En temps ordinaire, il valait de 1 fr. à 1 fr
niôt, il fallait tout refaire k la fois, puisque la persécution avait tout détruit.
Mgr Charbonnier se montra à la hauteur d'une situation si difficile. Sans rien précipiter, son zèle prudent et courageux, aidé du dévouement de tous les missionnaires, vint à bout de relever peu à peu les ruines de la mission de Cochinchine orientale, et, quand il mourut^ en 1878, il laissait une Église prospère, dans laquelle les dernières traces de la persécution étaient effacées depuis longtemps.
Complot des lettrés (18G4l-t8G&). — Au moment où l*éveque de Domitiopolis se mettait ainsi généreusement à TœusTe, la situation des fidèles deTAnnam était plus précaire quL^ jamais. Forcé de subir la liberté religieuse, le gouvernement de Hué ne savait pas dissimuler sa haine, et cette attitude encourageait la malveillance des ennemis du nom chrétien. Les lettrés allaient jusqu'à accuser le roi de tiédeur qI, soit par orgueil patriotique, soit par fanatisme religieux, ils ne pouvaient pardonnera Tu-duc d'avoir cédé à la pression de Tétranger. Le roi avait été vaincu; il s'était vu forcé (l*abandonner aux barbares d'Occident trois de ses plus riches provinces, et, circonstance aggravante, dans un pays oîi tout Télat social repose sur le culte des ancêtres, les tombeaux de la famille royale, situés dans la province de Saïgon, étaient aux mains des Français. Il n'en fallait pas davantage pour faire dire que le prince avait perdu le mandat du ciel et qu'il n'était plus digne de s'asseoir sur le trône.
Vers la fin de 1864, un vaste complot s'organisa donc parmi les lettrés, réunis pour la première fois depuis l'invasion au nombre de quatre mille, à la capitale, pour les examens qui ont lieu tous les trois ans. La majeure partie des mandarins de la cour, les princes même de la famille royale t>n faisaient partie. Le but des conjurés était de s'armer, pour massacrer, à un jour donné, tous les missionnaires avec
leurs chrétiens. Après cela, si le roi le permettait, on diescendrait en basse Cochinchine, pour en chasser les FranQ;aii5 et reprendre le pays; s'il s'y opposait, on le détrônerait, pour le remplacer par un prince plus énergique, qui fût décidé à en finir avec les étrangers.
Pour assurer l'exécution de ce beau plan, les lettrés commencèrent par embaucher tous les voleurs du pays, en leur promettant le pillage de la maison de Mgr Sohier, qu*ils disaient remplie d'or. Précisément le prélat venait d'entreprendre un voyage en France pour les besoins de sa mission, et il n^ avait alors à la résidence épiscopale qu'un jeune missionnaire tout nouvellement arrivé de France, M. Bernardjdont les pillards se promettaient d'avoir facilement raison.
Mais il fallait obtenir l'approbation du roi, afin de pouvoir s'armer et d'avoir la légalité pour soi. En conséquence les lettrés réunis à Hué adressèrent à Sa Majesté une longue requête dans laquelle, exposant toutes les calamités qui avaient désolé le royaume annamite depuis quelques années : la guerre civile et étrangère, le choléra, la famine, ils en faisaient remonter l'origine aux chrétiens, qui avaient appelé l'étranger et attiré sur le pays la colère du ciel. Il était encore temps de remédier au mal, en les exterminant tous, avant qu'ils ne fussent devenus les plus forts. Quant aux barbares d'Occident, c'était folie de vouloir traiter avec eux et de s'exposer plus longtemps aux calamités qu'ils venaient d'infliger au royaume, en lui arrachant trois de ses plus belles provinces. Le grand mandarin Phan-thanh-giang et ceux qui avaient signé le traité de 1862 étaient des imbéciles ou des traîtres vendus aux Français. Il fallait donc bien se garder de suivre leurs mauvais conseils.
On ne pouvait non plus supporter davantage l'arrogance des missionnaires européens. Il n'y avait qu'une manière d'agir avec eux, c'était de les tuer tous, avant qu'ils n'aient
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eu le temps de devenir les maîtres du royaume et de soulever leurs néophytes contre le souverain légitime. Depuis qu'ils étaient rentrés en Annam, grâce à la trop grande bonté du roi, ils ne faisaient que conspirer. L'évèque de Hué n'était
^ pas allé en France, comme te disaient faussement les chrétiens^ il se tenait caché dans les montagnes, avec les élèves du séminaires et les principaux catéchistes et, chaque jour, il les exerçait à la tactique européenne et au maniement des armes; les églises étaient remplies d'armes et de poudre ; les missionnaires avaient fait venir d'Europe des canons de bois d'une nouvelle invention, et on les avait entendus dans la campagne faire l'exercice avec ces engins de destruction.
Enfin, dans toutes les provinces, les chrétiens avaient fait fabriquer des milliers de cangues, pour mettre au cou des pauvres païens qui refuseraient de se convertir. Il était donc grand temps d'aviser, si on voulait sauver le royaume.
En conséquence, les lettrés concluaient en demandant la permission de s'armer pour la défense du pays et de la religion, ajoutant qu'en cas de refus, ils refusaient de passer leurs examens, car ils avaient mieux à faire. Le temps n'était plus aux études littéraires, mais à l'action. Quelle que fût l'issue de la lutte, mieux valait périr avec le noble royaume d'Annam que de supporter plus longtemps l'arrogance de ces barbares venus on ne sait d'oîi.
Ce tissu de calomnies et d'absurdités obtint d'abord un succès complet. Le roi, très effrayé, cassa les mandarins de Hué, pour ne pas Favoir averti à tefnps ; il ordonna aux gouverneurs de province de visiter en personne toutes les chrétientés sans exception et de se saisir des armes et des
-munitions qu'ils y trouveraient; une garde nationale, exclusivement composée de païens, fut organisée dans chaque commune, avec ordre de se tenir prête à marcher au premier appel ; le pays tout entier fut considéré comme en état de siège ; chaque nuit, on entendait retentir dans tous tes villages
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le tambour d'alarme, et de nombreuses patrouilles circulaient de tous côtés, afin de prévenir une surprise.
Comme il était facile de le prévoir, tout ce bruit fut en pure perte ; on ne découvrit rien de suspect, parce qu'il n'y avait rien. Nulle part, ni dans les églises, ni dans les maisons des chrétiens, on ne trouva des armes ou des munitions. Les mandarins furent bien étonnés de voir ces chrétiens, qu'on leur avait dépeints comme prêts à, se soulever en masse, plus effrayés qu'eux-mêmes et ne songeant qu'à sauver leur vie, bien loin d'avoir la pensée d'attenter à celle des autres. Convaincus bien vite de l'innocence des fidèles, ils se gardèrent bien cependant de leur rendre justice, car ils craignaient de se compromettre auprès du roi ; au contraire, ils profitèrent de cette occasion pour extorquer à ces nialheureux leurs dernières sapèques et ne se mirent nullement en devoir de les protéger contre leurs ennemis. On arrêta plusieurs néophytes, on fit jouer le rotin pour leur arracher une apostasie ou des aveux contre les missionnaires ; les pillards, se sentant soutenus, se répandirent dans les chrétientés, en rançonnant les fidèles et les menaçant de les mettre à mort ; une église fut brûlée aux portes de Hué et, la même nuit, on mit le feu à la maison de M. Bernard, pour essayer de le tuer, après l'avoir volé.
Le missionnaire ne s'abandonna pas au milieu du danger ; il écrivit à la préfecture, pour demander la protection à laquelle les traités lui donnaient droit et réfuter les calomnies répandues contre les fidèles. Le préfet refusa insolemment de recevoir sa lettre, ce que voyant, M. Bernard prit le parti de l'envoyer directement au ministère.
Les grands mandarins de la cour prirent peur et, pour couvrir leur responsabilité vis-à-vis de la France, ils voulurent avoir Tair de faire quelque chose. Le ministre des affaires étrangères répondit poliment à M. Bernard que tout ce qui s'était fait ne venait ni du roi, ni des mandarins, mais de
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malfaiteurs trop nombreux et trop hardis pour qu on put les réprimer. En même temps, il envoyait un sergent et quelques miliciens pour garder la maison épiscopale.
Ce fut ce qui dévoila tout le complot : sept des incendiaires de la nuit précédente ayant été arrêtés, furent mis à la torture. Les misérables, voyant qu'ils étaient perdus et que, selon Tusage^ ils allaient payer pour ceux qui les avaient poussés en avant, firent des aveux complets, que très certainement les mandarins ne leur auraient pas demandés ; ils révélèrent tout le complot formé pour perdre les chrétiens et détrôner le roi, au cas qu'il eût refusé de suivre les conjurés jusqu'au bout. Impossible d'étouffer de pareils aveux, faits en plein prétoire; les grands mandarins durent s'exécuter et faire connaître la vérité au prince.
Tu-duc, en apprenant le danger que le fanatisme des conjurés venait de lui faire courir, entra dans une colère égale à la terreur qu'il avait ressentie. Ordre fut donné aussitôt d'arrêter les principaux coupables et de les mettre à la question. La plupart étaient d'insignes persécuteurs ; presque tous furent condamnés et exécutés ; d'autres s'empoisonnèrent en prison, pour échapper à l'ignominie du supplice ; les lettrés furent forcés de se présenter aux examens, et tous ceux qu'on trouva, sans autorisation, hors de leurs villages furent mis en prison.
En quelques jours, la situation fut complètement changée; des chrétiens, la terreur était passée chez les païens et, comme la rumeur populaire ne s' arrête jamais, même devant l'absurde, on publiait déjà dans les provinces que le roi était l'ami des chrétiens et qu'il avait l'intention de se convertir; d'autres allaient jusqu'à dire que c'était chose faite; le roi s'était rendu de nuit à Kien-long*, on lui avait versé de l'eau sur la tête,