‹ La Cochinchine religieuseChapitre 34 sur 79 · C'était Je nom annamite de Mgr Cuenot · texte numérisé non relu

C'était Je nom annamite de Mgr Cuenot

faitement désintéressés dans la question, il ne semble pas qu'on puisse révoquer en doute leur témoignage. Mirabilis Deus in sanctis suis^!

Mgr Etienne-Théodore Cuenot a été déclaré vénérable par Léon Xni, le 13 février 1879.

Quant à ses compagnons de capli^jîté, ils furent tous condamnés à mort et exécutés dans le courant de décembre. La maison de la dame Luu qui avait servi d'asile au prélat, fut rasée et tous les biens de cette sainte femme confisqués. Elle marcha au supplice, en allaitant son dernier enfant, âgé de quelques mois à peine ; arrivée au lieu de l'exécution, elle Tembrassa, le remit sans pleurer à sa vieille mère et monta au ciel. Cette véritable femme forte était veuve; elle laissait derrière elle quatre enfants, autrefois riches et maintenant réduits à la mendicité, mais le Dieu des martyrs veillait sur les pauvres orphelins.

Coehinehine occidentale (t859-t8GO). — Même dans la basse Coehinehine, aux portes de Saïgon, la persécution déployait ses fureurs et versait à flots le sang. Au mois de mai 1860, Mgr Lefebvre écrivait de Ssûîgon :

« La persécution a redoublé de violence partout. Jamais encore il n'y avait eu dans l'espace d'une année tant de confesseurs de la foi et tant de martyrs. Actuellement, j'ai trois cent quatre-vingt-seize chrétiens de ma mission qui gémissent dans les prisons, sous le poids de la cangue et des fers dont ils sont chargés. » Ce nombre allait encore augmenter dans le courant des années 1860 et 1861, qui devaient voir l'arrestation des notables. Néanmoins, grâce à la proximité des troupes françaises, les fidèles de la basse Coehinehine purent échapper, au moins en partie, au terrible édit de dispersion

1 , Dieu fait des merveilles dans ses saints (Psaumes.)

générale; mais la plupart des notables de nos chrétientés payèrent de leur tète les conquêtes de nos compatriotes.

Martyre de M. Qui et de E.y Phung (81 JaUlet 1859).

— Au mois de janvier 1859, la chrétienté de Dau-nuoc, située à l'ouest de la mission, dans la partie qui relève actuellement du Cambodge, fut envahie, dans la nuit du 7 au 8, par une bande d'au moins trois cents satellites. Cette chrétienté avait été dénoncée au gouverneur de la province de Chau-doc comme recelant un missionnaire européen, un prêtre anna* mite, un couvent de religieuses et une belle église.

Le missionnaire dénoncé n'était autre que M. Pemot, revenu à la fin de 1860, comme directeur au séminaire de Paris, où il vit encore. Le dévouement du chef de la chrétienté, nommé Ly Phung, le sauva; mais en revenant de mettre le Père en sûreté, Phung fut saisi et garrotté par les satellites du mandarin.

Le prêtre annamite qui desservait la chrétienté était ordonné depuis un an à peine ; il se nommait Pierre Qui. Il fut découvert, lui aussi, et emmené à Chau-doc avec Phung et trentedeux chrétiens impliqués dans cette affaire. Vingt et un eurent le malheur de céder à la violence des tourments et d'apostasier extérieurement la foi; ils furent renvoyés chez eux; neuf courageux jusqu'au bout furent exilés pour la vie au Tongking.

Quant à M. Qui et à Ly Phung, ils furent condamnés, le premier, à être décapité comme prédicateur de la religion perverse de Jésus, et le second, signalé depuis longtemps par son zèle et une énergie de caractère peu commune chez les Annamites, à être étranglé.

Cependant les Français étaient depuis six mois à Saïgon; on conférait à Tourane avec les ambassadeurs annamites ; partout on ne parlait que de la paix qui allait être enfin rendue à nos Églises. Hélas I nous en étions encore loin.

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Le 30 juillet, la sentence de mort des deux condamnés revint de Hué avec la sanction royale. Le 31, au matinale grand mandarin de Chau-doc fit appeler une dernière fois les témoins du Christ et leur proposa l'apostasie; sur leorrefos, on partit pour le lieu de Texécution.

Les martyrs avaient voulu revêtir pour ce jour-là leurs habits de fête et marchaient joyeusement à la mort, en s'eatretenant de leur bonheur. Arrivé à Tendroit désigné, Phuug éleva la voix, pour reconunander à son fils aîné qui se tenait êafihé dans la foule, de prendre soin du corps de M. Qui et de lai rendre les mêmes devoirs pieux qu'à lui-même; puis les martyrs sa livrèrent en souriant aux mains des exécuteurs, et rÉglise de Cochinchine compta deux protecteurs de plus au ciel.

Pierre Qui et Ly I%iid^ ont été déclarés vénérables par Léon Xm, le 13 février 1879.

Les mêmes scènes se renouvelaient dans toutes les provinces de la basse Cochinchine^ aarlout dans les chefs-lieux de préfecture.

Etes confesseurs de,l^liis-loiis(18S94 «-^ A Yinh-long, on voyait des vierges jeunes et timides tenir tête au grand mandarin de la province et supporter avec un courage incroyable des tortures atroces.

Le 9 décembre 1858, le couvent de rimmaculée-Gonceptkn, à Gai-mong, s'était vu envahi par une troupe de satellites. Après le pillage, on mit à la cangue les chefs du village, la supérieure du couvent, Marthe Lanh, et une des religpieuses, nommée Elisabeth Ngo, qui n'avait pas eu le temps de s'enfuir avec ses sœurs; on les chargea de cangues et on les conduisit à Vinh-long.

Le gouverneur de la province crut qu'il viendrait facilement à bout de ces femmes et mit son honneur à triompher de leur faiblesse. U ne savait pas encore ce que Dieu a mis de

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eourage au cœur des vierges chrétienne; il allait, à ses dépens, en faire rbumiliante expérience.

Il ne s'épargna pas cependant pour en triompher, mais la grâce de Dieu fut plus forte que les tortures du tyran.

Marthe Lanh, la supérieure du couvent, reçut, à plusieurs reprises, près de deux cents coups du terrible rotin ferré à la pointe qui met la chair en lambeaux ; deux fois, elle fut rapportée comme morte à la prison, mais Dieu la soutint toujours visiblement et, contre toute espérance, lui rendit la santé. Cette femme héroïque vient de terminer paisiblement sa longue carrière, dans le courant de 1882.

Elisabeth Ngo, sa compagne, imita son courage; un jour, le gouverneur l'avait fait frapper avec tant d'inhumanité qu'elle était demeurée sans mouvements, et les satellites qui l'entouraient disaient tous : « Elle est morte. » Le grand mandarin, ne craignant plus de résistance, voulut se donner la misérable satisfaction de triompher d'un cadavre : « Qu'on la détache et qu'on la traîne sur la croix ! » Mais, ô victoire de la foi! l'héroïne, se sentant soulevée de terre, repren4 comme miraculeusement ses sens; d'une main, elle se cram-ponne vigoureusement à sa cangue, et, de l'autre, saisissant le signe sacré de la rédemption, elle Télève en l'air comme le trophée de sa victoire, et s*écrie : « Vive Jésus, vive sa croix! n^ Le gouverneur, en frémissant, dut s'avouer vaincu.

Dans cette occasion, les hommes se laissèrent battre par les femmes. On avait arrêté, avec les deux religieuses, cinq des notables de la chrétienté et du village de Cai-mong; trois apostasièrent, mais deux restèrent fidèles jusqu'au bout.

Jean Hoa, le chef de la chrétienté et le maire du village montra une constance indomptable. Il reçut, en trois fois, quatre-vingt-deux coups de rotin ; la tête perdue, à bout de forces physiques et morales, il consentit alors à marcher sur la croix; mais dès qu'on l'eut déliée il déclara nettement que rien ne le ferait jamais aposlasîer et demanda quelques jours

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de repos, avant dé subir de nouveaux tourments. Malgré sa colëre, le gouverneur n*osa pas le faire remettre immédiatemont à la question, car son corps n'était plus qu'une plaie vive, et il fut mort certainement aux premiers coups, si on avait recommencé la torture.

Ce pieux confesseur fit, en plein prétoire, une belle apologie de la religion chrétienne :

— Comment, lui criait le juge en fureur, tu es le sujet du roi, tu manges son riz et, malgré ses défenses, tu oses dire qu'il y a un ciel, un enfer, un Seigneur du ciel !

— La religion chrétienne, répondit le confesseur, est celle tle mes pères; je veux la suivre jusqu'à la mort. Cette religion m'enseigne qu'il y a trois autorités auxquelles nous devons obéir : la première est celle du Seigneur du ciel et de la terre; mes yeux ne le voient pas, mais je le connais par ses œuvres; la deuxième est celle du roi ; je lui serai toujours fidèle dans tout ce qu'un sujet doit à son prince : l'impôt, la milice et la surveillance du village; je me garderai bien de commettre aucun délit contraire aux lois du royaume, mais quant à la défense de suivre la religion du Seigneur du ciel, je n'y obéirai jamais, parce que ce serait offenser Dieu, qui est le roi des rois, et me montrer ingrat envers mes parents; ils m'ont élevé dans ce culte et ils sont, après Dieu et le roi, la troisième aulorilé à laquelle nous devons gratitude, amour et obéissance. Plutôt mourir que de renoncer à ma religion!

Le second de ces héros chrétiens était un simple paysan de Cai-mong, nommé Pierre Ngoan; rien qu'à voir lair intrépide avec lequel il parut dans le prétoire, les mandarins se dirent les uns aux autres :

— En voilà un qui n'a pas peur.

Il reçut, en trois interrogatoires, quatre-vingt coups de rolin.

— Es- tu donc, lui disait le gouverneur, un chef de religion, pour que tu persistes ainsi?

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— Non, répondit le palient, je suis un pauvre artisan quj travaille à la journée, mais je ne renoncerai jamais à ma religion.

II tint parole; relevé tout sanglant, il ne permit pas qu'on le rapportât comme les autres à la prison et voulut s'y rendre de son pied, mais ses plaies s'élant rouvertes, par Teffort de la marche, il laissait derrière lui une large traînée de sang, témoignage glorieux de la fidélité de sa foi et de la cruauté des bourreaux.

Confesseurs de My-tho (1 859-1 860). — A My-tho. c'étaient les mêmes scènes d'horreur. Un vieux prêtre indigène, nommé Thien, fut pris et condamné à mort, mais à cause de son grand âge (il avait quatre-vingt-huit ans), sa peine fut commuée contre l'exil perpétuel à Ba-ria. C'est là qu'il mourut sous la cangue, en 1859. Son jeune servant, devenu plus tard un des notables de la chrétienté de Tandinh, m'a raconté plus d'une fois comment son maître et lui, chargés chacun d^une lourde cangue, avaient fait à pied le voyage de My-tho à Ba-ria, en passant par Tay-ninh et Thudau-mot, au nord, pour éviter Saïgon, qui était déjà au pouvoir des Français.

Dans le courant de 1860, on emprisonna au chef-lieu de la province tous les notables des deux chrétientés de Ba-giong et de Xoai-mut, voisines de My-tho. Le P. Luu, qui était chargé de Ba-giong, fut arrêté, au mois de décembre 1860, pendant qu'il remplissait le devoir de la charité pastorale, en visitant ses chrétiens détenus dans la citadelle.

Quand les Français se présentèrent devant My-tho, au mois d'avril 1861, les mandarins, craignant que leur victime ne leur échappât, se hâtèrent de livrer ce prêtre à la mort. Après avoir généreusement confessé sa foi, il fut conduit hors de l'enceinte de la citadelle et décapité à un kilomètre de là, au bord de la roule. Un joli monument de granit marque aujouru 19

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d'hui Tendroit où se fit rexéculion, et le corps du soldai de Jésus-Christ repose au pied du maîlre-autel de Féglise de My-tho, en attendant que rinslruction de sa cause, qui est commencée, permette de l'exhumer.

Confesseurs de Cho-quan (I8&9.) — Même dans la province de Sfiugon, à Cho-quan, chrétienté située à une lieue de la ville, la persécution osait faire des martyrs à portée littéralement du canon français.

Paul Hanh, originaire de Tan-trieu, mais demeurant à Choquan, fut accusé d'avoir eu des relations avec les Français, ce qu'il nia toujours énergiquement; mais bien qu'il n'y eût pas de preuves contre lui, il fut tenaillé et, sur son refus constant d'abjurer, les mandarins le firent décapiter, le 28 mai 1859. C'était un chrétien peu exemplaire, mais d'un caractère énergique ; sa mort héroïque a racheté les fautes de sa vie.

Un autre chrétien de Cho-quan, nommé Antoine Thien, avait été arrêté, vers le même temps, au moment qu'il cachait dans sa barque des ornements sacerdotaux appartenant à son frère, M. Hap, un des prêtres de la mission. C'était là un crime capital; il reçut cinquante coups de rotin, confessa toujours généreusement sa foi et fut jeté, chargé d'une lourde cangue, sur la terre nue du cachot; privé de toute espèce de soins, à peine nourri, il ne tarda pas à succomber à la dysenterie, le 20 juin 1889.

Confesseurs de Bien-hoa (1859-1800). — Enfin au nord de Saïgon, au chef-lieu de la province de Bien-hoa, l'Église de Jésus-Christ enfantait au ciel de nombreux martyrs. Chargé plus tard du district de Bien-hoa, j'ai eu l'occasion de mieux connaître l'histoire des saints confesseurs de celte localité; c'est pourquoi je leur consacrerai quelques pages.

Après la prise de Saïgon, les chrétiens détenus dans la ci-

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tadelle avaient été dirigés à la hâte sur Bien-hoa^ pour empêcher les Français de les délivrer. On ne tarda pas à renfermer avec eux les notables des chrétientés de Tan-trieu , Mi-hoi, Lai-thieu, Thu-dau-mot et des environs, en sorte que Ton compta à certains jours jusqu^à six cents chrétiens détenus à la citadelle. Du reste, quand la place venait à manquer, les mandarins avaient un moyen bien simple d'élargir les prisons, c'était défaire décapiter les captifs.

A cinq minutes du fort, il y a une petite colline, appelée Dat-soi, où, depuis, la mission a fait un petit établissement. C'était là, à la rencontre de deux chemins, dont l'un se dirige sur Ba-ria et l'autre sur Tan-uyên, que se faisaient les exécutions. Deux ou trois fois chaque semaine, pendant dix-huit mois, la tête de quelque martyr roula sur ce sol sanctifié par le sang des témoins du Christ.

Un des plus illustres pai^mi eux fut le Thây-xuân. Il exerçait la profession de médecin à Thu-duc, chrétienté située à deux heures de Saigon, et son savoir-faire, uni à la plus rigoureuse honnêteté, lui avait mérité l'estime universelle et la confiance des grands mandarins de Saigon, qui ne voulaient pas d'autre médecin pour soigner leurs précieuses santés. Lors de Tarrivée des Français au cap Saint-Jacques, les mandarins s'emparèrent de lui par ruse ; on l'appela à Sfiugon, soidisant pour soigner le vice-roi qui était fort malade ; il arriva bientôt, avec sa boîte de médecines; mais quand il fut entre leurs mains, il ne s'agissait plus de maladie ; on lui proposa d'apostasier, il refusa et fut dirigé avec les autres prisonniers sur Bien-hoa.

Mis plusieurs fois à la torture, il montra toujours un grand courage :

— Il y a soixante ans que je sers Jésus-Christ, répondit-il à toutes les instances; avec sa grâce, je vivrai et je mourrai chrétien.

Dans la prison, il encourageait ses compagnons de captivité

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à la persévérance, récitait à haute voix les prières, partageait avec les plus pauvres les petits secours que sa famille lui faisait passer de temps en temps, et donnait l'exemple de toutes les vertus.

Vingt-deux mois après son incarcération, dans les premiers jours de décembre 1860, la sentence de mort portée contre lui revint de Hué avec la sanction du roi. Xuân était condamné à perdre la tête, comme chrétien obstiné et surtout pour avoir envoyé un de ses fils étudier au séminaire de Pinang.

Chargé de sa cangue, le condamné fut d'abord conduit au marché de Bien-hoa, dont on lui fit faire trois fois le tour, au milieu des insultes et des huées de la populace, puis il s'achemina, au milieu des soldats, vers la colline de Dat-soi, où il devait être exécuté. Mais Fâge et la torture avaient complètement épuisé ses forces. Comme le divin Maître montant au calvaire, il tomba plusieurs fois sous son pesant fardeau. Les satellites, voyant qu'il ne pouvait plus avancer, prirent les deux extrémités de sa cangue et l'emportèrent ainsi suspendu par le cou. Arrivé, à moitié suffoqué, au lieu de Texécution, il s'agenouilla, fit une courte prière et tendit la tête au fer du bourreau.

La principale cause de son martyre était d'avoir envoyé son fils étudier à Pinang pour être fait prêtre. Après avoir terminé ses études, ce jeune homme revint en Cochinchine et fut longtemps un de nos meilleurs séminaristes. Une infirmité incurable qui lui survint l'empêcha seule d'être élevé au sacerdoce. A cette heure, il est le chef de la petite chrétienté de Bienhoa, et c'est de lui que je tiens ces détails.

Combien d'autres saints confesseurs ont souffert en ce lieu et dans les autres préfectures, dont les noms ne seront jamais connus que de Dieu I Dans ces jours de troubles, il fut impossible, en beaucoup d'endroits, de recueillir à temps les actes de ces vénérables témoins du Christ; aujourd'hui les témoins sont morts pour la plupart, ou bien les relations au-

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Ihenliqiies ont été perdues. Il est trop lard pour les reconstituer, mais qu'importe? Dieu a tout vu, il a contemplé leurs souffrances, il a compté leurs larmes et le sang versé pour sa cause. Au jour de la grande manifestation, on verra se lever de tous les points de la terre d'Annam les corps glorifiés des athlètes de la foij et leurs ossements sacrés, qui dorment aujourd'hui dans rhumiliation et l'oubli, tressailleront à Tappel du Roi des martyrs M

Résumé. — Résumons en quelques lignes ce triste et glorieux martyrologe de TÉglise d'Annam, pendant les quatre

années de l'expédition franco-espagnole-

La scëne s'ouvre au Tong-king central, par le martyre du vicaire apostolique, Mgr Joseph-Marîe Dîaz, dominicain espagnolj décapité le 20 juillet 1857t aussitôt après la première apparition du Câlinai sur les côtes d'Annam.

Le 28 juillet 1858, son successeur, Mgr Melchior Garcia San Pedro est coupé en morceaux, pendant qu'on étranglait à SCS côtés ses deux servants.

Au mois de juin précédent, le R, P. Salgot, dominicain, provicaire de la même mission du Tong-king central, avait été jeté k la mer par les Chinois.

Le 22 octobre 1858, le plus connu eu France des vicaires apostoliques do TAnnam, Mgr Pieri'e- André Retord, du Tougkîog occidental, mourait de fatigues et de misères, dans les forêts insalubres des sauvages, où la fureur de la persécution Tavait forcé de chercher un refuge.

Le 3 novembre 1860, M. Néron, du Tong-king occidental, était décapité, après un jeune de vingt et un jours passés sans manger; ce qui fut regardé à bon droit comme miraculeux-

Le 2 février 1861, c'était k Tangélique Vénard de donner au Seigneur Jésus le suprême témoignage de Tamour, Ses

i. Ex exuHftbunt ossit humilmta (Psaumes,)

dernières lettres à son père, à son frère, à sa sœur Mélanie, lettres écrites à la veille de sa mort, aa fond de la cage dans laquelle il était enfermé comme un animal mal faisant ^ ont fait le tour du monde calholique et sont dans les souvenirs de tous.

Le i"' novembre 1861 , Mgr Jérôme ilermosîlla, vicaire apostolique du Tong-king oriental, Mgr Valentin Ochoa, vicaire apostolique duTong-king central, et le R>P. Almato, tous trois religieux dominicains, allaient célébrer au ciel la fête de tous les saints.

Le i4 novembre 1861, Mgr Etienne-Théodore Cuenotj vicaire apostolique de la Cocliinchine orientale j mourait en prÎ5ion, à la veille du supplice.

Enfin, dans le courant du mois de juin 1861, deux de nos confrères du Tong-king occidental, MM. Charbonnier et Mathevon^ découverts au fond d'un antre où ils se cachaient, au milif^u des bois, étaient jetés en prison, rotinés, tenaillés, et n'échappaient k la captivité et à la mort qu'au bout de onze mois de soulfrances, grâce à la signature si longtemps retardée du traité de paix entre la France et le roi de Cochinchînc,

Les prêtres indigènes s'étaient montrés dignes des maîtres qui les avaient instruits et formés; pas un seul ne fit défection dans cfîtte crise effroyable. Leur martyrologe se résume dans les chiffres suivants ;

Au Tong-king oriental, neuf prêtres martyrisés.

Au Tong-king central, trente-huit^;

Au Tong-king occidental, trente et un ;

Au Tong-king méridional, vingt;

Dans la Cochinchine septentrînnalej trois ;

Dans la Cochinchine orientale, onze;

Dans la Cochinchine occidentale, trois,

1. Dans celte mission, il ne restait plus au moment de la paix qu*UQ pi'^tru indigène.

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Ainsi pendant les quatre ans que dura la guerre, cent quinze prêtres annamites, c'est-à-dire environ un tiers du clergé indigène de l'Annam avaient versé leur sang pour Jésus-Christ;

Destruction de quatre-vingts couvents de sœurs et dispersion de nos deux mille religieuses annamites; une ceniaino donnèrent leur vie pour la foi ;

Fermeture de tous nos collèges; arrestation de la plupart des élèves et des catéchistes ;

Emprisonnement des notables de toutes les chrétien to s, au nombre de dix mille environ, pour tout le royaume. Plus de la moitié moururent pour la foi : les uns furent décapités par jugement régulier, d'autres brûlés en masse, enterrés vib, jetés aux fleuves ou à la mer; un grand nombre, surtout au Tong-kîng, moururent de faim; au moment de la signatun* do la paix, les mandarins, voyant qu'il faudrait bientôt mettre ces malheureux en liberté, les oublièrent une semaine ou deux sans rien leur donner à manger;

Sac, ÎBcendie et pillage de près de cent villages, où ou ne laissa pas sur pied un arbre, une cabane ;

Destruction de plus de deux mille chrétientés, dont h s biens-fonds, rizières, maisons et jardins, furent donnés aux païens du voisinage.

Des frontières de la Chine au Cambodge, dispersion de trnij^ cent mille chrétiens au milieu des païens; anéantissement do la famille chrétienne : le mari envoyé dans une provincr*, la femme dans une autre; les enfants à qui veut s'en chari;vi\ D'après les documents les plus sérieux, environ quarante mille fidèles périrent, pendant Tannée de la dispersion, par suites des mauvais traitements, de la faim, des misères inouïes qu'ils endurèrent. Ceux qui survécurent, perdirent leurs champs, leurs bestiaux, leurs maisons, tout ce qu'ils possé* daient.

Et pendant cette longue agonie de quatre années, que faisaient donc nos compatriotes qui, on s'en liouvient, n'étaient

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m& CHAPITRE SIXIÈME

Tenus en Cochinchine que pour secourir les chrétiens? ce qu'ils faisaient ? Mais vous avez pu le lire au chapitre précédent: ils s'immobilisaient à Tourane, puis à Saigon, s'élonnant fort et se plaignant très haut de né pas voir accourir les chrétiens pour leur donner la main. Quand ils eurent quitté Tourane pour se concentrer à Saigon, ils abandonnèrent à peu près Saigon, pendant un an, pour s'en aller à Péking, et ce qui montre bien avec quelle déplorable insouciance cette expédition de Cochinchine fut menée, depuis le commencement jusqu'à la fin, c'est que nos braves soldats, à qui il fallait quatre ans pour ne pas aller à Hué, en deux mois, mais cette fois ils étaient bien commandés, ils montaient à Péking et dictaient la loi à l'empereur de Chine.

Puis, au retour de l'expédition de Chine, on s'établit à SaïgoHj et l'on s'occupa tranquillement à fonder notre colonie do Cochinchine. Des chrétiens, dont le sang coulait chaque jour par torrents, des missionnaires français demeurés sous le glaive du bourreau, des intérêts sacrés de nos églises agonisantes, il ne fut plus guère question, jusqu'au jour où Sa Majesté annamite, fatiguée, sans doute, de tuer, envoya des ambassadeurs pour traiter de la paix et voulut bien promettre aux chrétiens une dérisoire amnistie.

Ahl si je n'avais pas l'honneur d'être prêtre, si j'étais un simple écrivain laïc ayant entrepris de raconter à mon pays cette lamentable histoire, comme je me retournerais à cette heure, vers ceux qui, non contents de nous avoir compromis et ensuite abandonnés, ont le triste courage de nous accuser, pour leur dire : ce sang, ces ruines, cet égorgement en masse de tout un peuple, ces malheurs sans nom, vous ne les avez pas voulus directement, je le reconnais, mais vous avez fait tout ce qu'il fallait pour amener cet épouvantable désastre. C'est votre fatale indécision, ce sont vos lenteurs et vos atermoiements sans fin, qui ont causé la ruine de nos églises.

Mais non, minisire de Jésus-Christ j'aime mieux laisser à

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L'AGONIE D^UNE ÉGLISE i^f7

Dieu, qui seul sait ce qui se passe au fond des cœurs, le jugement des responsabilités et des fautes do chacuu, et m'éloyant au dessus des faiblesses, ou des iniquités de la politique bumaîne, cootenipler dans le pur et doux rayonnement de leur gloire, ces milliers de martyrs, ces prêtres, ces évêques, ces vierges, ces hommes du peuple, toutes les conditions et tous les rangs confondus devant le trône de l'agneau, la palme à la raain et les pieds dans le saug, A ce magnifique spectacle, mon âme se rassérène et j'écoute avec ravissement le cantique de Tauge de l'Apocalypse ; <f Aujourd'hui est le jour de salut, Tépreuve de la vertu, Tavenement du règne de Dieu et le triomphe de son Christ; car les martyrs ont vaincu par le sang de TAgneau et par la parole de son témoignage \ »

1, Ntmc fada eut stiliiSf et mrtus, et regnum Dei nos tri, et polesta.^ Chris H ejujî... Et ipsi vk'crunt propter sanguinem Affnl et pr opter ver tutn testimoniî siii. (Apocalypse, xti, 10,)

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Organisation de la colonie (1861). — Après la prise des deux provinces de Ssugon et de My-tho, Tamiral Chamer s'oecupa, pendant Tété et l'automne de 1861, à consolider ses nouvelles conquêtes et à organiser notre jeune colonie de Cochinchine.

Les deux provinces étaient loin d'être pacifiées. Dans Tarrondissement de Go-cong, un nommé Quan-dinh, dans les environs de My-tho, un ancien préfet de Tu-duc, le phucao, faisaient saisir et massacrer impitoyablement les indigènes qui acceptaient la domination française, et surtout les malheureux chrétiens qui tombaient entre leurs mains. En dehors de ces deux partisans, des bandes de pirates et de voleurs, profitant du désordrejdu moment, s'étaient organisées pour courir les fleuves et piller sans distinction les barques de commerce, quel que fût d'ailleurs leur drapeau.

L'amiral Chamer, homme de devoir et de discipline, ne se laissa pas intimider par ces manifestations hostiles. Par ses ordres, des canonnières sillonnaient les fleuves, pour assurer la liberté et la sécurité des voies de navigation. Parfois même

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la répression fut peut-être un peu sévère ; plus* d'une barque inoffensive, mais dépourvue de passeport, se vit coulée comme barque de pirates. Ce sont là des malheurs qu'il est presqu'impossible d'éviter dans la confusion de la première heure, au milieu d'un peuple étranger, dont on ne connaît ni la langue, ni les usages. Mais si quelques subalternes dépassèrent peut-être les exigences légitimes de la défense, on ne peut que rendre justice à la ferme activité de l'amiral, pour assurer la pacification du pays et la protection des gens paisibles.

Au mois de novembre 1861, arriva le terme du commandement de l'amiral Charner; le 30, en présence de tous les chefs de service, il remettait ses pouvoirs aux mains du contreamiral Bonnard et partait pour la France.

E.'ainiral Bonnard (1801-1803). — Le nouveau gouverneur était un esprit à systèmes, d'une imagination brillante, mais d'un jugement peu sûr. 11 arrivait en Cochinchine avec des idées toutes faites et un plan bien arrêté. C'était au moment où l'empereur lui-même, ébloui des fausses lueurs de la civilisation musulmane, annonçait à la France étonnée l'intention de restaurer un royaume arabe dans nos possessions africaines.

Les mêmes mirages décevants d'un faux libéralisme hantaient Tesprit de l'amiral Bonnard. Écarter l'élément chrétien comme compromettant, faire appel aux sympathies des bouddhistes, confier aux indigènes, et plus spécialement aux lettrés, les ennemis acharnés du christianisme et de la France, tous les postes de l'intérieur, en se réservant seulement la direction générale des affaires, tel fut son programme aussi anti-patriotique qu*anti-chrétien. La suite prouva combien ces utopies malsaines étaient dangereuses, et l'on peut dire sans exagération que le passage de l'amiral Bonnard aux affaires fut aussi désastreux pour les intérêts généraux de la colonie

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que pour ceux de la mission de Cochinchine occidenlale.

Néanmoins, au début, l'amiral parut disposé à imprimer une vigoureuse impulsion aux opérations militaires, pour achever enfin cette interminable expédition qui trainalt depuis trois ans et demi. Dans les premiers jours de décembre, en passant la revue des troupes françaises et espagnoles alors k Saigon, il avait, dans une chaleureuse allocution, manifesté le désir de « pousser avec énergie les hostilités, atin de rem plir le plus tôt possible les intentions de S. M. TEmpereur, «

On commença par s'emparer de Poulo-condor. Cette lie, située à une vingtaine de lieues des côtes, nous appartenait en droit, depuis le traité fait avec Gia-long. Les Anglais ayant manifesté, à plusieurs reprises, la pensée de s'y installer, il était prudent de l'occuper sans retard. Une chaloupe à vapeur vint donc en prendre possession, le 9 décembre i861, et un arrêté du gouverneur, en date du 1" mars suivant^ établit dans cette île un pénitencier qui subsiste toujours.

Mais l'ennemi était encore aux portes de Saigon, puisqu'il occupait toute la province de Bien-boa et, par conséquentj le cours du Dong-naï; c'était de cette position surtout qu'il était important de le débusquer. L'amiral prit les meilleures dispositions pour réussir dans cette entreprise.

Une double expédition fut dirigée sur Bien-hoa, lu ne par la route de terre, l'autre par le fleuve. Les Annamites, comprenant l'avantage de ce point stratégique qui commande la route de Hué, avaient accumulé des moyens de défense qui eussent été vraiment formidables avec de bonnes troupes : un camp retranché de trois mille hommes était établi à michemin, sur la route de terre; celle du fleuve était protégée par des pilotis, neuf barrages et une estacadie en pierre dont on voit encore, à la marée basse, les restes, à une demi-lieue en avant de Bien-hoa; des forts placés sur chaque rive complétaient la défense. Les malheureux chrétiens, détenus dans la citadelle au nombre de plus de quatre cenls, avaient été

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forcés de travailler èi ces ouvrages élevés contre leurs libérateurs; puis on les avait renfermés étroitement dans la prison située derrière le fort et on avait accumulé tout autour des matières combustibles, afin de les brûler tous à rapproche des Français.

Le 14 décembre, nos colonnes se mirent en marche, pendant que les canonnières remontaient le fleuve. Tous les ouvrages des Annamites furent emportés avec vigueur et, le 15 au soir, on arrivait devant la place. Malheureusement il était trop tard pour descendre à terre. Du haut du pont de sa chaloupe, Tamiral vit tout â coup s'élever dans la campagne les flammes d'un vaste embrasement, et Ton entendit au loin des clameurs déchirantes; c'étaient les chrétiens qui brûlaient. Avant d'évacuer la citadelle, le grand mandarin avait fait mettre le feu aux prisons; par son ordre, des miliciens armés de lances se tenaient étroitement serrés autour du vaste brasier, au milieu duquel se tordaient quatre cents créatures humaines, et ils rejetaient impitoyablement dans les flammes ou tuaient à coups de lances quiconque tentait de s'échapper.

Cinq chrétiens, sur quatre cent-sept que renfermait la prison, eurent la chance de survivre, mais dans quel état? Une pauvre jeune fille, pour éviter les flammes, avait grimpé sur un arbre, aussi haut que sa chaîne le lui permettait; le feu avait dévoré ses deux jambes, et c'est dans cet état que nos soldats la trouvèrent Je lendemain ; on la transporta à la Sainte- Enfance de Saïgon, où on lui fit la double amputation; elle ne survécut que peu de jours. Une autre femme, la seule victime qui vive encore, avait eu la tête à moitié détachée d'un coup de lance; on l'avait laissée pour morte, et c'est à cette circonstance'qu'elle dût son salut.

Tous ces pauvres chrétiens avaient été mis à mort en haine de la religion et en haine de la France, deux choses que les païens confondront toujours dans la même aversion, n'en déplaise à nos libéraux qui voudraient les séparer. J'ai entendu

dire aux habitants de Bien-hoa qu'il y eut au dernier moment parmi ces infortunés quelques signes de faiblesse et que plus d'un mourut dans les angoisses du désespoir. C'est fort possible, et, dans l'absence de documents authentiques, je n'oserais faire de tous des martyrs. Mais ce que je puis affirmer, pour l'avoir trouvé dans la tradition et dans les souvenirs des chrétiens de Bien-hoa, c'est qu'il y eut d'admirables exemples et des dévouements héroïques. En voici un :

Parmi les notables de la chrétienté de Tan-trieu, il y en avait un qui put se procurer de l'argent, quelques jours avant l'arrivée des Français, pour soudoyer ses gardes et s'enfuir. Il était déjà sorti de l'enceinte et se retirait en sûreté, quand un remords le prit et il revint au milieu de ses frères. Il savait parfaitement qu'il retournait à une mort horrible, car les matières combustibles étaient déjà amoncelées tout autour de la prison et l'on n'attendait que l'arrivée des Français pour y mettre le feu, mais ce fut précisément cette considération qui l'engagea à revenir : « Je suis, se dit-il, un des notables de la paroisse, je dois rester pour encourager ceux qui n'ont pu se procurer de quoi fuir et qui vont mourir sans consolations. » Certes, celui-là fut bien le martyr de la plus héroïque charité!

Quatorze ans après ce lugubre événement, le missionnaire qui était alors chargé du district de Bien-hoa voulut profiter du jubilé de 1875, pour ériger solennellement une croix sur l'emplacement maintenant désert de la prison où soufirirent tant de serviteurs de Jésus-Christ. Le 7 août 1878 fut un jour de fête pour la chrétienté de Bien-hoa et les chrétientés voisines. Au chant triomphal du Vexilla régis, une grande et belle croix de neuf mètres de haut s'avançait, portée sur les épaules de quarante jeunes gens, tous fils des martyrs de 1861 ; de chaque côté, quatre-vingts femmes, veuves ou filles des victimes, portaient de longues palmes et faisaient cortège; mais ce qui redoublait l'attendrissement général, c'était de voir marchant devant la croix, une palme à la main, la bonne

vieille dont j'ai parlée plus haut, seule survivante alors au massacre. Un piquet de quarante soldats français, conduits par le commandant du fort en personne, rendait les honneurs militaires sur tout le parcours, et les administrateurs des affaires indigènes résidant à Bien-hoa s'étaient fait un devoir d'assister à la cérémonie et de suivre la procession.

Quand on fut arrivé à l'endroit où avait été la prison, et qu'au milieu des larmes et des sanglots de tous ces fils de martyrs, on vit s^élever lentement dans les airs le signe sacré du salut, il y eut dans toute l'assistance un moment d'émotion indescriptible, pendant que le chœur, un instant interrompu, reprenait le chant de la belle antienne : « Le Christ a vaincu, il règne, il saura défendre son peuple fidèle contre toutes les embûches*. »

Prise de Ba-ria (8 janvier 1809). Après la prise de Bienhoa, Iqs grands mandarins s'étaient retirés sur Ba-ria, où ils essayaient de rallier les débris de leur armée. Pour achever la conquête de la province, l'amiral Bonnard résolut de les débusquer de ce dernier poste. L'expédition partit dé Saïgon, dans les premiers jours de janvier 1862. Là, encore, plusieurs centaines de chrétiens furent brûlés vifs, par la faute du commandant en chef de l'expédition.

Les chrétiens du district de Ba-ria, au nombre de deux mille trois cents environ, étaient demeurés assez tranquilles, jusque vers le mois d'août 1861. A cette époque, les mandarins de la province de Bien-hoa, dont Ba-ria est une des préfectures, envoyèrent partout des ordres très sévères, prescrivant de faire le recensement de tous les chrétiens et de les tenir en prison, afin de les avoir sous la main comme otages, si les Français tentaient quelque mouvement en avant. A Ba-ria, ce recensement se fit avec beaucoup d'indulgence/ car

1. Chrisius vincit, Christus régnât, Chrisiiis ab omni malo plebem suam libérât

le tri'phu (préfet) était bien disposé ; bon nombre, surtout parmi les hommes, purent s'échapper et se réfugier, soit à Saïgon, soit dans les maisons des païens, leurs amis.

Le recensement fait, chaque village dut faire conduire aux différents chefs de canton les chrétiens inscrits ; on leur grava sur les deux joues les caractères ta-dao (religion perverse), et Bim-hoa Difih (province de Bien-hoa), afin qu'on pût les reconnaître et s'en saisir, s'ils tentaient de s'enfuir dans une autre province. On les parqua alors dans quatre prisons distinctes : les hommes, au nombre de trois cents, à Ba-ria même, à deux cents mètres de la préfecture ; cent trente-cinq femmes et enfants, à une lieue plus loin ; cent quarante femmes et enfants au chef-lieu du canton de Long-dieu ; cent vingtcinq femmes et enfants, dans la chrétienté de Dat-do. Les quatre prisons renfermaient donc en tout sept cents fidèles, appartenant aux cinq chrétientés qui formaient alors le district de Ba-ria ; c'était à peu près le tiers des chrétiens du pays. Cela se passait vers la mi-septembre, La garde des confesseurs de Jésus-Christ fut confiée à des compagnies de soldats annamites, sous le commandement de c^o; (capitaines) ; hommes et fenunes furent mis à la cangue.

Dans les commencements, tant que ces malheureux eurent encore quelques petites provisions, leurs gardiens se montrèrent assez humains ; mais à mesure que leurs ressources s'épuisèrent, on cessa de les ménager, et quand ils n'eurent plus rien à donner pour satisfaire l'avidité de leurs geôliers, ils se virent en butte à leur inhumanité. Comme on était au fort de la saison des pluies, il fallait coucher sur la lerre humide et dans la boue ; plusieurs en moururent ; d'autres furent pris de la dysenterie, et leurs gardiens leur refusant impitoyablement de sortir^ même pour satisfaire aux besoins les plus pressants de la nature, les cachots devinrent un foyer d'infection. Aussi la plupart des prisonniers appelaient la mort de leurs vœux, quand se répandit tout à coup le bruit que les 11 -.'0

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Français s'étaient emparés de Bîen-hoa et que les grands mandarins de cette ville venaient d'arriver en fugitifs à Ba-ria. Cette nouvelle fut pour les pauvres captifs une lueur d'espérance ; c'était pour un grand nombre l'annonce de la catastrophe suprême !

Cependant plusieurs compagnies d'infanterie de marine montées sur des canonnières étaient en route pour Ba-ria. Le 7 janvier 1862, comme on approchait du fort, M. Croc, aujourd'hui vicaire apostolique du Tong-king méridional, qui remplissait en ce moment sur la flottille l'office d'interprète, avertit l'amiral Bonnard que Ba-ria étant situé sur un arroyo très étroit et très vaseux, on n'y peut débarquer qu'à la marée haute ; il fallait donc prendre ses dispositions en conséquence; autrement on serait obligé de s'arrêter à une lieue en amonl de la citadelle, ce qui donnerait tout le temps aux Annamites de mettre le feu aux prisons et de brûler les chrétiens, comme ils venaient de le faire trois semaines auparavant à Bien-hoa. Rien de plus naturel que cette observation ; pour toute réponse, le commandant consigna le missionnaire dans sa cabine et poursuivit sa route^ jusqu'à ce qu'on se fût échoué dans la vase ; on était encore à cinq kilomètres de Ba-ria.

Voyant alors, mais trop tard, la faute qu'il avait faite, l'amiral, dont le cœur était excellent et qui voulait à tout prix sauver les chrétiens, fit descendre à terre un régiment d'infanterie qu'il envoya en reconnaissance. L'officier qui commandait s'avança péniblement avec ses hommes jusqu'à environ deux kilomètres de la prison principale ; force fut de revenir en arrière ; la nuit tombait déjà et de nombreuses troupes annamites barraient le passage. L'occasion de sauver les chrétiens était manquée.

Une demi-heure plus tard, on voyait s'élever au loin les flammes des quatre prisons auxquelles les mandarins annamites, sûrs d'avance de ne pouvoir tenir contre nos compatriotes, avaient ordonné de mettre le feu.

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Le lendemain matin en débarquant, nos soldats ne trouvèrent plus que des cendres et des ossements calcinés à Fendroit où avait été la prison des hommes. Sur trois cents cg.ptifs, dix seulement étaient parvenus à s'échapper. Dans les trois prisons occupées par les femmes et les enfants, la pitié des gardes avait laissé lej3 portes ouvertes et la plupart avaient pu s'enfuir. Il y eut pourtant encore des victimes : une cinquantaine d'enfants furent la proie des flammes ; leurs mères n'ayant pu, au millieu de la presse, les faire sortir à temps. Dans une des prisons, le doi s'était placé à la porte et ne laissait sortir les captives qu'une à une, afin de les dépouiller de tout ce qu'elles possédaient. Son abominable cupidité eausa la perte d'une centaine de ces infortunées, qui furent dévorées par les flammes, pendant qu'on les retenait ainsi à la porte. Yoici le nombre total des victimes : deux cent quatrevingt-dix hommes, cent- six femmes, cinquante enfants ; total, environ quatre cent cinquante victimes, sur sept cent prisonniers. Les deux cent cinquante survivants avaient presque tout perdu, qui un mari, qui un père, qui des enfants, sans parler de tout ce qu'ils possédaient.

Nos soldats creusèrent auprès de la citadelle trois grandes fosses, dans lesquelles on déposa les restes calcinés des martyrs, M. Croc fit la bénédiction. On était au 8 janvier 1862.

Plus tard, en 1876, le missionnaire chargé du district de Ba- ria fit élever au même endroit une chapelle commémorative, au milieu de laquelle est placé un tombeau en marbre, avec cette inscription : Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam. Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. -

Les mandarins, avec les débris de l'armée annamite, s'étaient retirés sur le Binh-thuan ; la province de Bien-hoa tout entière était aux Français.

PrisedelFinh-lone^(9^mars tSeS). — Après avoir

organisé rapidement la province de Bien-hoa, Tamiral Bonnard marcha sur celle de Vinh-long. Cette fois, instruit par Texpérience de ce qui s'était passé à Bien-hoa et à Ba-ria, il prit ses précautions pour arriver à temps. La forteresse de Vinh-long tomba entre ses mains, après un combat court; les grands mandarins avaient conamandé de mettre le feu aux prisons; ils en furent, cette fois, pour leurs frais de méchanceté; le temps leur fit défaut pour accomplir cet acte de vengeance.

L'amiral^ à son entrée dans le fort, fit aussitôt mettre en liberté tous les chrétiens détenus ; il voulut ramener à Saigon sur sa chaloupe Marthe Lanh et les généreux confesseurs de Cai-mong, dont j'ai raconté les combats. Pendant la route, il se plut à leur faire redire leurs longues souffrances et les traita avec beaucoup de sympathie. C'est une justice que je suis heureux d'avoir à lui rendre.

La prise de Vinh-long, bientôt suivie de l'occupation de la province, avait fait impression à Hué. Déjà Tu-duc voyait quatre des provinces de la basse Cochinchine aux mains des Français ; il comprenait que rien ne les empêcherait d'occuper les deux autres provinces de Ha-tieu et de Chau-doc, le jour où cela leur plairait. D'un autre côté, le royaume était aux abois; cette longue guerre, qui durait depuis quatre ans, avait épuisé toutes les ressources ; de plus, la révolte était prête de triompher au Tonkin. Un prétendant, se disant de l'ancienne famille royale des Le, avait soulevé une partie du pays; il avait sollicité le secours de la France, offrant de reconnaître sa suzeraineté sur le pays. C'eût été pour nous une occasion unique de faire une diversion heureuse contre Tu-duc, et de nous assurer dès 1862 ce fameux protectorat du Tonkin, que nous poursuivons depuis vingt ans. Mais le prince Le Phung était chrétien; il protégeait les chrétiens, qu'il arrachait aux cachots et à la mort, partout où il était le maître. C'en fut assez pour rejeter les offres avantageuses qu'il faisait et le

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laisser écraser. Tant il est vrai que les préjugés irréligieux empêchent de voir ce qui est évident pour tout le monde*.

Quoi qu'il en soit, le roi de Cochinchine ne redoutait rien tant qu'une alliance entre nous et les révoltés du Tonkin, ce qui eût été sa perte. Cette considération le décida enfin à faire des ouvertures sérieuses de paix.

Traité de paix (5 Juin 1809). — Le 26 mai 1862, on vit arriver à Saigon le fameux Phan-thanh giang, à la tête d'une ambassade chargée de demander et de conclure la paix. Les négociations furent menées rapidement, mais toujours fidèle à son système de défiance, Tamiral Bonnard se garda bien, pour tout ce qui touchait aux intérêts religieux, de consulter les missionnaires. A cette première époque de la conquête, les interprètes faisaient défaut, plusieurs de nos confrères s'étaient dévoués à cette tâche ingrate et en exerçaient officiellement la charge, ils furent systématiquement tenus à l'écart des négociations, ainsi que les élèves latinistes employés au service du gouvernement. Un officier français, qui se trouvait savoir un peu d'annamite, servit d'interprète dans cette circonstance.

Le 5 janvier 1862, le traité entre Tu-duc et la France fut signé à SaïgonV Le roi d'Annam cédait, à notre pays les trois provinces, déjà occupées par nous, de Bien-hoa, de Saigon et de My-tho ; la province de Vinh-long, que nous venions de prendre, devait être rétrocédée, quand le pays serait entièrement pacifié. Une somme de vingt millions de francs, payable en dix annuités, devait indemniser la France et l'Espagne des dépenses que ces deux pays avaient faites pendant l'expédition. Quant à la question religieuse, elle était ainsi réglée par Tarticle 2 du traité :

1. Voir aux pièces justificatives l'extrait du journal le Monde ^ du 5 juin 1863.

2, Voir le texte aux pièces justificatives.

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ntO CHAPITRE SEPTIÈME

a Les sujets des deux nations de France et d'Espagne pourront exercer le culte chrétien dans le royaume d'Annam, et Ips sujets de ce royaume, sans distinction, qui désireraient embrasser et suivre la religion chrétienne, le pourront librement et sans contrainte ; mais on ne forcera pas à se faire rhréiiens ceii^ qui rCen auront pas le désir. »

Celte dernière clause eût été injurieuse pour les missionnaires, si elle u'avait été surtout plaisante, au sortir des persécutions. Elle mettait bien à découvertes tendances libérales de l'amiral Bonnard, qui rêvait déjà, sans doute, des bûchers de rinquîsilîon et craignait fort de voir nos confrères abuser de la liberté précaire, qui leur était rendue d'assez mauvaise grâce.

Aussitôt après la signature provisoire du traité, un officier fut envoyé à Paris, pour le porter à Tempereur et en demander la ratification.

Tel quel, ce traité mettait fin à l'expédition de 18S8 et rendait aux chrétiens trop longtemps persécutés Tespérance d un meilleur avenir. Malheureusement, dans leurs rapports avec l'amiral Bonnard et les officiers français, les ambassadeurs annamites, avec leur perspicacité naturelle, n'avaient pas tardé à découvrir les défiances que Ton nourrissait à Saïgon à Fendroit de la teligion. Ils comprirent bien vite que, pourvu que la persécution se fît hypocrite et sourde et qu'on s'abstînt de toucher aux missionnaires, on n'avait rien à craindre du gouvernement français ; aussi les avances et les vexations arbitraires contre les chrétiens continuèrent presque comme pai* le passé, et la pauvre Église d'Annam fut bien loin de jouir de la paix et de la sécurité qu'on lui avait promises,

Décret d'amnistie (juillet ISeS), — Si Ton veut maintenant savoir le cas que Tu-duc faisaitde la promesse de liberté religieuse stipulée au traité, on n'a qu'à lire le décret du mois de juillet J862, par lequel il rend aux chrétiens un semblant

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de liberté, sous forme d'une amnistie restreinte et comme une pure grâce accordée parle roi à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance ; du traité qui vient d'être signé avec les Français, il n'est même pas fait mention dans cette pièce :

<( Il y a longtemps que l'ivraie du peuple est enfoncée dans sa fausse religion. Malgré tous nos avertissements, cette canaille ne sort pas de sa léthargie ; quand elle renie extérieur rement son culte, c'est un mensonge. Nous avons enjoint aux gouverneurs de province d'emprisonner les chefs de cette clique à dure cervelle, nous avons même ordonné de disperser le peuple dans les villages pjuens, pour convertir ces cœurs dépravés.

« Maintenant donc que cette tourbe est corrigée en partie, elle est devenu digne de compassion. C'est pourquoi à l'occasion de l'anniversaire de notre naissance, pour obéir à l'impulsion de notre cœur généreux, nous voulons que, soit à la cour, soit dans les divers chefs-lieux de province, on rende la liberté aux vieillards, aux femmes et aux enfants, qu'ils aient ou non marché sur la croix ; seront également libres, les chefs qui auront apostasie ; ils pourront retourner dans leurs villages, s'il y a des païens, mais ceux qui appartiennent à des villages tout chrétiens, même après avoir abjuré, devront rester dans l'endroit où ils étaient prisonniers.

« On rendra aux chrétiens leurs maisons* et leurs champs'; jusqu'à nouvel ordre, ils seront exempts de l'impôt personnel*.

« Les chefs qui n'ont pas encore apostasie et les jeunes gens robustes qui persistent dans leur fausse religion, resteront prisonniers jusqu'à ce qu'ils l'abjurent*.

1. Plus des deux tiers avaient été détruites et emportées parles païens.

2. Les champs étaient complètement dévastés, les arbres arrachés, les barrages des rizières détruits, etc.

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