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Allusion au traité Lagrenée (décembre

LA PERSECL^TION SOUS THÏEU-Tfll 161

le permette également dans tous les États tributaires. Il est étonnant que vous ne vous y conformiez pas en Cochinchinc.

— Que n alliez-vous en Chine, puisque vous savez qu'on y permet votre religion ?

— J^affectionne spécialement les habitants de ce royaume; j'en connais déjà la langue et les usages* D'ailleurs, je suis envoyé pour ce pays et non pour un autre,

— Quelqu'un vous a donc obligé k revenir ici?

— Non, c'est moi qui ai voulu revenir.

— N'est-ce pas le roi de France qui vous envoie ?

— Non, U me permet seulement d'aller où je voudrai.

— A-t-il au que vous avez été délivré, Tan dernier?

— Oui, puisque c'est un de ses navires qui est venu me réclamer.

— Sait-il que vous êtes revenu?

— Non, mais il le saura.

— Comment le saura-t-il?

— Mon arrestation deviendra un Fait public; les journaux en parleront; tout le monde en Europe en sera informé-

— Vous alliez à Saigon, daùs quel village, dans quelle maison voulîe^-vous demander asile?

— Je n'avais rien d'arrêté; arrivé dans les villages chrétiens, je serais demeuré dans la maison dont le maître aurait bien voulu me recevoir et me donner niospitalîté !

— Qui vous a donniî l'argent que vous portiez sur vous?

— Co sont les chrétiens d'Europe qui envoient ces aumônes pour soulager la misère des chrétiens annamites,

— Vous ne craignez donc pas qu'on vous mette à mort?

— J(3 craindrais de mourir, si j'étais un malfaiteur; mais mourir pour la religion est plus à désirer qu'a craindre.

— Voyez le mal que vous faîtes au peuple ; le conducteur de votre barque sera certainement décapité; tout Téquipage sera également condamné à mort,

— Que ceux qui lus conf;lainneroût en prennent la respon-

u il

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sabililé. Je viens ici pour faire du bien à tout le monde ; estce moi qui signerai leur condamnation ou qui leur trancherai la tête?

Les mandarins intimidés firent délier le prisonnier et n'osèrent le mettre à la torture. Après cette instruction sommaire, ils se hâtèrent de porter la sentence et de la soumettre à la sanction royale. Elle était sévère, mais conforme d'ailleurs aux décrets toujours subsistants de Minh-mang contre les missionnaires : l'évêque était condamné à mort, avec tout l'équipage de la barque qui l'avait amené en Annam.

Le roi Thieu-tri, qui craignait de se faire des difficultés avec la France, ne ratifia ce jugement qu'à l'égard du patron de la jonque, Matthieu Gâm; le prélat avec les matelots de l'embarcation, au nombre desquels on avait réussi à faire comprendre les trois séminaristes venus de Pinang, était condamné à mort, mais avec sursis, ce qui, dans les circonstances présentes, équivalait presque à l'amnistie, au moins pour Mgr Lefebvre. En effet, après être resté une dizaine de ;ours encore dans la prison des malfaiteurs, le prélat fut transféré dans la maison des ambassadeurs, et le roi, voulant se donner, aux yeux des nations civilisées, des ai» de générosité, se décida de lui-même à le faire reconduire honorablement sur une de ses jonques de commerce à Syncapour ; là, il fut remis aux mains du gouvernement anglais, avec prière de le renvoyer dans son pays.

Propositions anglaises (18416). — Le gouvernement protestant de Syncapour reçut le vénérable confesseur de la foi avec toute la courtoisie britannique. Dans un intérêt d'humanité et pour empêcher le prélat de s'exposer à de nouveaux périls, il lui demanda de ne pas chercher à rentrer dans sa mission sans l'en avertir. Mgr Lefebvre, voulant garder sa liberté d'action, refusa naturellement d'engager sa parole; alors cet homme de cœur écrivit au gouverneur général

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LA PERSECUTION SOUS TÏIIEU-TRI JKi':

des possessions anglaises dans Tlnde, pour demander que des navires de la slalion navale fussent envoyés en Cochinchîne, afin dobtcnir ]*entréu des missionnaires et le libre exercice de la religion chrétienne en ce pays.

En aUendant le résultat de cette démarche, le gouverneur fit dire à Mgr dlsauropolis, par M. Beurel, provicaire de la mission de Malaisie^ que lorsque le gouvernement anglais aurait ainsi assuré sa sécurité^ il était prêt à lui donner son propre bateau à vapeur pour le transporter sur tous les points de sa mission. *

Mais le noble exilé se souvint qu'il était français : il réponditj en substance qu'il était très touché et très reconnaissant des offres du gouvernement anglais, mais que, pour Thonneui" de son pays, il avait toujours refusé jusque-là l'assistance des autn!s nations; ajoutant cependant» pour adoucir ce que son refus pouvait avoir de pénible j que si, dans trois mois, la France ne faisait rien en faveur du christianisme et de la civilisation en* Cochinchine, il accepterait volontiers alors la protection d'une puissance quij en de nombreuses circonstances, avait déjà rendu aux missionnaires catholiques de généreux services^

Au fond, c'était un refus poli; le gouverneur le reçut pour tel et n'insista pas. La France de Louis-Philippe venait de montrer tout récemment, dans Taffaire Pritchard, qu'elle était peu disposée à agir au dehors j surtout pour intervenir en faveur des missionnaires, dont le voltairianisme de l'époque méconnaissait complètement les services. Mgr Lofehvre ne se faisait donc pas d'illusions; il savait qu*il n'avait rien ou presque rien à attendre de ce côté; mais il lui répugnait d'accepter les secours d'une puissance entreprenante qui, après avoir mis une première fois le pied en Ânnam, n'eut pas lâché prise facilement; il voulait laisser à notre pays Phonneur exclusif d'intervenir en faveur de ses nationaux et de la possibilité d établir un jour son intluence sur cette riche péninsule

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de rindo-Chîne, dont un de ses prédécesseurs, Tévêque d*Adranj avait, cinquante ans auparavant, ouvert les portes à la France.

Mais TattenLion des Anglais avait été attirée sur la Cochinchine» Malgré le refus que fit Mgr Lefebvre d'accepter leurs services ^Compromettants Je gouvf'rneur général des Indes envoya^ Tannée suivante^ deux navires à Tourane, pour négocier un traité de commerce entre TAnglctcrre et rAunani, Afin d'engager plus efficacement le roi de Cochinchine dans leur alliance, ils promettaient de le défendre contre les Français, ajoutant qu'on n'avait rien à craindre d'eux, sous le rapport du prosélytisme, caj" ils ne pratiquaient pas Ja religion du Seigneur du ciel. On reconnaît k ces traits la bonne foi britannique et prolestante! MM. les Anglais en furent pour leurs frais d'apostasie. Le gouvernement de Uué refusa d'entrer en négociations avec eux, leur renvoya les présents qu'ils avaient apportés et ne permit pas aux négociateurs de monter à la capitale. *

Martyre de Matthieu aàm (11 mal IS^V). — Des compagnons de captivité de Mgr LefebvrCj Matthieu Gâm fut le seul qui remporta ta palme des martyrs. Sa sentence de mort était ainsi conçue ;

tt Lé Van Bôi «si coupable d'avoir suivi la fausse religion de Jésus, d'être allé commercer en pays étranger^ d'avoir introduit des Européens dans notre royaume ; par son refus d*abjurer son culte, il s'obstine évidemment dans la violation des lois. En conséquence, Tannée prochaine, à l'expiration du temps prohibé, il aufa la ièïe tranchée, suivant la sentence, »

Pendant les six mois qui s'écoulèrent entre la sentence et l'exécution, les mandarins de Saigon, qui avaient pris Matthieu enan'ectioUj essayèrent à plusieurs reprises de l'amener à l'apostasie, afin de pouvoir lui sauver la vie ; mais il se refusa toujours énergique ment à leur.^ instances et supporta avec gaieté

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LA PERSÉCUTION SOUS THIEU-TRT i6&

les incommodités et les souffrances d'un long emprisonnement. Voici ce qu'il écrivait à M, Miche quelques jours avant sa mort : ' ^

it Je n^aî pas formé d^autre souhait^ depuis le jour ofi j'ai été arrêté; cette vie passe avec tant de rapidité ; mais au ciel nous serons éternf^llement heureux. Tout mon désir est de glorifier le saint nom de Dieu. Les jours que j'ai passés dans celte prison ont été pour moi des jours de joie ; je n*aî éprouvé ni tristesse, ni inquiétude, à Téfî^ard de mon père, de ma mëre, de niGs frères, de ma femme et de mes enfants, Telle est la volonté de Dieu, je dois m'i*a réjouir, Tadorer et Taccomplir avec amour, afin do me rendre digne d'être regardé comme son enfant. Celui qui remporte ici-bas la victoire recevra dans le ciel nne récompense infinie. »

LeH mai 1847 fut pour le martyr le grand jour du triomphe. Sachant qu'on allait le conduire à la mort, il se revêtit de ses plus beaux habits. Quand le président du tribunal vint lui signifier la sentence, il fit, une dernière tentative el lui dit :

— Si tu veux abjurer ta religion, j'en écrirai au roi et tu fecliapperas à la mort.

— Qu'on me mène au supplice, je n'abjurerai pas,

-^ Mais tu n'as d'autre crime que d'être chrétien; abjure, tu ne seras pas décapité. --

— Grand homme, je suis chrétien et j'observe ma religion dès l'enfance; je ne l'abandonnerai pas, même pour éviter la mort.

— Va donc, ce n'est pas moi, c'est la loi qui te condamne; Tie parle pas davantage; j'ai pitié de ta femme et de tea enfants.

Le martyr marcha k la mort comme à une fête, Jl s'était confessé plusieurs fois dans sa prison, et le prêtre annamite <iuile visitait avait promis de lui donner une dernière abso-

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lui ion, quand il irait au supplice. Il l'aperçut bientôt caché dans la foule qui bordait le chemin, et, inclinant humblement la loto sous la main du prêtre, il reçut pour la dernière fois le pardon do ses fautes; puis il s'agenouilla, pria un instant et fit sîp:ne au bourreau qui en trois coups, sépara la tête du tronc. Matthieu Gâm fut décapité sur la route de Cho-Quau, à envîroiï im kilomètre de Saïgon; il a été déclaré vénérable par Pie IX, le 27 septembre 1857. En attendant Tissue du procès de canonisation, qui est pendant devant la congrégation des rites, son corps est confié à la garde du séminaire Saint- Joseph de Saïgon.

Itl. Lapierre À Toarane (mars 18419). — En France, malgré Tindifférence officielle du gouvernement, la situation critique des missionnaires de la Cochinchine commençait à être mieux connue et à préoccuper l'opinion publique, grâce surtout aux Annales de la Propagation de la foù qui portaient jusque dans les moindres hameaux la connaissance de leurs travaux et de leurs souffrances. Au mois de mars 1847, le commandant Lapierre vint au nom du gouvernement français réclanior la sécurité de nos nationaux et la liberté religieuse pour les chrétiens d'Annam. Le roi fit attendre saréponseplus d'un mois ; pendant ce temps, il rassemblait secrètement des troupes; un grand mandarin, accompagné de deux mille sol" dats, s'était rendu à Tourane, soi-disant pour faire honneur aux Français. Le plan était d'inviter nos compatriotes à un festin, d'entourer la salle du banquet de plusieurs centaines de soldats, pour égorger les Français à la fin du repas, puis, avec cinq ^ros navires tong-kinois armés à reuropéenne et une centaines de jonques, de cerner à Fimproviste les deux navires barbares au milieu de la rade, les incendier et les couler bas sur place, de manière à ce qu41 ne restât pas traces de l'expédition.

Ce joli plan avait de fortes chances de réussir; il fut déjoué

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par la fidélité des chrétiens : un des catéchistes de la mission exposa sa vie pour faire parvenir à bord des navires un billet latin, dans lequel il dénonçait le complot; les Français, ainsi prévenus, se tinrent sur leurs gardes et refusèrent l'invitation; les mandarins, déçus et furieux, essayèrent alors d'exécuter la seconde partie de leur plan ; ils entourèrent les deux navires pour y mettre le feu ; ils furent reçus comme ils le méritaient, à coups de canon ; en moins de deux heures, la flotte annamite était détruite et coulée bas.

Deux des futurs gouverneurs de notre colonie de Cochinchine, MM. Rigault de Genouilly et Lafont, firent, ce jour-là, leurs premières armes contre les Annamites, le premier, comme lieutenant de vaisseau, le second, comme aspirant de marine. Le lendemain, nos compatriotes, contents d'avoir échappé au piège que leur avait tendu la perfidie des Annamites, remettaient à la voile, sans se préoccuper autrement de la situation critique dans laquelle leur départ subit laissait les chrétiens.

Si pareille chose se fût passée du temps de Minh-mang, la vengeance eût été prompte et la répression terrible. Heureusement Thien- tri, son successeur, était plus perfide qu'audacieux; sa colère s^exhala surtout en menaces et en démonstrations enfantines : il brisa tous les objets européens qu'il avait dans son palais et, ne pouvant exercer sa haine contre les sauvages d'Occident, il s'amusa à en faire peindre de grandes images, puis à tirer des coups de fusil sur ces portraits, se flattant ainsi d'avoir taillé en pièces nos compatriotes... sur le papier. C'était toujours une petite consolation, faute de mieux.

Néanmoins, il prit quelques mesures plus graves : il envoya dans toutes les provinces un édit dans lequel, mettant à prix la tête des missionnaires, il promettait trente barres d'argent*

1« Environ 2400 fp, de notre monnaie.

à qui lui en apporterait une, et ^donnait ordre de tuer tous les Européens que l'on découvrirait dans le pays. Mais ses ordres ne furent pas exécutés .très rigoureusement; les mandarins annamites avaient été épouvantés de cette première révélation du pouvoir de la France ; ils s'attendaient tous à voir nos compatriotes revenir en force pour demander raison du lâche guet-apens qu'on leur avait tendu; malgré leur orgueil, ils commençaient à s'apercevoir qu'ils auraient du mal à résister au canon européen, et la crainte qui, chez les Annamites, est toujours le commencement de la sagesse, modéra très efficacement le zèle des persécuteurs.

Il y eut cependant, surtout dans les environs de Hué, quelques victimes. Au Quang-ngai, un lieutenant- colonel chrétien envoya sa démission, en déclarant qu'il aimait mieux briser son épée et renoncer à son grade qu'à la religion. Au Phu-yen, deux soldats furent horriblement torturés et traînés de force sur la croix; mais ils protestèrent toujours qu'ils resteraient inviolablement attachés à la foi catholique. Dans les autres provinces, les fidèles s'en tirèrent généralement avec de l'argent.

Mort de Thiea-tri (^t novembre 18^19). — La mort du roi vint bientôt d'ailleurs mettre fin à la persécution. L'humiliation qu'il avait subie, la rage de ne pouvoir se venger, la peur de voir les barbares, comme il appelait nos compatriotes, revenir bientôt pour lui demander compte de ses perfidies, toutes ces causes réunies amenèrent pour ce prince encore jeune, mais complètement épuisé par la débauche, une fièvre inflammatoire qui l'emporta, le 4 novembre 1847. Il mourut méprisé de tous ses sujets et laissa sa couronne à son second fils Tu-duc, au préjudice de son fils aîné, qu'il déclara exclu du trône comme incapable de régner. On lui fit de splendides funérailles, dont Mgr Pellerin a donné une description intéressante et curieuse dans les Annales de la Propagation de la

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LA PERSÉCUTION SOUS TEUEU-TRl

foi ^ Quant à TÉgUse de Jésus-Christ, elle était plus vivante que jamais; quinze ans de persécutions lui avaient donné rexpérience de la lutte, et les mandarins commençaient h soupçonner quQ Ton n'en viendrait pas à bout si facilement qu'on †l'était promis.

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