‹ La Cochinchine religieuseChapitre 37 sur 79 · Le fort! le fort · texte numérisé non relu

Le fort! le fort

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de leur rendre visite. Une nuit, un parti d'ennemis arriva pour cerner le séminaire et massacrer le maître avec les élèves. M. Wibaux eut tout juste le temps de se jeter avec sa petite famille dans une barque, afin de se réfugier à Saigon, auprès du vicaire apostolique. Pour se venger de leur déconvenue, les païens mirent le feu aux pauvres cases du séminaire.

On s'installa alors de Tautre côté de Saigon, à Xom-chieu, où Ton était moins exposé aux visites de Fennemi. L'établissement se composait de deux cases séparées par un étroit couloir. Le supérieur habitait Tune, Tautre était pour les élèves. Une nuit, le tigre se permit de leur rendre visite; il passa comme une flèche entre les deux cases, frôlant de chaque côté les parois en feuilles; s'il s'était avisé de donner un coup de patte dans la frêle muraille, il lui eût été bien facile de saisir une des personnes de la maison pour en faire sa proie. On en fut quitte pour la peur; le tigre, attiré par l'odeur de la basse-cour, passa sans s'arrêter, et se jeta au milieu de la porcherie où il fit ravage; on s'estima bien heureux de s'en tirer à si bon compte.

Quand les Français se furent établis sérieusement à Saigon, M. Wibaux songea à une installation définitive. Sur sa demande, l'administration lui concéda un vaste terrain situé près de la citadelle; c'est là que fut bâti le séminaire. A cette époque, les ouvriers étaient rares encore et ne savaient pas travailler à l'européenne ; le pauvre supérieur dut, dans intervalle des classes, se fairetour à tour architecte^ entrepreneur et maçon. Dieu seul sait ce que cette construction lui coûta de peines et de soucis. Enfin il eut la joie de la voir achevée, au bout de plusieurs années, et de pouvoir se consacrer uniquement à l'édification des pierres vivantes de l'Église de Cochinchine.

Ce premier séminaire n'existe plus. A Saigon, les maisons sont comme les hommes, elles s'usent vite : au bout de quinze ans, il a fallu reprendre l'édifice depuis le fondement, pour en

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élever un autre qui durera plus longtemps, nous Tespérons, parce qu'il a été construit dans de meilleures conditions. Mais Fœuvre spirituelle du saint prêtre a mieux résisté aux outrages du temps. A sa mort, cette maison avait déjà donné sept prêtres au vicariat apostolique, et depuis il en est sorti encore une vingtaine.

Au moment de la suppression du budget (décembre 1882) le séminaire de Saigon comptait cent soixante-dix-huit élèves, ainsi répartis : vingt-cinq théologiens, dix philosophes, cent quarante-trois élèves étudiant le latin. La mission possédait de plus, à Cai-nhum, une école préparatoire pour lea provinces de Fouest. Cette seconde maison renfermait alors quarantesept élèves, pour les trois classes de grammaire. Total, deux cent vingt-cinq étudiants ecclésiastiques dans les deux établissements.

Le gouvernement colonial, comprenant l'utilité de cette œuvre, lui est venu en aide pendant longtemps, en lui accordant une subvention qui couvrait une partie des dépenses. Il y avait à cette générosité une certaine raison de justice, car, sans parler des prêtres que le séminaire donne chaque année à la colonie, il lui a fourni un nombre encore beaucoup plus considérable d'employés pour les services publics.

Quand nos compatriotes arrivèrent à Saigon , ignorant absolument la langue du pays et n'ayant ni le temps, ni la volonté de l'apprendre, ils eurent immédiatement besoin d'interprètes ; la mission de Cochinchine occidentale sacrifia généreusement la plus grande partie de ses latinistes, qui furent mis temporairement au service du gouvernement colonial. Ce fut pour elle une perte bien sensible, car on avait grand besoin de prêtres au sortir de la crise, et la plupart de ces jeunes gens, attirés par l'appât des places et les gros traitements qu'on leur offrit, n'eurent pas le courage plus tard de renoncer à ces avantages matériels^ pour accepter l'humilité et le dénuement apostolique. Depuis ce temps, un grand nombre de

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jeunes gens, chez lesquels on ne reconnaît pas d'aptitudes suffisantes pour le ministère ecclésiastique, après avoir fait leurs études aux frais de la mission, nous quittent chaque année, pour entrer dans les bureaux de radministration. De sorte qu'on peut dire que Tallocation donnée au séminaire de Saïgon représentait à peine les dépenses occasionnées parles élèves que nous fournissons chaque année au gouvernement.

Ces considérations si dignes de remarque ont été mises de côté. Aujourd'hui le séminaire de Saïgon est tout entier à la charge de la mission, car on ne peut compter sur les pensions des élèves appartenant presque tous à des familles pauvres. Du haut du ciel, le saint P. Wihaux veillera, nous l'espérons, sur cette maison pour laquelle il a tant travaillé et tatit souffert; il lui suscitera des protecteurs et des ressources, pour l'aider à traverser les difficultés et les privations de l'heure présente.

Le séminaire de Saïgon compte en ce moment dix professeurs ; il a vingt-cinq élèves en théologie (cours de cinq ans), vingt élèves en philosophie (cours de deux ans), cent vingt-cinq élèves, pour les huit cours d'humanités et de grammaire.

A Cai-nhum, il y a trois professeurs et quarante-quatre élèves divisés en trois classes.

Total dans les deux établissements : deux cent quatorze élèves ecclésiastiques.

t^armélites. — Une autr^e fondation, particulièrement chère à la piété de Mgr Lefebvre, fut l'établissement d'un Carmel à Sfiugon. Porté par caractère à la mysticité et très avancé lui-même dans les voies intérieures, le vénérable évêque songeait depuis longtemps à faire venir dans sa mission des filles de Sainte-Thérèse, pour former nos religieuses annamites à la contemplation. Dès 1849, il s'était mis en rapport avec le Carmel de Lisieux, où une de ses parente^ avait fait profession, demandant si des carmélites consentiraient à

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venir s'établir en Cochinchîne. La réponse fut affirmative, mais cette première ouverture était prématurée; avant de faire venir des religieuses françaises, il fallait attendre évidemment que la persécution eût cessé, et qu'on pût compter sur un peu de sécurité.

Dès que Saïgdn eût été occupé par les Français, Mgr Lefebvre renouvela sa demande, dans le courant de 1859; cette fois, elle fut agréée, et les supérieurs de Lisieux firent choix de quatre sujets pour entreprendre cette œuvre. Leur départ ne put néanmoins s'effectuer aussitôt que Ton désirait; des obstacles de plus d'un genre se présentèrent et le remirent au milieu de l'année 1861. Cette fondation lointaine, dans un pays sorti à peine des persécutions sanglantes et oti Ton faisait encore la guerre, offrait de nombreuses difficultés. Il fallait la foi vive de Mgr Lefebvre et son ardente piété, pour passer, les yeux fermés, par-dessus de pareils obstacles. Enfin, le 1*' juillet 1881, les quatres religieuses désignées quittèrent leur monastère et vinrent s'embarquer à Toulon.

Sur toute la route, à Paris, à Chalons, à Avignon, à Marseille, à Toulon, les voyageuses descendirent dans les différents carmels qu'elles rencontrèrent» et furent reçues partout avec toutes les délicatesses de la charité religieuse et l'admiration, mêlée d'un peu d'étonnement, qu'excitait une initiative si hardie. Quant vint le moment de s'embarquer sur le transport de l'État, les dames les plus distinguées de la ville de Toulon se firent un honneur de les accompagner jusqu'auvaisseau. Leur aumônier les avait suivies depuis Lisieux et ne devait les quitter qu'après leur avoir donné une dernière bénédiction sur le pont du navire.

C'est le9 juillet 1861 que ces dignes fillesde Sainte-Thérèse dirent adieu aux côtes de France. Arrivées le 16 à Alexandrie, elles descendirent chez les sœurs de saint Vincent-de-Paul, qui avaient alors un bel établissement dans cette ville ; puis olles traversèrent le désert en chemin de fer, car, à cette époque,

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248 CHAPITRE HUîTIÈME

les travaux de.percement de l'isthme de Suez ne faisaient que commencer. Elles étaient à Suez le 6 août au matin ; elles s'embarquèrent aussitôt sur le transport le Japoriy qui les emporta bientôt à toute vapeur vers leur nouvelle patrie.

Âpres un court séjour à Ceylan et à Syncapour, elles arrivèrent enfin à Sîugon le 8 octobre au soir. Le 9 au malin, elles avaient la consolation de se prosterner aux fûed^ du saint évêque, qui les appelait de ses vœux depuis si longtemps, et de recevoir sa première bénédiction.

Là lés attendaient les épreuves qui ne manquent jamais anx débuts des nouvelles fondations. Pour habitation, elles eurent la moitié de la pauvre case, dont l'autre partie servait, comme je l'ai dit, aux sœurs de Saint-Paul et à leur Sainte -Enfance; avec des draps de lit, on fit des séparations, afin d'installer les différpnts offices du monastère; on improvisa ainsi une chapelle, un chœur, un réfectoire, un parloir, une salle de travail et quatre cellules, dans un espace de dix à douze mètres carrés. Point de jardin pour prendre Pair, point de tour pour commu* niquer avec le dehors. On ne trouvait alors à Saigon, en dehors des établissements de la marine, ni ouvriers, ni outils. Ce fut un aide de camp de l'amiral Chamer, M. du Quilio, qui eut la complaisance de faire faire aux ouvriers de l'arsenal les objets les plus indispensables à une première installation.

Mais les difficultés les plus sérieuses étaient d'un autre ordre: transplantées, à l'improviste, au bout du monde, sans aucune expérience de la vie apostolique et du caractère des indigènes, les religieuses françaises se demandaient avec angoisses comment elles s'y prendraient pour répondre aux désirs du vicaire apostolique qui les avaient appelées et former à la règle du Carmel les jeunes filles de ce pays. Comment se faire comprendre et les entendre elles-mêmes, avec une langue aussi difficile que l'annamite? Pas de livres, car les dictionnaires de la mission étaient en latin ; pas de maîtres, car les missionnaires, très peu nombreux alors, étaient surchargés d'occupa-

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lions ; pendant plus de six mois, les pauvres sœurs furent obligées de parler par signes, et bien souvent elles ne pouvaient arriver à se faire comprendre.

Ajoutez à ces premières difficultés le travail de Tacclimatation toujours si pénible dans un pays comme la Cochinchine, Télonnement tout naturel que devaient éprouver des religieuses qui ne sont jamais sorties de leur cloître, au milieu d'un monde où tout est nouveau pour elles, et Ton ne sera pas surpris qu'au bout de trois mois, deux des sœurs aient demandé à retourner en France : Tune, absolument découragée et désespérant d'une fondation qui s'offrait avec des commencements si difficiles, l'autre, sur l'ordre des médecins, qui ne jugeaient pas qu'elle pût s'acclimater jamais en Cochinchine.

Ce départ, qui eut lieu dans le courant de janvier 1862, fut une épreuve bien pénible pour celles qui restaient ; demeurées deux, dans un pays perdu au bout du monde, où aucune sympathie ne venait les encourager et les soutenir, leur position était vraiment à plaindre. Nos Annamites chrétiens, qui leur sont actuellement si attachés, n'avaient pas encore appris aies connaître, et d'ailleurs ces pauvres filles ne sachant encore ni parler, ni entendre leur langue, ne pouvaient se mettre en relations avec eux. La société de Saigon, composée uniquement alors des officiers du corps expéditionnaire, ne pouvait voir qu'avec indifférence une fondation de religieuses vouées à la contemplation, et dont l'utilité pratique paraissait si peu encore que les missionnaires eux-mêmes jugeaient, non sans apparence de raison, cette œuvre prématurée.

Mais le courage des deux Carmélites fut à la hauteur des difficultés de la situation. Voici un trait qui indique bien les dispositions généreuses dont elles étaient animées dans ce moment critique. Un jour, leur aumônier causant avec la Révérenre Mère prieure, lui disait, pour l'éprouver, qu'elle aurait peut-être mieux fait de suivre ses sœurs retournées en France.

— Je ne partirai d'ici, répondit-elle, que lorsque tout espoir

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de réussir dans l'œuvre que m'ont confiée mes supérieurs sera perdu.

— Mais pensez-vous pouvoir observer ici vos saints vœux?

— Ehl qui nous en empêcherait? On peut obéir et garder la chasteté partout ; quant à la pauvreté, il n'y a nul endroit au monde où nous soyons plus à même de la pratiquer, puisque tout nous manque ici pour le spirituel comme pour le temporel.

Tant de courage et d'abnégation devaient être bénis de Dieu; ils le furent, en effet, et peu à peu on sortit des difficultés du début.

Le plus pressé était de trouver un emplacement définitif pour s'établir, car les sœurs ne pouvaient songer à fonder un monastère régulier dans la pauvre case dont on leur avait cédé la moitié. L'amiral Charner eut la bonté de leur donner un terrain assez vaste, situé à proximité du séminaire, de l'autre côté du boulevard. On n'avait pas assez d'argent pour bâtir, car les sœurs possédaient en tout dix-huit cents francs qu'elles avaient apportés de France, mais la divine Providence y pourvut, comme ^Ue fait d'habitude. Un appel fut adressé à tous les carmels de France, qui y répondirent en envoyant chacun l'aumône de sa pauvreté. Les dons de la charité fraternelle permirent de commencer l'édification d'un monastère bien pauvre, qui dut plaire au cœur de sainte Thérèse. Il ne s'agissait pas pour le moment de bâtir à Teuropéenne, ce qui eût été beaucoup trop dispendieux : on éleva quelques cases annamites couvertes en feuilles, mais on eut tout autour de l'établissement un bon mur en briques, pour assurer la clôture. Un an après leur départ de France, le 27 juin 1862, fête du Sacré-Cœur de Jésus, les Carmélites prirent possession de leur petite Thébaïde, dont Mgr Lefebvre fit solennellement la bénédiction. C'est de ce jour que date l'érection du Carmel de Saigon ; l'acte canonique en fut dressé et signé par le vicaire apostolique.

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Déjà cinq postulantes annamites formaient les premières pierres de Tédifice spirituel; d'autres ne tardèrent pas à se présenter, et deux nouvelles sœurs françaises, venues Tune du Carmel de Lisieux, Tautre de celui de Blois, complétèrent la petite famille. Le 4 octobre 1865, Mgr Miche, successeur de Mgr Lefebvre, faisait faire la profession religieuse à la première Carmélite indigène, la sœur Marie de Gonzague. Depuis, le nombre des sœurs annamites n'a fait que croître ; actuellement le Carmel de Saigon compte deux professes françaises, dix-neuf professes annamites, six novices ou postulantes ; total, vingt-sept religieuses.

Ce résultat n'a rien qui doive étonner, si Ton considère que l'Annamite, comme tous les Orientaux, a beaucoup plus de propension pour la vie contemplative que pour Taclion. Les austérités du Carmel ne sont pas faites d'ailleurs pour effrayer les aspirantes, car cette "vie qui nous paraît, à bon droit, si dure, est moins austère que celle de la femme annamite de moyenne condition. On peut donc espérer que le Carmel continuera à fleurir et à se développer sur cette terre de Cocliinchine.

La première installation dans des cases annamites était trop précaire pour durer toujours. Grâce à une généreuse souscription que Ton fit en 1867 dans la colonie, où Ton avait appris à connaître et à vénérer les sœurs, on put commencer, à cette époque, la construction définitive d'un monastère.

Le 8 octobre 1867, Mgr Miche, vicaire apostolique, en présence de M. l'amiral de la Grandière, et de toute la société de Saigon, posait solennellement la première pierre du nouveau monastère. Dix ans plus tard, le 15 octobre 1877, son successeur Mgr Colombert, achevait l'œuvre en bénissant la chapelle, en présence de l'amiral Duperré, alors gouverneur de la colonie. La fondation de Mgr Lefebvre était complètement achevée et reposait désormais sur des bases solides.

Nos Annamites chrétiens ont la plus grande vénération pour

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les filles de Sainte-Thérèse et la confiance la plus entière dans leurs prières. Dès qu'ils ont une grâce spéciale à demander à Dieu, ils accourent à la maison de solitude [nhakin)^ comme ils rappellent, pour se recommander aux pieux suffrages des épouses de Jésus-Christ. Les- gens du monde comprendront moins Futilité pratique de ces saintes retraites: « Vous n'avez pas encore le nécessaire religieux, disait un officier française Mgr Lefebvre, et vous voulez déjà vous donner le luxe. » Il aurait eu raison, si le ministère de Texpiation et de la prière publique pouvait jamais être de luxe dans l'Église ; mais loin de là, c'est lui qui soutient et vivifie toutes les œuvres du ministère apostolique.

Au commencement de son livre du Chemin de la perfection^ sainte Thérèse expose qu'elle fut surtout amenée à travailler à la réforme du Carmel, par la pensée de venir en aide à la sainte Église, qui traversait alors la crise redoutable des débuts du protestantisme, et plus particulièrement à la France, alors déchirée par les guerres civiles et religieuses.

Voilà, dira-t-on, une plaisante idée, pour des religieuses cloîtrées ! Passe pour les jésuites : ils prêchent, ils confessent, ils enseignent la jeunesse ; on comprend qu'il y a là, aux mains de rÉglise, une force puissante contre les envahissements de rhérésie. Mais que voulez-vous qu'elles fassent derrière leurs grilles, ces pauvres filles?

Ce qu'elles feront? Elles prieront. Pendant que le prédicateur dans sa chaire, le confesseur au saint tribunal, le régent dans sa classe, s'adresseront directement aux esprits et aux cœurs, elles, derrière ces grilles et ces voiles éternels, dont parle Bossuet, elles feront descendre d'en haut les grâces de conversions, qui seules sont capables de toucher les âmes.

Et voilà pourquoi, dans le séjour des bienheureux, le grand cœur apostolique de Thérèse dut tressaillir de joie, en voyant ses filles appelées à concourir aux travaux de l'apostolat, sur la terre des martyrs. Nous autres missionnaires, qui connais-

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sons mieux que les gens du monde l'indispensable nécessité de la grâce et Timpuissance absolue des efforts humains pour faire avancer Tœuvre de Dieu, nous regardons le Carmel de Sdgon comme le cénacle et le cœur de la mission. Là, jour et nuit, on prie, on souffre, on expie, on se dévoue pour nos œuvres, et c'est de cette source cachée que découlent les* eaux bénies de la grâce, qui seules peuvent arroser et féconder ce sol parfois si ingrat et si dur à défricher.

SllteaÉioii ûea chrétiens (t863-t8e&). — A Theure où les filles de Sainte -Thérèse arrivaient dans la mission, les ouvriers apostoliques avaient grand besoin du secours de leurs prières, pour réparer les maux qu'avait faits la dernière persécution. Littéralement, tout était à recommencer; il fallait rassurer les néophytes, reconstituer les chrétientés à moitié ou aux trois quarts dispersées, rétablir Texercice public du culte, interrompu partout depuis cinq ans, élever des églises provisoires, des presbytères, des couvents, pour une centaine de religieuses annamites réfugiées dans leurs familles.

A côté de ces œuvres extérieures, il fallait, chose plus difficile et plus importante encore, relever les ruines spirituelles que la crise de 1888 avait multipliées. Malgré l'héroïsme des martyrs, la persécution cause toujours dans une Église des maux effroyables. Que d'apostats à réconcilier I Que de pauvres pécheurs, qui, depuis cinq à six ans n'avaient pas vu le piètre, à absoudre 1 Dispersés au milieu des païens, forcés de cacher leur foi et de vivre extérieurement comme les infidèles, les meilleurs parmi nos néophytes avaient bien perdu de leur ferveur ; les pratiques de la vie chrétienne tombaient peu à peu en oubli ; plus de messes, de sacrement», de prières ; les enfants n'étaient plus instruits de la religion, grandissaient dans l'oubli de Dieu et l'ignorance de la loi chrétienne. La plupart des notables ayant été mis à mort, les chrétientés étaient comme décapitées et l'organisation si forte de nos il 23

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dislFicts brisée. Comme toujours, c'étaient les plus çours^eux, les plus instruits, les plus fervents, qui avaieot cueilli la palme du martyre; les faibles, les ignorants, les pécheurs n'avaient plus personne pour les encourager, les reprendre, les ramener à la pratique de leurs devoirs.

Tout était donc à refaire, et les ouvriers apostoliques manquaient. Plusieurs de nos prêtres indigènes avaient souffert la mort pour la foi; d'autres étaient à bout de forces, épuisés par les fatigues inouïes qu'ils venaient d'éprouver pendant la crise. Le provicaire, M. Borelk, venait de mourir; M. Pernot avait éié rappelé en Fraixce; M. Arnoux était chez les sauvages; Mgr Lefebvre restait seul en Cochinchine, avec cinq ou six jeunes confrères, qui venaient d'arriver pleins de zèle et d'ardeur, mais qu'il fallait d'abord initier aux travaux et aux difficultés de la vie apostolique.

Heureusement un certain nombre de confrères des autres missions d'Annam, qui étaient venus se réfugier à Saigon, voulurent bien, en attendant qu'ils pussent rentrer dan$ leurs missions respectives, prêter au vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale le précieux concours de leur expérience et de leur zèle. Avec ces collaborateurs improvisés, Mgr Lefebvre se mit à l'œuvre; on reconstituâtes chrétientés, on prêcha partout des retraites, auxquelles les fidèles accoururent en grand nombre; en deux ou trois ans, la mission de Cochinchine occidentale se releva. Voici quelle était sa situation en 1865:

Un vicaire apostolique, vingt-trois missionnaires, vingttrois prêtres indigènes, trente-trois mille chrétiens,

En comparant ces chiffres à ceux de 185S, on verra facilement que, malgré les pertes très considérables que nous avions faites pendant la crise, la mission était en progrès notable, puisqu'à la veille de la grande persécution, elle comptait seulement trois missionnaires européens, vingt-deux prêtres indigènes et vingt-sept mille chrétiens.

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RÉSURRliCTlON

Démissioiidelligr L.effebvre (novembre ISB^I). -. Vers la fin de Tannée 1864, le vénérable évêque dlsa\iropolis, épuisé par vingt-neuf ans d'apostolat et de souffrances physiques et morales, demanda an saint -siège à se démettre de sa charge, afin de se retirer dans la retraite et de se préparer à paraître devant Dieu, ce que le souverain Pontife lui accorda. C'est le moment d'esquisser cette figure si apostolique de Tévèque d'Isauropolis, deux fois confesseur du Christ et deux fois soustrait comme miraculeusement à la mort des martjrrs.

Mgr Dominique Lefebvre, originaire du diocèse de Bayeux, entra diacre au séminaire des missions étrangères, dans le courant du mois de septembre 1833, et partit, le 15 mars 4835, pour la mission de Coohinçhine. Il arriva au milieu de la cruelle persécution de Minh-mang, et jusqu'au 19 février 1859, date de l'entrée des Français à Saigon, il ne connut pas un jour de tranquillité en Annam. En 1842, il fut sacré par par Mgr Cuenot, avec le titre d'évêque d'Isauropolis et la charge de coadjuteur. En 1844, la mission de Cochinchine ayant été divisée, Mgr Lefebvre devint le premier vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale et du Cambodge réunis. En 1848, il sacra à son tour Mgr Miche, évêque de Dansara, en qualité de coadjuteur, et en 1852, il divisa de nouveau sa mission, donna à Mgr Miche le Cambodge et le Laos, se réservant pour lui les six provinces de la basse Cochinchine.

Le caractère particulier de Mgr Lefebvre était une piété très vive et très tendre, inclinant fortement à la mysticité. Au milieu des persécutions, les œuvres de sainte Thérèse ne le quittaient pas et faisaient sa consolation dans ses épreuves. Ses confrères, qui avaient remarqué cette tendance de son esprit, avant même qu^il ne fût évêque, ne l'appelaient entre eux que le saint homme Lefebvre. Il dut à cette piété ardente le don d'une confiance entière en Dieu et d'un abandon

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absolu enti*e ses mains. Au milieu de l'effarement général , son calme imperturbable ne l'abandonna jamais. Au moment d'une alerte, tout le monde autour de lui était en alarmes; à chaque instant, on venait lui apporter les nouvelles les plus fâcheuses et souvent les plus contradictoires : « Il faut

fuir ! Impossible ! Nous sommes cernés Tout est

perdu Le grand mandarin fouille déjà les maisons ! »

Lui, cependant, toujours tranquille et souriant, rassurait les uns^ consolait les autres, donnant de bonnes paroles à tous, et attendait, en priant, le moment de la divine Providence.

Ce calme et cet abandon entier en Dieu raccompagnèrent dans la prison et jusqu'au prétoire des mandarins. On a vu qu'il eut Thonneur d'être deux fois prisonnier pour Jésus- Christ. Une première fois, en 1844, et la seconde fois, en 1846. Dans deux circonstances, Mgr Lefebvre se montra ce qu'il était toujours, digne et calme devant la souffrance et devant la mort; il força l'admiration et le respect de ses juges.

La piété de Mgr Lefebvre n'était pas stérile; elle se manifestait au dehors par un tendre amour des âmes. Il aimait ses Annamites, malgré leurs défauts; il se rendait accessible à tous, et sa parole facile, sa connaissance parfaite de la langue indigène, qu'il parlait avec une pureté et une élégance bien rare chez un Européen, lui permettaient de se mettre à la portée de tous et de donner à chacun les avis les mieux appropriés à ses besoins ; mais dans le troupeau que le vicaire du Christ avait confié à sa sollicitude pastorale, il avait une portion choisie : c'étaient les pauvres, les petits, les enfants. Bien pauvre lui-même, il oubliait ses propres besoins et ne craignait pas de faire de saintes imprudences pour leur venir en aide. Au lendemain de l'occupation française, alors qu'on n'était encore sûr de rien, on l'a vu ouvrir simultanément à Saigon le premier orphelinat de la Sainte-Enfance et le premier hôpital indigène; mais son œuvre de prédilection, c'était encore

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le petit Garmel de Saïgon, qu'il avait fondé un peu contre Tavis de tous, car sa foi profonde et sa vive piété lui faisaient mieux comprendre la grande utilité de ce ministère deTexpia* tion et de la prière perpétuelle; aussi il ne céda jamais à aucun de ses missionnaires la consolation de diriger les filles de Sainte-Thérèse, et c'est dans leur solitude qu'il venait se reposer de ses sollicitudes pastorales.

Ses sollicitudes étaient grandes alors et ses tristesses poignantes. La présence des Européens h Saïgon créait pour nos Églises une situation toute nouvelle et des difficultés d'une nature fort délicate. Comme presque tous ses confrères, Tévêque d'Isauropolis avait appelé de ses vœux T expédition française et s'était réjoui, sans arrière-pensée, du succès de nos armes et delà présence de nos compatriotes. Il voyait déjà la paix assurée aux chrétiens persécutés, la religion florissante à Tombre du drapeau français, et les Annamites entrant en foule dans l'Église. Sa déception fut grande, quand il vit cette expédition, entreprise uniquement pour sauvegarder les intérêts religieux, amener par ses lenteurs Testermination en masse de nos néophytes et la ruine do TÉglise annamite, pendant que nos compatriotes établis à Saigon occupaient leurs loisirs à déshonorer les malheureuses filles annamites^ dont les parents étaient venus chercher refuge auprès de nous. Plus d'une fois, en voyant les infamies qui se commetlaieni à l'ombre du drapeau tricolore, le vénérable prélat regretta amèrement les luttes sanglantes du prétoire, qui broyaient les corps, mais qui trempaient les âmes, qui faisaient de nos vierges des martyres, mais qui n*ori faisaient pas des prostituées !

Quand il apprenait quelqu'un de ces scandales trop fréquents, hélas ! surtout dans les premiers temps de la conquête , le pieux évéque, qui s'était toujours montré si calme et si doux devant la persécution et devant la mort, perdait, un moment, contenance et ne se possédait plus. C'était celte colère de

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l'agneauS terrible auxméchants, dont parlent les saints Livres. Un jour, entre autres, apprenant qu'un officier français venait de faire enlever de force, au milieu du marché, une pauvre iille chrétienne de Xom-chieu, il se 'leva aussitôt pour aller lui-même chercher sa brebis perdue, et les missionnaires qui )>ntoaraient eurent bien de la peine à l'empêcher de faire lin éclat bien mérité, mais toujours fâcheux.

Mais plus tard, quand il retrouvait dans le monde quelqu'un des coupables, alors sa parole, d'ordinaire si cordiale, prenait un accent particulier d'amertume et faisait entendre quelquefois de sévères vérités. Le confesseur de la foi qui n'avait pas tremblé jadis devant les mandarins annamites, ne se gênait pas lieaiicoup, on le conçoit, devant les épaulettes d'un officier français. Évidemment le vieil évêque n'était pas de son temps et manquait absolument de tolérance ; passe pour les mandarins d(^ Hué, mais des oreilles françaises sont plus délicates et réclament d'autres ménagements.

Le vénérable prélat le comprit lui-mêm« ; ses forces morales étaient à bout, et les quatre ans de paix qu'il venait de passier au milieu de ses compatriotes, l'avaient plus vieilli que les vingt-cinq ans de persécutions qui avaient précédé. Il sentait d'ailleurs approcher la mort et voulait prendre quelques ours pour se recueillir et se préparer à paraître devant le souverain Juge. Il demanda donc au souverain Pontife, le pape Pie IX, de lui donner pour successeur Mgr Miche, vicaire apostolique du Cambodge, son ancien coadjuteur, et, content de laisser sa chère mission de Cochinchine occidentale entre des mains connues et éprouvées, il pt'it, le cœur brisé, le chemin de France. Le 1" décembre 1864, tous les missionnaires présents à Saïgon et dans les environs conduisaient au bateau leur saint évêque. Une foule de chrétiens en pleurs encombraient la route et les bords de la rivière. En montant sur le

- 1. Apocalypse,

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vaisseau, Tévêque envoya à son cher troupeau une dernièro bénédiction, et l'on entendit retentir au loin sur les deux rives les cris et les sanglots des Annamites. C'est que l'évèque d'Isaùropolis était bien aimé de ses chrétiens, parce qu'il les aimait lui-même. Depuis le grand évêque d'Adran, aucun vicaire apostolique ne fut aussi populaire en basse Cochinchine. Aujourd'hui encore, au bout de vingt ans, les vieillards de la mission parlent du saint évêque Dominico, qui était si bon ol qui a tant souffert pour eux.

Mgr Lefebvre alla d'abord à Rome, pour rendre compte de son administration au Pasteur suprême, qui est le vicaire du Christ. Ce devoir rempli, il s'achemina vers la France, mais la mort l'attendait au seuil de la patrie ; il ne put dépasser Marseille et reçut dans une maison déjà bien connue des missionnaires, chez les frères Germain, l'hospitalité la plus respectueuse et les soins les plus dévoués. L'heure allait sonner pour le bon et fidèle serviteur d'entrer dans la joie de son maître. Il eut la consolation d'expirer entre les bras de M, Pernot, son ancien missionnaire, qui, à la première annonce du danger, était accouru en hâte du séminaire de Paris, pour assister son vieil évêque. Mgr Lefebvre mourut le 30 avril 1865. Le chapitre de FÉglise cathédrale de Marseille, voulant honorer tout ensemble le confesseur de la foi et le premier vicaire apostolique de notre colonie de Cochinchine, se fit un devoir d'assister en corps à ses funérailles, qui furent très solennelles.

WÊgr Miche (18B5«18'93). Le nouveau vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, Mgr Miche, connaissait depuis longtemps le théâtre de ses travaux. Arrivé dans ce pays en 1836, il avait fait partie des cinq confesseurs de la foi emprisonnés à Hué, torturés, condamnés à mort et finalement déhvrés en 1843 par le commandant Lévêque. Quandle vicariat de Cochinchine occidentale fut érigé, M. Miche fut, avec MM. Fontaine et Duclos, au nombre des prenîiers

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collaborateurs de Mgr Lefebvre. Nommé en 1848 coadjuteur, avec le titre d'évêque de Dansara^.il fut choisi, en 1852, pour être le premier vicaire apostolique du Cambodge et du Laos, détachés, à cette époque, de la mission de Gochinchme occidentale.

Cette nouvelle mission, dans laquelle tout était à créer, offrait des difficultés spéciales au zèle de l'apôtre. Mgr Miche s'appliqua à tirer le meilleur parti possible de la situation. En 1852, il avAit trouvé environ six cents chrétiens ; il en laissa deux mille quand il partit en 1865. Au milieu de la tourmente qui désola l'Eglise annamite, pendant la durée de l'expédition française, l'évêque de Dansara, respecté de tous au Cambodge, put jouir au moins des bienfaits de la paix et continuer tranquillement son œuvre.

Cependant les épreuves ne lui manquèrent pas : à défaut du martjrre sanglant, les maladies, la fièvre des bois décimèrent plus d'une fois les courageux apôtres exposés à toutes sortes de fatigues, dans leurs voyages à travers les tribus laociennes qui peuplent le bassin du Mé-kong. En 1853, un jeune missionnaire plein d'avenir, M. Basset, fut ainsi emporté en quelques jours. En 1859, M. Triaire mourait d'épuisement, dans une grande expédition apostolique qu'il avait entreprise pour évangéliser les peuplades sauvages ; ses catéchistes étaient presque tous frappés avec lui. M. Aussoleil, son compagnon, revint mourant auprès de son vicaire apostolique, et il lui fallut plusieurs mois pour se remettre. Ce sont là les épreuves ordinaires qui se rencontrent au début de toutes les missions. Il semble qu'il faut toujours le sacrifice de quelques vies humaines, dès qu'il s'agit d'entreprendre quelque chose de grand et de durable. A l'image de ce qui s'est fait une première fois sur le calvaire pour le genre humain tout entier, il n'y a dans l'œuvré du salut des âmes de rédemption possible^

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