Les chrétiens : style officiel
province; le seul missionnaire qu'on voulût bien tolérer dans chaque province devait habiter au chef-lieu ou tout auprès, dans une maison appartenant au gouverneur; il ne pouvait s'absenter pour plus de quatre à cinq jours, et encore avec la permission écrite du mandarin supérieur ; l'accès de sa maison était interdit à quiconque n'était pas marqué des caractères : religion perverse ; défense d'j* réunir plus de cent chrétiens à la fois; défense d'exercer le culte en dehors de cette maison ou de prêcher aux païens.
Naturellement toutes ces mesures étaient prises dans Tintérêt même des missionnaires ; le roi exposait que, répondant désormais de la vie des prêires européens auprès du gouvernement français, il ne pouvait leur permettre de circuler à leur gré dans le pays, où le bon peuple, exaspéré de leur présence, leur ferait un mauvais parti. Il fallait donc qu'ils fussent toujours sous la main des grands mandarins^ pour, qu'on pût les protéger efficacement. Au fond, on tenait à les surveiller et à les empêcher, autant que possible, d'avoir accès auprès des populations et de remplir leur ministère.
Après tous ces décrets, promulgués coup sur coup dans les six derniers mois de 1862, il n'y avait pas à se faire d'illusions surles dispositions du gouvernement annamite. Vers la fin de 1862, ïu-duc, débarrassé de la révolte du ïong-king, se démasqua complètement. En même temps qu'un soulèvement général, organisé par ses ordres, et favorisé, comme je l'ai dit, par les fautes de Tamiral Bonnard, éclatait dans notre colonie, des bruits de massacre contre les chrétiens circulaient partout, en moyenne et en haute Cochinchine. Les mandarins ne se gênaient nullement pour dire que dès qu'on en aurait fini à Saïgpn avec les Français, on recommencerait l'extermination en masse des chrétiens, et que, cette fois, on ne s'arrêterait qu'après avoir fait périr le dernier de cette race maudite. Il est probable, en effet, que tel est le sort qui était réservé à tous nos néophytes, si la France, fatiguée des difficultés
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qu elle rencontrait daos ce pays, avait pris le parti de se reretirerp comme on TespéraiL a Hué. Ilcureudemeut Tinsurreclion fui vaincue en basse Cochinchinej et Tamiral Bonnard voyaiU, un peu lard, où Tavaient conduit ses mallieurenses concessions, se décida enlin à parler on maître. Au mois d'avril 1863, il arrivait a Hué, en compagnie du colonel Palauca, pour obtenir la ratificaliun du traité de Tannée précédenltv 11 fallut s'exécuter.
Mgr ^ahi«rÀ lluê(lS63), — Mgr Sohier, qui jusqu'à ce jour avait continué k se tenir caché, saisit habilement Toccasion de ce voyage pour faire connaître sa présence au gouvernement annamite. Néanmoins, voyant que la question religieuse était complelement mise à Técart par les plénipolenliaires, il ne jugea pas prudent de se manifester publiquement; mais il fit passer secrètement une lettre à Tamiral Bonnard, pour lui faire savoir sa présence à Hué et lui recommander les malheureux clirétiens, dont la position, on vient de le voir, était encore si précaire.
L'amiral Bonnard lui répondit aussitôt qu'il allait notifier sa présence au ministre des affaires étrangères, et que désorniais il n'aurait plus besoin de se cacher. Le prélat jugea qu'il ne pouvait plus se dispenser de paraître devant les plénipotentiaires européens; il se rendit donc ù leur demeure en cos- Lume épiscopal, au grand étonncment des mandarins annainites qui avaient affirmé dix fois k Tu-duc que Mgr Sohicr était mort^ et qui se demandaient avec dépit comment il avait pu échapper à leurs recherches pendant la persécution. Quelle belle proie pour eux s'ils avaient pu mettre la main sur le prélat un an auparavant.
L'amiral Bonnard et le colonel Palanca reçurent Févèquc avec tous les honneurs dus à sa haute dignité; ils lui rendirent on cérémonie sa visite, accompagnés de tous leurs officiers, ce qui redoubla l'étonnement des mandarins* Ceux-ci
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comprirent enfin que, malgré certaines défaillances, la Francr^ est encore un pays catholique, et qu'un évêque est un liommc avec lequel on doit compter au point de vue des inli^rtHs religieux; l'effet de cette démonstration fut donc excellent.
Dès que les plénipotentiaires furent repartis pour Saigon, le roi furieux contre ses mandarins qui l'avaient trompe ^mi lui faisant croire à la mort de Mgr Sohier, cassa le préfet Je Hué, pour le punir de sa prétendue négligence à s'emparer du prélat. Maintenant que le vicaire apostolique était reconnu officiellement, il fallait bien supporter sa présence h Hué; le roi essaya au moins de se venger sur ceux qui hû avait 'lU donné asile pendant la persécution. Sous prétexta' (Im venir rendre visite à Tévêque, les grands mandarins de la n^nv s'efforcèrent, par ordre du maître, de lui arracher d(*s ayf^ux compromettants pour les maisons qui l'avaient reça. Naturellement ils en furent pour leurs frais d'inquisition, lu-duc ordonna alors à ses mandarins de surveiller toutes les démarches du prélat. Pour ne rien laisser échapper, il lit même placer auprès de lui cinq à six écoliers, fils de mandarins, sous prétexte de prendre des leçons de français; en réalité, pour espionner. Mgr Sohier, heureux d'avoir enfin con^juis le droit d'aller partout tête levée, s'inquiétait assez f^eu di' ces menées. Pour relever le courage des chrétiens si lon;^^ temps terrorisés et affirmer la liberté religieuse iuscriir^ au traité, il allait, tous les jours de fête chanter des messes pontificales dans toutes les chrétientés environnantes. Païens el chrétiens se pressaient en foule à ces solennités; les nn*>, st>ipéfaits de voir la résurrection de cette Eglise qu'on avait pu croire noyée au sang de ses enfants, les, autres, lienn-ux d'affirmer publiquement leur foi et de revoir ces b< Iles eérémonies de la liturgie catholique dont ils avaient été (h ivês si longtemps.
Mgr Charbonnier an Binh-dinh (ISBS).. — Dans la Cochinchine orientale, on était moins avancé, parce qu'il n'y avait pas encore de^vîcaire apostolique. La mort de M. Herrengt,qui avait été désigné pour remplacer Mgr Cuenot, avait retardé la réorganisation de cette Église. Ce fut un confesseur de la foi, appartenant à la mission du Tong-king occidental, Mgr Eugène Charbonnier, qui recueillit la difficile succession de Tévêque martyr. Sacré à la fin de 1864, à Paris, avec le titre d'évêque de Domitiopolis,parMgr Meirieu, évêque de Digne, d'où le nouveau prélat était originaire ; il alla d'abord à Rome recevoir la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ, puis il se hâta de repartir pour Saïgon et se mit en mesure de rentrer dans sa nouvelle mission, en compagnie de plusieurs jeunes apôtres qu'il ramenait avec lui de France.
Cette fois, le gouvernement colonial se montra mieux disposé à faciliter au nouveau vicaire apostolique l'entrée de sa mission. Par les ordres de l'amiral Roze, qui faisait alors rintérim de M. de la Grandière, une chaloupe canonnière fut mise à la disposition de Mgr Charbonnier, pour le conduire à Qui-nhon. Le mandarin du port, voyant arriver l'évêque missionnaire sous la protection du drapeau français^ ne fit pas la moindre difficulté pour le laisser descendre à terre, le 14 juillet 1865. Il y avait près de quatre ans que cette mission était veuve de son premier pasteur.
Les chrétiens dans l'allégresse accoururent de tous les districts voisins et, malgré leur pauvreté encore extrême, voulurent recevoir en triomphe leur nouvel évêque. Ce fut un spectacle bien touchant dans sa simplicité de voir ces pieux fidèles, dont le plus grand nombre portaient encore sur le visage la marque authentique de leur fidélité à la religion catholique escorter, sous des arcs de triomphe en verdure, au milieu des chants religieux, le pontife que le ciel leur rendait. Le vénérable vicaire apostolique qui avait eu, lui aussi, sa large part des souffrances de la persécution, s'avançait, revêtu
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des ornements pontificaux, sous un dais porté par quatre vieux confesseurs de la foi, bénissant la foule pressée des chrétiens et des païens, des victimes et des bourreaux. L'émotion était profonde dans les rangs de cette multitude qui couvrait au loin les chemins. Et qui donc eût pu voir sans attendrissement le relèvement inespéré et si prompt de FEglise de Cochinchine, au lendemain de la crise effroyable qu'elle venait de traverser?
Les jours de fête passent vite en ce monde. Une disette générale, occasionnée par le manque de pluies, vint bientôt assombrir ces beaux jours. Le riz se vendit jusqu'à dix francs la mesure ^ Les fidèles, déjà ruinés par la persécution, souffrirent plus cruellement que les autres, et plusieurs centaines moururent de faim. Le vicaire apostolique de la Cochinchine orientale fit tout ce qu'il put pour les assister, mais les ressources étaient bien médiocres, et il y avait, en ce moment-là, tant de misères pressantes à secourir, tant de besoins à satisfaire. Plusieurs milliers d'enfants dont les parents étaient morts ou avaient disparu dans la grande dispersion, étaient placés chez des familles pauennes; il fallait s'empresser de les racheter pour sauvegarder leur foi; beaucoup de fidèles avaient contracté de lourdes dettes auprès des païens ; maintenant, obligés de travailler chez leurs créanciers pour s'acquitter, ils ne pouvaient revenir dans* leurs villages et demeuraient privés de tous secours religieux. Il fallait encore improviser dans tous les centres chrétiens, sinon des églises, au moins des hangars couverts en paille, où Ton put rassembler les fidèles, célébrer les saints mystères et distribuer les sacrements. Le vicaire apostolique devait aussi s'occuper de réunir les communautés religieuses dispersées, de recommencer l'œuvre du séminaire, de pourvoir au logement des prêtres et des missionnaires envoyés dans les districts. En un