‹ La Cochinchine religieuseChapitre 15 sur 79 · La province rie Saigon · texte numérisé non relu

La province rie Saigon

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LA PERSÉCUTION SOUS THIEU-THI 13&

— On dit qu'uQ nommé Diu européen est à la lèle des rebelles; n est-ce paa un de vous?

— Non, nous ne connaissons pas mêmn ce nom.

— Mais enfin, vous ôles venus pour fuire la guerre?

~ Vous insiste?! beaucoup sur ce points ^^^^ j*^ ^iii-^ sur que vous n'en croyez pas un mot. Les prêtres sont des hommes qui ne prêchent que la pais, et rien n'est plus opposé à leur ministère que les troubles et la guerre.

— Diu est français?

— Je ne sais si ce Din existe^ mais ce nom n'est pas un nom françaîSp Nos compalrîotes n'ont jamais parlé les armes m Cochînchine qu'une seule fois, et ça été à la demande du meilleur de vos prinnes. Tandis que les missionnaires g.irdaient et nourrissaient Gia-long à Dong-naï, les soldais envoyés par le roi de France com battaient au nord et dissipaient l'armée des rehtdies qui menaçaient le trône do votrt* souverain. Si Gia-lon^ a recouvré lo trône, c'esl à nous qu'il ie doit. Ainsi les deux rois qui lui ont sucrédé, Miali-mang' elThieu-tri qui règne mainlenunt^ si ml redevables de leur couronne aux Français, et par reconnaissance pour de si grands services, voilà ce que vous nous avoiï donné.

Et le confesseur leur monlra de nouveau ses chaînes; cetle fois, personne ne rit, l'impression étatl profonde dans l'auditoire.

Désespérant de rien obtenir des missionnaires, le grand mandarin tourna sa colère cou Ire leurs gens. Le catéchiste QuoDj comme chef de l'expédilion, fut le premier appliqué à la question. On Télendit entre deux pîeui el la rage des bourreaux répondil si bien h la fureur des juges que le sang jaillit au premier coup de rotin; après qu'il en euL reçu dis, on apporta la croix, pour la lui faire fouler aux pieds, et sur songéuéreux refus, dix nouveaux coups lui mirent le dos en pièces, après quoi, on le laissa reposer un instant.

Le soldat Thieulut succéda. Les missionnaires intercédèrent

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13fl CHAPITRE TROISIÈME

pour lui, parce qu'il avait la fièvre depuis quinze jours, mais c était vouloir altendrir des tigres. Les bourreaux élaient dans la joie de lénir ce héros chrétien, qui les avait déjà vaincus trois ans auparavant. Il avait résisté aux tenailles et au rotin, dans la percésution de 1838; bien que fort afl'aibli par la maladie, it sorlit encore victorieux de ce nouveau combat; couvert do sang et de plaies, il n'ouvrit la bouche que pour protester qu'il était chrétien et qu'il n'abjurerait jamais. Il reçut trente coups de rolins.

Vinrent ensuite trois malheureux qui perdirent courage et apostasîèront aux premiers coups. On fit alors revenir le caléchisto Quon^ qui recul vingt nouveaux coups sur ses plaies saignantes; vaincu à la fin, le malheureux apostasia de bouche.

Un jeune homme de vingt ans, nommé Ngai, descendît alors dans larènc et fatigua les bras de plusieurs bourreaux. Tandis que le rotin sillonnait ses chairs, il invoquait avec ferveur les saints noms de Jésus et de Marie:

li Le voici qui prie, » s'écrièrent les satellites, et cet acte de foi semblait attiser leur colère.

Dans ce moment, un des juges dit à M. Miche:

— Voyez quel mal vous faites à ces pauvres gens.

— Que dites-vous là? nous avons formé leur cœur à la vertu et dissipé les lénèbres de leur esprit. Voilà notre œuvre à nous ; quant à ces plaitfs, à ces ruisseaux de sang, à ces tortures, c'est votre ouvrage à vous.

— Pourquoi donc votre Jésus ne vient-il pas au secours de ses adorateurs?

II n'aurait qu*à le vouloir, mais en leur accordant la grâce de souiïrîr patiemment, il leur fait une faveur plus précieuse; car les peîuo*^ de ce monde sont passagères et conduisent dans l'autre k un bonlieur éternel.

Ngai reçut ce matin-là quarante coups, à deux reprises

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LA PERSÉCUTION SÛUS THIFX-TRT 137

rtîiTéreQtes, après lui, derix autres chrétiens reçurent chacun vingt coups, sans pousser un soupir.

Celle longue séance avait duré plus de cinq heures; les bourreaux n'en pouvaient pins de fatigue. On remît donc à faprès-midi, pour achever ce drame sanglant qui ne faisait que commencer,

A k séance de deux heures, le juge renvoya M, Duclos, ne gardant que M, Miche, Le missionnaire fut applique à la torture à son tour; voici à quelle occasion;

Le malheureux Quon avait complètement perdu la tèle^ à la Suite des tourments excessifs qu'il avait endurés le matin, îi'osant plus contredire en rien le grand mandat! n^ celui-ci lui avait fait dire tout ce qu'il avait voulu ; entre autres insanités, ou lui avait extorqué Favcu que le missionnaire é["it resté caché dans sa maison pendant sept mois. M. Miche, nullement prévenu de cette étrange déposition, qui d*aillcurs était fausse, nia énergiquemeût;

— Tu mens, lui cria le juge en fureur,

— Non, je ne mens pas; si quelqu'un a menti, c'esl celui qui me prête un séjour de sept mois chez cet homme,

— Si lu n'avoues pas tu seras frappé,

— Frappez donc; j'aime mieux être torturé, en disant la vérité que d'échappei- à la question, en mentant pour vous complaire.

Et sans attendre qu'on vînt le saisir, Tintrépide confesseur alla de lui-même se livrer aux mains des satellistes qui après Tavoir attaché aux pieux, lui appliquèrent, pour cette prumière fois, dix coups de rotins, dont les derniers coups firent jaillir le sang.

On lit alors revenir tons les néophytes qui furent mis de uouvcau et successivement h la torture, à Texception de ceux qui avaient apostasie te matin. Pour clôturer dignement la journée, on fit apporteu Ngui, que les quarante coups qu'il avait reçuH le matin mettail dans l'impossihilité d*^ se mouvoir,

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et Ton déchargea sur ses plaies vives dix nouveaux coups de roiia»inais son courage héroïque trompa Tespoir des bourreaux et, trois fois vainqueur dans la même journée, il fut rapporté le soir à la prison.

Voici en quels termes M. Miche faisait part à son évêque, Mgr Cuenot, de ses impressions pendant cette triste journée :

« Les expressions me manquent, Monseigneur, pour redire à Votre Grandeur dans quelles angoisses nous plongea cette horrible scène : les souffrances de nos chrétiens, la chute de plusieurs d'entre eux, les insultes faites au signe sacré de la Rédemption, tout cela avait brisé notre âme. Bien des choses échappèrent à mes regards; cependant j'en ai assez vu pour me convaincre que la rage dont sont animés les ennemis du nom chrétien ne peut être qu'une inspiration de l'enfer. Les bourreaux montraient sur leur visage que c'était pour eux une volupté, une ivresse, quand leurs verges tombaient sur les adorateurs de Jésus-Christ. Si par hasard leurs bras fatigués frappaient quelques coups à faux, des cris d'indignation partaient du milieu de la foule, en même temps que des menaces leur étaient adressées du haut de l'estrade où siégeaient les mandarins. Arrachaient-ils quelques cris aigus à leur victime, les visages des spectateurs s'épanouissaient de joie et un sourire satanique courait sur leurs lèvres. Les sanglots, les cris de douleur, les gémissements plaintifs des confesseurs de la foi étaient pour ces idolâtres aux entrailles de bronze une musique délectable. Oh ! que l'homme est méchant, quand la religion n'a pas réformé son cœur ! »

Cependant les aveux extorqués par la torture avaient amené l'arrestation d'une vingtaine d'autres chrétiens. Il y eut de nouveaux interrogatoires et les satellites firent encore jouer le rotin, mais, cette fois, ils avaient affaire à des chefs de chrétienté, à des religieuses indigènes; ils n'arrachèrent qu'une apostasie, sur une vingtaine de prisonniers; tous les autres,

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LA PEfiSÉnUTION SOUS THŒU-TR! 139

malgré les menaces ni los tourments qu'on leur prodîgUEj demeurèrent fidèles. A ceLte occasion, MM, Miche et Duclos reçurent encorï> chacun \ingt coups de rotin.

L'instruction sommaire était achevée; restait h rédiger le rapport au roi. Les mandarins s'entendirent avec Quon et les autres aposlats^ pour composer un roman qui n*étail guère quun tissu de faussetés. Mais il fallait le consentement des missionnaires à ce bel arrangement, car, d'après la loi, ils devaient signer les pièces de l'iustriicfion. Naturellement ils s'y refusèreot.

LesjdgeSj très embarrassés et voulant à tout pris parvenir khnrs fins, s'avisèrent d\m expédient qui leur réussit mal; ils firent remettre le catéchiste Quon une nuit en compagnie des deux prêtres européens, avec injon^Mion de les amener à avouer ce qu'on voulait d*eiix; comme il était facile de s'y attendre, ce furent les missionnaires qui ramenèreni le catéchiste à confesser la vérité. Pouvant s'entretenir librement et sans témoins avec cet homme d'une foi vive, qui n'avait cédé f|u'àla violence des tourments, ils n'eurent pas de peine k lui faire comprendre la grandeur de sa faute; ils lui représentèrent vivement que, par sa condescetidance aux suggestions mensongères des mandarins, non seulement il perdait son te, mais encore il compromettait un grand nombre d'înnocenls et causait des dommages incalcuhibles aux chrétientés qu'il mettait en cause; îl était donc obligé en conscience k rétracter, coûte que coûte, ses mensongi'S et à conformer sa disposition a celles des missionnaires, les seules qui fussent vraies, il le savait bien. Eu agissant ainsi, il ferait un grand acte de charité et sauverait les innocents qu'il avait compromis: cette rétractation lui vaudrait vraisemblablement une vingtaine de coups de rotin, ce qui ne pouvait que lui mériter le pardon de son apostasie.

En effet, à la première séance générale qui eut lieu^ le catéchiste rétracta courageusement le roman que les mandarins

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s'étaient donné tant de peines à composer; il reçut, saiis broncher, vingt coups de rotin pour prix de son démenti, M. Duclos vingt-quatre et M. Miche douze; puis on les renvoya en prison, en menaçant de les tenailler le lendemain, jusqu'à ce qu'ils aient fait les aveux qu'on leur demandait.

Néanmoins, voyant que la torture lui réussissait mal, le grand mandarin s'abaissa à la ruse. Le 25 mars, jour du vendredi saint, un beau jour pour souffrir ! il fit comparaître devant lui M. Miche et lui demanda de signer certaines pièces en caractères chinois, dont par conséquent le missionnaire ignorait la teneur ;mais les faits subséquents semblent indiquer qu'il s'agissait des pièces falsifiées auxquelles nos confrères avaient déjà refusé leur signature. M. Miche, mis en défiance, se refusa à rien signer avant de savoir ce que contenait l'écrit qu'on lui présentait.

— N'ayez pas peur; il s'agit simplement de vos dépositions devant le tribunal.

— Grand mandarin, vous le savez, vous, mais moi, je l'ignore, et dans le cas où cet écrit renfermerait des calomnies destinées à causer du scandale, vous seriez le premier à rire de ma simplicité.

— Tu signeras, ou tu seras torturé et l'on te frappera jusqu'à la mort.

— Quand vous aurez affaire à des Annamites ou à des enfants, parlez de la sorte et vous leur ferez peur; mais avec des prêtres européens, laissez-là vos menaces, car vous devez déjà savoir qu'ils ne craignent pas la mort.

— Si on te tranche la tête, est-ce que le roi des Français le saura?

— Oui.

— Comment le saura-t-il?

^- Votre question m'étonne ; tout le mpude connaît notre arrestation, notre mort ne ferait-elle pas plus de bruit?

— Qui donc ira le dire en France?

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LA PERSÈGUTrON SOUS THIEU-TBI 141

— Vos porïs sont roinplis de bdtimenls chinois, qui vont à Syncajiour et à Macao, où il y a dos Européens; en faut-il davantage pour répandre celte nouvelle? Moi-même, avant d'arriver ici, j'ai connu Taiyestation des deux prêtres qui sont détenus à Hué *.

— Si le roi de France apprend votre mort, qu'en résulterat-il?

— Il en sera indigné, parce qu'il aime son peuple et que nous sommes ses sujets.

— Mais enfin viendra-t-il nous faire la guerre?

— Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que, selon les lois et les coutumes de tous les peuples du monde, vous lui avez fourni une raison suffisante de vous la faire.

A ces mots, le juge effrayé, lève la séance et fait reconduire le confesseur de la foi en prison.

Le soir, nouvelle comparution, mais en séance solennelle et devant tous les jtiges réunis. La perspective de la France, pouvant venir un jour ou l'autre demander vengeance du sang de ses enfants, avait complètement troublé la cervelle des mandarins. Pour avoir une excuse à présenter, en cas de réclamation de notre pays, il fallait absolument transformer les prédicateurs de TÉvangile en chefs de rebelles; l'interrogatoire fut donc dirigé en ce sens.

— " Vous vous êtes rendu coupable d'un grand crime.

— Quel crime? nous ne le connaissons pas encore.

— Vous avez voulu enlever le peuple du roi, pour le conduire dans une autre croyance*

— Qui nous accuse de ce crime? Je pense que ce n'est pas vous, car tous nos conducteurs mis à la question vous ont dit qu'ils devaient revenir dans leurs foyers. Amenez donc cet accusateur, et je me charge de le confondre en votre présence.

1. MM. Galy et Berneux, du Tong-kitig occidental arrêtés au mois d'avriU841.

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— Pourquoi alors aviez-vous tant de monde avec vous?

— Pour pouvoir vivre chez les sauvages, il fallait beaucoup d'effets, car vous savez que Targent n a pas cours dans ce pays. Il fallait donc beaucoup de porteurs ; nous avons payé leurs services; où est notre crime?

— Qu'alliez- vous faire chez les sauvages?

— Prêcher la vraie religion.

— C'est faux^ vous y alliez pour faire la guerre.

— Faire la guerre? Contre qui? Ce n'est pas contre vous, puisque nous nous éloignions de votre pays; ce n'est pas contre les sauvages^ puisque nous ne les connaissions pas, et ; qu'ils ne nous ont fait aucun mal. Vous avez pris et visité tous nos effets : qu'avez-vous trouvé? de la toile, des ornements pour nos cérémonies, des croix, des images, des livres de prières. Est-ce avec cela qu'on fait la guerre? tous nos effets vous prouvent que nous allions uniquement enseigner la religion.

— Tu as dit, ce matin, que le roi de France viendrait nous faire la guerre.

— Non, j'ai dit que, par les mauvais traitements que vous nous prodiguez, vous lui fournissez une raison suftisante pour vous la déclarer.

Aces paroles, un dus assesseurs s'écrie avec colère :,.

— Il est à la chaîne et il est hardi jusqu'à l'insolence! Il voudrait faire peur aux grands mandarins !

— Oui, répond avec dignité le confesseur, je suis à la chaîne et je m'en fais gloire, parce que je suis innocent. Si les mandarins ont peur, c'est bien leur faute; s'ils étaient innocents comme moi, ils seraient aussi sans peur. Pourquoi nous avezvous arrêtés sur une terre étrangère à votre royaume?

Il n'y avait rien à répondre ; c'est pourquoi les juges eurent recours à la logique du bourreau. On fit appeler le sergent de la prison, homme aux formes athlétiques, et on lui donna ordre de déployer toute sa force pour frapper, sans quoi, il

LA PERSÉCUTION SOUS THlEU-TRi 143

prendrait la place du patient; il sV^ti aiiquiUa si bien qu'il lit t jflilJir le sang à chaque coup; au douzième, ou reprit Tintcrrogatoire :

— Hiefj fun'as pas voulu sig^ner les pièces de ton jugement j pourquoi cela?

— Parce que je ne suis pas un sot; cet écrit est peut-être un piège; livrez-le entre les mains d'un chrétien qui connaisse vos caractères; il m'expliq'iera sa teneur, et s*il ne contient rien que de vrai, je vous doiinerai aussitôt ma signature.

IlfaKut que les mandarins eu passassent par la volonté de liatrépiile confesseur.

Les di^ux missionnaires étirent k siibir plus do soixante interrogatoires, pendrait les deux mois et demi qu'ils passèrent dans les prisons de Phu-yen. Voici en quels termes M, .Miche expose les souffrances que lui faisaient éprouver cette torture morale si prolongée :

a Parmi les souffrances de tous genres qui sont venues fondre sur nous depuis le commencement do notre captivité, je suis loin de placer en preïïiière ligne les tortures physiqnes; celles-la diirenlpeu, mais le tourmenl des tourmeuts c'est Tétat de gène où se trouve la conscience, pour répondre h mille qnestions'insiiJieuses, sans blesser ni la vérité, ni la diarité. Souvent U[ie question faite au hasard^ mais claire et précise, provoque une réponse qui perdrait une province tout miière : nier serait mentir, affirmer serait allumer un incendie ^ti'on ne pourrait plus éteindre* Que faire alors? Il faut s'esquiver par quelque phrase insigniPiante, dont nos juges no senlent pas toute la portée. Combien de nuits j'ai passées, Hansgoùter un instant de repos, uniquement occupé à remplir envers moi-même la double fonction de juge el d'accusé, ïïi'iûterro géant sur tout, pour avoir a tout des réponses î "

Joignez à ces anxiétés douloureuses les horreurs de la priaou annamite. Nos deux confrères les subirent dans toute leur

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amerlume. Leur cachot était une espèce de grand four, n'ayant ti'aulrc ouverture que la porte basse qui servait d'entrée. A la iiuit tombante, quand tous les galériens rentraient dans leur lanière et qu'ils allumaient chacun leur feu, pour faire cuire leur riz, une fumée épaisse, une chaleur suffocante, un tapage infernal, qui durait toute la nuit, empêchaient les deux confesseurs, épuisés par les tortures du jour, de fermer l'œil et de goûter un instant de repos. Pour extorquer de L'argent aux deux prêtres européens, le chef du bagne avait lâché sur eux luus ces êtres immondes, qui se faisaient un jeu cruel de muiliplier contre les missionnaires les vexations, les avanies et les traitements les plus inhumains. Qu'on se représente deux agneaux enfermés^avec une bande de carnassiers.

Le mandarin criminel était digne de ses geôliers; un mot atroce suffira à faire connaître Thomme. Comme il avait remarqué que la vue seule des tortures causait une impression pénible à nos confrères, il se faisait une jouissance d'étaler à leurs yeux cet horrible spectacle. Un jour, après trois heures dînterrogatoire, les missionnaires virent arriver au prétoire douze voleurs qu'on s'apprêtait à mettre à la question ; le grand mandarin ordonna de faire placer les deux Européens de manière à ce qu'ils ne perdissent rien de cet intéressant spectacle. Au bout de deux heures, MM. Miche et Duclos, voyant que vraisemblablement on ne s'occuperait plus d'eux ce jourlà, demandèrent à se retirer :

(^ Les misérables ! s'écria le juge, en les regardant avec indignation, ils veulent déjà s'en aller! Ils ne comprennent donc pas que je les ai fait rester, pour leur procurer le plaisir de voir comment on torture en Annam ! »

Paroles exécrables, qui, au bout de trente ans, faisaient encore bondir le cœur de Mgr Miche, quand il les citait.

Enfin, le 2 mai 1842, deux mois et demi après leur arrestation, MM. Miche et Duclos furent transférés à la capitale, où ils arrivèrent le 13 du même mois. Une grande consolation les

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LA PERSÉCUTION SOUS THl EU-TRI tl5

y amendait; ils trouvèrent dans le irmi-phn^ trois de leurs confrères du Tung-king^ occidental ; MAI. G al y, Berne ux et Charrier, Sans être un paradis terrestre^ leur nouveau séjour était bien préférable au précédent; les confesseurs de la foi ne furent plus appliqués à la torture; après avoir instruit à nouveau leur afTaire, le conseil du roi se contenta de les condan:ner à mort comme leurs trois confrères. Ils n'avaient plus qu'à aLtcndre dans les fers le grand jour du martyre^ auquel ils se préparaient tous les cinq avec ardeur.

Qui pouvait retarder indéfiniment leur triomphe? Les prisuns regorgeaient de confesseurs, le rotin et les tenailles fonctionnaient chaque jour dans les prétoires. Pourquoi seul laissait-on chômer le glaive du bourreau? Était-ce humanité de la part do Thieu-tri? Non. Sa Majesté annamite avait peui-, voilk tout. Elle avait entendu, aux portes de la Chine, gronder le canon des barbares d*Occîdenl, et elle craignait, en versaot le sang des missionnaires, qu*onne vînt lui en demander compte un jour ou Tautre, On a vu la manifestation de ces craintes se produire dans les interrogatoires de MM. Miche et Duclos; c'était là tout le secret do la modération apparente du roi de Cochiuchine.

BélHrance dei$ misisioniiaircs (l^Sf mars 1S43). ^ Le 25 février 1843, la corvette française YHérohie entrait dans leportde Tourane. Le commandant Lévêque, înformépar ime lettre que M, de Chamaisou, un de nos confrères lui avait fait parvenir qu'il y avaif, dans les prisons de la capitale, cinq missionnaires fran<^ais captifs et sous le fer du bourreau, prit sur lui de les réclamer, bîenqu^il n^eùt aucune instruction de son gOQveruement. Le mandarin du port de Tourane essaya d'abord de lui donner le change et joua rétonnement :

— Il n^y avait pas de missionnaires français dans le pays;

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1, CesI la grande pnfion de Huë.

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m CHAPITRE TROISIEME

s'il en existait un seul en Gochinchine, le roi l'aurait rendu très volontierSp

Mais ce mensonge officiel ne pouvait tromperie brave commandant Lévêque, qui était bien renseigné; il insista donc vivement pour se faire rendre les prisonniers. En vain, pour montrer sa bonne volonté, le pauvre mandarin offrit de ravitailler le vaisseau.

— Nous avons des buffles, des porcs, des bœufs; s'il vous en faut, nous sommes prêts à vous en vendre dans de bonnes conditions*

^ Je n'en ai pas besoin, répondit le commandant, j'ai des vivres à mon bord pour six mois; il ne manque que les cinq missionnaires; qu'on me les rende ce soir, et je mets demain à la voile; autrement, je reste ici six mois, et après cela nous verrons-

L'interprète ayant protesté qu'il n'oserait jamais transmettre au roi une pareille demande^ parce qu'il lui en coûterait certainement la tête, M» Lévêque adressa par écrit la réclamation au ministre des ailaires étrangères et attendit.

Deux jours après, le mandarin de Tourane rapporta la lettre. Il n avait pas osé l'envoyer, disait-il, de peur d'avoir la tête coupée :

— Eh! bien, j'irai moi-même, dit le commandant. Cherchez-moi des porteurs, pour me conduire avec mes officiers à la capitale. Je veux demander raison au roi de ce que vous refusez de lui faire parvenir mes dépèches.

— Mais c'est un voyage d^un mois que vous allez entreprendre.

— C'est faux; je connais la distance ; Hué n'est qu'à quinze lieues d'ici. Trouvez-moi des guides, et j'y serai demain. Sinon, je vais avec ma corvette mouiller en vue de la capitale.

C'est ainsi, disons-le en passant, qu'il faut agir et parler avec les Annamites. Si ou a Tair de les craindre^ ils deviennent

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vite insolents; si on parle en maître et qu'on soit prêt à appuyer sa parole, ils cèdent.

Le mandarin effrayé se hâta donc de transmettre la dépèche au ministère, et le roi, aussi intimidé que ses conseillers, se décida, bien à contre-cœur, à lâcher sa proie.

Pour pallier un peu son humiliation, Thieu-tri envoya dans toutes les provinces une circulaire dans laquelle il exposait la chose à sa manière : le roi des Français, informé des crimes commis par les cinq prêtres européens, avait envoyé un mandarin sauvage supplier humblement le roi de Gochinchine de leur faire grâce, ce que Sa Majesté très clémente avait cru devoir accorder, à condition qu'ils ne recommenceraient plus.

Le 17 mars 1843, les cinq confesseurs de la foi, reçus avec les honneurs militaires, par le commandant Lévêque, à la tête de tout son état-major, montaient à bord de V Héroïne^ au milieu de Tétonnement des païens et de la joie des chrétiens. C'était une première apparition de la France, intervenant pour la délivrance de ses nationaux, au nom de la civilisation et du christianisme. Le gouvernement annamite se serait épargné bien des embarras, bien des déboires et bien des pertes, s'il avait su profiter de cette première leçon.

Nouvelle mission chez les sauvages (184UI-18&0).

— La mission des sauvages, si malheureusement interrompue par l'arrestation de MM. Miche et Duclos, fut reprise l'année suivante, par l'ordre de Mgr Cuenot, qui n'était pas facile à décourager. Un diacre annamite déguisé en marchand, après une première tentative infructueuse, parvint, la seconde fois, à s'établir dans le pays; alors il revint chercher de nouveaux missionnaires, MM. Combes et Dourisboure, qui, en 1850, établirent définitivement la mission. Malheureusement l'insalubrité du climat ne permit pas, comme le vicaire apostolique se Tétait d'abord proposé, d'établir chez eux le séminaire et les orphelinats de la Sainte-Enfance. M. Do.urisboure

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a raconté dans un ouvrage plein d'intérêt les débuts de cette mission si pénible, la plupart des ouvriers évangéliques emportés par la fièvre des bois, les souffrances des survivants, les difficultés de toutes sortes qu'on rencontre au milieu de ces peuplades sauvages, dont il faut commencer à faire des hommes avant de songer à en faire des chrétiens. C'est une des pages les plus attachantes des annales de l'Eglise de Cochinchine que Thistoire de ces luttes obscures et de ces humbles dévouemtints, que rien ne fut capable de décourager. Je ne puis qu'y renvoyer ceux de mes lecteurs qui voudraient connaître plus à fond l'histoire encore peu connue des tribus sauvages qui peuplent les montagnes à Touest de la Cochinchine el les plaines du Laos^

Première arresÉation de Mgr Lefebvre^ octobre

ttS44J. — Mgr Lefebvre, coadjuteur de Mgr Cuenot, travaillai* dans la basse Cochinchine, dont il allait bientôt devenir le premier vicaire apostolique. Dans les derniers mois de 1841, l'imprudence d'un de ses catéchistes le fit tomber aux mains des mandarins. Ce catéchiste, homme d'une foi vive et d'un zèle ardent, avait le défaut de ne pas prendre assez de précaution, quand il allait prêcher l'Évangile aux païens. Il fut arrêté et conduit à la sous-préfecture; il supporta avec beaucoup de courage la torture et ne trahit personne, mais un de ses servants fut moins fidèle, et dévoila la présence de i'évêque dans la province.

Mgr Lefebvre était alors caché dans la chrétienté de Cainhumj qui relève administrativement de la province de Vinhlung. Une véritable expédition s'organisa au chef-lieu et partit, sous la direction des mandarins supérieurs, pour arrêter le g'rand chef des chrétiens. Celui-ci, prévenu à temps, se cacha à quelque distance dans la brousse, et le catéchiste

li Lss sauvitijes Bunhars, par M. Dourisboure.

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LA PERSECUTION SOUS Tilt RU-TRI m

Pierre Dinhj sacrifiantgénéreusenient sa vie pour son éyêque, s'installa comme proprié laire de la maison qui avait servi de refuge au prélat.

Le 29 octobre, a la tombée de la nuit, le village de Gai-nhum fut investi par la soldatesque commandée par le lanh-binli' en personne. Pierre Dinh, soumis à une longue et cruelle flagellation, refusa de dévoiler la retraite de son pasteur. 11 mourut au bout de huit jours des suites 4e cette horrible torture, laissant une fille unique, qui est aujourd'hui religieuse au carmel de Saigon.

Cet héroïque chrétien a été déclaré vénérable par Pie IS, le 27 septembre 1857; le procès de béatification est pendant devant la congrégation des rites, et ses restes vénérables, exhumés lors des informations que Ton fit pour la cause du martyr, en 1870, sont confiés aus filles de Sainte-Thérèse, fin attendant le jour prochain, nous Tespérons, ofi ils pourront èiro placés sur les autels.

La torture avait mal servi les mandarins; la ruse, les promesses et les menaces leur réussirent mieux : ils s'en allaient répétant partout que le bon pasteur devait se livrer pour le saint de son troupeau j et ce raisonnement évangéUque faisait impression sur les fidèles, surtout appuyé des arguments frappants. Mgr Lefebvre qui, du fond de sa retraite, suivait altentivement toutes les péripéties du drame , n'eut pas demandé mieux que de se sacrifier, pour épargner des vexalions et dos mauvais traitements à ses gens, mais il désirait auparavant s'aboucher avec M. Fontaine, son voisin, pour lui confier ses papiers et lui remettre la direction de la mission ; il n'en eut pas le temps; un enfant de douze ans, eflVayé par les menaces du mandarin, fit connaître sa retraite et le prélat fut arrêté le 31 octobre 18U.

Mgr Lefebvre fut alors ramené à Cai^nhumj où les grands

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