‹ La Cochinchine religieuseChapitre 18 sur 79 · Voir tome XXd, page 371 et suivanteSt · texte numérisé non relu

Voir tome XXd, page 371 et suivanteSt

Digiti

Digiti

CariMîtore de Ta-dac. — A la mort de Thieu-tri, les chrétiens de Cochinchine espérèrent des jours meilleurs. Le nouveau roi, Tu-duc, plus intelligent certainement que son père, paraissait aussi mieux disposé que lui en faveur de la religion; on se racontait à Toreille que le roi défunt lui avait recommandé, avant de mourir, de cesser la persécution et de donner la paix aux disciples de Jésus-Christ, puisqu'aussi bien il faudrait finir tôt ou tard par en venir là; le jeune prince s'était fait lire dans les Annales du royaume le récit des services rendus par Mgr d'Adran et les missionnaires européens à sa famille, et il en avait paru touché ; on s'attendait donc, d'un jour à l'autre, à voir paraître l'édit qui rendrait aux fidèles persécutés la liberté dont ils avaient joui sous le règne de Gia-long.

En attendant, à l'occasion de son avènement au trône, le nouveau roi donna un décret d'amnistie dont les chrétiens profitèrent largement; les exilés se hâtèrent de rentrer dans leurs provinces, et les prisons furent ouvertes. La mission de Cochinchine occidentale avait alors au tran-^phu de Hué deux de ses principaux catéchistes, le Thay-tam et le Thay-phuoc ; ce dernier, on s'en souvient, avait été condamné à mort avec

Digiti

172 CHAPITRE QUATRTÈMF:

sursis, lors de la première arrestation de Mgr Lefebvre, en 1844, Ces deux catéchistes donnèrent, à Toccasion de Tamnislie royale, un grand exemple de zèle et de charité.

Ils avaient profité de leur long séjour dans les prisons rb Hué pour annoncer rÉvangile à leurs compagnons de chaîne, et en avaient baptisé dix. Grâce àleur esprit de foi et de piété, la prison annamite, ce vestibule deTcnfer, comme l'appellent tous les missionnaires qui y ont passée était devenue comme un sanctuaire ; soir et matin, les captifs se réunissaient peur réciter les prières et entendre Texplicalion de la doctrine chrétienne; les catéchistes partageaient généreusement avec lea prisonniers les plus pauvres, les secours et les adoucissements que leur faisaient passer les tidèles du dehors.

Aussi quand les deux thays furent graciés^ ce fut une explosion de cris et de gémissements parmi ces malfaiteurs convertis, qui les regardaient comme leurs pères spirituel. Le Thay-phuoc, homme d'un zèle admirable, ne put tenir à ce touchant spectacle* Lui et son compagnon, renonçant héroïquement à Tespoir de revoir jamais leur famille et leur pays^ demandèrent à leur vicaire apostolique, Mgr Lefebvre, à rester à Hué, pour continuer leur ministère de charité auprès des prisonniers, ce qui leur fut accordé; presque tous les jours, on les voyait venir à la prison, pour consoler les détenus ^ lenr porter de petits présents et maintenir leurs néophytes dans la pratique de la religion.

Cependant, on attendait toujours la publication de Tédit de liberté, et les mois s'écoulaient sans rien amener. Tu*duc avait fait prendre des informations à Syncapour et à Macao sur les dispositions religieuses des Français, et ce qu il en avait ajpris avait complètement modifié ses premiers desseins. Un de ses principaux mandarins j qui avait fait partie de Tambassade envoyée en France par Miuh-mang, en d839, s'était parfaitement rendu compte de l'incrédulité et du voltairianisme du j monde officiel; mais, comme tous les étrangers qui no font

Digiti

que passer chez nous, il n'avait pas même soupçonné ce qui reste de vie catholique et de foi réelle, sous les apparences légères; il s'était donc complètement mépris sur la situation religieuse de notre pays, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il disait à Tu-duc que les Français ne voulaient plus du christianisme chez eux et que certainement ils ne feraient rien pour le soutenir chez les autres.

D'un autre côté, on avait appris de Syncapour la nouvelle de la révolution de février, et, comme chez nous. République est toujours synonyme d'anarchie et d'impiété, nos bons amis les Anglais, toujours empressés à ruiner notre influence au dehors, n'avaient pas manqué de faire savoir à Sa Majesté annamite qu'elle n^avait pas à se gêner avec les Français, qui avaient bien trop à faire chez eux pour s'occuper de ce qui se passait si loin. C'est ainsi que nos pauvres chrétiens de l'extrême Orient devaient ressentir le contre-coup douloureux de nos sottises politiques. Le résultat fut qu'au lieu du décret attendu de liberté, on vit paraître, au mois d'août 1848, un nouvel édit de persécution.

Édit de persécution (Août 18418). — Le voici en substance:

« La religion de Dato, déjà proscrite par les rois Minh-mang etThieu-tri, est évidemment une religion perverse, car dans cette religion, on n'honore pas ses parents morts, on arrache les yeux des mourants, pour en composer une eau magique dont on se sert pour fasciner les gens; de plus, on y pratique beaucoup d'autres choses superstitieuses et abominables.

« En conséquence, les maîtres européens qui sont les plus coupables seront jetés à la mer avec une pierre au cou. On donnera une récompense de trente barres d'argent' à quiconque pourra en prendre un.

1. 2,400 francs, c'était ia récompense déjà promise par Thieu-tri.

1, Pj'obdbiement le Cô-chieu.

Digiti

ii. Les maîtres annamites sont moitis coupables que les premiers; on les mettra à la question, pour voir s'ils veulent apostasier ; s'ils re fusent j ils seront marqués à la figure et exilés dans les endroits les plus malsains du royaume-

(i Les gens du peuple qui suivent eette religion perverse et qui ne voudraient pas apostasier^ sont de pauvres idiots et de misérables imbéciles séduits par leurs prêtres. Il convient d*en avoir pitié; c'est pourquoi le roi, dans son grand amour pour son peuple, ordonne qu'ils ne seront plus punis de mort, de l'exil ou de la prison; les mandarins se contenteront de les châtier sévèrement, puis on les renverra dans leurs familles. >?

En soi, cet édit de persécution était un adoucissement ans décrets do Aling-mang et de Tbieu-tri, puisqu'on recommandait d* épargner les simples fidèles^ réservant toutes les sévérités pour les prêtres, surtout pour les missionnaires européens. Tel que! j cet édit n'en était pas moins un symptôme très fâcheux des dispositions du roi, et présageait de nouvelles tempêtes pour l'Eglise annamite.

Quantaux missionnaires européens, la prime de deuz mille quatre cents fr. promise aux délateurs, somme énorme et qu représentait toute une fortune dans un pays si pauvre, les condamnait à se cacher avec plus de précautions que jamais. Au Tong-kingj grâce à Fénergie plus grande des chrétiens groupes presque partout en gros villages, on put encore se livrer à Tadministration; mais en Cochinchine, chacun dut se renfermer dans son trou et se contenter de diriger les prêtres annamiteià dans Texercice du saint ministère-

Situation religieuse ea basse Cocliincliine (ISSfl). - Dans la basse Cochinchine, Mgr Lefebvre était parvenu, dè.s 1847j k rentrer par une des nombreuses embouchures du Mé- | kongS d'où il avait gagné Bai-xan ; de là passant, la nuit, de

LES COMMENCEMENTS DE TU-DUC i75

chrétientés en chrétientés, il était venu se cachera Lai-thieu, qui, même après la destruction du séminaire et de la résidence épiscopale, était demeuré comme le centre de la mission.

Après Fexpérience de sa double captivité, Mgr Lefebvre comprit que, danâ la situation précaire de FÉglise en Cochinchine, il était à peu près impossible aux missionnaires européens d'exercer le saint ministère, sans s'exposer non seulement à se faire prendre, ce qui ne Teffraj^ait pas beaucoup pour sa part, mais encore sans compromettre les fidèles et amener la destruction des chrétientés coupables d'avoir recelé les missionnaires, ce qui était beaucoup plus fâcheux. II se résolut néanmoins à rester avec ses collaborateurs au poste où le vicaire de Jésus-Christ l'avait placé, car il tenait de UgT Cuenot cette maxime que, lors même qu^un missionnaire européen passerait sa vie tout entière au fond d'un trou, sans rien faire autre chose que réciter son bréviaire ou dire son chapelet, sa seule présence au milieu des chrétiens ne laisserait pas que d'être utile, par la surveillance et la direction imprimée au clergé indigène, qui, laissé à lui seul, manquerait d'initiative ; et aussi par la communion des mêmes périls et des mêmes soufErances endurées pour la même foi.

Toutes les précautions furent donc prises en vue d'assurer le secret de la cachette des missionnaires, qui, presque toujours, était ignorée même des fidèles de la localité. Le vicaire apostolique avait été jusqu^à fulminer la peine de l'excommunication majeure contre quiconque, fût-ce sans mauvaise intention, aurait fait connaître le domicile d'un prêtre européen. Les endroits où le proscrit devait se réfugier, en cas d'alerte, avaient été déterminés d'avance ; deux ou trois des notables, les plus zélés et les plus sûrs, étaient chargés de faire la garde dans le village et de signaler l'approche du danger. La maison où se cachait le Père était située^ le plus souvent, à la lisière des bois; elle avait une porte de derrière et tout un système de dégagements, par lesquels le proscrit pouvait, au

Digiti

m CHAPITRE QUATRIÈME

premier signal, s'échapper sans être aperçu, et se réfugier dans la brousse ou gagner une autre retraite. C'est ainsi que, vers i849, Mgr Miche, qui venait d'être sacré à Lai-thieu, put échapper aux recherches des satellites; pendant que le mandarin avec son escorte envahissait la maison, le fugitif s'échappait par une issue secrëte, gagnait Tay-ninh, puis les villages de la frontière, d'où il se réfugiait au Cambodge,

Pendant que les missionnaires européens menaient cette dure vie de proscrits, les prêtres du pays, plus nombreux et plus libres, administraient les chrétientés. Dans cette période de temps^ leur nombre s'éleva dé seize à vingt-cinq; ils desservaient une dizaine de districts. Dat-do, Tan-lrieu, Laithieu et ïhu-duc, daus le nord du vicariat; Thi-nghe et Choquan, autour de Saigon; Thu-ngu, Xoaî-mut, Cai-nhum^ Cai-mong, Bai-xan et Dan-nu oc S dans Touest, Ces douze districts formaient une cinquantaine de chrétientés distinctes; aussi, pour ne pas attirer Tattention et procurer aux fidèles les secours de la religiouj nos prêtres indigènes^ placés ordinairement deux par deux dans chaque district, résidaient peu au centre, mais ils passaient continuellement d'une chrétienté dans une autre, pour donner les sacrements aux malades, entendre les confessions et célébrer les saints mystères.

Malgré les défauts inhérents au caractère annamite, on peut dire, en général, que, pendant cette période difficile, ces prêtres rendirent de très grands services, et qu'on leur doit le maintien de la religion en Cochinchinc; plusieurs, comme je le dirai j payèrent de leur tête Thonneur de leur sacerdoce, et pas un seul ne se montra faible devant la prison^ la torture ou la mort.

Ainsi, même au milieu des périls et des angoisses de la persécution ^ le petit troupeau du Christ, à qui il a été dit de ne

L C*esl la chrétienté actuelle de Cu-lno-gien, (Jans la mission du Cambodge,

Digiti

pas trembler*, ne cessait de grandir en silence : chaque année, cinq à six cents catéchumènes entraient dans le divin bercail , et venaient reformer les rangs décimés par Texil et par la mort; mille à quinze cents enfants de païens recevaient annuellement le baptême à Tarticle delà mort; les fidèles étaient visités assez régulièrement dans les chrétientés pour pouvoir s'approcher des sacrements, au moins une fois Tan ; les quelques apostats, que la torture avait jetés dans le désespoir, avaient toute facilité pour obtenir le pardon de leur crime et presque toujours, ils s'empressaient, au sortir du prétoire, de venir demander la pénitence et faire réparation publique du scandale qu'ils avaient causé ; trente catéchistes parcouraient le pays en tous sens, pour porter aux infidèles la bonne nouvelle du salut et instruire les catéchumènes qui se préparaient au baptême; six couvents de sœurs annamites, comprenant environ cent vingt religieuses, s'occupaient à travailler à leur sanctification personnelle et à prier pour la conversion des païens. Du fond de sa retraite, le vénérable vicaire apostolique dirigeait tout le mouvement et se tenait, par son clergé indigène, au courant de toutes les affaires des chrétiens.

Éreetioa de la mission du Cambodge (1^59.) — Par

suite de cette organisation, la vie de la mission de Cochinchine occidental^, pendant cette période de temps qui va de 1846 à l'expédition française en 18S8, présente peu d'événements saillants. Hejireux, a-t-on dit, les peuples qui n'ont pas d'histoire ; heureuses, pour la même raison, les missions où le bien se fait sans bruit, et qui progressent d'une marche lente mais continue; ce sont ordinairement celles où la foi et la piété jettent des racines plus profondes.

Dans le cours de l'année 1848, Mgr Lefebvre se choisit un coadjuteur, dans la personne de Mgr Miche, qu'il sacra àLai-

Page 1