Sine sanguinis effusione non fit remissio, (Swnt Paul
que par rimmolation et la mort. C'est une des lois les mieux vérifiées de l'histoire générale de TÉglise.
D'autres épreuves ivinrent encore entraver les commencements de cette Église naissante du Cambodge. Les intrigues de la cour de Siam entretenaient, depuis un demi-siècle, la guerre civile en permanence dans ce malheureux royaume. En 1861, on vit jusqu'à trois prétendants se disputer à la fois un trône vermoulu. Quand nos compatriotes commencèrent à être solidement établis en basse Cochinchine, Mgr Miche, qui avait le cœur si français, usa de la grande influence que ses vertus lui donnaient sur tous les partis, pour pacifier ce pays et servir en même temps les intérêts de notre patrie. Il profita de la confiance que lui témoignait le jeune roi, Préa Norodon, pour lui conseiller de se jeter dans les bras de la France et se mettre sous le protectorat de son puissant voisin. Le tact du prélat, sa prudence consommée aplanirent les difficultés^ qui étaient grandes, et lui donnèrent une très grande part aux négociations qui établirent l'influence française sur les rives du Mé-kong, au centre de la péninsule indo-chinoise. En récompense des services qu'il fut heureux de rendre à cette occasion, Mgr Miche reçut la croix de la Légion d'honneur et les insignes de commandeur de l'ordre du Cambodge.
Le successeur de Mgr Lefebvre n'était donc pas un inconnu pour l'administration française, quand il arriva à Saigon, afin de consacrer à cette mission de Cochinchine qui avait eu les prémices de son apostolat, les derniers efforts de son zèle. Lorsque, après de longues hésitations, qui ne furent vaincues que par les instances des missionnaires de la Cochinchine occidentale, le prélat se fût résigné à se séparer de ses chers Cambodgiens, dont il retînt néanmoins l'administration, pour venir à Saîgon, le gouverneur, M. de la Grandière, voulant honorer tout à la fois le représentant du catholicisme et le serviteur fidèle de la France, décida que l'évêque serait reçu avec des honneurs encore inusités en Cochinchine. Le nouveau vi-
Digiti
362 CHAPITUE HUlTlVlME
caîre apostolique, salué à son arrivée par une salve de coups de canon, trouva la garnison de Saïgon échelonnée tout le long de la route, pour lui rendre les honneurs militaires, selon le cérémonial prescrit pour la réception des évêques en France, la première fois qu'ils font leur entrée dans leur ville épiscopale. Lé vieux confesseur de la foi, reçu au bord du quai par les missionnaires venus à sa rencontre, fut ainsi conduit à la cathédrale provisoire, où il donna à son peuple sa première bénédiction, puis ramené, avec le même cérémonial, à révèché/Le soir, il y eut, en son honneur, réception au gouvernement.
Cet appareil religieux et militaire, si imposant et si nouveau pour les Annamites, fit la plus vive impression sur la population qui se pressait dans les rues de la ville ; les chrétiens étaient heureux et fiers de voir, au lendemain des persécutions sanglantes, ces honneurs extraordinaires rendus à leur premier pasteur, et les païens, habitués si longtemps à ne voir les apôtres de FÉvangile que lorsqu'ils marchaient au suppUce, dans l'appareil du martyre, se disaient avec étonnement les uns aux autres : « Celui-ci est vraiment le grand chef des chrétiens I » Et ils comprenaient qu'une ère nouvelle venait de commencer dans leur pays pour l'Église catholique.
Quelques mois après, le jeudi 15 juin 1865, uneautre manifestation religieuse venait réjouir les néophytes : pour la première fbis, la Fête-Dieu était célébrée publiquement à Saïgon, pour la première fois, le Dieu de l'Eucharistie était porté en triomphe au milieu de ces rues, sur ces places publiques, où avait coulé le sang chrétien. Une immense population, accourue de loin, était venue contempler ce spectacle extraordinaire; les fidèles comme de raison, y tenaient la place d'honneur. Toutes les paroisses des environs de la ville, précédées de leurs bannières, les orphelinats de la Sainte-Enfance, les frères, les sœurs, les écoles formaient le cortège du Sauveur Jésus; vingt missionnaires précédaient le dais, sous
Digiti
RÉStIRRECTfON 363
lequelle vicaire apostolique élevait Thostie rayonnante, qu*un grand nombre d'officiers, Tamiral gouverneur en lête, escortaient respectueusement. Quand on fut arrivé sur le quai, en face des navires pavoises, la bénédiction descendit sur cette immense multitude, et une salve de vingt et un coups de canon alla annoncer au loin que Notre Seigneur Jésus-Christ est toujours le maître officiel de notre pays, et que la France, malgré les défaillances et les fautes de quelques-uns de ses enfants, est toujours la vieille nation catholique et la fille aînée de l'Église.
Cette grande fête s'est renouvelée d'année en année jusqu'en 4881, sans qu'on n'ait jamais en à regretter de la part des païens là moindre irrévérence. Des raisons de prudence, sur lesquelles il est inutile d'insister, ont forcé depuis lors l'administration épiscopale à supprimer cette imposante manifestation religieuse, qui avait l'avantage de rappeler à nos com* patriotes les souvenirs de la patrie absente et de donner aux indigènes, païens comme chrétiens, une haute idée du catholicisme et de la France. Il est regrettable, et peut-être un peu étrange, qne dans une ville française, où, chaque année, les congrégations chinoises païennes dépensent quarante mille piastres et occupent pendant plusieurs jours la voie publique pour la procession solennelle du dragon rouge^ le culte catholique, qui est encore celui de la majorité du pays, ne puisse paraître en public^ sans s'exposer à des inconvénients plus fâcheux que l'abstention même. Espérons que l'avenir nous rendra ces belles solennités, qui i^ont une prédication si puissante sur les populàtioils païennes.
Les commencements de l'administration de Mgr Miche furent donc une période d'expansion et de progrès pour le catholicisme. '
Les païens, s'apercevant que la religion était publiquement honorée et que l'administration supérieure voyait sans déplaisir le mouvement, des conversions, s'empressaient en
Digiti
36i CHAPITRE HUITIÈME
grand nombre de se faire instruire pour recevoir le baptême; chaque année voyait s'accroître le chifiEre des catéchumènes : en 1865, il y eut 1365 baptêmes d'adultes, 1650 en 1869, 2150 en 1867, 3770 en 1868, 4005 en 1869. Que ne pouvmt-on pas espérer de cette progression croissante et du mouvement qui entraînait les populations de la colonie vers le christianisme, si l'administration française, mieux éclairée sur les vrais intérêts du pays, eût continué, sans molester ni favoriser les païens, à se montrer bienveillante? Mais l'ennemi de tout bien veillait; le mouvement des conversions fut trop souvent entravé, découragé, persécuté même par des agents secondaires animés d'intentions hostiles à l'Église ; on voyait avec jalousie l'accroissement de l'influence des missionnaires.
Ce fut un malheur irréparable pour les âmes et aussi pour l'assimilation des indigènes, par conséquent pour l'autorité et l'influence française en ce pays. Mais Dieu n'a permis peutêtre ce point d'arrêt que pour mieux montrer qu'il n'a pas besoin du secours des hommes, et que cette œuvre de la conversion de l'Ânnam est une œuvre divine, qui ne doit rien à la protection des gouvernements. Si nous faisons moins de chrétiens, à l'heure actuelle, au moins on ne pourra pas venir dire que nous attirons les âmes par les séductions du pouvoir ou l'appât des intérêts temporels, car nous n'avons désormais à leur off'rir, et nos néophytes le savent tous, que les humiliations et la pauvreté apostoliques.
Eies frères des EiMiles ehrétiennes (180G). — La mission de Cochinchine occidentale reçut, à cette époque, des auxiliaires précieux dans la personne des frères des Ecoles * chrétiennes.
L'amiral delà Grandière étaitjustement préoccupé du développement de l'instruction publique dans la colonie. Déjà son prédécesseur, l'amiral Bonnard, avait décrété l'établissement, dans les principaux centres^ d'écoles placées sous la surveillance
Digiti
de MM. les inspecteurs des affaires indigènes. Ce premier essai avait assez mal réussi, surtout parce qu'on manquait de maîtres sérieux et dévoués. Ce ministère de renseignement, si grand et si humble tout ensemble, est excessivement pénible et demande, même en France, une bonne dose d'abnégation et de vertu ; à plus forte raison, dans une colonie comme la Gochinchine, il exige un dévouement et des qualités morales que Ion ne peut raisonnablement réclamer de professeurs laïcs, ignorant presque toujours les mœurs et la langue du pays, et n'ayant d'autre objectif en venant ici, que d'être largement rétribués et de repartir au plus vite, dès qu'ils ont pu amasser un petit pécule.
Et puis, dans un pays où, comme je l'ai dit, la dépravation est universelle et s'étale effrontément à tous les yeux, comment confier à des hommes, jeunes et vivant publiquement dans le désordre, cette tâche sacrée et délicate entre toutes d'élever Tenfance ? Que de choses révoltantes, honteuses, lamentables à raconter ici, si je voulais et pouvais tout dire! Mais j'aime mieux ne pas m' appesantir sur ce triste sujet.
L'amiral de la Grandière eut le mérite de comprendre que, pour cette tâche ingrate de l'enseignement en Gochinchine, il faut le dévouement et la vertu du religieux catholique. Dès l'année 1865, il s'adressa au Très Honoré frère Philippe, supérieur général des frères des Ecoles chétiennes ; sur sa demande, appuyée par le ministre de la marine et des colonies, M. de Chasseloup-Laubat, six frères furent mis à la disposition du gouvernement colonial et s'embarquèrent à Toulon, le 9 novembre 1865 ; ils arrivèrent à Saigon, le 6 janvier 1866. Quelques jours après, la mission leur ayant cédé le collège d'Adran, fondé deux ans auparavant par M. Puginier, aujourd'hui vicaire apostolique du Tong-king occidental, ils se mirent aussitôt à l'œuvre.
Les commencements furent pénibles, comme toujours ; il fallait apprendre la langue, s'initier aux mœurs des Annamites,
Digiti
s'acclimater au milieu de tous ces travaux et dans une instsJlation qui n'était rien moins que confortable. Le zèle des bons , frères, leur abnégation triomphèrent vite de ces premières difficultés inhérentes à tout début ; neuf mois après leur arrivée, le 22 octobre 1866, M. de Chasseloup-Laûbat adressait cette lettre au frère Philippe :
« Monsieur le gouverneur de la Cochinchine m'écrivait, sous la date du 25 août dernier, qu'il est tellement satisfait des résultats obtenus par les frères dans la direction des écoles locales confiées à leurs soins, qu'il désire que quatre nouveaux frères soient envoyés dans la colonie.
« Chasseloup-Laubat. »
En effet, dès le mois de juin de cette année, c'est-à-dire cinq mois à peine après leur entrée en fonctions^ un concours ayant eu lieu entre toutes les écoles de la colonie, dans le but de choisir une dizaine d'élèves pour les envoyer étudier en France, le collège d'Adran, qui présentait seulement cinq candidats, avait obtenu sans difficulté les cinq premières bourses.
L'arrivée des nouveaux auxiliaires demandés et la formation d'un noviciat indigène, d'où sortirent successivement une quinzaine d'excellents maîtres annamites, permirent aux frères de multiplier leurs écoles. Le !«' mars 1867, ouverture de l'école de My-tho ; à la fin de la même année, ouverture de l'école de Bac-trang; dans le courant de 1868^ ouverture de l'école chinoise de Cho-lon ; enfin, le !«' juillet 1869, ouverture de Técole de Vinh-long.
De ces cinq écoles, les fi'ères ne conservèrent définitivement que celle de Saigon, My-tho et Vinh-long. Us concentrèrent tous les efforts de leur zèle dans ces trois maisons , et obtinrent régulièrement, chaque année, les premiers numéros dans tous les concours qui eurent lieu entre les différentes écoles de la colonie. C'est, on le sait, le résultat qu'ils sont habitués à obtenir partout, et cette supériorité incontestable sur tous leurs
Digiti
RÉSUBHEGTION 367
rivaux n'est pas la moindre raison de la guerre acharnée qui leur est faite de nos jours ; il ne faudrait pas connaître le cœur humain pour s*en étonner.
Les frères des Ecoles chrétiennes, après plusieurs années d'attaques passionnées, ont fini par succomber à Saïgon sous les efforts de la franc-maçonnerie. C'est donc de Thistoire rétrospective que je fais ici ; néanmoins je crois utile de donner quelques chiffres, qui feront ressortir leur écrasante supériorité sîir tous leurs rivaux. Il est bon de montrer une fois de plus jusqu'à quel degré d'ineptie la haine sectaire peut conduire des hommes qui ont toujours à la bouche les grands mots d'instruction et de progrès; c'est d'ailleurs un dernier hommage que je suis heureux de rendre à ces excellents maîtres et une justice qui est bien due à leurs services.
Pour éviter d'être trop long, je note seulement les résultats obtenus dans les trois dernières années de leur séjour en Coçhinchine. Il va sans dire que tous mes chiffres sout empruntés aux documents officiels ; impossible de les contester.- ,
Janvier 1878. Examen pour l'obtention du brevet de capacité : sur dix-sept candidats qui se présentant, neuf appartiennent aux frères : douze seulement sont déclarés admissibles, dont huit des frères, avec les numéros 1? 3, 4, 6, etc.
Mars 1878. Examen de- piqueur au cadastre: trois élèves des frères se présentent ; ils sont reçus avec les numéros 1,2,3.
Juin 1878. Exposition universelle de Paris. Sur la demande de M. le président du comité, le collège d'Adran envoya toute une collection de dessins, comprenant le tracé géométrique, l'architecture, la menuiserie, la charpenterie , la coupe des pierres, le dessin d'ornement, des cartes locales, relevés des monuments publics, fleurs et fruits de la colonie exécutés d'après nature. Tous ces travaux, exposés d'abord dans le parloir des frères, à Saïgon, furent très appréciés de tous les
Digiti
mn CHAPITRE HUITIEME
connaisseurs, et obtinrent, à Texposition de Paris, une médaille d'argent, première classe, et un diplôme d'honneur l'quivalent à la médaille d'or.
Janvier 1879. Examen pour le brevet de capacité: sur vingt-sept candidats, douze appartiennent aux frères; huit seulement sont reçus, dont six des frères avec les numéros 1.2,3,4,6,8.
Avril 1879, Examen pour emplois au télégraphe : sur sept candidats, quatre appartiennent aux frères; ils sont admis, avec les numéros 1, 2, 3, 4.
Septembre 1879. Le nouveau gouverneur civil, M. le Myre de Villers, demande des candidats pour trois bourses k Técole de médecine d'Alger : dix-sept candidats se présentent , sur lesquels trois seulement appartiennent aux f I ères ; ils emportent les trois bourses , à l'exclusion de tous l(^s autres.
Janvier 1880. Examen pour le brevet de capacité: sur Irtmte-et-un candidats qui se présentent, quatorze apparliennent aux frères; douze seulement sont admis, dont huit <l<\s frères, avec les numéros 1, 3, 4, 5, 7, 9, 11, 12.
Mars 1880. Exposition coloniale de Saigon. Le collège d' Adran y obtient une médaille d'argent de première classe.
Mai 1880. Examen d'agent des ponts et chaussées: sur vingt-cinq candidats, la plupart Européens, quatre indigènes sont présentés par les frères; sept seulement sont admis, dont deux des frères, avec les numéros 1 et 4. Ce résultat est d'atitant plus remarquable que, dans cette circonstance, les Annamites concouraient avec des Français.
Novembre 1880. Examen de piqueur au cadastre : sur cinq candidats, deux seulement sont présentés par les frères, trois sont admis, dont les deux élèves des frères, avec les numéros 1 et 2.
Janvier 1881. Examen pour les élèves télégraphistes: sur vingt candidats, sept appartiennent aux frères; onze sont
Digiti
admis, dont les sept élèves des frères, avec les numéros, 1, 2, 4, 5, 7, 8, 9.
Décembre 1881. Examen de piqueur au cadastre : sur sept candidats, quatre appartiennent aux frères; quatre seulement soilt admis; ce sont les élèves des frères.
Janvier 1882. Examen pour le brevet de capacité: sur vingt candidats, sept appartiennent aux frères, cinq seulement sont déclarés admissibles, dont quatre des frères, avec les numéros 1, 3, 4, 5.
Ainsi il est prouvé par les chiffres officiels, résultat des examens subis devant les membres nullement cléricaux de la commission d'enseignement, que les élèves des frères avaient une supériorité incontestable sur tous leurs rivaux des écoles laïques.
En ce moment, plus de trois cents jeunes gens sortis de chez eux occupent les principaux postes dans les services publics, sans parler de ceux, bien plus nombreux encore, qui, ayant quitté Técole avant la fin de leurs études ou ayant échoué aux examens, se sont placés comme interprètes, comptables, dessinateurs, dans les maisons de commerce et chez les particuliers.
Aussi les frères des Écoles chrétiennes jouissaient, à Sfiugon, de la confiance des familles, aussi bien, qu'on le remarque, chez les païens que chez les chrétiens, et si le gouvernement colonial eût laissé le choix, s'il n'avait pas étroitement limité le nombre des bourses, tous les parents soucieux d'assurer l'avenir de leurs enfants les eussent mis dans leurs écoles, parce qu'il était prouvé, par une expérience de dix-huit années, qu'il n'y avait que là qu'on travaillait sérieusement, sans parler des garanties de moralité que l'on ne peut guère, au moins dans l'état actuel, demander en Cochinchine à des instituteurs laïcs.
D'un autre côté il était prouvé, et l'administration Je sait mieux que personne, que si les frères instruisent beaucoup II 24
Digiti
m CHAPITRE HUITIÈME
ûiieox, ils coûtent beaucoup moins cher que les autres madtres. 11 y avait donc tout profit à les garder.
Mais la liberté de conscience, dira-t-on ?
Sous ce rapport, je ne crois pas qu'on ait jamais eu le moindre reproche à leur faire. Plus du tiers de leurs enfants appartenaient à des familles psuennes, et je n'ai jamais entendu tliro que l'administration, qui les surveillait de près, ait eu à hniv reprocher la moindre exagération de prosélytisme. Religieux exemplaires, pour tout ce qui regarde leur vie privée, fines laquelle le gouverneur n'a rien à voir, ils ne voulaient être, et n'étaient, dans leurs rapports avec leurs élèves, que ri en instituteurs publics, mais ils étaient des instituteurs publics hors ligne, je viens de l'établir, chiffres en main. La conclusion à tirer est évidente, pour tout homme de bon sens et de bonne foi.
Cette conclusion, qui paraîtra peut-être étrange à mes lecteurs, la voici, sans commentaires, telle que l'administration coloniale a cru devoir la tirer:
Janvier 1881 : fermeture de l'école de Vinh-long, qu* comptait deux cent iTn élèves ;
xNovembre 1881 : fermeture de l'école de My-tho, qui comptait deux cent cinquante élèves ;
Décembre 1882: vote du conseil colonial, qui décide la tel rneture de l'école de Saigon par extinction des bourses, Devant ce vote hostile et les mille tracasseries de l'administration, les frères jugent de leur dignité de se retirer et ferment leur dernière école, qui, au mois de janvier 1883, comptait eucore cent quatre-vingts élèves. La colonie était délivrée de renseignement congréganiste, et le niveau des études n'allait pas larder à s'en ressentir !
SiBors de Saint-Paul de Chartres. — Après avoir parlé tlos services que les frères des Écoles chrétiennes rendaient à renseignement en Cochinchine, il est naturel d'entretenir
nos lecteurs des sœurs de Saint-Paul de Chartres, qui ont, elles aussi, des écoles florissantes dans la colonie, bien que renseignement ne soit qu'une partie restreinte de leurs œuvres.
On a vu que, dès le commencement de Foccupation française, Mgr Lefebvre avait appelé les sœurs de Saint-Paul à 'Saigon. Quelque temps après leur arrivée, le service local les avait réclamées pour Thôpital militaire. Au mois d'octobre 1860, les sœurs commencèrent cette œuvre de dévouement. Ce premier hôpital militaire ne ressemblait guère naturellement au magnifique établissement qui existe aujourd'hui: trois petites salles pour les malades, une case exiguë pour les sœurs, une autre case de même dimension pour le commissaire et les médecins; c'était tout. Le mobilier était à Tavenant: une caisse à biscuit servait de siège, une bouteille vide sery^ait de chandelier. Mais les bonnes sœurs ne songeaient guère au confortable ; leur grande préoccupation était de se procurer des vivres frais pour les malades. On essaya d'abord d'envoyer quelques matelots en chercher de l'autre côté de la rivière, à Thu-thiem; mais les indigènes étaient si effrayés encore qu'ils fuyaient tous à l'approche des Français. Il fallut donc que les sœurs se dévouassent pour aller elles-mêmes à la provision, à une époque où l'ennemi occupait encore tous les environs de Saigon. La Providence veillait sur elles et il ne leur arriva aucun accident. Les Annamites entendant de bonnes paroles et voyant qu'ils étaient payés intégralement, prirent confiance et, au bout de quelques semaines, ils se hasardaient à traverser le fleuve et à apporter eux-mêmes leurs denrées à l'hôpital
Au mois de juin 1861, la Révérende Mère Benjamin arriva de Hong-kong, avec un renfort de cinq sœurs; un nouveau convoi de sœurs vint de France, au mois d'octobre de la mémo année, augmenter la petite famille ; en même temps les supérieurs de Chartres envoyaient à la Mère Benjamin
Digiti
rï72 CHAPITRE HUITIÈME
Tordre de se fixer à Saigon et d'en faire comme le centre des établissements que les sœurs de Saint-Paul dirigent dans Textrêmo Orient. Il fallut donc songer à sortir du provisoire pour s'installer à demeure.
On s'établit d'abord à côté dePbôpital, mais T administration ayant eu besoin de percer une rue en cet endroit, Tamiral Bonnard, à la date du 14 août 1862, concéda aux sœurs un vaste emplacement situé un peu plus loin^ auprès du séminaire. On se mit de suite à bâtir; grAce à Tbabilc directioa d'un cbrétien tong-kinois fort intelligent et très désintéresséj puisqu'il refusa tout salaire, se contentant de la nourriture, les travaux avancèrent rapidepient. Le 18 juillet 1864, les sœurs, avec leurs cent cinquante orpbelins, prenaient possession de leur maison, et, le 10 août suivant, Mgr Lefebvie bénissait la cbapelle, dont la flèche élevée et gracieuse est le premier objet qui frappe de loin la vue, quand on remonte le fleuve pour arriver à Saigon.
J'ai parlé de cent cinquante orpbelins qui entrèrent avec les sœurs dans la nouvelle maison. D'où venaient ces enfants? Au risque d'encourir la disgrâce de M, Sarcey^ je suis bien forcé d'avouer à mes lecteurs que ces enfants appartenaient tous à cette œuvre angélique de la Sainte-Enfance, qu'il a la triste monomanie d'attaquer chaque fois qu'il en trouve roccasîon* Ouij à Saigon, en pleine colonie française, l'œuvre de la Sainte-Enfance trouve k exercer son zèlo^ parce que, n'en déplaise aux incrédules, les Annamites païens ont gardé l'habitude de vendre leurs enfants^ quand ils ont besoin d'argent, ou de les donner à des Familles plus à l'aise, quand ils ont peine aies nourrir. Toutes les dénégations des journalistes de Paris ne peuvent rien contre des faits patents, quotidiens. Depuis douze ans que je suis en Cochinchino, j'ai recueilli pour ma part plus de six cents de ces enfants, et tous mes confrères peuvent en dire autant* Cela est si bien dans les mœurs du pays, que la loi annamite avait toute une série de
Digiti
dispositions, pour régler le sort des enfents ainsi adoptés ou recueillis dans les familles riches.
Disons pourtant, afin d'éviter toute exagération, que les Annamites ne sont pas, comme on pourrait le croire, dépourvus d'affection pour leurs enfants, mais ils les aiment à leur manière. Je n'ai jamais rencontré dans mes voyages le spectacle douloureux d'enfants abandonnés sur les voies publiques, comme je Tai vu de mes yeux, dans la ville chinoise de Canton.. L'iafanticide est rare en Annam, beaucoup plus rare qu'il ne Test devenu en France, depuis que la dépravation des mœurs, l'oubli des prescriptions religieuses et la molle indulgence des jurés, qui, dans les trois quarts des cas, absolvent la mère coupable, ont multiplié ce crime dans notre patrie.
Avant donc de jeter la pierre aux Annamites qui, pauvres et chargés de dettes, trafiquent de leurs enfantSj ou qui, ne pouvant les élever, les cèdent à des familles riches, où ils seront mieux soignés qu'ils ne l'eussent été chez eux, nous ferions bien, nous, peuple chrétien, de regarder ce qui se passe autour de nous : ces pratiques infâmes, préconisées par une fausse économie politique, qui trompent le vœu de la nature et tarissent dans sa source le flot des générations humaines; ces avortements, sur lesquels une génération matérialiste et complaisante ferme les yeux ; ces infanticides, dont la progression, tous les jours croissante, effraie et fait reculer la répression; ces nourrices mercenaires, auxquelles des mères sans entrailles abandonnent, sans contrôle, leurs nouveaux-nés, et qui ont, paraît-il, la spécialité, fort appréciée de certains parents, de peupler les cimetières avec les cadavres des enfants que l'égoïsme et la spéculation leur livrent, ce qui faisait dire à un de nos plus célèbres médecins *, matérialiste et libre penseur, que, dans un rayon de trente lieues tout autour de Paris, le massacre des innocents se renouvelle toute l'année.