‹ La Cochinchine religieuseChapitre 33 sur 79 · Cette date répond au 26 mai · texte numérisé non relu

Cette date répond au 26 mai

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sr74 CHAPITRE SIXIÈME

ûu prêtre s'il resterait à genoux ou s'il fallait le lier au poteau, comme on fait d^ordinaire :

— C'est inutile, répondit le martyr; je resterai à genoux et je ne bougerai pas. Si je ne mourais pas librement, je ne serais pas venu jusqu^ici. Donnez-moi seulement un moment pour achever ma prière.

On le vit alors lever les yeux au ciel, étendre la main et absoudre son compagnon. Matthieu Phuong avait demandé, lui aussi, à rester à genoux, sans être lié. Au dernier moment, deux de ses garçons et sa fille, qui était religieuse, s'approchèreat en pleurant pour le saluer une dernière fois.

— Mes enfants, leur dit-il, ne pleurez pas, ne vous affligez pas, réjouissez-vous, au contiaire, mon sort est bien heureux. AimeZ'Vous et aidez-vous toujours les uns les autres.

Sa tète tomba au premier coup de cymbale; mais le bourreau qui était désigné pour Fexécution du prêtre, ayant horreur de ce crime, s'était fait remplacer par un maladroit^ qui dut s'y reprendre à trois fois et finalement scier avec son sabre le cou du martyr.

Jean Hoan et Matthieu Phuong ont été déclarés vénérables par Léon Xin, le 13 février 1879.

CïoGhIiiehine orientale (i8S8-t860). —Tels furent les principaux épisodes de la crise dans la mission de Cochinchine septentrionale. En moyenne Cochinchine, la situation était semblable ; semblables aussi furent la persévérance et rhéroisme des chrétiens. Voici ce qu'écrivait au début de Torage le pro vicaire de la mission, M. Herrengt :

<< Nous fûmes sous le pressoir, pendant les huit premiers mois qui suivirent l'arrivée des Français à Tourane. On n'en' tendait parler que de visites domiciliaires, d'arrestations, de violences de tout genre contre les chrétiens. Dans la province de Quang-nam, un capitaine et deux ou trois soldats furent décapités pour refus d'apostasie; dans celle du Binh-thu&n,

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L'AGONIE D'UNE ÉGLISE 2t5

lui prêtre tong-kinois, nommé Gai, qui était en exil depuis six ou sept ans, eut aussi la tète tranchée, avec un de ses parents et trois personnes qu'il avait gagnées à la foi et qu'il préparait au baptême. La persécution se calma alors un peu, mais depuis quelques mois, elle a repris avec une nouvelle fureur.

« On dit qu'il s'agit d'arrêter tous les chrétiens et de s'en servir pour couvrir les troupes annamites^ dans la première affaire qu'elles auront avec les Français ; d'autres assurent fie c'est pour les massacrer tous à un jour fixé par le roi. Dans trois provinces', après l'arrestation des principaux membres de chaque chrétienté, on obligea les villages qui contenaient des catholiques à en faire le recensement, puis les sous-préfets se rendirent dans ces localités, assemblèrent à la maison commune tous les fidèles depuis Fàge de seize ans ; les ttns furent jetés en prison , la cangue et les chaînes au cou ; les autres furent disséminés un à un dans les villages payons ou envoyés dans les forteresses qui bordent la frontière des sauvages. Il ne reste plus d'hommes que ceux qui ont pu fuir ou que les villages ont omis dans leur recensement. Leurs familles sont livrées, sans protection aucune, aux vexations des idolâtres, qui volent, pillent et ravagent tout. On dit qu'on va faire pour les femmes ce qu'on vient de faire pour les hommes.

« Le 15 janvier dernier, un prêtre et deux élèves de la mission ont eu la tête tranchée*, et chaque jour on fait de nouvelles arrestations. En même temps, les pirates^ le choléra et la famine désolent cette malheureuse mission. »

Ces fléaux, qui sévirent dans tout TAnnam pendant les années 1859 et 1860, pouvaient, sans présomption, être regar-

!• Au Quang-nam, au Quang-ngai et au Phu-yen. 2. 11 s'appelait François Chuug; on décapita le môme jour six autres chrétiens avec lui.

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dés comme un châtiment/ du ciel; ils devinrent pour les néophytes Foccasion de nouvelles souffrances. Le roi et ses mandarins répandirent le bruit que les chrétiens avaient reçu de l'argent des Français pour empoisonner le bon peuple; cette infamie courut par tout le royaume et amena d'innombrables vexations : les païens ne permettaient pas aux fidèles l'entrée de leurs maisons, surtout à l'heure des repas; ils leur interdisaient l'usage des puits, l'entrée des boutiques de comestibles et des marchés, ceux qui vendaient des denrées étaient obligés de les goûter sous les yeux de l'acheteur; au Binh-thuân, où il se fait un grand commerce de sel, les chrétiens, pour en vendre une mesure, devaient en avaler deux ou trois poignées; un malheureux médecin du Phuyen fut encore plus à plaindre; le préfet le força à déguster toutes ses médecines; > il eut beau se débattre et faire observer que, n'étant pas malade, ses remèdes lui feraient du mal, le mandarin n'entendit pas raison, et il dut, sous l'œil du juge, avaler une dose respectable de chacune des drogues qui composaient sa pharmacie. Naturellement il en mourut, et cet accident confirma les bruits d'empoisonnements.

On ne raisonne pas avec l'absurde : avant de jeter la pierre aux Annamites affolés par la terreur, il faut se rappeler que pendant la première invasion du choléra chez nous, plus d'un passant inoffensif fut accusé d'empoisonner les fontaines et jeté à la Seine. La crédulité d'un peuple surexcité est capable de tout : en 1870, n'a-t-on pas dit et cru dans les campagnes que les prêtres avaient appelé les Prussiens et qu'ils étaient d'accord avec eux? Tant il est vrai que la sottise humaine se retrouve la même sous toutes les latitudes.

On pense bien que depuis longtemps nos communautés de religieuses étaient dispersées et les sœurs rentrées dans leurs familles.

Elles ne purent y demeurer en paix ; leur dévouement à la mission, le courage avec lequel ces saintes filles s'employaient

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pour aller, au péril de leur vie, porter des lettres et des secours aux prisonniers, les avaient signalées à l'attention de la police.

Le gouverneur du Binh-dinh, pour en finir avec ces femmes héroïques, publia une ordonnance en vue de les forcer à se marier. C'était, comme on voit, le mariage obligatoire et laïc. Nos bonnes sœurs se moquèrent de ce beau décret et n'en continuèrent pas moins, au milieu de mille difficultés, l'exercice de leur ministère de charité.

Le 7 février 1860, un prêtre indigène, nommé Loi, fut encore arrêté; il fut décapité le 14 septembre suivant, avec un chrétien qui avait été surpris portant des lettres. Deux des élèves de ce prêtre furent étranglés en même temps et quatorze personnes condamnées à Texil à cette occasion.

lUspersion des ohrétleBS (tset). — Enfin dans le courant de 1861, on mit à exécution Tédit de dispersion générale. Les notables étant en prison depuis deux ans, avec tous les chrétiens un peu en vue, il ne restait guère dans les villages que les vieillards, les infirmes, les femmes, les enfants et quelques misérables qui, par oubli ou par faveur, étaient demeurés chez eux. Cette fois, on arrêta tout le monde, même les apostats, « car l'expérience montre, disait le roi, qu'ils n'ont pas abjuré sincèrement et qu'ils sont encore entichés de leur mauvaise doctrine. » Les terres et les maisons des exilés furent données aux villages voisins; tous leurs biens, récoltes, bestiaux, mobilier, devinrent la proie des pillards; quant à ces malheureux, ils furent conduits dans chaque préfecture, pour qu'on leur gravât sur les deux joues les caractères ta-daOj religion perverse, et le nom de l'endroit où ils devaient résider après cela.

Cette exécution en masse donna lieu à des scènes lamentables : depuis l'enfant à la mamelle jusqu'aux vieillards les

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plu$ cassés, tout le monde fut arrêté et conduit dans les différents mandarinats.

Là, des scribes , armés de tessons de porcelaine bien aiguisés, gravèrent sur toutes les. figures les lettres infamantes* Le sang coulait à flots; les cris, les pleurs que la souffrance arrachait aux enfants et aux femmes excitaient les rires et les plaisanteries grossières des païens, accourus en foule à cet attrayant spectacle. On retint tout ce monde en prison pendant huit jours, afin de s'assurer, après cicatrisation des plaies, que l'inscription était bien apparente, sinon, il fallait recommencer l'opération. Pendant ce temps, solides ou non, on les employait aux plus rudes corvées, et le rotin donnait des forces aux malades.

Il y eut d'admirables exemples de foi : un chrétien, qui avait été marqué comme les autres, ne voulut jamais consentir à laisser subsister sur sa joue l'inscription religion perverse qu'il jugeait déshonorante pour sa foi ; armé d'un mauvais couteau, il tailla dans le vif, afin d'enlever l'épithète injurieuse. On y revint à plusieurs fois, et chaque fois, au prix de vives souffrances, il faisait disparaître la fatale inscription. A la fin, le mandarin lui signifia qu'il fallait choisir entre se laisser faire ou mourir. Il préféra la mort et fut décapité.

Quand j'arrivai en Cochinchinc, douze ans plus tard, un grand nombre de nos chrétiens portaient encore sur la figure l'inscription infamante, dont ils étaient justement fiers, car c'était le titre authentique de leur héroïque fidélité. Je contemplai avec attendrissement et respect ces marques vénérables de leurs longues souffrances et je leur appliquai malgré moi ces paroles de l'Apocaljrpse : Ei sunt qui venerunt ex ma" gua tribulatione. Voici ceux qui reviennent de la grande tribulation et qui n'ont reculé devant aucun sacrifice, pour garder l'intégrité et Thonneur de leur foi.

La dispersion des chrétiens, la ruine de leurs villages amenèrent de grands désordres dans tout le royaume annamite.

Les villages pcuens chargés de leur garde, dans la proportion d'un chrétien sur cinq idolâtres, s'en trouvaient, on le conçoit, fort embarrassés* Où loger tout ce monde? Dans la plupart des communes, on les parqua, comme des troupeaux de buffles, dans des enceintes à découvert, faites avec des bambous et des épines. A la saison des pluies, on devine ce que devint la position de ces infortunés, exposés jour et nuit à toutes les intempéries et couchant dans la. boue. Personne n'avait pitié d'eux, car ils étaient une charge pour tous; per-r sonne n'osait leur porter à manger; dans les villages les plus humains, on leur permettait de sortir une fois ou deux par semaine, pour mendier de porte en porte un peu de riz; mais, dans beaucoup d'endroits, pour s'exonérer de la corvée de garder les chrétiens, les idolâtres les laissèrent mourir de faim ou les innommèrent à coups de bâton, puis ils dirent aux mandarins qu'ils étaient morts de maladie. C'était l'extermination en masse, comme on l'avait pratiquée, deux siècles plus \bi, au Japon.

L'existence des missionnaires était devenue à peu près impossible en Annam. Le vicaire apostolique de la Cochinchine orientale, Mgr Çuenot, regardait monter l'orage et s'apprêtait à donner à ses confrères le signal de la débandade, bien qu'il fût très résolu, pour sa part, à rester jusqu'au bout au poste. Il écrivit à cette époque à son provicaire, M. Herrengt :

« Nos affaires s'embrouillent terriblement. Pourquoi donc ne songez-vous pas à louer une barque pour vous conduire à Saigon, avec M. Roy et vos élèves? Ce serait le moyen de ne pas exposer la mission à se trouver plus tard sans pasteurs. »

Les fidèles joignaient leurs instances à celles de l'évêque : la débâcle s'accentuait tous les jours ; s'obstiner à rester, c'était se sacrifier inutilement et compromettre l'avenir; ne valait-il pas mieux abandonner pour un temps la mission, où l'on ne pouvait, pour le moment, rendre aucun service aux fidèles, et se réserver ainsi la possibilité d'y rentrer plus tard,

afin de relever les ruines que la persécution accumulait tous les jours? Ces raisons étaient graves et frappaient vivement l'esprit du provicaire. D'un autre côté^ fuir, c'était renoncer à la palme à peu près sûre du martyre et séparer sa cause de celle des chrétiens persécutés; JI. Herrengt y répugnait absolument.

Mais les néophytes insistaient : le jour de leur départ pour Texil était déjà fixé; où se réfugierait le missionnaire, quand il n'y aurait plus dans la province une seule maison chrétienne ? Et si, par impossible, il parvenait à trouver un asile, ne serait-il pas dans un danger continuel d'être bientôt dénoncé? La prise d'un Européen, dans les circonstances actuelles, ne pouvait manquer de surexciter la rage des persécuteurs; elle amènerait infailliblement la mort d'un bon nombre de personnes, qui seraient compromises à cette occasion.

Craignant d'encourir une trop grande responsabilité, en s'obstinant à suivre son jugement particulier, M. Herrengt se décida à fuir, ou plutôt, comme il l'écrit, « à se laisser mettre dehors. » Il s'embarqua, dans la nuit du 20 au 21 août 1861, en compagnie de M. Roy, de deux prêtres septuagénaires e^ de douze séminaristes. Arrivé à la hauteur de Go-thi, où résidait le vicaire apostolique, M. Herrengt envoya tm courrier, pour supplier Sa Grandeur de profiter de cette occasion unique ; mais rintrépide vieillard, tout en approuvant le départ de ses confrères, était bien décidé, pour lui, à demeurer jusqu'à la fin au poste. Devant cet héroïque refus, il n'y avait pas à insister. La barque des fugitifs fit voile aussitôt pour Saïgon, où ils arrivèrent sans encombre, le 21 septembre.

La première parole du provicaire du Bind-dinh en débarquant, fut pour s'informer où en était l'expédition et quand nos compatriotes comptaient marcher sur Hué ? Quelle fut sa consternation, quand on lui répondit qu'il ne s'agissait nullement, au moins pour le moment, d'aller à Hué; que peut-être on y irait plus tard, peut-être jamais. Il regretta amèrement

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alors de s'être séparé de ses pauvres chrétiens, maïs il était trop tard pour retourner sur ses pas. Afin d'utiliser un peu ses vacances forcées, il demanda à Mgr Lefebvre à travailler momentanément dans la mission de Cochinchine occidentale ; il fut chargé alors de la chrétienté de Xom-chieu, et c'est là qu'il mourut saintement, le 20 juin 1863, avant d'avoir pu rentrer dans sa chère mission dont, après la mort de Mgr Cuenot, il avait été nommé supérieur.

Mort de Mg^ C^enot (141 novembre 18B1). — L'évèque de Métellopolis n'avait pas tardé, on effet, à tomber aux mains des persécuteurs : forcé de quitter sa résidence de Go-thi, dans le courant d'octobre, il s'était réfugié à quelques lieues de là, dans la maison d'une pieuse chrétienne, nommée ba Luu. Le dimanche 24, il venait de célébrer la messe, quand tout à coup, mandarins et soldats investirent à l'improviste la maison. Le prélat eut cependant le temps de se jeter avec ses servants dans une cachette qu'on lui avait ménagée, mais les ornements sacrés laissés sur la table trahirent sa présence, et le mandarin, sur de sa proie, s'installa dans la maison, jurant qu'il la démolirait pièce à pièce, plutôt que de renoncer à sa capture. En attendant, tous les gens de la maison furent mis à la question, mais sans vouloir découvrir la retraite du proscrit; la dame Luu, pour sa part, reçut dix-sept coups de rolin.

Mgr Cuenot était toujours dans sa cachette avec ses deux élèves. Au bout de ^eux jours et d'une nuit, pressé par une soif ardente et voyant d'ailleurs que le mandarin n'abandonnerait pas la place, il se livra lui-même. Les satellites se jetèrent brutalement sur lui, le renversèrent à terre et lui lièrent fortement les bras derrière le dos, mais le mandarin plus humain ordonna de le délier et le fit même asseoir à côté de lui. On mit à la cangue ses deux servants, ainsi que tous les habitants do la maison et des deux maisons voisines. Le sur-

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38e CHAPITRE SIXIÈME

lendeinainy le prélat, enfermé dans une cage étroite, fat porté au chef-lieu de la province.

On était justement à Tépoque de Tinondation; dans certains passages, les porteurs avaient de Teau jusqu'à la ceinture et la cage était inondée. Une pluie torrentielle qui prit en roule aggrava encore la situation. Mgr Cuenot arriva à la préfecture ruisselant d'eau ; sa natte, sa couverture, ses habits étaient tout trempés. Il fut jeté en cet état au cachot; dès le lendemain la dysenterie se déclara et l'emporta, le 14 novembre suivant. Il était âgé de soixante et un ans, dont il avait passé trente-quatre en mission^ sans connaître un jour de paix.

Grâce à sa maladie, Mgr Cuenot ne fut pas mis à la question et ne fut interrogé qu'une fois. Le mandarin lui demanda:

— Pourquoi êtes-vous venu dans ce pays?

— Pour prêcher la religion.

— Depuis combien de temps y êtes-vous?

^^ Depuis trente-quatre ans.

— Où êtes-vous allé pendant ce temps?

— Je suis allé d'abord du côté de la capitale, dans la province de Binh-dinh, au Phu-yen, au Binh-thuan, puis je suis revenu au Binh-dinh.

— Depuis combien de temps étiez-vous chez la dame Luu?

— Tout récemment, depuis environ dix jours.

— Que savez-vous de la guerre?

— Rien. Je suis venu ici uniquement pour prêcher la religion; je Tai prêchée pendant trente quatre-ans, tantôt dans un endroit, tantôt dans Fautre. Voilà tout. Que le mandarin m'inflige telle peine qu'il voudra; mais il est bien inutile de m'interroger davantage, car, en fait de nouvelles de la guerre, je ne sais rien.

Le lendemain de la mort de Mgr Cuenot, arriva de Hué Tordre de lui couper la tête immédiatement, au lieu de le transférer comme d'habitude à la capitale, pour y être ,

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Le chef de la justice voulait faire décapiter le cadayre^ mais le gouverneur de la province s'y opposa, en disant :

— A quoi bon? Puisqu'il est mort, qu'on lie le corps entre quatre bambous, et qu'on Tenterre.

Les chrétiens détenus dans la prison avaient voulu se cotiser pour acheter un cercuei\; on ne le leur permit pas, et le saint corps fut simplement roulé dans une natte, lié entre quatre bambous et déposé en terre.

Bien qu'il n'ait pas eu le bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ, Mgr Cuenot n'en est pas moins mort martyr, comme la sentence rendue par le roi après sa mort en fait foi; elle est conçue en ces termes :

« Le chef européen de religion Thê* est venu et s'est caché dans ce royaume depuis environ quarante ans; il a prêché la religion perverse et trompé le peuple; arrêté et interrogé, il a avoué ce crime énorme. Il devait avoir la tête tranchée et exposée sur le marché, mais puisqu'il est mort en prison, il n'y a plus qu'à jeter son corps au fleuve. » .

En vertu de cette sentence, trois mois et dix-sept jours après la mort du prélat, son corps fut déterré, pour être jeté à la mer. Les prêtres annamites détenus à la citadelle avaient prié un sergent païen, nommé Phuong, qui avait assisté l'évêque dans sa dernière maladie, de soustraire quelques ossements, pour les leur donner. Mais à la grande surprise de cet homme et à celle de tous les assistants païens comme lui, le saint corps, bien qu'inhumé sans aucune précaution et à même la terre, était parfaitement conservé et n'exhalait aucune mauvaise odeur. Lors du procès canonique pour l'introduction de la cause de Mgr Cuenot, ce prodige a été attesté juridiquement par Phuong et ceux qui avec lui déterrèrent le corps du prélat. Comme ces témoins sont tous païens et par-

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