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sacrilèges, qui font bondir le cœur d'un prêtre, je ne crains pas de déclarer franchement que le personnage historique de Çakya-Mouni me paraît devoir prendre place au rang des hommes dont l'humanité s'honore, et, pour ma part, je n'hésite pas à le mettre au-dessus de la personne de Socrate, que Platon, avec son style enchanteur, me semble avoiir un peu surfait.
Et pourtant, avec de si hautes qualités morales et d'admirables dons naturels, ce grand homme n'a abouti, comme on va le voir, qu'à produire une œuvre de mort, non seulement pour les individus, mais encore et surtout pour les malheureuses sociétés qui ont embrassé sa doctrine. Tant il est vrai, selon la belle pensée de Platon, que l'homme, même le plus éminent, est impuissant à donner la vérité aux autres, et que le genre humain est condamné à d'irrémédiables ténèbres, s'il ne lui est donné un révélateur divin.
En quoi consiste donc au juste la doctrine de Bouddha? C'est ce qu'il est assez difficile d'exposer clairement, car l'esprit oriental répugne à la méthode philosophique et à la précision européenne; ses conceptions sont presque toujours enveloppées de nuages et comme ensevelies sous un chaos d'exagérations, sous un fatras de métaphores, d'images confuses et de fables grossières, qui en rendent l'étude aussi fastidieuse que pénible aux Occidentaux.
Essayons pourtant de pénétrer au milieu de ces obscurités. A première vue, on serait tenté de dire que le bouddhisme n'a pas de doctrine, car il laisse sciemment de côté la notion de la cause suprême et la grande question de l'origine des êtres. Aussi, avec une franchise qui serait honorable, si elle ne témoignait d'une triste impuissance, il reconnaît dans un de ces Soutras * qu'il est inutile de chercher l'origine des êtres, car il est impossible à l'homme de rien savoir là-dessus.
1. Les Soutras sont les écritures sacrées du bouddhisme. Ce sont des frag* ments plus ou moins étendus, qui racontent, sans aucun souci d'ordre chro-
Néanmoins une religion qui occupe une si large place dans le monde intellectuel n'a pu se tenir rigoureusement dans cet orgueilleux et stérile positivisme. Laisser Dieu de côté, déclarer qu'on ne peut arriver aie connaître, c'est, quoi qu'en disent nos libres penseurs modernes, la même chose que nier son existence en pratique, et, bon gré mal gré, c'est toujours là qu'on en arrive. Le bouddhisme a donc été forcé de laisser percer sa pensée intime sur les grandes questions dont l'humanité ne peut se passer, et le dernier mot de sa doctrine à ■ cet égard, c'est l'athéisme, un athéisme désolant. Il est honteux pour le genre humain d'avoir à constater qu'une religion, qui s'adresse au tiers de l'humanité, n'a pas de Dieu; mais on est bien forcé de s'incliner devant l'évidence. Nulle part, dans les Soutras bouddhiques, n'apparaît l'idée de la cause suprême ; le Bouddha ne connaît 'pas Dieu ; il arrange le monde sans lui ; il ne lui rend aucun culte. Un pareil silence, sur une notion comme celle-là, équivaut, on doit l'avouer, à une négation formelle.
C'est ce qui explique pourquoi les philologues ont vainement cherché, dans les langues de l'Extrême-Orient, le mot qui nomme Dieu. Ce mot n'existe pas, et les langues sont muettes à cet égard, parce que l'idée de la cause suprême est absente de l'intelligence de ces peuples. En Chine comme en Annam, Dieu c'est le ciel {Thien en chinois, Troien annamite),
nologique, quelque fait important de la vie de Gakya-Mouni et font connaître son enseignement. Les plus anciens, qui sont aussi les moins chargés de fables et les plus authentiques, donnent une idée assez juste du grand réformateur indien. A mesure qu'ils s'éloignent de la source, ils se chargent de fables grossières, et sont absolument dépourvus de valeur historique. La revision des Soutras bouddhiques a été faite une première fois, lors du fameux concile qui se célébra un siècle après la mort du Bouddha, et l'ensemble de ces traditions forma dès lors lac oUection désignée dans le langage mystique des bouddhistes sous le nom de la Triple corbeille y parce que les ouvrages qui la composent, se divisent en trois classes ; les prédications du Bouddha, sa discipline et sa métaphysique. Comme on le voit par ce court exposé, les Soutras .sont comme les évangiles du bouddhisme, et forment ce qu'on peut appeler la littérature canonique*
et quand le christianisme a été apporté en ce pays, il a fallu chercher une périphrase pour désigner FÊtre infini. Pour nos chrétiens, Dieu c'est le Seigneur du ciel, Duc Chxm troi, et lors de la question des rites, Rome a formellement défendu de désigner Dieu par le simple caractère thien ou troi, comme font les païens.
Et pourtant, il est si impossible à Thommc de se passer complètement de l'idée de Dieu, que, malgré le silence des religions, ces peuples infortunés ont gardé un vague sentiment d'un Être supérieur qui préside à leurs destinées, et, sous» ce rapport, ils valent mieux que leurs doctrines. On entend répéter partout, en Chine comme en Annam, qu'il faut obéir aux décrets du ciel, que la peine et la récompense viennent du ciel ; dans le malheur, l'Annamite en appelle tout de suite à cet Être invisible: 0 ciel, s'écrie-t-il, troi oiJ ou d'une manière encore plus significative: 6 Père, cha oe.' Témoignage d'une âme naturellement chrétienne, dirait Tertullien, expression d'un sentiment inné, dont l'homme i;ie parviendra jamais à se débarrasser, la croyance à un Être supérieur, créateur, rémunérateur et vengeur.
Incapable de s'élever à la connaissance de Dieu, le bouddhisme s'eat montré aussi impuissant à nous donner une idée juste de l'homme. Et d'abord, il n*a pas même soupçonné l'existence de l'âme; il est matérialiste, comme il est athée, presque sans y penser, et par la pente naturelle d'un esprit terre-à-terre, qui ne sait pas s'élever au-dessus des réalités visibles, et qui se confine volontairement dans les phénomènes extérieurs. Ce n'est pas qu'il ignore l'existence de l'esprit; au contraire, il a analysé avec une subtilité extraordinaire toutes les opérations de l'intelligence humaine, et sa Mystique , parla pratique des procédés les plus raffinés de la contemplation intérieure, s'est élevée jusqu'à la connaissance de l'extase ; mais, par une aberration vraiment singulière, il confond l'intelligence avec la matière, et pour lui, tous les phénomènes intel-
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lectuels procèdent d'un sixième sens, le cœur, qui ne diffère en rien des cinq autres, et dont les opérations sont purement matérielles, comme celles de la vue ou de Fouïe.
Ignorant la distinction fondamentale entre l'âme et le corps, le bouddhisme méconnaît profondément la nature humaine, et nie la personnalité. Il confond Tétre humain, non seulement avec les animaux, comme font nos darwinistes modernes, mais même avec les êtres les plus infimes. Pour lui il n'y a pas de distinction formelle entre les êtres. Avant d'arriver à la condition humaine, l'être a passé par des milliers de transformations et d'existences antérieures, et il continuera à parcourir ce cycle douloureux, jusqu'à ce que, dégagé de toutes les imperfections de l'être existant, il arrive à se plonger dans le Nirvana, c'est-à-dire, comme je le prouverai tout à l'heure, dans le néant. Et non seulement l'être doit parcourir successivement toutes les conditions de Texistence dans ce monde terrestre, mais il est encore exposé à parcourir toutes les étapes du monde céleste et du monde infernal, car le bouddhisme a son ciel et son enfer; comme toutes les religions ; mais ni les jouissances des bienheureux, ni les supplices atroces infligés aux méchants ne constituent un état définitif. Après avoir reçu la récompense ou le châtiment de ses mérites et de ses démérites, on rentre dans le cercle sans fin des existences. Personne n'échappe à cette loi universelle de la transmigration amenée par les mérites ou les démérites antérieurs, qui est le principe fondamental, ou pour parler plus exactement, le seul principe de la métaphysique des bouddhistes. Le Bouddha y a été soumis comme les autres ; comme tous les hommes, il a passé par des milliers d'états et a vécu des millions d'existences : Il a été homme, dans toutes les situations de la vie^ il a revêtu toutes les formes de l'animalité ; il a été arbre, fleur, pierre, métal; il a vécu dans le séjour des bienheureux, il a subi, pour ses fautes, tous les supplices de l'enfer, et c'est après avoir parcouru successivement tous
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les échelons de l'être, depuis les plus élevés jusqu'aux plus vils, qu'il arrive enfin à se reposer dans le mystérieux Nirvana.
A travers ces prodigieuses aberrations, qui montrent bien la misère de l'esprit humain, abandonné à lui-même, on commence à voir se dégager la doctrine du bouddhisme, et il faut bien avouer qu'elle se présente à nous sous une face assez hideuse. Voici cette' théorie, telle au moins que je crois la comprendre :
11 n'y a pas de Dieu, pas d'âme, pas de distinction formelle entre les êtres, qui peuplent le monde céleste, le monde terrestre et le monde infernal ; tous les êtres existent de toute éternité, et à partir de leur première existence, ils subissent la loi des mérites et des démérites acquis, et parcourent ainsi le cycle douloureux d'innombrables existences ; toute vie est à la fois une épreuve et un châtiment, et il n'y a pas d'autre salut à espérer que d'échapper à la loi de la transmigration et aux misères de ce monde, en se plongeant dans le Nirvana^ c'est-à-dire dans l'anéantissement complet. Ainsi donc, quelque horrible que soit cette pensée, le néant, voilà la fin dernière, l'espérance suprême de tout bouddhiste convaincu et fervent.
Mais cette hideuse conclusion, est-ce bien vraiment le dernier mot d'une religion qui règne sur un tiers de l'humanité? C'est ce qu'il importe de bien établir ici. Tout le monte sait le rôle important que joue le Nirvana dans la doctrine bouddhiste ; c'est le but suprême où tendent tous les efforts religieux du fidèle, c'est la délivrance à laquelle il aspire, c'est la récompense qu'il ambitionne pour ses vertus ; en un mot, c'est pour lui ce qu'est pour le chrétien le salut éternel. Se peut-il que, par une épouvantable dérision des aspirations du genre humain vers l'immortalité, la fin dernière du pieux bouddhiste soit le néant ? Je ne mourrai pas tout entier, s'écrie l'humanité avec le poète : Non omnîs moriar I Par quelle étrange aberration d'esprit, seul le disciple du Boudha appelle-t-il la mort, et la
mort entière^ la mort qui ne laisse rien subsister, et qui anéantit tous les éléments de l'être? On voudrait pouvoir douter d'une pareille perversion des instincts les plus profonds de l'homme ; mais, hélas, le doute n'est plus possible, dans Tétat actuel des études bouddhiques. Tous ceux qui se sont occupés de la question, depuis Eugène Boumouf, jusqu'à Barthélémy Saint- Hilaire, les savants anglais, allemands et russes, Turnour, Schmidt, Spence Hardy, Wassilieff, Monseigneur Bigandet, vicaire apostolique de la Birmanie méridionale, qui a résidé cinquante ans dans un des centres religieux du bouddhisme, tous, les philosophes comme les linguistes, Févêque aussi bien que les libres penseurs, affirment que le Nirvana c'est l'anéantissement de l'être, et son entrée définitive dans le néant absolu.
C'est, du reste, ce qu'indique l'étymologie même du mot Nirvana. En effet, il se compose, en sanscrit, de la négation Nir, et du radical va (souffle), comme qui dirait, l'absence du souffle, Textinction complète de l'être. C'est l'image d'une lampe qui s'éteint, et qu'on ne peut plus rallumer. Quand le Bouddha vient d'expirer, ses disciples expriment parfaitement cette idée en récitant ces deux vers indiens :
Comme une lampe qui s'éteint, ainsi • Son intelligence a été affranchie.
C'est pourquoi dans beaucoup de Soutras boudhiques, le mot Nirvana est accompagné d'une des épithètes suivantes ; où il ne reste plus rien de l' agrégation y où il ne reste plus rien de l'existence, où il ne reste plus rien de VEtre, Les brahmes indiens, ces ennemis acharnés du bouddhisme, flétrissent leurs adversaires de l'épithète de Nastikas (homme du néant), comme qui dirait Nihilistes, et, loin de rejeter ce titre affreux, les bonzes bouddhistes s'en font honneur.
On ne peut donc malheureusement en douter, comme on voudrait le faire pour l'honneur de l'esprit humain, un des
plus grands établissements religieux qui se soient produits dans le monde nie Dieu, Tâme^ la personnalité humaine, et pour échapper aux misères de la vie, ne voit d'autre remède à proposer à Thomme que de se réfugier dans le néant. C'est hideux, mais c'est vrai.
Par quels moyens peut-on arrriver à s'anéantir dans le Nirvana? Ici commence la partie morale du bouddhisme; voyons si elle est plus recommandable que la partie dogmatique. '
Toute la morale boudhdique repose sur la pratique de ce que Çakya-Mounî appelle les quatres vérités sublimes. Ces quatre vérités sont les suivantes :
1** L'existence de la douleur ; ■ 2<» Les causes de la douleur ; 3°Les moyens d'échapperàladouleur,cW-à-direle Nirvana; 4° Les moyens d'obtenir le Nirvana.
Disons un mot de chacun, de ces points fondamentaux de la morale du Bouddha.
La douleur, considérée comme la loi universelle de toute existence, paraît être le phénomène qui a frappé tout d'abord et très vivement le grand réformateur. Avec une élévation de cœur et d'esprit qui l'honore, il a compris le vide et le néant de tout ce qui enchante le commun des hommes. Comme l'Ecclésiaste, le fils des rois de Kapilavaston a pu goûter de bonne heure à la coupe des grandeurs humaines, et il a senti l'amertume cachée au fond de ce calice, dont s'enivrent les âmes vulgaires. Volontiers il répéterait lui aussi, la grande lamentation biblique : « Vanité des vanités, oui, tout n'est que vanité ! J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et j'ai reconnu que tout est vanité et affliction d'esprit, car les jours de l'homme sont remplis de douleurs et de travaux, et il [ne trouve pas même pendant la nuit le repos de l'esprit, et cela encore est vanité ! » Écoutez maintenant, à côté de la parole inspirée, les plaintes douloureuse3 de l'ascète indien; vous allez retrouver le même accent : « Ah ! malheur à la jeunesse
que la vieillesse doit détruire ! ah ! malheur' à la. santé que troublent tant de maladies ! Ah ! malheur à la vie, qui dure si peu de jours pour l'homme ! S'il n'y avait ni vieillesse, ni maladie, ni mort ! Si la vieillesse, la maladie et la mort pouvaient être enchaînées pour toujours! »... Il y a entre les deux philosophes, également attristés du spectacle des misères humaines, une différence profonde, et que je dois signaler. Le fils de David constate avec amertume la vanité de toutes les choses terrestres; mais 11 ne s'en tient pas là; il ne s'arrête pas lâchement sur cette vue désolée que son regard a jetée sur le monde ; il part du spectacle de la vanité des choses pour s'élever jusqu'à Dieu, qui seul est capable de satisfaire le cœur de l'homme, et il conclut tout son livre par ces fortes paroles : « Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme. »
L'ascète indien, qui ne connaît pas Dieu, reste sur ce spectacle décourageant des misères d'ici-bas, et il semble trouver un âpre plaisir à y laisser ses disciples. Il semble se complaire dans ce regard désenchanté quil jette sur l'univers. De là ce caractère de profonde et irrémédiable tristesse, qui est le trait saillant de la physionomie des peuples bouddhistes ; la vie y prend un aspect désolé et sombre; on s'y croirait dans un tombeau fermé, où le ciel est invisible; on dirait que la douleur est tout pour l'homme et que son cœur n'a jamais^ connu la joie; c'est oublier que Dieu a semé sur la route de chacun bien des joies innocentes et vraies, ne fût-ce que le témoignage que se rend à elle-même une bonne conscience. La conception bouddhiste de la douleur est donc fausse, parce qu'elle est trop générale, désolée parce qu'elle ne connaît pas le Dieu consolateur des affligés, énervante pour les individus et les peuples qui l'acceptent, parce qu'elle étouffe en eux le germe des réactions généreuses. De là le caractère mou et apathique de toutes les races asservies au bouddhisme. Ce sont des proies toutes prêtes pour toutes les tyrannies ; sous
Toppression das radjas de Flnde, comme sous le rotin du mandarin chinois, ces sociétés dégénérées ne savent que s'aplatir bassement ; elles ont perdu le sens de la dignité et de la virilité humaines, avec le courage de tenir tête à la souffrance, et de réagir contre elle.
Après avoir constaté la loi universelle de la douleur, le Bouddha en recherche les causes et il lui en assigne trois : les passions, les désirs et le péché. Les passions sont elles-mêmes au nombre de trois, la concupiscence, la colère et Tignorance; la concupiscence engendre les désirs inutiles, la colère produit la faute, l'ignorance nous induit en erreur, en nous faisant croire à la réalité des choses de ce monde, alors que tout n'est qu'illusion, apparences vaines, phénomènes transitoires qui changent à chaque instant. Toutes les souffrances de l'être viennent de là. Pour s^affranchir de la douleur, il n'y a qu'à se détacher de ses passions, à éteindre en soi tous les désirs, en s'établissant dans un quiétisme absolu, et à s'abstenir du péché, qui, en nous procurant de nouveaux démérites, nous replongerait dans le cycle sans fin de nouvelles existences.
Certes, cette analyse minutieuse des causes de la douleur ne manque pas de grandeur. Je ne crois pas qu'en Occident, aucun moraliste païen avant J.-C. ait jamais pénétré si avant dans le sombre mystère de la souffrance et de l'expiation. Et pourtant cette analyse des causes de la douleur est fausse, parce qu'elle est incomplète. Oui, je le reconnais, nos passions, nos désirs et nos fautes sont les principaux artisans de nos maux; mais il n'y a pas que cela. Le Bouddha ne semble pas même soupçonner que si la douleur est souvent un châtiment, elle est quelquefois une épreuve, et, comme le dit Bossuet, le don le plus magnifique que la Providence puisse faire à une créature raisonnable, en lui fournissant l'occasion de donner la mesure de sa force, de se dévouer pour les autres, et de nous offrir le spectacle admirable « de ce quelque
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chose d'achevé et de touchant que donne le malheur à. une âme d'élite. »
De là une divergence profonde dans la manière de traiter celui qui souffre. Aux yeux du philosophe bouddhiste, le malheureux est toujours un coupable, qui subit sa peine; pour le chrétien, celui qui souffre est toujours un frère, et quelquefois c'est un juste, qui, à l'exemple de la grande victime du Calvaire, s'immole au profit des autres et porte au front Tauréole douloureuse du martyre. D'un côté, vous aurez la compassion, le respect du malheureux, les délicatesses de la charité chrétienne; de l'autre, dans la société bouddhiste, vous trouverez la sécheresse du cœur, l'indifférence aux besoins des pauvres, la satisfaction égoïste de l'homme heureux, qui se débarrasse du sentiment naturel de la compassion, en calomniant les malheureux, comme s^ils étaient toujours les artisans de leurs souffrances. On comprend dès lors qu'il y ait un abîme entre ces deux sociétés.
La troisième des vérités sublimes, c'est le moyen de s'affranchir de la douleur, et ce moyen n'est autre que l'anéantissement complet de toutes les facultés de l'Être dans le Nirvana. J'ai dit plus haut toute l'horreur que m'inspire cette doctrine vraiment monstrueuse, qui n'offre aux malheureux d'autre refuge que le retour au néant. Le moyen est radical, j'en conviens, car celui qui est anéanti ne souffre plus ; mais Çakyamouni, sciemment ou non, va contre les instincts les plus intimes de l'Être; son fameux Nirvana, s'il était jamais permis à l'homme d'y atteindre, ce qui est faux heureusement, serait un suicide complet, mille fois plus affreux que le repos qu'un malheureux cherche dans la mort, car la mort n'est, après tout, qu'une modification de l'Être, et on comprend, à la rigueur, que celui qui se trouve mal dans ce monde, essaye de changer, dans l'espoir insensé de se trouver mieux ailleurs. Mais l'anéantissement, c'est le non-être^ et le non-être répugne tellement à l'Être qu'il n'est nullement prouvé pour les théo-
logiens que les infortunés qui ont manqué le but de la vie, et sont plongés dans les supplices éternels de Tenfer, désirent ranéantissemeni et le^ préfèrent h leur situation, si affreuse qu'elle soit. Pour moi, j'incline à croire que Dieu manifeste encore sa miséricorde sur les pécheurs réprouvés en ne les anéantissant pas. Que penser maintenant du moraliste qui fait appel au néant comme à l'espoir suprême de Thumanité, et qui cherche lâchement à, s'y réfugier pour échapper aux épreuves ordinaires de la vie?
Cette perversion des instincts les plus sacrés de l'humanité explique le courage passif, l'insensibilité presque animale que rOriental éprouve en présence de la mort. Familiarisé par la religion avec l'idée du néant, trouvant tout mal dans un monde dont il exagère à plaisir les souffrances, il est naturel qu'il en sorte sans peine, et qu'il ne ressente pas devant la mort ce trouble profond, cette horreur inquiète que nous éprouvons tous, et qui est l'honneur de la nature humaine, car elle la distingue nettement de la bestialité. L'animal lui aussi meurt sans peine et sans regret, parce que pour lui tout est dans la vie présente, et qu^en mourant il accomplit sa destinée ; mais il n'en est pas ainsi de l'homme. Il sait qu'itest fait pour vivre toujours, et il a une horreur instinctive de la mort, parce qu'elle est pour lui une image parfaite du néant.
La quatrième des vérités sublimes, c'est la méthode à suivre pour arriver au Nirvana. Il est bien entendu que cette méthode ne peut aboutir, car Dieu no permet pas à sa créature de renoncer à son Être, et de se replonger dans le néant, d'où il l'a tirée ; il n'est pas toutefois sans intérêt de voir comment les boudhistes essayent d'arriver à ce but aussi monstrueux qu'impossible à atteindre. Suivant la doctrine bouddhiste, la méthode pour amver à la perfection du néant se divise en huit parties. Les voici dans leur ordre canonique :
1** L'intelligence droite, en d'autres termes, la foi orthodoxe au Bouddha et à ses enseignements ;
2® Le jugement droit, pour apprécier toutes choses à leur juste valeur ; ^
3** Le langage droit, c'est-à-dire la fuite dil mensonge ;
4** La fin droite, que diq^cun doit se proposer dans toutes ses actions ;
5"* La profession droite, c'est-à-dire la profession religieuse ;
6° L'observation droite de tous les préceptes de loi;
7** La mémoire droite, qui purifie le souvenir du passé, et nous porte à nous rep^entir de nos fautes ;
8** La méditation droite qui, parles différents degrés de la mystique la plus raffinée, amène l'homme pas à pas à se détacher de ses passions, de son ignorance, de ses jvices et de toutes les imperfections de FLtre, jusqu'à ce qu'établi dans un quiétisme absolu, n'ayant plus de désirs,' ayant reconnu que tout ici-bas n'est qu'illusion et vaine apparence, il se détache même de la foi à sa prx)pre |)ers6nnalité, pour entrer ainsi dans l'anéantissement absolu, le Nirvana.
Comme on le voit, il y a là un programme complet de théologie morale et de théologie mystique. Il m'est impossible, on le comprend, de m'étendre davantage sur une théorie qui a fourni aux nombreuses écoles du bouddhisme l'occasion d'écrire des milliers de volumes, que du reste personne ne lit plus, et dont les bonzes semblent à peine soupçonner l'existence.
Pour achever rapidement ce qui me reste à dire de la morale du bouddhisme, je me contenterai de rappeler qu'il a des préceptes qui obligent tout le monde^ et des conseils qui ne s'adressent qu'aux dévots. Les préceptes sont au nombre de cinq :
1® Ne pas tuer quelque être vivant que ce soit;
2^ Ne pas voler ;
3° Ne pas commettre Tadultère ;
4° Ne pas mentir; . 5** Ne pas boire de boissons enivrantes.
Les conseils sont au nombre de cinq aussi, et forment avec les préceptes le décalogiie bouddhique :
1° Ne point manger passé midi ;
2° S'abstenir des spectacles et (Jes comédies ;
3** ^'abstenir de porter des essences ou de respirer avec sensualité le parfum des fleurs ;
4® S'abstenir d'avoir un grand lit, et d'avoir un matelas ou un oreiller moelleux.
5<» S abstenir de toucher de l'or ou dé l'argent.
Comme on le voit, ces conseils sont peu pratiques dans la vie de chaque jour, aussi très peu de bouddhistes s'y astreignent. Les plus fervents les pratiquent plus ou moins fidèlement pendant deux ou trois semaines chaque année, à cette époque de renouvellement intérieur qui correspond à notre carême.
Les conseils qui forment le code de la vie religieuse sont plus nombreux; mais on peut les ramènera dix observances. Le religieux est tenu, cela vasaps dire, à l'observation rigoureuse des cinq préceptes et des cinq conseils du décalogue. Après cela, il doit :
1<» Né se vêtir que de haillons ramassés dans les cimetières, ou sur les tas d'ordures dans les routes ;
2« Ne posséder jamais plus de trois de ces misérables vêtements, qu'il a dû coudre lui-même et teindre en jaune ;
3° Se raser la tête, les sourcils, et généralement tous les poils du corps, qui sont autant de superfluités;
4° S'abstenir de regarder les femmes. Le religieux doit toujours porter à la main un éventail en feuilles de palmier, pour se voiler la figure, quand il rencontre une femme sur sa route. C'est de là que leur est venu en Birmanie le surnom de Talapoins;
5** Ne vivre que d'aumônes, qu'on va chaque matin quêter en silence de maison en maison. Il est absolument interdit de rien demander. Le religieux doit mettre le produit de sa
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quête dans sdipatta, vase en bois qu'il possède à cet usage ;
6** Ne faire qu'un seul repas par jour avant midi. Il est absolument défendu de rien prendre de solide depuis midi jusqu'au soir, cependant les rafraîchissements sont permis ;
7« Yivre en plein air dans les forêts. Pendant la saison des pluies, il est accordé aux religieux de se retirer à Tabri dans le& Viharas, ou couvents communs ;
8° S'asseoir le dos appuyé au tronc de l'arbre qu'on a choisi, et ne pas en changer capricieusement. Il est défendu au religieux de s^étendre pour dormir, et de changer sa natte de place après qu'il l'a posée dans un endroit ;
9** Aller au moins une fois chaque mois passer la nuit dans les cimetières, pour y méditer sur la vanité des choses humaines ;
10** Renoncer à sa volonté propre, et obéir exactement à tous les points de la règle, ainsi qu'aux ordres des supérieurs.
Ce code vraiment effrayant de la perfection religieuse, qui laisse bien loin derrière lui les austérités de nos Trappistes, a pu être observé quelque temps, dans la première ferveur des institutions ; je suis assez porté à croire qu'il rend fidèlement la physionomie de la vie que le Bouddha a menée à partir du jour où il quitta la maison paternelle ; chacun des points de cette règle si sévère nous est ;en effet présenté par les premiers biographes de Çakya-mouni, comme ayant été pratiqué par lui dans toute sa rigueur; mais il est évident qu'une pareille législation manque absolument de discrétion, et ne peut subsister longtemps. Pour avoir trop voulu demander à la nature humaine, on arrive à la briser, et on n'a plus que des hypocrites. Tel est, suivant moi, l'état présent des monastères bouddhistes. Il y a peu de couvents de bonzes en Cochinchine, et ces religieux sont fort peu considérés du peuple, qui les accuse hautement de ne pas observer les points essentiels de leur règle, ce que je crois très exact.
Au demeurant, le moyen le plus simple de juger de la mo-
raie bouddhiste, c'est de voir ce qu'elle a fait de l'individu et de la société. Le divin Maître nous apprend que c'est aux fruits qu'on reconnaît l'arbre, et sous ce rapport le christianisme a fourni largement ses preuves : il a fait cette civilisation européenne dont, malgré ses défaillances, nous avons le droit d'être fiers, puisqu'elle nous a mis sans conteste à la tête des autres peuples; il a introduit dans le monde le principe de la liberté des âmes, et a vivifié le sentiment de l'honneur, en nous révélant^ le premier la grandeur de l'homme; il a relevé la femme de son état d'abjection, il en a fait la compagne de l'homme et non son esclave, l'a fait asseoir en reine au foyer domestique, et a constitué la famille chrétienne; il a adouci, puis détruit l'esclavage, pris sous sa protection les faibles, les opprimés, les pauvres, les enfants, tous ceux que le monde antique fdulait aux pieds; il a sauvé les lettres, protégé les arts, civilisé la barbarie, policé les mœurs, assoupli la rude fierté de nos pères, proclamé le droit des gens», constitué la monarchie chrétienne où l'autorité n'est pas tyrannique, ni l'obéissance servile, parce que princes et sujets savent qu'ils relèvent du même Dieu ; il a couvert le monde des œuvres de son active et féconde charité; auprès de chacune des misères humaines, il a placé une institution de secours, pour le soulagement de ceux qui souffrent; attaqué avec un acharnement digne de Tenfer, il a découragé les persécuteurs et lassé la haine par Théroïque fidélité de ses enfants et le sang de ses martyrs; dans tous les rangs de la société, depuis le trône jusqu'à l'échoppe, il a développé dans les âmes des vertus surhumaines, et montré au monde étonné des types de grandeur morale qu'il n'avait pas encore vus: en un mot, c'est presqu'un lieu commun déparier de ses bienfaits, et l'on peut hardiment lui appliquer la parole du Maître: le bon arbre se connaît à ses fruits. Voyons maintenant ce qu'a fait le bouddhisme, et comparons.
Le bouddhisme a eu la part belle dans le monde : s'adres-
sant à des populations d'humeur douce et paisible^ il n'a jamais été persécuté, sauf dans Tlnde, où pourtant il a régné en maître pendant douze ou treize siècles/Actuellement encore, il domine à Ceylan, en Birmanie, à Siam, au Cambodge, au Thibet, où il s'est constitué en une théocratie ^puissante ; envahissant la Chine, un siècle ou deux avant Tère chrétienne, il a rayonné de là sur tous lesjroyaumes voisins qui reçoivent rinfluence de la civilisation chinoise, le Japon, la Mongolie, la Corée et FAnnam. Nullement exclusif en fait de doctrines, il a accepté les milliers de dieux du panthéisme indien, les génies protecteurs de la Birmanie, le culte des ancêtres de la Chine, les Kamis du ,Fapon ; s'adaptant avec une rare flexibilité aux mœurs, aux superstitions locales, sans s'inquiéter si elles s^accordent ou non avec ses propres formules, il s'est contenté de se superposer aux institutions religieuses de ces différents peuples et de les encadrer dans un vaste système d'éclectisme, où chacun, pourvu qu'il accepte le nom de bouddhiste, est à peu près libre de croire ce qu'il veut.
Ceci nous explique en grande partie le développement considérable du bouddhisme, et répond à une objection que j'ai entendu faire au sujet de ses trois cents millions de sectateurs, chiffre imposant, qui semble balancer celui du christianisme. Une religion qui n'a pas de préjugés dogmatiques, et qui s'accommode de tous les cultes qu'elle rencontre sur sa route, n'a pas de peine à multiplier le nombre de ses fidèles, si toutefois on peut donner ce nom à des hommes que ne relie aucune communauté de doctrines.
Mais c'est surtout son influence morale que je veux considérer ici, et, sous ce rapport, son infériorité éclate aux yeux de tous. Si le christianisme a fait l'Europe occidentale, le bouddhisme a eu une influence immense sur le développement de la civilisation orientale. Tant que celle-ci a réussi à fermer sa porte à l'Europe, le mystère dont elle s'enveloppait a pu faire illusion. Aujourd'hui l'Inde et la Chine sont connues, et
nous avons pesé ces institutions sociales dont la bizarrerie nous étonne, et qui nous paraissent à bon droit si fort audessous des nôtres. Immobilisant ces races intelligentes dans un stérile et hautain isolement, le bouddhisme a fermé la route à tout progrès politique, intellectuel, scientifique, artistique et social. Les populations qu'il domine sont ce qu'elles étaient il y a deux mille ans; elles n'ont pas fait un pas en avant, elles ont plutôt perdu, car les institutions sociales se sont corrompues peu à peu, et une civilisation, qui convenait à des peuples encore jeunes, ne répond plus aux besoins de ces vieilles sociétés.
On dit qu'il a adouci les mœurs; j'y cotisens, pourvu qu'on m'accorde qu'il a singulièrement amolli les âmes, par la comtemplation exagérée des maux de l'Humanité ; c'est ainsi qu'il les a rendues souples à l'arbitraire et lâches devant l'oppression. Dans la famille, il a rélégué la femme à un rang inférieur, et, grandissant outre mesure l'autorité des parents, a fait de l'enfant un esclave, et du père de famille un tyran domestique. Plus heureux que le christianisme, il n'a pas trouvé sur sa route l'esclavage, mais il n'a pas connu le sentiment de la paternité humaine ; c'est pourquoi il a sanctionné l'oppression du faible par le fort, et n'a jamais fait obstacle aux caprices des potentats. Qu'a-t-il fait pour le pauvre, cette portion si considérable de l'humanité? Où sont ses hôpitaux, ses orphelinats, ses frères de saint Jean-de-Dieu, ses sœurs de charité, ses confrères de saint Vincent-de-Paul? A une époque de son histoire, il a compté des milliers de monastères, et des millions de religieux des deux sexes, qu'on vous représente tout occupés à accomplir les préceptes de la loi. Quelles œuvres ont-ils laissées dans le monde après eux? Quels fruits le genre humain a-t-il retiré de leurs vertus, si vraiment vertus il y a? Le bouddhisme a pu faire des héros à la manière de Çakya-mouni ; il a produit en très grand des hommes qui, pleins du désir égoïste d'échapper aux misères humaines
en se réfugiant dans le néant, se sont imposé de rudes privations, dans Tespoir insensé d'anéantir en eux tous les éléments de rÊtre ; mais il s'est toujours montré impuissant à nous donner un de ces héros de l'humanité, qui passent dans le monde en laissant derrière eux la trace lumineuse de leurs bienfaits, et dont les vertus surhumaines appellent la vénération et la reconnaissance des peuples; il a pu faire des ascètes, il n'a jamais pu nous montrer ce type gloriçux dont l'Église du Christ nous offre des milliers d'exemplaires, un saint.
Ce n'est pas, j'ai hâle de le constater pour l'honneur deThumanité,que le bouddhisme n'ait pas produit d'hommes vertueux. Par ce noble mépris qu'il fait des choses humaines, par cette préoccupation qu'il affiche de détacher les âmes de ce qui passe, il appelle ses disciples dans la voie de la vertu, du renoncement et de la contemplation. Peu entrent dans cette voie étroite, je l'avoue, surtout parmi les bouddhistes de la Chine et de l'Annam, dont l'esprit pratique et calculateur s'accommode mal de ses abstractions métaphysiques, et qui préfèrent les jouissances de la vie présente et le son des piastres aux joies problématiques du Nirvana.
Cependant, quelque médiocre que soit le résultat, ce généreux appel aux sentiments les plus élevés du cœur humain n'en est pas moins digne de respect, et si le but final auquel le bouddhisme appelle ses disciples, je veux dire le néant, est abominable, les moyens qu'il leur propose pour y arriver, l'affranchissement des passions, l'exemption des désirs, la fuite du péché, ont dû exercer une heureuse influence sur les âmes, et les amener à pratiquer bien des vertus.
Le bouddhisme n'est donc pas dépourvu de vertus ; mais il n'a que des vertus humaines, et cela se comprend, puisqu'il ne connaît pas Dieu. C'est là il faut bien l'avouer, son côté faible. La religion, comme le mot l'indique, est le lien mystérieux qui relie le ciel à la terre et l'homme à Dieu. Que dire
d'un système religieux qui, supprimant Tun des deux termes du rapport, et le plus haut, laisse l'homme en face de luimême, sans aucun secours qui puisse l'élever au-dessus de sa faiblesse? Aussi le bouddhisme, à proprement parler, n'a pas de culte ni de sacerdoce. Les quelques linéaments plus ou moins informes qu'il en offre, surtout en Chine et au Thibet, la hiérarchie, la psalmodie quotidienne, l'usage des vêtements sacrés, la pratique de la confession, du chapelet, sont des emprunts évidemment faits au christianisme, et dont le bouddhisme primitif n'offre pas de traces. Dans les pays où il est resté lui-même, en Birmanie, à Siam, à Ceylan, les bonzes ne sont pas des prêtres, ils ne servent pas d'intermédiaire entre l'homme et Dieu, ils n'offrent pas de sacrifices; mais ils se contentent de faire de temps en temps la lecture publique des livres sacrés, et le peuple qui se rend dans les pagodes aux principaux anniversaires du Bouddha, satisfait sa dévotion en offrant des fleurs à ses images. Encore il ne faudrait pas juger de ces hommes pieux avec nos idées chrétiennes. Dans le système bouddhiste, Çakya-mouni est entré depuis longtemps dans ie Nirvana : rien ne subsiste plus de lui, il ne peut se mettre en rapport avec les fidèles et protéger ceux qui l'invoquent, puisqu'il est anéanti. Si donc le peuple, sans se rendre bien compte de ce qu'il fait, rend des hommages pieux au Bouddha, c'est une inconséquence doctrinale, et l'expression d'un sentiment inné au cœur de l'homme, qui ne peut se passer de culte et d'adoration.
J'ai offert aux lecteurs cette analyse un peu étendue des dogmes et de la morale du bouddhisme, parce que ce système religieux, profondément inconnu hier, commence à frapper l'attention publique en Europe, et qu'à côté des écrivains laïques, trop souvent égarés par les préjugés de la libre pensée, il est bon que les missionnaires de l'Évangile, qui vivent sur les lieux, et qui sont chaque jour aux prises avec ces erreurs, fassent entendre leur appréciation à ce sujet.
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Quant à Tinfluence religieuse du bouddhisme en Annam, je dois dire qu'elle me paraît réduite à fort peu de choses. Personne ici, parmi les païens, ne se préoccupe de cette métaphysique obscure, et ne se soucie d'arriver au Nirvana qui, d'ailleurs, est une contradiction flagrante avec le culte national des ancêtres, lequel suppose l'existence après la mort. On rencontre çà et là, dans le pays, quelques bonzes qui desT servent une pagode à moitié ruinée, où les gens vont bien rarement faire leurs dévotions. Je ne vois pas que personne se préoccupe du précepte qui défend de tuer les êtres vivants, et j'ai entendu dire que les bonzes sont les premiers à manger du gibier, quand l'occasion s'en présente. L'école bouddhiste, qui exerce une si grande influence en Birmanie, à Siam, et même tout près de nous, au Cambodge, puisque tous les garçons doivent y passer, et s'y remplir la tête d'un fatras de superstitions ridièules, n'est pas même connue en Cochinchine. Évidemment, comme formule religieuse, le bouddhisme annamite est en pleine décadence, et n^exerce plus d'influence sérieuse. La religion de Confucius pour les savants, le culte des ancêtres pour le peuple, sont bien plus en honneur, et constituent, à proprement parler, la seule religion de TAnnamite, avec le culte des génies protecteurs et les superstitions des sorciers, dont il me reste à traiter, pour achever ce'^qui concerne les religions du pays. ^^
Culte des génies. — Le culte des génies est en honneur dans tout l' Annam, et varie avec les localités, chaque village ayant d'ordinaire son esprit protecteur, qui lui est aséigné par un diplôme délivré par le roi. La superstition la plus gros-* sière préside au choix de ces divinités d'ordre inférieur, dont* les unes sont bienfaisantes, et les autres, en plus gfand' nombre, sont adorées pour désarmer leur méchanceté; Le dragon, animal fantastique, moitié serpent, moitié homme, qui joue un si grand rôle dans les théogonies de tous les peuples, sans doute en souvenir du serpent génésiaque qui sé-
duisit nos premiers parents, est au premier rang de ces génies protecteurs; dans d'autres villages, Tesprit vénéré est le chien^ le buffle, le bœuf, le porc, un poisson ; ailleurs c'est Tesprît de quelque grand personnage, par exemple, d'un ancien roi d'Annam, d'un guerrier fameux, de l'inventeur d'un art, d'une courtisane. Le Père Legrand raconte qu'au Tong-king il y a une commune qui adore l'esprit protecteur d'un ancien voleur jadis célèbre par ses tours, comme qui dirait le Cartouche de l'endroit, et tous les ans, au jour de sa fête, les gens doivent, sous peine d'amende, aller voler quelque chose pour honorer cette bizarre divinité; ailleurs encore, l'esprit vénéré est un arbre, une pierre, un mât de navire jeté par la tempête sur les côtes. Tout ce qui paraît étrange, tout ce qui frappe l'imagination d'un peuple crédule, est susceptible d'être divinité. Comme on le voit, ce culte des esprits est une religion d'ordre tout à fait inférieur, et doit être considéré comme un reste du fétichisme qui était probablement la religion des Annamites, avant qu'ils n'eussent reçu l'influence de la civisation chinoise.
Mais en Annam, le fétichisme a quelque chose de moins grossier que chez les Noirs de l'Afrique, ou parmi les peuplades sauvages de l'Océanie. En effet, ce n'est jamais à l'objet matériel que s'adressent les adorations, mais à son esprit. On trouve dans tous les villages, un temple ordinairement entouré de bosquets, dans lequel on ne voit qu'un trône, sur lequel l'esprit est censé résider d'une manière invisible. C'est là que le village vient brûler l'encens et faire de nombreuses prosternations ; de temps en temps on organise en son honneur des processions bruyantes, où l'on porte dans un palanquin doré le trône du génie protecteur, avec accompagnement de pétards, musique et festins splendides, qui sont ce que l'Annamite recherche surtout dans ces sortes de fêtes.
Du reste, personne ne prend ces folles divinités au sérieux, et ne se croit tenu à les traiter avec respect. Si l'esprit se
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montre sourd aux prières de ses adorateurs, si la petite vérole, comme il arrive trop souvent, enlève une partie des enfants, si la pluie ou la sécheresse désolent les campagnes, on met le trône à la cangue, ou bien on lui administre le rotin, pour apprendre à TEsprit à mieux remplir ses devoirs. Quelquefois même le roi, sur la demande des habitants, lui retire son diplôme ; il n'est plus thieng^ c'est-à-dire spirituel, et voilà un dieu destitué en forme et jeté à Teau. Au contraire, si Ton est content de lui, on lui donne de l'avancement par décret royal, et on l'élève à un rang supérieur.
C'est ordinairement un vieillard, choisi parmi les notables du village, qui sert de prêtre. Il porte dans les cérémonies un petit bonnet à lisières, dont la forme se rapproche de celle de nos mitres du moyen âge ; il offre au dieu de véritables sacrifices idolâtriques, qui consistent à lui présenter sur un petit plateau les parties nobles d'un anihial; et à faire devant le trône des libations de vin ; puis il préside le festin auquel tous les inscrits du village doivent prendre part. Les frais de la fête sont couverts par une contribution commune, dont le plus souvent une bonne partie reste aux mains des notables. Tout le monde est content, sauf peut-être les pauvres chrétiens ; on vit, on mange, on boit, on s'amuse, comme dit le proverbe annamite, phi bung phi da. Le ventre est plein, tout va bien. Et voilà de la religion commode, et de la morale peu gênante.
SoRQERS. — En dehors de ces trois systèmes religieux, le confucianisme, le bouddhisme et le culte des génies protecteurs, on trouve en Annam une foule de sorciers appelés phu thuy phu chu, qui se prétendent en possession d'un pouvoir surnaturel, et que l'on consulte à chaque instant, pour savoir comment on doit orienter la maison, placer un tombeau, choisir pour ses entants des noms de bon augure, faire des maléfices contre ses ennemis, connaître sa bonne aventure, retrouver les objets perdus ou volés, guérir les maladies, interpréter les songes, envoyer de l'argent aux défunts dans l'autre monde.
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Je n'en finirais pas, si je voulais exposer le àétail des superstitions du pays et faire Thistoire peu intéressante des folies de Tesprit humain, qui est la même ici que partout.
Les misérables qui font ce métier sont des gens tarés, que tout le monde méprise, mais qu'on redoute à cause de leur méchanceté. J'ai entendu raconter bien des choses extraordinaires à leur sujet, j'en ai été témoin moi-même plus d'une fois, et tout en faisant une très large part à l'esprit superstitieux des Annamites et à la fourberie de ces individus, je ne serais pas éloigné de penser qu'ils ne se vantent pas toujours faussement. Je sais bien que ceci va faire sourire beaucoup de mes lecteurs, pour qui Satan et ses œuvres sont un vieux mythe du moyen âge, dont ne s'effrayent plus même les enfants ; néanmoins comme je ne puis en conscience refaire, pour leur être agréable, l'Évangile et la vie des saints, qui sont remplis de ces manifestations surnaturelles, j'avoue sans en rougir aucunement, que je crois au pouvoir du démon, surtout dans les pays comme ceux-ci, où il règne en maître sur les âmes.
Il est un fait bien certain, et que tous nos chrétiens connaissent, c'est que la présence d'un disciple de Jésus-Christ suffit presque toujours pour faire avorter des manifestations, et réduire à l'impuissance les sorciers. Eux-mêmes en conviennent de bonne foi, et il est arrivé souvent que, ne pouvant opérer leurs prodiges, ces misérables reconnaissaient ainsi la présence de quelque chrétien caché parmi les spectateurs, et déclaraient qu'ils ne pourraient rien faire tant qu'il serait là. Aussi ils sont nos ennemis acharnés, et plus d'une fois ils ont déchaîné la persécution contre les fidèles.
Ces faits étranges paraîtront moins extraordinaires si on les rapproche de ce qui se passe tous les jours dans le spiritisme, et de la répulsion que les médium manifestent pour opérer devant certaines personnes, en particulier devant les prêtres. Au m® siècle, un apologiste, dans une lettre officielle aux Empereurs, mettait les aruspices païens au défi d'opérer
devant un chrétien convaincu et pieux. C'est que toutes ces manifestations proviennent d'un même esprit , Tesprit du mensonge, qui fuit la lumière et opère toujours dans les ténèbres, de peur, comme dit TÉvangile, que ses œuvres ne soient connues.
Toutes ces religions et ces pratiques superstitieuses s'enchevêtrent, se superposent Tune à l'autre et forment un amalgame de formules contradictoires, au milieu desquelles il est impossible de se reconnaître. Chacun les observe à la fois, non par conviction, mais parce que c'est l'usage, et qu'on veut faire comme tout le monde. Les lettrés les plus instruits, le roi lui-même, tout en se piquant de ne suivre que la droite raison, et de croire uniquement à ce qui est contenu dans les livres classiques de Confucius, pratiquent le bouddhisme, rendent un culte aux génies protecteurs, et consultent les sorciers dans l'occasion. Rien ne montre mieux le vide doctrinal des systèmes religieux de l'Annam. Aussi il n'y a aucune conviction dans les esprits, et rien n'étonne plus les mandarins que de voir des gens assez fous pour souffrir toutes les avanies et donner leur vie, en affirmant leur foi. Pour eux, si le roi le leur demandait, ils changeraient de religion vingt fois par jour, ce qui revient à dire qu'ils n'ont aucune religion*, et que, selon la sévère parole de saint Paul, ils n'ont d'autre Dieu que leur ventre : Quorum Deus venter est. Hélas ! dans cette Europe autrefois chrétienne, qui paraît à la veille d'apostasier, ne trouverait-on pas à cette heure bien des prétendus civilisés qui en sont là !
Après ce tableau général des institutions publiques de l'Annam, il ne reste plus, pour connaître ce peuple intéressant, qu'aie considérer chez lui et dans sa famille.
1. Les chrétiens désignent ordinairement ies païens sous cette appellation : Cel^i qui est en dehors de la religion : Ke ngoai dao. C'est parfaitement exact.
Habitations. — L'Annamite habite ordinairement une case d'apparence misérable, élevée au milieu de son jardin. On fait un remblai en terre battue d'un pied de haut, dans lequel on enfonce des pieux ou des colonnes de bois ; on pose dessus une toiture en paille ou en feuilles de palmier d'eau. On enclôt le tout d'un treillis , ce qui dispense d'ouvrir des fenêtres, l'air et le jour pénétrant de tous côtés. Telle est communément la maison, du moins dans la Cochinchine française. A mesure qu'on monte au Nord, la nécessité de se garantir du froid oblige à élever des murs en terre battue, qu'on revêt en quelques endroits de chaux, et au travers desquels on ménage de petites ouvertures pour y voir un peu.
L'habitation ne coûte pas cher, surtout là où l'Annamite a sous la main le bois et la paille; comme il n'y entre pas un clou, la main d'œuvre n'est pas compliquée, et tout indigène sait faire sa maison ; mais poun aller plus vite, on se réunit d'habitude plusieurs familles, et chacun travaille avec ardeur; les hommes x^oupent les gros bois, les façonnent, y percent des trous pour enfoncer les chevilles qui maintiendront le tout ; les femmes tressent la paille ou les feuilles pour faire le toit; les enfants portent la terre pour les remblais, ou placent le treillage; et souvent on voit une maison s'élever comme par enchantement en un jour, dans un endroit où la veille il n'y avait rien de préparé. On fait en commun un petit festin, avant de renvoyer ceux qui sont venus donner un coup de main, et l'Annamite a son petit chez lui à peu de frais.
Les séparations intérieures se font avec des treillis en bambou ou quelques nattes tendues. Ordinairement la cuisine forme une petite case à part, derrière la maison d'habitation ou à côté. Chez les gens riches, la demeure est naturellement plus IjeHe et plus soignée. Le remblai est plus élevé et retenu par un rang de pierres ; les colonnes sont hautes et faites d'un beau bois ; les traverses qui supportent le toit en tuiles sont solides, bien travaillées, et se terminent entête de dra-
gon, sculptée même à rextrémité des poutres; les cloisons intérieures sont en planches, avec des découpures en bois très jolies, et tout autour, ou au moins devant la maison, s'étend une vérandah, où Ton peut prendre le frais et boire le thé. Le prix d'une de ces belles maisons va de trois à quatre mille francs.
La disposition intérieure est à peu près la même partout, chez les riches comme chez les pauvres. Au milieu une grande salle de réception, derrière et sur les côtés, les chambres particulières, qui ont juste la place d'un lit, car on n y entre guère que pour dormir. La salle du milieu est à peu près la seule qui ait quelques meubles au fond. En face de l'entrée, on trouve l'autel domestique, sur lequel sont les tablettes des ancêtres, des vases à offrandes, des fleurs, des chandeliers et les bâtonnets d'encens, pour faire brûler en leur honneur. Chez nos chrétiens, la tablette des ancêtres est remplacée par un crucifix, des images de la sainte Vierge et des saints. Devant cet autel domestique, que tous, même les pauvres, ornent de leur mieux, la famille vient s'agenouiller matin et soir pour faire la prière en commun.
Au milieu de la salle, ou de chaque côté de la petite chapelle, il y a une estrade haute d'un pied et demi, sur laquelle on étend des nattes pour faire asseoir les visiteurs. L'Annamite ne sait pas s'assoir les jambes pendantes, il les replie sous lui à la manière des tailleurs, et cette posture, assez fatigante pour TEuropéen, lui est devenue familière par l'habitude. Cette petite estrade est faite chez les plus pauvres d'une claie en bambou, posée sur des pieux; chez les gens à Taise, ce sont de belles planches très épaisses et faites de bois incorruptible, qui s'appuient sur des chevalets. Cette estrade, que Ton trouve dans toutes les maisons, est un siège d'honneur. Les femmes, les enfants ne s'y asseyent pas d'ordinaire. Pour les visiteurs du commun, on étend une natte par terre à leur intention, et c'est là qu'ils se placent pour traiter de l'af-
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faire qui les amène. On trouve encore assez souvent, en avant de cette estrade, une petite table plus haute et très étroite, sur laquelle on dépose le pot à chaux et la boîte à bétel, qui renferme d'habitude un certain nombre de chiques toutes préparées, pour offrir aux étrangers.
Dans les maisons annamites autour de Saigon, on commence à trouver quelques chaises, des tables, des fauteuils à Teuropéenne; mais dans l'intérieur du pays, ce luxe est encore fort rare.
Si vous ajoutez un grand coffre à roulettes pour serrer les ligatures, quelques autres coffres plus petits pour mettre les bardes, de longues sentences sur papier rouge, et chez les riches, sur planchettes dorées et ornées quelquefois de belles incrustations en nacre qu'on pose le long de la cloison intérieure, des nattes fmes^ qui sont le luxe du pays, vous aurez la physionomie exacte de la salle de réception annamite.
Quant au lit, il se compose très simplement d'une claie en bambou posée sur des pieux, et, chez les gens à Taise, d^une planche sur laquelle on étend une natte, et où Ton se couche tout habillé. Un petit oreiller très dur, et le plus souvent de forme carrée, ce qui vous scie le cou, avec une moustiquaire établie sur des bâtons, forment toute la literie.
La batterie de cuisine et le service de table ne sont pas plus compliqués. Une petite marmite en fer ou en cuivre, quelques vases en terre grossière, des tasses pour servir d'assiettes, et des bâtonnets qui remplacent les fourchettes, voilà tout. Qu^nd on reçoit un certain nombre d'invités, on loue d'habitude des tasses et des écuelles supplémentaires, car il est peu de maisons qui aient plus de vaisselle qu'il ne leur en faut pour l'usage de chaque jour.
Le service à thé est un peu plus soigné, parce qu'il doit paraître chaque fois qu'on reçoit un hôte. 11 se compose de cinq ou six petites tasses microscopiques, dont une est un peu plus grande pour contenir l'eau qui sert à rafraîchir le
Ihé ; le tout est porté sur un petit plateau en bois ouvragé, avec des incrustations, chez les gens un peu à Taise.
Comme on le voit, tout cela manque de confortable ; mais r Annamite y est habitué et ne ^'en trouve pas plus mal. Un reproche plus grave qu'on pourrait lui faire, c'est de ne pas savoir tenir sa case proprement : les chiens , les porcs y vaguent sans se gêner ; la pluie et le vent y entrent comme chez eux ; Tusage du balai y semble à peu près inconnu, tout dénote une grande négligence, un mépris complet du bienêtre et des règles les plus élémentaires de Thygiène. Néanmoins, au contact des Européens, il s'est fait une amélioration notable à cet égard, et Ton trouve maintenant autour de Saigon des maisons annamites très proprement tenues.
L'indigène ne connaît pas le luxe des fleurs, et semble n'avoir pas le sentiment des beautés de la nature. Chez les gens riches seulement, on voit devant la porte un petit jardin chinois d'un mauvais goût parfait. Ce sont des rocailles, de petits rochers artificiels, avec de petits arbustes rabougris, des statuettes en porcelaine, et quelquefois un petit réservoir avec des coquillages, où végètent tristement quelques poissons rouges. L'Annamite, comme le Chinois, n'aime que ce qui est bizarre, artificiel et contre nature.
Relations sociales. — Maintenant que vous avez entrevu la maison annamite, rien ne vous empêche d'y entrer, pour faire connaissance avec les habitants. Vous y serez bien reçu, car l'indigène est d'un caractère très sociable. Au premier abord, l'Annamite a quelque chose de réservé et de méfiant; cela tient à la longue oppression sous laquelle il a toujours vécu; mais dès qu'il a reconnu qu'il n'a rien à craindre de son visiteur, il devient vite affable, communicatif et causeur. Ce peuple est naturellement bon et doux; nullement intéressé, il aime à faire honneur à l'hôte qui le visite, et à partager avec lui ce qu'il a. Sa conversation çst facile et agréable, quand il
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est assez heureux* de rencontrer quelqu'un qui sait bien sa langue. Tout en fumant la cigarette et buvant le thé à petites gorgées, il se laisse aller à de longues causeries, où Ton ne dit, il est vrai, que des riens; c'est ce qu'il appelle noi choi, parler pour ne rien dire ; et, dans ce cas, il passera facilement les heures, sans autre but que de tuer le temps et de faire honneur à ses hôtes.
Famille. — Si on le considère dans sa famille, on voit avec surprise que TAnnamite est très supérieur à sa civilisation et à ses doctrines religieuses. En droit, ici comme en Chine, le père de famille est le maître absolu de sa femme et de ses enfants; dans sept cas prévus par la loi il peut divorcer; il a le droit de prendre des femmes de second rang, et d'introduire au foyer domestique la polygamie avec toutes ses hontes. D'après la législation et la religion du pays, la femme est un être inférieur à l'homme ; c'est une enfant toujours mineure, qu'on a le droit de surveiller et de châtier au besoin; c'est une servante, à qui reviennent tous les ouvrages pénibles de la maison.
Quant aux enfants, ils sont considérés comme la propriété du père, qui peut à son gré les battre, les faire travailler, les vendre, les marier même sans leur consentement. L'enfant ne trouve aucune protection dans la loi, car la piété filiale lui détend d'accuser son père, et sa plainte, s'il osait en déposer une, ne serait pas reçue en justice. Aussi, à l'exception des biens réservés au culte des ancêtres, le chef de la famille peut disposer sans contrôle de tous les acquêts; la femme et les enfants sont incapables d'acquérir pour eux-mêmes, et le fruit de leur travail appartient de droit au chef de la maison. Le mariage même ne les émancipe pas ; ils continuent à être sous la dépendance absolue de leur père, eux et leurs enfants, A la mort du chef de famille, la femme et les enfants, s'ils sont encore mineurs, passent sous la tutelle de l'atné dans la
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branche masculine la plus proche, et on lui doit le même respect et la même soumission qu'au père. Si la veuve se remarie, elle sort alors de la famille de son mari pour entrer dans une autre, et perd tous ses droits sur ses enfants du premier lit, auxquels elle devient étrangère.
Tels sont, d'après Confucius et les livres sacrés de la Chine, les rapports du mari et de la femme, du père et des enfants. Cette dure législation, qui fait du mari et du père un tyran domestique, explique Tétat d'infériorité de la famille dans tout rOrient. Mais heureusement ici les mœurs valent mieux que les lois. L'Annamite a pris de la législation chinoise les formes extérieures, et avec son bon sens ordinaire et sa générosité naturelle, il laisse en grande partie de côté les droits exorbitants que la loi lui concède, et je ne crois pas qu'il y ait dans tout l'Orient un seul peuple païen chez lequel la femme et lés enfants soient plus heureux et plus libres qu'en Annam. Il est certain qu'il y a un abîme entre leur situation ici, et ce qu'elle est en Afrique, dans toute T Asie-Mineure, aux Indes, où en Chine. Sans doute, on tient à honneur de garder les phep (coutumes) et d'observer les rapports sociaux, tels qu'ils sont marqués dans les Kinh. Ainsi la femme annamite sait qu'elle doit respecter son mari et lui obéir; elle ne l'appellera jamais que thay (maître), ou cha (père); en lui parlant, elle emploiera les formules respectueuses dont on use envers les supérieurs. Devant les étrangers, elle ne s'asseyera jamais avec lui, et ne prendra point place à sa table; quand arrive une visite, elle doit, après avoir salué l'hôte, se retirer avec ses enfants, et ne pas se mêler ^ la conversation. En un mot, dans les relations extérieures, elle doit témoigner à son seigneur et maître la déférence et les égards hiérarchiques que l'inférieur est tenu de rendre au supérieur.
Mais si, pénétrant au delà do ces formules cérémonieuses, qui font illusion au premier abord, on va au fond des choses, on verra bien vite que la femme annamite n'est nullement
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esclave, et qu'elle jouit au contraire d'une très grande autorité dans son ménage. Nulle part, elle n'est confinée dans un harem, comme dans TAsie-Mineure et les Indes; on ne lui a pas, comme en Chine, estropié les pieds dès Tenfance, pour la forcer à rester au logis; elle jouit, au contraire, de la plus grande liberté d'aller et de venir, et en use largement. Comme les hommes sont souvent dérangés par le service de la milice, les corvées publiques, ou les affaires du village, ce sont les femmes qui cultivent les jardins, et vont chaque jour au marché vendre leurs petits produits, pour entretenir la maison. Elles sont en général laborieuses, intelligentes, plus économes et plus rangées que les hommes, ce qui fait que souvent ce sont elles qui tiennent la bourse. Les enfants ne voient pour ainsi dire qu'elles dans la maison et s'habituent de bonne heure h les respecter et à leur obéir. 11 est rare que le mari use de la liberté du divorce, et s'il veut prendre des femmes de second rang, l'usage veut quïl ait le consentement de l'épouse légitime. Même dans ce cas, elle reste la maîtresse incontestée au logis, et les enfants des autres femmes lui doivent le même respect et la même soumission que les siens. On trouve ici, surtout dans les jeunes ménages, des individus qui corrigent un peu trop fort leur chère moitié avec le rotin; mais ce sont des inconvénients qui existent partout, et il n'est pas besoin de venir en Cochinchine pour trouver des maris qui ont la main trop vive. En règle générale, on peut dire que la femme annamite, si elle se conduit bien, est respectée dans son ménage, et plus d'une fois, à ma connaissance, c'est elle qui mène son mari, ce qui, m'a-t-on dit, n'est point particulier à l'Annam.
Les mœurs publiques sont d'une très grande rigueur à l'extérieur, ce qui est une marque infaillible qu'elles sont très corrompues. En effet, l'adultère n'est pas raré^ chez l'homme comme chez la femme, et il règne partout, sous la réserve hypocrite imposée par l'usage, un grand dévergondage de
mœurs. Nos chrétiens, bien que valant ordinairement mieux que les païens à cet égard, ont encore bien des reproches à se faire. Vivant dans un milieu corrompu, il faudra du temps avant que Tindissolubilité du mariage et la sainteté du nœud conjugal aient pris chez eux la place d'honneur qui leur est réservée au foyer de la famille chrétiennne. Il a fallu à l'Église catholique des siècles de luttes pour faire triompher ces deux principes sacrés en Europe, car les mœurs d'un peuple sont plus lentes à changer que ses croyances. Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure si les nouveaux chrétiens laissent souvent à désirer. Ordinairement, ce n'est qu'à la deuxième ou troisième génération qu'on peut arriver à constituer vraiment la famille chrétienne.
Autrefois au moins, la loi civile venait puissamment en aide au législateur religieux, pour mettre un frein aux passions mauvaises. Dans l'ancienne législation annamite, l'adultère était puni de mort; la femme coupable était foulée aux pieds parles éléphants, et son complice était étranglé. C'était dur; mais on doit considérer que chez les peuples païens il faut bien qu'une législation impitoyable vienne suppléer à l'absence des mœurs publiques, pour sauvegarder l'honneur du foyer domestique. Depuis l'arrivée de nos compatriotes, cette législation un peu sévère, je l'avoue, a naturellement été mise de côté comme impraticable, et aussi comme trop gênante. Mais les mœurs publiques n y ont pas gagné, et de nos jours, quand une femme annamite encore jeune en a assez de ses devoirs, elle n'a qu'à abandonner le domicile conjugal, et se réfugier dans un centre français; elle sait qu'elle y trouvera asile, et protection au besoin. En effet, quand le mari vient demander justice, à celui qui quelquefois est le complice du crime, ou qui au moins veut presque toujours ménager un compatriote, on devine comment le malheureux est reçu. Je prie le lecteur de croire que je n'exagère pas, et que ces faits hideux sont fréquents dans la colonie.
Quant aux enfants, la coutume a bien tempéré la législation ; on peut dire en général que TAnnamite est plutôt enclin à trop chérir ses enfants et à les gâter, et cela sans distinction de filles ou de garçons. On sait qu'en Chine la naissance d'une fille est regardée comme un fardeau, et que les parents ne se gênent nullement pour s'en débarrasser par l'infanticide. Il n'eu est pas ainsi, grâce à Dieu, en Annam ; chacun est heureux d'avoir une nombreuse famille, et tous, filles comme garçons, sont également bienvenus des parents. Pourtant il est vrai de dire qu'un garçon est encore préféré, parce qu'il faut un fils pour offrir les sacrifices aux ancêtres ; les filles ne font pas partie de la vie religieuse et de la vie civile; elles n'ont leur place que dans la vie domestique. En effet, l'homme seul est compté au rang des inscrits du village ; seul il participe aux affaires publiques; seul il représente la famille et la perpétue. Aussi une maison qui n'a que des filles tombe en déchéance, pour ainsi dire ; en se mariant, les filles passent dans d'autres familiers; dès lors, plus de culte rendu aux ancêtres, plus de représentation aux anniversaires communs du village ; les terres consacrées au culte passent à la branche voisine ou retombent dans la communauté; en un mot, c'est une race éteinte.
C'est une des raisons qui poussent les païens à prendre des femmes de second rang, quand la femme légitime np leur a pas donné de garçons. Dans ce cas, le fils aîné delà seconde femme a la charge de perpétuer la famille, et c'est à lui que sont dévolues les terres attribuées au culte, à moins pourtant que la première femme n'ait plus tard un garçon, car alors c'est le dernier venu qui, par une fiction légale, est considéré comme l'aîné. Quand l'Annamite ne peut avoir de garçons d^aucune de ses femmes, il n'est pas rare de le voir adopter un enfant d'une autre famille, afin d'avoir un héritier qui fasse les sacrifices en son honneur, et qui perpétue la race. Souvent même les familles riches, bien qu'ayant déjà un héritier du nom, adoptent deux ou trois enfants, que les pauvres sont
heureux de leur vendre, sachant qu'ils seront mieux que chez eux, car les enfants ainsi achetés, ou pour parler plus exactement adoptés, ne sont nullement considérés comme esclaves ; ils sont élevés en commun avec les enfants de la maison, et ont toujours une part, et quelquefois une part égale dans Théritage. Cette coutume de vendre ses enfants, qui est assez commune chez les pauvres gens, bien que choquant avec raison notre délicatesse européenne, n'a donc en soi rien de si extraordinaire et de si révoltant qu'on le croit communément. Les parents naturels n'abandonnent pas leurs enfants, comme font les Chinois, ils continuent à les voir et à s'intéresser à eux ; seulement l'enfant a deux familles, la famille naturelle et la famille adoptive, et d'après les usages du pays, c'est la dernière qui est la famille légale.
Il arrive quelquefois aussi qu'un débiteur, pressé par son créancier, lui engage les services de ses enfants pour un temps plus ou moins long. Dans ce cas, l'enfant n'est pas adopté, il n'entre pas dans la famille de son maître, mais il devra travailler pour lui jusqu'à extinction de la dette paternelle. Ce contrat, qui me paraît analogue à nos contrats de louage en France, est ordinairement cassé pas les tribunaux de la colonie, comme attentatoire à la liberté de l'enfant. J'avoue que je ne vois pas bien la raison de cette sévérité. Quand un de nos paysans en France loue les services d'un enfant de douze ou treize ans à un fermier, pour garder ses brebis, ou faire n'importe quel travail, il me paraît qu'il fait absolument le même contrat que l'Annamite. Qu'on protège la liberté de l'enfant, son droit à ne pas travailler au-dessus de ses forces, et à recevoir l'instruction indispensable, rien de mieux assurément; mais qu'on veuille bien ne pas méconnaître entièrement les droits du père de famille, et, par une fausse philanthropie, lui enlever, comme c'est malheureusement la tendance actuelle, son autorité dans sa maison. Rien ne serait plus maladroit dans un pays où la piété filiale fait un devoir au fils, même
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déjà marié, de payer les dettes de son père, pour sauvegarder son honneur.
La loi annamite, plus sage et plus chrétienne en cela que notre fameux code Napoléon, protège efficacement l'autorité du père de famille et la dignité du foyer domestique. Le parricide est puni de la mort lente, supplice affreux que j'ai décrit plus haut. L'enfant assez dénaturé pour lever la main sur ks auteurs de ses jours, est puni de la décapitation, même B'il n'y a pas eu blessures. Au contraire le meurtre de l'enfant par les parents est puni seulement de cent coups de bâton, et d'un an de travaux forcés. Du reste, d'après la loi, l'enfant i/a [Kiur ainsi dire pas de droits contre ses ascendants ; s'il est oppiimé par eux, la coutume et le respect filial lui interdisent déporter ses plaintes en justice; aucun mandarin n'oserait recevoir sa demande.
Le père de famille dispose encore, comme il lui plaît, de ses biens après sa mort. A l'exception de la part réservée au culte qui îi'ust, comme je l'ai dit, qu'un usufruit qui doit toujours passer à l'aîné, il jouit de la plus grande liberté dans ses dispositions testamentaires, et la loi se garde bien de lui imposer des réserves, de manière à faire croire, comme chez nous, aux enfants que le bien du père leur revient de droit, ce qui est, !i mon avis, une fausseté manifeste. La fortune du père est à lui, aulremeijt il n'aurait qu'un dominium précaire et comme l'usufruit de son propre bien.
Suns doute, le droit naturel veut que le père de famille pourvoie, selon ses moyens, à l'établissement de ses enfants; mais la loi annamite se fie là-dessus aux sentiments du cœur humain, et l'expérience prouve tous les jours ici que cette uohle confiance en l'affection des parents est justifiée. Ainsi, en respectant inviolablement le droit du père à disposer de ce rjui est à lui, elle sauvegarde aussi efficacement que la loi française les intérêts des enfants qui ne sont nullement sacrifies pour être remis aux dispositions libres des parents, au lieu
d'êlre confiés à une législation "qui méconnaît les droits sacrés de la propriété, et traite le père en mineur, dont il faut se défier. ,
, Pour les rapports des enfants dans la famille, ils sont basés sur les phepj et toujours empreints d'un grand respect extérieur. Ainsi, ils doivent toujours se lever pour parler ou répondre quand ils sont interrogés; ils se lèvent encore chaque fois que leurs parents passent devant eux; ils doivent alors prendre une attitude respectueuse, croiser les bras et incliner la tête. Quand les enfants sont forcés de passer devant leurs parents, ce qu'il faut éviter avec soin, ils doivent s'incliner profondément, de manière à ne pas les déranger, ou les masquer de leur ombre; s'ils leur présentent quelque chose, ils le font à deux mains, et de même quand ils en reçoivent un objet. (Petrus Ky, les Convenances et Civilités amiartiites.)
En parlant de leurs parents, ils ne les désignent jamais par leur nom propre, ce qui est regardé comme irrespectueux. Si ce nom est un des mots qui reviennent dans la conversation, ils doivent, par respect pour leurs parents, changer légèrement la prononciation; ainsi, par exemple, au lieu de C«, on dira Co^ au lieu de Duc^ DuoCj etc., pour ne pas être exposé à profaner en parlant le nom porté par ses ascendants. Les enfants, en parlant à leurs parents ou de leurs parents, doivent toujours employer les formules respectueuses qui sont requises envers les supérieurs. Agir autrement serait s'attirer infailliblement quelques coups de rotin mérités.
Quant à ce terrible rotin, c'est un mode de châtiment qui ne diffère pas de la fameuse verge, dont l'usage, n'en déplaise à la sensiblerie des papas et mamans modernes, est si fortement recommandé dans de nombreux passages de la Sainte Ecriture. Il est bien rare que la main paternelle, toujours guidée par le cœur, excède dans le châtiment. L'enfant, après s'être prosterné de tout son long, pour recevoir la punition, se relève et fait le lay^ en remerciant ses parents de la peine qu'ils ont
prise de le corriger, ce qu'il ne doit jamais omettre. Je ne me suis pas encore aperçu que ce châtiment développât de mauvais sentiments, la haine ou la rancune, dans le cœur de celui qui Ta subi. L'enfant qui a fait une faute, sait qu'il a mérité untî punition, et serait surpris qu'on ne la lui infligeât pas. Si le châtiment a été appliqué avec justice et modération, il se relève content d'en être quitte, et ne pense plus à sa faute qui, une fois expiée, ne pe^t plus lui être reprochée.
Tout cela, je le crains bien, paraîtra singulièrement exagéré à la mollesse des parents de nos jours, et à notre sansfaçon démocratique. Mais au fond, cette forte et respectueuse éducation était celle de la famille chrétienne, chez nous, avant que la Révolution ne fût venue jeter le désordre au foyer domestique, comme elle a fait dans l'Etat. Avons-nous gagné au change et l'affection compense-t-elle au moins ce qu'a perdu choz nous le respect? Poser la question, c'est la résoudre, pour quiconque a vu de près la famille moderne, telle que la font le laisser-aller et la faiblesse des parents, au moins en France.
Les grandes époques dans la vie de famille sont le mariage et les funérailles. Je vais donc en dire un mot.
Mariages, — Comme chez tous les peuples qui ont gardé 1rs vraies traditions de l'humanité, le mariage annamite est avant tout un rite religieux, qui ne peut s'accomplir validemenl sans l'intervention du chef de la famille, qui dans le cullo des ancêtres, est considéré comme une sorte de pontife domestique. Tout mariage dans lequel on n'observe pas les litùs du pays est nul devant la loi annamite.
Ces rites ou lé, prescrits pour la célébration du mariage légi- Lîme* sont actuellement au nombre de cinq, mais tous ne sont pas d'égale importance, et les pauvres gens se dispensent d'une partie :
1" Le /e hoij ou la demande en mariage ;
2° Le le do moi, ou l'offrande des cadeaux à la future ;
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3** Le h bo trau eau (manger le bétel ensemble), en quoi consistent proprement les fiançailles ;
4** Le le chiu loi^ ou la fixation du jour du mariage.
5° Le le ciioiy ou la cérémonie même du mariage.
La première chose à faire, comme partout, c'est la demande en mariage, le koi; mais ici, la réserve extérieure des mœurs qui est très grande, comme je Tai dit, ne permet pas à un jeune homme d'aller demander une jeune fille en mariage. On emploie pour cela des intermédiaires, choisis le plus souvent parmi les notables de la commune, qui mettent les deux familles en rapport, vont d'une maison à l'autre porter la demande et les réponses, et débattent les conditions de l'accord.
D'après la loi chinoise, le père aie droit absolu de marier ses enfants comme- il lui plaît, et sans même avoir besoin de les consulter. Mais le bon sens des Annamites ne leur permet pas d'user de ce droit à la rigueur, et il est rai'e, je crois, que la volonté des enfants soit sérieusement violentée. Néanmoins ce serait se faire une idée tout à fait fausse des mœurs du pays, de s'imaginer que les parties se choisissent comme chez nous. Le plus souvent, s'ils appartiennent à des familles bien tenues, et surtout s'ils ne sont pas du même village, les futurs se connaissent à peine, car la coutume élève une barrière presque infranchissable entre les jeunes gens des deux sexes. Il y a donc peu de mariages d'amour proprement dits. Les jeunes gens sont habitués, dès l'enfance, à envisager à un autre point de vue le but et Futilité du mariage. Le jeune homme veut avant tout avoir une femme douce, obéissante, travailleuse, qui tienne bien sa maison et sache élever les enfants qu^ils auront plus tard. La fille, de son côté, sait que sa destinée est d'entrer un jour ou l'autre dans une nouvelle famille, et il lui importe assez peu de savoir quel sera son futur maître, car elle aura partout les mêmes charges et les mêmes devoirs. On ne connaît donc guère ces grandes passions, qui sont un des produits de nos civilisations raffinées. Les crises et les catas-
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trophes du roman moderne ne seraient pas même comprises ici, parce que les choses s'y passent tout simplement. Le plus ordinairement les enfants s'en remettent à la tendresse de leurs parents du soin d'arranger leur avenir, et ils ne s'en trouvent pas plus mal, au contraire.
Quand la demandée en mariage a été agréée, ceux qui ont servi d'intermédiaires débattent la question des cadeaux à offrir à la jeune fille et à ses parents. Du reste la coutume a prévu dans le détail ce qui doit être offert dans chaque position de fortune, et il est rare qu'il y ait des difficultés là-dessus.
La loi chinoise, qui n'est pas sentimentale, comme on l'a vu, appelle cela brutalement un marché, et dit que le mari achète sa femme. De pareilles expressions offusquent naturellement beaucoup notre délicatesse européenne. Acheter sa femme, fi donc ! Nos langues sont bien trop civilisées pour prononcer le mot de marché, à propos de mariage. Parlez de conventions matrimoniales, de dot, de contrat par-devant notaire, à la bonne heure ; au fond, c'est souvent la même chose, mais l'étiquette est différente ; cela suffit à faire croire aux gens naïfs et distraits qu'on ne trouve que chez nous la délicatesse et l'élévation des sentiments. Et pourtant que de marchés, quelquefois honteux, se déguisent sous ces mots sonores.
Chez nous, c'est presque toujours la jeune fille qui achète son mari, en lui apportant une dot plus ou moins élevée ; ici au contraire, c'est le futur qui fait toutes les dépenses. D'après la coutume, ces dépenses sont de trois sortes :
1° Les cadeaux offerts à la jeune fille, ce qui représente notre corbeille de mariage ; ces cadeaux consistent en vêtements de soie, colliers, bracelets, boucles d'oreilles, le tout plus ou moins riche, selon la fortune des parties;
2° Le repas des fiançailles, pour lequel on doit offrir en cérémonie un cochon renfermé dans une cage en bois, deux jarres de vin de riz, un plateau de bétel, et un régime ou deux de noix d'arec frfiuches.
3** Une somme d'argent, qui varie selon la condition du jeune homme, de cinquante ligatures (40 fr.) à quarante ou cinquante piastres. Cette somme est offerte au père de la fille pour le dédommager des frais qu'il a dû faire en Télevant ; mais l'Annamite, plus délicat là-dessus que le Chinois, se fait le plus souvent un point d'honneur de ne point toucher à cet argent, qui est employé en entier pour les frais de la noce.
Chez les païens, la remise des cadeaux se fait d'une manière très solennelle. On organise tout un cortège, au milieu duquel défilent, au son de la musique, les cadeaux dont Ton tient à faire étalage, et qu'on porte sur des brancards, au-dessus desquels on étend de grands parasols en soie richement brodés. Rien de pittoresque comme de voir ainsi défiler au milieu du village les robes de soie, les bijoux, le porc qui grogne dans sa cage, comme s'il pressentait le sort qui l'attend, les jarres de vin, l'arec, le bétel, et pour fermer le cortège, les ligatures exposées avec ostentation pour faire étalage de richesse. Tout le long de la route, on tire des pétards, à la grande joie des gamins du pays, qui suivent en chantant, criant et faisant le plus de bruit possible.
Chez nos chrétiens, la remise des cadeaux se fait plus modestement, et sans apparat. Du reste, la plupart sont pauvres, et se contentent d'offrir quelques bijoux, avec le bétel et l'arec indispensables.
Les présents apportés et reçus, les futurs échangent une chique de bétel, en présence des deux parentés et des amis communs qui ont été invités à la fête. C'est ce qu'on appelle manger le bétel, an Iran caUj et ce rite est un de ceux dont presque personne ne se dispense. Dès lors, le futur est regardé comme de la maison ; il doit venir y travailler aux semailles, aux moissons et chaque fois qu'on a besoin de bras. Cela s'appelle lam re (faire le gendre) et c'est un moyen pour les parents delà future de s'assurer par eux-mêmes de l'adresse, des capacités, des vertus ou des défauts de celui qui veut épouser
leur fille. Mais on devine que, sous le rapport moral, cet usage amène toute une série de fréquentations dangereuses ; c'est pourquoi, il est absolument prohibé chez nos chrétiens.
L'échange solennel de la chique de bétel constitue entre les deux parties un engagement mutuel et légal ; celte cérémonie est donc comme une espèce de fiançailles. Si le jeune homme se désiste après cela, il s'expose à une demande en dommages et intérêts devant le mandarin, et pour le moins, il perd ce qu^il a donné et le fruit de son travail. Au contraire, si c'est la fille qui refuse le mariage, les parents sont tenus à rendre tous les cadeaux et à payer les journées du jeune homme, dont les notables de la commune, choisis pour arbitres, estiment la valeur. Il en est de même si le mariage est rompu parla faute de la jeune fille, à la suite d'injures graves ou d'infidélité. Les notables, qui ont assisté ordinairement à la remise des cadeaux, sont appelés en témoignage, et ces réclamations deviennent trop souvent une source de procès et de haines entre les deux familles.
Après quelques semaines ou quelques mois d'épreuve, on fixe un jour pour la célébration du mariage. C'est ce qu'on appelle Chili loi (donner parole). Chez les païens; on consulte le sorcier pour le choix d'un jour faste, et cela devient l'occasion de nombreuses superstitions. Chez nos chrétiens, les deux parties, accompagnées chacune d'un des notables de la paroisse, se présentent chez le père, pour faire publier les bans, et déclarer leur intention définitive de se marier à tel jour. D'après la discipline en usage ici, et qu'on devrait bien établir en France, il est défendu au curé de procéder à la seconde publication, avant que les futurs ne soient venus se confesser en préparation, afin qu'on puisse leur donner des avis utiles, et voir à temps s'ils n'ont pas quelque empêchement.
Outre les empêchements de droit ecclésiastique, il faut compter avec les empêchements de la loi chinoise, qui sont fort sévères, et dont on ne dispense jamais formellement, bien
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qu'avec de l'argent, on puisse quelquefois amener le mandarin à fermer les yeux.
Il y a empêchement de consanguinité dans les huit degrés de la ligne masculine, à partir de la souche et en la comptant. La loi dislingue soigneusement la ligne paternelle ho noi (parenté intérieure), et la ligne maternelle, ho w^oa2 (parenté extérieure). Le mariage est défendu jusqu'au huitième degré dans la ligne paternelle; mais on peut se marier avec les plus proches parents dans la ligne maternelle. Ainsi, par exemple, on ne peut se marier entre arrière-cousins du côté du père, tandis qu'un jeune homme pourrait très bien épouser sa tante maternelle, une jeune fille son oncle maternel. Cette bizarrerie vient de ce principe que la femme est considérée comme en dehors de la parenté, parce qu'en se mariant elle est censée quitter sa famille, pour entrer dans une autre.
Du reste, l'Annamite, à l'inverse de l'Indien, a del'éloignement pour toute espèce de mariage consanguin. Aussi il est bien rare qu'il essaye de violer la loi qui prohibe ces unions : Mais le grand empêchement, c'est l'empêchement de deuil. La loi, qui tend toujours à affirmer le sentiment du respect filial, défend absolument de se marier pendant qu'on est en deuil. Et le deuil d'un père est de trois ans, celui d'une mère autant, celui des père et mère adoptifs autant, celui des autres ascendants varie de un an à trois mois. Il en résulte que, s'il arrive qu'on n'ait pas eu le temps de se marier avant la mort de ses parents, on est exposé à attendre des années, même après les fiançailles faites. Que ces deuils s'accumulent, comme il arrive quelquefois, et un mariage tout prêt à se faire pourra être remis à huit et dix ans plus tard, ce qui a de graves inconvénients et me parait l'exagération d'un ^sentiment respectable. Mais la loi est très sévère là-dessus, et les mœurs publiques encore davantage. Enfin, quand tous les empêchements ont été levés, tous les rites préparatoires accomplis, on procède à la cérémonie du mariage proprement dit, lecuoi.
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Chez les païens, cette cérémonie est purement domestique, bien qu'ayant toujours un caractère religieux, comme on va voir. On commence par conduire la mariée chez son époux ; elle est revêtue pour la circonstance d'habits de cérémonie, une robe de soie bleue ample et traînant à terre, avec de larges manches qui tombent jusqu'aux pieds, un collier d'ambre à plusieurs tours, des bracelets en or ou- au moins en argent doré à chaque bras. Le marié, de son côté, a revêtu ses plus riches habits, pantalon et tunique de soie, le turban noir en crépon enroulé artistement autour de la tête. Arrivés à la maison des parents du mari, on commence par offrir le sacrifice aux ancêtres, comme je Tai décrit plus haut. Les deux époux se placent devant l'autel domestique, ayant au milieu d'eux le chef de la parenté, qui va offrir le sacrifice^ En faisant la libation de vin, celui-ci dit : « Moi, N., j'ai choisi gour épouse à mon fils N., une telle, fille de N. Je prie respectueusement mes ancêtres d'agréer cette union, et d'accorder aux époux une longue vie et dix mille prospérités. »
Alors les nouveaux mariés font cinq fois le lay devant les tablettes des ancêtres du mari; à partir de cette heure, la jeune fille est censée être sortie de sa famille et les ancêtres de son mari deviennent les siens. Si plus tard, elle voulait rendre des hommages à ses propres ancêtres, elle ne pourrait le faire que d'une manière privée, car officiellement elle n'a plus d^autres dieux domestiques que ceux de sa nouvelle famille.
Après le sacrifice aux ancêtres, les parents des époux s'asseyent sur le siège d'honneur, et ceux-ci les saluent chacun de trois lay^ en commençant naturellement par les parents du mari, ensuite ils saluent d'un lay les notables et la parenté. Avant chacune de ces prosternations, le marié étant à genoux offre à deux mains le vin de riz et la chique de bétel, qui sont placés sur un petit plateau, à tous ceux qu'ils vont saluer, ce qui allonge singulièrement cette cérémonie déjà assez fati-
gante. Dans les mariages où il y a beaucoup d'assistants, les pauvres enfants ne s'en tirent pas à moins d'une vingtaine de prosternations. Enfin les voilà à eux-mêmes ; on apporte alors au milieu de la salle une petite table, et deux sièges. Les époux s'asseyent de chaque côté, puis réponse se levant la première, se prosterne devant son mari, qui lui rend son salut. Ensuite on verse du vin de riz dans deux petites tasses et les époux boivent ensemble, sans rien laisser, se souhaitent réciproquement toutes sortes de prospérités et de bonheur. Alors ils prennent leurs tasses vides, qu'ils renversent Tune sur l'autre en signe qu'ils se sont donnés Tun à l'autre et ne font plus qu'un.
Après toutes ces cérémonies, on se met à table, et ce sont les nouveaux mariés qui servent. Dans ces grands festins, tout se fait en un ordre parfaitement hiérarchique. Les hommes et les femmes mangent à part. On sert d'abord les parents et les notables, puis vient le tour des petites gens. Il n'est pas rare de voir se succéder ainsi quatre, cinq et six tables. Comme les mariés ne mangent qu'après tous les invités, il n^est pas rare qu'ils soient forcés d'attendre jusqu'à une heure assez avancée de la journée avant de rien prendre. Mais les rites et la politesse du pays leur imposent cette corvée, ce qui fait que chacun s'y soumet gaiement.
Le lendemain et les jours suivants, les mariés vont visiter les parents et connaissances des deux familles. Ici recommencent les prosternations, avec l'offrande obligée de vin de riz et de bétetet les souhaits de prospérité pour les jeunes époux.
Il va sans dire que toutes ces cérémonies ne s'observent que pour les mariages avec la femme légitime. Pour les femmes de second rang, on y met moins de façons : on demande le consentement de la femme légitime, le consentement des parents de la fille qu'on veut prendre ; on livre en échange une certaine-somme d'argent, et tout est dit.
En droit, même aux yeux des païens, ces sortes d'unions ne
constituent nullement un mariage, mais un simple marché. Et cela est si vrai, que, si, à la mort de la première femme, on voulait élever une femme de second rang à la dignité d'épouse, on devrait recommencer tous les rites, pour que ce mariage fût légal.
Pour nos chrétiens, on omet naturellement tout ce qui regarde le culte des ancêtres, qui est remplacé par les belles cérémonies de la liturgie catholique. L'usage général, qui m'a bien édifié quand je suis arrivé dans ce pays, est que les époux communient à leur messe de mariage, ce qui est le meilleur symbole de Tunion des cœurs. Après la messe on se rend chez le prêtre, à qui le marié offre à genoux le vin de riz et la chique de bétel obligatoires. Pas moyen d'y échapper, sous peine de contrister ces braves gens. On étend alors une belle natte, sur laquelle les deux époux se prosternent pour saluer le Père qui les bénit et leur donne quelques bons avis. Ensuite on fait les saints aux parents, aux notables de la chrétienté, et c'est alors seulement que la mariée est conduite chez son époux, où toute la parenté et les connaissances vont prendre part au festin des noces, car l'Église catholique n'a jamais prohibé les joies légitimes de. la famille; elle se contente d'en retrancher les abus, et de les sanctifier par la prière et la modestie chrétiennes.
On remarquera que dans tout cela, chez les pjuens comme chez les chrétiens, il n'y a pas trace de mariage civil. Chez les païens, le mariage est un acte qui relève du culte domestique ; chez les chrétiens, c'est un des sacrements institués par Jésus-Christ. Néanmoins comme le mariage se rattache à la vie civile par les effets qu'il doit produire, il est d'usage d'inviter les notables du village, et dans certains endroits, d'aller saluer la représentation de la commune, en faisant la déclaration de mariage. Cela s'appelle Nop cheo (affermir le mariage), parce que cette déclaration donne au mariage force légale. Le maire ou le gardien des archives donne un acte authentique
qui devra être conservé, et si les deux époux sont du même village, on paye seulement une ligature (0 fr. 75) pour droits d'enregistrement ; mais si les mariés sont de villages dififétents, il faut payer au village qui va perdre un de ses membres un droit plus fort, qui peut monter jusqu'à quinze ou vingt fr. d'^après le Père Legrand.
Fanérailles. — Le mariage est Tentrée dans la vie domestique, les funérailles en sont la porte de sortie, et dans un pays comme FAnnam, où le respect que l'on a partout pour les morts est devenu un véritable culte, les cérémonies funèbres sont la grande affaire dans la vie de famille.
Comme je l'ai dit, l'Annamite n'a pas l'horreur de la mort ; on en cause comme d'un événement tout naturel, et la grande préoccupation de chacun est de se préparer des funérailles aussi belles que possible. L'usage veut que les enfants s'imposent quelquefois des sacrifices déraisonnables pour cette cérémonie, qui emporte souvent la plus grande partie de la succession du défunt.
Loin d'éloigner les images funèbres, ce peuple semble s'y complaire. Les tombeaux sont partout, au bord des routes et dans les jardins ; le cercueil n'est pas ce meuble redouté qu'on introduit chez nous furtivement dans la maison mortuaire, comme pour en dérober la vue à tout le monde. Ici et en Chine, le cercueil est un meuble d'honneur, qu'on expose publiquement dans les boutiques, pour tenter les amateurs. Il est fait en beau bois épais de quatre à cinq centimètres, peint en rouge, verni, doré, orné de sculptures et de dessins variés; en un mot, c'est le meuble le plus soigné du pays, et certains coûtent de quatre cents à cinq cents fr. Aussi une des surprises les plus agréables que des enfants bien nés puissent faire aux auteurs de leurs jours, c'est de leur offrir au Tet (jour de l'an) un beau cercueil, qu'on exposera dans l'endroit le plus apparent de la maison, pour le faire admirer aux visiteurs. C'est
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là une attention délicate, qui ne choque personne, comme aussi de voir les médecins tenir boutique de cercueils, à Tusage de ceux de leurs clients que leurs drogues n^ont pu guérir.
Quant un Annamite vient à mourir, on lui ferme les yeux, on lui couvre la figure avec une feuille de papier, et l'on fait brûler autour de la couche funèbre des parfums, ou au moins, chez les pauvres, des feuilles de thé. Puis on lave le corps avec soin, on le revêt de ses plus beaux habits, et par dessus d'un vêtement de coton blanc, qui est Fhabit de deuil. On le dépose alors, enveloppé d'une natte fine, dans son cercueil, qu'on ferme hermétiquement, et qu'on lute avec une espèce de mastic, pour qu'il ne s'exhale aucune mauvaise odeur au dehors. On place le cercueil sur une estrade, au milieu de la salle de réception, ou quelquefois dans une petite case qu'on élève pour la circonstance, au devant de la maison d'habitation.
Cependant, aussitôt après la mort, on a fait avertir les notables de la commune, qui ordonnent de battre le gros tamboup pour convoquer les amis et connaissances du défunt. Il y a ordinairement de la musique qui joue des airs funèbres, entremêlés de lamentations, tout le temps que le corps est gardé à la maison. Les hommes et les femnies de la parenté, les amis, les connaissances viennent tour à tour pleurer et pousser des cris autour du cercueil ; après quoi, chaque groupe se retire pour faire place au suivant, et l'oa se remet gaiement à chiquer le bétel, funier, rire et causer, comme auparavant. Pendant tout ce temps, il y a naturellement table dressée dans la maison mortuaire, et un étranger ne se douterait guère qu'il s'agit d'une cérémonie funèbre, à entendre tout ce bruit, à voir ces allées et venues, cette joie, ce mouvement de gens qui se mettent à table ou en sortent rassasiés. Au milieu de tout ce vacarme, on entend par intervalles le bruit sourd du Gong, les éclats de la musique, ou les lamentations des pleu-
reuses, qui vous rappellent subitement à la réalité, et vous font souvenir qu'il y a là, dans la pièce voisine, un cadavre.
Chez les gens riches, on tient ainsi table ouverte et Ton garde le corps à la maison, pendant quinze jours, trois semaines, et quelquefois plus; chez les pauvres, on est forcé, par économie, d'abréger un peu ; mais il est rare qu'on procède à rinhumation avant le troisième jour qui suit la mort. A l'inverse de ce qui se fait aux Indes, et chez presque tous les peuples de religion bouddhiste, les Annamites comme les Chinois, ne brûlent pas leurs morts ; ils les confient à la terre. Pour conduire le corps à sa dernière demeure, chaque commune possède un brancard monumental, pejnt en rouge, laqué, verni et doré, avec de jolies découpures sur bois ; il y a encore, comme à nos dais, de longues pentes en soie, relevées de belles broderies, qui forment le contour supérieur, et des rideaux tombent de chaque côté pour cacher entièrement le cercueil, qu'on dépose au milieu de ce splendide catafalque. Ce monument, qui a environ deux mètres de haut, est porté sur deux longs bras qui passent par dessous^ et s'allongent à l'avant et à l'arrière ; leurs extrémités se terminent en tête de dragon.
Ces brancards mortuaires sont plus ou moins riches, selon les ressources de chaque commune ; mais comme on paye un droit assez élevé pour s'en servir, il est bien peu de villages qui n'aient pas au moins un beau brancard, pour enterrer les morts ; dans les centres importants, il y en a plusieurs, plus ou moins ornés, selon la richesse de l'enterrement. Une fois le cercueil placé sur le brancard, on organise tout un cortège pour conduire le mort à son tombeau.
En tète, marchent des enfants portant des lanternes en papier ou des torches de cire ; suit le gros tambour communal, surmonté d'un parasol ; il est porté par deux ou quatre hommes, et un individu placé à côté en frappe tout le long du chemin. On porte dans le cortège de longues planchettes
recouvertes de soie ou de papier doré, où sont gravées des sentences funèbres en Vhonneur du défunt. Assez souvent ces éloges ressemblent par leur banalité aux épitaphes de nos cimetières: bon père, époux tendrement pleuré, excellent ami etc. On a dit qu'il n'y a rien de menteur comme une épitaphe, et il n'y a pas qu'en Annam qu'on abuse de l'hyperbole en l'honneur d'un défunt, qu'on suppose toujours orné des plus belles qualités. Vers le milieu du cortège, quatre hommes portent un petit autel, sur lequel sont les bâtonnets d'encens, le vin de riz pour les libations et les mets pour offrir le sacrifice aux mânes de celui qui n'est plus.
Une grande banderoUe en soie, ou en papier doré, de deux à trois mètres de haut, porte en gros caractères le nom du défunt ; c'est le siège de l'âme, et la représentation de la petite tablette qu'on conservera désormais dans la maison. Un groupe de musiciens jouent des cymbales, du tambour, du tam-tam, de la flûte, et font le plus de tapage possible.
En avant du catafalque marche à reculons un maître de cérémonies, qui frappe en mesure sur deux baguettes^ pour régler la marche des porteurs. Ceux-ci, au nombre de trente à quarante, car le catafalque avec le cercueil déjà bien lourd et d'un poids énorme, s'avancent lentement et à pas mesurés ; ils doivent si bien équilibrer leur marche qu'une tasse remplie d'eau étant placée sur la représentation, il ne faut pas qu'une seule goutte s'en échappe au dehors, autrement ils sont susceptibles d'être punis du rotin ou d'une amende.
Derrière le cercueil, marche l'aîné de la famille avec toute la parenté, en grand deuil, c'est-à-dire revêtus d'un habit de coton blanc sans ourlet, les cheveux épars, poussant de distance en distance de grands cris et de longs gémissements ; suit la représentation de la commune, en demi-deuil, c'est-àdire avec les habits ordinaires, mais le turban blanc. Derrière, dans un beau désordre, viennent les amis, les connaissances, les curieux ; on cause tout haut, on rit, on se presse pour mieux
voir, il n'y a aucune ombre de recueillement ou même de convenance. On ne porte jamais le corps à la pagode ou au temple des ancêtres. De temps en temps, on s'arrête dans la route, pour faire brûler sur l'autel portatif des bâtonnets d'encens, répandre des libatioiis en l'honneur du défunt et offrir le sacrifice à ses mânes. Il y a encore un grand nombre de superstitions que je ne puis exposer en détail. Des sorciers, grotesquement habillés, courent en avant, et font des contorsions et des grimaces épouvantables, pour effrayer les mauvais esprits et les éloigner de la route ; on tire des pétards, pour faire peur à ceux qui oseraient s'approcher afin de s'emparer de Tâme ; on jette sur le chemin des monnaies d'or et d'argent (en papier), pour tromper l'avidité des diables, qui se jettent dessus, croyant bonnement que c'est de la véritable monnaie, et ne pensent plus à tourmenter le défunt pendant ce temps. En un mot, on se livre à une multitude de cérémonies ridicules, dont les Annamites sont les premiers à rire, mais qu'on ne peut omettre, puisqu'elles sont dans l'usage. On invite quelquefois un ou deux bonzes, qui prennent rang dans. le cortège, sans faire, à ma connaissance, aucun acte religieux. Voilà l'enterrement ordinaire. Pour les gens de qualité, on porte beaucoup d^autres insignes et l'on fait des dépenses insensées en vue d'honorer le défunt.
J'ai vu une fois l'enterrement d'un grand mandarin de Hué, dont on rapportait le corps à'Bien-Hoa, parce que c'était le lieu originaire de sa famille. Le cortège avait au moins 1800 mètres, et, pour faire les huit lieues qui séparent Saïgon de Bien-Hoa, on mit trois jours et quatre nuits. Tous les centpas, on s'arrêtait, on tuait un cochon et l'on offrait le sacrifice aux mânes. Je remarquai dans cette longue procession, qui mit plus de deux heures à défiler devant ma porte, une jolie barque en papier doré, sur laquelle l'âme du défunt devait traverser le fleuve des Enfers. Il y avait aussi une réduction en bois sculpté, laqué et doré, de sa maison de Hué ; on avait repro-
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duit, dans les proportions voulues (ce qui témoignait d'une rare habileté), tout Tameublement intérieur; il y avait jusqu'à de petits soldats de 10 centimètres de hauteur, -qui montaient fièrement la garde à toutes les portes de ce joli petit édifice, qu'un parisien eût payé cher,, pour l'exposer dans son salon. Il y avait encore beaucoup d'autres représentations dont le sens m'a échappé. J'ai entendu dire que, dans cette circonstance, les fils du défunt avaient dépensé près de 10,000 francs, somme énorme pour un mandarin annamite et qui dépassait probablement le chiffre total de la succession. C'est le plus bel enterrement que j'aie vu dans ce pays.
On ne trouve pas de cimetières proprement dits en Annam; on rencontre un peu partout des tombeaux isolés, sur le bord des routes, au milieu des champs, dans les jardins (etc.). Auprès des grands centres, il y a ordinairement un endroit plus spécialement affecté à élever des tombeaux. C'est ainsi qu'à Saigon, toute la plaine qui s'étend à Touest de la ville, depuis la citadelle jusqu'à Cho-lon, était réservée aux sépultures, et porte encore le nom de plaine des tombeaux.
Autant que possible, l'Annamite tient à être enterré .chez lui, sur sa propriété; mais cela n'est pas toujours possible, parce que la veine du dragon s'y oppose. Le vulgaire croit à l'existence d'un grand dragon terrestre, dont les veines suivent le cours des vallées. Il faut un astrologue pour choisir l'emplacement favorable du tombeau, car selon qu'il sera bien ou mal orienté, la prospérité ou le malheur de la famille en dépend. Quelquefois le sorcier s'entend avec un compère pour désigner un emplacement en dehors des propriétés de la famille; il faut alors l'acheter coûte que coûte, et les fripons font toujours payer cher leur complaisance. Cependant tout n'est pas fini. Une fois le mort enterré, si la famille éprouve quelques revers, c'est que l'on s'est trompé, et il faut se mettre à la recherche d'un nouvel emplacement plus favorable, ce qui fait que beaucoup de familles se ruinent en frais
de sépultures et d'exhumations, qui sont toujours accompagnés de festins coûteux.
Les tombeaux sont plus ou moins riches selon la fortune des particuliers. Pour les pauvres, c'est un simple relevé en terre, qu'on entretient soigneusement, en faisant les herbes, deux fois chaque année, aux anniversaires, et à la veille du ïte^.'Pour les riches, ce sont des tombeaux en maçonnerie, enfermés le plus souvent dans une enceinte en forme de fer à / cheval, et décorés de sculptures et de peintures, qui sont assez vite détériorées par les pluies torrentielles, et que chaque année il faut remettre à neuf. On peut voir autour de Saïgon, un certain nombre de tombeaux annamites assez remarquables, mais, faute d'entretien, les grandes familles qui les ont fait élever ayant pris la fuite à notre arrivée, il n'en restera dans quelque temps que des débris informes, car les intempéries les émiettent morceaux par morceaux.
La loi annamite protège le respect dû à la tombe ; y toucher serait un sacrilège épouvantable. Quand une famille est tombée dans la ruine et qu'elle est forcée de vendre ses terres, on excepte toujours l'emplacement des tombeaux. Même quand la race est éteinte, et qu'il n'y a plus personne pour en prendre soin, l'étranger, qui a des tombeaux dans son champ, n'oserait y toucher; il laisse faire le temps. et la végétation puissante du pays qui les a bientôt nivelés et recouverts d'un manteau de verdure. Alors seulement, quand il n'en reste plus trace à la surface du sol, il se croit permis d'y faire passer la charrue et ,de mettre cet en^placement en culture.
Après avoir porté solennellement le défunt à sa dernière demeure, les parents tout échevelés se prosternent à terre, et font entendre de grands cris entremêlés de lamentations sur un récitatif pleurard, qui produisent quand on les entend pour la première fois, un effet lugubre. Tout à l'heure, ces mêmes gens, qui vous paraissent si désolés, vont se relever et causer comme si rien n'était. Est-ce donc pure comédie? Non, et je
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suis persuadé que les Annamites regrettent trçs sinQèrement leurs morts; seulement ils n'ont pas la même manière de manifester leur douleur que les Européens. Ces cris, ces longues lamentations sont surtout affaire àQ phep^ de coutume; c'est ainsi que des gens bien élevés doivent témoigner leur affection, et cela les laisse parfaitement maîtres d'eux-mêmes. Aussi plus d'une fois, troublé par ces manifestations, qui me touchaient plus que je ne voulais le faire voir, il m'est arrivé, en faisant des enterrements, de dire à mes chrétiens : « Attendez, vous pleurerez quand j'aurai fini. » Aussitôt tout s'arrêtait comme par enchantement, jusqu'à ce que je leur permisse de reprendre de plus belle leurs cris et leurs gémissements. En Europe, on ne pourrait obtenir ce résultat, parce que nous nous laissons emporter à nos émotions ; mais l'Annamite est toujours maître de lui-même; il peut pleurer à volonté, ou s'arrêter quand il lui plaît.
Au premier de l'an, aux anniversaires, on revient pleurer sur les tombeaux^ et souvent encore en dehors de ces jours officiels, surtout dans les premiers mois après la mort, vous entendez, en passant le long des chemins, une mélopée plaintive qui s'élève auprès d'une tombe récemment fermée. C'est une mère qui pleure son enfant, une femme son mari, un orphelin abandonné qu,i vient raconter ses misères à la tombe de ses parents. Ces accents mélancoliques qui troublent seuls le silence de la campagne vous causent une impression de tristesse profonde, et vous rappellent que, sous toutes les latitudes, le cœur de l'homme se ressemble , quelque différentes que soient d'ailleurs les manifestations extérieures de sa douleur.
La loi chinoise a fixé d'une manière très rigoureuse le temps du deuil, et personne n'oserait s'en dispenser. Gomme je l'ai dit aillem's, c'est trois ans pour le père et la mère, et ceux que la loi leur assimile, la femme de premier rang, pour les enfants des secondes femmes, les parents adoptifs, le
«i^ire qui enseigne les lettres. Pour les autres parents, dans la lîgtie ascendante, le deuil est d'un an, six mois ou trois mois, selon ïe degré de parenté. Légalement on ne porte pas le deuil de ses enfants.
Pendant tout le temps du deuil, il faut s'abstenir des festins publics, des comédies, et il est défendu de se marier. On porte rhabit blanc, qui la première année doit être d'un tissu grossier, assez semblable à nos toiles d'emballage, et sans ourlet. Plus tard, comme chez nous, ce grand deuil perd sa rigueur; on peut alors porter ses vêtements ordinaires, mais le turban en toile blanche est de rigueur. C'est ce qu'on peut appeler le demi-deuil.
Les anniversaires font partie essentielle du deuil, et la loi les exige rigoureusement.. Le Roi étant regardé comme le père de la famille nationale, son deuil dure trois ans pour tout le royaume. Les mandarins s'habillent de blanc^ et dans toutes les provinces, on doit s'abstenir des festins, des comédies, et des habits de couleur voyante comme le rouge. A la capitale, on fait au roi défunt des obsèques magnifiques, dans lesquelles on gaspille d'immenses richesses. Quant aux femmes du défunt, qui sont quelquefois au nombre de plusieurs centaines ; on les enferme à vie auprès du mausolée royal, où le successeur du roi devra pourvoir à leur entretien.
Matssanees. — Le mariage et la mort sont les deux grands événements de la vie de famille. La naissance des enfants, bien qu'ordinairement accueillie avec joie, comme je l'ai dit, a peu d'importance, parce, que l'enfant ne compte pas dans la loi chinoise. Il faut seulement remarquer un usage assez bizarre, et qui est de nature à tromper ceux qui vivent avec les Annamites, c'est leur manière de compter les années depuis la naissance. Par une fiction légale, que je ne m'explique pas très bien, l'enfant à un an le jour de sa naissance, et tous les ans au tet, il compte une nouvelle année. Ainsi, par exemple.
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un enfant, qui naît la veille du jour de Tan, a un an ce jourlà; le lendemain, il comptera deux ans, bien qu'il n'ait en réalité que deux jours Cette manière de compter les années fait que l'Annamite a toujours un an de moins que son âge officiel, et quelquefois même deux ans, s'il est né peu avant le tet. Ainsi quand un enfant vous dit qu'il a douze ans, il faut savoir qu'il a onze ans au plus, et même peut-être dix ans, en comptant à la manière des Européens. L'enfant, chez les riches, comme chez les pauvres, est toujours nourri par la mère, qui l'élève avec tendresse, mais sans souci des règles de l'hygiène. Aussi la mort enlève près de la moitié des enfants en bas âge, et c'est peut-être une des raisons pour lesquelles on rencontre peu de valétudinaires parmi les adultes ; tous les tempéraments faibles, faute de soins intelligents, périssent de bonne heure, et ceux-là seuls arrivent à l'âge adulte qui se sont trouvés forts dam la lutte pour l' existence ^ comme disent nosDarwinistes.
Quand l'enfant commence à marcher, on lui donne un nom qu'il devra garder jusqu'à l'âge de puberté. Alors, si c'est un garçon, il reçoit son nom définitif, qui le plus souvent est pris dans la langue chinoise, et exprime une qualité dans l'ordre intellectuel ou moral. A cette occasion on consulte les sorciers, on offre le sacrifice aux ancêtres, et l'on fait im festin à ses amis. A partir de l'imposition du nom, l'enfant entre dans la vie civile ; il doit se laisser pousser les cheveux et noircir les dents. Quant aux parents, ils prennent ordinairement le premier nom de leur fils. — Du reste l'Annamite change de nom dans plusieurs circonstances de sa vie, et quelquefois par superstition, par exemple, pour détourner le mauvais sort. Ces changements de nom donnent lieu à beaucoup de fraudes et rendent à peu près impossible la tenue d'un état civil. Aussi le gouvernement de la colonie fait tous ses efforts pour abolir cet usage. — Pour les noms de famille proprement dits, ils sont très peu nombreux. La tradition
chinoise parle de cent familles qui ont peuplé tous ces pays : mais en Annam il n'y a guère qu'une vingtaine de noms, toujours les mêmes qui soient usités. Ce sont les noms des familles qui ont régné dans le pays; les plus usuels sont : les Nguyen, les Le, les Trinh. Il en résulte que ces noms génériques reviennent toujours, et ne désignent plus qu*une race et non des individus. Il y a peut-être un million ou deux de Nguyen, autant de Le, autant de Trinh. Essayez donc de vous reconnaître dans une parenté si étendue.
Il y a encore un autre nom qu'on appelle caché, et qu'il est défendu de prononcer sans faire une injure très grave à celui qui le porte. C'est le nom religieux, celui qui doit paraître seul sur la tablette du défunt, et sous lequel il sera honoré après sa mort.
Pour achever ce travail, je vais tâcher de le résumer, en faisant le portrait moral de l'Annamite.
Mœurs. — L'Annamite est d'un caractère doux et docile; humble et soumis avec ses supérieurs, il devient vite arrogant, quand il se voit revêtu d'une autorité quelconque. Ce peuple a d'ailleurs un sentiment très vif de la hiérarchie et des convenances sociales. Les gens riches, ceux qui ont reçu de l'éducation, sont réservés, polis, cérémonieux avec leurs égaux, ou devant les étrangers, presque toujours dignes et sérieux avec leurs inférieurs. Ils se possèdent parfaitement et ne se départent guère en public de leur gravité. Même dans les basses classes, les gens du peuple se traitent avec des égards mutuels; les rixes, les violences sont rares parmi eux; le meurtre est à peu pjès inconnu en Annam. Ce peuple a horreur du sang, et la colère, quand il s'y laisse aller au dehors, ne se manifeste que par des injures et ne va pas plus loin. Il est vrai que, dans ce cas, la langue annamite fournit un vocabulaire très varié; rarement on s'injurie directement; mais comme les pères et les mères sont regardés comme des
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dieux domestiques, on s'injurie sur le dos des ancêtres, qui n'en peuvent mais. Dans ce cas, Tinjure est toujours grave, et amène souvent des ressentiments sérieux entre les familles.
Rien, cependant n'est antipathique au tempérament des Annamites comme les violences et les grands éclats de voix des Européens. Naturellement observateurs, doués d'un esprit fin et méfiant, très aptes à saisir le ridicule, ils sont malheureusement portés à juger avec sévérité nos compatriotes, dont le caractère vif, le naturel bon garçon, familier, un peu débraillé quelquefois, est tout juste Topposé du leur.
J'ai entendu dire souvent ici que l'Annamite n'a pas de cœur ; cela est loin d'être exact, ou plutôt il s'agit de^ s'entendre. Il est très vrai que l'indigène n'a pas la même manière que nous d'exprimer ce qu'il sent. Naturellement froid et réservé dans ses manifestations, il ne témoigne pas son affection, et l'expression générale de sa physionomie a presque toujours quelque chose de glacé; mais, sous ce masque de froideur que lui imposent les convenances du pays, on trouve bien souvent des marques solides d'attachement et du dévouement le plus sincère. « Personne, a dit le divin Maître, ne peut mieux témoigner son attachement à ceux qu'il aime qu'en mourant pour eux. » Ce suprême témoignage de l'amour, le dévouement qui ne recule pas même devant la mort, nous missionnaires, nous Tavons trouvé chez les Annamites. Nous n'oublierons jamais qu'au temps des persécutions, ces pauvres gens, passant courageusement par-dessus toute leur timidité naturelle, nous ont cachés, bien souvent au péril de leur vie, et qu'on en a vu se laisser hacher à coups de rotin, et expirer sur place, plutôt que de livrer le Père qui était caché à deux , pas. Que ceux qui prétendent que nos Annamites n'ont pas de cœur nous disent si l'on ferait mieux en France !
Du reste, quand il s'agit de ces questions de sentiment, il ne faut pas en juger avec nos idées chrétiennes. On sait que le grand reproche que saint Paul faisait aux païens de son
temps, c'étaitprécisément d'être sans affection, sine affections. Gela est vrai de tous les peuples païens, à toutes les époques de l'histoire. Le cœur, tel que nous le^ comprenons avec ses délicatesses exquises, sa générosité chevaleresque, Texpression un peu raffinée de ses tendresses, est Tépanouissement, et comme la fleur de la civilisation chrétienne, et il serait peu équitable de venir demander ces sentiments délicats à un peuple encore païen en majorité; mais il est vrai de dire que l'Annamite en général, est capable d'un dévouement sérieux; il sait apprécier, et faire la différence entre ceux qui le méprisent, ceux qui le traitent avec égard et bonté et ceux qui ne savent que lui parler avec l'injure et la menace à la bouche.
La sobriété de ce peuple est fort grande, comme on l'a vu ; il vit de peu de choses, et son ordinaire, même chez les gens à l'aise, ne dép^erait pas la table d'un trappiste. Un peu de poisson, quelques herbes qu'on trempe dans la saumure, voilà avec le riz tout l'assaisonnement d'un repas. Ce n'est que dans les grandes circonstances qu'on mange de la viande. Deux ou trois fois l'an, aux anniversaires des ancêtres, au tet, à la fête des génies, on tue le buffle et le porc, et l'on fait un festin solennel, auquel tout le village prend part.
L'Annamite n'a pas de vin,* mais une espèce d'eau-de-vie assez grossière, qui s'obtient par la distillation du riz. Du reste, il s'enivre rarement, et comme il a, à un haut degré le respect extérieur de lui-même et des autres, on ne rencontre jamais par les chemins ce spectacle dégradant de Fivresse, qui s'étale sans pudeur aux yeux du public en Europe.
Je ne veux pas dire que l'Annamite n'ait pas de vices; ce serait, hélas ! une contre-vérité ; passionné pour le plaisir, il laisse souvent, surtout dans sa jeunesse, à désirer sous le rapport des mœurs ; mais il a au moins la pudeur du mal, et rien ne le révolte et ne le scandalise comme la vue du désordre s'affichant effrontément aux regards. Hélas, il n'a que trop souvent l'occasion de mépriser les Européens, qu'il a tous les
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jours sous les yeux, et soyez sûrs qu'il ne s'en fait pas faute.
Dans l'habitude de la vie, l'Annamite est d'un caractère gai et jovial; il aime à causer et à rire; il n'est ni envieux, ni jaloux de la prospérité d'autrui. Content de peu, il supporte avec courage la misère et les privations auxquelles il est habitué dès l'enfance. Paresseux pa^r nature, il est capable d'un effort passager, non d'un travail soutenu; accoutumé depuis longtemps à se voir maltraité par ses maîtres, les anciens mandarins, il a les qualités et les défauts d'un peuple opprimé : il est patient et sournois; il plie facilement sous le joug, quitte à maudire tout bas celui qui le vexe et à le tourner en ridicule, quand il croit pouvoir le faire sans danger; car ce peuple, naturellement grave et cérémonieux au dehors, a l'esprit observateur, et tourné facilement à la moquerie, pour se venger de ses maîtres ; cependant il ne leur résiste jamais en face, et ne sait pas dire non à son supérieur. On regarde avec raison comme un miracle de la grâce, que ces hommes au caractère si souple aient eu le courage de résister aux mandarins, et de tenir tête aux juges qui leur proposaient Tapostasîe. Pour quiconque connaît la nature de l'Annamite, il y a là im effort héroïque et un acte vraiment surnaturel.
On se tromperait néanmoins si Ton croyait que ce peuple est lâche. Légèrement fataliste, comme tous les Orientaux, il voit venir la mort avec un courage passif; mais il n'a ni l'entrain, ni le joyeux abandon du soldat. A tort ou à raison, chez tous les peuples de TExtrême-Orient, la guerre est dépouillée de cette auréole de gloire qui en voile, chez nous, les horreurs, et le métier des armes, qui passionne tant d'âmes héroïques, est regardé ici comme inférieur aux fonctions civiles. Cependant le peuple conserve avec respect le souvenir de ses héfos, et comme l'Annamite est très susceptible d'être discipliné, on pourra peut-être, grâce à ses habitudes de soumission passive, en faire un bon soldat, pourvu qu'on ne l'éloigné pas de son pays: car, dès qu'il perd de vue les côtes
d'Annam, la nostalgie le prend, et il n'est plus bon à rien. On ne pourrait donc, à mon avis, le faire concourir à une guerre continentale, comme nos Turcos d'Afrique; mais bien enrégimenté, avec de bons chefs^ qui sachent le commander sans rudesse, et lui donner, par leur exemple, Félan qui lui manque, il pourra rendre d'utiles services dans la colonie, et surtout dans une guerre avec le Tonkin, où mieux habitué aux chaleurs du climat et aux mœurs du pays,- il serait moins dépaysé que nos pauvres recrues de France. Pends^nt la guerre de 1860, lors de la conquête des six provinces, il s'est mieux battu, au jugement de nos officiers, que les Chinois n'avaient fait chez eux ; et pourtant ces pauvres gens marchaient à une défaite certaine d'avance, ces multitudes mal armées, mal dirigées, n'ayant aucune chance de tenir contre les armes perfectionnées et la tactique des Occidentaux.
Mais si, à moins d'une disproportion énorme de forces, ils ont presque nécessairement le dessous sur le champ de bataille, sur le terrain de la diplomatie, les Annamites nous en remontreraient. Réservés, prudents, habiles à cacher leurs impressions, au besoin dissimulés et menteurs, avec les dehors de la sincérité, ils trompent merveilleusement ceux qui ne les connaissent pas à fond. Chez eux, la franchise est regardée presque comme un défaut, au moins comme la marque d'un esprit simple et sans défense. Il est à peu près impossible d'avoir jamais le dernier mot de leur pensée, et, sous les plus belles apparences, ils ont toujours quelque réserve pour leur servir d'échappatoire. Ce manque habituel de sincérité est un des défauts qui fatiguent le plus, quand on doit traiter avec eux.
Un autre défaut encore bien grave, c'est l'habitude du vol. Bien qu'il ne soit nullement avare, et qu'il soit même assez disposé à partager généreusement ce qu'il possède, l'Annamite a une propension déplorable à la rapine. On peut dire sans exagération que presque tout le monde vole, en Annam;
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dans les basses classes, on fait main basse sur tout ce qui se présente, on s'organise en bandes, pour piller les jardins, les basses-cours, les maisons ; on trouve même des villages, qui ont abandonné la culture des terres, et qui vivent du produit des buffles ou des bœufs qu'ils vont voler au loin. Dans les classes lettrées, on met plus de façon. On vend ses services, son influence ; on se fait offrir des cadeaux plus ou moins volontaires par ceux qui ont des procès, ou qui sont forcés de demander justice au tribunal. Ces déplorables habitudes administratives sont un des legs les plus fâcheux que l'ancienne administration annamite nous ait laissés. L'administration française a fait jusqu'ici de louables efforts pour mettre fin à ces abus ; mais il faudra un long temps et beaucoup de fermeté pour changer sur ce point les mœurs des Indigènes.
Enfin pour compléter ce portrait moral de l'Annamite, il faut bien dire qu'il est d'un caractère inconstant et léger à l'excès. Je le crois à peu près incapable de suivre avec application une idée soutenue. C'est la grande raison de son infériorité commerciale, industrielle, artistique et littéraire avec les Chinois, dont il a cependant emprunté toute la civilisation extérieure. Au fond, avec toutes ses apparences de gravité cérémonieuse, c'est encore un peuple enfant, ayant la mobilité et les caprices de l'enfant. Il faut donc le traiter comme tel, avec un mélange de sévérité et d'indulgence. Si on le .traite trop vite en homme, si on l'émancipé sans préparation, on lui rendra un très mauvais service, on compromettra peutêtre l'avenir d'une race intelligente et pleine d'espérances.
Ceci m'amène à dire un mot d'une question fort grave et assez délicate. Depuis vingt ans que nous sommes ici, quelle a été notre influence morale sur les Indigènes? Sont-ils devenus meilleurs ou pires, au contact de l'Europe et de la civilisation? Loin de moi la pensée d'attaquer mes compatriotes pour le vain plaisir de critiquer; mais la vérité a des droits imprescriptibles, et pour moi, il n'est pas douteux que l'Anna-
mite a perdu, et qu'il perd tous les jours davantage au contact de l'Européen. Il est arrivé, ce qui se produit toujours, quand deux civilisations sont en présence, la plus forte absorbe l'inférieure; mais le peuple vaincu ne prend guère que les défauts du peuple conquérant, sans chercher à s'assimiler ses qualités. C'est ce que nous voyons ici. A notre contact, l'Annamite est en train de perdre les qualités distinctives de sa race : le sens du respect, la réserve extérieure des mœurs, le principe d'autorité. Il a cru faire merveille en copiant les défauts de ses maîtres, en devenant comme eux frondeur, joueur et libertin ; mais la générosité du cœur, l'élévation des sentiments, la franchise, le dévouement, toutes ces nobles vertus de la civilisation chrétienne et française, l'Annamite n'a pas su se les assimiler; en un mot il tend tous les jours h devenir de plus en plus français, moins ces brillantes qualités du cœur et de Tesprit qui nous font pardonner nos folies et nos fautes.
C'est là une situation douloureuse, et qui, je ne crains pas de le dire, devrait attirer l'attention des gouvernants. La France a charge d'âmes et de civilisation en Annam. L'Angleterre, la Hollande, ont toujours demandé à leurs colonies de l'or et des débouchés pour le commerce ; mais l'honneur de la noble France, c'est de ne pas exploiter les peuples qu'elle conquiert. Elle se fait gloire de leur apporter avant tout ses idées, sa civilisation et sa foi. Puisse-t-elle, dans ses rapports avec les Annamites, ne jamais oublier ces vieilles traditions qui l'ont fait jadis aimer et respecter de tous les peuples chez lesquels elle est allé planter son glorieux drapeau !