‹ La Cochinchine religieuseChapitre 35 sur 79 · Avec quoi Tauraient-ils payé · texte numérisé non relu

Avec quoi Tauraient-ils payé

4. Cet article ne fut exécuté presque nulle part; les villages païens étaient las de la garde des chrétiens ; on renvoya tout le monde.

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nt2 GHAPiTRK SKPTIKMR

« Nous recommandons à nos mandarins d'avoir l'œil sur cette canaille, de la forcer à se tenjr tranquille, comme fait notre véritable peuple, d'empêcher qu'elle ne se laisse encore tromper. par les malfaiteurs*, de peur de s'exposer à des châtiments qui seraient alors sans miséricorde. Ainsi se manifeste la clémence de notre cœur royal. »

Cette pièce intéressante en dit long, autant par ce qu'elle omet que par ce qu'elle exprime : l'esprit qui l'a dictée, les injures qui l'assaisonnent, les restrictions odieuses qu'elle impose, montrent bien, disons-le en passant, le cas que la cour de Hué fait des traités qu'elle est forcée de subir.

Nous autres Européens, quand nous traitons avec les Orientaux, nous avons généralement le tort de juger ces peuples à notre point de vue. La fidélité à la parole donnée, l'observation loyale des conventions, l'honneur, en un mot, avec ses délicatesses, ne se rencontrent guère que chez les peuples chrétiens. Le païen moderne, aussi bien, du reste, que celui d'Athènes et de Rome, ne connaît que la force ; il la subit ou la fait sentir aux autres, selon les circonstances ; mais c'est duperie de traiter aveclui sur parole, sLl'onn'a par devers soi des garanties plus sérieuses ; il ne cherchera qu'à éluder ses engagements, s'il le peut, et ne se croira nullement lié par une signature apposée au bas d'une feuille de papier. C'est ce qui fait que chaque fois que nous avons voulu traiter avec la Chine ou l'Annam, nous avons presque toujours été dupes de notre bonne foi et de notre facilité. Puisse au moins cette expérience d'un demi-siècle nous ouvrir les yeux !

Fautes administratives (1869). — L^amiral Bonnard, avec son libéralisme et sa générosité toute française, était bien loin de soupçonner les difficultés de la situation; heureux d'avoir mis fin à Texpéditon et signé la paix, il poursuivit à

i. Les missionnaires européens: l'édit n*ose les désigner plus clairement.

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LKS FRANÇAIS A SAfGON (1^51-1867) 313

rintérieur son rêve chimérique de se concilier les Annamites à force de concessions. D'après le plan qu'il avait arrêté dans sa tête, avant même de mettre le pied en Cochinchine^ il s'empressa de confier tous les postes administratifs de la colonie à des fonctionnaires annamites, que Ton recruta nécessairement un peu au hasard. Voici ce que pensait de ce système un des officiers français qui ont le mieux étudié et connu la Cochinchine à cette première époque de formation :

« Les lettrés et autres indigènes qui remplissaient chez nous les fonctions de phu (préfets), et de huyen (sous-préfets), jouaient un rôle inutile. Quel prestige pouvaient avoir aux yeux de la population des gens instruits qui auraient abandonné du jour au lendemain leur gouvernement national pour obtenir des places lucratives? Tout chez eux devait être factice, l'instruction, Texpérience des affaires, le dévouement à la chose publique. L'opinion ne pouvait excuser ce rôle ingrat que chez des Annamites chrétiens ; ils avaient fourni deux ou trois fonctionnaire^, dont le zèle au moins ne pouvait être suspecté. » (Vial. Les premières anmes de la Cochinchine française.)

De deux choses l'une : ou les nouveaux fonctionnaires étaient franchement ralliés à la France, et dès lors, ils devenaient suspects et odieux à la majeure partie de leurs concitoyens; ou ils entraient dans l'administration avec l'arrièrepensèe de trahir et dès lors ils devenaient excessivement dangereux, par une autorité dont ils se préparaient à user contre la France. Mais le siège de l'amiral était fait. Déjà, au mois de janvier 1862, aussitôt après s'être rendu maître de la province de Bien-hoa, il avait confié tous les postes de l'intérieur à des mandarins annamites et païens pour la plupart ; au mois de mars suivant, un décret désorganisait les deux provinces de Saigon et de My-tho, en rappelant tous les administrateurs français, pour leur substituer des indigènes. Cette fois, l'effet

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produit fut désastreux, car aux yeux des Anûamites^ c'était comme l'abandon du pays par la France. Les indigènes, païens comme chrétiens, qui s'étaient franchement ralliés à nous, tremblèrent dans Tattente des représailles qui les menaçaient, et la plupart s'enfuirent à Ssugon, abandonnant leurs maisons et leurs champs. Dans la seule commune de Go-cong, quatre cent soixante habitants sur six cents suivirent à Saïgon les administrateurs français.

Dans la plupart des postes, les fonctionnaires annamites nommés par Tadministration ne purent même pas s'installer; dans d'autres, ils se virent chassés dès que les canonnières qui les avaient amenés ne furent plus là pour les protéger, et ceux qui furent acceptés par la population jouaient double Jeu et s'apprêtaient à nous trahir. Partout dans l'intérieur du pays, la révolte s'organisa contre nous, et dans beaucoup d'endroits, avec la complicité patente des fonctionnaires païens auxquels une fatale aberration d'esprit avait fait confier les postes les plus importants de la colonie.

Cependant l'amiral ne paraissait se douter de rien ; avec cette obstination particulière aux esprits utopistes, il allait droit devant lui, sans aucune observation. Comme s'il se fut promis de faciliter le soulèvement, il eut la malheureuse idée de réunir auprès de Saigon quarante mille ouvriers, pour creuser un grand canal de ceinture, qui devait relier l'arroyo de l'Avalanche à celui de Cho-lon, réunissant dans un îlot de vingt kilomètres les villes de Cho-lon et de Saïgon. Ce travail gigantesque, qui fut abandonné, dépassait évidemment les moyens dont nous pouvions alors disposer ; il reçut dans Topinion publique le surnom de canal de la folie; des maladies contagieuses ne tardèrent pas à se déclarer dans cette agglomération d'individus employés à fouiller la vase et à remuer d'immenses masses de terre, opération toujours dangereuse dans' ce pays, surtout à la fin de la saison des pluies (novembre 1862). Le mécontentement et le mauvais esprit ne

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tardèrent pas à se développer dans ce grand nombre de travailleurs ; des meneurs, ayant le mot d'ordre de Hué, répandaient partout l'agitation et semaient la défiance et la haine parmi les ouvriers. On avait là sous la main, à la porte de Saïgon, tous les éléments d'un soulèvement formidable, et c'était l'administration française qui avait :tout préparé pour obtenir ce beau résultat.

Révolte (dé€^inbre ISBfiB). — L'amiral Bonnard, lui, se flattait d'avoir, par sa sage politique, pacifié le pays. Il choisit le moment où la trahison et la révolte étaient partout, pour remettre la province de Vinh-long aux mains des Annamites et se dessaisir d'un gage important.

Cependant les Annamites n'attendaient qu'un signal pour se soulever ; ce signal ne tarda pas à partir de Hué, où Ton se tenait soigneusement au courant de toutes nos fautes pour en profiter.

Le 12 décembre 1862, un mandarin d'un grade inférieur arriva de la capitale porteur d'une dépêche dans laquelle Tuduc protestait contre le traité du mois de juin précédent et la cession de trois de ses provinces à la France : la bonne foi de Sa Majesté avait été trompée; il n'avait jamais eu l'intention de céder trois de ses provinces aux Français, mais seulement trois ports du littoral, à leur choix, pour y faire le commerce. Il se refusait donc absolument à ratifier le traité et demandait qu'on négociât sur ces nouvelles bases.

Au fond, c'était une déclaration de guerre et rien de plus. Le 16 décembre, quatre jours après l'arrivée de l'envoyé de Hué, le mot d'ordre avait eu le temps de se répandre dans tous les centres et l'insurrection, préparée de longue main, éclatait partout à la fois, et jusqu'aux portes de S^gon. Au Rach-tra, poste situé à quinze kilomètres de la ville, le commandant ïhouroude fut tué, en défendant le fort dont la garde lui était confiée ; à Long-thanh, dans la province de

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Bien-hoa, un malheureux huyen chrétien, qui essaya de tenir bon, fut massacré avec des raffinements de tortures épouvantables; dans toute la longueur de la province de Bien-hoa, nos frontières de Test étaient envahies par les Annamites venus du Binh-thuan, unis aux sauvages des montagnes.

A. Tan-trieu, gros village situé à six kilomètres de Bien-hoa, la chrétienté était très menacée, M. Besombes, chargé du district, prévint l'inspecteur de Bien-hoa et demanda des armes, pour se défendre avec ses chrétiens ; l'inspecteur refusa de prêter des armes et d'envoyer des miliciens ; heureusement, à Saigon, la direction de l'artillerie montra plus d'humanité et prêta au missionnaire une quinzaine de fusils de rebut, avec lesquels il arma tant bien que mal ses néophytes, leur fit faire l'exercice à la française, et les forma si bien qu'il put repousser victorieusement deux attaques successives des païens, venus pour brûler l'église et piller la chrétienté.

A Bung, au-dessous de Thu-dan-mot, le jeune prêtre annamite qui desservait le poste fut moins heureux; surpris à l'improviste par l'arrivée d'un corps nombreux de païens, il n'eut que le temps de se blottir derrièrjB une des colonnes de sa maison ; l'église, le presbytère furent brûlés ; le curé put se sauver, avant que les flammes eussent gagné sa cachette, mais l'émotion avait été trop forte pour yn jeune homme à peine sorti du séminaire; depuis ce temps, sa santé gravement compromise ne lui permit plus d'exercer le saint ministère.

Mêmes scènes à Thu-ngu, près de My-tho : cette petite chrétienté fut envahie à l'imprôvisle et ravagée parles païens. M. Barou, le missionnaire, réussit avec peine à échapper aux assassins ; il n'eut que le temps de se jeter dans une barque et de se faufiler, à travers les détours des arroyos, jusqu'à Swgon.

Dans toute cette partie de la province de My-tho, qui appartient à l'arrondissement de Go-cong, le partisan Quan-Dinh, dont j'ai parlé déjà, avait levé publiquement le drapeau de

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l'insurrection contre nous *, 41 massacrait impitoyablement tout Annamite rallié à la France, païen aussi bien que chrétÎBn, et incendiait leurs maisons.

A Trarig-bang, Téglise et le presbytère furent brûlés ; les chrétiens, chassés de leurs demeures dévastées, purent au moins sauver leur vie.

A Ba-giong, la chrétienté tout entière était cernée ; la majeure partie des fidèles prit la fuite, à travers la plaine des joncs ; les retardaires, au nombre d'une vingtaine, furent pris et massacrés, après avoir refusé de marcher sur la croix. On fit grâce aux femmes et aux enfants, mais la chrétienté fut pillée et détruite.

Dans le district de Baria, déjà si éprouvé au commencement de Tannée, le massacre prit des proportions considérables ; une vingtaine de chrétiens de Go-sam, qui faisaient tranquillement la moisson, furent surpris par les païens, liés deux à deux et jetés à Teau. Ceux de Dat-do, en apprenant ces atrocités, s'étaient enfuis dans la forêt; ils furent poursuivis, traqués comme des fauves, et plus de quatre-vingts furent tués sans pitié. A Thom, paroisse voisine, près de cent furent jetés vivants dans un puits.

Ainsi la révolte et la persécution étaient partout à la fois. Malgré la supériorité de leurs forces, les Français furent obligés de se tenir sur la défensive, et Tamiral dut s'estimer heureux de pouvoir garder ses positions jusqu'aux premiers jours de 1863, époque où il reçut deTamiralJaurès des renforts venus de Shang-haï, qui lui permirent de reprendre Toffensive et de travailler sérieusement à la pacification du pays.

Presque partout, comme on devait s'y attendre, les fonctionnaires païens nommés par nous avaient fait cause commune avec les insurgés, car le soulèvement était autant et plus religieux que politique ; comme d'habitude, nos malheureux chrétiens en furent les premières victimes. Voici ce qu'écrivait, au mois de janvier, le pro-vicairc de la mission, M. Wibaux :

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« Les Français ne se trouvant pas en force pour protéger les p(^ulations dispersées sur tous les points, ne peuvent en ce moment que garder les positions militaires, en donnant la chasse aux bandes, quand elles sont signalées ; mais, ordinairement, elles ne peuvent l'être assez tôt pour prévenir l'incendie, le pillage des maisons et, trop souvent, la mort de nos chrétiens ; car c'est sur eux que retombent de tout leur poids les maux de la guerre. Au moment d'une alerte ou après une invasion, nous les voyons arriver à. Sfiugon, sans riz, sans ressources, entassés dans des barques où ils vivent comme ils peuvent. Jusqu'à ce qu'ils aient pu se faire un asile, sous quelques feuilles de palmier jetées à la hâte sur des bambous. Que de familles ont été obligées de changer ainsi trois ou quatre fois de demeure depuis le commencement de U guerre; heureux encore quand ils peuvent échapper aux coups de ceux qui ne voient dans les chrétiens que des amis dévoués des Français I De fait, nos compatriotes, dans le soulèvement de ces derniers jours, ont trouvé la trahison partout, même dans ceux qui avaient accepté de leurs mains des charges et des dignités, excepté chez les chrétiens. »

Proclamation Bonnard (9 février 1863.) — On pourrait croire qu'après une pareille expérience, l'amiral Bonnard revint un peu de son engouement pour les païens et cessa de faire de la conciliation à tout prix. Ce serait mal connsdtre le cœur humain : le parti pris ne raisonne pas et se raidit contre l'absurde, plutôt que de reconnaître qu'il s'est trompé. Cette révolte, suscitée par les fautes de l'administration et les avances, aussi insensées que coupables, qu'on avait faites aux lettrés païens, nos pires ennemis, fut presque imputée à crime à nos confrères ; les missionnaires vivent dans l'intérieur du pays, disait-on, comment ne nous ont-ils pas avertis? On oubliait que chaque fois qu'un des nôtres avait cru devoir prévenir nos officiers de quelque mouvement suspect, il avait été

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remis brutalement à sa place et renvoyé dans sa sacristie ; on ne voulait pas comprendre que cette révolte s- attaquant surtout aux chrétiens, considérés comme amis des Français et traîtres à leur pays, nous devions être les derniers à en être instruits, mais les préjugés irréligieux aveuglent les meilleurs esprits, et les victimes ont toujours tort.

On le leur fit bien voir. Afin de récompenser les chrétiens de leur fidélité, Famiral Bonnard choisit le moment où les pafens faisaient défection partout, pour leur faire de nouvelles avances. C'est alors (février 1863) qu'il lança cette fameuse proclamation qui devait faire tant de mal au christianisme et arrêter net tout le bien qu'on pouvait attendre de l'expédition française. Nos célèbres principes de 89, qui nous font déjà faire assez triste figure en Europe et dont un publiciste, nullement clérical, de la Revue des Deux-Mondes , proclamait , dès 1870, la banqueroute complète en France, sont un nonsens et une colossale mystification en Annam, où rien n'a préparé les indigènes à ce régime. Pour eux comme pour tous les Orientaux d'ailleurs, la question religieuse et la question de nationalité sont une seule et même chose. Il en résulte que, pour les psuens, français et catholiques sont deux termes absolument synonymes.

Nos compatriotes ayant vaincu et occupant Ssugon d'une manière qui semblait définitive, ceux des païens qui se ralliaient de bonne foi au gouvernement, crurent en masse que le meilleur moyen d'affirmer leur fidélité et de se séparer des révoltés, c^était de se faire chrétiens. Dans le courant de janvier 1863, on vit ainsi, surtout aux environs de Saïgon, plusieurs villages, compromis dans l'insurrection du mois de décembre, faire leur soumission et demander des catéchistes pour se préparer au baptême.

Si nos gouvernants eussent compris leur mission en ce pays, ils auraient dû favoriser ce mouvement et, sans rien faire pour éloigner ou mécontenter les païens paisibles, té-

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moigner de la sympathie à ceux qui, en se faisant chrétiens, rompaient définitivement avec le gouvernement de Hué et se rat lâchaient à la France par le lien le plus capable de retenir les hommes, la communauté des intérêts. En effet, une fois chrétiens, les indigènes ne pouvaient plus nous trahir, car ils avaient tout à craindre, en cas d'une révolte victorieuse. A défaut d'un sentiment plus noble, le soin de leur propre sécurité nous garantissait leur fidélité.

C'est ce que ne voulut pas comprendre Famiral Bonnard; en apprenant qu'un 'grand nombre de villages étudiaient déjà la doctrine et se déclaraient chrétiens, il crut faire un coup de mattre en lançant une proclamation, rédigée par un lettré païen, pour leur dire de rester ce qu'ils étaient. « La France, toujours grande et généreuse, ne fait pas de distinctions entre ses enfants; un païen, honnête homme, a les. mêmes droits à sa protection; les Français, comme les Annamites, honorent les ancêtres et ne forcent personne à prendre leur religion. Tous les Annamites peuvent donc pratiquer leur religion comme ils Tentendent, le gouvernement ne s'occupe pas de ces questions. Si quelquefois les Français ont manqué à respecter les coutumes religieuses des indigènes, c'est seulement par ignorance, mais dorénavant ils auront soin de les étudier chaque Jour, pourne pas blesser les Annamites, »

n est difficile de pousser plus loin la maladresse et la platitude; et pourtant, avec les fausses idées que nous avons en France h ce sujet, idées qui, grâce à Técole libérale, ont pénétré jusque dans le camp catholique, beaucoup de mes lecteurs seront probablement tentés d'approuver la conduite de l'amiral Bonnard. Lui-même, je le pense, crut de très bonne foi qu'il assurait la liberté de conscience des Annamites. Cela serait peut-être vrai chez nous; avec un peuple autoritaire comme celui-ci, cette invitation officielle à rester dans le paganisme devait être interprétée et reçue comme un ordre. En fait, beaucoup de païens bien disposés reculèrent aussitôt,

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de peur de se compromettre avec leurs nouveaux maîfies.

C'est que leur foi n'était pas bien solide, dira-t-on ; d'accurd ; mais, de votre côté, tâchez de vous rendre compte de TefFel produit sur ces pauvres gens. Que des princes païens, comme Minh-mang et Tu-duc, lançassent des édits contre le christianisme, il n'y avait rien là de bien étonnant; ils étaient dans leur rôle; les caractères fermes, les esprits sérieux passaient facilement par-dessus de pareilles défenses; mais que ries chrétiens, venus dans le pays sous prétexte de protéger la religion, prissent la peine de déclarer, dans une pièce officielle, qu'ils ne tenaient pas du tout à ce que l'on se fît chrétien, c'était pour les infidèles quelque chose d'absolument incompréhensible; si bien que plusieurs crurent y voir un piège que leur tendait le gouvernement, poui> éprouver leur fidélité. Tant notre indifférentisme religieux répugne à toutes les idées des Orientaux !

Du reste, cette déplorable politique, qui s'est perpétuée depuis vingt ans dans la colonie, même sous des gouverneurs d'ailleurs bien disposés, n'a plus désormais de mystères pour personne. Tous les Annamites savent parfaitement aujourd'hui que le gouvernement colonial ne favorise pas l'élénienL chrétien, mais qu'au contraire, la profession du christianisme est un titre assuré aux exclusions et aux disgrâces de Tadministration. J'ai connu moi-même des païens sérieux, employés dans les bureaux du gouvernement, qui, voulant se convertir, étaient obligés de se cacher de leurs chefs et de s'entourei' des mêmes précautions qu'ils auraient prises du temps des anciens mandarins annamites.

En considérant, comme je le fais ici, la question au point de vue purement politique, et laissant soigneusement de coté les considérations religieuses, je dis qu'un pareil système est inepte et va directement contre les intérêts du pays. L'Annamite est peu ou point attaché au bouddhisme; pour lui, c'est une question de nationalité, beaucoup plus que de religion. u 21

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Devenu chrétien, il se regarde comme Français, par le fait; s'il reste païen, il y aura toujours entre l'étranger et lui une barrière.

Sans doute, et je désire que sur ce point ma pensée soit bien comprise : il fallait bien se garder de persécuter ou même d'inquiéter les psuens, car la foi demande une adhésion sincère de Tesprit et nous, missionnaires^ nous ne sommes pas si pressés que Ton croit de multiplier le nombre des mauvais chrétiens; à quoi bon? Mais on devait, au moins, éviter soigneusement de favoriser le paganisme aux dépens de notre foi et de faire croire à ces pauvres gens, comme ils en sont, à bon droit, persuadés, que se faire chrétien, c'est déplaire à Tadministration.

L'impartialité ainsi entendue, n'est plus de l'impartialité, mais de l'esprit sectaire. En favorisant le développement du christianisme dans ce pays, en témoignant, sans injustice, de la sympathie à nos coreligionnaires, on fût arrivé à ce résultat magnifique qu'au bout d'un demi-siècle, sans froissements, sans secousses, nous eussions eu deux millions de chrétiens et de Français dans la colonie, et cet appoint ne serait pas à dédaigner, dans la prévision de certaines éventualités qui peuvent venir compromettre notre situation ici. L'amiral Bonnard crut devoir prendre le contre-pied de cette sage politique; la plupart de ses successeurs ont marché sur ses traces. Dieu veuille qu'un jour, coname cela nous est déjà arrivé en Algérie et au Sénégal, la France n^'ait pas à payer chèrement la politique anti-chrétienne de ses gouvernants I

Vayag^e ÀHué (avril 1863}. — On se rappelle qu'aussitôt après la signature du traité du 5 juin 1862, l'amiral Bonnard avait envoyé un de ses officiers d'état-major en France, pour demander la ratification de Tempereur. Au mois de mars 1863, le traité revint avec la signature de Napoléon III; restait à obtenir celle de Tu-duc, qui paraissait alors assez

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peu disposé à la donner, puisqu'il venait, au mois de décembre, de protesliir contre le traité; mais cette fois^ Tamiral Boimard, qui voulait achever son œuvre, parla ferme et, comme il arrive toujours avec les Annamites, cela suffit.

La colonie étant un peu pacifiée, dans les premiers jours d'avril, ramiral Bonnard, et le colonel Palanca pour l'Espagne, se rendirent à Hué, o\x le traité devait être solennellement ratifié par Tu -duc. Les deux plénipotentiaires français et espagnol , accompagnés d'une suite nombreuse et brillante, forent admis, ie 16 avril, en présence de Sa Majesté annamite. C'était une dérogation à tous les usages du pays et une victoire morale remportée sur les vieux préjugés orientaux.

Ce voyage â Une fut le dernier acte politique de l'amiral Bonnard. A son retour à Saïgon, le 30 avril 1863, il remit la direction du semce à l'amiral de la Grandière, qui, d'abord, devait faire seulement l'intérim. En efi'et, Tarairal Bonnard espérait bien revoair dans cette colonie, à laquelle il s'était sincèrement attaché; il avait demandé un simple congé de ccinvalesccnce, afin de rétablir sa santé complètement épuisée par les préoccupations incessantes et les fatigues du commandement. Car c'est une justice que je suis heureux de pouvoir lui rendre ici, cet officier qui fit tant de fautes était un grand IravaillDur; il s'était donné tout entier à Tœuvre difficile d'ai*gauiser la colonie et il comptait bien en venir à bout, mais il mourut dans une maison de santé, peu de mois après son retour on France,

L'amiral de la Orandiëre (mai 1863). — Le successeur de l'amiral Bonnard apportait dans l'administration d'autres vues et une direction politique toute différente; au premier rang de ses préoccupations, il mit la question de patriotisme. Sans èlre ce qu ou est convenu à notre époque d'appeler un clérical, l'amiral de la Grandière, à Topposé de son prédécesseur, eut le bon sens de comprendre qu'en Cochinchine l'as-

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similaUon des indigènes ne se fera que par le christianisme et que Télément chrétien, dontla fidélité ne pouvait être mise en doute, avait droit à être trailé avec plus d'égards, puisqu*îl était prouvé que, malgré l'espèce de défaveur qu'on avait jusque-là fait peser sur lui, en cas de révolte^ on ne pouvait guère faire fond que sur lui,

M* de la Grandière, sans violenter en rien la liberté de conscience des païens, ce qui eut été une sottise en mènae temps qu'une faute politique, se montra donc sérieusement disposé à seconder la propagande catholique et ses œuvres. Je ne doute pas que, s'il eût été obéi, ses intentions bienveillantes n'eussent produit un très grand bien. Malheureusement le mouvement était donné en sens contraire, et Ton voit combien il est difficile de changer la routine administrative; trop souvent, des agents secondaires, animés d'un esprit tout différent du sien, firent échouer les espérances qu'on avait pu fonder sur sa bonne volonté.

Mais, si la présence de M. de la Grandière à la tête de la colonie ne produisit pas pour la religion tous les résultats qu'on était en droit d'attendre de ses excellentes intentions, elle amena, au moins, une certaine amélioration dans la dépence publique. C'était là, il faut bien ravouer, un des plus tristes côtés de la nouvelle situation. Je ne veux rien exagérer, dans un pareil sujet. On sait qu*en général les commencements d*une colonie ne brillent guère par la moralité. Qu'on se rappelle ce que firent, au xvi* siècle, les Espagnols dans l'Amérique du sud; qu'on lise, dans la correspondance de saint François-Xavierj comment se comportèrent les Portugais, dans les Indes, k Malacca, dans les Moluqnes et les îles Malaises; on verra que, malgré leurs torts, nos compatriotes se conduisirent, en général, avec plus de tenue,

U faut bien dire cependant qu'il y eut et qu'il y a encore, hélas I en ce genre, des excès lamentables. Le vice semble avoir acquis ici droit de cité et s'étale cyniquement aux re-

gards. Les prédécesseurs de Tamiral de la Grandière, jugeant la chose en soldats, avaient cru devoir fermer les yeux ; le nouveau gouverneur les ouvrit très grands et força le vice à se cacher. Les règlements militaires qui défendent le séjour de certaines femmes dans les bâtiments de l'État, furent remis en vigueur ; ne pouvant commander la vertu, Tamiral voulut au moins donner l'exemple des bonnes mœurs : il fit venir sa famille, demanda au vicaire apostolique un de nos confrères pour diriger l'éducation de ses enfants et, tout le temps qu'il fut à Saïgon, sa maison devint le centre et le modèle de la bonne compagnie.

Sa sollicitude pour les intérêts religieux de la colonie se manifesta encore par Tallocation annuelle qu'il accorda à la mission. Dans ses tournées, il rendait toujours visite aux missionnaires qu'il trouvait sur son passage, et s'informait avec intérêt de ce qu'il pouvait faire pour améliorer leur sort. A cette époque, nos confrères, à commencer par le vicaire apostolique, étaient assez pauvrement logés ; ils résidaient ordinairement dans de méchantes paillottes annamites, portaient presque tous encore le costume des indigènes et se nourrissaient, comme eux, d'un peu de riz et de poisson salé. L'amiral en témoigna plus d'une fois son étonnement, et se plaignit même au vicaire apostolique d'un état de choses qui était, disait-il, un déshonneur pour le pays. La réponse était trop facile :

— Gomment voulez-vous qu'ils fassent, amiral? Ils reçoivent chacun six cents Ifrancs de la Propagation de la foi, et avec cette somme, ils doivent s'entretenir et soutenir toutes leurs œuvres.

Le brave amiral qui, comme tous les gens du monde, en était encore de bonne foi à la légende libérale des fabuleuses richesses de l'Église, ne put cacher son étonnement :

— Gomment ! ils n'ont que six cents francs pour vivre? Mais conmient font-ils alors ?

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ms CHAPITRE SEPTIÈME

Pour compreadre la surprise de M. de la Grandière, il faut savoir qu'à Saïgoa et dans toute la colonie, si Ton vent vivre

à la française, le.s dépenses sont très considérableSj car tout ce qui arrive d'Europe est hors prix. L'unité monétaire, qui est ici la piastre mexicaine (environ cinq francs), représente à peu près comme valeur vénale un franc en France, Aussi les traitements des moindres employés européens ont été iîxés k soixante piastres (trois cents francs) par mois, et, avec cette somme, ces malheureux sont le plus souvent criblés de dettes.

Les six cents francs que la Propag-ation de la foi alloue à chaque missionnaire représentent la paie d'un cuisinier annamite de seconde classe^ car un bon domestique gagne mille à douze cents francs par an, et, de plus, il est nourri. Quant au moindre instituteur européen, il touche quatre mille francs par an, et est logé aux frais de TÉ ta t. On voit d'après cela que les missionnaires font assez pauvre figure auprès de leurs compatriotes.

L'amiral do la Grandière eut la délicatesse de comprendre qu'un pareil état de choses était un déshonneur pour notre pays; il voulut y remédier, en accordant à la mission un secours annuel qui permît aux missionnaires de mieux tenir leur rang. Cette allocation n'était pas un traîtemt^nt, car elle ■ resta toujours bien au-dessous de ce que l'Étal donne au clergé des autres colonies, mais elle permit à nos confrères de vivre un peu plus à Taise et de développer leurs œuvres. Grâce à ce secours, le vicariat apostolique, pendant ces dix-huit années, s'est couvert d'églises, d'écoles et de presbytères ; on a fondé des orphelinats, ouvert des hôpitaux, et je connais tel missionnaire qui, avec son allocation, a eu, à certains moments^ quatre-vingts personnes à sa charge.

C'était donc un argent bien employé que celui qui nous était accordé chaque année par le gouvernement colonial, et si nous regrettons franchemont cette allocation, c*est surtout h cause des pauvres" que nous ne pouvons plus soulager

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comme par le passé, et aussi à cause des œuvres générales de la mission : séminaires, écoles, catéchuménats, hôpitaux, qui sont en souffrance et qu'il sera très difficile de soutenir, Quant à nous, avec nos six cents francs de la Propagation de la foi, nous ne demandons rien; si, par suite des épreuves de l'Eglise en Europe, ce dernier secours venait à nous manquer, nous trouverions toujours chez nos néophytes le bol de riz nécessaire à notre subsistance.

Vraiment, si la chose n'était pas si gravé, s^il ne s'agissait pa§ ici avant tout de l'intérêt sacré des âmes, on serait tenté de sourire de l'ineptie de ces honnêtes francs-maçons qui s'imaginaient, dit-on, nous prendre par la famine et se débarrasser ainsi d'une influence qui les gêne. Ces Messieurs jugent des autres par eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est qu'un prêtre. Je ne veux pas nous faire plus héroïques que nous ne sommes, mais enfin nous attendons l'avenir, sinon sans tristesse, au moins sans crainte; selon le mot du triste La Réveillère-Lépeaux à ses complices du directoire, on pourra bien peut-être désoler notre patience, mais ce qu'il faut que tous sachent, amis et ennemis, c'est qu'on ne la découragera jamais.

Revenons à M. de la Grandière. En dehors de la question religieuse, tout le monde, je crois, à Saigon, est d'accord pour reconnaître que sa nomination au poste de gouvernejir de la Gochinchine ouvre l'ère de l'organisation véritable et définitive de la colonie. Dans le cours des quatre années qui venaient de s^écouler depuis la prise de Saigon, le gouvernement français, embarrassé dans les lenteurs et les difficultés d'une expédition interminable, occupé presque exclusivement d'opérations militaires entreprises pour s'établir dans les principaux postes, ou s'y maintenir contre les révoltes des indigènes, avait montré une hésitation fâcheuse et paraissait indécis de ce qu'il voulait faire de cette belle conquête.

Les fausses mesures et les tristes compromis de l'amiral

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Bonnard, en facilitant le soulèvement presque général des Annamites contre nous, avaient contribué pour beaucoup à rendre la Cochinchine impopulaire en France. D'ailleurs Tempire était entré dans cette longue période de décadence et cette série de fautes qui allaient, en dix ans, l'amener à Sedan. Il n'avait plus son prestige des premières années, pour défendre devant les chambres, et surtout devant Topinion publique, sa politique extérieure, qu'on commençait alors à attaquer avec beaucoup de vivacité dans la presse. La déplorable aventure du Mexique avait fortement indisposé le pays contre toutes les expéditions lointaines, qu'il enveloppait, sans distinguer,' dans la même réprobation ; d'autant que, pour dissimuler ses fautes, le gouvernement, parfiut-il, avait rejeté sur l'expédition de Cochinchine une partie des dépenses de celle de Chine et du Mexique, ce qui n'était pas, on le comprend, de nature à mettre en faveur notre nouvelle colonie.

Aussi au commencement de 1863, l'empereur, fatigué des attaques continuelles de l'opposition, paraissait disposé à abandonner la Cochinchine. C'est, en grande partie, aux efforts (le M. de la Grandière, à la direction intelligente et économique qu'il imprima aux services publics, -dès son an'ivée à Saigon, que la France doit d'avoir gardé sa conquête ; en se retirant^ elle eût déshonoré son drapeau et compromis irréparablement son prestige dans l'extrême Orient.

IVouveau projet de traité (1863 - 18641). — U y avait à peine un mois que le nouveau gouverneur était installé qu'on vit arriver à Saïgon le grand mandarin Phan-thanh-gian, à la tète d'une ambassade chargée d'aller en France demander la rétrocession des trois provinces contre une indemnité pécuniaire. La cour de Hué, qui ne cède jamais que ce qu'elle est forcée d'abandonner, n'avait pas perdu l'espoir de rentrer en possession de ces belles provinces, qui, par leur fertilité, étaient

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comme son grenier d'abondance ; le roi, parfaitement renseigné sar les hésitations du gouvernement français, espérait recouvrer par Thabileté des négociations ce que la force des armes lui avait fait perdre.

L'ambassade s'embarqua à Stugon le 4 juillet 1863, et arriva à Paris dans le courant du mois d'août. Malgré les observations de M. de la Grandière, unies à celles du marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine, les plénipotentiaires obtinrent d'abord la plus grande partie de ce qu'ils demandaient, et un nouveau projet de convention, destiné à remplacer le traité du 5 juin 1862, fut arrêté dans les bureaux du ministère.

Dans ce projet, nous devions garder seulement quatre postes: Saigon, My-tho, Thu-dau-mot et Cho-lon, avec le libre parcours des fleuves et une zone de terrain de quatre à cmq kilomètres pour assurer la défense et la circulation des voies navigables. Le reste de notre conquête était rétrocédé aux Annamites, moyennant une indemnité pécuniaire de.cent millions de francs payable en cinquante annuités.

Ainsi, en vertu de cette convention, Saigon cessait d'être le chef-lieu d'une colonie pour devenir un simple comptoir de commerce. L'alarme fut universelle dans les trois provinces occupées par nous, soit chez les Français déjà établis dans la colonie, soit surtout chez les Annamites franchement ralliés à notre domination, qui sentaient parfaitement qu'en retombant sous la main des mandarins, ils allaient êtres punis de leur fidélité à notre cause. Les pauvres chrétiens, plus exposés que personne aux vengeances de leurs compatriotes, tremblèrent de voir se rouvrir bientôt Tère des persécutions sanglantes, et le mouvement de conversions, qui se manifestait çà et là, fut arrêté net ; chacun se réservait et craignait de se compromettre, en se déclarant notre ami, au moment même où nous nous proposions d'abandonner le pays.

Ce déplorable projet montre avec quelle légèreté, avec

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quelle profonde ignorance des hommes et des choses, nous dirigions depuis longtemps notre politique coloniale. A Sîugon, où l'on connaissait mieux la situation, il n'y avait qu'une voix pour le critiquer, car il était évident que c'était une abdication et un coup mortel porté à notre influence en ce pays. Mieux eût valu certainement nous retirer tout à fait, car la nouvelle convention était inexécutable et ne faisait qu'accroître nos difficultés.

En effet, pour quiconque connaissait un peu le pays, il n'était pas douteux que le vide et l'isolement allaient se faire autour des comptoirs que nous prétendions conserver. De plus, pour garder un territoire si restreint et faire respecter la libre circulation des fleuves, il nous fallait notablement augmenter nos forces militaires, car nos frontières prenaient, dans ce cas, un développement bien plus considérable, puisqu'elles s'étendaient de chaque, côté des rives fluviales. Enfin, quant à la compensation promise de cent millions de francs, considération qui, dit-on, avait surtout décidé Tempereur, désireux de combler le déficit amené par l'expédition du Mexique, c'était une mauvaise plaisanterie et rien de plus.

Où trouver ces cent millions, dans un pays sans commerce, sans crédit, sans relations au dehors, et qui venait d'être ravagé parla guerre civile et la guerre étrangère? Le roi Tuduc, qui se voyait forcé en ce nioment même, d'avouer piteusement au gouvernement de Sëïgon qu'il était dans l'impossibilité absolue de payer les deux millions, montant du premier terme échu de l'indemnité qui lui avait été imposée par le traité de 1862, eût frappé en vain à la porte de tous ses sujets pour parfaire la moitié d'une pareille somme. Ici encore nous avions le tort de juger de ces peuples comme des nations européennes, qui peuvent toujours, au moins dans une certaine mesure, trouver, par un appel au crédit, les ressources pécuniaires qui leur font défaut à un moment donné?

Cependant les ambassadeurs annamites étaient de retour à

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Ssugon, dans les premiers jours du mois de mars 1864, et publiaient partout que le gouvernement de l'empereur leur avait accordé leur demande et que les Français, incapables de conserver leur conquête, ne tarderaient pas à quitter le pays. Le capitaine Aubaret, qui avait déjà travaillé à la rédaction du premier traité de 1862, fut envoyé à Hué, à la suite des plétiipotentiaires annamites, pour arrêter, d'accord avec le roi, les -termes de la nouvelle convention.

Heureusement pour les int^éts du christianisme, qui sont aussi ceux de la France, la cour de Hué se hâta trop vite de triompher et de découvrir sa mauvaise fdi. Ce nouveau traité si avantageux pour elle, puisqu'il lui rendait les trois provinces et nous mettait dans Fimpossibilité de nous établir jamais sérieusement dans le pays, lui parut encore insuffisant; au lieu de ratifier au plus vite les concessions inespérées qu'on avait la faiblesse de lui faire, le roi Tu-duc essaya de modifier à son avantage toutes les clauses qui le gênaient encore dans la nouvelle convention.

Le projet de l'empereur portait rengagement pris par FAnnam de payer, en cinquante annuités de deux millions chacune, le rachat des trois provinces ; le roi faisait déclarer que letat de ses finances ne lui permettait de s'engager que pour une annuité de deux millions, pendant quarante ans. C'était, du premier coup, un rabais d'un cinquième sur l'indemnité offerte par les négociateurs annamites eux-mêmes.

Le projet stipulait pour les Français le droit de résider et de commercer dans tout TAnnam ; le roi n'accordait la résidence que dans trois de ses ports, avec la faculté aux Français munis de passeports de traverser le pays pour leurs affaires, mais à la condition de ne pas séjourner et de retourner immédiatement dans un des trois ports désignés. C'était tout le royaume fermé officiellement aux missionnaires européens.

Le projet voulait que les indigènes qui avaient accepté loyalement la domination française et qui s'étaient compromis

au service de notre pays, ne pussent jamais être inquiétés à ce sujet; le roi leur accordait une amnistie générale, comme à des coupables qui se sont révoltés contre leur souverain légitime. On voit de suite la portée morale d'une pareille clause.

Enfin le projet portait que les Annamites seraient libres d'embrasser le christianisme et de le pratiquer; le roi, tout en accordant à ses sujets la permission de se faire chrétiens, déclarait, en même temps, qu'on punirait sévèrement ceux des fidèles qui violeraient les lois du royaume. Or, comme parmi ces lois se trouve la défense non abrogée d'embrasser le christianisme et la prescription de contribuer pour les superstitions pcuennes, c'était reprendre d'une main ce qu'on voulait avoir l'air de donner de l'autre et placer les néophytes entre la persécution et l'apostasie.

Pendant qu'on négociait à Hué, l'amiral da la Grandière faisait saisir sur notre territoire des barques annamites chargées d'armes et de munitions; on arrêtait, aux portes de Saïgon, des mandarins venus de la capitale, avec des proclamations pour appeler le peuple à la révolte. En présence d'un pareil manque dé foi, le gouverneur prit sur lui d'envoyer à M. Aubaret l'ordre de suspendre toute négociation et se hâta d'en référer en France, en faisant de nouvelles instances, pour qu^on ne sacrifiât pas l'œuvre de cinq ans de travaux et de combats.

Le ministre de la marine. M, de Chasseloup-Laubat, appuya vivement, de son côté, les demandes de M. de la Grandière; il remit à l'empereur un long mémoire, pour l'éclairer sur le véritable état des choses. C'est aux efforts réunis de ces deux hommes d'intelligence et de cœur que la France doit la conservation de la colonie de Cochinchine. A la fin de janvier 1865, après plusieurs mois de pourparlers et d'hésitations, le courrier apporta l'ordre de rompre difinitivement les négociations et de s'en tenir au traité de 1862.

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LES FRANÇAIS A SAlGON (1861-1867) 333

Protectorat du Cambode^e (18G41). — En même temps qu'il travaillait de toutes ses forces à nous conserver la Cochinchine, Famiral de la Grandière nous assurait le protectorat du Cambodge. Depuis plus d'un demi-siècle, ce malheureux royaume subissait tour à tour rinfluence de Siam ou celle de TAnnam; mais dans la guerre de 1835, le roi de Cambodge, vaincu par le roi Minh-mang, était devenu tributaire de la Cochinchioe et se trouvait placé sous la surveillance du vice-roi de Saïgon. Quand les Français se furent rendus nifidlre de cette ville, ils songèrent naturellement à faire revivre à leur profit la suzeraineté des rois d'Annam sur ce pays et à contrebalancer l'influence siamoise, devenue toutepuissante, depuis les défaites de Tu-duc.

Dès le mois de septembre 1862, Tamiral Bonnard, alors gouverneur de la colonie, avait fait un premier voyage au Cambodge, Le vicaire apostolique, Mgr Miche, avait une très grande influence sur Tesprit du roi Norodom, auquel il avait rendu les services les plus signalés. Le prélat usa de cette influence en faveur de notre pays. Grâce à lui, le gouverneur français se vit reçu avec toutes sortes de prévenances ; le roi se montra très désireux d'échapper aux Siamois, pour se mettre sous la puissante protection de la France. L'incertitude delà situation, la crainte d'être abandonné aux vengeances de Siam, si nous venions à quitter le pays, l'empêchèrent seules de se déclarer dès lors ouvertement.

L'année suivante, au mois de juillet, l'amiral de la Grandière fit un second voyage et posa, d'accord avec le roi, les bases d'un traité entre le Cambodge et notre pays*. Nous nous engagions à reconnaître l'autorité du roi, qui, en échange, se plaçait sous le protectorat de la France et nous concédait un établissement à Pnom-penh, sa nouvelle capitale. Ce traité, envoyé en France, fut ratifié par l'empereur, et le 3 juillet 1864,

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