‹ La Cochinchine religieuseChapitre 13 sur 79 · îe dont Dieu nous préserve · texte numérisé non relu

îe dont Dieu nous préserve

L ÈRE DES MARTVRS S5

s'attendait à en rencontrer un grand nombre parmi les prisonniers; on fut bien surpris d'en trouver seulement soixante-six, dont une quarantaine de femmes et dVnfants, qui s'étaient réfugiés dans la citadelle à Tapproche des troupes royales.

Ces chrétiens appartenaient presque tous aux deux chrétientés voisines de Cho-quanet de Thi-nghe, Le curé de Cho-quan, M. Phuoc, qui avait suivi M, Marchand, était avec eux. Ils Eurent condamnés, comme rebelles, à être lang-tri^ c'est-à-dire â avoir les membres coupés aux jointures avec la tête^ et le corps fendu en quatre. Tous subirent courageusement ce supplice, à l'exception de quelques enfants dont les mandarins eurent pitié, malgré les ordres formels du roi, et auxquels ils permirent de s*enfnir.

Restaient les principaux coupables, ceux qu'on regardait comme les chefs de la rébellion; ils étaient au nombre de six, parmi lesquels on avait compris naturellement M. Marchand. Le roi avait là une occasion trop belle d'assouvir sa haine contre les prédicateurs de la religion, en faisant passer l'apôtre de rÉvangile pour rebelle et fauteur de rebelles; il se garda bien (le la laisser échapper.

Afin d'imprimer partout la terreur, les six prisonniers furent promenés dans leur cage à travers toutes les provinces; ils n'arrivèrent à Hué que le 15 octobre.

A son départ de Saigon, un trait touchant vint consoler le cœurdeVapôtre, en lui montrant rattachement des Annamites pour leurs Përes spirituels. Comme tous les missionnaires^ M» Marchand avait à son service deux ou trois jeunes enfants, pour prendre soin de ses affaires* Quand il fut enfermé dans sa cage et près de partir pour Hué, un de ces enfants, âgé de quinze ans environ, vint en sanglotant demander aux grands mandarins la permission de suivre son maître.

— Mais tu n y penses pas, mon enfant^ lui dit un de ces officiers; quand ton maître sera arrivé à la capitale, il sera

certainement mis à mort.

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— Ceat précisément pour mourir avec le Père que je veux le suivre.

Le mandarin, plus touché qu'il n'eût voulu le faire paraître, fit semblant de ne pas entendre et lui tourna le dos; mais Tenfanl le suivait toujours, se prosternant à terre et demandant en glace à mourir avec son Père. Il fallut le chasser à coups de rotin, pour se débarrasser de ses touchantes imporlunités.

Martyre de M. Marchand (30 novembre 183S)» — Il

faut se reporter aux pages les plus sombres des Actes des Martyrs, pour trouver l'équivalent des supplices atroces que la haine fanatique, combinée avec le désir d'épouvanter les missionnaires européens, fit infliger à l'innocente victime tombée, par un fatal concours de circonstances, aux mains de Mînh-mang. Arrivé à la capitale, le 15 octobre, M. Marchand fut tiré, le 16 au matin, de la cage où il était renfermé depuis cinq semaines et conduit au tribunal des causes criminelles. Aussitôt l'interrogatoire commença ;

— Etes-vous Phu-hoai-nhon* ?

— Non, je ne le suis pas.

— Où est-il maintenant?

— Jo n'en sais rien.

— Le connaissez-vous?

— Oui, je le connais; mais je ne l'ai pas vu depuis longtemps,

— Depuis combien d'années êtes-vous dans ce royaume ?

— Depuis cinq ans.

— Où avez-vous demeuré, pendant les premières années ?

— D'abord à Lai-thieu, puis chez différentes personnes qui sont mortes aujourd'hui.

— Avez-vous aidé Khoi à faire la guerre ?

i . C'était le nom annamite de Mgr Tabert.

— Non ; Khoî m'a fait prendre de force et conduire k Saïgoo, Je suis entièrement étranger à Tart de faire la guerre. Je ne me suis occupé qu'à prier Dieu et à célébrer la messe.

— Est-ce vous qui avez envoyé des lettres à Siam et aux autres chrétiens des environs de Dong-naï, pour les engager à venir au secours des rebelles ?

— Khoi m*a ordonné de le faire, mais je m'y suis refusé, en lui déclarant que ma religion me le défendait et que j'aimerais mieux souffrir la mort que de consentir k de pareilles choses, CepûTidant Khoi m'apporta de ces lettres pour me les faire signer; mais je les ai prises et mises au feu devant lui*

L'interrogatoire en demeura là pour le moment ; bien qu'on eiit commencé par étaler sous les yeux du confesseur tous les instruments de torture, afin de Teffrayer; it ne subit, ce jour là, aucun mauvais traitement et fut reconduit dans sa cage.

On passa alors à Tinterrogatoire des autres ac.eusés; ceux-ci, lâches et menteurs, rejetèrent toute leur faute surKhoi^ qui était mort pendant le siège, et sur le missionnaire français, qu'ils détestaient, en leur qualité de païens^ et auquel ils attribuaient en grande partie, et non sans raison, leur défaite, parce qu'il avait refusé de faire soulever les chrétiens. Ils forgèrent donc contre M. Marchand tout un roman qui, il faut bien l'avouer, ne manquait pas de vraisemblance, et qui était assez habilement tissé pour faire impression môme sur des juges moins prévenus,

A les entendre, Khoi s'était révolté, àlademande du vicaire apostolique et des missionnaires, pour mettre sur le trône le prince An-hoa, neveu de Minh-raang et fds du prince Canh, l'ancien élève de Tévèque d'Adran (on se rappelle que c'est a ce jeune prince que la couronne eût dû revenir de droit). Ce prince j disaient-ils, avait promis de se faire chrétien, et M. Marchand n*était reslé dans le pays que pour entraîner les disciples de J.-C. dans ce parti, Cétait lui qui avait été Tâme de la révolte k Tintérieur, pendant que ses confrères étaient

sortis du royaume, comme avait fait autrefois Tévêque d'Adran, uniquement pour exciter les Siamois à faire la guerre au roi de Cochinchiue, et peut-être même aller chercher des navires et des soldats en Europe.

En apprenant ce tissu de calomnies, la colère de Minh-mang fut grande : ses deux neveux, les fils du prince Canh, reçurent Tordre de mourir; mais le tyran leur laissa gracieusement le choix du supplice; ils s'empoisonnèrent avec leur mère. Quant à M. Marchand, il fut décidé qu'on lui arracherait, à force de tortures, l'aveu de sa prétendue rébellion, crime irrémissible en Annam, où le roi étant regardé comme le père de la famille nationale, la révolte est assimilée au parricide. Quelle belle occasion de flétrir aux yeux du peuple la religion perverse, en déshonorant ses prédicateurs !

Dès le lendemain, dans la nuit du 17 octobre, M. Marchand, extrait de sa cage, fut ramené au tribunal des supplices. Un vaste brasier, au milieu duquel rougissaient de longues tenailles, jetait ses reflets lugubres autour de la salle d'audience. Les juges sommèrent le confesseur du Christ de reconnaître la vérité des accusations portées contre lui :

« C'est faux, » s'écria- t-il avec énergie.

A l'instant, les bourreaux, avec leurs pinces ardentes, lui déchirent la chair des cuisses; quand les tenailles spnt refroidies, on renouvelle les interrogations : nouvelles dénégations, suivies aussitôt de nouvelles tortures. Cette scène affreuse dura toute la nuit, sans qu'on pût arracher au martyr un seul mot d'aveu. Pendant qu'on le tourmentait d'une manière sihorrible, il tenait les yeux constamment levés au ciel, en laissant échapper quelques soupirs et quelques cris de souffrance. A l'aube, on le jeta mourant dans sa cage. Il reparut encore au tribunal, le 19 octobre, mais ne fut plus appliqué à la question: il importait à la haine de Minh-mang de le ménager, pour le grand jour du supplice.

Le roi tenait sa vengeance. En compagnie de trois de ses

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prétendus complices et du jeune fils de Khoi, âgé de sept ans à peine, le prêtre de J.-C, fut condamné k l'horrible supplice de la mort lente ou des cent plaies. Afin que rien ne manquikt à la solennité de cette fête lugubre, Texécution tut remise au 30 novembre^ et Sa Majesté eut la générosité de fournir k chacun des condamnés un franc par jour, pour sa nourriture afin qu'il fût plus fort pour savourer les douleurs de sa lente agonie.

Le 30 novembre 183S, à cinq heures du matin, sept coups de canon réveillent les habitants de la capitale et les appelleat à rhorrible fête qui se prépare. On tire de leurs cages M, Marchand, trois chefs de rebelles et Tinfortuné fils deKhoi;on leur fait ouvrir et abaisser leurs habits jusqu'aux reins et relever leurs pantalons jusqu'aux cuisses; dans cetétat^ on les conduit, entre deux haïes de soldats ^ non loin du palais. Le roï^ entouré de sa cour, les attendait là, pour contenter ses yeux de la vue de ses yiclîmes. Dès qu ils sont arrivés en présence de Sa Majesté, les mandarins les saisissant par la peau de la poitrine, les font avancer, afin que le roî puisse les voir de près, puis ils les forcent à se prosterner cinq fois la face contre terre, pour saluer le prince. Celui-ci, les ayant considéré quelques instants d'un air indigné, laisse tomber un petit drapeau qu'il tenait à la main et tourne le dos aux condamnés. C'était le signe de les conduire à la mort.

Aussitôt les suppliciés sont ramenés au Iribunalj dépouillés de leurs vêtements et solidement attachés sur des brancards. Afin de terrifier davantage les fidèles, Tendroit choisi pour le supplice était cette chrétienté de Tbo-duc, où nous avons vu déjà exécuter le capitaine Paul Buong,

Mais les tortures raffinées de la mort lente ne suFfisaienl pas encore a assouvir la baine du persécuteur. Par une inconséquence que la Providence permit sans doute, afin de distinguer nettement la cause du missionnaire catholique de celle des chefs de révolte, auxquels la calomnie Tavait associé^ le tyran

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avait donné Tordre secret de torturer d'une manière spéciale M. Marchand, en qualité de prêtre.

Arrivé devant la porte du tribunal des supplices, le cortège funèbre fait halte et le brancard sur lequel est lié M. Marchand ost déposé en face de Tentrée. A peine le missionnaire a-t-il aperçu, au milieu de la cour le foyer où rougissent les fers qui, six semaines auparavant, ont brûlé ses chairs non cicatrisées, 1111 mouvement involontaire d'horreur le fait tressaillir, il s'ag:ite convulsivement sur son brancard, au milieu des risées *le Ifi populace, que ce spectacle semble vivement intéresser.

Au signal donné par le mandarin assis à l'intérieur du pré- \invOj deux bourreaux lui prennent fortement les jambes^ qu'ils m al lUiennent étendues et immobiles ; cinq autres saisissent chacun une grosse pince rougie à blanc et serrent à cinq endroits les cuisses et les jambes du patient. On.entend un cri de douleur arraché à la victime, o cha, o Père ! et une fumée fétide s'élève des chairs comburées, sur lesquelles les fers sont maintenus jusqu'à ce qu'ils se refroidissent.

Alors seulement les bourreaux lâchent prise et courent replonger dans le feu leurs affreuses tenailles, pour la seconde question. Le mandarin criminel s'adressa à M. Marchand et lui demande ;

— Pourquoi dans la religion chrétienne arrache-t-on les; yeux aux riioribonds?

— ( Vest faux; jamais je n'ai vu faire pareille chose.

Suit une seconde torture, avec les mêmes circonstances de barbarie, et quand les fers sont de nouveau éteints, le mandarin pose une seconde question;

— Pourquoi les futurs époux se présentent-ils devant le pnHre, au pied de l'autel?

Lo missionnaire rassemble ses forces et répond :

— Les époux viennent faire reconnaître et bénir leur alliance par 1*^ prêtre, au milieu de l'assemblée des chrétiens.

On |)asse à une troisième torture, qui imprime cinq nouvelles

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cicatrices, ajoutées aux dix premières. Le mandarin demande alors :

— Ne se fait-il pas des abominations dans les festins que vous faites à l'église ?

— Non, répond M. Marchand d'une voix mourante, ilne'se fait aucune abomination parmi nous.

— Mais quel est donc ce pain enchanté que vous donnez à ceux qui se sont confessés, pour qu'ils tiennent si fort à leur religion ?

D fallut en rester là, de peur que le martyr n'expirât avant d'arriver au lieu du supplice. Mais c'en était assez pour montrer à tout homme de bonne foi que c'était au prêtre de J.-C. et non au prétendu chef de rebelles qu'on en voulait. La haine a beau s'envelopper d'apparences légales et de détours hypocrites. Dieu la contraint toujours à se montrer à nu, afin de justifier les victimes qu'elle aurait voulu déshonorer. Encore une fois, l'iniquité venait de se donner à elle-même un solennel démenti : Et mentita est iniquitas sibi.

Pendant cette scène horrible, les autres condamnés étaient restés tranquillement assis sur leurs brancards. Quand elle fut terminée, on leur servit à tous un dernier repas, selon Tusage. A la vue de tant d'affreux tourments endurés par un innocent, le mandarin criminel n'avait pu se défendre d'un sentiment de respect et de compassion pour la victime. Il appela un de ses domestiques et lui dit:

— Demandez à M. l'Européen ce qu'il veut manger.

— Merci, répondit M. Marchand; je ne mangerai plus rien.

Et pendant que ses compagnons de supplice faisaient honneur à leur dernier repas, le confesseur, absorbé dans la souffranceet la pensée de la mort, se recueillait devant Dieu, lui demandant, sans doute, la grâce de supporter jusqu'au bout les horreurs du supplice qui l'attendait.

Le repas fini, on bâillonna les condamnés, en leur mettant i chacun un caillou dans la bouche et, par-dessus, un frein

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en bambou, qu'on assujétit solidement derrière leur tête, afin d'étouffer les cris horribles que la souffrance poussée au paroxysme ne manquerait pas de leur arracher ; puis on se dirigea, au pas de course, vers le champ d'exécution.

Arrivés là, les soldats fichent en terre cinq poteaux en forme de croix; ces préparatifs achevés, les bourreaux s'emparent des patients, les dressent contre leur poteau, les y assujétissent solidement par le milieu du corps et attachent leurs bras aux deux branches de la croix. Ils se placent alors de chaque côté des patients, ayant derrière eux des surveillants armés de rotin, pour les stimuler, s'ils étaient tentés de s'attendrir au milieu de leur terrible besogne.

M- Marchand était placé au second poteau; deux bourreaux, armés de longues pinces et d'un coutelas, attendaient à ses côtés le signal donné par un roulement prolongé de tambour. Dès qu'il a cessé, les bourreaux avec leurs pinces saisissent les mamelles, les coupent d'un seul coup et jettent à terre deux lambeaux sanglants d'un demi-pied de long. Un de nos catéchistes, qui s'était placé en face de la sainte victime, ne lui voit faire aucun mouvement; se piquant d'une émulation infernale, les bourreaux le saisissent alors par derrière et lui enlèvent deux énormes morceaux de chair; le patient s'agite et lève les yeux au ciel, comme pour demander la force d'en haut; ils descendent au gras des jambes, enfoncent leurs pinces aussi avant qu'elles peuvent pénétrer, et deux nouveaux lambeaux tombent encore sous le coutelas des exécuteurs. A ce moment, la nature épuisée succo^ibe, la tète de M. Marchand s'incline sur sa poitrine, un léger soupir s*exhale de ses lèvres, l'âme du martyr était dans les cieux.

C'était le 30 novembre ,'^vers les sept heures du matin; ce jour-là, tous les prêtres catholiques, en montant à l'autel, avaient répété la grande parole du prophète Isaie : « Quam speciosi pedesevangelzzantium pacem, evangelizantium bona. Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds de ceux qui

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viennent de si loin, pour nous apporter FÉvangile de la paix^ la bonne nouvelle du salut ! >)

Je demande pardon à mes lecteurs des détails affreux dans lesquels je viens d'entrer; c*?la était nécessaire pour faire cûQnaître la cruauté du tyran et Théroïsme du martyr. Notre toi serait bien faible, si une délicatesse exagérée ne pouvait soutenir le récit des horreurs que nos martyrs ont bien eu le courage d*endurer pour Notre Seigneur Jésus-Christ.

Des que M. Marchand eut expiré, un Je s bourreaux lui coupa la tète^ qu'il jeta dans un vase plein de chaux* Le corps, détaché du poteau^ fut étendu sur le ventre et fendu en quatre cQmme une huche de bois, en long d*abord, puis en travers, Les autres suppliciés, pendant ce temps, savouraient^ dans loute son horreur, le supplice auquel ils étaient condamnés; leur sang ruisselait à flots, pendant qu'on en avait vu couler à peine quelques gouttes des plaies de M, Marchand. Il avait 6té si fort affaibli par les tourments endurés précédemment qu'il n*était plus qu'un squelette et n*avait qu'un souffle de vie, quand il fut attaché au poteau fataL Ainsi la haine de Minhmang avait été trompée dans ses calculs; en multipliant les tourments du missionnaire, elle ne lui avait pas laissé assez de forces pour endurer le supplice jusqu'au buut.

Après rexécution, on ramassa péle-mèle dans des corbeilles tous ces débris sanglants, qu'on envoya jeter h la mer. La Itte de M. Marchand, après avoir été promenée dans les proviaces et exposée trois jours dans tous les principaux marchés, fut broyée dans un mortier et les débris jetés a la mer. La salle des martyrs ne possède donc presque rien de lui : une lettre autographe, dont j'ai donné plus haut des extraits, un grand tableau annamite représentant les détails de son supplice, voilà tout ce qui reste du martyr sur la terre.

M, J, Marchand a été déclaré vénérable par Grégoire XVI, le 19 juin 1840. A cause des bruits fâcheux qui avaient couru contre lui, sa cause fut examinée de plus près. La sainte

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Église, en déclarant qu'il fut véritablement martyr, a décidé la question. Pour tout fidèle enfant de l'Église, il n'est plus permis de dire et de croire que M. Marchand fut coupable du crime de rébellion. Rome, en le proclamant martyr, a dissipé du même coup les ombres que des circonstances exceptionnelles avaient amassées autour de celte héroïque et touchante figure.

Martyre d'André Trong (98 novembre 1S3&). — Deux jours avant le supplice de M. Marchand, un simple laïc annamile, nommé André Trong, avait remporté, lui aussi, la palme glorieuse des martyrs. Il était originaire de la chrétienté de Kiem-long, dans la haute Cochinchine ; très habile à tisser la soie, il avait été appelé à travailler pour le roi, ce qui l'avait forcé de venir habiter dans la chrétienté de Tho-duc, aux portes de la capitale. Plus tard, pour échapper aux réquisitions tyranniques du prince, qui avait la fâcheuse habitude de faire travailler ses ouvriers comme des forçats, sans les payer, André s'était fait soldat; c'est dans cette position qu'il rencontra le martyre.

Au mois de novembre 1834, on demanda l'apostasie aux soldats du village de Tho-duc. Comme ils n'étaient pas comptés généralement parmi les chrétiens les plus fervents, ils firent peu de résistance, à l'exception d'André Trong, qui prolesta que rien ne lui ferait fouler aux pieds la croix. Il fut donc condamné à mort, mais avec sursis. Pendant un an, il eut à supporter toutes les incommodités et toutes les souffrances de la prison annamite. Sa piété se fortifia dans cette épreuve, particulièrement sa dévotion envers la très sainte Vierge qu'il suppliait, avec ferveur, de lui obtenir la grâce du martyre. Ses pieux désirs n'allaient pas tarder à être exaucés.

A l'occasion du procès de M. Marchand, l'attention des mandarins de la justice ayant été attirée sur les causes des

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zedbyGoOgk

chrétiens, on revit le procès d'André Trong, et les juges l'ayant fait comparaître devant eux, lui proposèrent, pour la dernière fois, Tapostasie ou la mort. Le confesseur choisit la mort, et le mandarin de la justice proposa sa condamnation à la signature du roi, qui s'empressa de la ratifier. L'exécution fut fixée au samedi 28 novembre, jour où Ton faisait, par anticipation, la vigile de saint André, son patron.

Le mandarin qui présidait à l'exécution permit, contre l'usage, aux pajrents du condamné d'avoir avec lui un dernier entretien, avant de le conduire au supplice. La mère d'André, digne émule de celle de saint Symphorien, l'accompagna jusqu'au lieu de l'exécution, en l'exhortant au martyre. Quand on fut arrivé au marché d'An-hoa, à peu de distance de Hué, le cortège s'arrêta et l'on offrit un dernier repas au martyr et à deux voleurs qui devaient mourir avec lui. Ceux-ci firent honneur au repas funèbre, mais le confesseur de J.-C. demeura absorbé dans la prière et refusa de rien prendre. Après quoi, on plaça les trois condamnés sur la même ligne, et par une ressemblance touchante avec le Sauveur des hommes, le martyr se trouva placé au milieu des deux voleurs. Un instant après, sa tête tombait sous le glaive; le saint jeune homme venait, à peine âgé de 24 ans, de cueillir la palme du martyre.

André Trong a été déclaré vénérable par Grégoire XVI, le 19 juin 1840. Il est désigné dans le décret sous le nom d'Adauctus, parce qu'on ignorait encore à Rome son vrai nom. Le séminaire des Missions étrangères conserve précieusement la chaîne de ce jeune martyr, dont le corps repose dans l'église delà chrétienté de Phu-cam (Cochinchine septentrionale).

Mgr Cnenot, cbadjntear (mai 1 A3S). — Pendant que le sang chrétien coulait à flots en Cochinchine, que devenaient le vicaire apostolique et ses missionnaires réfugiés h Véy tranger? Hélas ! ils assistaient de loin, impuissants et désolés,

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96 CHAPITRE DEUXIEMt:

à la ruine de cette belle et noble Église. Comme au patriarche des anciens jours, chaque courrier qui, à travers mille dangers, arrivait à Mgr Taberd, lui apportait Tannonce de quelque nouvelle catastrophe. Après la mort de M. Marchand, il ne restait que deux de nos confrères dans la mission de Gochinchine, avec une dizaine de prêtres indigènes, démoralisés par Tabsence de leur supérieur et les rigueurs de la persécution. Il devenait urgent de venir au secours de cette église désolée, si on ne voulait la voir bientôt périr.

D'un autre côté, on se rappelle par quel concours de circonstances, Mgr Taberd s'était trouvé compromis, même auprès de ses chrétiens qui l'accusaient, à tort, d'être en partie la cause de leurs malheurs. Dans ces tristes conjonctures, le prélat jugea qu'au moins pour le moment, il ne pouvait rendre aucun service à sa mission et ne voulant pas, d'autre part, laisser plus longtemps cette Église persécutée sans chef, il vint à Pinang sacrer Mgr Cuenot, son coadjuteur, avec le titre d'évêque de Métellopolis (mai 1835).

Le nouveau prélat, plus libre et moins compromis, put rentrer en Gochinchine, dès Je 16 juin suivant, et prit d'une main ferme le gouvernail de la barque à demi submergée par les flots, pendant que le vénérable vicaire apostolique se retirait à Calcutta, où il employa les dernières années de sa vie à travailler encore pour sa chère mission, en composant un dictionnaire latin-annamite et annamite-latin, qui devait bien faciliter au^ jeunes missionnaires l'étude de cette langue si difficile. Cet ouvrage, en deux volumes in-4, est regardé par tous les savants comme une œuvre fort remarquable, au point de vue de la littérature annamite si peu connue jusqu'à ces derniers temps. Mgr Taberd mourut à Calcutta, le 31 juillet 1840, les yeux tournés vers cette terre de Gochinchine, qui avait bu le sang de ses enfants et celui de ses frères dans le sacerdoce, et dont une persécution implacable l'avait éloigné, en lui ravissant jusqu'à l'honneur du martyre.

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L'KKB DES MARTYRS m

Lt*s deux aimées 1836 et 1837, qui suivirent la rentrée de M. Cuenot dan^ la mission, fureut une époque de trauquillité relative, L'alteolion de Ming-mang s'était un instant détournée des chrétiens, pour s'occuper de la situation critique du royaume* En effet ^ la main de Dieu commençait à s étendre visiblement sur le tyran qui persécutait son Église : la guerre civile désolait le Tong-King, où les partisans- des Le s'agitaient pour faire remonter cette famille sur le trône; les tribus laocienues se soulevaient tout le long de la frontière; les basses provinces venaient d'ùtre ruinées par la révolte de Khoî et rinvasion des Siamois; le trouble et la confusion étaient par tout le royaume^ que ravageaient encore la disette et des maladies contagieuses. En pré.sence de tant de calamités, Sa Majesté annamite crut devoir, à l'exemple de plusieurs de ses prédécesseurs, s'humilier devant son peuple et faire sa confession publique, pour essayer de Jléêhir la calèro du cieL

Cette confession du roi d'Annam ressemblait assez à celle du roi lion, dans le bon La Fontaire :

Mêiùe il Di*eBt s^rrivé quelqueloîs de manger Le berger.

Sa Majesté très païenne, en s 'accusant humblement d avoir irrité le ciel, avait grand soin de ne pa;? mettre le doigt sur la plaie; elle s'accusait ile ses peccadilles, maïs ne disait mot de sa tyrannie^ de ses injustices et de ses cruautés; surtout elle sy gardait bien de parler de son ingratitude et de ses méchancetés contre les chrétiens; avoir versé à ilôts le sang des saints ne paraissait pas à Minh-mang l'occasion du plus léger scrupule de conscience.

Néanmoins, soit qu'il fût k cet égard moins assuré qu'il ne

voulait l'afficber, soit tout simplement qu'il craignit de pousser

il bout ses sujets chrétiens, il lança, en 1835, un édit dans

lp<piel, feignant de croire ijue tous les diseipbj^ du Christ ont

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98 CHAPITRE DEUXlÈMt:

apostasie et sont revenus dans le droit chemin, il défend de faire contre eux de nouvelles poursuites. Les vexations n'en continuèrent pas moins, là où les mandarins étaient mal disposés, mais pendant quelque temps, le sang cessa de couler dans les prétoires.

La situation de M. Jaccard s'améliora un peu à la même époque. Au mois de mai J835, le pieux confesseur écrivait aux directeurs du séminaire de Paris :

«Depuis Tannée dernière, j'ai presque toujours été malade et le suis encore. La fièvre etl'hydropisie, qui m'ont tenu pendant plusieurs mois, sont assez bien passées, mais un squirrhe énorme, qui occupe tout le flanc et la partie gauche du ventre, me fait beaucoup souffrir... Vous trouvez que mon écriture a changé, vous pensez que je dois avoir changé aussi, mais c'est l'intérieur qui n'a pas changé assez. J'ai bientôt trente-six ans, j'ai déjà bien souffert, je devrais être un homme fait et ne suis encore qu'un enfant. »

Le tyran sembla un instant vouloir adoucir le sort de l'humble confesseur : il le fit transférer à Cam-lo, dans la haute Cochinchine, endroit beaucoup plus sain, et recommença à l'employer à faire des traductions ; il lui confia même quelques élèves pour leur apprendre le français et lui fit rendre une partie de ses livres, entre autres, son bréviaire, grande joie pour le saint prêtre privé^ depuis près de trois ans de s'unir à la prière commune de l'Église !

Une consolation encore plus grande lui était réservée. A C»m-lo comme à Ai-lao, M. Jaccard, "par sa patience et une douceur inaltérable, s'était concilié les sympathies et le respect de ses geôliers, qui lui permettaient assez facilement de recevoir la visite des chrétiens. Grâces à eux, ilput se procurer très secrètement tous les objets nécessaires pour offrir le divin sacrifice de l'autel. Le jour de Pâques 1837, il eut l'immense joie de pouvoir célébrer la sainte messe, bonheur dont il était

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UKRE DES MAfiTYKtS 99

privé depuis Iruis ans et ckmi* A parlir de cette époque, eu prenant beaucoup de précautions^ il put célébrer presque tous los dimanches- Désormais le captif u'élait plus seul ; le doux prisonaier de TEuchai^istie dtisceudait do temps eu temps, la nuit, dans son cachot, pour partager ses s^uulFraQces et le consoler dans ses tristesses- Ll faut être prêtre^ pour comprendre la joie du prisonnier de Jésus-Christ,

Mgr Cuenot, de son côté, prolitaît de ces quelques jours de répitpour relever son Eglise chancelaule. Caché àGo-lhi^ dans la province de Binh-dînh, il ne pouvait, comme il Teûl désiré, visiter les chrétientés, mais il envoyait partout de nombreuses circalaires, pour relever le courage des prêtres et celui des principaux catéchistes; il se tenait au courant de tout, invisible et caché, il était présent partout; prêtres el fidèles sentaient sur eux Toeil du premier pasteur ; ils compreuaicat qu'ils n'étaient pas abandonnés, et cette pensée suffisait à ranimer tous les courages.

Le plus pressé élait de multiplier le clergé indigène, qui seul pouvait, dans ces jours d'épreuves y assister directement les fidèles. Mgr Cuenot avait ramené avec lui do Pinang, deux prêtres annamites et deux séminaristes; dans le courant de 1836| il ordonna dix nouveaux prêtres et plusieurs autres encore, dans les années qui suivirent, en sorte que le clergé ittdigènc s'éleva bientôt k plus de trente membres.

Plusieurs missionnaires européens purent, à travers mille dangers, pénétrer en CoGhinchine, En 183fi, on vit arriver MM. Candalh, Jeantie et Lefebvre ; M. Vialle, qui avait suivi MgrTaberd à Siam, put aussi, vers le même temps, rentrer dans sa mission; un peu plus tard, MM. Miche, Duclos et Chaniaison y pénétraient à leur tour. C'était un renfort précieux, pour remplacer ceux qui étaient tombés sous le fer du bourreau on qui allaient bientôt descendre dans Tarène des martyrs.

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H>fi CHAPITRE DEUXIÈME

Fartez, partei, car nos frères succombent; Le temps, la mort ont décimé leurs rangs. Ne fauUil pas remplacer ceux qui tombent Sous le couteau de féroces tyrans ?

HeureiiK amis ! partagez leur victoire ; Suives toujours la trace de leurs pas.

Dieu vous appelle, et du sein de la gloire, Nos martyrs vous tendent les bras ^

La niissûiii de Cochinchine se reconstituait ainsi peu à peu. Malgré les difficultés du moment, Mgr Cuenot, dont le caractère était une intrépidité froide que ne déconcertait aucun obstacle, essaya de recommencer deux petits collèges, Tun eu haute Cochinchine, sous la direction de M. Candalh, et l'autre en basse Cochinchine, sous celle de M. Lefebvre. En même temps, il réunissait dans dix-huit nouveaux couvents les deux-cent cinquante religieuses annamites, qui s'étaient dispersées dans leurs familles.

Nouvel édlt de persécution (9& janvier 1836). —

Cette période de calme ne pouvait durer bien longtemps. Dans les mers de Chine, quand un navire a le malheur de rencontrer un typhon j après avoir subi le premier effort de la tempête, il trouve presque toujours, au centre du fatal tourbillon, une zone tranquille et se croit sauvé; mais ce n'est qu'un répit de quelques heures ; le cercle fatal l'enserre de nouveau de tous côtés, l'orage [rugit autour de lui; il ne peut lui échapper qu'en traversant de nouveau la zone des vents en fureur^ heureux, quand ses agrès brisés dans la première lutte lui penne tient de tenir tète aux vents déchaînés et de soutenir ce secoud effort de la tourmente, qui est presque toujours le plus terrible!

Le 2o janvier 1836, sixième jour de la nouvelle année annamite, Minh-mang daigna revêtir de sa sanction royale une

1. Chant composé pous^ le départ des missionnaires; paroles de Dullet, liiusique d^ GounoiL

L'ÈRE DES MARTYRS Ut

Qouvelle requête d^s mandarins contre les missionnaires. Dans celte pièce toute remplie des blasphèmes habituels contre noire sainte religion, les grands mandarins du conseil comïïiençaient par calomnier d'une manière ignoble M, Marchand, qui avait été exécuté deux mois auparavant. Malgré les courageuses dénégations du martyrj on prétendait eiïronlémenl qu'il s'&tait reconnu coupable du crime de rébellion; « il avait avoué aussi toutes les infamies qui se pratiquent dans la religion de Jésus, à savoir :

<< Que les missionnaires se servaient d*un pain enchanté,

pour ensorceler les gens et les forcer à rester chrétiens;

'f Que Ton employait les yeux des morts miMés avec de Tf'ncenSj pour faire des médecines;

« Que dans la célébration du mariage il se passait des choses abominables * ;

li Lo missionnaire Marchand ayant reconnu toutes ces abominations, il était indispensable de prendre de nouvelles mesures contre les maîtres européens, Pans doute, Sa Majesté avait auparavant, en 1826, porté une loi très sage pour interdire aux prédicateurs de la religion d'entrer dans ses Etats; mais puisque, malgré cette loi, M. Marchand avait réussi â pénétrer dans le royaume et y était demeuré caché pendant plusieurs années, il était bien à craindre que d'autres missionnaires ne fussent encore caches dans le pays. En conséquence, Sa Majesté est humblement suppliée de sanctionner les mesures suivantes;

<* Tous les ports du royaume seront interdits aux navires barbares, k Texceplion du seul port de Tourane;

" Une surveillance rigoureuse sera exercée, par le mandarin de ceportj sur tous les étrangers qui viennent y trafiquer;

1* On se rappoîle que ce furent ces trois questions qu ou aflressa à ^' Marchand j au milieu des tortures. Par une calomnie au &eL infâme qu'im- P^'^enie, on cherchait à faire croire que le missionnaire avait tout avoué.

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i02 CHAPITRE DEUXIÈME

« Le nombre de ces étrangers qui auront permission de descendre à terre pour leur commerce sera limité par le mandarin ; on ne les perdra pas de vue, tout le temps qu'ils seront à terre; il ne leur sera pas permis de se séparer, ni d'entrer dans aucune maison particulière ;

« Quand ils auront fini leurs affaires, ils seront comptés do nouveau et reconduits à leur navire ;

« Si quelque barbare cherche à se cacher dans le pays, il sera saisi et puni de la peine capitale ;

« Les navires chinois peuvent aborder partout; néanmoins, à leur entrée dans un port annamite, ils seront visités avec soin. S'il s'y trouve un Européen soupçonné d'être prêtre, il sera saisi aussitôt et mis à mort;

« Tout prêtre européen saisi dans l'intérieur du pays sera puni de mort; -

« Seront punis de la même peine xeux qui les cacheraient chez eux;

« Tous les officiers publics dans le territoire desquels un de ces prêtres sera découvert seront puniâ de mort, parce qu'ils n'ont pas fait les recherches nécessaires pour le saisir. »

C'était, il faut bien l'avouer, une étrange manière d'encourager la magistrature. Aussi ce décret draconien, qui jeta d'abord l'alarme dans toutes nos chrétientés, produisit d'abord l'effet tout opposé à celui que le tyran se proposait. Les mandarins, tremblant d'être compromis, faisaient tous leurs efforts pour étouffer les poursuites et, plus d'une fois, ils envoyèrent leurs satellites prévenir les chrétiens de se tenir en garde, parce qu'on allait faire pierquisition chez eux. Après Dieu, c'est peut-être à cette abominable ordonnance que l'Église d'Annam fut redevable de ces deux années de tranquillité relative.

Redoublement de perséeution(1838). — En rendant ses mandarins responsables de la présence des missionnaires

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VKRE DES MARTYRS Wlâ

dans le pays, Minh-mang: avait évidemment dépassé le but; il s'en aperçut et changea bientôt de système.

L'année 1838 vit rncommeiicer toutes les fureurs df* la persécution et fut une des plus fatales à TÉglise d'Annam. Lt* ligrequi, depuis deux anSj semblait dormir dans sou anlre, se réveilla tout à coup et ce réveil fut terrible :

^ Soyez sans pitié, écrivait-il à ses mandarins; frappez, torlurei, mettez à mort tous ceux qui se refusent à fouler aux pieds la croix. Sachez que ce refus seul les met en état de rébellion. Qu'on s'arme d'une hache ^ d'un sabre, d'un couteau, de tout ce qui tombera sous la main^ et qu^on extermine ces ^'ndurcis, sans qu'il en réchappe ua seul! »

A cette nouvelle explosion de haine, la consternation fut grande parmi les fidèles; la peine de mort portée dans le précédent édit contre ceux qui cacheraient un prêtre européen avait glacé tous tes cceurs, et le? missionnaires ne savaient plus cil se réfugier. Au Tong-king oriental, dans celte seule ann(ielH38, les deux évoques dominicains, Mgr Delgadoet Mgr Hénarès, avec le provinciaire, le P* Fernandez, furent mis à mort, ainsi que quatre prêtres du pays et plusieurs catéchistes; au Tong-king occidental, le vicaire apostolique, Mgr Havard, mourait de faim et de misères dans les montagnes, son successeur, Mgr Borie, était décapité, avant d'avoir pu recevoir l'onction épincopale, trois prf>tres indigènes et une dizaine do catéchistes étaient mis k mort, avec des raffinements inouïs de cruauté, par le trop fameux Trinhquang^khanh, surnommé le boucher des chrétiens. La déso- Ifiiion et la terreur planaient sur toutes les chrétientés. La trompette du jugement dernier n'eût pas causé plus d'émoi.

Le désastre ne fut pas moins grand dans la mission de Cocbinchine, surtout au nord. Le petit collège de M. Gandalh fut dispersé, au commencement de 1838, et le missionnaire^ obligé de fuir dans les montagnes, ne larda pas à succomber,

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\0\ CHXPITHE DEUXIEME

'e 28 juillet suivant, à la fièvre des bois; M. Vialle, un autre de nos confrères mourut à son tour, le 19 décembre de la même année, dans les forêts de Touest, où il avait dû chercher refuge.

MarÉyrcdeM. Jaccard(91 septembre 1838). — Le

tyran profita de l'occasion pour faire gagner à M. Jaccard cette palme du martyre qu'il lui faisait attendre depuis si longtemps. On l'impliqua, bon gré mal gré, dans l'affaire du collège de M. Candalh, et le roi, après lui avoir enlevé ses élèves, le fit enfermer au cachot.

Le 7 du mois de mars, on vit arriver à Cam-lo le gouverneur de la province, avec tout un cortège de mandarins inférieurs, pour procéder à l'interrogatoire du prisonnier. Dès que M. Jaccard fut en sa présence :

— Approche ici, lui dit-il, je dois t'interroger.

— Mandarin, me voici.

— Y a-t-il encore des chrétiens dans la province ?

— Je suis le seul chrétien en ce lieu, mais je ne puis répondre pour les autres endroits.

— Consens-tu enfin à abandonner la religion ? est-tu revenu de ton aveugle entêtement?

— Je n'abandonnerai jamais la religion. Le temps n'a fait qu'augmenter mon estime pour elle et me la rendre plus précieuse.

— Il n'est pas permis de garder cette religion; le roi l'a proscrite et les ordres du roi sont ceux du ciel. Si tu l'observes encore, tu mourras.

— Je souhaite de mourir pour la religion, et le plus tôt sera le mieux.

— Qui peut t'aveugler de la sorte ?

— Je ne suis pas aveugle ! La religion enseigne la vérité; c'est pourquoi je l'aime et l'observe.

— Quel profit peut t' apporter cette religion ? Quand tu seras

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L'ftRR DES MARTYRS 105

mort pour T avoir observée^ quel avantage en relire ras- tu ?

— Quand on meurt pour la relie;ion, on est assuré d'a!lf?i au ciel. Si donc le roi veut me rendre heureux, il n'a qu'à me faire couper la tête,

— Quand on est mort, comment peut-on monter au ciel ? A-t-on jamais vu quelqu'un monter au ciel aprës qu'on lui a lîniipé la tête ?

— C'est précisément seulement après la morl que rame, onfin séparée du corps^ peut monter au riel. Ainsi non seulement je ne souhaite pas de vivre, mais même je désire que le rni me fasse trancher la tête au plus tôt*

-Assez, assez; qui peut comprendre celle doctrine ? Jp ne sais plus quelles paroles lui dire, pour hii faire entendre raison. Qu'on le ramène chez hrL

Ainsi finît ce jour-là rinlerrogatoire. M. Jaccard ne se fil pas illusion sur le sort qui Tatlendait; aussi, quelques jours après, il écrivait à ses confrères :

i< Messeigneurs et Messieurs ^ je puis me tromper dans mes prévisions et je le souhaite de tout mon cobiu*, mais j'ai tout Heu de croire que Sa Majesté Minh-mansr médite encore quelque nouveau projet contre nous. ^>

Le pieux confesseur avait deviné juste : le 18 juillet suivant, le gouverneur reparut à Cam-lo et, après avoir fait mettre M. Jaccard à la cangue, l'emmena avec lui au chef-lieu de la province de Quang-tri. Là, on chercha, par tous les moyens possibles, à l'impliquer dans Taiïaire du village de Di-loan\ et le mandarin, mécontent de la prudence de ses réponses^ ajouta une lourde chaîne k sa cangue, bien que, depuis plus d un mois, le confesseur de la foi fut épuisé par ladyssentcrie.

Yiat enfin l'heure de la torture ; il s'agissait d'amener de force M< Jaccard à faire des aveux compi'ome liants pour les clirétiens de Di-loan. Dans un premier interrogatoire^ il •

i, Cétmt Tendrolt où ^LaiL établi le p*>t!t collège de M. Candalh.

m CHAPITRE DEUXIÈME

s'était habilement retranché sur la difficulté que devaient naturellement opposer à des communications avec le dehors l*\s murs de sa prison et la vigilance de ses gardiens. Le mandarin s'était retiré confondu^ mais avec le dépit et la rage dans le cœur.

Quelques jours après, il fit de nouveau comparaître le pripionnier devant lui : cette fois, on avait pris soin d'étaler sous sf^s yeux tout l'attirail de la torture; le grand mandarin lui demanda d'abord :

— Consens-tu enfin à abandonner ta fausse religion ?

Le confesseur de J.-C. indigné qu'on osât lui proposer l'apostasie, répondit avec beaucoup de dignité :

« Ma religion n'est pas un don du roi, pour que je Tabandonneà sa volonté,

— As-tu eu des relations avec les chrétiens de Di-loan ? connais-tu le P. Chem*?

La réponse fut ce qu'elle avait toujours été : le saint confesseur, sans vouloir nier ces relations, ce qui eût été uni mensonge, demanda qu'on lui en fît la preuve et se retrancha derrière le témoignage de ses gardes.

Le mandarin furieux fit alors commencer la torture. M. Jaccard, violemment étendu par terre avec sa cangueet SCS chaînes, fut attaché à deux piquets et reçut, ce jour-là, quarante-cinq coups de rotin donnés, à neuf reprises, par ^liiïerents bourreaux qui se relayaient pour ménager leurs forces. Chaque coup faisait jaillir et ruisseler le sang; douze jTitins furent brisés et le supplice dura depuis neuf heures du mtïtin jusqu'à midi.

L^intrépide confesseur ne jeta pas un cri, ne poussa pas un soupir et on ne put lui arracher un seul mot compromettant

K C'était le prêtre «annamite qui aidait M. Candalh dans la direction du collège. Coname il avait réussi à s'échapper, on faisait partout des recherches pour le prendre.

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i;ÉRE DRS MARTYRS 40?

pouile.s fidëlos, Relc^vé lout sanglant, il se recueillit un instant, en s'appuyant sur les coudes» pour remercier le Roi des marirra fie la victoire qu'il venait de lui accorder. Il fut reconduîl, toujours chargé de sa lourde cangue et de ses chaînes , dans sDucachotj où les soins dévoués d*une pieuse chrétiaune panâtireDtses plaies.

Les chrétiens de Di-loan ne montrèrent pas le même courage; vaincus par la rigueur des tortures, la plupart apostasièirent de bouche et firent tous les aveux qu'on voulut. Mais un jeune élève du séminaire, Thomas Thieu, montra un courage que ne purent ébranler nî les coups de rotin, ni les tenailles froides et rougies au fou qui, à plusieurs reprises, (lecbirèrent sa chair. Par cette héroïque fidélité, il mérita riionneur d'être associé h son père spirituel, d'abord dans la prisoD^ puis dans la gloire du martyre.

Une seconde fois, M. Jaccard fut mis à la question, maïs il aereçutj cette fois, que cinq coups de rotin, elle grand man* darin touché, malgré lui, de compassion, lui fit ôter sa cangue, ne lui laissant que seschaines.

Enfin arriva de la capitale la sentence de mort: M, Jaccard était condamné comme coupable d'observer une religion proscrite par le roi, d'avoir cherché à la répandre, et d'avoir, du fond de sa prison, excité le P. Joachin Cht^m à la prêcher aux gens cle Di-loau, Son disciple Thomas Thieu, était condamné à la même peine, pour s'être fait le coadjuteur d'un maître de reh^ion. Les mandarins les avaient condamnés tous deux à Mre décapités j mais le roi, pour empêcher les fidèles de ^^?cueillir le sang des martyrs^ avait substitué la corde 'au glaive.

Le jour du triomphe fut le 21 septembre 1838. M. Jaccard et son jeune disciple marchèrent au supplice avec un visage Jf^^yeiix, sur lequel se réfiétait la sérénité de leur belle âme. Arrivés à Tendroit où Pon oITre un dernier repas aux condamn^^s^ Thomas se retournant, dit en souriant à M. Jaccard ;

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— Père, prendrez-YOus quelque nourriture ?

— Non, mon enfant.

— Ni moi non plus ; au ciel donc, mon Père.

Un instant après, les deux martyrs étaient introduits dans les parvis célestes.

Ainsi mourut un des plus saints missionnaires qu'ait pro" duits la Société des Missions étrangères. Longtemps avant qu'il ne fût prisonnier pour J.-C, les fidèles de la mission de Cochinchine le vénéraient comme uh saint, et sa mémoire est restée en bénédiction parmi eux. Il avait puisé ces vertus au foyer de la famille. Sa mère, humble et pauvre.paysanne delà Savoie, en apprenant que son fils était prisonnier et que bientôt peut-être il serait mis à mort, s'était écriée avec un héroïsme digne de la mère des Machabées :

« Oh I La bonne nouvelle ! Quel honneur pour notre famille de compter parmi ses membres un martyr ! »

Et quand on lui annonça que tout était consommé, elle ne put retenir un cri de joie :

« Dieu soit béni ! je suis délivrée de la crainte que j'éprouvais malgré moi de le voir succomber à la tentation des souffrances. »

M. Jaccard et son disciple Thomas Thieu ont été déclarés vénérables par Grégoire XVI, le 19 juin 1840. Le séminaire des Missions conserve la chaîne de M. Jaccard, avec la corde qui servit à l'étrangler; ses ossements et ceux de son disciple sont dans deux châsses placées à côté lune de l'autre ; les deux amis ne sont pas séparés même dans la mort : Saûl et Jonathas amabiles et decori in vita stia^ in morte qitoque non sunt divisP,

Hfonvcl édit de persécution (t93S). — Cette terrible année 1838 ne s'acheva pas sans qu'on vît paraître un nouvel

1. Saûl et^Jonalhas, aimables et beaux pendant la vie; ils n*onl pas été séparés même dans la mort. (Il Rois, i, 23.)

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LERE DKS MARTYRS i09

édJtde persécution. Celte fois, le tigre faisait mine de rentrer ^ï^s grifl'es et d'en appeler surtout à la persuasion: feignant Je croire que, si aes chers sujets étaient si fort allachés à la religion chrétiennej c'était faute d'instruction et parce qu'on ue les avait pas sufiisammenl éclairés sur les beautés du paganisme, il ordonnait d'élever dans chaque villag^e des temples pour le culte des ancêtres, et d'y attacher plusieurs lellrésj qui seraient chargés d'expliquer au bon peuple le (lécalogue dtj 8a Majesté^ et les rites en usage dans le royaume.

Il continuaîtj d'un ton patelin et perfide , en ces termes;

u Tous les gouverneurs de province enjoindront aux man^ ilarins subalternes d'envoyer les chefs de canton et les maires (b village dans toutes les parties de leur territoire où il y a di^schrétiensj afin de les instruire et de les désabuser,

<t Voici, en abrégé j ce qu'ils doivent leur dire : Ce Jésus, auteur de votre religion, est un homme d un pays éloigné et dune race différente de la vôtre» S'il était vrai que sa doclrinc eût pour objet la fidélité au roi> la piété envers les parents oUa concorde entre les frères, vous ferait-ou un crime de Tétudier ?

!< Quant à ce que les missionnaires enseignent au sujet de la croix à laquelle est attaché un petit enfant^ c'est en grande l^arlic incompréhensible» Le mieux est de n'en rien croire -

M Birez-vous que vous observez la religion de Jésus pour aller au ciel après votre mort? Mais voye2 ce qui est arrivé aux prêtres Marchand et Cornay* au trum Uien et au truin Uai^, N 'ont-ils pas péri misérablement ? leuf supplice n'a*t-il

L Pour ce décalogueT (composé par Minh-mang avecdes bribes deConfufiiuset des emprunts faits au ctiriatianisme, voir aux pièces justilicalives,

2. M. Cornay, Jean-Charles^ de la Société dea Missions étrangères, misàionnaiie au Tong-tttng occidental ^ coupé en morceaux, le 20 septembre 1337.

3. M^;r Hénarès et le t\ Fernandez, du Tong-kiiig oriental, décapites, Tliii le 25 juin, Paulre le 2i juillet 1838.

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pas été pour tous un sujet de compassion el d'effroi? Cependant ces quatre missionnaires observaient leur religion plus parfaitement que le peuple ; ce qui n'a pas empêché leur mort d'être malheureuse, puisqu'après l'exécution leurs têtes ont été séparées de leurs corps : voilà ceux qui racontaient à la foule de si belles choses sur la vie future. Comme leur mort a bien mis à nu la fourberie de leurs paroles ! de bonne foi, comment monter au ciel, quand on ne vit plus ?

« Voyez au contraire les prêtres annamites Duyet et Kien*. Maintenant qu'ils ont foulé la croix aux pieds, ils sont en liberté et attendent en paix la fin des jours que le ciel leur réserve. Dites maintenant de quel côté sont les joies du Paradis? de quel côté les supplices de Tenfer? Si vous êtes insensibles à de telles considérations, si vous continuez à vous rassembler pour prier en secret, vous faites preuve de la plus aveugle stupidité et de la plus criminelle obstination.

« Telles sont les grandes pensées qu'il faut développer aux chrétiens, pour les éclairer et les convertir.

f( Dans notre clémence, nous accordons le délai d'une année à ceux qui sont chargés de répandre ces instructions, afin que, peu à peu et avec adresse, ils fassent pénétrer la lumière dans l'esprit des chrétiens, qu'ils leur inspirent le repentir du passé et leur fassent prendre de bonnes résolutions pour l'avenir. Il faudra aussi les contraindre à ériger des temples dans chaque commune, à sacrifier aux époques déterminées en l'honneur des ancêtres et des génies. C'est en remplissant ces devoirs qu'ils acquerront des droits à Testime

1. Ces deux misérables furent les seuls prêtres indigènes qui apdstasièrent pendant la persécution. Le prêtre Duyet avait préludé à l'apostasie par le scandale; depuis deux ans, il était interdit par ses supérieurs. II foula la croix autant de fois qu'on voulut et mourut dans Timpénitence. Le prêtre Kien était un vieillard de quatre-vingt-sept ans; iPperdit la tête en face des tortures, mais au moins, il se repentit bientôt et accepta humblement le» censures ecclésiastiques, dont son crime l'avait rendu digfte.

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L'KRE DES MÂRTYUS |||

de leurs voisins et &e montreront dignes de l'ère de paix de

noUu rfegne,

" Si après la publication de cet édil, les mandarins n'usent pas de toute leur intluence sur les chefs de canton et les maires de village, pour le faire exécuter, si ces derniers ne meltentpas tout leur zèle à instruire le peuple, et si, à respiration du délai fixé, il se trouve encore dans notre royaume (les chrétiens rebelles ou dont la soumission ne soit qu*t^xté~ rieure, des chrétiens qui, païens avec nous pendant le jour, pratiquent et propagent leur doctrine pendant la nuit, alors on châtiera sans piLié et le chrétien incorrigible et le fonctionnaire négligent* »

Cet édit artiticieux lit Beaucoup de mal aux chrétiens. Parbut les mandarins pressaient la construction des nouveaux lemples, les lettrés répandus dans chaque village exigeaient des néophytes l'assistance aux instructions qu'ils étaient chargés de leur faire. Heureusement il est avec ces messieurs (les accommodements; les mandarins se firent grassement payer, pour exempter les fidèles d'élever des temples aux génies protecteurs et aux ancêtres; les lettrés non contents de la solde qu'ils recevaient du gouvernement, se ikent encore payePj pour ne pas enseigner les rites. Presque partout on s'en lira ainsi avec des ligatures, ce qui n'empêcha pas les mandarins d'envoyer a la cour dos rapports pompeux j dans lesquels ils exposaient que tous les chrétiens de leur circons* cription, ne pouvant résister k Téloquence de Sa Majesté^ s'étaient empressés d'abjurer leur mauvaise religion , pour suivre celle du roi» C'est ainsi que T autorité est renseignée en Orient.

L'année 1839 s'écoula donc plus tranquillement qu on ne l^espérait d'abord. Voici en quels termes Mgr Cucuot exposait lasLtuation.de sa mission à cette époque.

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« Binh-dinh, 18 novembre 1839.

H Messieurs et chers confrères*,

1^ Le nouvel édit de persécution s'exécute, mais avec plus uu moins de rigueur^ selon que les mandarins et les chefs de village sont bien ou mal disposés envers les chrétiens.

<x Dans le Binh-dinh, province que j'habite et qui renferme environ huit mille chrétiens, les mandarins ont publié le décret aussitôt après l'avoir reçu, et une centaine de chrétiens depuis près d'un mois dans les sous-préfectures allaient être conduits au sanh*, pour y subir la fatale épreuve des tortures, lorsqu est arrivé l'ordre de faire le partage des terres. Ce second édit a tout suspendu; les chrétiens sont renvoyés chez iinx et la persécution arrêtée.

« Au Phuyen, petite province dans laquelle nous comptons plus de six mille chrétiens, l'édit s'exécute avec une rigueur extrême j et j'ai la douleur d'apprendre qu'il y a eu déjà quelques apostasies; le plus grand nombre de ces infortunés n est pas ce que cette chrétienté avait de plus fervent. Mais si la chute de quelques-uns étonne, elle est accompagnée de circonstances bien plus propres à exciter la pitié que l'indignation.

n Les prisons de la préfecture renferment actuellement douze généreux confesseurs décidés à donner leur vie plutôt que de renier leur foi. On pense que les mandarins se conlenteront d'en condamner un ou deux à mort, afin d'inspirer ta leiTOur aux autres; peut-être même, sous différents prétextes les renverront-ils tous au premier jour, de peur d'encourir la disgrâce du roi. Ce n'est pas que Mîng-mang entende que ses officiers transigent avec les chrétiens, mais, dans hon orgueil, il ne peut s'imaginer qu'un sujet ait Tau-

li Cette lettre est adressée aux directeurs du séminaire de Paris. 2. C*ej3l la prison du ciief-lieu de la province.

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L'ÈRE DES MARTYRS il3

dace de résister à sa volonté de fer, et quand il en trouve qui ne plient pas au gré de ses caprices, il Timpute alors au peu d'habileté ou à la négligence de ses officiers et les en rend souvent responsables.

« Je passe au Quang-ngai, dont la petite église se compose d'environ trois mille néophytes. Là nos chrétiens ont trouvé un protecteur dans celui qui est chargé de les poursuivre. Le premier mandarin leur adoucit, autant qu'il peut, la rigueur des édits, mais que peut sa bonne volonté contre le fanatisme du roi? Quelques-uns de nos catéchistes sont allés récemment solliciter en faveur des fidèles sa bienveillance accoutumée.

« Gardez votre argent, leur a-t-il dit, et n'en donnez à « personne ; c'est inutile. Que ceux d'entre vous qui sont dé- « cidés à mourir pour la religion s'y préparent, et qu'ils «laissent au moins ce qu'ils possèdent à leurs entants, au lieu « de le perdre en cadeaux aux mandarins. Quant à ceux qui « n'ont pas le courage de mourir, qu'ils se conforment aux « ordres du roi. Je ne puis plus rien pour vous sauver. »

« Il ne s'est encore fait aucune arrestation ; mais placés sous le coup des plus terribles menaces, nos chrétiens sont plongés dans la consternation.

« Quelle que soit l'issue de cette nouvelle crise, elle n'aura pas été sans gloire pour nos néophytes. Déjà on peut citer de beaux exemples de leur courageux attachement à l'Évangile. Dans le Dinh-cat, deux petites filles d'un chrétien appelé Nam, âgées l'une de^quatorze ans, Tautre de dix, avaient été conduites à la sous-préfecture avec leur mère, leur père et leur grand-père. Sur leur refus d'apostasier, le mandarin ordonna de les frapper sur les pieds et sur les jambes, pour les faire avancer et marcher sur la croix. Les deux enfants se laissèrent horriblement meurtrir, plutôt que de faire un pas en avant. Prises et placées de force sur Tinstrument de leur salut, elles ne cessaient de protester contre la violence qui leur était u 8

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iii CHAPITRE DEUXIÈME

faite, et se dédommageaient de cette involontaire profanation par les témoignages du plus profond respect. Le juge ne put refuser son admiration et ses éloges à leur courage, et les renvoya avec leur mère. Le père seul et le grand-père ont été conduits à la préfecture.

« Agréez, messieurs, etc.

« f Etienne-Théodore, évêqué de Métellopolis. »

Martyre d*Antoine Kam (lO juillet 18410). — L'année suivante devait donner de nouveaux martyrs à l'Église de. Cochinchine. Le premier en date fut Antoine Nam, le père des deux petites héroïnes dont Mgr Cuenot racontait plus haut la touchante histoire. Il fut étranglé le 10 juillet 1840, en compagnie de Pierre Tu, du Tong-King occidental, ancien catéchiste de Mgr Borie. J'abrège à regret le récit de leurs combats, j'aurais peur de lasser même Tadmiration.

Antoine Nam et son compagnon ont été déclarés vénérables par Grégoire XVI, le 9 juillet 1843. Le corps d'Antoine a été envoyé par Mgr Cuenot au séminaire de Paris ; il est conservé à la salle des martyrs, dans une caisse en bois du pays.

Mort de M. Delamotte (3 octobre 18410). — Le 3 octobre suivant, après de longues et cruelles tortures, mourait dans les fers, M. Gilles Delamotte, missionnaire de notre Société. Dans la nuit du 13 au 14 avril, il avait été arrêté, avec le médecin Simon Hoa, dans la chrétienté de Nhu-ly, où il se tenait caché. Conduit à Hué par ordre du roi, il fut employé quelque temps comme interprète, ce qui ne l'exempta ni des fers, ni de la torture. Il subit plusieurs fois la question du rotin, celle des tenailles froides et des tenailles rougies au feu, « mais, écrivait-il à Mgr Cuenot, son vicaire apostolique, je ne criais ni ne poussais de soupirs pendant ces tortures; je ne faisais que rire, ce qui les fâchait. En effet, je regardais tout cela comme un jeu. »

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L'ÊHIi DES MARTYRS m

Ce jeu sanglant ne devait pas tarder à épuiser les forces de riiéi'oïque patient; une dysenterie opiniâtre, aggravée parla mauvaise nourriture et les autres incommodités de la prison, se déclara bientôt. Le pieux confesseur mourut à Hué^ dans la prison de ïran-phu^ illustre par le séjour de nombreux cliréliens confesseurs et marlyrs. Pour faire leur cour à Mingmang, les mandarins proposaient de décapiter son cadavre,

« Laissez, répondit It prince, ce n'est pas la peine de salir vos sabres. »

Les chrétiens détenus en prison avec le Père, demandèrent ■ à lui rendre les derniers devoirs, mais on leur refusa celle consolation; ils s'étaient cotisés pour acheter une bière, ils eurent bien de la peine k obtenir qu'on y déposât le corps du martyr. Ce furent les satellites de la prison qui l'ensevelirent à la hâte et l'enterrèrent k quelque distance des murs de la capitale.

Quant à Simon Hoa, le chef de la chrétienté de Nhu-ly, qui avait été pris en cherchant à sauver M. Delamotte, après avoir reçu quarante-deux coups de rotin et subi le supplice des tenailîca froides et des tenailles ardentes, il fut décapité, le 10 décembre 1840. Son corps est conservé au séminaire des Missions étrangères j ainsi qu'un morceau de linge trempe dans son sang et plusieurs autographes de M* Delamotte.

Les deux confesseurs du Christ ont été déclarés vénérables, Simon Hoa, par Grégoire XVI, le 9 juillet 1843, et Gilles Delamotte, par Pie IX, le 24 septembre 1857,

MorÉ de AI inh-itiang (90 janvier 1 S41 ) . — A quelques semaines de là, leur persécuteur les suivait au tribunal de Dieu, Le 20 janvier 1841, Minh-mang succombait presque subitement à la suite d'une chute de cheval, et la religion chrétienue qu*il s'était promis d'anéantir était toujours vivante, aguerrie par dix ans de luttes, fiëre de ses milliers de confesstm-setde ses centaines de martyrs. A se faire persécuteur.

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iie CHAPITRE DEUXIÈME

le tyran avait g^agné rexécration de ses sujets et le surnom de Néroo annamite. Loin de reculer, le christianisme avait progressé dans cette lutte implacable, dont il sortait finalement • viclorieiix. Pour s'en convaincre, on n'a qu^à jeter les yeux sur le tableau suivant.

En 1830: un vicaire apostolique, huit missionnaires, vingt prêtres înfjigfenos, soixante mille chrétiens.

En 1841 : un vicaire apostolique, sept missionnaires, trente prêtres indigènes, soixante- quinze mille chrétiens.

Et quelle gloire immortelle s^était acquise TÉglise de Cochiiïchiiie I romme elle nous apparaît belle à cette heure, empourprée du sang de ses apôtres et de celui de ses fils! 11 y eut des apostats, hélas! moins pourtant que Ton pouvait craindre, êlaoL connue la timidité des Annamites; mais ces rares défeclions, arrachées par la torture et presqu'aussitôt réparées par le repentir, furent bien compensées par la générosité et Théroïsme des martyrs. Pendant ces jours d'épreuve, l'Église d*Annam présenta un spectacle bien digne de rejouir le regard de Dieu et de ses anges. Les églises étaient renversées, les prùtoiroîî devinrent comme autant de temples où Jésus-Christ êlfîit publiquement adoré; là, des néophytes se prosternaient u genoux devant sa croix qu'on voulait leur faire fouler aux pieds; là, les noms sacrés de Jésus et de Marie étaient invoqués avec ardeur, à chaque coup de verge qui faisait voler les L'Iiairs du patient; là, les mandarins eux-mêmes publiaient à Il au le voix la vertu divine de l'Eucharistie : « Il est inutile d'insister davantage; cet insensé a sans doute mangé de ce |>aiii mystérieux qui ensorcelle les gens; rien ne le fera aposlasicr ; ?> là, ou voyait les juges rendre hommage à l'héroïsme des victimes et le bourreau leur demander pardon et se recommander, en pleurant, à leurs prières, là enfin l'Evangile était prêché à haute voix par des prêtres et des catéchistes chargés fie chahieSj et les juges confondus par la sublimité du chrislianisnic'j s'échappaient jusqu'à dire: «Vraiment, cette doc-

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L'KRE DES MARTYRS 117

trine est belle; nous Tembrasserions volontiers, si le roi ne la défendait pas. » L'Eglise militante, en particulier l'Église de France, était attentive aux combats de ses enfants. Au début de la crise, les conseils de Tœuvre de la Propagation de la foi avaient envoyé une lettre d'encouragements et de félicitations à Nosseigneurs les évêques, vicaires apostoliques et coadjuteurs, aux prêtres, missionnaires et fidèles du Tong-king et do la Gochinchine exilés ou persécutés pour la foi et le nom chrétien*.

Quelques années plus tard, un nouvel encouragement allait leur venir déplus haut. Le 4 août 1839, le vicaire de Jésus- Christ, Sa Sainteté le pape Grégoire XVI, envoyait aux fidèles persécutés de TAnnam un bref de félicitation ^ Avec quelle joie elle fut accueillie par les chrétiens proscrits, cette lettre du père commun des fidèles ! Les vicaires apostoliques s'empressèrent de la faire traduire et de la répandre partout; on se réunissait de nuit dans les maisons des principaux catéchistes, on écoutait avec une sainte avidité, on s'arrachait les copies de la lettre pontificale ; on admirait la sollicitude de cette éghse universelle qui va chercher, au fond des cachots, les derniers-nés de la famille catholique, perdus à des milliers de lieues, pour les encourager et pour les bénir; on se répétait tout bas ces-deux noms aimés, Rome et la France; Rome, le centre majestueux de l'unité catholique, la France, qui no cessait d'envoyer à TAnnam persécuté des secours et des apôtres. On s'encourageait en se disant qu'on n'était pas seuls, qu'on avait au loin des frères, des amis, des protecteurs; on se promettait de combattre avec courage, afin de se montrer digne de leur sollicitude et de leur amour. 0 beaux jours de l'Eglise d'Annam ! âge héroïque qu'ont connu nos aînés et que nous ne reverrons plus probablement, qu'il me soit permis, au moins,

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WH

So vous saluer comme im souvenir glorieux! Et puissionsnous n'avoir jamais à regretter, dans les luttes sourdes et

riioslilité mesquine de Theuro présenlCj les jours de la pcn*5culion sanglante et Théroïsmedes vieux martyrs d'Ânnam!

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CHAPITAE TROISIÈME

LA PERSÉCUTION SOUS THIEU-TRl (184Î-1847).

Le» commeneemeiils lie Xhlen^trl (1S41]. — Le 'successeur de Minh-mang; avait loos les défauts de son père, moins les grandes qualités administratives qui faisaient du Néron annamite un homme redoutable. C'était un débauché pourri de vices, et, à ce litre, un ennemi déclaré de la religion chrétienne, mais il n'avait ni rintelligence, ni la sauvage énergie de son prédé casseur, et les Annamites, qui avaiGnl tremblé vingt ans devant Minh-mang, commencèrent à respirer sous son faible successeur^ Thîeu-tri- Tout occupé de ses plaisirs, le nouveau roi donnait peu d'application aux affaires publiques. 11 y eut donc à la mort du tyran un mouvement de détente universelles et les chrétiens en profitèrent comme les autres.

Néanmoins le nouveau prince ne révoqua aucun des sanglauts édits de son prédécesseur contre les fidèles, maïs il cessa d'en presser rexécution. Le sort des chrétiens dépendit surtout des dispositions plus ou moins favorables des mandarins et aussi de leur cupidité- Au Tong-king, oQ les mandarins étaient plus libres, parce qu'ils étaient plus éloignés de

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120 CHAPITRE TROISÎÈME

la cour, ils fermaient généralement les yeux, tout en ayant soin de se faire bien payer leur complaisance.

« Nous sommes maintenant assez en paix, écrivait le vicaire apostolique du Tong-king oriental, Mgr d'Hermosilla ; le roi Thieu-tri et, à son exemple, la plupart des mandarins gardent le silence sur notre sainte religion, ce qui nous permet de travailler avec un succès inespéré au salut des âmes. »

De son côté, le P. Marti, provicaire de la même mission, écrivait vers le même temps :

« Notre mission va toujours entre les amendes et le rotin; ce n'est plus pour elle la voie naguère si fréquentée du martyre; c'est l'arbitraire et la cupidité qui évoquent l'ombre de Minh-mang, pour pressurer nos pauvres chrétiens. »

Plusieurs actes de Thieu-tri, qui furent regardés comme un désaveu et une réparation des torts faits aux chrétiens, contribuèrent beaucoup à rendre un peu de sécurité aux fidèles : le vice-roi du Tong-king, le trop fameux Trinh-quang-kbanh, fut dégradé et jeté dans les fers; le quan-an ou grand-juge do Nam-dinh, autre persécuteur acbamé^ fut condamné à rendre soixante-dix mille ligatures * qu'ils avaient extorquées aux chrétiens ; il est vrai que les victimes n'en touchèrent pas une sapèque;le fisc royal absorba tout; néanmoins c'était toujours une réparation telle quelle. Le même juge fut condamné, en outre, à être écorché vif et scié en deux, en punition de ses cruautés et des abominables exactions qu'il s'était permises contre le bon peuple; six de ses satellites, qui avaient trop bien obéi à ses ordres iniques, furent décapités. En même temps, plusieurs confesseurs de la foi, et même des prêtres, qui avaient été condamnés à mort sous Minh-mang, furent graciés, non pas, il est vrai, comme chrétiens, mais comme âgés de plus de soixante-dix ans,

J . Enyirop 85,000 fr, au ooum (\e l'époque.

LA PERSECUTION SOUS THIKU-THI m

Il n'en fallait pas tant pour rendre la confiance aux chrétiens tong-kinoîs , car TAnnamite espère aussi facilement qu'il se laisse abattre. A Tombre de cette tolérance précaire, les missionnaires et les prêtres du pays, moyennant c*^rtaines précautions, recommencèrent k circuler dann le pays, et dans les rentres chrétiens, Texorcice du culte redevint presque public. « Voyant qu'on ne se pressait pas de nous donner la liberté, écrivait alors Mg^r Betord, le courageux vicaire apostolique du Tong-king occidental, nous Tavons prise de nousmemes, et jusqu'ici nous nous en trouvons bien, »

Dans la mission de Cochincbine, la situation était moins favorable, surtout au centre et au nord, à cause du voisinage de la cour. Voici en quels teriries le provicaire, M. Miche, <?xposait Fétal de la mission, au mois de décembre 1841, dix mois après la mort de Minh-mang :

(t Notre position n'est pas facile à dépeindre; c'est un de ces états mixtes qui restent indéfinissables pour ceux-mémes qui les examinent de plus prfes. Nous sommes loin de jouir des douceurs de la paix et de la liberté, cependant nous ne sommes pas traqués avec autant de rage et de persévérance que les années dcraières; les décrets sanguinaires de feu Minh-mang, de triste mémoire, subsistent toujours et nous empêchent de nous produire, maïs le zèle des ennemis du nom chrétien, faute d'Atre réchaulTo et retrempé de temps en temps par quelque nouvel édit, comme cela so faisait sous le précédent règne, semble avoir perdu un peu de sa ferveur primitive. On ne recherche pas les clirétiens^ et toutefois les accusations portées contre eux sont toujours accueillies. »

Par suite de cette situation délicate, et dans la crainte de compromettre leurs néophytes^ les missionnaires du vicariat de Cochinchine se condamnèrent, pendant vingt ans^ à une vie d'obscurité et de sacrifice : cachés dans quelque maison appartenant aux chrétiens les plus surs, ils abandonuërent h

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peu près tout le ministère extérieur aux prêtres du pays, se contentant de les surveiller et de les diriger du fond de leurs retraites. Ceux-ci, beaucoup modns exposés à être reconnus et dénoncés comme prêtres, circulaient asse? facilement dans la mission; si par hasard quelque mauvais sujet les dénonçait, comme la prise était réputée peu importante aux yeux des Annamites, quelques ligatures données à propos aux maires ou aux chefs de canton suffisaient le plus souvent à arranger Taffaire.

Les fidèles avaient plutôt gagné que perdu à la persécution; non seulement, comme on Ta vu, leur nombre avait considérablement augmenté, mais encore ils étaient généralement devenus plus fervents et plus courageux. Ceux qui avaient succombé un instant à Tépreuve des tortures s'empressaient de venir en pleurant demander la pénitence, car, à bien peu d'exceptions près, le renoncement à la foi, la coopération aux superstitions légales avaient été des actes purement extérieurs ; les malheureux s'étaient prêtés à des démonstrations mensongères et coupables, pour échapper à d^horribles tourments, mais, la crise passée, ils accouraient en foule aux pieds du prêtre confesser humblement leurs fautes et en demander l'absolution. Des indifférents, dont la tiédeur et la négligence à remplir leurs devoirs étaient un scandale dans les chrétientés, s'étaient réveillés de leur sommeil léthargique au tonnerre de la persécution, et maintenant, ils étaient réguliers et fervents. Les psuens eux-mêmes, frappés de rhéroïsme qu'avaient montré les disciples de J.-C, se présentaient au baptême, en bien plus grand nombre que pendant les jours prospères de Tépiscopat de Mgr d'Adran; chaque année, on en régénérait de mille à douze cents, et c'étaient des conversions sérieuses, car, de même qu'aux jours de la primitive Église, les néophytes avaient suspendu sur leur tête le glaive encore tout sanglant du bourreau, et c'était au prix de mille périls , à travers les ténèbres de la

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TiQit, qu'ils venaient se faire instruira de nos mystères, auprës

de quelque catéchiste portant encore bien souvent les traces de la torture.

Les «Minfesseors de NliD-ly (1S41)> ^ Cependant les prisons étaient encore pleines de lidëles arrêtés soub lo règne de Minh-iuang, Dn ce nombre étaient les confesseurs de Nhuly, emprisonnés au nombre de sept à l' occasion de la prise de M, Delamotte; pas un seul do celte petite troupe ne devait faire défection. Quand leur chef, Simon Hoa, eiYt été condamné à mort, ils n'épargnèrent ni les supplications, ni même les présents, pour obtenir la faveur de partager son supplice. Leurs juges ne pouvaient comprendre cet amour du martyre : i< On nous a souvent imploré, disaient-ils, pour obtenir la grâce de vivre, mais jamais personne no nous a encore demandé la faveur d'être mis a mort. Vraiment, ces chrétiens sont fous ! »

Deux de ces fervents confesseurs moururent en prison : un nommé Jean Trâng, et La-chi-hau, religieuse indigène qui avait étonné ses juges par la grandeur de son courage.

— Ehl quoi, disait le grand mandarin^ après Tavoir fait mettre plusieurs fois à la torture, cette femme a vu la mort de si près, et elle n'est pas intimidée !

— Vous me couperiez en trois, répondit Tintrépide religieuse, que je n'aurais pas peur. j>

Elle mourut épuisée par les souffrances de la captivité, le ÎO janvier i84l, dix jours après Minh-mang, son persécuteur et son bourreau. Les quatre autres confesseurs de Nlm4y,^ cûudamnésà la mort avec sursis^ étaient encore dans les prisoas de la capitale, quand MM, Galy et Berncux, deux de nos ccofrères du Tong-ldng occidental, y furent amenés. Tannée suivante 1842,

%aode de ««o tfii {1841), — La mort de Mgr Taberd,

le 31 juillet 1840, avait investi Mgr Cuenot, de la charge de vicaire apostolique, pour la mission de Cochinchine qu'il dirigeait déjà, depuis cinq ans, en qualité de coadjuteur. Le nouveau supérieur voulut profiter du calme relatif dont on jouissait pour convoquer à sa résidence de Go-thi, dans le Binh-dinh, un synode de tous ses prêtres, afin de régler de concert avec eux les principales affaires de la mission, établir des règles uniformes de conduite, qui furent pour la plupart empruntées au célèbre synode du Sut-chuen, en tenant compte des différences entre TAnnam et la Chine, et sacrer pour coadjuteur Mgr Dominique Lefebvre, évêque dlsauropolis.

Tout se passa sans accidents, grâce à la fidélité des chrétiens comme à la prudence du vicaire apostolique et de ses prêtres. « Heureusement, écrivait M. Miche à cette occasion, qu'il n'y a pas nécessité de renouveler souvent de pareils tours de force, car on ne les recommencerait pas impunément, sans une providence toute spéciale. »

C'est dans cette réunion de Go-thi que Mgr Cuenot, d'accord avec ses collaborateurs, posa les principes qui devaient le diriger dans son administration. Dans sa pensée, la première œuvre de la mission, c'était la formation d'un clergé indigène nombreux et fervent. Les circonstances critiques dans lesquelles on se trouvait ne permettant pas de réunir les élèves dans un séminaire en règle, il fut décidé que les missionnaires européens, que la persécution forçait à se tenir cachés, feraient de chacune de leurs rétraites comme autant de petits collèges, en s^'entourant de cinq ou six écoliers, auxquels ils enseigneraient les premiers éléments du latin.

Les meilleurs sujets étaient envoyés ensuite au collège général de Pinang, où ils achevaient leurs études. Au bout de sept à huit ans, ils revenaient, sous la direction du vicaire apostolique ou de quelque vieux missionnaire, faire un nouveau stage, pendant lequel on les initiait peu à peu à la pratique du

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LA FimSEGUTlON SOUS THIEU-TKI 125

uiinislère aposloJiquej avant de les élever au sacerdoce, eu qui n* avait guère lieu que lorsqu'ils avaient atteint Tâge de Irente-cinq à quarante ans. Grâce k cette longue et sérieuse préparation j la mission do Cochinchine eut, au bout de (Quelques années, un clergé nombreuXy instruit et zélé. Ceux des élèves qu'on avait cru devoir éliminer , pendant ce temps d'épreuves, faisaient le plus souvent d'excellents catéchistes,

La vigilance du prélat suivait les jeunes prêtres indigènes dans le poste où ils étaient envoyés, sans être visible nulle part, satnain se faisait sentir partout; il prodiguait à tous les conseils de la charité et les enseignements de la foi ; ses lettres circulaires allaient des frontières du Tong-king aux tïtrémités du Cambodge ranimer le courage dos ouvriers t'i van gaélique s , les encourager dans leurs épreuves j les conseiller dans leurs difficultés et donner a tous, même aux plus humbles, la preuve qu'ils étaient l'objet incessant de la soUieitude du premier pasteur.

Pour entretenir dans son clergé le culte de la sainteté et a'Iui de la science^ tous les ans, le zélé prélat adressait a ciiacun de ses prêtres un programme de questions de tbéologie tit de pastorale, dont on devait, k Tépoque de la retraite annuelle, lui envoyer la solution par écrit ; le vicaire apostolique revoyait lui-même tous ces travaux, les anuotait soigneusement et les renvoyait à chacun , avec ses propres Cûn-ections, alin de maintenir dans toute Tétenduc du vicariat iipostolique Tunité de pratique et de discipline.

Après les prêtres, les fidèles, Mgr Ciienot s'appli<]ua d'abonl à relever le moral des chrélieus, qui s'étaient crus un instant abandonnés, après le départ de Mgr Tabcrd et le martyre des missionnaires européens demeurés dans le pays. Le retour de Mgr Cuenot, au milieu d'eux, Tarrivéc successive des nou- V«anx missionnaires, qui venaient prendre la place laissée vacaote par les martyrs de Jésus- Christ, leur montrèrent que

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leurs pasteurs étaient prêts à partager avec eux la persécution, la souffrance et la mort.

Une fois les premières défaillances dissipées, Mgr Cuenot jugea que le meilleur moyen d'affermir et d'alimenter la foi des fidèles, c'était d'exciter leur zèle à la propager et d'en faire autant d'apôtres au milieu des païens. Enrôlés dans cette pieuse croisade, les plus timides devaient naturellement s'aguerrir; c'est ce qui eut lieu. Cet esprit de prosélytisme passa si bien dans les habitudes des chrétiens que, malgré les rigueurs de la persécution, le chiffre des païens convertis s'éleva d'année en année.

Le vicaire apostolique revenait toujours à ce point, soit dans ses instructions communes, soit dans ses lettres particulières et dans ses entretiens avec les catéchistes qui pouvaient pénétrer dans sa retraite. De saintes industries lui servaient à ranimer à chaque instant le zèle des fidèles : un malheureux, vaincu par la torture, avait-il eu la faiblesse d'abjurer; pour lui accorder son pardon et lui rendfe son rang dans la société chrétienne, Mgr Cuenot le taxait à un certain nombre de conversions de païens ou de baptêmes d'enfants infidèles en danger de mort. Pour obtenir de rentrer en grâce avec Dieu et avec son évêque, le coupable s'empressait de remplir la condition qui lui était imposée. Le prélat excitait encore l'émulation des négligents par l'exemple des plus fervents; chaque année, il publiait le tableau comparatif des succès obtenus par les diverses paroisses du vicariat apostolique et signalait avec éloge celles qui avaient obtenu le plus grand nombre de catéchumènes. Comme on le pense bien, il y avait une grande émulation pour être porté à l'ordre du jour apostolique, car les hommes sont toujours et partout les mêmes, et le meilleur moyen de leur faire du bien^ c'est de s'emparer même de leurs passions et de leurs défauts, pour les transformer et leur faire porter des fruits de vie, en leur assignant une fin surnaturelle.

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LA PERSÉCUTION SOUS THIJilU-TRI 127

Pour donner une idée juste de Téiat de la mission à cette époque, voici le tableau d'administration des sacrements dans la mission de Cochinchine, pour Tannée 1844 :

Baptêmes d'adultes 1.007;

. Baptêmes d'enfants de chrétiens. S.0S6;

Baptêmes d'enfants d'infidèles . 5.706;

Confessions S3.282£

Communions 32.341.

Ces chiffres sont bien consolants et montrent qu'au milieu du trouble et des dangers de la persécution, la mission de Cochinchine progressait d'une marche lente mais sûre, grâce au zèle de ses apôtres et à l'habile direction de son vicaire apostolique.

On a dû retnarquer dans ce tableau le nombre considérable de baptêmes d'enfants d'infidèles. Bien que l'œuvre de la Sainte-Enfance ne fût encore qu'à ses débuts, le zèle entreprenant de Mgr de Métellopolis, devançant de plusieurs années la création de cette œuvre bénie, avait imprimé dans toute la mission une vive impulsion à l'œuvre du baptême des enfants d'infidèles en danger de mort. C'étaient les religieuses indigènes qui en étaient spécialement chargées. Aux heures les plus sombres de la persécution, alors que la mort planait sur toutes les têtes, elles s'en allaient deux à deux, sous la garde des saints anges, dans les villages païens les plus hostiles, distribuant gratuitement des médecines aux enfants malades et baptisant tous ceux qu'elles voyaient en péril de mort.

D'autres fois des païens pressés par la misère, apportaient leurs enfants à leurs voisins chrétiens et les leur cédaient pour quelques ligatures. Ceux-ci, malgré leur pauvreté, s'en chargeaient avec joie, et ceux qui survivaient étaient reçus comme des enfants au foyer de la famille chrétienne. Cette charité des fidèles, qui contrastait si fort avec l'égoïsme et la dureté de cœur des païens, était une prédication par les

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l28 CHAPltHt: TROISIÈME

œuvres de la supériorité du christianisme, et plus d*une âtne de bonne volonté fut ainsi amenée à la foi.

Mais d'autres, et c'était sans doute le plus grand nombre, ne pouvant s'expliquer la charité des fidèles, trouvaient plus commode de la calomnier ; on forgeait cent contes absurdes : les uns prétendaient que les chrétiens enlevaient les âmes de ces enfants, pour se les approprier et prolonger ainsi leur vie; les autres, qu'ils leur arrachaient les yeux pour en faire des médecines secrètes. Plus d'une ft)is, les pieuses femmes qui s'adonnaient à cette bonne œuvre furent dénoncées et traînées devant les mandarins; l'œuvre de la Sainte-Enfance eut i^s martyrs en Cochinchine, même avant d'exister en Europe.

Le tableau suivant fera mieux connaître le développement de cette œuvre, sous l'habile et forte direction de Mgr Cuenot.

BAPTÊME d'enfants DE PAIEiSS

En 1835 (année du retour de Mgr Cuenol} 133.

En 1836 498. Survivants 47

En 1837 1,027. — 104

En 1838 (année de grande persécution) . 663. — 110 ^

En 1839 (persécutions) 729. — 60

En 1840 (persécutions) 770. — 94

En 1841 (année de calme) . .... i,881. — 300

En 1842 2,565. — 534

En 1843 8,273. — 1,457

En 1844 (En haute et moy. Cochinchine) 5.706. — 1,800

— (En basse Cochinchine) . . . 1,200. — 100

Ainsi, pendant cette période de dix années, au milieu d'une persécution à peine interrompue par quelques jours de paix, la mission de Cochinchine avait procuré la grâce du saint baptême à vingt trois mille quatre cent quarante-cinq enfants d'infidèles, sur lesquels près de dix-huit mille étaient allés presque immédiatement implorer les miséricordes d'en-haut sur leur homicide patrie; les quatre mille huit cént-six survivants avaient trouvé au foyer de nos familles chrétiennes, désolées par la prison, par l'exil et par la mort, ces soins

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LA PERSÉCUTION SOUS THIEU-TRî t^

malcrtiels dont IV^g^oïsflie t^t Iii sécheresse Je cœur du pagattisme avaient dt'slierité leur berceau.

mission pliez ]e<«j«aii%'£ig;rs (1^4*3). — Depuis plusieurs années, Mgr de Métellopnlis avail le désir d*évan"i;éliser les

Irihus sauvages qui viveot dans le<^ luoalaçues à TouesL de la Cochincliine, Outre le bienfait de la foi cliréïieriue apportée k des peuples qni paraissaient bien disposés, le vicaire apostoliqtie y vayait Tavantago deprucurer h ses prêtres un asile pour IcB temps de persécnliouextri''me, ctrommeon îgnoiuit encore rinsalubiîte de ces ré,;rioûs, il e^^pérait pouvoir, h labri des poursuites des nnanila[ins, y étahlir son séminaire et des orphelinats pour les enf;ints de la Sainle-Enfauce, dont le nombre toujours croissant, on vient de le voir, semblait exiger une fondation spéciale, car les rli retiens, malgré leur bonne volonté, ne pouvaient 3e charger de nourrir et d'élever tous les sunîvants.

Dans celte intention, il avait envoyé en 1839 plusieurs caléciiisles déguisés en marchands, pour explorer les lieux et sonder les disposiiions des haliitaulsî. Leur rapport ayant été favorable , Texp édition fut résolue et elle fut confiée à MM Micbe et Duclos.

Lî>3 deux missinnnaires voulant profiter des fêtes du jour de l'an annamite, pendant lesquelles le peuple est tout occupé de superstitions, de jeux et dcfestins^ partirent du Phu-ycn, dans les premiers jours de février 1842, et s'enfoncèrent, à marches forcées, dans les montagnes de l'ouest, accompagnés de plusieurs catéchistes et de ch relie us cbar|L^éjî de porter leurs bagages. Malheureusement cette nombreuse caravane, composéQ de seize personnes, avait attiré Tattenlion dans les villages par où elle passait; les missionnaires furent reconnus, dénoncés, les mandarins se mirent k leur poursuite et, le 16 f^^vrier^ au matlu^ nos confrères furent arrêtes, alors que, tlt?puis deux jours, ils avaient dépassé les frontières de la 11 ••« •

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Cochinchine et se croyaient déjà en sûreté. Mais il s'agit bien du droit des gens avec les mandarins !

Les missionnaires et leurs gens, chargés de cangues, furent donc ramenés dans les prisons de Phu-yen ; ils y arrivèrent le 24 février.

La plume élégante et alerte de M. Miche a donné aux lecteurs des Annales de la Propagation de la foi* le récit détaillé de sa captivité et de celle de son compagnon de chaîne. Je vais analyser ici ces lettres intéressantes, qui nous feront faire connaissance avec la prison annamite et ses tortures physiques et morales.

Captivité de MM. Miche et Duelos (1S4I*^-1S4S). —

Les prisonniers étaient au nombre de seize, deux missionnaires européens et quatorze indigènes. Dès leur arrivée au chef-lieu de la province, les deux confrères furent séparés; M. Duclos avec sept de ses gens fut enfermé dans la première caserne, à l'entrée du sanh, M. Miche avec le reste deja petite troupe fut parqué dans un hangar si étroit que leurs cangues se heurtant les unes contre les autres, ils ne purent fermer l'œil de la nuit; pour surcroit de souffrances, on les mit tous aux ceps.

Le lendemain, dès qu'il fit jour, les confesseurs comparurent à la barre du mandarin criminel; on leur proposa aussitôt Tapostasie, mais tous répondirent qu'ils étaient prêts à mourir cent fois plutôt que de fouler aux pieds la croix. Cette réponse énergique parut déconcerter les mandarins; ils répétèrent à plusieurs reprises ce mot cent fois qui les avait frappés. Il devenait évident que l'affdire serait chaude et qu'on aurait du mal à triompher de gens si déterminés. Le juge ordonna alors de délivrer les missionnaires de leur cangue, en les chargeant de chaînes, et l'on prit soin de river leurs fers do si

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