RÉSUMÉ
Contributions directes. 18,200,000 fr.
Contributions indirectes 21,000,000
Total du budget des recettes . . . 36,200,000 fr.
C'est à peu près le chiffre de M. Luro, qui porte le total des recettes du royaume à quarante millions de francs. Nous sommes loin, à ce compte, des fabuleuses richesses qu'affirmait le Père Legrand. Encore il faut remarquer que j'ai pris pour bases de ce revenu l'impôt foncier et la taxe personnelle avant l'arrivée des Français. La conquête des six provinces de la basse Cochinchine, qui étaient au nombre des plus fertiles et des plus commerçantes, a dû notablement faire baisser ce chiffre. Actuellement le budget du roi d'Annam ne doit pas dépasser trente millions* si mf^me il y atteint.
Ce budget, si mince pour nous autres Européens, qui ne comptons plus que par milliards, est cependant très suffisant en temps ordinaire, car les charges du royaume sont peu lourdes. Ignorant le mécanisme de l'emprunt et l'art trop facile d'escompter l'avenir, le roi d'Annam n'a pas à se préoccuper du service de la dette qui n'existe pas. Ce vampire de la rente qui absorbe presque la moitié du budget français.
étant mis de côté, il ne reste au compte des dépenses que trois chapitres :
1"* Le traîtemwit des fonctionnaires ;
2^ L'armée ;
S"" Les travaux publics.
Ce qui reste après cela sert à Tentretien et aux plaisirs de Sa Majesté et de sa cour, ce qui fait que, loin de pousser aux dépenses, le roi les restreint le plus possible, afin d'avoir davantage pour lui. Rîen de plus économique, on le voit, que ce système un peu primitif.
Le traitement des nombreux fonctionnaires est vraiment dérisoire, et explique, sans l'excuser entièrement, la vénalité des mandarins annamites et les extorsions qu'ils se permettent pour soutenir leur rang. Ainsi, au sommet de la hiérarchie administrative un tong doc^ gouverneur général d'une province, touche vingt-cinq francs pas mois, et un nombre de rations de riz suffisant à sa nourriture et à celle de ses gens; au bas de l'échelle wnhuyen^ sous-préfet, touche trois francs par mois et un hectolitre de riz pour lui et sa maison. On voit qi;e l'État ne se ruine pas en traitements. Aussi le Père Legrand porte à un million cinq cent mille francs la dépense totale du royaume pour la solde des fonctionnaires. Certes, c'est de l'administration à bon marché !
L'armée ne coûte guère plus cher. En temps ordinaire, le roi entretient cinquante mille soldats, au moins sur le papier, car les officiers ne se font pas faute de renvoyer la plus grande partie des miliciens chez eux, pour bénéficier de leur solde. L'État donne à chaque soldat une ligature, soixante-quinze centimes par mois, et environ trente litres de riz; plus un habillement par an. Cela fait tout au plus quatre francs par mois, tout compris ; soit pour cinquante mille hommes deux cent mille fr. par niois, et deux millions quatre cent mille francs par an pour la solde de l'armée. Ajoutez six cent mille francs pour l'achat des- armes et l'entretien des jonques de guerre, et
124 LA COGHINCHINE RELIGIEUSE
VOUS aurez un budget de trois millions de francs. On voit que nous sommes loin de TEurope.
Les travaux publics se font presque tous par corvées, comme je l'expliquerai plus loin. /L'État ne fournit que les matières premières, le bois, la chaux et les briques pour les bâtiments. Quant aux routes, on n'en fait pas, ce qui simplifie les choses. Il y avait jadis une belle voie qui reliait les trois grandes villes du royaume, Ha-noï, capitale du Tong-king, Hué et Saigon, en traversant tout TAnnam du nord au sud. Cette route qui avait été dressée par les ingénieurs français au service de Gia-long, l'incurie de ses successeurs l'a laissée tomber faute d'entretien, et dans sa plus grande longueur, ce n'est plus qu'un mauvais sentier.
Il en est de même du service des ponts et chaussées. Dans un pays où l'on ne fait guère un kilomètre sans rencontrer un cours d'eau, il n'y a pas un seul pont digne de ce nom. On jette d'un bord à l'autre un ou deux bambous gros comme ^ le bras ; si le cours d'eau est un peu large, on appuie plus ou moins solidement ces bambous sur quelques pieux croisés qu'on enfonce dans le lit de la rivière, et voilà un pont digne des acrobates de THippodrome. L'Annamite qui va toujours pieds nus, et qui acquiert ainsi une flexibilité de ce membre capable de rivaliser avec celle des singes, passe sans broncher sur ce fragile échafaudage. Tant pis pour les civilisés qui voudraient s'y hasarder à sa suite, surtout s'ils portent la chaussure européenne ; ils sont à peu près sûrs d'aller pi:endre un bain au fond de la rivière, à moins qu'ils ne préfèrent descendre, et passer bravement à gué ou à la nage, selon la hauteur de Teau. Tous les travaux publics sont faits à l'avenant. Les anciens rois avaient élevé dans leurs capitales quelques édifices assez beaux, temples, palais ; la négligence et l'avarice de la dynastie actuellement régnante laissent tout tomber en ruines. Les ingénieurs français amenés par l'évêque d'Adran avaient construit sur beaucoup de points du
territoire des forteresses dans le système de Vauban; on ne les entretient pas, et les canons placés sur les remparts sont rouilles et hors de service. Quant à la flotte, le trait suivant pourra donner une idée de la négligence qui préside à son entretien.
Il y a quelques années, la France avait cédé au roi deux petits navires à vapeur poiir faire le service des côtes. On s'empressa de nommer des officiers annamites pour les commander, et on assigna une certaine somme chaque année afin de les entretenir. Or il arriva qu'au bout de six mois, les deux navires étaient hors de service. Grande colère du roi qui se plaignait déjà d'avoir été trompé par nous. On remorqua les vaisseaux jusqu'à Hong-kong, où je me trouvais alors, et où je pus constater de visu qu'ils étaient dans un état de saleté et de délabrement inimaginables. Les mandarins avaient enlevé- les glaces, les meubles du salon, les lits des cabines pour leur usage particulier, et n'avaient laissé qu'une coque vide.
Quant à la machine, au lieu de la graisser avec de l'huile, comme c'est l'usage, ils avaient trouvé plus commode d'empocher l'argent que le ministère des travaux publics leur avait alloué pour cela, et do graisser avec de l'eau de mer. On comprend comment au bout de six mois, tous les rouages étaient rouilles, et les machines hors d'état de servir. Les mandarins prévaricateurs furent sévèrement punis; mais cet exemple ne corrigea personne, et les choses sont toujours dans le même état.
. On peut donc affirmer que les charges du budget pour les travaux publics sont fort peu de chose. En portant à cent mille francs par an la dépense de l'État pour ce chef, je crois qu'on sera très* large; encore on peut affirmer hardiment que sur ces cent mille francs quatre-vingt mille au moins passent dans la bourse des mandarins, et c'est à peine si un cinquième est véritablement employé en travaux.
Résumons maintenant toutes les cjaargés du budget. Voici les chiffres que nous trouverons :
Traitements des fonctionnaires . . 1,500,000 fr. -
Armée : Personnel et entretien . . 3,000,000
Travaux publics 100,000
Dépenses ^extraordinaires. . . . 1,400,000
Total du budget des dépenses. . 6,000,000 fr.
C'est donc au plus six millions de dépenses annuelles pour les services publics. Si, comme je Tai établi plus haut, le budget des recettes est d'environ trente millions; il reste chaque année à peu près vingt-quatre millions pour les plaisirs de Sa Majesté et de sa cour, ce qui est un assez beau denier quand on le compare avec le traitement des autres fonctionnaires.
Néanmoins, malgré Taffirmation du Père Legrand, je ne crois pas du tout que le roi fasse d'économies, et qu'il entasse des trésors au fond de son palais. Je pense au contraire que Sa Majesté est fort besogneuse, et qu'elle a peine, comme on dit vulgairement, à joindre les deux bouts ensemble. Tout cet argent est gaspillé sans utilité pour le peuple, et sert à entretenir le nombreux personnel de la cour. Le roi a, dit-on, cinq cents femmes, et chacune a sa suivante; en comptant les eunuques et les gens de service, on arrive à un personnel d'au moins deux mille individus, qui forment la cour du roi d'Annam, et vivent aux dépens du pays. Or si l'on économise quand il s'agit des services publics, tout le monde sait qu'on y va plus largement quand il s'agit des plaisirs du roi, et de ceux qui entourent son auguste personne. Dans le système politique de l'Annam, le roi peut dire avec bien plus Ae vérité que Louis XIV, r«État c'est moi, » car il est comme le père de la famille nationale, et il n'hésite pas à regarder comme sien l'argent du trésor. C'est ce qui explique avec quel sans façon il use
des deniers publics, et ne se croit nullement tenu de rendre compte aux administrés des trésors qu'il gaspille follement. Heureux ceux qui peuvent ramasser quelques miettes du festin ! Quant à l'intérêt général, à l'avenir du pays, à Tarmée, à la marine, à tous les services publics, personne ne s'en préoccupe ici^ et chacun semble décidé à mettre en pratique le fameux axiome qui chez nous a perdu la royauté française : « Après moi le déluge ! » \
Budget des Communes. — A côté du budget de l'État, il y a le budget des communes, dont je vais dire un mot.
Le budget dès communes se compose pour les recettes du revenu des terrains communaux. Il y a peu de villages qui n'aient à eux des rizières ou des jardins qu'ils louent aux particuliers, et dont ils touchent la rente. Ces terrains sont inaliénables en droit, s'ils proviennent de dons faits par l'État ou par les particuliers; si au ^contraire il s'agit de terrains achetés avec Targent de la caisse municipale, les notables peuvent les aliéner, [quand la commune manque do ressources.
Une autre source de revenus pour les communes, ce sont les redevances que chacun doit payer pour avoir droit de vendre sur le marché public. Cette redevance, qui est assez légère (un ou deux sous pour chaque marchand), ne laisse pas, vu leur nombre, de faire au bout de l'année une somme assez ronde, et c'est un des principaux revenus des villages.
Il arrive aussi quelquefois, quand il s'agit de travaux urgents, que les notables votent ce que nous appelons en France des centimes additionnels, qui viennent s'ajouter à l'impôt foncier ; par exemple dix ou vingt centimes par mau. Comme l'État, ainsi que je l'ai dit, respecte l'autonomie de la commune, et n'intervient jamais dans ses affaires, ce sont les notables, réunis en conseil, qui votent jcette taxe additionnelle, et la répartissent proportionnellement entre tous les propriétaires. L'État ne s'en occupe pas, et/ laisse les villages entièrement
libres là-dessus. Mais comme en votant cette taxe additionnelle, les notables sont presque toujours les plus imposés, puisqu'ils sont les principaux propriétaires, il est assez rare qu'on ait recours à ce moyen. Le plus souvent, on fait entre les habitants une souscription plus ou moins forcée, et l'Annamite, qui est naturellement généreux et vaniteux, se montre presque toujours de bonne composition. Ces cotisations communales ont été bien souvent pour nos chrétiens un sujet d'avanies et de vexation. Yoici comment :
Les chrétiens, quoique pauvres, ne refusent jamais de prendre leur part des charges communes, quand la conscience le leur permet. Mais il arrive trop souvent que ces contributions sont levées pour des fêtes païennes, des comédies, ou gour l'édification et l'entretien des pagodes. Il leur est alors impossible d'y coopérer sans faute grave. De là des conflits, des plaintes, et quelquefois il n'en a pas fallu davantage pour déchaîner la persécution, avec toutes ses violences. Une des principales difficultés des vicaires apostoliques et des missionnaires en Annam, c'est de venir en aide aux chrétiens impliqués dans ces superstitions communales, et de leur obtenir à cet égard une vraie liberté de conscience. Voici comment on y arrive, quand le village est bien disposé. Les chrétiens prennent à leur charge toutes ou la plus grande partie des taxes superstitieuses. Le plus souvent ce marché est onéreux pour nos pauvres chrétiens ; mais ils sont encore trop heureux d'acheter à ce prix la liberté de leur conscience et l'exemption des superstitions. Si le village est mal disposé, s'il veut se débarrasser des chrétiens, il n'a qu'à refuser cet arrangement, et voilà les malheureux exposés à toutes les avanies, et forcés souvent de s'exiler et d'aller chercher fortune ailleurs, sans savoir s'ils trouveront dans un autre village plus de tolérance. Les traités ont stipulé, il est vrai, que les chrétiens sont exemptés de concourir aux superstitions; mais dans la pratique il arrive trop souvent que le mandarin,
qui est mal disposé, les laisse opprimer par le village païen, et s'ils se plaignent, on ne manque jamais de les accuser de troubler Tordre et de vouloir se soustraire aux charges publiques, ce qui réussit la plupart du temps, même auprès des administrateurs français.
En dehors des rentes, redevances et contributions pécuniaires, les communes ont le droit d'imposer des corvées pour leurs travaux de voirie, la construction des ponts, les chaussées des rizières et généralement tout ce qui intéresse le village.
D y a ici, comme chez nous, des communes plus ou moins riches, mais généralement on peut dire qu'elles ont assez pour se suffire. Du reste, comme l'emprunt est presque inconnu, et serait ruineux pour elles à cause du taux élevé de l'intérêt, comme d'autre part, l'État ne leur vient jamais en aide, il faut bien qu'elles arrivent à trouver les fonds nécessaires pour leurs frais d'entretien. Mais dans la commune, comme dans l'État, le gaspillage et les concussions sont à l'ordre du jour. L'argent des villages sert le plus souvent à acheter le mandarin, quand la commune a quelque procès à soutenir^ à faire jouer la comédie, ou à payer les festins, dans lesquels les notables mangent et boivent sans vergogne à la santé des contribuables. Du haut au bas de l'échelle, on retrouve en Annam, le gaspillage et l'oppression des petits par les grands.
Fortune publique. — Pour achever ce qui regarde les finances, il faut parler de la fortune publique.
En dehors de quelques gros marchands chinois, qui ne se fixent presque jamais à demeure dans le pays, on peut dire qu'il n'y a pas de riches en Annam ; un homme qui possède en biens-fonds une centaine d'hectares et deux ou trois mille francs de capital, est regardé comme très à l'aise, et peu y arrivent. L'élévation du taux de l'intérêt montre d'ailleurs combien l'argent est rare. Les mandarins qui pillent le peuple, I 9
130 ' LA COCHINGHINE RELIGIEUSE
et prennent de toutes mains, se font à peine trois à quatre mille francs de revenu, et quand ils sortent de charge, il ne leur en reste rien. Ils ont joué, fumé l'opium, mené joyeuse vie, soutenu par de larges présents leur crédit à la cour, cela leur suffit; quand vient rheure de la retraite, ils rentrent dans les rangs du peuple d'où ils étaient sortis ; car, ainsi que je l'ai dit ailleurs, on n'a pas ici nos préjugés de fortune. L'égalité la plus démocratique règne dans la société. Un homme riche, qui vient à perdre ce qu'il a, ne se trouve nullement déshonoré pour se remettre au travail, comme le plus misérable des journaliers,
L'Annamite est donc pauvre; néanmoins en dehors des infirmes qui ne peuvent travailler, et des mauvais sujets que ruinent le jeu ou l'opium, chacun se suffit. Il n'y a que daûs les temps de calamité publique, famine, guerre, que la disette se fait sentir. Dans les temps ordinaires, l'Annamite vit de si peu, qu'il arrive presque toujours à gagner sa subsistance et celle de sa famille. — La propriété foncière est très divisée, et plus de la moitié des habitants du royaume ont des rizières ou des jardins. Le reste s'occupe delà pêche, surtout dans les villages situés au bord de la mer, ou fait le petit commerce. Il y a peu d'artisans, et leur salaire varie de quatre à huit sous par jour. C'est plus qu'il ne faut à l'Annamite pour vivre avec sa famille. Il a peu de besoins, ce qui est le meilleur moyen de se trouver riche et de vivre content. Il ne mange guère que du riz, avec un peu de marriy et quelques herbes qu'il rencontre un peu partout. Son habillement, très simplifié, lui coûte six à sept francs par an. Il fait lui-même sa maison, dont il trouve les matériaux dans la forêt voisine. Ses besoins sont donc réduits à leur plus simple expression, et s'il a de l'argent de reste, il joue ou s'amuse, car il n'a nullement l!esprit d'économie et ne sait rien garder pour l'avenir. Tout ceci, bien entendu, ne s'applique qu'à l'Annam proprement dit. Dans la colonie, la présence des Français et l'élévation des
^l^rp'^'i:''-
salaires ont complètement changé la situation. Un artisan gagne facilement deux et trois francs par jour; un bon domestique se paye douze à quinze piastres par mois ; un employé de l'administration arrive assez vite à trente ou quarante piastres.
En sont-ils plus riches qu'autrefois? Tout au 'contraire. Le résultat le plus net de cette prodigalité insensée a été de faire monter considérablement le prix de toutes les choses nécessaires à la vie, et par suite de rendre plus misérable la condition des pauvres. Nos compatriotes sont les premiers à souffrir de cette cherté croissante que leur imprudence a provoquée. Actuellement, à Saïgon, la piastre, qui est Tunité monétaire, et qui vaut environ cinq francs, a à peu près la valeur courante du franc à Paris. Impossible de vivre convenablement dans un centre français, sans un traitement triple de ceux de France. Les plus faibles traitements sont de soixante piastres par mois, et les malheureux employés ne peuvent presque pas s'en tirer sans faire des dettes.
Mais ceux qui souffrent le plus de la cherté croissante, ce sont les paysans annamites et surtout les cultivateurs écrasés d'impôts. Je connais tel jardin qui se loue cinq francs par an et qui paye dix francs d'impôt. Aussi il n'est pas rare de voir l'Annamite abandonner la terre, qui ne peut plus le nourrir, pour s'entasser dans les centres français, où les gains sont bien rémunérateurs et la vie plus facile. Comme on le pense bien, cette désertion des campagnes n'est pas pour la moralisation du pays, ni pour l'accroissement de la richesse publique.
Maïs, dîra-t-on, au moins l'Annamite qui vit dans les villes, et touche des salaires supérieurs à ceux qu'avait autrefois un gouverneur de province, a gagné beaucoup au changement. Ne vous pressez pas trop de l'affirmer. Au contact de l'Européen, il 8*est créé des besoins factices; à l'exemple de ses maîtres, il boit le vermouth et l'absinthe, joue, se livre à la
132 LA COGHINGHINE RELIGIEUSE
débauche, fume Topium, fait des dettes, et finalement est souvent plus pauvre et plus malheureux que lorsqu'il cultivait son petit champ, et vivait heureux, saijs soucis, et sans tous les faux besoins que lui a donnés la civilisation européenne^
Quant à l'accroissement démesuré des charges publiques, il n y a qu'à comparer les budgets de 1863 et de 1883. En vingt ans les recettes se sont élevées de deux millions à vingt-quatre, et c'est l'impôt^ sous ces différentes formes, qui fournit presque tout cet accroissement. Avec notre imprévoyance habituelle, nous voulons faire vite et faire grand, sans réfléchir que nous avons affaire à un peuple routinier et timide, qui ne peut se mettre à notre pas. Je crains bien, à parler franchement, que si nous persévérons dans cette voie, ce qui paraît probable, nous ne nous ménagions de sérieux embarras pour l'avenir, et que sous le rapport économique, comme sous le rapport moral, notre influence n'ait été désastreuse en Annam.
Ministère des travaux publie»». — J'ai peu de chose à ajouter sur les travaux publics, après ce que j'en ai dit en parlant des finances. Comme, à Texception des trois capitales, Ha-noï, Hué et Saïgon, il n'y a pas, à proprement parler, de villes en Annam, on trouve dans tout le royaume très peu de monuments publics, dignes de ce nom. On voit, au chef-lieu de chaque province, les bâtiments du mandarinat, enfermés presque toujours dans une forteresse assez mal entretenue. Des logements pour les fonctionnaires, la prison, une ou deux pagodes, le camp des lettrés et de grands greniers pour serrer le riz du roi, qu'on apporte de tous les villages qui payent l'impôt des rizières en .nature : voilà ce que Ton trouve à peu près partout, et cela ne demande pas de grands frais d'entretien, car presque tous ces bâtiments sont construits en J)ois et couverts en paille. Ce n est guère que dans les prin*
cîpaux centres que Ton voit des maisons en briques avec couverture en tuiles. Le Père Legrand parle avec éloge de l'arsenal maritime que les rois d'Annam avaient fait construire à Saïgon. Cela me paraît un bien grand mot pour quelques méchantes paillottes élevées au bord de la rivière, et où l'on construisait chaque année une dizaine de jonques de commerce, aux formes lourdes, difficiles à manœuvrer et tenant fort mal la mer. Avant notre arrivée, le roi avait à peu près deux cents de ces gros sabots, comme disent nos marins, dans leur langage pittoresque, et c'était là toute la flotte. Je ne pense pas que la marine de Sa Majesté se soit améliorée depuis lors. De nombreux ports naturels s'ouvrent tout le long de la côte, et un gouvernement intelligent pourrait en tirer un très bon parti; mais on n'y fait pas de travaux d'endiguement ; aussi le sable les envahit, et Talluvion les envase tous les jours.
Les seuls travaux auxquels la dynastie actuelle ait semblé prendre intérêt sont des canaux pour relier les différents cours d'eau qui couvrent le pays. Le roi Minh-mang en avait fait creuser plusieurs dans la basse Cochinchine et au Tongking, qui ont rendu et qui rendent tous les jours de véritables services au commerce de l'intérieur, en facilitant la circulation des barques qui se transportent d'un marché à l'autre. Voilà à peu près les seuls travaux d'intérêt général que le gouvernement prenne à sa charge ; tout le reste est la part des communes, qui s'arrangent comme elles Fentendent pour construire leurs marchés, leurs maisons communes, leurs pagodes, et faire en général tous les travaux qui leur paraissent utiles. L'État ne s'en mêle, ni pour les subventionner, ni pour les imposer, ni pour les diriger. Les communes sont maîtresses absolues chez elles, à la condition, bien entendu, de ne rien demander à l'État.
On trouve, il est vrai, un service des postes, mais les courriers sont uniquement chargés de porter de relais en râlais les
dépêches du gouvernementaux fonctionnaires des provinces. Ce n'est donc pas un service public, puisque le peuple n'en peut profiter.
Quand des fonctionnaires publics voyagent, ils ont aussi le droit de requérir un certain nombre de porteurs, qui se relayent de poste en poste, pour voiturer commodément ces messieurs en filet et transporter leurs nombreux bagages. C'est là pour les malheureux villages, situés sur la route, une charge quelquefois très lourde, car on ne leur donne aucun dédommagement, et il arrive qu'on requiert ainsi presque tous les hommes valides, au moment où le travail des champs presse le plus. N'importe, il faut marcher; trop heureux quand, arrivés tout harassés au relais voisin, ils ne reçoivent pas, en guise de salaire, quelques volées de rotin.
Tous ces travaux se font par corvées. Comme on Ta vu plus haut, tous les hommes inscrits de vingt à cinquante-cinq ans, à moins qu'ils ne soient compris dans quelqu'une des exemptions légales, sont astreints aux corvées publiques. Cela n'aurait rien de contraire à la justice, si ce lourd fardeau était équitablement réparti sur tous. Malheureusement c'est l'arbitraire le plus tyrannique qui règle la chose. Les villages riches, qui ont pu soudoyer le mandarin, sont peu réquisitionnés; au contraire, les pauvres, ceux qui auraient le plus besoin de leurs bras, sont constamment écrasés. Il en est de même pour les corvées des communes; les riches, qui forment le conseil municipal, s'en déchargent, ou au moins se font remplacer par un domestique; les petits payent de leur personne et payent double bien souvent. Inutile d'insister sur une situation qu'on retrouve dans tout l'Annam, et quelquefois aussi, dit-on, chez d'autres peuples, qui se disent civilisés.
Ministère de la ipierre. — L'organisation militaire des Annamites est assez simple. Il n'y a pas de conscription; tous
les inscrits sont susceptibles d'être appelés à servir; mais comme leur nombre dépasse de beaucoup les besoins, on prend seulement en moyenne un soldat sur cinq ou six inscrits. Ceux-ci étant au nombre de six cent mille pour tout le royaume, cela fait une armée de cent mille hommes environ; mais comme elle sert par bans qui se relayent do trois mois en trois mois, un ban restant dans ses foyers pendant que Tautre sert, l'armée ne compte jamais plus de cinquante mille hommes sous les armes à la fois. Encore ce nombre est-il fort exagéré, car les mandarins militaires, qui ne valent pas mieux que les mandarins civils, auxquels ils sont inférieurs par l'éducation et le rang hiérarchique, se débarrassent du plus de soldats qu'ils peuvent, pour bénéficier de leiu's rations et de la haute paye d'une ligature par mois que Sa Majesté octroie à ses défenseurs. Chaque village doit donc fournir un certain nombre de soldats, en proportion du nombre de ses inscrits. Ici encore nous retrouvons l'arbitraire ; tel village est réquisitionné à raison d'un soldat sur trois inscrits, tel autre en fournira à peine un sur dix; c'est le caprice et la vénalité des mandarins qui en décident.
Le village est responsable des soldats qu'il envoie; s'ils tombent malades, meurent ou prennent la fuite, il devra leur en substituer aussitôt d'autres. Ordinairement il s'arrange à l'amiable avec eux^ et leur paye un dédommagement pécuniaire, qui, selon la richesse communale, varie de cinquante à cent ligatures par an (quarante à quatrevingts fi'ancs de notre monnaie).
Les chefs-lieux de province, de préfecture et de sous-préture, sont exempts de la milice; en échange ces communes fournissent les satellites des mandarins. Ces individus, qui sont très privilégiés, puisqu'ils ne s'éloignent pas de chez eux, sont presque tous insolents, cupides et rapaces, à l'exemple de leurs maîtres. Personne n'ose rien leur dire.
car ce sont les hommes du mandarin, et la loi n'est pas faite pour eux.
Les soldats sont enrégimentés par compagnies de cinquante hommes commandées' par un doi (capitaine); il n'y a pas de sôus-officiers, sauf un ou deux bep (caporaux).
Dix compagnies forment un régiment de cinq cents hommes, sous l'autorité d'un commandant militaire, assisté d'un commandant en second. Dix régiments forment une brigade de cinq mille hommes, ayant à sa tête un général de brigade {thong ché).
Par exception, dans les provinces qui ont une importance stratégique plus considérable, les généraux de brigade ont audessus d'eux un général de division [de doc), qui a rang de gouverneur général. Autrefois il y en avait un à Saigon, qui exerçait le commandement militaire dans les six provinces.
Les troupes de chaque province sont i^ous l'autorité supérieure du lanh binh, un des trois grands mandarins qui sont chargés, comme je l'ai dit, d'assister le gouverneur de la province.
Enfin au sommet de la hiérarchie militaire, il y a le maréchal du centre, qui a la garde du palais et de la capitale. Il est assisté du maréchal d'avant-garde, du maréchal de droite, du maréchal de gauche et du maréchal d'arrière-garde, qu'on appelle les quatre colonnes de l'Empire {tu tru).
L'armée se divise en deux : la garde {ve), formée de soldats d'élite pris surtout en Cochinchine, et l'armée provinciale ico).
Il y a encore, au moins sur le papier, des troupes de marine, mais sans vaisseaux de guerre. Ces troupes forment trente régiments, quinze mille hommes, sous le commandement d'un amiral en chef, assisté d'un vice-amiral et de deux contre-amiraux. Il faut ajouter à ces forces militaires quelques compagnies d'artillerie, auxquelles il ne manque que des canons, avec la manière de s'en servir.
' Tï^^.wS:'-
Comme on le voit, ces cadres sont fort bien remplis, et font bel effet sur le papier; mais Torganisation et l'instruction militaire sont encore à l'état d'enfance. Les officiers venus à la suite de Tévêque d'Adran avaient formé et équipé à la française un petit corps d'élite de six mille hommes, avec lesquels Gia-Long battit tous ses ennemis et recouvra son royaume. Grâce à l'incurie de ses successeurs, il ne reste à peu près rien de cette organisation. Quelques régiments ont de mauvais fusils et des sabres en petit nombre ; le reste est armé de lances et de piques.. L'équipement est aussi primitif que les armes ; les soldats ont des habits de couleur, pour les distinguer du peuple, un petit chapeau conique en bambou; il§ vont pieds nus, comme tous les autres habitants, et portent tous un sac plein de chevilles en bambou bien effilées, pour planter le soir, en guise de chevaux de frise, autour du campement.
Point de tactique, ni d'ordre de marche; c'est la méthode chinoise, c'est-à-dire un beau désordre qui règle l'ordre de bataille ; chacun court de son côté, sans s'inquiéter de ce que fait son voisin; on saute, on s'accroupit, en prenant les poses les plus comiques, on pousse de grands cris pour effayer l'ennemi ; au demeurant, chacun s'en tire comme il peut.
Néanmoins les Annamites ne manquent pas d'un certain courage, et se battent bien contre des soldats qui ne sont pas plus exercés qu'eux. Dans les longues guerres qu'ils ont soutenues contre les habitants du Ciampa, les Cambodgiens et même les Chinois, ils ont presque toujours eu le dessus; mais ils ne peuvent lutter avec les Européens; leur seule force, en ce cas, c'est l'insalubrité du climat pour des troupes étrangères faisant campagne dans un pays boisé, sillonné de cours d'eau, où il n'y a ni routes, ni ponts, ce qui rend presque impossible le transportde rarlillerie. C'est ainsi seulement quïls pourront jamais remporter quelques succès, chèrement payés, contre la France.
Ministère de la jostiee. — Le ministère de la justice s'appelle en annamite le ministère des supplices [bo hinh) ; c'est qu'en effet, par une combinaison qui paraîtra bien singulière à nos idées européennes, toute action civile se transforme nécessairement en action criminelle, la loi supposant que dès qu'il y a litige entre deux individus, il y a toujours un coupable : ou le droit a été lésé par l'un, ou l'autre accuse faussement; dans un cas comme dans l'autre, l'action en justice aboutit forcément à une condamnation. Aussi le code civil est inconnu en Annam : c'est la coutume qui règle la transmission des propriétés, mais en revanche le code pénal est très riche, comme on le verra plus loin.
Le législateur paraît s'être préoccupé surtout de diminuer le nombre des procès et d'écarter les plaideurs du tribunal. Il n'y a pas d'avocats, pas d'accusateurs publics ; chacun expose son affaire devant le mandarin, ou s'il est accusé, fait valoir de son mieux ses moyens de défense. Le juge doit s'efforcer de découvrir la vérité, de vérifier les faits, et, le délit reconnu, iln'a plus qu'à appliquer le droit, sans avoir à se préoccuper, comme eliez nous, des circonstances atténuantes, ou du degré de culpabilité. La loi est précise et brutale : tel délit, tel châtiment. Cotte organisation très simple aurait son bon côté, si elle ne favorisait l'arbitraire et la vénalité des mandarins. En droit, la justice est gratuite; en fait, dans l'exercice de leurs fonctions, les juges reçoivent ordinairement de l'argent des deux parties, et ne manquent jamais de décider en faveur de celle qui a plus donné.
Heureusement que les juridictions sont très multipliées, .et qu'on peut presgue toujours en appeler. Voici l'ordre de ces juridictions:
Les litiges entre particuliers et les délits de peu d'importance sont d'abord jugés par les notables de la commune. Ceux-ci ne peuvent prononcer ]qu'en conciliation, et s'il y a délit, infliger des peines légères de cinq à dix coups de rotin.
Si l'affaire est plus cpnsidérable, ou si les plaideurs n'acceptent pas l'arbitrage de la commune, on va trouver le chef de canton, qui juge aussi en conciliation, et peut infliger de dix à vingt coups de rotin.
Si l'affaire n'a pu s'arranger en conciliation, ou s'il s'agit d'un délit grave, il faut déférer la cause aux tribunaux d'arrondissement ou de département; ce sont alors les préfets ou sous-préfets qui jugent, et la cause devient grave, puisqu'on procède au criminel.
Le mandarin instruit l'affaire, interroge les accusés, fait venir les témoins : toutes les dépositions, les interrogatoires, les défenses sont contresignées par l'accusé et son juge, et celui-ci prononce en premier ressort. Il ne peut infliger d'autre peine que celle qui est marquée au code pénal.
Si l'affaire entraîne condamnation à la peine du bâton, ou à d'autre peines plus graves, elle doit être jugée en appel par le quan ariy celui des trois grands mandarins placé auprès du gouverneur de la province pour présider au service judiciaire. Celui-ci revoit toutes les pièces et la personne en seconde instance.
S'il s'agit d'une affaire emportant condamnation aux travaux forcés, à Texil^ à la peine de mort, toutes les pièces du procès revues dans les bureaux du quan an, et timbrées de son sceau et de celui du gouverneur de la province, sont envoyées à Hué, au ministère, qui en prend connaissance^ et fait son rapport au roi ; c'est le troisième degré de juridiction.
S'il ne s'agit pas d'affaire capitale, et s'il n'y a pas réclamation, on s'en tient là; mais si le condamné ou sa famille veulent interjeter appel, l'affaire est portée au tribunal des Trois-Règles, espèce de cour suprême, qui prononce en dernier ressort.
Qu'il y ait appel ou non, toute condamnation à mort est portée de droit à ce tribunal, lequel, après avoir étudié le dossier, fait comparaître à nouveau les témoins, et formule sa
décision, qui est soumise à la sanction du roi. Celui-ci décide s'il y a lieu de surseoir à l'exécution ou de laisser la condamnation suivre son cours. Même dans ce dernier cas, la sanction de mort est présentée à trois reprises à Sa Majesté ; si, après une troisième lecture le roi se refuse à faire grâce, le criminel est exécuté.
Tout cela, il faut bien l'avouer, est très sagement calculé pour offrir à l'accusé de sérieuses garanties. Dans cette série de juridictions, qui vont en s'échelonnant, à proportion de l'importance de l'affaire, il y a bien des chances pour que la vérité se fasse jour, et que la vénalité d*un mandarin subalterne soit corrigée par le jugement des supérieurs. Aussi, pour les affaire capitales, je ne crois pas qu'il y ait ici plus d'erreurs judiciaires que dans nos tribunaux; c'est surtout pour les affaires courantes que la rapacité des mandarins est redoutable et peut fausser la justice.
Parlons maintenant des pénalités en usage. La première, et non la moindre, est la prison préventive. Les prisons annamites sont de vastes hangars, ouverts de tous les côtés,, et placés ordinairement dans la citatelle, auprès du logement des mandarins. Les prisonniers portent tous la cangue, et de plus quelquefois une chaîne qui va de la ceinture aux pieds, en permettant 'néanmoins de marcher. Ceux des prisonniers qui ne portent pas la cangue sont enfermés dans des cages étroites, où ils souffrent beaucoup, ne pouvant ni se tenir debout ni s'allonger.
Grâce aux relations des missionnaires, tout le monde en France sait maintenant ce que c'est que la cangue. Ce n'est pas comme en Chine, une lourde table, au milieu de laquelle on enserre la tête et les mains du patient; ici, c'est une longue échelle qui repose sur les épaules et qui se ferme autour du cou avec des ferrures, de manière à ce qu'on ne puisse l'ôterà volonté. Ce meuble incommode et lourd (il y a des cangues qui pèsent quatre-vingts livi-es et plus), rend toute évasion
impossible, et est bien gênante pour le porteur, qui est forcé de dormir assis; au bout de quelques jours, les montants qui reposent directement sur les épaules, mettent la chair à vif et tout mouvement devient très douloureux.
Pour arracher des aveux à Taccusé, on lui fait subir la question avec le rotin. Les satellites du mandarin s'exercent continuellement à manier cet instrument de torture, qui en soi n'aurait rien de très cruel, mais qui, dans une main habile, devient quelque chose de terrible. Il en est qui ont une adresse diabolique pour faire voler les chairs en lambeaux, dès les premiers coups, et triompher des caractères les plus fermes. Plus d'une fois on a vu des chrétiens oxpirer sous les coups, au milieu du prétoire, ou quelques jours après, à la suite de l'inflammation qui se développe dans les plaies, que personne ne songe à soigner. Un ancien missionnaire, qui parlait par expérience, me disait que le plus horrible^ c'est, comme il arrive souvent, quand la question se renouvelle tous les deux ou trois jours. Alors le rotin ne tombant plus que sur des plaies vives, iait l'effet d'une verge rougie au feu, et il faut un courage surhumain pour ne pas céder.
Le rotin est le mode ordinaire de questionner les accusés; mais exceptionnellement, surtout dans les causes de nos chrétiens, les mandarins employent bien d'autres tortures. Il y a les tenailles froides et les tenailles rougies au feu, qui enlèvent de longs morceaux de chair au gras des jambes; d'autres fois, l'accusé est forcé de s'agenouiller sur une planche garnie de gros clous, qui s'enfoncent jusqu'à Pos, et causent des douleurs intolérables. On suspend avec de petites cordes le patient parles pouces, ou bien, chargé de sacangue, la tète rasée, on l'expose pendant plusieurs jours au soleil et à la pluie; on le prive de nourriture et de boisson jusqu'à ce qu'il avoue. Je n'en finirais pas si je voulais énumérer tous les supplices que la méchanceté humaine a été capable d'inventer pour triompher d'un malheureux et lui arracher une apostasie. Ce qui rend la
position des accusés plus affreuse, c'est que, tant qu'ils ne sont pas condamnés, le roi ne se charge pas de les nourrir. Ce sont leurs familles ou leurs amis qui doivent leur faire passer le riz et les petites provisions dont ils ont besoin, et presque toujours la meilleure part demeure aux mains des satellites. Rien de plus pitoyable que l'aspect de ces prisonniers, écrasés sous la cangue, épuisés par la torture, se traînant hâves et décharnés à la porte des prisons pour mendier quelques grains de riz, atin i'apaiser la faim qui les dévore. On peut dire, sans exagération, que pour celui qui n'a pas, comme nos chrétiens, le témoignage d'une bonne conscience, la prison annamite, avec sa malpropreté fétide, les brutalités et les extorsions des satellites, les tortures renouvelées de la question, est un vestibule de l'enfer.
Et pourtant ce n'est là que la prison préventive; une fois la condamnation prononcée, voici les différentes peines que la loi inflige aux coupables :
1° Le bâton. On en donne de cent à deux cents coups pour les délits de moindre importance.
2° Les travaux forcés avec la cangue au cou, pendant un temps qui varie de un à dix ans.
3° La déportation dans une forteresse éloignée, à temps ou pour la vie. Le condamné, la cangue au cou, et quelquefois les fers aux pieds, est employé aux travaux publics, le plus souvent à couper de l'herbe pour nourrir les éléphants du roi.
4** La mort avec sursis. Dans ce cas, le condamné est mis au travail, et, s'il se conduit bien, sa peine peut être commuée en celle des travaux forcés à perpétuité, ou même à temps, si la clémence royale daigne se reposer sur lui .
5** La mort sans sursis. C'est l'expiation suprême; mais en Annam la mort seule est considérée comme un supplice trop doux. On s'est donc ingénié à proportionner l'expiation à la gravité du crime. Voici les cinq manières légales d'infliger cette peine :
a, 'ja strangulation, qui est regardée comme le supplice le plus doux et le moins déshonorant, parce que le corps n'est pas mutilé,
ô.^La décapitation. Presque toujours la tête du criminel est exposée pendant plusieurs jours.
c. L'exposition aux éléphants. Ce supplice qui est réservé à Tadultère peut varier beaucoup, selon le caprice ou la cruauté du bourreau ; en effet, Téléphant est dressé à tuer d'un seul coup, en écrasant sous son pied la tête du malheureux condamné, ou à prolonger ses tortures, en lui arrachant les membres les uns après les autres.
d. Le démembrement. Le supplicié est couché sur le sol, les membres écartés et solidement fixés à des piquets. Avec des haches ébréchées, pour prolonger ses souffrances, on lui coupe successivement les membres, d'abord aux genoux et aux coudes, puis à la jointure des cuisses et aux épaules. A la fin, on sépare sa tête du tronc et on lui ouvre le ventre.
e. La mort lente ou le supplice des cent plaies, qui est quelque chose d'affreux. Il est réservé aux parricides et aux criminels de lèse-majesté. Le patient, dépouillé de ses vêtements, est attaché à un poteau et dans l'impossibilité de remuer. Deux bourreaux, armés de pinces et de couteaux, se placent à chacun de ses côtés, et lentement, savamment, de manière à lui laisser le temps de savourer la souffrance, détachent toutes les parties charnues du corps. Ce n'est qu'au centième morceau qu'on lui fait la grâce de lui couper la tête et de mettre fin à ses tortures. M. Marchand, un de nos confrères, a subi cet affreux supplice.
On voit que le ministère de la justice peut bien s'appeler ici le ministère des supplices. Cette pénalité atroce se propose non seulement de punir, mais surtout d'épouvanter les coupables et de détourner du cdme par l'horreur des tourments.
Naturellement, dès leur arrivée dans la colonie, nos compatriotes ont supprimé cet appareil formidable. Les arrêtés suc-
cessifs des gouverneurs ont amélioré le sort des prisonniers, défendu la torture, et réduit la peine de mort à la décapitation. C'étaient des réformes qui s'imposaient et auxquelles on ne peut qu^applaudir. •
Pour le reste, on a gardé pendant vingt ans le code annamite, avec quelques changements qui ont été jugés indispensables pour le mettre en harmonie avec la civilisation chrétienne. Malheureusement, ce besoin de centralisation et d'uniformité, qui est, on peut le dire, un des fléaux de l'administration française, nous a conduits dernièrement à renoncer au code annamite pour y substituer le code Napoléon. Voici quelle était à ce sujet la pensée d'un de nos administrateurs les plus distingués : « On comprend combien il eût été absurde, après la conquête de la basse Cochinchine, de vouloir appliquer notre droit à un peuple chez lequel règne la polygamie, à une famille qui admet des mères de diverse condition, à une société qui reconnaît la liberté de tester, favorise les majorais, légitime un procédé d'adoption très original, et dont la législation constate mille points de divergence avec notre civilisation. Aussi le gouvernement français a-t-il conservé l'usage de la loi chinoise pour le peuple vaincu. » (Luro, Le pays d'Annam,)
Il est impossible de mieux dire, et, pour ma part, je déplore que ce sage système d'accommodation aux besoins du pays ait été abandonné par nos gouvernants.
Ministère des rites. — Le ministère des rites {bo le) est chargé de veiller à l'observation des prescriptions rituelles contenues dans les livres classiques et à la conservation des usages et coutumes religieuses du pays. On comprend, sans que j'aie besoin d'y insister, que ce ministère est le centre de l'opposition au christianisme, et que c'est de ses bureaux que sont sortis, depuis deux siècles et demi, tous les édits de persécution qui ont désolé Téglise d'Annam.
L'Annamite est d'un tempérament peu mystique, et fort
«iSîiaR-:
peu porté aux spéculations de Tordre surnaturel. Bien différent en cela de Tlndou et des peuples de TAsie centrale, il concentre à peu près toutes ses préoccupations dans la vie présente, et, comme le Chinois, se soucie assez peu de ce qui doit lui arriver après la mort. Mais il se laisse absolument dominer par la coutume, et observe minutieusement une quantité de prescriptions, dont le sens lui échappe, auxquelles cependant il se soumet, parce que ses ancêtres Font fait avant lui. Très peu fanatique de sa nature, il n'aurait aucune propension à persécuter la religion chrétienne, si celle-ci pouvait, comme a fait le bouddhisme, s'accommoder avec les rites du pays et les superstitions locales. Ce n'est pas le dogme qui le gêne, c'est la morale, et surtout la nécessité pour les chrétiens de renoncer au culte des ancêtres et à la plupart des usages nationaux, qui sont entachés de . superstition. Pour bien comprendre cette situation exceptionnelle qui est faite au christianisme, il ne sera pas inutile d'exposer un peu en détail en quoi consiste la religion, ou, pour parler plus exactement, les religions de l'Annam.
On peut distinguer en Annani trois espèces de religions :
Le confucianisme^ qui est surtout la religion du roi et des lettrés.
Le bouddhisme, ou la religion dePhat(en chinois Fo), qui est principalement pour le peuple.
Et enfin le culte des Génies, qui varie avec les localités, chaque village ayant ordinairement son esprit protecteur.
CoNFUciAîsiSME. — Gommc je l'ai déjà donné à entendre, le confucianisme est plutôt une philosophie qu'une religion. Laissant de côté toutes les questions dogmatiques, qu'il n'affirme ni ne nie, il se ^îontente de prescrire quelques observances envers le ciel, envers les premiers empereurs de Chine, envers Confucius, qui est regardé comme le patron des lettrés, et surtout envers les ancêtres.
En quoi consiste au juste le culte que Confucius prescrit de
146 LA GOCHINGHINE RELIGIEUSE
rendre au ciel et à la terre? Deux fois Fan, au printemps et à Tautomne, on leur offre des sacrifices pour en obtenir la sénérité du temps et de riches moissons ; on tâche d'apaiser leur colère dans les temps d'ipidémie ou de calamités publiques. Qu'y a-t-il au fond de ces diverses manifestations ? Quelle idée Confucius se faisait-il de ces deux entités mystérieuses : le ciel et la terre? Peut-on croire, comme ont pensé les premiers missionnaires, que, sous ces appellations génériques, Confucius adorait le Créateur suprême, le Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui les gouverne par sa providence? J'aimerais à le penser, mais le vague de son enseignement ne me permet pas déposer une affirmation précise.
Peut-être entendait-il simplenient l'esprit du ciel et de la terre, une certaine force cachée et intelligente, qui serait comme l'âme du monde extérieur, quelque chose comme le mens agitât molem du poète latin. Dans ce cas Confucius serait un philosophe panthéiste, au lieu d'être un déiste.
Enfin beaucoup prétendent, et c'est l'opinion de la plupart des lettrés chinois et annamites, que par ces mots le ciel et la terre, Confucius, sans aller chercher si loin, entendait tout bonnement le ciel visible et la terre qui nous porte. Dans cette hypothèse, le célèbre philosqphe chinois serait tout simplement un athée matérialiste; c'est ce que je me refuse à admettre pour ma part.
Confucius prescrit encore de faire des sacrifices aux mânes des premiers empereurs de la Chine, pour en obtenir un bon gouvernement, et, comme il est considéré comme le père des lettres et de la civilisation, on lui rend partout à lui-même des honneurs extraordinaires : aucun lettré n'entre en charge ou ne reçoit son diplôme, sans faire au préalable un sacrifice aux mânes des grands philosophes.
Il serait assez difficile de décider si les païens rendent un véritable culte idolâtrique aux mânes de leurs grands hommes. Il est probable qu'ils ne les considèrent pas comme
des dieux, ce qui serait une erreur par trop grossière, ïnais seulement comme des génies protecteurs. Ce qui me paraît le plus exact, c'est dédire qu'ils ne se| rendent pas un compte bien net de la portée de leurs actes, et se contentent de suivre, sans raisonner, la coutume du pays. Mais on ne peut nier qu'il ne se glisse dans ces hommages rituels rendus aux grands hommes beaucoup de pratiques superstitieuses et de vaines observances.
Dans les premiers temps de l'évangélisation de la Chine et de TAnnam, plusieurs missionnaires crurent pouvoir tolérer le culte des héros et cejui de Confucius, en prétendant qu'il s'agissait d'honneurs purement civils, qui ne blessaient pas la foi. Ce fut l'origine de la fameuse question des rites, dont je parlerai plus loin. On ne saurait douter que leurs intentions ne fussent très bonnes; mais la parole infaillible du vicaire de Jésus-Christ a tranché définitivement la question, en déclarant que ces honneurs sont idolâtriques, et qu'un chrétien ne peut s'y associer sous aucun prétexte. Chacun s'est soumis à la décision suprême de tlome; mais, par suite, nos pauvres chrétiens se sont trouvés nécessairement exclus de toutes les fonctions publiques, puisqu'ils ne pouvaient y entrer et s'y maintenir qu'en prenant part à des actes superstitieux, qui répugnent à la foi aussi bien qu'à la saine raison. Il se sont trouvés ainsi comme rejetés en dehors de la vie civile, et se faire chrétien a été considéré comme l'abandon de sa nationalité. C'est là un des plus grands obstacles que le christianisme rencontre en ce pays.
Ce n'est pourtant pas le principal : après tout, le culte de Confucius n'oblige guère que les fonctionnaires, et quelque fâcheuse que soit, en principe, l'exclusion des chrétiens de toutes les charges publiques, on pourrait encore s'en consoler; mais U y a le culte des ancêtres, qui pénètre partout, qui se mêle à tous les actes importants de la vie de famille; y renoncer, ce n'est plus seulement se mettre en dehors do
la vie sociale, c'est en quelque sorte s'excommunier de la famille, et se faire regarder comme un homme sans affection, sans cœur et sans piété filiale, crime irrémissible dans un pays comme celui-ci, où toutes les institutions reposent sur la famille. — En quoi consiste ce culte des ancêtres si recommandé par Confucius ? Pour comprendre cela, il faut se rappeler que dans TAnnam, aussi bien qu'en Chine, la famille est considérée comme le type et le fondement de la société. La doctrine de Confucius, exagérant jusqu^à l'absurde le sentiment très respectable de la piété filiale, fait des parepts de vraies idoles pour leurs enfants. Après^ leur mort, ce culte des parents devient une idolâtrie véritable.
Le philosophe chinois, tout en admettant certainement l'immortalité de Fâme, ne s'explique pas nettement sur la destinée de l'homme après la mort. Il enseigne dans ses livres que tous les êtres proviennent de deux principes, le principe mule [dtiong), et le principe femelle {am). Après la mort, l'âme se réunit au principe mâle qui réside dans le soleil, et l'ombre, après avoir erré plus ou moins longtemps autour des tombeaux, va rejoindre le principe femelle qui réside dans la lune. ,
Le peuple se préoccupe peu de cette métaphysique obscure ; il croit communément que l'âme du défunt s'incarne dans sa tablette, d'où elle préside aux destinées de la famille. Ces tablettes, qu'on trouve dans toutes les maisons païennes, sont de petites planchettes de trente à quarante centimètres de hauteur, soutenues sur un pied. Elle sont ordinairement d'un bois incorruptible, peintes en rouge, et portent gravé sur leur face antérieure, en beaux caractères dorés, le nom du défunt. C'est là, dans la pensée des païens, le siège de l'âme, et c'est devant ces tablettes qu'on accomplit toutes les cérémonies que la coutume prescrit à l'égard des ancêtres.
On trouve dans chaque maison annamite, même la plus pauvre, im petit autel plus ou moins élégamment décoré,
selon la fortune des propriétaires, sur lequel repose la tablette des ancêtres. D y a de plus dans chaque village un temple des ancêtres, oii Ton déposQ les anciennes tablettes. Ce sont comme les archives de chaque famille, et ces peuples y attachent la même importance que nous mettons chez nous à conserver les portraits de nos aïeux. Il est ici telle famille qui peut montrer au complet la collection de ses tablettes d'ancêtres en remontant jusqu'à vingt générations et au delà. Rien de plus respectable, on le voit, que ce sentiment filial, si on avait su le maintenir dans de justes bornes. Malheureusement l'homme va toujours au delà de la vérité, et ce culte si touchant de la famille, s'il était renfermé dans ses limites naturelles, est devenu pour ces peuples de TExtrême-Orient l'occasion de mille superstitions.
Le premier jour de Fan, au cinquième mois, aux anniversaires, et dans tous les événements importants de la vie de famille, naissances, mariages, sépultures, on offre des sacrifices aux ancêtres. Voici comment la chose se pratique :
On commence par préparer le repas des ancêtres. Il se compose .de tous les mets d'un service ordinaire ; mais presque toujours on fait usage de nep^ riz gommeux^ qu'on colore de nuances variées, et qu'on dispose de manière à frapper agréablement les yeux par l'harmonie des couleurs. Puis on orne de son mieux l'autel domestique, sur lequel on expose la tablette ou les tablettes des ancêtres, tîhacune à son rang. On allume devant des bâtonnets d'encens, qui brûlent lentement, en répandant leur parfum par toute la maison. Quand les mets ont été déposés sur l'autel, dans Tordre prescrit par les rites, on procède au sacrifice qui se fait ordinairement le matin, au lever du soleil.
Le chef de la famille, entouré de tous ses parents, se place devant l'autel ; il verse du vin dans trois petites tasses, en récitant la formule suivante : « Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de mon ancêtre N (noms et prénoms). J'invite tous mes
ancêtres à venir avec cet aïeul prendre part à la réception que je leur offre respectueusement. »
Alors lui et toute la famille font devant la tablette trois lay ou prosternations*. Le sacrificateur allume ensuite les bâtons d'encens sur l'autel, en récitant cette formule : « Aujourd'hui c'est l'aniversaire de mon aieul ; moi N. (nom et prénoms de celui qui préside), j'ai allumé ces bâtons odorants pour prier son âme retournée au principe mâle, de venir accepter mes offrandes, et de protéger ses descendants. »
Après, il répand à terre un peu de vin, et tandis qu'il fait cette libation, il dit : « Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de mon aïeul; je prie son ombre, qui est retournée au principe femelle, de venir accepter mes offrandes, et d'être favorable à ses descendants. »
Alors a lieu le festin des ancêtres. Naturellement ceux-ci, comme les dieux du vieil Homère, se contentent de humer la fumée des plats qu'on leur offre, et qui vont servir tout à l'heure à nourrir d'une manière plus substantielle la famille. Néanmoins, tout se fait avec la plus grande gravité, comme s'ils voyaient réellement l'ancêtre prendre son repas, assis sur l'autel. Le chef de famille, assisté à droite et à gauche des deux plus proches parents, multiplie ses prosternations, et sert l'ancêtre, en lui offrant tous les plats, qui défilent successivement devant la tablette, et sont emportés ensuite pour servir au festin commun. A chaque instant, il remplit les coupes de vin, verse le thé, offre à boire et à manger, le tout le plus sérieusement du monde, et sans que personne témoigne
1. Le lay est le grand salut annamite; il est dû aux parents, aux supérieurs, et généralement à tous ceux que Ton veut honorer, ou de qui on implore une faveur. Voici comment il se fait : on joint d*abordles mains devant la poitrine, puis on les élève jusqu'au front, et on les laisse retomber, en se prosternant sur les genoux, les deux mains jointes et renversées à terre, pour y appliquer le front ; on recommence jusqu'à quatre et cinq fois de suite ce salut, qui est très solennel, et que les Annamites exécutent parfaitement, bien qu'il soit compliqué, parce qu'ils y sont habitués dès l'enfance.
«vy:^:^- ;
la moindre envie de rire. Quand les aïeux sont censés repus, on enlève les plats, et chacun se prosterne trois fois pour leur dire adieu, puis l'on se met à table pour son propre compte.
J'ai tenu à décrire en détail ce rite singulier du festin des aïeux, pour bien faire connaître à mes lecteurs en quoi consiste le culte des ancêtres, dont beaucoup, sans doute, ont entendu parler, sans en avoir une idée exacte*.
C'est ici le lieu de parler de cette malheureuse ,question des rites, qui fut au dernier siècle une des graves difficultés de Tapostolat dans ce pays. Les premiers missionnaires de de l'Évangile dans la Chine et dans TAnnam, se trouvèrent fort embarrassés en présence de ces rites, moitié civils, moitié religieux des disciples de Confucius. Les honneurs extraordinaires rendus au grand philosophe chinois et aux héros, le culte des ancêtres, qui se mêle à presque tous les actes de la famille, les jetèrent dans un étonnement qu'on s'explique très bien. Pouvait-on tolérer ces usages, et dans quelles limites? Il y eut à cet égard divergence de vues entre les prédicateurs de l'Évangile. Les uns, frappés surtout du caractère superstitieux et idolâtrique de ces manifestations, furent d'avis qu'on ne pouvait les tolérer sans exposer la foi des fidèles. D'autres, plus touchés des inconvénients immenses qu'il y avait pour nos chrétiens à rompre avec tous les usages de leur patrie, se demandèrent s'il n'y aurait pas moyen de tolérer ces rites, en leur enlevant leur caractère superstitieux. Sans doute, Confucius n'était qu'un homme, mais c'était un grand homme, l'homme de la Chine ; ne pouvait-on lui conserver ses honneurs à titre d'honneurs purement civils? En retranchant du culte des ancêtres ce qui est évidemment idolâtrique, l'offrande des mets, les libations, ne pouvait-on
. 1. Il n'est pas nécessaire que je fasse ressortir tout ce qu'il y a de superstitieux et de prohibé dans cette évocation des mânes des ancêtres et dans ces libations latreutiques.
essayer de conserver des usages plus innocents? Si la tablette n'est pas le siège de l'âme, c'est un mémorial de famille, quelque chose comme ces portraits des aïeux que nous conservons chez nous avec un soin si jaloux. Dès lors, pourquoi ne pas la garder avec honneur dans la maison? Au jour des anniversaires, quel inconvénient y aurait-il à l'entourer de fleurs, à brûler devant elle des parfums, à la saluer, comme on faisait devant l'îueul encore en vie? On comprend que la question se posant ainsi, il était permis à d'excellents esprits de différer de vues, et chacun avait de bonnes raisons à faire valoir en faveur de son opinion.
H y eut donc, dès l'origine, divergence entre les missionnaires; mais il n'y eut jamais de dissentiments sérieux, et la charité fraternelle et sacerdotale fut sauvegardée, autant que le permet la faiblesse humaine. Tant que l'Église ne s'est pas prononcée sur une question, il est loisible aux théologiens d'exposer leur opinion et de chercher, sans aigreur, à faire prévaloir leur avis. Dans les points non encore définis, chacun, selon la pensée de saint Augustin, garde sa liberté, in dubiis^ libertas^ à condition de respecter également celle de ses frères, et de faire dominer au-dessus de toutes les divergences d'écoles, la charité du Christ : In omnibus caritas. C'est ce qui eut lieu alors parmi les missionnaires.
Les écrivains laïques, qui se sont occupés de ces questions, les ont en général fort mal comprises, parce qu'ils ne se mettaient pas au vrai point de vue. Les uns, jugeant la question en hommes du monde, pnt été jusqu'à dire que le décret de Benoît XIV, qui défend les rites chinois, avait fait plus de mal à l'Église que tous les édits de persécution des empereurs idolâtres, et avait arrêté pour de longs siècles la propagation de l'Evangile en ce pays. Ds ne paraissent pas même se douter que, dans les matières qui touchent à la foi, l'Eglise ne peut faire de concessions, car il s'agit d'un dépôt sacré, dont elle ne peut disposer à son gré. Si donc, comme il a été
: i^iï^tS:-
défini, les hommages rendus à Confucius et aux ancêtres sont idolâtriques, et vont coutre la foi, l'Église sacrifiera tout, plutôt que de céder. Or, comment un écrivain qui n'est pas théologien ose-il décider que ces honneurs n'ont rien de superstitieux, alors que les meilleurs théologiens ont disputé pendant plus d'un siècle à ce sujet, sans pouvoir s'entendre, et après que Rome s'est prononcé? Il est au moins étrange et bien présomptueux à des écrivains laïques, à des hommes qui ne sont pas du métier, de venir faire là-dessus la leçon à l'Église, et de vouloir lui apprendre ce qui est dans son symbole et ce qui n'y est pas.
D'autres écrivains, et à leur tête Voltaire, avec sa légèreté et âa mauvaise foi habituelles, ont dit crûment que les jésuites étaient idolâtres à la Chine ; et c'est ainsi qu'ils expliquent les merveilleux succès de ces héroïques ouvriers du Christ. D'abord, il serait juste de remarquer que, dans cette question, les jésuites étaient partagés comme les autres, les uns tenant pour-la tolérance, les autres pour l'interdiction plus ou moins absolue. Ceci établi, je dis que ceux qui, à la suite de Yoltaire, répètent cette calomnie, ignorent absolument comment les choses se sont passées, et ne semblent pas se douter des difficultés d'une question très complexe. Eh ! quoi, des idolâtres, ces héros de l'apostolat, qui avaient tout quitté pour aller au bout du monde porter l'Evangile, et qui, après s'être consumés pendant des années dans un travail obscur et ingrat, mouraient joyeusement dans les prétoires des mandarins, et confessaient au milieu des supplices cette foi qu'ils étaient venus prêcher! La vérité, c'est que, dans ces fâcheuses discussions, tout le monde, jésuites, dominicains, prêtres des missions étrangères, voulaient également le bien des âmes; on pouvait différer sur les moyens, le but était le même, et quand la parole infaillible du Pasteur suprême vint décider souverainement la question, il n'y eut parmi nous ni vainqueurs ni vaincus, car tous avaient cher-
154 LA COCHTNCHINE RELIGIEUSE
ché à faire triompher la vérité, et chacun fut heureux de la voir enfin proclamée.
Morne a parle, la cause est finie. Aprhs de longues et minutieuses enquêtes, après avoir envoyé jusqu'en Chine deux légats apostoliques, afin d'élucider la question et de s'éclairer sur les lieux mêmes, le souverain Pontife Benoît XIV, par la célèbre constitution Ex quo singulari, condamna solennellement les rite^ chinois, comme entachés de superstitions idolâtriques, et dès ce moment l'accord le pl\is complet exista à ce sujet parmi les missionnaires. A l'exemple de leurs pères spirituels, presque tous les chrétiens se soumirent, non sans déchirement, mais avec une fidélité d'autant plus admirable que le sacrifice imposé était plus grand. En effet, à partir de ce jour, un mur de séparation s'élevait entre eux et la société au milieu de laquelle ils étaient appelés à vivre. Excommuniés de la vie civile et de la famille, les chrétiens se voyaient désignés à la haine de leur concitoyens, comme des hommes sans patrie, sans politesse et sans piété filiale. C'était dur, et pourtant la foi avait poussé de si fortes racines dans leur âme, que très peu firent défection, et que la grande majorité, acceptant humblement la réprobation publique, se consolèrent en méditant ces paroles du divin Maître : « Vous n'êtes pas du monde; si vous étiez du monde, le monde vous eût aimés comme siens; mais parce que vous n'êtes pas du monde il est naturel que le monde vous haïsse et vous persécute, comme il m'a persécuté. » Et encore : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre ; je suis venu séparer l'homme de sa femme, et les enfants de leur père : mais bienheureux celui qui aura soufifert la persécution à cause de moi, car sa récompense sera grande un jour dans le ciel. »
Le culte de Confucius a fort peu de temples proprement dits en Annam. Il y a à la capitale un Temple du Ciel et de la terre, où le roi va sacrifier au premier jour de l'année,
en qualité de fils du ciel, thientu. Dans les provinces, on trouve dans les principaux mandarinats , un Temple du ciel et çà et là quelques autels où Ton fait des sacrifices. Il y a aussi dans le pays quelque temples en Thonneur des héros ; chaque village a son temple des ancêtres, qui est le plus souvent la maison commune ; mais on ne trouve presque nulle part d'édifices religieux dignes de ce nom. Sous ce rapport le confucianisme, avec son esprit rationaliste, est inférieur, je ne dis pas au christianisme, qui a couvert le monde d'édifices presque dignes du Dieu qui y réside, mais même au mahométisme et au bouddhisme, dont les mosquées et les pagodes sont, dans les pays où^ ces deux religions dominent, les édifices architecturaux qui fixent tout d'aborfi le regard du voyageur arrivant dans la contrée.
A proprement parler, ce culte philosophique n'a pas non plus de prêtres; c'est un culte purement laïque, pour parler le jargon de notre époque. Le roi, comme le premier lettré du royaume, en est le pontife suprême. Le jour du tet (premier jour de l'an annamite), il va, en grande solennité et porté sur un brancard, offrir le sacrifice aii temple du ciel et de la terre. C'est la seule fois de Tannée où il sorte de l'enceinte du palais, et tout le peuple, prosterné de chaque côté de la route, se garde bien de lever les yeux sur sa Majesté, car il y a peine de mort contre le téméraire qui oserait, même à la dérobée, regarder sqn auguste personne.
Les gouverneurs de province, et généralement tous les mandarins au chef-lieu de leur résidence, font la même cérémonie, et, de plus, ils offrent trois ou quatre fois l'an des sacrifices à Confucius et aux grands hommes de l'empire, aux époques fixées par la coutume. Quant aux ancêtres, c'est, comme on l'a vu, la maison domestique qui sert de sanctuaire, et le chef de la famille qui remplit les fonctions do prêtre. C'est lui qui est chargé de convoquer d'autorité toute
la parenté pour offrir les sacrifices aux jours marqués. Pour les anniversaires communs du village, qui se font ordinairement au jour de Tan et au cinquième mois, c'est le maire qui est chargé de convoquer tous les chefs de famille, et il a le droit de forcer tous ses administrés à y contribuer de leur présence et de leur argent. Dans les écoles/ c'est le plus ancien étudiant qui convoque ses camarades et reçoit leurs cotisations pour faire les sacrifices à Confucius et célébrer les anniversaires du maître, quand il vient à mourir.
Nos malheureux chrétiens se trouvent donc enserrés dans un, réseau de superstitions, qui les étreint de toutes parts, dans la commune, à l'école, au milieu de leurs familles^ et dont il leur est excessivement difficile de sortir, car ils ont contre eux la loi et les coutumes du pays ; et quand l'aîné de la famille ne peut se faire obéir, même à Taide du rotin, il va se plaindre au mandarin, qui presque toujours donne tort aux chrétiens.'
Il y a dans chaque héritage une part réservée pour les frais du culte des ancêtres. Cette part, qui s'intitule hiiong hoa (encens et feu), est ordinairement d'un dixième des propriétés, et constitue un majorât en faveur de l'aîné; elle est inaliénable, et il est défendu de la vencjre ou de l'acheter ; tout contrat de ce genre serait nul de droit. Comme les femmes sont réputées impropres à offrir les sacrifices, si le défunt n'a laissé que des filles, cette part est dévolue au plus proche parent dans la ligne masculine, et c'est lui qui est régardé comme le chef de la famille pour tout ce qui regarde le culte des ancêtres.
Tel est, en abrégé, le fameux culte de Confucius, qui domine parmi les classes lettrées dans plus d'un tiers de l'Asie; parlons maintement du bouddhisme.
Bouddhisme. — Le bouddhisme est certainement une des plus hautes formules religieuses qui se soient affirmées dans le monde. Une religion qui subsiste depuis près de trois mille ans, et qui a rayonné des côtes de l'Inde aux extrémités de
la Chine, et des hauts plateaux de l'Asie centrale aux plaines de Tlraouaddy, en courbant sous sa discipline plus de trois cents millions de fidèles dans Tlnde, à Ceylan, en Birmanie, à Siam, en Annam, dans le Thibet, la Chine, et le Japon, ne peut être quelque chose de banal, et mérite d'attirer l'attention du penseur et les méditations des apôtres d'une foi meilleure, qui viennent saper son empire et lui disputer les âmes. ,
La légende du Bouddha, si on a soin d'élaguer toutes les superfétations absurdes que l'imagination sans frein desi Orientaux a cru devoir y ajouter, est une des plus touchantes qu'on puisse lire. Ce jeune Çakya-Mouni, ce fils des rois qui, à l'âge de vingt-neuf aijs, au milieu du luxe et des jouissances énervantes d'une cour indienne, ayant sondé d'un regard ferme le vide et le néant de tout ce que le monde admire, la jeunesse, la santé, les richesses et les plaisirs, quitte la cour de son père, abandonné sa jeune femme en pleurs, et va demandera la solitude la seule science qui lui paraisse digne d'occuper l'esprit de l'homme, la science de l'âme, est un type de grandeur morale qui n'çi certainement rien de vulgaire ; et quand, après avoir passé six années entières dans la pratique assidue de la contemplation intérieure et la rude discipline de l'ascétisme, il reçoit enfin l'illumination suprême, et, quittant sa douce solitude d'Ourouvilva, il s'en va par le monde prêcher aux hommes la doctrine du perfectionnement moral, appelant à lui les pauvres comme les riches, les purs comme les impurs, sans aucune distinction de castes ou de nationalités, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'on a devant soi une des plus belles figures de l'histoire. Nos libres penseurs modernes, avec leur grossièreté provocante, n'ont pas craint de le comparer au Christ, et je ne sais quel docteur allemand* lui donne la préférence. Mais en rejetant bien loin ces assimilations