‹ La Cochinchine religieuseChapitre 27 sur 79 · Vîal, ouvrage déjà cité · texte numérisé non relu

Vîal, ouvrage déjà cité

négociation ne fut entamée pour essayer, au moins, d'arrêter les massacres; on laissa tranquillement le roi Tu-duc achever la ruine de nos églises, et Ton s'occupa exclusivement de s'établir à Saigon, le chef-lieu de notre nouvelle colonie. De religieuse l'expédition était devenue purement politique.

Il ne faut pas s'étonner outre mesure de ce revirement. En France, l'heure des ménagements envers l'Église était passée: on était au lendemain de la guerre d'Italie, à la veille de Castelfidardo. Les préoccupations publiques, même dans le monde religieux, étaient ailleurs. Eh ! qui donc, chez nous, pensait à la pauvre Église égorgée d'Annam, à l'heure où Pie IX en était aux premières stations de sa voie douloureuse ?

Mais Dieu n'oubliait pas nos malheureux néophytes. A Saigon, on était sans nouvelles de ce qui se passait dans l'intérieur du pays ; on savait seulement que le sang chrétien continuait de couler à flots. De temps en temps, on voyait arriver au chef-lieu de la colonie quelque missionnaire échappé au martyre, quelques séminaristes, quelques chrétiens, qui avaient tout braTé pour fuir les persécuteurs. On donnait de bonnes paroles, on faisait des promesses, sans grande intention, je le crains, de les tenir.

Tout à coup, dans les premiers jours de mai 1862, on apprit par des marchands chinois que Tu-duc consentait enfin à traiter. Une corvette à vapeur fut envoyée à Tourane et ramena deux ambassadeurs munis de pleins pouvoirs. Le traité fut signé à Saïgon le S juin suivant. Il était presque exclusivement politique, car depuis quatre ans, l'expédition avait singulièrement dévié de son but primitif. La France acquérait les trois provinces de Bien-hoa, de Saïgon et de My-tho ; celle de Vinhlong devait être rétrocédée à l'Annam, après pacification complète. Une indemnité de vingt millions, payable en dix annuités, fut stipulée en faveur de la France et de l'Espagne, pour couvrir les dépenses de l'expédition. Enfin la liberté

Digiti

roHgieu&e était promise aux chrétiens et aux misâïonnaires. Le but qu'on s^était d'abord proposé était donc^ au moiaaen partie, atteint, mais à quel prix? Cest ce que mes lecteurs verront dans h chapitre qui va suivro.

Digiti

Situation n^énérale (18&8). — Il faudrait réloqu^'ncp. (\i les larmes du Prophète qui chanta les dernières douleura do Jérusalem, pour raconter rhistoire de TÉglise annamite, pendant ces jours de deuil qui s'étendent de l'arrivée des Fran<;ftis au traité de 1862. Ce fut une crise effroyable, un désastre qui rappelle les heures les plus sombres de la ruine de rÉgliso du Japon. On put croire un moment que toutes nos chn- lion tés allaient s'abîmer dans le sang, et si Dieu n'avait abrogé cos jours d'épreuves, propter electos\ nul doute que ces belles f^i florissantes Églises, qui comptaient, au début de la crise, prfe de cinq cent mille fidèles, n'eussent été complètement anéanties. Hélas ! les jours d'épreuve ne durèrent que trop longtemps et amenèrent avec eux des désastres irréparables. Au houL de vingt-cinq ans, c'est à peine si ces Églises infortunées ont pu se relever et retrouver en partie leur ancienne prospérité !

La présence de nos compatriotes changeait complètement, je Tai dit, le caractère de la persécution, de religieuse elle devenait politique; les chrétiens n'étaient plus simplement les sectateurs^d'une religion odieuse, qui s'excommuniaient^de la

i. A cause des élus (Évangile).

vie civile et de la famille, en refusant le culte aux ancêtres, c'étaient les amis de Tétranger, c'étaient des traîtres et des reboUes, qui avaient appelé les envahisseurs de leur pays. Leurs dénégations, leurs preuves même de patriotisme ne pouvaient rien, devant des juges prévenus, contre ce raisonnement: u Les Français sont à Tourane et à Saïgon; ils réclament pour vous la liberté religieuse, vous êtes leurs amis; donc c'est vous qui les avez appelés. » Il faut bien avouer que les apparences y étaient.

De là, le caractère atroce, implacable de cette persécution ; de là aussi ces haines qui subsistent encore, hélas! parmi la population païenne; devenir chrétien n'est plus seulement adaire de religion, c'est affaire de nationalité; c'est comme Téquivalent de se faire Français. On comprend dès lors l'éloign(*ment des classes intelligentes et lettrées contre la religion des étrangers. Conclusion: il ne faut jamais, même avec les intentions les plus pures et les plus droites, mêler ensemble la religion et la politique, parce que la politique compromet la religion.

W^ëits de persécatfons (ISS^^lSBl). » Ceci, bien entendu, n'excuse pas les bourreaux, mais donne l'explication de l'effroyable acharnement qu ils déployèrent dans la lutte. En même temps que le roi promettait quatre barres d'argent* et le grade de capitaine à quiconque tuerait un Français, il lançait édits sur édits contre les fidèles. Voici le résumé des principaux:

Édit du 7 JULs 18S7

yi La religion perverse de Jésus a d'abord été apportée en Chine, du temps des Minh, par un certain Loi-ma-doi'; en-

1, 350 francs.

2, Le P. Ricci, jésuite.

Digiti

suite elle s'est propagée dans notre pays, sous la dynastie des Le. Cette religion fausse commença par s'introduire furtivement parmi les populations ignorantes qui habitent les rivages de la mer; ces gens simples et sans lettres furent séduits par les ruses et Targent des prédicateurs. Ceux-ci achetèrent plusieurs grands terrains incultes qu^ils défrichèrent et oîi ils établirent de beaux villages, ils construisirent des greniers à riz, des églises pour exercer le culte et enseigner leur mauvaise doctrine. Le peuple s'est attaché à eux avec passion et leur est soumis en tout.

«Peu à peu -cette mauvaise doctrine s'est répandue par tout le royaume, et maintenant environ les quatre dixièmes de notre peuple en sont infectés ^ Ils ont beaucoup de partisans cachés parmi les mandarins et les soldats et, si nous n'y prenons garde cette peste finira par envahir tout le royaume. »

Après avoir rappelé tous les efforts que lui et ses prédécesseurs ont inutilement multipliés pour détruire le christianisme, le roi blâme sévèrement la vénalité de ses mandarins, qui ménagent cette canaille; arrive enfin le dispositif :

« Quant aux simples chrétiens, ordre est donné aux chefs de village de travailler à leur conversion, en leur faisant observer les cérémonies pour le mariage, les funérailles, le culte des ancêtres et celui des esprits tutélaires de chaque commune. Un délai d'un an est accordé pour cela; passé ce temps, on laissera en paix les chrétiens revenus de leurs erreurs ; ceux qui auront persévéré dans le mal seront marqués sur les deux joues des caractères ta dao (religion perverse) et le nom de leur préfecture.

« Pour vaincre leur obstination, on fera de nouveaux efforts pendant un an, après quoi, ceux qui sont incorrigibles seront

1. Tu-duc exagère visiblement; la proportion pour la Cocbinchine seule était un chrétien sur cent, et pour la Cocbinchine et le Tong-king réunis, un sur cinquante.

Digiti

condamnés^ les hommes à servir dans la milice, les femmes à être domestiques des mandarins. Les chefs de village^ qui auront bien rempli leur devoir et converti beaucoup de ces imbéciles, auront une récompense proportionnée à leurs mérites; les autres seront punis par la perte de leurs dignités. »

Cet édît regarde le simple peuple; au mois d'octobre 1859, parut un édit spécial contre les notables de chaque chrétienté: ordre était donné de les arrêter tous et de les tenir prisonniers, au chef-lieu de chaque province. Cet édit fut tenu si secret qu'il fut impossible de s'en procurer un seul exemplaire, mais les missionnaires ne le connurent que trop par ses effets; dans toutes les provinces, on arrêta les catéchistes, les notables, tous ceux qui, par leur instruction ou leur position, étaient capables de soutenir les néophytes. Si Ton veut bien se rappeler ce que j'ai dit ailleurs de l'organisation de nos chrétientés, dans lesquelles, surtout en temps de persécution, tout repose sur les notables qui sont chargés de suppléer le prêtre, forcé de se tenir caché, on comprendra quelle perturbation amena dans toutes nos Églises Tarrestation simultanée des principaux chrétiens, à l'heure où leur présence eût été plus nécessaire pour soutenir et encourager les faibles.

Edit du 15 décembre 1859 contre les mandarins chrétiens

« La religion perverse des chrétiens cause des maux infinis. On ne peut l'assimiler aux autres sectes superstitieuses, lesquelles sont tolérées par le gouvernement, tandis que la première a toujours été sévèrement proscrite. Ceux qui observent cette religion forment une société particulière, et quoiqu'ils ne se soient pas ouvertement révoltés contre nous, il est évident qu'au fond du cœur ils sont attachés fortemmt au parti d'un autre royaume.

« C'est pourquoi, nous ordonnons qu'on fasse une recherche exacte de tous les mandarins qui appartiennent à cette secte maudite. Ceux qui l'auront abjurée sincèrement seront. néan-

Digiti

moins déchus de toute dignité. Quant à ceux qui refuseront de Tabjurer^ les mandarins de lettres, du neuvième au dixhuitifeme degré, et les mandarins militaires, depuis le sixième degré et au-dessous, seront condamnés à être étranglés avec sursis. Tous ceux des degrés supérieurs seront étranglés surle-cbamp. Il faut donc procéder à une enquête générale, afin de découvrir jusqu'au dernier des fonctionnaires chrétiens. Tous ceux qui ne les accuseront pas ou qui les cacheront seront passibles de la même peine qu'eux. »

Dans le même mois de décembre 1859, parut un édit contre les soldats chrétiens : ceux-ci devaient être mis en demeure de fouler aux pieds la croix, avant d'aller combattre les sauvages d'Occident. Quiconque s'y refuserait serait marqué à la figure, chassé de l'armée et condamné à l'exil perpétuel.

Édit du 17 janvier 1860

« Depuis longtemps, la religion perverse de Jésus a pénétré dans ce royaume, elle s'est répandue partout et a séduit le peuple; des édits sévères la prohibent; quand les chrétiens sont dénoncés, on les punit sans miséricorde ; mais ces imbéciles sont si profondément aveuglés, qu'un grand nombre demeurent encore attachés à cette mauvaise doctrine.

« Quand les navires sauvages sont venus ici, sans aucun motif, et ont jeté le trouble et le désordre dans les provinces de Quang-nam et de Giadinh*, sans cependant obtenir aucun succès, ils ont demandé d'abord à faire alliance avec nous et nous ont humblement prié d'accorder la liberté de religion. Il est donc évident que ces barbares n'ont pas d'autre intention en venant ici.

« Les sectateurs les plus influents de cette religion perverse pensent certainement qu'à la prière de ces sauvages nous révoquerons peut-être les édits qui la prohibent. Nous sommes

Page 1