d'avance. La musique de ce pays est donc forcée de se restreindre à suivre la déclamation de l'acteur, et de renforcer le débit, en soulignant la fin des phrases, et en faisant ressortir les mots à effet dans le dialogue.

Les 'Annamites sont passionnés pour la musique; non seulement ils l'emploient au théâtre, mais encore dans toutes les circonstances importantes de leur vie, mariages, enterrements, festins d'apparat. On trouve dans presque tous les villages des troupes d'instrumentistes qui sont toujours prêts, moyennant finances, à se rendre au premier appel.

Pour en revenir au théâtre annamite, au point de vue littéraire, il est certainement très inférieur au théâtre europécfn.

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et même au théâtre chinois. C'est un art tout primitif , qui n'est pas encore sorti de Tenfance; on en aura une idée assez juste en se rappelant ce qu'étaient chez nous, au xv* siècle, les premiers essais des confrères de la Basoche.

Je dois dire que le théâtre anïiamite'est généralement beaucoup plus moral que le nôtre, et qu'il ne fait presque jamais directement appel aux passions mauvaises. Malheureusement les pièces historiques, par leur côte religieux, sont ordinairement pleines de superstitions idolâtriques, et les acteurs ne se font pas fautede pipovoquerles rires des spectateurs par des mots à double entente, qu'ils intercalent dans leur texte, ou par des gestes obscènes, ce qui nous oblige à interdire à nos chrétiens ces représentations scéniques, qui sont presque toujours une occasion de désordres et d'immoralités. Pour les dédommager un peu, on leur permet en certains endroits, de représenter des mystères tirés de l'Histoire sainte, ou quelques-uns de leurs martyrs. J'ai assisté à plusieurs de ces représentations, et j'ai été frappé du naturel avec lequel des paysans, qui ne font pas métier d'acteurs, entrent dans leur rôle, surtout quand il s'agit de personnages annamites, qu'ils ont tous les jours sous les yeux. Ce peuple, comme je l'ai dit, est obser- . valeur, et a une aptitude remarquable pour reproduire tout ce qui le frappe. Cette disposition à Timitation facilitera beaucoup son assimilation à la France. Dieu veuille que ijous ne lui donnions que de bons exemples, et que nous l'initiions à dés mœurs dignes de la civilisation chrétienne et française, que nous sommes venus lui apporter!

Civilisation. — On voit, par tout ce qui précède, que ce serait une grosse erreur de s'imaginer, comme on est trop porté à le faire en Europe, que ces peuples de l'Extrême-Orient sont des peuples barbares. L'Annam a reçu sa civilisation de la Chine, comme sa langue, sa littérature et toutes ses institutions. Or le peuple chinois a une civilisation très avancée, qui

104 LA GOCHINCHINE RELIGIEUSE

mgirche parallèlement à la nôtre, et à laquelle, peut-être, il n'a manqué que d'être chrétienne pour la dépasser. La Chine, il ne faut pas l'oublier, avait Timprimerie, la poudre à canon, la boussole, la culture perfectionnée longtemps avant l'Europe. Quand les premiers missionnaire^ jésuites arrivèrent en ce pays, au xvf siècle, ils furent, à bon droit, étonnés de trouver des institutions politiques si sages, un état social si avancé que, sur plusieurs points, il leur parut même supérieur au nôtre. Je sais qu'on leur a reproché cet engouement, qui, en effet, a quelque chose d'excessif; mais pour l'expliquer, il suffit de se rappeler qu'ils sortaient d'une Europe encore bouleversée par les convulsions politiques et les abominables guerres civiles amenées par la Réforme.

Il reste acquis que la civilisation et l'organisation politique de ces deux peuples est une des plus grandes œuvres que Tesprit de Fhomme ait produites, et qu'elle égale, si elle ne les surpasse, celles des plus grands empires de l'antiquité. On n'y trouve ni les insolences démocratiques de la plèbe, ni les avilissements du césarisme, ni surtout cette effroyable plaie de l'esclavage, qui fut la honte de nos sociétés païennes. Peu importe après cela que, sous le rapport de la littérature et des beaux-arts, le peuple chinois soit tout à fait inférieur à la Grèce antique et à Rome.

Il faut pourtant reconnaître que cette civilisation chinoise, qui est celle de l'Annam, a trois grands défauts, qui l'ont empêchée de donner tout ce qu^elle promettait :

1** Elle est purement matérielle et s'occupe uniquement d'assurer le bonheur de l'individu en ce monde ; . 2° Ne possédant en elle-même aucun principe de vie, elle est condamnée à l'immobilité. Aussi les peuples de l'Extrême- Orient ùe progressent pas ; ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a trois mille ans ;

3° Cette civilisation, dont le type idéal est très beau, puisqu'il n'est autre que celui de la famille, ou n'a jamais été

complètement réalisée, ou bien il faut dire qu'elle a prodigieusement dégénéré; car à l'heure actuelle, elle est en pleine décadence. C'est qu'on ne peut rien bâtir de solide en dehors de la pierre angulaire, qui est le Christ; c'est de lui que les sociétés, comme les individus, tiennent leur principe de vie, et quiconque s'obstine à demeurer en dehors de son action, est fatalement condamné à l'impuisssance et à la stérilité ! Nisi Dominus custodierit civitafem^ frustra vigilat quicustoditeam,

Ooavernement. — Les institutions politiques de l'Annam sont calquées sur celles de la famille. Le roi dans la capitale, les ^mandarins dans leur province, sont considérés, suivant l'expression du pays, comme les pères et mères du peuple; ils ont, à l'égard de leurs administrés, tous les droite et tous les devoirs de la paternité, et de son côté, le peuple doit à ses chefs tout ce que les ^nfanls doivent à leurs parents, le respect, l'obéissance et l'amour.

Cet idéal politique, qui fait de l'État et de chacune des fractions de l'État comme une famille, a quelque chose d'élevé, qui reste néanmoins inférieur à l'idéal des peuples chrétiens, chez lesquels le prince n'est pas seulement Timage du père de famille, mais le représentant même de Dieu, qui le sacre d'un caractère divin, en vertu duquel, suivant l'axiome politique de l'Apôtre, quiconque résiste à l'autorité légitime, résiste à Dieu lui-même ; Qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit.

Mais si, abandonnant ce principe tatélaire du droit divin, qui a fait nos sociétés chrétiennes, on place, selon Pidéal révolutionnaire, l'origine de l'autorité dans la volonté du peuple, qui choisit et délègue pour l'exercer des mandataires toujours révocables, je n'hésite pas à dire que le principe, qui fait de la famille le type de la société, est très supérieur à nos principes modernes, parce qu'il est plus vrai, plus naturel et qu'il sauvegarde beaucoup mieux l'autorité du gouvernement et les intérêts des gouvernés.

L'Annam, comme la Chine, est donc une espèce de démocratie césarienne. Entre le roi assisté de ses fonctionnaires et le peuple, il ny a aucun intermédiaire; pas d'aristocratie, pas de bourgeoisie, l'égalité absolue. L'accession aux premières charges de l'empire est ouverte à tous; des examens publics donnent seuls entrée aux fonctions administratives, et c'est le mérite reconnu et constaté par des épreuves multipliées qui classe les candidats, de sorte qu'au moins en théorie, toutes les places se donnent au concours, et le plu^ savant est préféré aux autres; le fils du premier mandarin de l'empire, s'il n'est pas capable de passer ses examens, peut retomber dans les derniers rangs du peuple et se verra exclu de toutes les charges. Tel est au moins le principe; dans l'application, il arrive souvent que l'intrigue, les protections, l'argent- donné à propos aux examinateurs, tiennent lieu du mérite absent.

Grâce à ces principes démocratiques, à la facilité que chacun a de s'instruire et de parvenir aux charges, on ne trouve pas ici cette haine des classes, qui fait, en ce moment, un des grands périls de l'Europe. Le riche ne méprise pas le pauvre, et le pauvre ne maudit pas le riche; chacun se tient'content à sa place, et comme il n'y a pas de caste fermée, comme il n'y a d'autre aristocratie que celle qui s'attache aux fonctions publiques, où tout le monde a droit de monter suivant son mérite et son application, la question sociale, qui va peutêtre, comme le sphynx antique, dévorer l'Europe, ne se pose même pas ici. Heureux peuples, surtout s'ils pouvaient connaître et apprécier leur bonheur!

Administration. — A la tête de toute l'administration du royaume est le souverain, duc Ao«n^rfe, l'empereur auguste, à la fois monarque absolu, souverain pontife, juge suprême. Sa puissance s'exerce sans contrôle , sans contrepoids , jsans autre constitution qu'une coutume traditionnelle et la nécessité d'observer les rites ; car le roi est le premier lettré du

royaume, et il ne peut se dispenser d'obéir lui-même et de faire obéir les autres à toutes les prescriptions contenues dans les Kinh, livres canoniques qui renferment la doctrine de Confucius.

Pour gouverner son royaume, le prince est assisté de six grands ministères : Le ministère de l'intérieur ou du personnel, ho lai; le ministère des finances, bo ho ; le ministère* 4es rites, bo le^ qui répond à notre ministère des cultes; le ministère de la justice ou des supplices, bo hinh; le ministère de la guerre, bo binh^ et le ministère des travaux publics, bo cong. Depuis Tarrivée des Français, on a adjoint au ministère des rites, celui des relations étrangères, thuong bach.

Toutes les affaires importantes ressortent à Tunde ces grands conseils, oii elles sont portées et réglées en dernier ressort, mais ce n'est pas comme chez nous, au ministre seul qu'il appartient de décider; il préside simplement un conseil formé de lui, de deux conseillers, deux aides conseillers et un secrétaire. Ce tribunal ministériel, qui forme comme une section du conseil d'État, prononce en dernier ressort, mais seulement à l'unanimité des voix; en cas de dissentiment, l'affaire est portée au roi, qui décide souverainement.

Au-dessus des six grands ministères est placé le tribunal des censeurs, composé d'un grand cenceur et de vice-censeurs. Ce tribunalest chargé de 'contrôler l'administrationduroyaume, de censurer les actes publics et la conduite privée de tous les fonctionnaires et des princes de la famille royaîle. Il a même le devoir et le droit de faire des remontrances respectueuses au roi, s'il juge qu'il s'écarte des rites et coutumes du pays; mais on comprend que ce dernier point est délicat avec des souverains absolus comme les'rois d'Annam. Aussi il est bien rare que les censeurs osent exercer leur charge vis-à-vis d'eux, et leur faire les remontrances qu'ils ont pourtant méritées bien des fois.

Je vais maintenant, pour donner une idée succincte de l'ad-

ministratîon annanîite, parler en détail de chacun des six grands ministères.

Ministère de l'Intérieur. — Le Ministère de Tintérieur èo lai, est chargé de tout ce qui regarde le personnel et les nombreux fonctionnaires qui, du haut au bas de l'échelle sociale, depuis le* chef-lieu de la province jusqu'au dernier village perdu dans la brousse, exploitent le pauvre peuple et sont presque partout le fléau du pays.

Comme je l'ai dit, avant Tarrivée des Français, tout le royaume annamite était divisé en trente-une provinces ou tinh,

A la tête de chaque province est un mandarin supérieur qui prend le titre de gouverneur général (^owj^ rfoc), ou de gouverneur particulier [tuan phu)^ selon l'importance de la province. Ordinairement deux provinces voisines se groupent ainsi : la plus importante a un gouverneur général qui l'administre et qui de plus a un droit de haute surveillance sur la province voisine administrée par un simple gouverneur particulier.

Ainsi, pour les six provinces qui forment notre colonie de Cochinchine, la province de Saigon était administrée par un gouverneur général et celle de Bien-boa par un gouverneur particulier. Vinh-long et My-tho, Chau-doc et Ha-tien formaient deux autres groupes ; Vinh-long et Chau-doc avaient à leur tête des tong doc, My-tho et Ha-tien n'avaient que des tuan-phu.

Le gouverneur, soit général soit particulier, exerce dans sa province Tautorité suprême, au nom du roi. Il réunit dans ses mains le triple pouvoir civil, judiciaire et militaire; il a sous ses ordres le quart bo^ chef du service administratif, le quart art, chef du service judiciaire, et le larth birth, chef du service militaire, qui tous trois ont le rang de grands mandarins. Chacun de ces chefs de service a sous ses ordres un ou

plusieurs bureaux, composés de maudarins inférieurs, pour Vexameïi et Texpédition des affaires. Toutes les affaires de la province ressortent à Tun de ces bureaux, dans lesquelles elles sont étudiées, puis elles arrivent au chef de service, qui donne son avis et soumet sa décision à l'approbation du gouverneur de la province, lequel décide en dernier ressort, à moins qu'il ne s'agisse de causes majeures, auquel cas le gouverneur date et timbre de son sceau les rapports qu'il envoie, avec son appréciation particulière, à celui des grands ministères' auquel ressort l'affaire .

La province, à son tour, est divisée en plusieurs départements; ayant à leur tête un mandarin appelé triphu, avec un rang et des pouvoirs à peu près pareils à ceux de nos préfets, mais avec le pouvoir judiciaire en plus.

Le département se subdivise en arrondissements, administré§ par un dignitaire appelé tri hiiyeriy équivalent à peu près à nos sous-préfets.

L'arrondissement se partage en plusieurs -cantons, ayant chacun pour les diriger un chef de canton {cai tong), assisté d'un ou deu?: sous-chefs {pho tong). Enfin le canton est formé, comme chez nous, parla réunion de vingt ou trente communes, qui sont le dernier degré de la division administrative.

Telle est la forte hiérarchie administrative qui enserre tout le pays et Topprime trop souvent. A tous les degrés, l'administration est vénale et tyrannique; la justice s'y vend effrontément et les pères et mères du peuple, comme on appelle messieurs les mandarins, sont presque toujours d'abominables petits tyrans, qui pillent et exploitent de leur mieux leurs chers enfants les administrés. Quiconque a vu de près l'administration annamite en a porté un jugement sévère.

Il faut dire néanmoins qu'une grande partie de ces inconvénients peut être évitée, grâce à l'indépendance de la commune. En effet, la commune annamite est une sorte de petite république oligarchique qui s'administre librement elle-même ;

110 LA COCHLNCHINE RELIGIEUSE

rÉtat n'intervient que pour assurer le service des intérêts généraux du pays. La communie doit au gouvernement Fimpôt et la milice ; en dehors de cela, elle est liaaîtresse chez elle : travaux d'intérêt local, voirie, police du territoire, conciliation des procès en première instance, culte, enseignement, en un itot, toutes les questions qui peuvent intéresser les citoyens sont discutées librement par les notables du village. Ces notables sont choisis, au début, parmi les principaux propriétaires du pays; ensuite ils se recrutent eux-mêmes, en élisant un nouveau membre parmi leurs citoyens, à chaque vacance.

Le maire est le représentant des intérêts communaux auprès de l'administration ; mais au lieu d'être, comme chez nous, le premier membre du conseil, il en est le dernier, en sa qualité de membre du pouvoir exécutif, chargé simplement d'accomplir les décisions du conseil des notables.

Dans les six provinces, qui forment notre colonie de Cochinchine, nous avons eu, au moins jusqu'à ce jour, le bon esprit de garder les cadres de l'administration annamite ; nous avons seulement laissé la province de côté, en plaçant auprès des phu et huyen annamites un administrateur français, auquel toutes les affaires arrivent en dernier ressort, et qui joue par conséquent à peu près le rôle des anciens gouverneurs de province auprès des divers fonctionnaires indigènes qui relèvent de lui. Espérons que Ton ne changera rien à cette sage mesure. Le meilleur moyen de s'assimiler un peuple étranger, ce n'est pas, en effet, comme nous somnîes trop portés à le croire en France, de briser sa nationalité, pour le jeter dans un moule qui n'a pas été fait pour lui ; mais, comme faisaient les anciens Romains, et comme font encore de nos jours les Anglais dans leurs nombreuses et florissantes colonies, de lui laisser son administration, ses usages et ses lois, en se contentant de le diriger de haut, et de l'élever par degrés et sans violence à une civilisation meilleure, tout en

lui conservant son caractère national, et en ménageant des habitudes auxquelles^ un peuple vaincu tient quelquefois plus fort qu'à son indépendance.

Ministère des Finances. — Le budget du royaume annamite, comme tout budget possible, se divise en deux parts, la recette et la dépense. Les recettes ont pour base Timpôt, qui se partage, comme chez nous, en contributions directes et contributions indirectes. Les contributions directes comprennent l'impôt foncier et la cote personnelle. Les contributions indirectes sont formées par le revenu des douanes, la ferme de l'opium et la réserve royale. Pour bien comprendre l'organisation des finances annamites, il faut dire un mot de chacune de ces sources de revenus.

Impôt foncier, — L'impôt foncier a nécessairement pour base le cadastre; mais le cadastre annamite est bien loin d'être exact. Il a été dressé, tant bien que mal, la dix-septième année du règne de Minh-mang (1838), et depuis lors il n'a jamais été refait d'une manière sérieuse. Tous les ans, il est vrai, une commission est chargée de revoir le bo, cahier qui contient pour chaque commune les rôles de l'impôt foncier, pour y inscrire les mutations survenues depuis le dernier recensement; mais ce contrôle, devenu à peu près illusoire, est laissé à l'arbitraire du village, en sorte que depuis le grand recensement de 1838, beaucoup de parcelles de terrain ont changé de propriétaire, d'autres ont subi des retranchements ou reçu des additions, ou bien le genre de culture a varié : tel champ, qui était une rizière sous Minh-mang, est devenu un jardin, ou a été transformé en terrain d'habitation. Aujourd'hui c'est un chaos à ne plus s'y reconnaître.

Mais la plus grosse source d'erreurs vient de ce que les villages, étant responsables du payement de l'impôt, se sont arrangés de manière à payer le moins possible, et n'ont déclaré que la moindre partie des terres cultivées. Je crois ne

pas exagérer en disant que la dixième partie des champs à peine a été inscrite au cadastre, du moins en Basse-Cpchinchine, en sorte qu'un propriétaire qui a, par exemple, cent hectares de rizières paye environ Timpôt de dix. Cette fraude est universelle, et les mandarins reviseurs du cadastre étant payés pour fermer les yeux, sont les premiers à l'encourager.

Quel est à peu près pour tout le royaume le revenu de l'impôt foncier? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir dans un pays où le gouvernement ne publie jamais de budget, bien que chaque mois, tous les gouverneurs de province soient tenus de faire parvenir au ministère des finances un état exact des recettes et des dépenses ; mais ces documents ne sont jamais communiqués au public. Voici ce que Ton peut établir de plus probable à ce sujet.

Les rizières payent l'impôt en nature. Celles qui sont cadastrées payent de soixante à soixante-dix litres de riz non décortiqué par mau. Le mau est l'unité de mesure annamite pour les champs; il correspond à soixante-trois ares, soit un peu plus dés six dixièmes d'un hectare.

M. Luro, dans son savant travail sur le Pays dAnnam^ estime la valeur moyenne de cet impôt à une piastre par mau^ ce qui n'a vraiment rien n'excessif, surtout si l'on veut bien se rappeler que c'est la moindre partie des rizières qui est déclarée et qui paye l'impôt.

Au chef-lieu de chaque province on trouve de vastes greniers, où l'on apporte de tous les points du territoire le riz du roi. Le Père Legrand pensait qu'avant la conquête de la basse Cochinchine par les Français, le roi avait dans ses greniers une réserve de grains suffisante à nourrir son armée et ses fonctionnaires pendant vingt-cinq ou trente années ; mais comme la colonie était le grenier de TAnnam, sa richesse a bien diminué sous ce rapport ; s'il venait aujourd'hui à perdre le Tong-king, il lui serait absolument impossible de

vivre sans un secours de la France, car les provinces du centre, resserrées entre les montagnes et la mer, ne fournissent pas assez de riz pour la nourriture des habitants.

Les autres cultures, comme la canne à sucre, le bétel, rindigo, les jardins payent un tribut en argent, qui varie selon leur importance, de dix francs à cinquante centimes par mail.

Le PèreLegrand estimait le revenu foncier à 10,088,360 fr. pour tout TAnnam; M. Luro le porte à environ 15 millions: ce dernier chiffre me paraît un peu fort.

Taxe PERSONNELLE. — Outre rimpôt foncier, les Annamites ont encore à acquitter une cote personnelle. Pour l'établir, on dresse tous les cinq ans, dans chaque commune, le rôle des contribuables ; ceux-ci se partagent en trois catégories :

1° Les hommes de vingt à cinquante-cinq ans. Ils forment la classe des inscrits, et sont soumis à une taxe personnelle, à la milice et aux corvées ;

2** Les jeunes gens de dix-huit à vingt ans et les vieillards de cinquante^inq à soixante ans, qui payent seulement une demi-taxe, et sont exempts dé la milice et des corvées. — On range encore dans cette classe les courriers publics, les satellites des mandarins et les hommes atteints d'infirmités légères ou récentes ;

3° Dans la troisième classe, qui est exempte de toute taxe personnelle et de toute charge, on range : les vieillards au dessus de soixante ans, les infirmes incurables, les fonctionnaires et les employés inférieurs de Tadministration.

On voit que cette répartition des charges publiques est fort équitable; malheureusement ici, comme dans toute Torganisation annamite, nous allons retrouver l'arbitraire et la fraude.

Rien de plus facile pour chaque village que de dresser les rôles de la contribution personnelle. Les trois catégories sont parfaitement délimitées, et chaque habitant doit y trouver sa I 8

114 LA COCHINGHINE RELIGIEUSE

place; mais chaque village fraude sur le rôle des jinscrits, comme il a fraudé pour le cadastre des champs, et il déclare le moins qu'il peut. Cela se comprend, quand on réfléchit qu'il est responsable de Timpôt, et que plus il a d'inscrits, plus aussi il doit fournir de soldats. D'ailleurs, le nombre des inscrits d'un village ne doit jamais diminuer ; tant pis s'il y en a qui meurent, qui tombent malades, qui sont mis en prison ou qui prennent la fuite; le village est tenu de fournir un autre inscrit à la place; si l'absent reparaît plus lard, on le remet sur le rôle, et son remplaçant y est maintenu à côté de lui. On comprend, avec ce système, que les villages aient tout intérêt à diminuer le nombre de leurs inscrits, afin de diminuer dans la même proportion leur responsabilité et leurs charges.

D'après le Père Legrand, le nombre des inscrits de la pre- ^ mière catégorie s'élève pour tout le royaume, Cochinchine et Tong-king réunis , à six cent mille. La taxe personnelle qu'ils acquittent étant d'une ligature et demie (environ un franc), cela fait de ce chef un revenu de six cent mille francs. En comptant, ce qui est peut-être beaucoup, huit cent mille inscrits de la seconde catégorie, qui ne payent qu'une demitaxe, cela fait quatre cent mille francs à ajouter, soit im revenu total de un [million pour la taxe personnelle. C'est vraiment bien peu pour un pays qui, comptant au moins vingt millions d'habitants, doit avoir cinq millions d'hommes de dix-huit à soixante ans; le gouvernement toucherait donc à peine uix cinquième de la contribution qui est due; mais avec l'administration annamite, ce résultat n'a rien qui étonne.

L'inscription joue un très grand rôle dans l'organisation de la commune. Si les inscrits supportent toutes les charges publiques, la milice, la corvée et la taxe personnelle, ils sont aussi les seuls qui participent à l'administration communale, et c'est exclusivement dans leurs rangs qu'on choisit les notables. Il y a cependant une exception pour les vieillards de

soixante ans et au-dessus; bien qu'ils soient exempts de toute contribution personnelle, ils n'en continuent pas moins à prendre place parmi les notables. On reconnaît là ce respect délicat de la vieillesse, qui est un des beaux côtés de la civilisation annamite.

On peut encore ranger dans la contribution personnelle la taxe que le gouvernement annamite lève sur les Chinois qui viennent s'établir en Cochinchine et au Tong-king.

De tous temps les Chinois ont émigré en Annam ; la proximité de ce pays, où ils retrouvent leur civilisation, leurs usages, leur administration et jusqu'à leur langue, font qu'ils ne croient pas changer de patrie. Aussi les efforts de Minh-mang et de ses successeurs pour opposer une digue à cet envahissement, ont été à peu près inutiles. On a donc été forcé de compter avec eux, et comme il était à peu près impossible de faire entrer les Chinois émigrants dans le cadre fermé de la commune annamite, le gouvernement les a groupés en congrégations, sous la direction d'un chef élu par les notables commerçants de chaque communauté, et reconnu par le gouverneur de la province. Ce chef de congrégation joue à l'égard de ses administrés le même rôle que le maire dans la commune annamite ; il est responsable auprès du gouvernement, a la charge d'établir les rôles de la contribution personnelle et de veiller à ce qu'elle soit acquittée. A cause du mouvement continuel de cette population flottante, on dresse ce rôle chaque année. Naturellement les émigrants sont exempts des corvées et de la milice, mais ils payent une taxe personnelle assez élevée. Ils sont d'ailleurs divisés, comme les Annamites, en trois catégories.

Ceux de la première payent la taxe complète, deux onces d'argent (environ 24 francs). Cette classe se compose de tout émigré valide qui a passé plus de trois ans en Annam. La seconde catégorie se compose des nouveaux arrivés, qui ont moins de trois ans de séjour dans le pays; ils payent demi-

taxe, soit un once d^argent (environ 12 francs). La troisième catégorie ne paye rien; elle est composée des vieillards, qui ont plus de soixante ans, et des infirmes.

En portant à quarante mille le nombre des Chinois émigrés en Annam, avant notre arrivée, et supposant que les trois quarts payent la taxe entière, et un quart la demi-taxe, le gouvernement annamite devait se faire de ce chef à peu près un million de revenu.

A côté des Chinois, on trouve en Annam un peu partout, une race de métis qui viennent d'eux, et qui sont connus sous le nom de minh-hiiong. Le gouvernement, dans des vues politiques, les a séparés de leurs pères chinois, sans pourtant leur accorder encore Tindigénat. Tous les métis répandus dans une province forment une agglomération particulière et constituent une seule commune qui s'administre à peu près comme la commune annamite. Les métis ont presque les mêmes droits politiques que les indigènes ; seulement ils sont exempts de la milice et des corvées. En compensation, ils payent une taxe personnelle fixée à une once d'argent. En supposant deux cent mille métis chinois, et défalquant la moitié pour les enfants et les vieillards qui ne sont pas tenus à l'impôt, la taxe personnelle des métis doit être à peu près de un million deux cent mille francs pour tout le royaume.

En comptant la contribution foncière estimée par le Père Legrand à plus de dix millions, la taxe personnelle des Annamites à un million, celle des Chinois à un million, celle des métis à un million deux cent mille francs on obtient, pour les contributions directes du royaume annamite, quatorze à,quinze millions. Ce chiffre doit donner très approximativement le rendu des contributions directes dans tout FAnnam, avant l'arrivée des Français.

Contributions indirectes. — Dans cet ordre d'idées, nous trouvons d'abord les douanes qui sont établies dans tous les ports du royjiume, et aussi à l'intérieur; la plupart sont affer-

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mées à des paiticuliers, et surtout aux Chinois, pour des sommes annuelles qui varient de cinquante mille à cent mille francs. Ces douanes, qu'on trouve à chaque pas^ surtout au Tong-king, sont un des fléaux du pays ; naturellement le fermier, qui les loue, veut en tirer le plus d'argent possible et, comme on ne publie aucun tarif, il prend à peu près ce qu'il veut, et rançonne impitoyablement le pauvre peuple, avec la connivence de messieurs les mandarins qui, partageant les profits, sont payés pour fermer les yeux.

Du reste le gouvernement annamite, comme tous les gouvernements orientaux, au lieu de favoriser le commerce, fait tout pour l'entraver. Au temps de Minh-mang, le commerce avec rétranger était interdit sous peine de mort. Le rôi s'en était réservé le monopole exclusif. Il avait des havires construits à l'européenne, et de grandes jonques qui allaient à Sîngapoore, à Batavia, à Macao, vendre le riz, le bois d'ébène, le sucre, la cannelle, la soie, en un mot tous les objets d'exportation que fournit le royaume ; à leur retour, ces navires arrivaient chargés de marchandises achetées au dehors, que le roi vendait, bon gré mal gré, à ses mandarins, lesquels à leur tour les revendaient à beaux deniers comptants au pauvre peuple. Malheur à qui n'était pas content et rechignait à payer cette carte forcée. La prison, l'amende et le rotin apprenaient bien vite aux commerçants récalcitrants à ne pas marchander avec Sa Majesté. On a vu en ce genre des exactions infâmes. Un jour arriva à Tourane un vaisseau chargé de pipes de terre qu'on avait emballées à Singapoore sans aucune précaution. On devine en quel état elles étaient arrivées; pas une n'était capable de servir. Que fit Minh-mang? A dos de soldats ces précieux tuyaux de pipes furent transportés à tous les bouts du royaume, imposés de force à tous les marchands des provinces, et payés argent comptant.

Dans les commencements, il avait essayé du même système avec les étrangers. En 1827, un navire dç Bordeaux lui

apporta douze mille fiisils et une vingtaine de canons. Le roi fit essayer les armes, et ne paya que celles qui, chargées jusqu'à la gueule, n'avaient pas éclaté. Un quart à peine, comme on le pense bien, résista àTépreuve. En payement de ce quart de cargaison, le roi donna un tiers en ligatures, monnaie de zinc, qui n'a aucune valeur en dehors du pays, si bien que le capitaine, pour s'en débarrasser, les jeta au fond de la mer, en quittant Tourane; un second tiers fut payé en sucre en poudre qui renfermait les trois quarts de sable, et qu'il fallut aussi jeter à l'eau. Enfin le dernier tiers fut soldé en denrées avariées, pour le ravitaillement de l'équipage. On compfend^ que nos commerçants furent peu tentés de s'exposer à de pareilles avanies, et le commerce avec l'étranger fut à peu près anéanti, à l'exception des Chinois, qui plus entreprenants et' sachant mieux se débrouiller avec les mandarins, continuèrent à trafiquer, surtput au Tong-kîng.

Quant au commerce à l'intérieur, bien qu'entravé à chaque pas par les douanes et des exactions sans nombre, il est assez développé. L'Annamite, comme le Chinois, est né commerçant; mais il ne fait guère que le petit commerce^. Il n'a pas de capitaux, et est d'un caractère trop inconstant pour opérer en grand; toutefois il s'entend à merveille au commerce de détail et en tire facilement cent et deux cents pour cent. Malheureusement, pauvre et imprévoyant, dépensant presque toujours ses gains au jour le jour, il a trop souvent besoin de recourir à l'emprunt, et dès lors il est [perdu; car l'usure le dévore et lui enlève tous ses bénéfices.

Il y a cependant un taux légal qui est de trente-six pour cent, ce qui est déjà assez joli ; mais ce taux est bien dépassé dans la pratique, surtout quand il s'agit de petits prêts. On fait des billets à courte échéance, et à chaque terme, on ajoute au capital le chiffre des intérêts échus. De cette manière, il n'est pas rare de faire rapporter à l'argent soixante et cent pour cent; et quand il s'agit de prêts à courte échéance,

INTRODUCTION , il9

on trouve des intérêts quelquefois à cinq cents pour cent. On comprend que le malheureux qui en vient là est bientôt ruiné sans ressources.

Acombien peut-on porter le revenu des douanesdu royaume? Je crois qu'on ne s'éloignerait pas beaucoup dé la vérité en le fixant approximativement à trois millions. Mais cette sornme représente seulement ce qui est versé au trésor. Le chiffre des sommes versées par les trafiquants est bien supérieur, et doit aller au moins à dix millions. La différence entre ces deux chiffres représente les profits des fermiers, et les exactions des grands mandarins, qui se font leurs complices pour voler l'État et ruiner le peuple. »

Ferme d'opium. — Avant l'arrivée des Français, l'usage et le commerce de l'opium étaient interdits sous peine de mort, et ce n'était qu'en cachette que cet affreux poison circulait dans le royaume ; mais le mauvais exemple est toujours contagieux. Le roi, voyant que les Français avaient établi dans leur colonie la ferme d'opium, qui forme un des plus gros chapitres de leur budget des recettes, se dit qu'il serait bien bon de négliger une si belle source de revenus, et depuis quelques années il a affermé aux Chinois la vente de l'opium dans tout le royaume, pour le plus grand détriment de son peuple, que cette drogue infâme empoisonne. Mais, comme Vespasien, les gouvernements d'aujourd'hui trouvent que Targent, d'où qu'il vienne, n'est jamais mauvais. Il y a quelques années, la ferme d'opium était louée cinq millions|au Tong-king; je n'ai pas de documents pour savoir combien elle rapportait en Cochinchine; mais comme la population est moins nombreuse et moins riche, je pense qu'elle ne devait pas aller au delà de trois millions. Cela fait sept à huit millions de revenu pour cet abominable trafic.

Réserve royale. — La dernière source des contributions indirectes consiste dans la réserve royale. Qu'est-ce que là réserve royale? Il s'agit de certains monopole^ que le gouver-

nement s'attribue^ et dont il est absolument interdit aux particuliers de trafiquer. C'est ce qui a lieu en France pour la culture et la vente du tabac, dont le trésor tire si bon profit; mais en Annam ces monopoles sont très multipliés, et nuisent beaucoup à Tinitiative individuelle et au commerce. Voici les principaux :

La cannelle qui vaut de quatre-vingts à cent francs Fonce, c'est-à-dire à peu près le poids de For ; c'est un des retnèdes héroïques de la thérapeutique annamite,, et les gens du pays lui attribuent des effets vraiment merveilleux; mais j'avoue, pour ma part, que leurs récits me paraissent fortement exagérés et me laissent un peu incrédule. La cannelle serait une panacée universelle, surtout dans les maladies d'épuisement. Comme le roi la vend au poids de For, je ne suis pas très loin de penser que sa grande réputation lui jvient de sa valeur vénale. On est trop porté à estimer les choses selon le prix qu'elles coûtent, et la difficulté qu'on a pour se les procurer.

Les bois de fer sont réservés pour les constructions de FÉtat, et il est très difficile aux particuliers de s'en procurer, même en les payant à très haut prix.

Il en est de même de l'ivoire et des cornes de cerf, dont le roi se réserve la vente, et dont chaque année les Chinois exportent plusieurs j onques .

Mais le monopole le plus lucratif consiste dans l'exploitation des mines. Il y a au Tong-king des mines d'or et d'argent, des mines de cuivre, du fer qu'on trouve à fleur déterre dans tout le royaume, particulièrement auBinh-dinh, du zinc et de Fétain, avec lequel on fait les sapèques *.

1. C'est la monnaie du pays, monnaie très divisionnaire, puisqu'il faut 600 sapèques pour faire une ligature (environ 0,75). La sapèque est une petite pièce ronde de la largeur d'un de nos anciens liards en France, et un peu plus épaisse. Ces pièces sont percées d'un trou au milieu pour former la ligature ; cette monnaie est très mauvaise, très lourde et très encombrante ; 60 ligatures forment la charge d'un homme, et 400 occupent en volume un mètre cube.

Il n'y a pas dans l'intérieur du pays d'autre monnaie pour les transactions

, On trouve encore^ dans le pays quelques mines deîplomb, du soufre, du mercure, et même du charbon de terre. Suivant le Père Legrand, qui a longtemps résidé au Tong-king, ce pays serait un des plus riches du globe, mais Texploitation des minés est complètement entravée par la superstition. Toutes ces richesses sont sous la garde du grand dragon rouge, protecteu^r de la famille royale, et les exploiter serait s'exposer à* couper la veine royale, ce qui serait un crime de lèse-majesté au premier chef. Néanmoins le roi veut bien coixcéder de temps en temps Texploitation de quelqu'une de ces mines |aux trafiquants chinois qui les afferment pour un prix plus ou moins élevé, et font ainsi des fortunes colossales, qu'ils emportent dans leur patrie, en sorte que le peuple annamite ne profite nullement des richesses de son sol.

11 serait assez difficile d'évaluer exactement à quel chiffre monte le revenu que le roi tire de ces différents monopoles. Le Père Legrand parle d'immenses richesses, qui font des rois d'Annam les plus fortunés souverains de TExtrême-Orient ; mais ici Texagération me parait évidente, car il est certain que le roi d'Annam est pauvre, puisqu'il ne put, en 1862, acquitter la contribution de guerre de vingt millions qui lui était imposée par le traité conclu avec la France. Sans avoir de données bien positives, je. crois que ce serait beaucoup que de porter à dix millions le revenu annuel que le roi tire des différents monopoles qu'il se réserve. Nous allons pouvoir avec ces données établir approximativement le budget annuel des recettes pour tout le royaume annamite.

ordinaires. Quand il s'agit de fortes sommes, on a la barre d'argent qui vaut environ 80 fr. Depuis notre arrivée, la piastre mexicaine commence à se répandre au Tong-king et à Hué, mais elle est peu connue dans les campagnes.

Contributions directes. — Impôt foncier . . 12,000,000 fr.

— Taxe personnelle . 4,000,000

— Taxe des Chinois . 1,000,000 r- Taxe des métis. . 1,200,000

Total pour les contributions directes . 15,200,000 fr.

Contributions indirectes. — Douanes . . . 3,000,000 fr,

— ' Ferme d'opium . 8,000,000

— Réserves royales 10,000,000

Total pour les contributions indirectes 21,000,000 fr.

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