‹ La Cochinchine religieuseChapitre 4 sur 79 · C*élail le nom annamite de M. Jaccard · texte numérisé non relu

C*élail le nom annamite de M. Jaccard

L'ERE DES Mi^RTYRS «9

le roi, nou3 le leur permettons. Toutes les religions de eo royaume font des vœux pour nous; pourquoi les chrétiens n'en feraienl-îls pas aussi? »

Heureux de cette reconnaissance quasi-offieielle du culte catholique, M. Jaccard fitj pendant huit jours, des offices solennelSj pour obtenir de Dieu les grâces temporelles et apirituelles dont Sa Majesté annamite avait grand besoin, pour bien gouverner son royaume, L*effet de cette manifestation religieuse (ut excellent ; leschrétiens vinrent en foule, pendant CCS huit jours, k l'église faire des prières pour le roi; les païens, de leur côté, y accoururent par curiosité, et parmi eux on vit plusieurs mandarins supérieurs, un neveu de Mînh^mang et sa sœur aînée. Tous furent forcés de reconnaître que les chrétiens étaient au moins aussi bons sujets que les autres et que ienrs cérémonies, par l'ordre, la régularité et Téclat extérieur, remportaient de beaucoup sur celles des païens.

D'autre part, quand on apprit dans les provinces quelê culte catholique s'exerçait publiquement aux portes de la cour, on t^e dit que le roi avait sans doute changé d'avis et qu'il ne voulait plus persécuter le christianisme. Les missionnaires profitèrent de cet instant de trêve pour visiter tontes les chrétientés. Ils avaient raison de se hâter; c'étaient les derniers jours de paix et de liberté accordés à TÉglise de Cochiuchine et comme ce calme trompeur qui annonce souvent en raer rapproche d'une effroyable tempête.

Affaire du village de Duong-saii (t$i31-tS3S). ~ Un incident, amené par la méchanceté des païens, donna le signal de la persécution. Le village de Go-lao, voisin de celui de Duong-sou, où résidait JL Jaccard, cherchait depuis longtemps à s'emparer des terres de ce dernier vi liage < Au mois de septembre 183i, pendant que les chrétiens de Duong-son faisaient tranquillement leurs rizières, les gens de Go-lao vinrent leur chercher querelle, les accusant de cultiver des terres qui u 4

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leur appartenaient. L'affaire fut portée au tribunal du chef de canton et les païens, se sentant appuyés en haut lieu, eurent la malice d'y impliquer M. Jaccard, l'accusant d'être venu, à la tête des chrétiens, pour piller leurs maisons. L'accusation était si absurde, si dénuée de toute cpparence de preuves, que le juge, malgré sa mauvaise volonté, fut forcé de donner gain de cause aux chrétiens. Les païens ne se tinrent pas pour battus : ils portèrent la cause au grand conseil du roi. L'accusation changea alors de nature ; il ne fut plus question de la prétendue spoliation dont les païens se disaient victimes, mais du crime de professer le christianisme. Sur ce point, les accusateurs étaient sûrs de triompher, car les inculpés avouaient d'euxmêmes. Là dessus, soixante-treize chrétiens du village de Duong-son furent jetés en prison, mis à la cangue et torturés avec une grande cruauté. Aucun ne faiblit dans les tourments. En conséquence, après des interrogatoires multipliés, les grands mandarins portèrent la sentence suivante, que le roi s'empressa de ratifier :

« M. Jaccard et le premier chef du village étaient condamnés à mort avec sursis, le second chef, à Texil perpétuel; quatorze soldats, appartenant à la commune, furent dégradés et condamnés aux travaux forcés, après avoir été exposés deux mois au soleil, la cangue au cou, et avoir reçu chacun cent coups de bâton; le reste des hommes fut condamné à deux mois de cangue et cent coups de bâton, les femmes à cent coups de bâton seulement; les terres contestées étaient données au village de Co-lao, Téglise de la chrétienté et les bâtiments du collège étaient confisqués. » (Juin 1832.)

Le roi, « voulant user d'indulgence envers le missionnaire français, » lui fit grâce de la vie, et le condamna simplement à servir comme soldat dans ses armées. Sa Majesté se déterminait à cet acte de clémence « parce que le maître européen n'était qu'un barbare, ne connaissant rien aux lois du pays, et qui n'était venu en Annam que pour gagner sa vie, en

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trompant le peuple par la prédication d'une religion fausse. » M. Jaccard fut alors forcé de venir résider à Hué, où sa situation, pendant quelques mois, ne fut pas autrement changée, le roi remployant, comme par le passé, à des traductions. Dans le courant de septembre, Minh-mang lui ayant demandé l'explication de plusieurs gravures représentant des sujet tirés de TAncien et du Nouveau Testament, le pieux confesseur saisit avec empressement l'occasion de lui faire connaître les principaux points de la doctrine catholique : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses de l'autre vie, et il lui fit remettre Tabrégé de l'Écriture Sainte à l'usage des païens qui veulent s'instruire de la religion.

Sa Majesté très païenne se trouva fort offusquée de cette audace; après avoir fait copier le livre, elle le renvoya aux grands mandarins du conseil, et le ministre des cultes fit aussitôt comparaître devant lui M. Jaccard :

— Mettez- vous à genoux.

Le missionnaire, habitué jusqu'alors à certains égards, crut d'abord à une plaisanterie et ne se pressait pas d'obéir. Alors le grand mandarin lui dit, d'un air sérieux :

— Ce n'est pas une plaisanterie ; c'est de la part du roi que je vous parle. Mettez- vous à genoux.

— Grand homme, j'obéis.

— Vous êtes venu dans les États de Sa Majesté pour prêcher le christianisme ; vous avez été condamné à mort par le tribunal des causes criminelles; le roi vous a fait grâce. Comment osez- vous encore vous permettre de garder, de lire et de prêter des livres de religion même au roi? Vous vous êtes rendu coupable d'un nouveau crime. Cependant Sa Majesté très clémente vous fait encore grâce pour cette fois; mais n'y revenez plus. Je vais faire brûler votre livre. Avez-vous encore d'autres ouvrages de religion ?

— Oui, certainement, j'en ai.

— Allez les brûler,

— Je m'en garderai bien.

— Si vous ne voulez pas les brûler vous-même, apportezles moi ; je les brûlerai.

— Je ne puis pas plus vous livrer ces livres que les brûler moi-même. Quand vous me demanderez quelque chose que je puisse faire sans crime, je Texécuterai sans réplique; mais en fait de religion, vous n'obtiendrez jamais de moi que je fasse rien qui lui soit contraire.

— Au m^oins, cachez-vos livres et ne les prêtez à personne.

— C'est ce que je ne puis encore vous promettre. J'adore un seul Dieu; je prêche la religion, et je la prêcherai tant que je vivrai.

Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir du missionnaire, le grand mandarin dit à un de ses gens :

— Allez ; annoncez au roi qu'il a çbéi.

— Vous direz au roi ce que vous voudrez, répliqua aussitôt M. Jaccard, mais si vous dites que j'ai brûlé mes livres, c'est faux. Vous avez bien vu que je ne m'en suis pas mêlé.

Quelques jours après, nouvelle comparution au tribunal. Cette fois, il s'agissait de livrer les ornements et vases sacrés qui servent à l'oblation du divin sacrifice. Heureusement M. Jaccard, prévenu à temps, avait pu mettre sa chapelle en sûreté. Le mandarin lui demanda :

— Avez-vous des croix et d'autres objets servant au culte ?

— Oui, j'en ai. . •

— Livrez-les, pour qu'on les brûle.

— Il n'y a pas si longtemps que vous avez brûlé mon livre ; vous devez bien vous rappeler ce que vous ai dit alors. J'ai mis en sûreté les objets que vous me demandez et je ne suis nullement disposé à les livrer.

— C'est bon entre nous qui nous connaissons, mais vous devez savoir que ce n'est pas ainsi qu'on parle aux mandarins.

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— Je ne connais pas d'autre manière ào parler. J'ai pour les mandarins lout le respect possible; mais je ne croîs paa qu'il y ait rien à reprendre dans ce qne je viens de dire.

— Demain, vous paraîtrez au tribunal des causes criminelles. Ces messieurs ne se contenteront pas de cette réponse. Dites que vous avez renvoyé tous ces objets en Europe et que vous ne prêchez plus la religion.

— Vous savez qu'il est défendu de mentir; je dirai les choses telles qu'elles sont. Quant h ce que vous me suggérez de dire qne je ne prêche plus la religion, cela n*est pas possible.

— Vous vous ferez condamner à mort,

— J'ai été condamné une première fois comme prédicateur de la religion; je ne demande pas mieux que de Têtre une seconde fois. Je n'ai pas cessé et je ne cesserai de prêcher que quand cela ne me sera plus possible.

— Vous ne parleriez pas ainsi devant les grands mandarins du tribunal.

-^ Ce que je dis ici devant vous, je le dirai devant tous les tribunaux et même devant le roi.

— Au moins^ si vous avez encore chez vous quelque objet suspect, faites-le disparaître. Vous ne craignez rieuj c'est fortbien; mais moi, je crains beaucoup ; si le tribunal trouve chez vous quelque effet de religion, c'est sur moi que retombera la faute.

Ainsi finit T interrogatoire. En présence de cette intrépidité calme que rien ne pouvait ébranler, Minh-mang céda et commanda de laisser le missionnaire tranquille. Il fut seulement gardé plus étroitement, de peur que les chrétiens ne vinssent le visiter- Bien que redit de persécution ne fut pas encore publié, les vexations se multipliaient sur tous les points, excepté dans les six provinces de la basse Cochinchine^ où les chrétiens, protégés hautement par le vice-roi de Saigon, demeuraient en

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paix. Partout ailleurs, les mandarins, pour faire du zèle, ordonnaient d'abattre les églises, et les villages païens sûrs de rimpumité, après la monstrueuse iniquité commise au préjudice du village de Duong-son, s'emparaient sans plus de façon des terres des chrétiens qui étaient à leur convenance.

Dans le courant de décembre 1832, le colonel des gardes du roi fit signer à tous les soldats de son régiment un libelle d'apostasie. Douze soldats, ayant à leur tête un capitaine chrétien, nommé Paul Buong, demeurèrent fermes et refusèrent de signer. On les mit à la cangue et on les frappa avec tant de cruauté que leurs chairs tombaient en lambeaux; six cédèrent à la violence des tortures ; les six autres, en compagnie de Paul Buong, furent inébranlables. Le roi, voulant à tout prix en faire des apostats, ne les condamna pas pour le moment à mort ; il ordonna de les torturer tous les deux ou trois jours, de manière à ce que leurs plaies ne pussent se cicatriser, et que l'atrocité de leurs souffrances leur arrachât enfin un acte d'abjuration.

Ce prince et ses mandarins, habitués à ne jamais rencontrer de résistances, ne pouvaient s'expliquer cette héroïque obstination des chrétiens. « Comment, s'écriait le tyran en fureur, je commande à tous mes États et personne ne résiste à ma volonté. Il n'y aura donc que ces polissons de chrétiens dont je ne pourrai venir à bout! Qu'on frappe sans pitié, qu'on torture, qu'on mette en morceaux ces aveugles et ces endurcis, qui se refusent à fouler aux pieds la croix! »

Comme aux premiers jours du christianisme, comme à l'heure troublée que nous traversons, le despotisme s'étonnait de trouver des âmes qui eussent le courage de lui dire non en face et qui refusassent de se courber lâchement devant la tyrannie de la légalité triomphante. Les décrets du prince prohibaient le christianisme, et prêtres et fidèles ne s'empressaient pas d'obéir ! Conçoit-on pareille insolence? Le roi Minhmang n'était pas au bout de ses étonnements et de ses décep-

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tions. Il faut bien que la tyrannie, sous toutes ses formes, césarisme ou démocratie, paganisme ou franc-maçonnerie, se le tienne pour dit : jamais on ne triomphera de la conscience catholique; jamais on ne mettra sous le joug TÉglise du Christ ! A côté des lâches et des habiles, qui se rangent du parti du plus fort et soignent les intérêts de leur fortune, il y aura toujours parmi nous, des hommes de cœur et de convictions, qui sacrifieront tout pour garder l'intégrité de leur honneur et de leur foi ; on pourra les opprimer, on ne les fera pas céder; si on les dépouille de leurs biens, le morceau de pain du pauvre leur suffit, il ne leur manquera jamais ; si on les chasse, ils reviendront; on les a chassés tant de fois déjà, et ils sont toujours revenus, si on les tue... ah ! voilà, je Tavoue, un moyen radical d'en finir avec eux; eh bien, si on les tue, ils ressusciteront; ce n'est pas plus difficile que cela. Voilà dix-sept cents ans que Tertullien s'écriait : Le sang des martyrs est une semence ! et depuis dix-sept cents ans, chaque fois que cette rosée féconde a coulé sur la terre, elle y a fait germer toute une moisson de vertus. L'histoire du passé, je pourrais dire l'histoire d'hier, est là pour apprendre aux persécuteurs à ne pas se heurter à la conscience catholique, car ils sont bien certains d'avance d'être vaincus, et c'est un de mes étonnements de voir des hommes d'esprit recommencer tous les jours cette gageure insensée contre l'Église immortelle de Jésus-Christ.

Requête contre les chrétiens. — Le grand mandarin Thuong-cong, ce vice-roi du Dong-nai qui avait, en 1828, arrêté la persécution par ses représentations énergiques, venait de mourir à Saugon, au mois d'août 1832. C'était le dernier appui des chrétiens qui leur manquait au moment le plus critique. Désormais Minh-mang n'avait plus d'opposition à craindre dans son conseil pour préparer les voies à l'édit de persécution générale, il eut soin de se le faire demander par

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ses principaux mandarins. Les lettrés du tribunal des rites présentèrent donc au roi une requête en forme contre le christianisme.

t>s messieurs « prosternés humblement au pied du trône tio Sa Majesté, demandaient laprohibition sévère de la religion de DatoS et la destruction des églises chrétiennes. De toutes les rnligions professées dans le royaume, la religion de Dalo i^ait certainement la plus mauvaise. La religion de Phat ' et cello de Lao-quan 3 ne sont pas très bonnes, et ont beaucoup de superstitions, mais cependant elles sont encore bien meiliL'uiés que la religion du Seigneur du ciel*. Jadis les empereurs de Cliine et les ancêtres de Sa Majesté ont sévèrement prohibé celte secte impie; mais, parce que la défense n'a pas été exécutée avec soin et que les mandarins ont été négligents à faire leur devoir, il en est résulté que cette religion perverse subsiste toujours et se multiplie continuellement dans le royaume. Il élait réservé à sa très haute, très puissante et très éclairée Majesté d'en venir à bout et de détruire entièrement une fausse religion, qui n'a pour prosélytes que des imbéciles et des femmes idiotes.

*i Les maîtres de cette religion ont divisé le royaume et en oïil fait autant de gouvernements qu'ils ont voulu ^ Les chrétiens ont un tel respect pour eux qu'ils leur obéissent au premier mot, et se communiquent en un clin d'œil toutes les nouvelles du royaume du Nord au Midi. Sa Majesté est donc suppliée de porter un éditpour prohiber cette mauvaise doctrine. On ne devra plus souffrir dans le royaume de ces hommes barbares qui viennent pour y prêcher, et Ton punira ceux qui leur donnent asile. On devra prohiber encore tous les

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