‹ La Cochinchine religieuseChapitre 32 sur 79 · C'wt la chrétienté de la capitale · texte numérisé non relu

C'wt la chrétienté de la capitale

saire; mais quand on fit mine de le mettre à la question, pour s* assurer s'il ne serait pas, par hasard, l'auteur de la fameuse lettre, il ne se vit pas plutôt attaché au piquet, qu'avant d'avoir reçu un seul coup de rotin, il avoua que c'était lui qui avait composé tout ce roman, par haine des chrétiens.

L'affaire paraissait finie et, en effet, deux jours après, les mandarins firent mettre en liberté tous les païens ; mais les chrétiens ne pouvaient s'en tirer à si bon marché; tous ceux qui avaient refusé l'apostasie restèrent dans les fers; cinq moururent bientôt en prison, à la suite des tortures qu'ils avaient endurées ; les autres furent exilés au Tong-king.

Texatlons (t8S8-t8S9). — Après la prise de Tourane, la position des chrétiens de la haute Cochinchine devint intolérable. Comme on craignait surtout qu'ils ne se rendissent aux navires, le roi commanda d'en dresser un catalogue exact dans chaque village et d'en faire de temps en tenjps l'appel nominal; défense leur fut faite de s'absenter de leurs villages, de voyager, de faire le commerce. Une nuée d'espions s'abattit sur chaque commune, s'installant dans les maisons des fidèles, les battant, les rançonnant jusqu'à leur dernière sapèque. Des croix furent placées sur toutes les routes, aux portes des villes, dans les ports, dans les marchés, en sorte que les malheureux néophytes ne pouvaient sortir de chez eux, sans s'exposer à la prison ou à l'apostasie. On décréta qu'ils supporteraient seuls tous les frais de la guerre, et on leur imposa des contributions énormes. De leur côté, les pcuens les regardant comme les auteurs de leurs maux, ne cessaient de les harceler, bien sûrs d'ailleurs de Timpuriité.

Pendant ce temps, Sa Majesté, qui était poète et bel esprit, se consolait des défaites que lui faisaient éprouver les Français en composant contre eux des chansons, dans lesquelles Tu-duc les traitait de viles canailles, d'hommes sauvages, de chiens, de buffles, de pourceaux. Les mandarins, pour faire leur cour,

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enchérissaient naturellement sur ces aménités. En voici un spécimen, qui fut trouvé si persuasif que, par ordre royal, il fut affiché dans les principaux marchés.

« Comment des gens qui sont nés dans ce royaume illustre peuvent-ils suivre les habitudes dépravées des Européens, plutôt que les traditions sublimes de leurs ancêtres ? Qui de vous a jamais vu TEurope, pour s*en faire une idée? Moi, j'y suis allé autrefois, quand j'étais jeune* . Eh ! bien, voici la vérité sur ce fameux pays : il n'y a que dix-sept grands villages composés de gens pauvres et barbares. On n*y compte pas autant de soldats que dans notre seule province de Nam-dinh. Que pouvez-vous donc attendre d'eux, chrétiens imbéciles et obstinés ? Ils sont si peu capables de vous secourir, si peu redoutables pour notre saint roi, que lors même qu'ils seraient tout près de nos côtes, avec leurs barques de guerre, j'irais élever sous leurs yeux mon théâtre de chanteurs, pour me moquer d*eux à leur barbe et montrer à tous le dédain qu'ils méritent.

« Que pouvez-vous aussi espérer, sotte canaille, des prêtres de Dato ? Les uns sont mis à mort, les autres envoyés en exil, et leur prétendu Dieu ne vient pas les tirer de nos^ mains.

« Combien êtes-vous d'ailleurs dans cette partie du royaume ? A peine un sur dix. Et vous voulez vous révolter ! Un seul mot sorti de la bouche d'or de Sa Majesté, comme un coup de tonnerre, vous anéantirait à Tinstant.

« Vous chrétiens, brûlez tous vos livres et effets de religion; ne cachez plus les prêtres dans vos maisons ; vous devez vous exciter mutuellement à suivre les bonnes coutumes du royaume; par ce moyen, vous vous élèverez jusqu'aux régions suprêmes du bonheur, jusqu'aux palais de l'éternel printemps.

1 . Ce mandarin, alors gouverneur de Nam-dinh (Tong-king) avait fait partie de Tambassade envoyée en France en 1839, par Minh-mang*

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iFfP'^îr/

L'AGONIE D'UPŒ ÉGLISE 263

« Telles sont les instructions que j'ai cru devoir vous adresser en langage vulgaire, car vous êtes si peu intelligents! C'est comme une pluie bienfaisante de vertus que je répands sur vous pour vous rafraîchir. Si vous m'écoutez, vous jouirez pendant de longues années de la plus douce paix; les soldats, repliant leurs étendards, ne tireront plus leurs sabres du fourreau, et tous ensemble, dans nos loisirs sans fin, nous chanterons notre félicité et la douceur de nos plaisirs. »

Telles étaient les ignobles calomnies que Sa Majesté le roi d'Annam faisait courir par tout le royaume contre nos compatriotes; avec des gens ignorants et tout pleins d'un orgueil excessif, ces grossièretés avaient beau jeu. Il faut bien avouer d'ailleurs que l'inaction inexplicable de nos soldats, àTourane et, plus tard, à Saïgon, prêtait à rire à un peuple vaniteux et moqueur. Quoi I c'était là tout ce que savaient faire ces fameux barbares, que les missionnaires disaient si redoutables !

Les chrétiens eux-mêmes ne se gênaient pas toujours pour se plaindre à nos confrères de ce que les Français étaient l'unique cause de leurs souffrances : « Sont-ce là, disaient-ils avec amertume, vos compatriotes que vous nous vantiez tant? C'était bien la peine de venir de si loin, pour chasser des singes ou se promener au bord de la mer. Ils sont venus, sans que nous les ayons appelés, et maintenant ils nous quittent, après nous avoir mis dans une situation affreuse ! »

Que répondre à de pareilles plaintes, qui n'étaient, hélas ! que trop fondées? Les missionnaires humiliés baissaient la tête, et Mgr Sohier écrivait :

« Toujours point de nouvelles des navires; il faut donc se résigner à la mort. »

Soldats chrétiens (t858-t8S9). — Au fond. Sa Majesté annamite ne méprisait pas si fort nos compatriotes qu'elle voulait bien le dire. Tu-duc tremblait de peur dans son palais

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et ramassait partout des soldats pour les envoyer combattre contre les Français, Mais parce qu'on regardait les chrétiens comme leurs alliés, on commença par exiger Tapostasie de tous ceux qui partaient pour la guerre. Il y eut, à cette occa* sion,do tristes défections et aussi de consolants sacrifices. Des le mois de juin 1857, quatorze soldats de la garde, ayant été dénoncés comme chrétiens, furent sommés d*apostasier. Un seul succomha aux tourments, les treize autres répondirent tout d*une voix :

tt Nous obéissons en tout aux lois du royaume ; quant à notre religion, nous ne pouvons y renoncer ; nous sommes prêts à tout souffrir pour elle, »

Ils fm^ent marqués au visage et condamnés à Texil perpétuel auTong-king.

Au mois d'avril 18S8, un colonel ordonna ans soldats chrétiens de son régiment de se déclarer; vingt eurent le courage de se dénoncer eux-mêmes ; ils furent aussitôt mis a la cangue et jetés en prison; quatre purent s'évader; les seize autres ayant comparu devant le mandarin, résistèrent à toutes les lorLuroset à toutes les menaces; ils furent marqués et condamnés h Texil perpétuel au Tong-l^ing, Deux moururent presqu'en arrivant^ et la plupart dans Tannée, car on les avait déportés dans les montagnes les plus insalubres j où les Annamites eux-mêmes ne peuvent vivre*

Un peu plus tard, nous trouvons cent quatre vingt-treize î^oldats condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour la même cause. Au moment de partir pour Tourane, leurs officierSj armés de crucifix, les avaient passés en revue j en leur proposant de fouler aux pîeds Tirnage du Rédempteur; sur leur refus, ils furent employés aux besognes les plus pénibles et les plus rebutantes; au moment où Mgr Sohier écrivait, on les forçait à nettoyer avec leurs mains les fossés de la citadelle.

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MaHyre de François Trang^ (O octobre t8S8). ^-

Aprèsla prise de.Tourane, le roi très effrayé, car il attendait d'un jour à Tautre les Français sous les murs de la capitale, ouvrit les prisons et proposa aux malfaiteurs de s'enrôler comme volontaires, en leur promettant leur grâce. Parmi les prisonniers, se trouvait un capitaine chrétien, nommé François Trung, qui était détenu pour avoir essayé de frauder dans un examen. Avant d'envoyer les prisonniers à Tourane, on les fit passer sur la croix, ce qu'ils firent tous, à l'exception de Trung :

— Tu es donc chrétien, toi?

— Oui, je le suis, je suis prêt à aller combattre les ennemis démon pays, mais pour apostasier, jamais.

Sur cette déclaration, il fut reconduit en prison et Ton instruisit son procès; il reçut, à trois reprises différentes, cent cinquante coups de rotin, mais sans céder. Il fut condamné alors à perdre la tête.

Le 6 octobre 18S8 fut le jour de son triomphe. On arriva ^u lieu de l'exécution vers les sept heures du matin, mais le juge avait fait dire au bourreau de ne pas se presser, parce que deux grands mandarins étaient allés demander la grâce du condamné; on attendit donc jusqu'à la nuit, et pendant cette lente agonie, François Trung, absorbé dans la prière, mâchait de temps en temps une chique de bétel, pour se donner des forces, puis se remettait à dire son chapelet. A six heures du soir, arriva enfin Tordre d'en finir. Non seulement Tu-duc s'était refusé à faire grâce, mais il s'était irrité très fort qu'on eût eu l'audace de le lui demander, et il priva de leur solde, pendant trois mois, les deux intercesseurs.

François Trung a été déclaré vénérable par Léon XIII, le 13 février 1879.

Après le décret du mois de décembre 1839 contre les soldats chrétiens, on fit de nouvelles recherches pour découvrir ceux qui se cachaient encore dans l'armée. A cette occasion, cent

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trente-quatre furent arrêtés et conduits à Hué; il y eut environ un tiers d'apostats; mais le plus grand nombre des soldais qui se trouvaient dans l'armée, restèrent inconnus, grâce à la connivence des officiers supérieurs qui, plus intelligents que le roi, ne voulaient pas se priver d'un seul coup des meilleurs soldats de leurs régiments. Ils déclarèrent qu'il n'y avait pas de chrétiens dans leurs corps.

Tous ceux qui furent dénoncés et qui refusèrent l'apostasie furent privés de solde, marqués au visage et condamnés à l'exil perpétuel. La mission déjà très obérée, car il fallait nourrir la plus grande partie des chrétiens détenus en prison, dut encore pourvoir à leurs besoins , pour les empêcher de mourir de faim.

Ces généreux confesseurs^ en se rendant au lieu de leur exil, passèrent tout près de la retraite où se tenait caché Mgr Sohier. Le prélat envoya à leur rencontre un de ses prêtres qui, faisant route avec eux, entendit leurs confessions. Quelques-uns, en soudoyant leurs gardes, purent même arriver de nuit jusqu'à leur évêque et recevoir une dernière bénédiction. Ils profitèrent de Foccasion pour se confesser, et repartirent de grand matin munis du pain des forts. C'était un beau spectacle de voir sur les chemins ces files de confesseurs, s'avançant chargés de chaînes et récitant à haute voix leurs prières. En sacrifiant tout, ils avaient conquis la liberté religieuse, et ils en usaient sans respect humain.

Les villages chrétiens auxquels appartenaient les exilés furent sommés de leur fournir des remplaçants. Naturellement ils ne purent envoyer que d'autres chrétiens. Dès leur arrivée au corps, on leur proposa l'apostasie; mêmes refus, nouvelles sentences d'exil et nouvelles sommations aux villages d'avoir à les remplacer. Il y eut des communes où, par ce moyen, on se débarrassa de tous les hommes en état de porter les armes ; il n'y resta que des vieillards, des femmes et des enfants.

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Mandarins chrétiens (tSSO-tSGO). — En même tomps qu'on pourchassait les soldats chrétiens, on exécutait avec la dernière rigueur le décret du 16 décembre 1859 contre les mandarins chrétiens. On en découvrit trente-trois, dans le courant de janvier 1860; trois seulement apostasièrent; ils furent dégradés et renvoyés chez eux ; un fut gracié à cause de son âge ; dix furent condamnés à la marque et à l'exil perpétuel ; dix-sept furent condamnés à mort avec sursis ; un seul, Joseph Lê-dang-thi eut le bonheur de donner sa vie pour Jésus-Christ.

Martyre de Josepli Tlii (94 <ietobre tSGO). — C'était un mandarin militaire ayant le grade de capitaine. Au mois d'août précédent, craignant d'être compromis comme chrétien, il avait donné sa démission et s'était retiré dans sa famille. Dénoncé par les psuens de son village, il fut arrêté, le 29 janvier 1860, et jeté en prison avec ses collègues. Vers la fin de février, ils comparurent au prétoire, mais, à l'exception des trois apostats, ni menaces, ni tourments ne purent leur arracher un mot d'apostasie; Joseph Thi, comme le plus élevé en grade, encourageait tous ces nobles confesseurs et donnait l'exemple de la fidélité la plus héroïque.

La sentence fut rendue dans les derniers jours de juillet et l'exécution remise à la fin de l'automne. Joseph Thi passa tout ce temps en prison, chargé d'une énorme cangue. Il ne tarda pas à tomber malade et ne craignait qu'une chose, c'était de mourir avant le jour du supplice.

« Je ne sais, disait-il, si Dieu me laissera vivre assez longtemps pour être martyr. J'ai bien peur de mourir de maladie auparavant. Hélas! peut-être Dieu me refusera-t-il une si grande grâce à cause de mes péchés. »

Un de nos prêtres indigènes put le visiter dans sa prison et entendre sa confession; le lendemain, comme aux martyrs des premiers siècles, un simple catéchiste lui porta la divine

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eucharistie, car il y avait trop de dangers pour le prêtre, exposé à être reconnu comme étant déjà venu la veille.

Le 24 octobre 1860^ on vint chercher le martyr pour le conduire au supplice; une dernière fois, le mandarin chargé de l'exécution lui proposa Tapostasie, ajoutant que, s'il obéissait, le roi était prêt à lui faire grâce. Sur son refus, on se mil en marche. On portait devant lui cet écriteau :

« Lê-dang-thi avait le grade de capitaine ; il est sectateur de la religion perverse et a refusé obstinément de Fabjurer; son crime est impardonnable ; il a été condamné à être étranglé à la fin de l'automne. Qu'on exécute la sentence. »

Le martyr demeura environ une demi-heure assis sur sa natte et reçut une dernière absolution de son confesseur caché dans la foule ; après quoi les bourreaux lui passèrent la corde autour du cou et tirèrent des deux côtés.

On décapita en même temps un voleur qu'il avait converti dans sa prison et baptisé le matin même. L'âme du néophyte et celle du martyr de Jésus-Christ entrèrent en même temps dans les parvis célestes.

Joseph Lê-dang-thi fut enterré avec un grand concours de peuple dans la chrétienté de Phu-can. Il a été déclaré vénérable par Léon XIII, le 13 février 1879.

Arrestation des notables (t8S9-t860). — Vers le milieu d'octobre 1859, on commença à arrêter les notables de chaque chrétienté, comme le roi en avait donné l'ordre dans plusieurs édits. Dans les environs de Hué, on mit la main sur tous les hommes au-dessus de cinquante ans. Bientôt les prisons regorgèrent, et comme le roi ne donnait pas à ces malheureux un grain de riz, la mission fut encore forcée de pourvoir à leurs besoins.

Ces arrestations en masse jetèrent la désorganisation et l'effroi dans toutes nos chrétientés; on se demandait avec

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terreur ce que le gouvernemeat allait faire de tous ces prisonniers, et déjà des bruits de massacre général circulaient dans les provinces. L'heure de l'extermination en masse n'avait pas encore sonné, elle devait venir plus tard.

En attendant, le préfet de Hué convoqua tous les prisonniers, dans les premiers jours de 1860, et leur dit :

« Depuis longtemps, le roi a envoyé des espions à Tourane ; il sait qu'il y a sur les navires des chrétiens et des prêtres. Quoique vous n'y soyiez pas allés, parce que probablement vous n'avez pas pu, vous êtes tous la même canaille et vous avez mérité sans exception qu'on vous tranche la tête. Mais le roi est miséricordieux; il veut bien différer votre châtiment, et même vous offrir un moyen facile de vous réhabiliter. Ce moyen le voici : Il faut que quelques-uns choisis parmi vous se rendent à Tourane pour y pleurer, se lamenter et dire aux Français qu'ils sont la cause de vos maux. Puisqu'ils sont venus pour vous secourir, peut-être qu'ils auront compassion de vos souffrances et se retireront. Alors la paix sera rendue au royaume; non seulement le roi vous fera grâce, mais encore il donnera la liberté de religion. »

Les chrétiens virent bien le piège qu'on leur tendait; ils comprirent que soit qu'ils échouassent, soit qu'ils réussissent, leurs relations avec les Français seraient un prétexte à de nouvelles calomnies. Ils répondirent :

— Nous sommes des gens vils et sans importance. Les Français n'auront aucun égard à nos représentations ; peutêtre même qu'ils tireront sur nous.

— Si vous avez peur d'être tués, songez donc que, dès à présent et sans sortir d'ici, le roi peut vous faire couper la tête à tous.

— Nous préférons cela, nous aurions beau aller, on ne nous écouterait pas.

— Allez toujours; qu'avez-vous à craindre? Si vous n'obtenez rien, vous reviendrez; tandis que si vous restez ici, soyez

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certains que le roi sera pour vous sans pitié. Au contraire, si vous allez et que votre demande soit accueillie, voyez quelle gloire en rejaillira sur votre religion. Elle vous ordonne de faire de bonnes œuvres, de secourir vos frères; maintenant ce royaume est dans la plus grande détresse ; les mandarins sont à bout de stratagèmes, le peuple meurt de faim. N'est-ce pas le moment de vous dévouer ou jamais?

— Si vous nous forcez à aller aux navires, nous irons; mais nous ne nous y rendrons pas de nous-même et volontairement.

— C'est bien; réfléchissez. Moi, je vais faire mon rapport au roi.

Deux mois plus tard, nos troupes évacuaient Tourane. On ne reparla donc plus d'y envoyer des chrétiens en ambassade.

Ces malheureux comparaissaient environ tous les mois devant les juges et l'on faisait fonctionner le rotin pour arracher des apostasies. Au témoignage de Mgr Sohier, sur plusieurs centaines de chrétiens ainsi périodiquement torturés, quelques-uns seulement eurent la faiblesse d'abjurer de bouche. Les tenailles et le rotin n'y purent rien, non plus que la cangue et les misères de la prison. En vain on les traînait sur le bois sacré; ils résistaient de toutes leurs forces, en protestant contre la violence matérielle qui leur était faite.

On comprend dans quelle désolation étaient plongées toutes les chrétientés; comme on l'a vu, on les avait mises sous la garde des villages païens leurs voisins. Qu'on imagine, si l'on peut, toutes les vexations qui s'en suivirent pour nos malheureux néophjrtes, abandonnés, sans contrôle, aux caprices, aux vengaences, à la vénalité, au fanatisme de quiconque voulait les opprimer. Les païens étaient les maîtres ; aucun recours possible contre eux, ils étaient la force, ils étaient le droit; les chrétiens leur étaient livrés comme une matière taillable et rançonnable à merci. Presque partout les infidèles usèrent

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et abusèrent de Tautorité qu'on leur avait donnée contre leurs infortunés concitoyens. Il y eut pourtant d'honorables exceptions.

On comprend combien la position de nos confrères et celle des prêtres indigènes devenait critique au milieu d'un pareil bouleversement. Où se cacher, à cette heure? Plus de maisons chrétiennes pour abriter les ministres de Jésus-Christ Mgr Sohier et M. Choulex, les deux seuls Européens demeurés dans la mission, coururent des dangçrs incroyables et endurèrent des souffrances dont les forces humaines semblent à peine capables; sans cesse il fallait passer d'un gîte à l'autre et, quand les perquisitions devenaient trop sévères, s'enfuir dans les montagnes. Une fois, en pleine saison des pluies, M. Choulex qui était malade y demeura pendant trois mois, couché sur la terre nue ou plutôt dans la boue, n'ayant pas même une misérable cabane pour s'abriter; une natte jetée sur le pauvre moribond l'abritait seule contre les intempéries. Mgr Sohier avait découvert dans la forêt un arbre, dont le tronc à moitié pourri était creux en dedans ; il s'y tint blotti pendant plusieurs semaines et mena la vie des sauvages dans tout son dénûment.

Quand les chrétiens furent dispersés. Dieu ménagea au vénérable prélat un refuge dans la maison d'un maire pmen, qui exposa généreusement sa tête pour lui donner l'hospitalité. A la fin, il fallut quitter ce dernier refuge ; ne sachant plus où aller, Tévêque allait se livrer lui»-même pour en finir; déjà il était en route pour cela, quand il apprit la signature de la paix. Il était temps; deux jours plus tard, l'Église de Cochinchine eût compté un martyr de plus.

Martyre de M. Jeam Uoan et de Matthieu Phoong^

(M mai 1861). — Dans la nuit du 2 au 3 janvier 1861, les satellites arrêtèrent le doyen des prêtres de la mission, M. Jean Hoaïi, âgé de soixante-trois ans, avec Mathieu Phuong

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qui luL donnait asile et sept autres chrétiens. Ils eurent beaucoup h souffrir et furent cruellement torturés à plusieurs reprises, mais on ne put leur arracher ni aveux compromettants, ni apostas^ie. Le prêtre ainsi que son hôte furent condamnés à mort, les autres à Texil perpétuel.

Le P. Hoan trouva dans les. prisons un grand nombre de chrétiens, car on avait déjà procédé à l'incarcération des notables. Par sa douceur et sa politesse, il gagna Taffection de ses gardos, qui lui permirent facilement de visiter les fidèles détenus avec lui. Pendant les cinq mois qu'il fut en prison, il consacra tout le temps dont il put disposer à entendre leurs confessions. A plusieurs reprises, on put lui faire passer très secrètement la divine Eucharistie qu'il distribua lui-même aux autres prisonniers. Quel spectacle touchant ! Un vieux prêtre chargé de chaînes et condamné à mort pour la foi donnant à seâ co-détenus, tous confesseurs et martyrs comme lui, le viatique du dernier combat !

Le 2S mai, veille de^sa mort, il put visiter encore ses compagnons de chaînes. Il leur fit une petite exhortation qu'il termina ainsi :

— Ma dernière heure n'est pas éloignée; pour vous, mes cnfantSj qui restez sur cette terre de souffrances, demeurez fidèles et priez bien pour moi, afin que j'accomplisse la sainte volonté de Dieu.

Un moment après, on le fit appeler au prétoire pour lui signifier sa sentence :

— Je rends grâce à Dieu, dit-if, de ce qu'il me fait connaître l'heure où je verserai mon sang pour sagloire*

Le soir, il entendit encore quelques confessions et passa une partie de la nuit à exhorter ses compagnons. Dès le point du jour, on permit aux prisonniers renfermés dans les autres salles de venir le saluer et lui faire leurs adieux :

a Mes frères, leur dit-il, j'ose emprunter les paroles de saint Paul et vous dire: Soyez mes imitateurs, comme je le

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suis de Jésus-Christ. Marchez dans cette voie, quand viendra votre tour. »

Les mandarins parurent alors à la porte de la prison et appelèrent le saint prêtre pour le conduire à la mort. Il se leva aussitôt, toujours chargé de sa lourde cangue, et les suivit joyeusement. A quelques pas de la porte, il rencontra son hôte, Matthieu Phuong, qui marchait au supplice, et les deux cortèges se fondirent en un seul.

On portait devant les martyrs leur sentence. Celle du P. floan était ainsi conçue :

« La quatorzième année du règne du Tu-duc, le dix-septième jour de la quatrième lune* ; celui-ci est le nommé Hoan ; c'est un prêtre des chrétiens; il enseigne une religion perverse et séduit le bon peuple. C'est un infracteur des lois et un grand coupable. Qu'on lui tranche la tête immédiatement. Telle est la sentence. »

L^écriteau de Matthieu Phuong était conçu dans les mêmes termes : '

« La quatorzième année du règne de Tu-duc, le dix-septième jour du quatrième mois. Voici le nommé Nguyen-van-dai, vulgairement Phuong; c'est un chrétien; il a osé receler le prêtre Hoan. C'est un infracteur des lois et un grand coupable. Qu'on lui tranche la tête immédiatement. Telle est la sentence. »

Arrivé aux portes de la ville, le mandarin permit aux parents et amis des condamnés de leur présenter des rafraîchissements^ mais les soldats, pressés d'en finir, les repoussèrent brutalement, et le cortège funèbre reprit sa marche.

Quand on fut arrivé au lieu de l'exécution, les deux martyrs se mirent à genoux auprès l'un de l'autre, sur des nattes que les chrétiens avaient apportées. Le mandarin demanda alors

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