‹ La Cochinchine religieuseChapitre 26 sur 79 · Mgr Dominique Navarrette, Histoire de Chine · texte numérisé non relu

Mgr Dominique Navarrette, Histoire de Chine

S24 CHAPITRE CmQUlÊMH:

titre de citoyen? A-t-il perdu ses droits à la protection de son pays?

Pendant trente ans^ de 1833 à 1862, les rois d'Annam firent

mettre à mort sept évoques , un Français et six Espagnols, (]uiriî&e missionnaires eurupéensj douxe Français, un Italien, deux Espagnols; d'autres avaient été incarcérés, torturés, rondamnés à mort; d'autres étaient morts de faim et de misère, dans les bois^ dans les autres des montagnes, où k méchanceté des persécuteurs les avaient forcés de chercher asile. N'y avait-il pas là pour TEurope civilisée une raison sufliaanie d'intervenir au nom del'humauitéj et d'exiger pour ses fils un peu de pais et de sécurité?

Et pour la France^ notre chère patrie , n'y avait-il pas à son intervention des raisons spéciales d'hoTineur et mènje de justice? Jih quoij c'est ainsi qu'on traitait des Français après ce que nous avions fait^ à )a fin du dernier siècle, pour le roi de Cochinchine? Cu traité, signé par (ûia-long et insolemment déchiré par ses succès seurs^ ces promesses audacîeusement violées, ces guet-apens tendus à nos marins, ces insultas répétées à notre pavillon, ce long défi jeté à notre pays par le meurtre de ses enfants, fallait-il supporter tout cela? Quel pays civilisé a jamais enduré du pareils outrages? JVe peuton pas dire que s'il y a un reproche à faire à rexpédition d*i 1838i c'est de s'être fait attendre trop longtemps.

Voilà pour la question d'honneur national; mais j'ai ajouté tju'il y avait à rintervcntion française une raison de jusiîce; car, il faut bien le reconnaître^ c'était la France surtout qnî nous avait compromis; c'était elle qui, par des démonstrations aussi généreuses qu'imprudentes 3 avaient poussé au paroxysme la rage du tyi'un annamite, t^inq fois ', sans que nons rayons appelé^ son drapeau avait flotté sur lus cotes d'Anuaiu, et cinq fois il s'était retiré, sans rien faire de sérieux, Élail-d

L En f84^, 1844, 1847, J85G, 1857,

juste de nous laisser sous la griffe duligre, après Favoir excité contre nous ? Comme récrivait, à ce moment même Mgr Retord, « les demi-mesures et les vaines menaces ne font qu'aggraver notre situation et celle de nos chrétiens ; qu'on agisse avec vigueur, ou qu'on nous abandonne à notre malheureux sort. »

Nous n^avions rien demandé jusque-là à la France; nous n avions pas besoin de Fappui du pouvoir civil pour annoncer rÉvangile aux infidèles ; je dirai plus, nous ne le désirions pas. Il y avait deux cents ans que nous travaillions en Chine, au Tong-king, en Cochinchine et à Siam; nous avions été persécutés bien des fois, et nous avions toujours triomphé de la persécution par la patience et par la mort. Mais, puisqu'on était venu gratuitement, nous compromettre, n'était-il pas juste qu'on vînt aussi nous secourir? Nos cinq cent mille chrétiens devaient-ils être les victimes de nos généreuses intentions et payer de leur sang le stérile intérêt qu'ils avaient inspiré? Telles sont les considérations que Mgr Pellerin était venu exposer à l'empereur à Biarritz.

Les beaux jours de l'empire étaient passés; on était à la veille de cette malheureuse guerre d'Italie, qui devait être si fatale à l'Église et à la France; à l'Église, en déchaînant la démagogie italienne et en amenant, par des étapes successives et prévues, la ruine du pouvoir temporel ; à la France, en ouvrant cette longue série de fautes et de mécomptes, dont nous ne verrons probablement pas la fin ; car lorsqu'un peuple renie sa vocation providentielle et commence à descendre la pente fatale qui mène aux révolutions, qui sait où il s'arrêtera et s'il s'arrêtera? Nous n'avons qu'à voir où en est arrivé, en s'abandonnant à l'influence maçonnique et anti-cbrétienne, la France de 1858, qui marchait incontestablement alors à la tête de l'Europe. Voilà où nous en étions, il y a seulement un demisiècle, et voici où nous en sommes ; c'est bien le cas de répéter avec Bossuet: « Quel État, et quel État! »

Mais laissons de côté ces réflexions affligeantes. En 1858, 11 15

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quand Mgr Pellerïn vint demander pour les missions persécutées d'Annam la protection du gouvernement trançaia, on n'était encore qn aux premières pentes, et Von ne prévoyait guère alors jusqu où nous devions tomber. L'empereur reçut très bien le vénérable prélat; il goûta ses raisons, et résolut d'envoyer sur les côtes d'Annatn une expédition, pour demander compte du sang de nos missionnaires et obtenir la liberté religieuse aux chrétiens. Comme TEspagne a des missions au Tong-king et que le sang de ses nationaux avait coulé à côté' de celui des nôtres, elle voulut, elle aussi, prendre part à l'espéditîon.

Prise de Tourane (1^' sepÉeiiibre tS&S). — Le viceamiral Rigault de Genouilly était à la léle des forces françaises; le colonel Lazarote oommaudait les troupes espagnoles. Le 30 août 1838, Tescadre, composée d'une frégate à voiles, de deux corvettes, de cinq canuonières, de trois transports et d*uD petit vapeur espagnol, partit de Tîle de Hai-nan (Chine) où elle s'était ralliée, et s'avança sur Tourane; on aiTiva dans la baie le 31 au soir, et le lendemain, t^"^ septembre, on commença l'attaque. Les forts furent rapidement détruits à coup de canon, Tennemi prit la fuite avant qu'on n'eut pu le joindre, et, le même soir, la baie et la presqu'île de Tourane étaient en notre pouvoir.

La facilité de ce brillant coup do main montrait ce que Ton pouvait, comme résistance, attendre des Annamites et confirmait ce que Mgr Pellerin avait dit à Tempercur du peu d'obstacles que rencontrerait ^expédition* Si, au Jendemain de la prise de Tourane, Tamiral eût marché sur Hué^ comme c'était d'abord son plan et comme le portaient ses instructions^ nul doute qu'en quinze jours la guerre était finie et une paix avantageuse signée. Malheureusement M. Rigault de Genouilly connaissait mal le pays, et, par une obstination déplorable, bien qu'assez fréquente chez nos officiers, il refusait d'inter-

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FOger ceux qui, seuls alors au courant de la situation, auraient pu le renseigner d'une manière utile. Il était évident pour lui que les missionnaires ne pouvaient avoir que des vues intéressées, et qu'il fallait se garder par-dessus tout de leur demander avis.

Pour monter à la capitale, l'amiral avait deux voies ouvertes devant lui : la route de terre et le fleuve. La route de terre ne lui parut pas assez sûre, et de fait, si l'on eût eu affaire à des soldats sérieux, c'eût été une grave imprudence, au point de vue militaire, de s'engager avec une poignée de troupes dans un pays inconnu, au milieu de montagnes abruptes, où la petite armée franco-espagnole eût pu être écrasée. Mais avec les Annamites, déjà démoralisés par la prise de Tourane, il est à croire qu'on eût rencontré peu de résistance, et qu'en s'avançant sur la route tracée au siècle dernier par nos ingénieurs, on se fût trouvé en quelques jours devant Hué.

Restait la voie du fleuve, mais la barre qui est placée à l'entrée de la rivière ne permet pas aux grands navires de la remonter. Il eût donc fallu diviser l'escadre, laisser dans la baie de Tourane la frégate, avec les deux corvettes et les trois transports, et se contenter de monter à Hué sur les cinq canonnières et le petit vapeur espagnol, en embarquant seulement une partie des troupes. Ce qu'a fait Francis Garnier au Tong-king, en 1873, ce que nous venons de faire Tan dernier, devant les forts de Hué, dont nous nous sommes rendus maîtres si facilement en deux jours, montre bien qu'il n'en fallait pas davantage pour forcer Tu-duc à signer la paix, mais encore une fois, nous ignorions notre force en ce pays, et la défiance que le commandant en chef de l'expédition portait à nos confrères ne permettait pas d'écouter leur avis.

Aussi, malgré les instantes prières de Mgr Pellerin, l'amiral se refusa absolument à marcher sur Hué, soit par la route de terre, soit par le fleuve; et, comme il arrive d^ordinaire aux esprits indécis, de toutes les résolutions qu'il pouvait

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prendre, il choisit la plus désastreuse, qui fut de s'arrêter sans rien faire à Tourane, en attendant que les chrétiens, pour qui on faisail la guerre, se soulevassent et vinssent tendre la main à leurs libérateurs.

J'insiste sur ces fâcheux débuts de l'expédition, parce qu'ils ont élé contre nous autres missionnaires l'occasion de plaintes injustes et de récriminations passionnées. L'amiral Rigault de Genouîlly, voulant couvrir plus tard la faute qu'il avait faite, en restant inactif à ïourane, au lieu de poursuivre et d'assurer son premier succès, trouva commode, dans ses dépêches au ministre de la marine, de rejeter les lenteurs du début sur les missiooTiaires, qui l'auraient mal renseigné et, en particulier j

sur Mgr Pellerin, qui aurait trompé l'empereur, au sujet des i

dispositions des Annamites. L'opinion, en France, s'est formée |

dans ce sens et, dernièrement encore, à la tribune des représentants du pays, un député de la gauche* qui s'est fait la triste spécialité d'attaquer les missionnaires et leurs œuvres, parlait du manque de patriotisme de nos confrères, qui ont sacrifié le sang de nos soldats aux intérêts de leurs chrétiens et compromis, par leurs exagérations, l'expédition de Cochinchine. Puisque Toccasion s'en présente, je veux m'expliquer, une bonne fois, sur ces calomnies, qui nous attaquent dans ce que nous avons de plus cher après Dieu, Tamour de la France et rhonneur de notre patriotisme.

Mgr Pellerin, dit-on, avait promis à l'empereur que les chrétiens d'Annam allaient se soulever en masse à l'approche des Français et se joindre à leurs libérateurs, pour terminer en peu de jours l'expédition. Il y a là, pour le moins, ce que je veux bien, par euphémisme, appeler un malentendu. Mgr Pellerin avait pu, sans aucune exagération, affirmer que nos cinq cent mille chrétiens attendaient les Français comme des sauveurs et qu'ils les accueilleraient avec enthousiasme. Il

- 1. M. Perrin.

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aurait pu aussi véridiquement ajouter qu*un très grand nombre de païens, surtout dans les provinces du Tong-king encore mal ralliées à la Cochînchine, étaient prêts à recevoir avec empressement quiconque les délivrerait de Toppression intolérable de leurs mandarins. Tout ceci était de la plus exacte vérité, et ces dispositions connues des Annamites devaient, si nous agissions avec rigueur et promptitude, singulièrement faciliter notre tâche.

Voilà ce que Mgr Pellerin avait exposé à l'empereur pour le décider à intervenir en Annam. Il n'avait pas pu, il ne devait même pas prendre d'autres engagements. Il ne le pouvait pas, parce que les chrétiens étaient dans l'impossibilité matérielle de se joindre aux Français, tant que ceux-ci restaient cantonnés à Tourane et, plus tard, à Saïgon ^ Comment, en effet, les chrétiens perdus au milieu des populations payennes dans la proportion d'un sur cent, soumis d'ailleurs à la surveillance la plus sévère dans chaque village, eussent-ils pu se concerter pour tenter une diversion en faveur de nos compatriotes? Ils eussent été écrasés sans aucune utilité pour personne.

Je vais plus loin, et, dût-on m'accuser, moi aussi, de manquer de patriotisme, je dis que quand même, par impossible, les chrétiens eussent pu tenter une diversion pour aider Texpédition, Tévêque ne devait pas en conscience- les appeler à la révolte contre leur souverain légitime. Est-ce que Ton oublierait que, depuis les premiers jours du christianisme, les disciples de rÉvangile n'ont jamais opposé aux persécutions et

1. « On a dit que ramiral Rigault de Genouilly avait eu, dans les premiers temps, de grandes déaillusions, qu'on lui avait assuré que, dès que nous interviendrions sérieusement, cinq cent mille chrétiens annamites s^ lèveraient en notre faveur. Eh bien, j'avoue, moi qui ai coopéré plus tard à l'expédition de Cochinchine, que nouseussions été fort embarrassés par un semblable soulèvemont. Car enGn, il aurait fallu sans doute donner des armes à ces cinq cent mille hommes, et peut-élre aussi des vivres, ce qui eût été fort difficile. Je crois donc qu'il était bien préférable que les chrétiens restassent tranquilles dans leurs villages. » (Discours de l'amiral Jaurès en réponse à M. Perrin.)

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aux violences que la résistance passive du martyre? Nous prendrait-on, par hasard, pour des révolutionnaires ou des condottieri garibaldiens? Il eût fait beau vraiment voir les vicaires apostoliques et leurs missionnaires appeler leurs néophytes aux armes et, sans doute aussi, se faire chefs de bandes insurgées! et si, oubliant tous nos devoirs, nous eussions été tentés d'accepter un seul instant ce rôle, nos journaux libéraux et francs-maçons auraient là, aujourd'hui, un texte tout trouvé à leurs déclamations et à leurs calomnies ordinaires. Vraiment, il faut qu'on ait perdu avec le sens chrétien jusqu'au sens commun, pour oser faire aux missionnaires de pareils reproches.

Il y avait un moyen bien simple de profiter des bonnes dispositions de nos chrétiens et des sympathies d*un nombre considérable de païens, c'était de s'avancer rapidement dans l'intérieur du pays et de mettre ainsi nos alliés naturels en état de nous servir. On prit justement le contre-pied d'une mesure si sage ; on s'immobilisa à Tourane, et plus tard à Saigon. On attendait les chrétiens, qui ne vinrent pas, et qui ne pouvaient pas venir; mais on n'attendait pas les fièvres, les insolations, les nostalgies et le choléra, qui décimèrent nos malheureux soldats, démoralisés par leur inaction même, abandonnés sans installation, sans baraquements, presque sans vivres, sur une plage insalubre, au milieu de la saison des pluies.

De cette situation déplorable que, l'on s'était faite par sa faute, résultèrent des murmures, des plaintes, du découragement chez les soldats et même chez les officiers. Des tiraillements pénibles se manifestèrent entre les chefs de l'expédition et Mgr Pellerin. Celui-ci, voyant que ces fatales lenteurs perdaient tout et que des centaines de chrétiens payaient chaque jour de leur tète notre indécision, priait, suppliait qu'on voulût bien se hâter, car la persécution grandissait à chaque instant et multipliait les ruines. L'amiral, de son côté, excédé de la situation sans issue dans laquelle il

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s'était mis et ne voulant pas convenir de son tort, ne pouvait voir sans chagrin auprès de lui un prélat dont la seule présence devait lui peser comme un remords. Comme il arrive d'habitude dans les situations trop tendues, le dissentiment s'accentua de jour en jour. M. Rigault de Genouilly, se regardant, à bon droit, comme seul responsable vis-à-vis de l'empereur et du pays, songea sérieusement, ses dépêches en font foi, à se débarrasser d'un témoin gênant, en l'envoyant sur un transport à Hong-kong. Mgr Pellerin lui épargna cette inconvenance ; abreuvé d'amertumes et de dégoûts, il prit le parti de se retirer de lui-même au collège de Pinang, où il mourut pieusement, le 13 septembre 1862. Il avait eu, un peu auparavant, la consolation de voir le succès final de cette malheureuse et interminable expédition, puisque la paix fut signée le 5 juin de cette même année; mais les dernières nouvelles qu'il reçut sur son lit de mort lui montraient l'Église d'Annam à peu près détruite.

On peut affirmer sans exagération que cet infortuné prélat mourut de chagrin, en voyant que cette expédition qu'il avait provoquée pour assurer la liberté religieuse aux chrétiens, avait abouti, en définitive, à la ruine de ces belles Églises. C'est que notre siècle est mal préparé pour ces grandes expéditions religieuses, qui furent autrefois l'honneur de la France catholique. Le courage de nos soldats n'a pas changé, mais l'esprit n'est plus le même; la foi de nos pères n'est plus là pour l'enflammer et le soutenir. L'épée des croisades, Tépée de Charlemagne, et de saint Louis, est lourde aux mains des fils de Voltaire I

Prise de Saigon (ISfféTrier 18SO), — Au bout de cinq mois, l'amiral Rigault de Genouilly commença à comprendre qu'il ne pouvait plus longtemps s'immobiliser à Tourane. On n^avait pas fait un pas en avant, et la position n'était plus tenable, car les Annamites commençaient à mépriser très fort

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ces fnmeux: barbares d'Occident dont le prestige moral était com [il élément tombé. Il fallait donc absolument faire quelque chosi, pour sortir de Timpasse où Ton s'était engagé.

Lt^ plus simple, puisqu'on ne croyait pas pouvoir monter à Hué, eût été d'aller auTong-ldng, où les sympathies de près rie quatre cent mille chrétiens et l'esprit général de la populalînn, très opposée aux Nguyen de Cochinchine, nous eussent foui nt une base solide d'opérations. Mais il était dit que dans colle malheureuse expédition tout se ferait au rebours du bon sens. Les missionnaires, s'appuyant sur la connaissance qu'ils avaient des dispositions des habitants, conseillaient d'aller au ïong-king; ce fut une raison suffisante à l'amiral de tourner le dos à ce pays et de venir à Saigon, où la population chrétienne beaucoup moins considérable, vingt-sept mille âmes, ne promettait aucun appui sérieux; de plus, la population païenne, fort attachée aux Nguyen^ qui sont originaires de ce pays, nous était entièrement hostile.

Le 2 février 1859, l'amirallaissantà Tourane une partie de ses forcer, s'embarqua pour Saigon, avec deux corvettes à vapeur, trois canonnières, un navire espagnol, trois transports et quatre navires de commerce. Le H, il forçait l'entrée du cap Sainl-Jacques défendue par plusieurs batteries et remontait la riviùre de Saigon.

Martyre de M . Paul L.oe (1 3 février 1 8&9) . -- L'alarme fui vive dans cette ville, quand on apprit que les navires français avaient forcé l'entrée du cap et qu'ils approchaient. Ce fut pour les mandarins, et aussi pour les pauvres chrétiens détenus en grand nombre dans la citadelle, un moment de panique et d'angoisse indescriptibles.

Il y avait alors dans les prisons de Saigon un jeune prêtre annamite, nommé Paul Loc; il avait été arrêté à Thi-nghe, le 13 décembre précédent, et l'on n'avait pas encore eu le temps d'achever l'instruction de sa cause. Les grands mandarins, en

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apprenant rapproche des Français, prirent sur eiix de précipiter l'exécution.

Le 13 février^ alors que les navires remontaient déjà le Dong-naï, les juges le firent appeler à Fimproviste et lui signifièrent sa sentence de mort. Il suivit avec joie les soldats chargés de le conduire au supplice; mais la confusion était déjà telle à cette heure, qu'on ne prit pas le temps de le mener jusqu'au lieu ordinaire des exécutions. Il fut décapité aux portes de la citadelle, à l'angle de la rue Nationale et du boulevard Chasseloup-Laubat.

Le soir, les chrétiens de Cho-quan vinrent enlever le corps, pour lui donner une sépulture convenable. Ces précieux restes ont été exhumés, lors des informations juridiques pour le procès de canonisation; ih sont en ce moment sous la garde des sœurs de Saint-Paul de Chartres, à la Sainte-Enfance de Swgon. Paul Loc a été déclaré vénérable par Léon XIII le 13 février 1879.

Les autres prisonniers chrétiens de moindre importance furent évacués sur Bien-hoa. Nous verrons plus tard ce quMls devinrent.

Cependant la tête du vicaire apostolique. Mgr Lefebvre était mise à prix, et Ton faisait les plus actives recherches pour le découvrir dans les environs de Saïgon, où Ton savait qu'il se cachait. Il était alors dans la chrétienté de Thi-nghe ; sa retraite ayant été dénoncée, il se réfugia dans les rizières de Rach^bang, au-dessous du fort du Sud. L'alarme était si générale et les poursuites si vives que, malgré le dévouement de nos chrétiens, le malheureux prélat en était venu à ne plus pouvoir trouver une maison où se réfugier. La position n'était plus tenable ; après avoir erré deux jours dans les rizières et dans les brousses, le vicaire apostolique, épuisé par ces fatigues inouïes et une opiniâtre dysenterie, allait se livrer pour en finir, lorsqu'un homme de cœur, nommé Thê, le sauva au péril de ses jours.

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Le 15 février au soir, profitant d^un moment où la lune était voilée de nuages, Tévêque se glissa dans une petite barque avec son sauveur^ qui s'était, pour la circonstance, revêtu d'un costume complet de milicien annamite; on jeta sur le prélat, couché au fond de Tesquif, une méchante natte et, à travers les mille détours des arroyos, on arriva au Dong-naï. Vingt fois, dans cette course aventureuse, la petite embarcation avait été hélée par des postes avancés ; mais à chaque fois, Thé, avec un sang-froid imperturbable, avait répondu : « C'est un soldat malade qni retourne chez lui, » et on les avait laissé passer.

Enfin les voilà arrivés au fleuve, ils sont sauvés et se laissent doucement descendré au courant. Ils ne tardèrent pas à distinguer, dans les ombres de la nuit, trois gros navires à l'ancre au milieu de la rivière.

Cependant, on faisait bonne garde sur le pont; du plus loin qu'on les aperçut : « Holàl du canot, leur cria-t-on, qui étés vous ? »

L'Annamite, ne comprenant pas le français, n'avait garde de répondre, et Mgr Lefebvretout à la joie de sa délivrance inespérée, n'entendait rien ; la sentinelle abaisse son fusil dans la direction de Tesquif et fait feu.

— Ehl Monseigneur, répondez donc, s'écrie son conducteur; voilà qu'on nous tire dessus 1

L'évèque sort de sa rêverie, mais soit qu'il n'eut pas bien compris ce qu'on demandait de lui, soit que dans ce moment d'émotion il ne sut que répondre, il entonne à pleine voix un vieux chant français bien connu de nos matelots. Grande fut la surprise sur le navire ; l'officier de quart se précipite à la coupée.

— Mais qui êtes-vous donc?

— Je suis le vicaire apostolique de Saigon, et je viens me réfugier à votre bord.

En même temps la petite barquette accoste ; l'évêque monte sur le navire, où il est reçu avec les égards dus à sa dignité et

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à sa personne. A cette époque de sa vie, Mgr Lefebvre était un grand et beau vieillard, mais les privations et les angoisses de ces derniers jours unies à la maladie Tavaient rendu méconnaissable. Le vénérable prélat était pieds nus, vêtu d'un pauvre habit annamite, le visage défait et le corps brisé par la fatigue et rémotion. Nos officiers lui prodiguèrent, avec une délicatesse toute française, les soins que réclamait son état, et il ne tarda pas au milieu de ses compatriotes à se remettre de tous les maux qu'il avait soufferts.

Quant au courageux Thê, son sauveur, il ne pouvait plus sans s'exposer aune mort certaine, retourner à Saigon. Il resta donc à bord, et, pour ne pas attirer l'attention des Annamites sur la fuite de Mgr Lefebvre, on eut soin de couler la petite barquette qui l'avait amené. Plus tard, en récompense de sa belle action, Thê fut élevé par le gouverneur de Saigon à la charge de chef de canton.

La présence à bord de Mgr Lefebvre et les renseignements que le prélat s'empressa de donner à nos officiers leur furent très utiles, car jusqu'alors ils avaient marché en tâtonnant, ignorant le pays, les défenses de la place et la résistance qu'elle pouvait nous opposer. Le j6 février, au soir, les navires étaient en vue de Saïgon ; le 17, nos soldats occupaient les deux forts du sud, l'un, qui subsiste encore, au-dessous de Xom-chieu, l'autre dont l'emplacement est indiqué encore par un groupe de grands arbres, en avant de Thu-thiem; le 18 enfin, le commandant Martin des Pallières, à la tête d'une petite troupe de soldats, plantait le drapeau français sur les murs de la citadelle. Après avoir subi un commencement de bombardement, les mandarins avaient évacué la citadelle à la hâte, en mettant le feu aux magasins ; Saïgon était à la France.

Après ce briUant succès, obtenu si facilement, il semble qu'il n'y avait qu'à marcher en avant; mais l'esprit d'indécision, qui depuis le commencement avait fait tant de mal, reprit bien vite le dessus, et l'on s'immobilisa à Saïgon comme on avait

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fait à Tourane : L'amiral Rigault de Genouilly retourna bientôt à ce poste, laissant le capitaine de frégate Jauréguibéry chargé de garder notre nouvelle conquête, avec un petit corps de troupes absolument insuffisant pour entreprendre quoi que ce soit. N'ayant pas même assez de monde pour occuper la citadelle, le nouveau commandant fut forcé de la démanteler, de peur qu'elle ne retombât aux mains de l'ennemi, et il demeura bloqué dans l'espace étroit qui s'étend de l'arroyode l'Avalanche à Cho-lon, et de la rivière de Saigon A la plaine des Tombeaux.

Les chrétiens autour de Sfaip^on (18&9). — L*année 1859 s'écoula dans ces tristes attermoiements. Saigon était à nous, mais le vide s'y était fait à notre approche. Les généraux ennemis fermaient tous les passages^ et les peines les plus sévères menaçaient quiconque aurait tenté de communiquer avec les étrangers. Cependant le petit corps d'expédition laissé dans la ville avait besoin de vivres frais. Otiet comment s'en procurer ?

Ce furent les chrétiens qui, au milieu des difficultés des premiers jours, vinrent au secours de nos compatriotes.

Aussitôt après la prise de Saïgon, Mgr Lefebvre s'était empressé d'appeler auprè» de lui tous les néophytes des environs, qui ne pouvaient plus tenir dans les villages païens. Il leur conseilla de se réunir sous la protection du drapeau français et, pour payer leur dette de reconnaissance à leurs libérateurs, de faire tous leurs efforts pour leur procurer de l'intérieur, les vivres dont ils avaient besoin. Les fidèles obéirent avec joie à l'appel de leur évêque et, plus d'une fois, ils exposèrent généreusement leur vie, afin de procurer à nos soldats des subsistances.

Le vicaire apostolique s'établit à cette époque dans une maison abandonnée, sur le territoire qui forme aujourd'hui la chrétienté de Xom-chieu, et les fidèles se groupèrent autour

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de lui en village, dans tout l'espace compris entre le fort du Sud et Tarroyo de Cho-lon. Plus tard, de nouveaux fugitifs étant anîvés de Tintérieur, ils s'établirent de l'autre côté de la rivière et formèrent le premier noyau de la chrétienté de Thu-tiem. Quand nos compatriotes évacuèrent Tourane, en 1860» ceux des habitants de la côte qui s'étaient compromis à notre service, les païens aussi bien que les chrétiens, les suivirent à Smgon, car ils savaient bien ce qui les attendait, s'ils retombaient jamais sous la main de leurs mandarins; ces pauvres exilés s'établirent au nord de la ville, entre la citadelle et le pont de l'Avalanche ; ce fut le noyau de la chrétienté de Tan-di«h.

Plusieurs milliers de chrétiens vinrent ainsi tout naturellement se réfugier à Tombre de notre drapeau; ce qui fait qu'autour de Saigon, il y a toute une ceinture de chrétientés qui se touchent comme nos paroisses de France. A l'exception de Cho-quan et de Thi-nghe, qui existaient longtemps auparavant, ces agglomérations de chrétiens se sont formées à l'époque de la prise de Saïgon. Les pauvres fugitifs arrivèrent auprès de leur évêque, après avoir tout perdu, et quelquefois à peine couverts de quelques haillons. Aussi pendant les premières années, ce ne fut pas une des moindres sollicitudes du vicaire apostolique, que de venir en aide è ces infortunés dépouillés par la persécution de tout ce qu'ils possédaient. Même aux portes de Saïgon, à côté des soldats français, la persécution sévissait ardente, implacable, le sang coulait dans tous les prétoires et la mission de Cochinchine occidentale devait, comme je le dirai ailleurs, donner encore plus d'un martyr au ciel. Comment s'en étonner? L'expédition avait été si mal conduite, dès le début, que le mépris avait succédé à la crainte ; les mandarins de Tu-duc croyaient et disaient qu'il n'y avait pas à se gêner avec les Français. En Annam, aussi bien qu'en Chine, le prestige moral est tout; malheur à qui le perd par sa faute !

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Pendant que nos soldats, étroitement bloqués dans Saigon, ne pouvaient pas s'écarter à cent mètres des avant-postes, sans s'exposer à être assassinés, Tamiral Rigault de GenouiUy essayait de négocier à Tourane avec les mandarins ; mais on s'était montré trop faible et trop indécis pour pouvoir en imposer; les pourparlers traînèrent en longueur, mais sans aboutir.

Le IS septembre 18S9, Tamiral, fatigué de cette longue inaction, reprit les hostilités et voulut rompre le cercle de fer dans lequel il s'était laissé enfermer. Nos soldats n'eurent qu'à se montrer pour enlever les retranchements de l'ennemi et le rejeter sur la route de Hué; puis on retomba dans l'inaction.

L'amiral Pa^^ (novembre 18&9). — Enfin arriva le terme du commandement de l'amiraJ Rigault de Genouilly. Le 4er novembre 1859, il remit la direction de l'expédition aux mains de l'amiral Page et rentra en France. Il y avait juste quatorze mois qu'il était débarqué en vainqueur sur la plage de Tourane ; il laissait derrière lui une armée démoralisée, un ennemi plein de jactance, une expédition compromise, non pas tant peut-être en elle-même que dans Topinion publique. Ces fâcheux débuts devaient rendre difficile la tâche de ses successeurs.

Disons néanmoins qu'il serait injuste de ne pas faire une part très large aux difficultés d'une expédition militaire, dans un pays entièrement inconnu, avec des ressources très limitées. Si l'amiral Rigault de Genouilly montra, surtout au début, une hésitation fâcheuse et qui devait attirer sur nos missions des calamités effroyables, nous ne devons pas oublier qu'en fin de compte, c'est à lui que la France doit Saigon. Aussi son souvenir est resté honoré dans cette belle colonie de Cochinchine qu'iladopnée à notre pays, et c'est à bon droit qu'on lui a élevé une statue, aux bords de ce fleuve de Saïgon sur lequel le premier il fit flotter le drapeau français.

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Disons aussi, et cène sera que justice, que, dans la position difficile où il s'était mis, il fit ce qu'il put pour atténuer les malheurs des chrétiens, et qu'il reçut toujours avec un généreux empressement ceux de nos néophytes et de nos confrères qui purent se réfugier à son bord. Il eut tort d'attendre de nos néophytes un concours matériel qu'ils ne pouvaient évidemment pas lui donner; mais s'il se trompa sur ce point, ce fut de la meilleure foi du monde et parce (|u^il ne connaissait pas la situation vraie des chrétiens de l'intérieur. Il n'y eut^ de sa part, ni mauvaise volonté, ni hostilité préconçue contre le christianisme.

Le 18 novembre, le nouveau commandant en chef s'empara avec vigueur des forts de Khieu-san, qui défendent l'entrée de la rivière de Hué. Il est probable qu'il aurait poursuivi son succès et amené rapidement la signature d'un traité avec l'Annam, si les longues hésitations et les rapports défavorables de l'amiral Rigault de Genouilly n'avaient dégoûté l'empereur de l'expédition de Corfiinchine.

On en voulait aux missionnaires d'avoir représenté comme facile une entreprise qui durait depuis plus d'une année, sans autres résultats que de nous faire occuper, à Saïgon et à Tourane, une lisière étroite de terrain, sur laquelle nous étions comme bloqués. Au lieu de faire tomber la responsabilité sur qui de droit et de réfléchir que chaque fois qu'on avait voulu combattre, on avait facilement été vainqueur, ce qui confirmait les appréciations de Mgr Pellerin, Tempereur qui, du reste, était tout entier aux préoccupations de la guerre d'Italie, bien autrement sérieuse pour lui, se fatigua d'une expédition lointaine, qui paraissait alors sans issue, et des ordres formels venus de Paris enjoignirent à l'amiral Page d'évacuer Tourane etde se concentrer sur Saïgon. L'évacuation eut lieu, en effet, le 20 mars 1840.

Ainsi, après dix-huit mois de tâtonnements, après avoir été vamqueurs, chaque fois qu'on avait voulu se donner la peine

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de combattre, nous nous retirions sans lutte, sans défaite, et nous perdions du même coup, avec le prestige des premières victoires, l'avantage d^une position acquise, qui menaçait la capitale et nous mettait à même de terminer la guerre en peu de jours, si nous nous décidions jamaisè tenter une pointe hardie sur Hué. Cette décision fut blâmée sévèrement par presque tous nos officiers ; comme l'écrivait, quelques années après, un de ceux qui connaissaient mieux le pays, « on ne peut s'empêcher de déplorer l'indécision qui semble avoir caractérisé la direction de cette première expédition. » (Vial, Les premières années de la Cochinchine, ch. iv.)

Mais le résultat le plus triste de cet abandon, ce fut l'effet moral produit sur les Annamites: une défaite complète n'eut pas été plus désastreuse. Le roi lança de tous côtés des proclamations, pour annoncer à son peuple qu'il avait fait fuir honteusement les barbares et pour presser l'extermination des chrétiens, qu'on regardait, non sans raison, comme leurs alliés. Voici un spécimen des ignobles calomnies qui, par l'ordre de Tu-duc, furent affichées en gros caractères dans tous les marchés du royaume, afin de les mettre à la portée des derniers du peuple. Quelque répugnante qu'en soit la lecture, il est bon que l'on sache en France à quoi Ton s'expose, quand on recule devant ces populations, dont Torgueil national n'a d'égal que leur lâcheté devant ceux qui sont forts.

« Les voilà donc partis, ces barbares d'Occident, ces êtres malfaisants et cupides, îjui n'ont d'autre inspiration que le mal, d'autre but qu'un gain sordide; les voilà partis, ces monstres qui se nourrissent de chair humaine et se font des habits avec la peau de ceux qu'ils ont dévorés. Pirates aussi ineptes que couards, ils ont été mis en fuite par nos vaillants soldats, et se sont sauvés comme des chiens, la queue entre les jambes.

« Mais comme il est probable qu'ils reviendront encore molester notre bon peuple, il est nécessaire de prendre d'a-

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vance de mesures pour les repousser de nouveau. La plus urgente est d'extirper jusqu'à la racine cette religion infime et perverse, que suivent quelques-uns de nos sujets indignement trompés ; les barbares n'ayant plus l'appui de ces imbéciles, ni personne pour leur fournir des vivres, seront forcéspar la faim de s'en retourner d'où ils sont venus.

« En conséquence, finissez-en vile avec les ministres de cette fausse religion; incarcérez tous les chrétiens notables, forcez les autres à bâtir des temples aux esprits, imposez-leur des maîtres qui leur apprendront, à leurs frais, les formules de nos prières et la manière d'offrir les sacrifices ; obligez tous les habitants, jeunes et vieux, hommes et femmes, à fouler aux pieds la croix ; si quelqu'un s'y refuse, qu'il soit envoyé en exil perpétuel dans une autre province. Enfin, abattez les arbres, détruisez les haies de bambous qui entourent les villages suspects, afin que l'on puisse voir de loin tout ce qui se passe à l'intérieur et que nul ne se flatte de transgresser mes ordres sacrés. »

On conçoit l'effet de pareils placards sur une population surexcitée, la joie insultante de nos ennemis, le désespoir et l'humiliation des chrétiens, nos amis. Ces infortunés, déjà démoralisés par la souffrance, s'imaginèrent qu'ils étaient abandonnés, et les missionnaires eurent bien de la peine à les empêcher de maudire ceux qui étaient venus si mal à propos les compromettre ; les païens, qui au commencement de l'expédition étaient, en grand nombre, bien disposés à l'égard de nos compatriotes, se détournèrent avec mépris de ces étrangers funestes, qui ne savaient que mettre leurs alliés dans l'embarras et s^ retirer sans combattre.

Expédition de Chine (ISeO). — Si encore on n'avait évacué Tourane que pour agir vigoureusement à Saigon, mais une nouvelle complication devait occuper ailleurs toutes nos forces, pendant la durée de 1860 : nous étions en guerre avec

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la Chine. Non pas que la Chine, qui nous craignait alors davanlage qu'elle ne semble le faire aujourd'hui, ait tenté d*intervenir, à propos de notre expédition en Cochinchine; non^ ce fameux protectorat de TAnnam, dont elle JFait si grand étalage à celte heure, ne semble pas Tavoir beaucoup préoccupée alors; elle nous avait laissés, sans réclamation, nous installer à Tourane et à Saïgon, ce qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler aujourd'hui. Ce n'était pas la Chine qui nous avait déclaré la guerre; c'était nous qui, toujours chevaleresques, avions cru devoir intervenir, pour réclamer l'exécution trop négligée des traités précédemment conclus, et surtout pour aider nos alliés, les Anglais, à venger la défaite qu'ils avaient eissuyée, Tannée précédente, devant les forts de Ta-kou. Quoi iju'il en soit, il faut avouer que le moment de nous lancer dans une nouvelle guerre était assez mal choisi, tant que nous étions retenus par notre expédition de Cochinchine, sans parler de notre aventure au Mexique, qui devait absorber tant de millions et tant de vies bien plus précieuses encore! En entreprenant, à la fois, tant d'expéditions lointaines, il était bien à craindre que l'on n'en négligeât quelqu'une; ce fut celle de Cocliinchine qui fut sacrifiée.

Le contre-amiral Charner avait été nommé commandant en chef de toutes nos forces navales dans les mers de Chine. Avant de partir pour Tien-tsin, il choisit le capitaine de vaisseau Uaries pour commander à Saïgon et lui laissa huit cents hommes. Ce petit corps était enfermé au milieu d'une armée de vingt mille soldats annamites, qui formaient un« sorte de camp retranché, dans lequel nous étions comme prisonniers. Ce fut pour nos troupes l'époque la plus difficile de l'expédilion. Dans le courant de 1860, les Français restèrent mie fois jusqu'à cinq mois sans recevoir de nouvelles du dehors.

Heureusement le commandant Dariès était un officier d'une énergie peu commune; il sut maintenir sa petite poignée de

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soldats et repousser les attaques de rennemi, chaque fois qu'il se présenta pour essayer de nous jeter au fleuve.

La principale de ces attaques eut lieu dans la nuit du 3 au 4 juillet 1860. L'armée annamite, massée dans la plaine des Tombeaux, essaya de couper nos communications avec la ville chinoise de Cho-lon, d'oti nous tirions presque toutes nos subsistances. Le point attaqué fut la pagode des clochetons, située aux portes de Cho-lon. U y avait là une petite garnison de cent soixante soldats, qui tinrent courageusement contre les masses profondes qui les assaillaient de tous côtés; les assiégeants étaient plus de trois mille, vingt contre un.

Malgré leur bravoure, nos soldats allaient être écrasés sous le nombre, quand retentit le clairon d'une colonne de renfort qui accourait au pas de course. En entendant, au milieu de la nuit, les détonations de Tartillerie, l'inquiétude avait été grande à Sugon. Le commandant Dariès et le colonel espagnol Palanca réunirent à la hâte cent cinquante hommes, tout le personnel dont ils pouvaient disposer, laissèrent dans la ville vingt hommes de garde seulement, distribuèrent quarante carabines aux malades de l'hôpital et coururent au secours de leurs camarades. A leur approche, l'ennemi, déjà fatigué delà longue résistance des assiégés, se débanda et prit la fuite dans la direction de ses retranchements. Ce beau fait d'armes releva un peu notre prestige aux yeux des indigènes et nous permit d'attendre la fin de l'expédition de Chine. La paix ayant été signée à Péking, au mois d'octobre 1860, l'amiral Chamer arriva avec des renforts à Saigon le 7 février suivant et s'occupa aussitôt de débloquer la place.

Sai^^ii débl€>qaé (février 1801). — Dans les journées du 25 et du 26 février 1861, les Français s'emparèrent des lignes de Chi-hoa, qui s'étendaient du pont de l'Avalanche à la hauteur de Cho-quan, tout le long de la plaine des Tombeaux, au nord de la ville. L'ennemi comptait vingt et un mille soldais

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réguliers, quatre mille gardes nationaux, plus quinze mille hommes, qui gardaient deux forts chargés de défendre le cours supérieur de la rivière. Les Français et les Espagnols réunis avaient un effectif total de huit mille hommes. On se mesura donc dans la proportion d'un Européen contre cinq indigènes*. Le succès décisif que Ton remporta, malgré Tacharnement désespéré avec lequel comhattirent les Annamites, était une preuve nouvelle de l'immense supériorité de nos forces, et de ce que Ton eût pu faire depuis longtemps, si on avait voulu rapidement pousser Texpédition .

Saigon était débloqué et désormais à Tabri d'un coup de main. L'amiral Charner s'empressa de profiter de son succès en occupant toute la province; les Français s'établirent successivement et sans résistance à Tong-keou, Hoc-mon, Trangbang, Tay-minh. En moins d'un mois, tous les villages de la province avaient fait leur soumission. Partout les populations annamites laissées à elles-mêmes nous accueillaient, sinon avec enthousiasme, au moins avec cette résignation passive de l'Asiatique, habitué par éducation à s'incliner toujours devant le fait accompli et à se soumettre aux décrets du ciel.

Le mois suivant, l'amiral occupait la province de My-tho, à t'exceplion de l'arrondissement de Go-cong, d'oti la famille royale est originaire, qui, longtemps encore, devait rester hostile aux Français et servit de refuge à tous les mécontents.

Son successeur, l'amiral Bonnard, s'empara successivement des provinces de Bien-boa (décembre 1861) et de Vinh-long (avril 1862).

Puis on sembla oublier complètement que la France n'était venue enJAnnam que pour protéger les chrétiens. Aucune réclamation ne se fit entendre contre les fureurs de la perséculion arrivée dans tout le royaume au paroxysme; aucune

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