‹ La Cochinchine religieuseChapitre 36 sur 79 · Voir le texte aux pièces justificatives · texte numérisé non relu

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une mission française , présidée par le commandant Desmoulins, chef d^état-major, délégué par le gouverneur pour le remplacer, assistait au couronnement du roi Norodom, qui, depuis cette époque, s'est toujours montré le client docile et Tami de la France.

Pour achever de suite ce qui regarde la partie politique de ce travail, je vais raconter brièvement comment, afin de compléter son œuvre en Cochinchine, l'amiral fut amené à occuper les trois provinces de Vinh-long, de Chau-doc et de Ha-tien.

OcM^upation des trois provinees de l'ouest (Juin 1869).

— Après la rupture des négociations en 1865, on en était revenu purement et simplement au traité de 1862, et Tamiral de la Grandière, une fois débarrassé des incertitudes de la situation, s*était mis sérieusement à organiser les trois provinces de Bien-hoa, de Saigon et de My-tho, qui nous appartenaient définitivement. Si la cour de Hué avait pu se résigner de bonne foi à un sacrifice nécessaire, il est probable qu'elle eût conservé les trois autres provinces de la basse Cochinchine, car la France ne songeait nullement alors à de nouvelles conquêtes. Malheureusement pour lui, Tu-duc ne sut pas se résigner à cette perte, et les trois provinces de Vinh-long, de Chau-doc et de Ha-tien, demeurèrent un vaste foyer d'intrigues contre nous et le refuge assuré des mécontents, des pirates, des révoltés. Après avoir réclamé en vain pendant dix-huit mois, Tamiral perdit patience et, pour assurer la tranquillité de la colonie, il résolut de s'emparer des trois provinces de Touest.

Toutes les précautions furent prises pour éviter Teffusion du sang. Après avoir demandé et obtenu Tapprobation du ministre de la marine, Tamiral prépara l'expédition si secrètement, il prit si bien ses mesures, que les Annamites, surpris à Timproviste, et connaissant d'ailleurs notre force par expérience, n'essayèrent pas même de lutter. Ce fut une

simple promenade militaire : le 19 juin 1867, on occupa Vinhlong, oîi le célèbre mandarin Phan-thanh-giang nous remettait lui-même la citadelle, et s'empoisonnait ensuite, à la manière de Caton, pour ne pas survivre à l'humiliation de son pays. Le 22, on se présentait devant Chau-doc; le 24, on était à Ha-tien. Partout les populations s'étaient montrées pacifiques et soumises.

Depuis ce temps, il n'y a plus eu contre nous de révoltes sérieuses; l'œuvre de la conquête était achevée, au moins dans la basse Cochinchine. Désormais l'amiral de la Grandière et ses successeurs n'auront plus qu'à organiser les services publics, et à travailler au développement et à la prospérité de cette nouvelle colonie. |

Je ne les suivrai pas sur ce terrain. C'est aux écrivains Mes qu'il appartient de nous donner l'histoire politique de la Cochinchine. Si je me suis avancé, à regret, sur ce terrain qui n'est pas le mien, c'est que l'expédition de Cochinchine ayant été commencée dans un but exclusivement religieux, la question politique et la question cléricale, comme on dit de nos jours, étaient intimement liées l'une à l'autre et ne pouvaient se séparer. Mais j'ai hâte d'abandonner ce terrain brûlant, pour me renfermer uniquement dans mon sujet : la Cochinchine religieuse.

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CHAPITHE HUITIÈME

résurrection: (1862-1873).

R me faut mainleuanl revenir un peu en arrière, pour exposer aux Iccleurs comment, au sortii^ de la grande persécution, nos Églises mourantes reprirent une nouvelle vie et réparèrent ks pertes cruelles qu'elles avaient subies.

JMgr I.efehvre m Siaiffoii (1861 -1^019). — A Saigon, grâce à la présence de nos compatriotes, Mgr Lefebvre, le

vicaire apostolique de la Cuchinchine occideulale n eut pas besoin d'attendre pour se mettre k l'œuvre la signature du traité de pais. Dès qu'il jugea la situation des Français définitivement acquise, il se liAta d'appeler auprès de lui les chrétiens persécutés de Tin té rieur, et se mit résolument k réorganiser les œuvres de la mission.

C'est à cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1860, qu*il t]uitta la petite maison qu'il avait occupée d'abord k Xoincbieii, pour venir s'établir en ville j dans une grande et belle case abandonnée parnn mandarin annamite, lors de l'arrivée des Français. Devenue ainsi propriété du gouvernement, cette habitation fut mise i»ar le service local à la disposition du

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Yicaire apo^ilolique ; elle était située dans lahasse ville, daua la rue Lefebvre, Une pagole abandonnée fut cédée en même temps au prélat, pour en faire sa cathédrale provisoire.

Les sœurs de Saint-Paul de Chartres étaient établies depuis plusieurs années dans la' colonie aiifrlaise de Hong-kong» Mgr Lefebvre, dès qu'on put compter sur un peu de stabilité, s'empressa de les demander, pour leur confier une partie du ses œuvres. Elles arrivèrent à Saigon vers le mois d'avril 1860, et eurent beaucoup à souflVir pendant cette première année, où Ton manquait encore de tout et où Ton était comme prisonniers dans renceînte étroite de la ville. Elles furent chargées par le vicaire apostolique de recueillir les orphelins que la perséoutiou faisait chaque jour^ ainsi que les nombreux enfants païens abandonnés de leurs parents, qui erraient, hâves et déguenillés, par les rues de la ville. Ce fut le premier noyau de Tœuvre de la Sainte-Enfance à

Saïgon. i

Cette œuvre commença bien modestement, dans une grande case incommode, située près de Tévêché, sur remplacement actuel du marché. Alors c'était un vaste marécage, complètement inondé à la marée haute, car le Saigon de ISliO tie ressemble guère au Saigon d'aujourd'hui. Encore les sœurs françaises durent partager d'abord ce misérable abri avec les religieuses indigènes réfugiées en grand nombre k Satgon, Peu k peu la situation s'améliora. L amiral Bonnard fit don à la Rév, Mère Benjamin, supérieure des Sœurs, d'un vaste emplacementj le long du boulevard de la Citadelle. C'est de ce berceau que sortirent toutes les oeuvres que les Sœurs de Saint-Paul dirigent avec tant de zèle dans la colonie.

Une autre œuvre intéressait vivement la charité de Mgr Lefebvre et son tendre amour des pauvroSj c'était la créatiau d'un hôpital en faveur des indigènes malades et sans ressources* Dès qu'il se vit à Tabri des persécutions, le vénérable prélat, sans consulter peut-être assez son budget bien

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modeste encore, ouvrit près de sa demeure deux petites cases, qui furent bientôt pleines de malades. C'est ainsi qu'au moyen âge on avait vu les premiers Hôtels-Dieu s'élever dans toutes nos villes à Tombre de la maison épiscopale. L'assistance publique, le soin des pauvres, des malades, de ceux qui souffrent et qui sont abandonnés, sont œuvres cléricales au premier chef, n'en déplaise à nos laïciseurs ; mais ils auront beau faire, ils ne remplaceront jamais avec leur bureaucratie la douce charité de l'Église catholique.

Mgr Lefebvre confia son petit hôpital aux Sœurs de Saint- Paul ; mais le service local les ayant réclamées pour Thôpital militaire, les Sœurs annamites demeurèrent quelque temps chargées seules de l'hôpital indigène. L'administration, reconnaissante de la charité et du dévouement avec lesquels on recevait les miliciens annamites blessés ou malades, donna d'abord gratis les médicaments et autorisa la visite d'un médecin de la marine. Plus tard, l'amiral Charner accorda une subvention mensuelle de cent cinquante piastres, qui fut doublée par l'amiral de la Grandière. Enfin, au mois de septembre 1864, d'un commun accord entre la mission et le gouvernement, cet utile établissement, remis aux soins des Sœurs de Saint-Paul, fut installé définitivement à Cho-quan, aux bords de l'arroyo chinois.

Cet hôpital indigène rendit de grands services, tant qu'il demeura sous la direction des religieuses ; beaucoup de pauvres païens y trouvèrent avec la santé du corps le salut de l'âme, bien que, disons-le en passant, on ait toujours respecté scrupuleusement la liberté de conscience des malades, car la sainte Église de Jésus-Christ est plus attentive que qui que ce soit à ne jamais violenter la liberté des èmes et à n'accepter que des soumissions volontaires. A quoi lui serviraient des conversions forcées, lesquelles sont de nulle valeur devant Celui qui lit au fond des cœurs ?

C'est ce que ne veulent pas comprendre ceux qui, sous

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préiexte de Hberlé de conscience , cherchent à organiser partout Tceuvre satanique de la mauvaise mort, et qui^ pour arriver à ce but, ne recalent pas devant la confiscation et le vol des fondations catholiques. A Cho-quan, Taumônier, dénoncé, à tort, comme fanatique^ se vit, un beau jour, remercié de ses services ; un peu plus tard, les sœurs, a leur tour, furentpriées de céder leur place à des infirmières laïques. Ainsi fut confisquée, contre toute convenance, lafondatioude Mgr Lefebvre.

Depuis le départ des sœurs^ ce bel établissement, qui coûte cher au budget de la colonie, est à peu près tombé. Si Tadministration n'y envoyait d'office ses miliciens, ses prisonniers et tous les malades sur lesquels elle a quelque action, ses vastes salles seraient vides, car les païens eux-mêmes savent parfaitement faire la différence entre la charité administrative et celle deTÉglise,

Sèmlnatre. — Mais Fœuvre principale de la mission, celle qui tenait le plus au cœur du vicaire apostolique, c*élait le séminaire indigène. Depuis trente ans^ tous nos prêtres anna^ mites sortaient du collège général de Pinang. C'était hou pour les temps de persécutions ^ et TÉglise de Cocliînchine n'oubliera jamais les services inappréciables que cette pieuse maison rendit à nos missions pendant ces jours d'épreuve; mais on comprend néanmoins qu'une mission régulièrement doit former elle-même son clergé, pour lui donner son esprit et le façonnera ses usages.

C'est pour cela que^ dès i850, Mgr Lcfebvre avait tenu à recommencer un petit essai de séminaire, d'abord à Dau-nuoc, sous la direction de M- Pernot, puis à Cai-nhum, sous cell« de M. Borelle, son provicaire, A vrai dire, ces deux maisons furent moins des séminaires que des écoles préparatoires, dans lesquelles on éprouvait la vocation des jeunes gens, avant (le leH envoyer au loin achever leur éducation cléricale.

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MM. Pernot et Borelle se consacrèrent tout entiers à cette œuvre obscure, bien qu'elle soit grande aux yeux de la foi, jusqu'en 1860, année pendant laquelle M. Pernot fut rappelé à Paris, comme directeur au séminaire des missions étrangères, et M. Borelle alla au ciel recevoir la récompense de ses vertus apostoliques.

A cette époque, arriva dans la mission de Cochinchine un prêtre que la Providence semble avoir préparé tout exprès et de loin, pour réorganiser le séminaire de Saigon, M. Théodore Wibaux, de sainte et douce mémoire. Ayant professé pendant de longues années la rhétorique au collège libre de Marcq (diocèse de Cambrai), il apportait à cette œuvre du séminaire les résultats acquis de Fexpérience et un ensemble de qualités qu'on trouve rarement réunies au même degré dans une seule personne : homme d'éducation, de talents distingués, il avait, ce qui est bien plus précieux dans un supérieur, l'amour passionné des âmes, et surtout de ces chères âmes de jeunes gens qui avaient eu, en France, les prémisses de sa vie sacerdotale ; il savait les attirer et s'en faire aimer, parce qu'il les aimait uniquement lui-même; homme du monde, au meilleur sens du mot, je veux dire à la manière de saint François de Sales, il avait le secret de cette piété aimable et douce qui entraîne tous les cœurs; d'une égalité de caractère toujours constante, d'une délicatesse pleine d'égards et de charité pour ses confrères, il sut grouper autour de lui et former à ce difficile ministère de l'éducation des collaborateurs zélés, qui devaient continuer son œuvre après lui. Dans le cours d'une vie sacerdotale déjà longue, j'ai eu le bonheur de rencontrer sur ma route plus d'un saint prêtre ; je ne crois pas en avoir trouvé un seul qui présentât un mélange si harmonieux de tous les dons de la nature et de la grâce. Son désintéressement fut audessus de tout ce que je pourrais dire. Au sortir des persécutions, la mission de Cochinchine occcidentale était très pauvre et ne pouvait faire les dépenses nécessaires pour installer

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convenablement un séminaire ; M. Wibaux y mit sa fortune, qui était considérable, et, ce qui vaut mieux, il y mit toute son âme, tout son cœur, et fit du séminaire de Saïgon l'œuvre de sa vie apostolique tout entère.

Dieu bénit son dévouement, et il réussit au delà de ce qu'on pouvait espérer. Grâce à lui, le séminaire de Saïgon est devenu un établissement complet, qui no le cède en rien comme organisation à nos meilleurs séminaires de France. Je me rappelle encore quelle fut ma surprise lorsqu'arrivant en mission, je trouvai ici un établissement modèle, qui me rappelait mon cher séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin, où je venais de passer comme professeur les deux plus belles années de ma vie. Le bon P. Wibaux était déjà bien cassé par le travail et par le climat plus que par Tâge, car il n'avait encore que cinquante ans; il avait eu d'ailleurs sa large part de crpix et d'épreuves, car une œuvre comme celle-là ne peut s'établir sans beaucoup de difficultés; mais Dieu lui réservait, avant de l'appeler à lui, la joie de pouvoir imposer les mains aux premiers prêtres annamites sortis de sa maison. Quand il mourut, le 7 octobre 1877, son œuvre était achevée, et ses successeurs n'avaient qu'à suivre le sillon qu'il avait ouvert.

M. Wibaux se trouvait donc, à son arrivée dans la mission, tout naturellement désigné au choix de Mgr Lefebvre, pour entreprendre l'œuvre du séminaire. Les élèves, encore très peu nombreux, avaient été dispersés par la persécution ; on ramassa tou§ ceux que l'on put, c'est-à-dire une dizaine, et l'on s'installa bien modestement dans deux petites cases situées à Thi-nghe, en plein marais. Quand l'eau était basse, on pataugeait dans la boue, à la marée haute, on prenait un bain de pieds; mais comme tout le monde, maîtres et élèves, marchaient pieds nus et étaient costumés à l'annamite, l'inconvénient n'était pas fort grave. Là, le brillant professeur du collège de Marcq, devenu tout à la fois supérieur, économe et unique professeur de l'établissement, oubliait sa

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rhétorique pour faire décliner rosa à ses petits écoliers annamites. Le cher prêtre ne savait pas encore un mot de la langue annamite, qu'il ne parla jamais bien d'ailleurs, étant arrivé trop âgé en mission; de leur côté, ses élèves étaient d'assez pauvres latinistes; n'importe, on se comprenait tant bien que mal et Ton vivait gais et heureux, au jour le jour de la divine Providence. Elle veillait soigneusement sur le père et sur les enfants ; on en eut plus d'une fois des marques signalées.

En voici quelques exemples. Un jour, M. Wibaux allait en promenade avec ses élèves ; or, à cette première époque de la conquête, les limites de l'occupation étaient très étroites, comme je Fai dit. A peu de distance du séminaire, on se trouvait en territoire ennemi, et deux forts, établis pour garder le cours supérieur de la rivière, s'élevaient à l'endroit où est bâtie aujourd'hui l'inspection de Binh-hoa. Cependant le supérieur, qui, comme la plupart des hommes d'éducation, vivait très peu dans le monde extérieur et les réalités de la vie pratique^ ne se doutait même pas du danger et, trouvant le site à son gré, il menait par là son petit troupeau. Les enfants voyaient mieux le péril et faisaient tous leurs efforts pour ramener leur maître en arrière, le bon père ne comprenait absolument rien à leurs gestes effarés : « Mais venez donc, mes enfants, voyez comme cet endroit est joli. » A la fin, un des plus savants de la bande rappelle tous ses souvenirs de classe et montant du doigt la citadelle : Arx^ arx^^ s'écria-t-il d'un air épouvanté. Le supérieur s'aperçut alors qu'il se fourvoyait et qu'il allait se livrer, avec ses chers enfants, aux ennemis implacables du nom chrétien. On revint en toute hâte â la maison, en remerciant Dieu qui les avait visiblement protégés.

A quelques semaines de là, ce fut au tour des Annamites

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