‹ La Cochinchine religieuse (volume 2)Chapitre 9 sur 62 · FIN DE L INTRODUCTION · texte numérisé non relu

FIN DE L INTRODUCTION

Les peuples, comme les individus, ont leur prédestination écrite au livre des décrets divins. Les uns sont appelés à la première heure et semblent les enfants favorisés de la grâce, qui est venue les illuminer dans leur berceau. D^autres, moins privilégiés, restent de longs siècles assis dans les ténèbres de Terreur, jusqu'au jour où Dieu, qui veut le salut de tous les hommes et l'entrée de toutes les nations au bercail de rÉglise, vient les appeler à leur tour et fait lever sur eux le soleil delà prédication évangélique. Quand Jésus-Christ mourut sur la croix, la tradition chrétienne nous le représente les bras étendus vers l'Occident, ses regards mourants embrassant, à travers les horizons lointains, ces rivages de la Grèce, de l'Italie, de la Gaule et de TEspagne, qui allaient avoir l'honneur de recevoir les premiers envoyés de la bonne nouvelle, et de voir s'élever les premières assises de l'Église catholique ; c'était le gage des bénédictions de l'avenir, et l'assurance d'une prédestination plus haute dans une vocation privilégiée. Pendant quinze siècles, l'Occident, fidèle à la grâce, demeura à peu près exclusivement la terre de choix.

le royaume d'élection du Fils de rhomme. Mais, à l'heure où Luther, déchirant la robe sans couture du Christ, lui enlevait d'un seul coup les deux tiers de son empire, préludant ainsi à Tapostasie des nations modernes, et posant les principes d'où devait sortir la Révolution, le divin Maître, pour consoler son Église de la défection de tant de fils ingrats, lui ouvrit tout à coup de nouvelles conquêtes, en lui révélant des peuples inconnus la veille. Pendant que Christophe Colomb, visiblement guidé par la main de Dieu, comme Ta si bien démontré, dans son bel ouvrage, M. Roselly de Lorgnes, s'enfonçait à l'Occident pour y découvrir l'Amérique, Vasco de Gama, tournant pour la première fois le cap des Tempêtes, qui allait devenir pour tant d'âmes abandonnées le cap de Bonne-Espérance, abordait aux rivages de l'Inde, d'où le drapeau portugais devait rapidement s'élancer jusqu'aux portes de la Chine. A la suite de ces grands navigateurs, ouvriers plus ou moins conscients de l'œuvre divine, les apôtres de l'Évangile accouraient, la croix à la main, pour livrer le bon combat, et arraôher les âmes à la cruelle tyrannie de Satan. Les Indes avaient tressailli à l'aspect de ce grand conquérant, qui s'appelle François- Xavier; pendant dix ans, il avait couru des côtes du Malabar aux îles du Japon, prêchant, baptisant des înilliers de catéchumènes, ressuscitant les morts, et convertissant les pécheurs endurcis, ce qui est quelquefois plus difficile. Enfin il venait de mourir, à une centaine de lieues des côtes de l'Annam, en face de la Chine, dans cette île de Sancian, où la piété des pèlerins va tous les ans encore vénérer son tombeau. Mais déjà les apôtres se pressaient sur tous les rivages de l'Orient; un souffle, pareil à celui de la Pentecôte, avait passé sur l'Eglise, et les peuples nouveaux, qui se préparaient à entrer dans son sein, allaient compenser, et au delà, les pertes que l'hérésie venait de lui infliger en Europe. C'est à cette heure prédestinée que se placent les origines de TÉglise de Cochinchine.

Missions Portugaises en Indo-Ciiine, — Les premiers commencements sont obscurs : Thistoire n'a guère gardé que les noms des premiers apôtres de l'Évangile en ce pays. On sait seulement qu'ils vinrent par le golfe de Siam, et pénétrèrent en Cochinchine, en traversant les vastes forêts du Cambodge. A cette époque, la ville de Malacca, le théâtre des travaux et des luttes de Xavier, était le centre de l'activité religieuse, politique et commerciale des Portugais dans toutes les régions environnantes. Par suite, ce furent des dominicains portugais, qui portèrent les premiers la bonne nouvelle dans ces contrées. Déjà, depuis plusieurs années, leurs missions avaient pris assez d'importance pour les forcer à se constituer en province distincte, sous le titre de Sainte-Croix des Indes orientales. Cette province de l'ordre de Saint-Dominique, qui devait, pendant plus de deux siècles, fom'nir à l'apostolat des milliers d'apôtres et des centaines de martyrs, avait son centre à Goa, mais la ville de Malacca était comme ses avant-postes dans l'Extrême-Orient. En 1549, d'après les mémoires de la province, les Frères prêcheurs comptaient déjà à Malacca et dans les îles voisines, dix-huit résidences et plus de soixante mille chrétiens, répandus par petits groupes dans les îles de la Sonde, des MoUuques, des Célèbes et le long des côtes du golfe de Siam. Vers 1550, le P. Gaspard de la Croix pénétra certainement au Cambodge, qui, à cette époque, il ne faut pas l'oublier, occupait les six provinces actuelles de la basse Cochinchine, et s'étendait jusqu'au delà de Ba-ria. Ce grand ouvrier apostolique fut donc très probablement le premier qui planta la croix dans cette partie de l'Indo-

Chine, qui forme aujourd'hui les deux missions de la Cochinchine occidentale et du Cambodge. A ce titre, nous pouvons le regarder comme le premier apôtre du pays, et nous lui devons une mention spéciale.

Aie Père Gaspard de la Croix. — Formé à l'école de Domi-

nique de Suza, Fami et le confesseur du grand Albuquerque, Gaspard de la Croix était un des hommes les plus éminents de la province de Sainte-Croix des Indes orientales, si riche alors en apôtres. Il avait pris une large part à Térection de la province, puis dévoré de zèle, il avait sollicité Thonneur d'aller aux avant-gardes de Tapostolat. Pendant plusieurs années, il avait évangélisé la ville do Malacca avec tant de succès, que, lors deFérection du siège épiscopal de cette ville, s es supérieurs le désignèrent au choix du souverain pontife, pour en être le premier Évêque. Mais il refusa cette dignité, pour se consacrer entièrement à Toeuvre de la prédication. C'est alors qu'il quitta Malacca, pour aller évangéliser le Cambodge, où il pénétra par le port de Can-cao, (ha-tien). Nous n'avons pas de détails sur son apostolat; mais en 1555, nous le retrouvons à Macao, puis à Canton, en Chine. Avaitil traversé tout TAnnam, pour s*y rendre, on bien était-il revenu s'embarquer à Malacca? On ne peut formuler que des conjectures là-dessus. Le pieux chroniqueur qui a rédigé l'histoire de la province de Sainte-Croix, incline visiblement vers la première hypothèse ; mais il ne donne aucune preuve à l'appui. Pour moi, j'ai peine à croire, en l'absence de documents positifs, à un si long voyage, entrepris par terre, à travers trois royaumes séparés et ennemis. Le missionnaire, en effet, eût dû traverser tout le Cambodge, du golfe de Siam au cap Padaran, c'est-à-dire plus que tout le territoire actuel .t de la colonie. Arrivé aux extrémités de ce royaume, il trou- ■^ v^^^^ devant lui le Ciampa, qui s'étendait alors des frontières ^. r J-' du Cambodge à Tourane, c'est là seulement que commençait 0.'" le royaume de Cochinchine. Il lui aurait fallu ensuite remonter par Hué, gagner le Bo-chinh, traverser tout le Tong-king, pour arriver enfin à Macao. Comment, en moins de cinq ans, un seul homme eût-il pu, même en passant, évangéliser tant de peuples divers, et se frayer une route au milieu de royaumes ennemis, à une époque oix les communications étaient rendues

si difficiles par Fabsence complète de routes et la jalousie soupçonneuse de tous ces rois? Sa qualité d'étranger Teùtfait reconnaître et arrêter à chaque pas. Je pense donc, qu'après avoir travaillé quelques années dans le sud de l'Indo-Chine, il retourna simplement s'embarquer à Malacca pour la Chine, où il arriva en 1555. C'était le premier missionnaire, qui remettait le pied dans cet empire, depuis la fameuse mission franciscaine de Jean de Montecorvin à Pé-king, au xni^ siècle. Entraîné par un zèle ardent, le nouvel apôtre se mit aussitôt à prêcher les Chinois, et déjà il avait fait parmi eux de nombreuses conversions, quand les mandarins, inquiets de voir cet étranger prendre tant d'ascendant dans leur pays, se saisirent de lui et le jetèrent en prison. Il fut exilé et retourna à Malacca, où il travailla longtemps encore à Tœuvre apostolique. Enfin, usé par les fatigues plus encore que par les années, il revint humblement s'enfermer dans son ancien couvent du Portugal, où il mourut, vers la fin du xvi* siècle, en soignant les pestiférés. Telle fut la vie et la mort du premier apôtre de ce pays. Il a laissé une histoire de la Chine, dans laquelle il raconte les excès déplorables des Portugais, qui rendaient la religion chrétienne odieuse à ces peuples. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui que les vices des chrétiens font obstacle à la prédication apostolique. On y apprend aussi que, dès cette époque, les Chinois avaient la haine et le mépris des étrangers, auxquels ils décernaient sans façon l'épithète peu flatteuse de diables occidentaux.

Le P. Gaspard de la Croix devait bientôt avoir des successeurs au Cambodge. En 1558, son confrère, le P. Georges de Sainte Lucie, ayant été sacré premier évêque de Malacca, l'arrivée du nouveau prélat devint, pour toutes les régions, qui formaient son immense diocèse, le signal d'une merveilleuse croisade, en imprimant une direction plus suivie à l'apostolat dans ces contrées lointaines. Deux Dominicains, les PP. Lopez et d'Azevedo, furent envoyés au Cambodge, où ils

travaillèrent pendant une dizaine d'années ; mais les bonzes bouddhistes, tout puissants dans le pays, s'inquiétèrent de leurs succès et les firent bannir.

Quelques années plus tard, nous retrouvons dans le même pays deux autres dominicains venus aussi de Malacca; Fun, le P. Georges de la Motte, fut peut-être le premier missionnaire français qui évangélisa la basse Cochinchine, et Fautre, le P. Louis Fonseca. Ces deux frères prêcheurs travaillaient au Cambodge vers 1585. Dans une des nombreuses guerres entre ce royaume et Siam, les Siamois vainqueurs firent les deux pères prisonniers, et les emmenèrent avec une partie de leurs chrétiens à Juthia, la capitale du royaume Thaï, Us y continuèrent tranquillement leur apostolat pendant de longues années ; mais devenus, on ne sait trop pourquoi, suspects au roi, celui-ci ordonna de les mettre à mort. Les satellites pénétrèrent dans la pauvre cabane qui leur servait de chapelle, pendant que le P. Fonseca célébrait les saints mystères, et le massacrèrent sur Tautel. Quant au P. de la Motte, il put s'enfuir et gagner un navire espagnol en rade ; mais il était criblé de blessures, et mourut sur mer, avant d'arriver à Malacca (1599).

Voilà ce que j'ai pu trouver de plus précis sur les débuts de Tapostolat, noji pas en Cochinchine mais dans le pays, qui, devenu plus tard la basse Cochinchine, devait former trois cents ans après le territoire de notre colonie. Il n'est pas douteux que d'autres missionnaires du même ordre, et aussi de l'ordre des franciscains, ne soient venus prêcher l'Évangile dans ce pays, pendant la seconde moitié du xvf siècle; mais l'histoire n'a pas conservé leurs noms *, elle ne parle que de leurs souffrances et des persécutions qu'ils endurèrent pour le nom de Jésus-Christ. Faut il croire, comme le donnent à entendre les historiens de l'ordre dominicain, que du Cam-

i. Voir aux Pièces justificatives.

COMMIiNCEMENTS DE L'APOSTOLVT EN COCHLXCHI.NE 227

bodge, les frères prêcheurs portugais se répandirent, à tntvers le Ciampa, jusque dans la Cochincbine proprement dite et le Tong-king, de manière à relier par une chaîne continue de ■estions leurs deux postes extrêmes, Macao et Malacca? Cela est ft)rt douteux, car on ne retrouve pas trace de leur apostolat dans ce pays,, et les annales de la Cochinchine rapportent la première prédication de rÉvahgile dans le royaume à une époque plus éloignée. Il est vrai que, plus tard, la religion chrétienne fut connue dans tout TAnnam sous le nom de religion des Portugais, mais il n'est pas nécessaire de recourir à la prédication des dominicains portugais pour expliquer cette dénomination, qui fut donnée au christianisme, parce qu'à cette époque le Portugal avait le protectorat, reconnu de. toutes les missions de TExtrême-Orient, et aussi, parce que les premiers missionnaires jésuites, qui portèrent réellement l'Évangile en Annam, vingt ans plus tard, appartenaient presque tous à cette nation. Maintenant quel fut le succès des missions dominicaines dans la partie de Flndo-Chinc qui fut incontestablement évangélisée par les frères prêcheurs de la province de Sainte-Croix des Indes orientales? C'est ce qu'il est assez malaisé de dire, en l'absence de chiffres précis. Néanmoins, tout en rendant très largement justice au zèle des prédicateurs et à leur dévouement héroïque, j'incline à penser que le résultat final fut assez médiocre^ et voici mes raisons : ces missions, qui paraissent avoir été souvent interrompues par la persécution et les guerres continuelles, qui devaient finir par refouler les malheureux Cambodgiens jusqu'à Phnom- Penh, n'ont pour ainsi dire pas laissé de traces dans le peuple khmer. Encore aujourd'hui, au bout de trois cents ans d'apostolat, les missions cambodgiennes proprement dites sont à Tétat d'embryon, et ne se développent pas. Est-ce la faute de l'apostolat? Non, mais du caractère des peuples à qui il s'adresse, n est reconnu, par une longue et douloureuse expérience, que toutes les nations chez lesquelles le bouddhisme

pur s'est implanté, sont presque inaccessibles à l'apostolat catholique. Les Birmans, les Siamois, les Cambodgiens sont aussi durs à convertir que les Maliométans. Cela tient aux institutions politico-religieuses de ces peuples, et surtout à Técole bouddhiste dans laquelle tous les garçons doivent passer au moins un an ou deux.

Au moment, où le christianisme fut apporté dans l'Indo- Chine, le bouddhisme était d'ailleurs à son apogée dans ces contrées; de magnifiques pagodes, dont quelques-unes subsistent encore, les monuments vraiment prodigieux d'Ang- Kor, au centre du Cambodge, témoignent d'une civilisation très avancée, et d'une ferveur religieuse qui laissait peu de prise à l'apostolat, au xvi'' siècle. Les récits des voyageurs nous montrent les monastères remplis de bonzes nombreux et pleins de zèle ; le respect public leur donne une immense autorité, et la dévotion des fidèles pourvoit largement à tous leurs besoins. Ils sont les conseillers des rois, et un mot d'eux suffit pour déchaîner contre les missionnaires la persécution et l'exil. Les choses ont bien changé depuis; mais alors, le bouddhisme régnant en maître à Siam comme au Cambodge, on s'explique facilement comment les premiers missionnaires dominicains venus de Malacca eui*ent tant à souffrir pour obtenir peu de résultats. Heureusement nous servons un bon maître, qui mesure la récompense de l'ouvrier apostolique, non aux succès qu'il a remportés, mais à la générosité du travail. Ceux, qui vinrent d'abord semèrent dans l'humiliation et les larmes ; depuis trois cents ans, cette moisson bénie germe lentement, dans un sol ingrat et dur ; un jour, bientôt peut-èlrc, sous la douce rosée de la grâce, nos successeurs la verront lever et mûrir aux chauds rayons du soleil de la vérité, pour porter au centuple des fruits de vie, qui rejouiront le père de famille. Attendons sans découragement le moment de Dieu.

D'autres causes purement politiques vinrent contribuer aux

difficultés de Tapostolat. Eq 1602, s'était formée, en Hollande, la compagnie des Indes néerlandaises. Les cupidités commerciales et les haines sectaires du calvinisme se réunirent pour ruiner Tinfluence religieuse et politique du Portugal. Depuis le Malabar jusqu'au Japon, une persécution implacable s'organisa contre les missions naissantes. On vit des scènes d'une barbarie révoltante. Ce n'étaient plus les bonzes de l'Indo- Chine ou les cannibales des Moluque*? dont les missionnaires devaient se garder, mais des chrétiens baptisés comme eux au nom du Christ, et rendus plus féroces que les peuplades sauvages de l'Archipel indien , par cette haine froide de l'apostat qui sent son ignominie et qui s'en venge en foulant aux pieds toute modération et toute justice. Partout les églises sont livrées aux flammes ou profanées, les missionnaires massacrés ou jetés à la mer. On vit un peuple, qui se dit civilisé, se faire, au Japon, le pourvoyeur du bourreau, achetant ainsi, à force d'ignominies, le droit exclusif de commercer dans le seul port de Nankazaki, qu'on voulut bien lui ouvrir comme par grâce. La prise de Malacca par ses odieux sectaires amena un désastre pour la propagande catholique dans toutes les régions environnantes et fut la ruine des missions portugaises en Indo-Chine.

Dominicains espagnols. — Mais à l'heure où les pas> sions politiques allaient frapper de stérilité la prédication des Dominicains portugais de la province de Sainte-Croix des Indes orientales, les Dominicains espagnols de la province du Saint-Rosaire de Manille se présentaient sur les côtes de l'Indo-Chine, pour y prendre leur place, qu'ils no devaient plus abandonner. Au bout de trois cents ans, les frères prêcheurs sont encore là , et dans leurs trois missions du Tong-king, comptent près de deux cent quarante mille chrétiens. Ils ont été nos frères d'armes dans les luttes sanglantes du prétoire; ils Qjftt partagé nos épreuves, échangé

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avec nous le pain de 1 hospitalité ; nos joies comme nos douleurs ont été les mêmes, leurs évêques et les nôtres se sont mutuellement imposé les mains; tout a été commun entre nous, rhuile sainte qui fait les pontifes, elle coup de sabre qui sacre les martyrs ; jamais Tunion la plus fraternelle n'a cessé de régner entre nos deux familles religieuses, aussi bien qu'entre leurs chrétiens et les nôtres, et cette longue fraternité du champ de bataille ne sera jamais rompue entre les fils de Saint-Dominique et les prêtres de la société des Missions étrangères.

C'est par le Cambodge que les dominicains espagnols pénétrèrent dans rindo-Chinc. Les deux PP. Jean Maldonat et Pierre de la Bastide furent envoyés en 1388 de Manille pour commencer cette mission, dans laquelle leurs frères du Portugal travaillaient depuis près de quarante ans. Mais déjà, comme je Tai exposé plus haut, la jalousie des bonzes avait déchaîné la persécution contre les missionnaires. Le roi du Cambodge reçut fort mal les deux prédicateurs de TÉvangile et les força à se rembarquer de suite; ils allaient quitter le port, quand une bande d'infidèles conduits par un bonze fondit sur eux. Percé de coups de lances, le P. de la Bastide mourut sur place, et fut le premier dominicain espagnol dont le sang rougit cette terre des martyrs. Combien de ses frères devaient plus tard mêler leur sang au sien! Le P. Maldonat reçut une balle, et se sauva, comme il put, à la nage. On le transporta à Siam, oij il allait retrouver la couronne du martyre; frappé une seconde fois par les païens, il mourut joyeusement entre les bras du P. de la Motte, dominicain portugais. Voici la lettre touchante qu'avant d'expirer, le confesseur du Christ envoyait à ses frères de Manille, en leur faisant connaître les débuts sanglants de son apostolat dans Tlndo-Chine : « La vie qu'on mène dans la province est si sainte, et Dieu y est ai bien servi, qu'il faut, mes bien aimés frères, tout sacrifier pour la conserver dans l'observance régulière et dans la

pratique des usages qui y sont établis. Le Seigneur me donne la douce certitude que, si nous sommes fidèles, il nous fera mille faveurs. Les armes de Saiil ne conviennent pas à toutes sortes de personnes, ni la prédication de l'Évangile dans ces contrées à ceux qui ne sont pas de grands saints. Je meurs content, en vue de la Cochinchine. »

Néanmoins, après ce début sanglant, la persécution s'apaisa, au moins pour quelque temps, au Cambodge^ car vingt ans plus tard, nous trouvons trois autres dominicains espagnols^ travaillant avec fruit dans ce royaume; c'étaient les PP. Alphonse de Sainte-Catherine, Ignace de Sainte-Marie, et Jérôme de Bethléem. Ce sont les seuls noms qui nous soient parvenus^ pour les premiers temps de l'apostolat des Dominicains espagnols en ce pays. Sans doute, grâce à la proximité de Manille, d'autres frères prêcheurs vinrent en grand nombre partager leurs travaux ; Thistorien de la Province du Saint-Rosaire l'affirme positivement, et son témoignage ne peut être mis en suspicion; mais, dans cette première ferveur de l'apostolat, les prédicateurs de l'Évangile étaient plus occupés à convertir les infidèles qu'à enregistrer leurs travaux et leurs succès. Il est permis néanmoins de regretter que leur excessive modestie nous ait ainsi dérobé la connaissance de leurs épreuves et de leurs souffrances, et que nous soyons réduits là-dessus à de simples conjectures. Nous eussions aimé à suivre d'un regard ému les premiers efforts de nos prédécesseurs dans cette portion du champ apostolique, la basse Cochinchine et le Cambodge, que la divine Providence devait nous appeler à défricher à notre tour,

Le P. Diego Advarte en Coehinehine. — Nous voici arrivés au moment où commence l'évangélisatîon de la Cochinchine proprement dite. Dans le courant de 1596, le P. Diego Advarte, de la province de Manille, débarqua dans ce pays, pour y annoncer la bonne nouvelle. Le premier objet

qui frappa ses yeux sur la plage fut une grande croix de bois , dressée aux bords de la mer, probablement par les soins pieux de quelque navigateur. C'était comme un présage de l'avenir de cette mission, qui devait grandir à Tombre de la croix, au milieu de persécutions sans cesse renouvelées. Après l'héroïque chrétienté du' Japon, noyée jadis dans son sang par la cruauté des bourreaux, il n'y a pas, dans tout l'Orient, une seule Église qui puisse disputer à l'Église annamite la glorieuse palme du martyre. Le P. Advarte devait, comme on v^ le voir, en fournir la première démonstration.

A l'époque où le P. Advarte débarqua bu Annam, le roi du pays était Lê-the-tong, qui régna de 1573 à 1600. Il résidait à Ha-Noï, la capitale du Tong-king; mais déjà, comme je l'ai exposé dans l'introduction, l'autorité des rois légitimes était passée presque en entier aux mains des maires du palais, les Trinh au Tong-king et les Nguyen en Cochinchine. Le seigneur de Hué était Nguyen-Hoang, homme d'une grande intelligence, qui travailla très efficacement à affermir le pouvoir aux mains de sa famille. Le missionnaire lui fut présenté, et le prince lui fit l'accueil le plus favorable, en lui permettant de prêcher l'Évangile dans ses États. Le P. se mit aussitôt à l'œuvre, et en quelques mois, il eût formé le noyau d'une petite chrétienté qui donnait les plus belles espérances. Malheureusement les bonnes dispositions de Nguyen-Hoang changèrent quand il vit arriver, quelque temps après, un navire espagnol chargé de troupes ; soit que les soldats aient commis quelques excès, soit que la vue de troupes armées ait éveillé la défiance delà cour, Nguyen ne voulut plus entendre parler du christianisme, et pour se débarrasser de ces étrangers incommodes, il ordonna de les massacrer. Naturellement les Espagnols se défendirent; un combat acharné s'engagea sur la plage entre eux et les Annamites; les soldats parvinrent à se retirer en bon ordre sur leur vaisseau, mais pendant que le P. Diego Advarte secourait les blessés, absolvait les mou-

rants lombes sur le champ de bataille, il reçut deux coups de flèches, l'un à la poitrine, et l'aulre au visage. Il dut, à son grand regret, abandonner ses chers néophytes, et s'embarquer à la hâte, sous une grêle de traits*, Heureusement ses blessures étaient sans gravité. De retour à Manille, le saint religieux reprit ses travaux apostoliques au milieu de ses frères; il devait mourir quelques années plus tard, sur le siège épiscopal de Nouvelle-Ségovie, dans Ttlc de Luçon.

Ainsi fut compromise et retardée, par Timprudence et Tavidi té commerciale des Espagnols, Tévangélisation de TAnnam. Ce n'est pas la dernière fois que nous verrons la malheureuse immixtion de la politique créer des embarras àTapostolat dans ces contrées. Au fond, ce n'est pas tant le christianisme que Tcnvahissement de TOccident que les souverains de TExtrême- Orient redoutent, et non sans raison. Le missionnaire seul ne leur ferait pas peur, et serait presque toujours respecté; mais derrière le prédicateur de TÉvangile, qui vient à eux sans armes et ne leur demande que leurs âmes, ils voient bientôt arriver le copnmerçant avide, le conquérant ambitieux. C'est ainsi que trop souvent depuis le xvi*" siècle, l'œuvre pacifique et civilisatrice de l'apôtre a été compromise et entravée par les passions des hommes, et les excès d'aventuriers sans foi, sans moralité et sans scrupules.

Apostolat des RR. PP. Jésuites. — C^était h la compagnie de Jésus qu'était réservé l'honneur d'implanter d'une manière définitive le christianisme en Annam, et c'est à l'Église persécutée du Japon que la Cochinchine doit ses premiers apôtres. Déjà dans la première année du xvn" siècle, plusieurs familles chrétiennes, exilées de ce pays à cause do la foi, étaient venues se réfugier àFai-fo, qui était alors le centre du trafic et des relations avec les étrangers venus pour commercer en Cochinchine. Cette ville, qui n'existe plus, était située un peu au-dessous de l'emplacement actuel de Tourane.

Là, ces malheureux exilés, qui avaient tout sacrifié pour garder rintégrité de leur foi, soupiraient après la venue des ministres de leur religion. Leurs vœux ne devaient pas tarder à être exaucés.

En 1614, Daigo-sama lança un édit de bannissement contre tous les missionnaires européens, qui se trouvaient dans le Japon. La prudence commandait d'obéir, tout en sauvegardant du mieux possible les intérêts des chrétiens japonais. Vingt-huit pères restèrent cachés parmi les fidèles, pour leur administrer les secours religieux, dont ils avaient si grand besoin dans répreuve présente; les autres, en plus grand nombre, s'embarquèrent ostensiblement pour Macao, afin de ne pas irriter le prince par une résistance ouverte. Plus tard, plusieurs retournèrent secrètement au milieu de leurs chrétiens; d'autres, suivis d'une partie de leur troupeau, qui n'avait pas voulu se séparer de ses pasteurs, se dispersèrent on Cochinchine, à Siam, au Cambodge, où l'on retrouve encore dans certains groupes, qui ont gardé le type japonais, la trace des anciennes chrétientés formées par les exilés. C'est ainsi que les malheurs de l'Église du Japon devinrent, dans les desseins miséricordieux do la Providence, une occasion de salut pour les nations voisines, qui reçurent ainsi les premières semences du christianisme. Pareils à ces coureurs de jeux olympiques, que l'antiquité nous représente se passant de main en main le flambeau sacré, les confesseurs du Christ emportèrent sur tous les rivages de l'Asie les lumières de la foi catholique, pour éclairer les peuples encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Quand Dieu permet que le chandelier d'une grande Église vacille et soit ébranlé, movebo candelabnim tuuniy c'est presque toujours qu'il se propose de rallumer ailleurs ce divin flambeau de la foi, dont la flamme sacrée ne s'éteindra définilivement qu'au dernier jour du monde.

Le 18 janvier, cinq missionnaires de la compagnie de Jésus débarquèrent au port de Cua-han (Tourane). C'étaient les

PP. François Busomi, italien, Jacques Carvalho, portugais et les frères coadjuleurs Antoine Diaz, portugais, Joseph et Paul^ japonais. Le P. Busomi était le supérieur de la troupe apostolique; le P, Carvalho ne devait passer qu'un an en Cochinchine; il retourna au Japon, où il eut le bonheur do souffrir le martyre, en 1624,

Cet événement, qui devait exercer une si grande influence sur Favenir du pays, se passait sous le règne de Lê-kin-thong. Le chua de Cochinchine était Nguyen-phuoc, plus connu sous le nom de Sai-vuong. C'était le fils de Nguyen-hoang, qui avait accueilli, puis chassé avec tant de cruauté le P. Diego Advarle.

La mission du Tong-king commença dix ans seulement plus tard. Le P. Alexandre de Rhodes, qui était arrivé en Cochinchine en 1624, y fut envoyé en 1627. Il se fit présenter au Chua du Tong-king, qui était alors Trinh-trang; il en fut très bien accueilli, et lui offrit une horloge à sonnerie, qui fit Tadmiration de toute la cour. L'arrivée du P. de Rhodes dut faire sensation en Annam, car c'est la première fois que les annales du pays parlent de la religion chrétienne. Voici ce qu'elles disent de cet événement : « Au troisième mois de la neuvième année de Nguyen-hoa (son nom de règne est Lêthan-tong), un Européen du nom de Inexu (Ignace, le P. de Rhodes s'appelait Alexandre, mais le chroniqueur païen a sans doute fait confusion avec Ignace de Loyola, le fondateur de la compagnie de Jésus), arriva dans les villages de Ninhcuong, Quan-auh, Nam-chon, et dans les villages de Tra-lu, Giao-thuy, et transmit secrètement la doctrine de la religion perverse du Giao-to (Jésus). »

Mais revenons à la Cochinchine. Il ne paraît pas que les premiers prédicateurs de l'Évangile aient été sérieusement d'abord inquiétés par Saî-vuong. Au bout de quelques mois, le P. Busomi avait pu élever une modeste chapelle près de l'endroit où il avait débarqué. Le sang de Jésus-Christ ne

devait plus cesser de couler sur cette terre infidèle, et dix catéchumènes, prémices deTapostolat des Jésuites en Cochinchine, recevaient solennellement le saint baptême. « Le P. Busomi, écrit le P. de Rhodes, était un homme de sainte vie, infatigable dans ses travaux, courageux dans tous les dangers, ferme dans toutes ses résolutions. Il s'est entièrement consacré à fonder et à augmenter cette nouvelle Église; il y a réussi si heureusement que n'ayant trouvé que fort peu de chrétiens, lors de sa première entrée dans la Cochinchine, il en a laissé au moins douze mille, quand il est allé au ciel recevoir autant de couronnes qu'il a fait de chrétiens. (Voyage du P. de Rhodes. Deuxième partie.)

Le peu de chrétiens, que le P. Busomi trouva à son arrivée en Cochinchine, étaient les restes des néophytes que le P. Advarte avait baptisés, vingt ans auparavant, ou des Japonais que la persécution avait forcés de s'expatrier en Cochinchine. Dans le même temps, le P. de Rhodes, au Tong-king, obtenait des succès encore plus considérables. Sous son active impulsion, on voyait se renouveler les merveilles de la primitive Église. En 1639, le nombre des chrétiens de ce pays s'élevait déjà à quatre-vingt-deux mille, parmi lesquels on remarquait une sœur du Chua Trinh-trang, dix-sept princes de sa famille, des grands mandarins^ deux cents bonzes, devenus de fervents catéchistes, et plus de cent séminaristes, prémices et espoir d'im clergé indigène. Dieu permet souvent qu'au berceau dcG Églises naissantes, il se fasse comme un renouvellement du mystère do la Pentecôte; c'est l'heure des grandes effusions de l'Esprit d'en haut, et l'âge héroïque (Jes nouvelles chrétientés. La grâce descend plus abondante sur toutes les âmes de bonne volonté, et les cœurs sont mieux disposés à y correspondre, parce qu'ils n'ont pas encore abusé des dons divins. L'Église d'Annam connut alors les beaux jours de la première ferveur, qui devaient, dans les desseins de Dieu, la préparer et la fortifier pour les épreuves de l'avenir.

Ces épreuves nô devaient pas tarder à s'offrir. Dès 1630, le christianisme était proscrit du Tong-king, et le sang du premier martyr annamite rougissait la terre. C'était un jeune néophyte, tout dévoué aux œuvres de la mission. Il s'appelait François, et était au service du frère du chua; il fut décapité sur Tordre de Trinh-trjng, après avoir enduré le supplice du rotin. Les missionnaires traqués de tous côtés, furent pris, embarqués d(i force et contraints de quitter, pour quelque temps le pays. En Cochinchine, une longue sécheresse, qui désolait les campagnes, amena aussi la persécution. Les païens superstitieux se mirent à crier que les maîtres étrangers empêchaient les pluies de tomber, et qu'il fallait les chasser. Trois édits successifs leur intimèrent Tordre de sortir du royaume; mais ils s'y dérobèrent par la fuite, et peu de temps après, purent reprendre Texercice public de leur saint ministère. Pendant les vingt-deux années qu'il passa dans la mission, le P. Busomi eut la consolation d'y établir plusieurs ferventes chrétientés. En 1639, le saint religieux, épuisé par les travaux et par les souffrances, revint mourir à Macao, et le P. de Rhodes fut envoyé pour continuer son œuvre en Cochinchine. Ce grand missionnaire, qui peut être considéré, ajuste titre, comme le fondateur de l'Église annamite, mérite bien quelques lignes de biographie.

Le P. Alexandre de Rhodes était français. Né à Avignon en 1891, il enlra fort jeune dans la compagnie de Jésus, et sollicita de ses supérieurs d'être envoyé en mission. En ce moment, l'héroïque chrétienté du Japon était donnée en spectacle aux anges et aux hommes; dans la compagnie de Jésus, une sainte émulation faisait battre les cœ'urs; c'était à qui aurait le bonheur d'être désigné pour aller verser son sang sur cette glorieuse terre des martyrs. Les supérieurs du P. de Rhodes, appréciant les vertus du jeune religieux, le désignèrent pour ce poste d'honneur. Mais, arrivé à Macao, une triste déception Tatténdait; le Japon était fermé, et Ton ne

pouvait espérer y pénétrer en ce moment. Dieu avait se^d^ seins sur lui ; et ce fâcheux contre-temps n'avait d'autre but que de le mettre dans la voie où la Providence l'appelait. Ses supérieurs le désignèrent pour la Cochinchine, où il travailla pendant trois ans sous la direction du P. Busomi. Cependant le P. Baldinotti, italien, avait été envoyé en 1626 pour commencer la mission du Tong-king; mais ne pouvant, à cause de son âge déjà avancé, apprendre cette langue si difficile aux étrangers, il voyait son zèle paralysé; il fut donc forcé de demander du secours à ses confrères de Cochinchine. On lui envoya le P. Pierre Marquez, japonais, qui fut le premier supérieur de la mission du Tong-king, et le P. de Rhodes. J'ai parlé plus haut des merveilleux succès qu'il obtint, mais je n'ai pas dit au prix de quels travaux. II prêchait tous les jours, au moins quatre fois, et le plus souvent jusqu'à six. Dans la première année de son séjour au Tong-king, il annonça J.-C. à plus de cent mille infidèles, qui n'en avaient jamais entendu parler. Il s'énonçait en annamite avec une merveilleuse facilité; aussi le concours pour l'entendre était incroyable et les jours ne suffisant pas^ il consacrait une partie des nuits à instruire les catéchumènes et à confesser les néophytes.

Banni une première fois du Tong-king avec ses confrères, en 1630, il resta quelques années à Macao, à la disposition de ses supérieurs, et quand le P. Busomi se retira dans cette ville pour y mourir, le P. de Rhodes fut renvoyé en Cochinchine pour prendre sa place; il y rentra en 1640.

Sous sa sage et ferme direction, l'Église de Cochinchine prit de nouveaux accroissements. Chaque année voyait se grossir le troupeau du Christ de douze à quinze cents néophytes. Une sœur de Sai-vuong, tante du nouveau chua, Thuong-vuong, qui avait succédé à son père en 163§, reçut au baptême le nom de Marie-Magdeleine, et par sa haute influence et son zèle pour la foi, rendit beaucoup de services à la mission de Cochinchine. Un grand mandarin, nommé Paul, était gou-

verneur des enfants de Thuong, et son mérite joint à ses dignités Tavait fait comme le chef de tous les chrétiens, qui résidaient à la cour. Son jeune fils, qui marchait sur ses traces, fut quelques années plus tard nommé gouverneur du Quangngai, où il rendit, par ses bons exemples et son esprit de prosélytisme, les plus grands services à la cause religieuse. Il était aimé et respecté de tous, pour sa scrupuleuse justice, sa modération et son désintéressement. Les païens s'étonnaient de voir im grand mandarin qui se rendait accessible à tous, qui n'opprimait personne, qui n'était ni cupide, ni orgueilleux. Ces vertus, si rares dans la classe des administrateurs de rÉtat, lui gagnaient tous les cœurs, et les inclinaient vers une religion, qui enfante de pareilles mœurs. Ce pieux jeune homme, dans Tardeur de son zèle, avait eu un moment la pensée de renoncer aux charges publiques, de quitter tous ses biens, d'abandonner même sa femme, pour se consacrer entièrement au service de la Mission, dans les humbles fonctions du catéchiste; mais son confesseur Ten détourna, en lui faisant observer très sagement qu'il ferait plus de bien et gagnerait plus d'âmes à Jésus-Christ, en restant dans sa vocation, pour servir Dieu au milieu du monde. Ainsi dès les premiers temps de la prédication, on trouvait dans toutes les classes de la société annamite et même à la cour, des chrétiens qui s'élançaient du premier bond jusqu'à la pratique parfaite des conseils évangéliques. De si beaux résultats ne pouvaient manquer d'exciter la rage du démon ; aussi dès 1644, on]vit commencer en Cochinchine cette longue suite de persécutions, qui devaient durer, à peu près sans interruption, jusqu'à nos jours.

Première perséeation. — Ce fut un jeune catéchiste de dix-neuf ans, nommé André, qui ouvrit en Cochinchine le défilé des martyrs. « Ce fut, raconte le P. de Rhodes, au mois de juillet de l'année 1644, que cette Église donna les prémices

de son sang pour la querelle de Jésus-Christ. Un de mes catéchistes, nommé André, que j'avais baptisé depuis trois ans, ayant été pris en notre maison, fut mené devant le gouverneur et accusé comme chrétien. J'accourus aussitôt pour le délivrer ou pour le défendre, mais ce fut en vain; on le condamna à mort, pour avoir prêché la foi chrétienne. Je n'eus donc plus rien à faire que de l'accompagner jusqu'au lieu du supplice. Ce généreux confesseur portait au col cette espèce d'échelle, dont on charge ici les criminels*, et malgré ce poids incommode, il marchait si vite, que j'avais peine à le suivre. Je demeurai cependant toujours auprès de lui, et je Tassislai pendant tout le temps qu'il fut tourmenté. Il était à genoux, les yeux élevés au ciel, et prononçant continuellement le nom de Jésus. Il reçut d'abord trois coups de lance, sans remuer ni tomber à terre, puis, en deux autres coups, on lui trancha le gosier, et la tête étant détachée de son corps, j'entendis distinctement le nom de Jésus sortir de la plaie du col, et tous les assistants l'entendirent aussi bien que moi. Bientôt les soldats se retirèrent, et j'eus la liberté de recueillir ces sacrées reliques, et de ramasser quelques gouttes de ce sang précieux versé pour Jésus-Christ. » (Voyage du P. de Rhodes.)

D'autres prodiges ne tardèrent pas à signaler ce glorieux trépas, comme on le voit d'après le témoignage authentique qu'en fit parvenir à Rome un témoin oculaire, nommé Horace Massa, qui se trouvait alors à Fai-fo pour son commerce. Voici cette pièce :

(( Je, Horace Massa, certifie être vrai que Tan 1644, le 26 de juillet", un dogique de la compagnie de Jésus, nommé André, natif du bourg de Ram-an du royaume de Cochinchinn, fut martyrisé, en la ville de Caciam du dit royaume ^ et

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