La haute Cochinchine
Digiti
pas responsable ; mais Texpiation n'est pas encore accomplie que de nouveaux fléaux surviennent.
« Vraiment, je ne sais plus que dire ejt que faire pour venir en aide aux sujets de ce royaume. Au dehors, les moyens nous manquent, parce que nos ressources sont peu considérables; au dedans, les remèdes sont inefficaces et la destinée de la dynastie n'est pas améliorée. A tous moments, je pense à cette situation malheureuse ; assis ou couché, Finquiétude me dévore.
(( Quand j'assiste à un repas de cérémonie, c'est pour la forme ; assis seul à l'écart, je suis accablé d'une tristesse que je ne puis exprimer ; c'est ce qui fait que mon sang est appauvri et que ma figure est devenue pâle et maigre. Cette année (1867) je n'ai pas encore quarante ans ; ma barbe et mes cheveux sont tout blancs ; je suis devenu un vieillard, et je crains que, par suite de mes chagrins, j'arrive bientôt à ne pouvoir rendre à mes ancêtres mes hommages matin et soir.
'( Je vais quelquefois tirer des oiseaux ; c'est afin de dissiper ma tristesse et de diminuer mes ennuis secrets, afin d'être ensuite plus capable, au moment venu, de m'occuper des affaires publiques.
« Le livre sacré Thi a dit : « Le cœur qui a de la tristesse • « voyage par tout le royaume, et celui qui n'en sait pas la rai- « son dit que cet homme est volage. » Oh ! que cela Qst vrai !
« Confucius a dit : « Celui qui a de la tristesse au cœur, qui peut « le connaître? » A plus forte raison quand, jour et nuit, la foule des préoccupations assiège J'esprit sans relâche, et que, malgré l'accablement des paupières qui sejerment, il faut néanmoins à chaque instant s'occuper de la chose publique, afin de ne rien laisser en souffrance.
« Si, en assistant aux conseils, je parle peu, c'est que ma nature est ainsi faite ; mais je ne suis pas un instant sans être occupé, jour et nuit, des besoins de mon peuple. Il est vrai que je n'ai pu toujours aller en personne faire la cérémonie du
Digiti
Té-giao *, ni faire les sacrifices accoutumés aux ancêtres. C'est pour moi le nàotif d'une profonde douleur et je m'en fais souvent des reproches amers. Tout le monde le voit et le sait.
« Parmi les soucis de l'administration et au milieu des malheurs qui arrivent, nous lisons, malgré notre incapacité, les écrits des sages ; mais^ hélas ! nous ne savons pas les mettre en pratique. Enfant, nous avons pris la succession de nos pères glorieux; doué de peu de vertu et de prévoyance, nous hésitions avant d'agir, et cela même nous rendait le succès plus difficile. C'est pour cela que, depuis que nous avons commencé à régner jusqu'à ce jour, les frontières du royaume se sont rétrécies d'années en années, les affaires ont empiré, et nous n'avons rien su accomplir qui soit digne de l'illustration de nos aïeux, c^est un malheur que nous déplorons très sincèrement. •
« Quand, depuis la première heure du jour jusqu'à la dernière, il faut unir dans la même pensée les soucis du gouvernement et Tamour de son peuple, sans que cette tension d'esprit puisse se reposer un seul instant, alors, malgré les meilleures intentions, le cœur s'égare quelquefois, et on échoue même dans les plus petites choses. Comment les forces de celui qui n'a qu'un corps et qui est accablé de dix mille affaires pourraient-elles suffire à ce fardeau?
« J'ai livré la conduite des afiaires à des gens incapables; c'est pourquoi je n'ai pu obtenir les résultats que j'attendais; mais je n'ose rejeter la faute sur personne. Chaque jour, et à chaque instant du jour, je suis livré à mes remords.
« Je voudrais rappeler mes mérites en compensation de mes fautes, pour que le peuple puisse enfin reposer en paix sur sa natte, mais je crains d'encourager la paresse de ceux qui sont sous mes ordres et de les autoriser par là à s'endormir dans
1. C'est le sacrifice annuel qui se fait au jour de Tan annamite enThonneur du ciel. Depuis trois ans, Tu-Duc s*y faisait représenter par le ministre des cultes, au grand mécontentement des païens.
Digiti
Toisiveté. Il est écrit que celui qui n'a pour lui que Fintention sans habileté ne doit pas agir, et que celui qui n'a que Thabileté sans les circonstances favorables ne doit pas agir non plus. Hélas ! hélas ! c'est là pour nous le motif d'un dur reproche et d'une amère douleur que je ne puis assez exprimer.
« La grande affaire d'à présent, c'est de relever le royaume. Que les dix mille familles s'unissent de cœur dans une même volonté ; c'est le vrai moyen d'assurer le succès. Quoique parmi les mandarins il y ait différence de degrés, néanmoins leurs dignités sont de même nature ; quoique les qualités soient inférieures chez les gens du peuple, néanmoins ils ont encore du cœur et du bon sens. Dans le sein d'une famille, qui est-ce qui n'est pas uni par le lien de Taffection mutuelle? Pourquoi donc ne vous uniriez-vous pas tous, pour venir au secours de notre faiblesse? Pourquoi ne voudriez- vous pas nous consoler dans notre affliction?
« C'est pourquoi tout le monde doit penser sincèrement à se perfectionner, à bien accomplir son devoir, à nous donner son concours dévoué, pour relever ce pays. Ce qui est mauvais, défectueux, il faut le corriger ; ce qui est avantageux, il faut le rechercher et s'abstenir.
« Nous faisons donc appel à tous : les gens intelligents doivent offrir leurs conseils, ceux qui sont forts leurs forces, les riches leurs richesses, ceux qui ont quelque habileté spéciale, qui sont experts dans un métier, qui ont fait une découverte utile, qui savent le moyen de servir les besoins de l'armée et du royaume, peuvent se présenter avec confiance, pour nous aider à racheter et à réparer nos fautes. Ceux qui ont à ouvrir un avis sage, qui connaissent la manière de sauvegarder notre autorité, tout en corrigeant notre incapacité, qu'ils se présentent sans crainte, pour nous communiquer leurs idées et nous les soumettre.
« Nous apprécierons chacun selon sa valeur ; ceux qui méritent des grades y seront élevés; on exercera les uns, on pla-
Digiti
cera les autres dans les bureaux, on pourra même, s'ils en sont dignes, leur confier le ministère ; en un mot, tous ceux qui seront capables seront employés selon leur mérite, et on renverra les autres.
« n peut se faire aussi que, dans les propositions qu'on nous fera, il y ait à prendre et à laisser. Qu'on nous les soumette néanmoins. Nous prendrons ce qui est bon, et nous le compléterons avec d'autres idées prises d'ailleurs.
« En manifestant ainsi nos volontés, nous ne faisons point mystère de nos intentions, bien que nous ne puissions tout dire, afin d'être compris de tous. Et maintenant, nous conjurons le ciel de nous être favorable, de changer les malheurs présents en prospérités et de faire succéder au fléau de la guerre les bienfaits de la paix. Nous n'osons nous flatter d'avance d'être exaucé, mais nous demandons humblement une année prospère pour les récoltes, la tranquillité du royaume, et l'intégrité du territoire.
« Heureux serions-nous, dans notre misère profonde, si nous pouvions, par cette confession publique de nos fautes, racheter un peu notre maladresse et rendre quelque hommage au mérite de nos ancêtres. C'est là tout ce que nous demandons au ciel, c'est l'objet de nos désirs continuels.
« Si mes vœux ne se réalisaient pas, que deviendrais-je un jour devant la postérité ? Hélas ! je suis coupable devant les temples des mânes de mes ancêtres * ! Le peuple a été forcé d'abandonner ses demeures, sa patrie, ses tombeaux. Ah ! le dire seulement me navre de douleur ! Dans notre abjection, sur qui nous appuyer désormais ? Parmi les dix mille créatures, sur laquelle jeter nos regards ?
, ^ « Hélas ! hélas ! chaque siècle a ses douleurs, et l'homme est toujours sous le poids de la tristesse et de la crainte ! Nous
*1. Tu-Duc s'accuse ici d'avoir laissé tomber aux mains des Français les tombeaux de sa famille qui sont situés dans Tarrondissement de Go-cong, province de Saigon.
Digiti
VOUS avons manifesté les sentiments les plus intimes de notre cœur, pour que personne n'en ignore. Respectez ceci. « De notre règne, la 20® année, le 9» mois, le H^ jour*. »
Il y a dans cette longue confession royale bien des phrases qui sont affaire, de style officiel, et je pense que les sujets de Sa Majesté Annamite eussent été mal venus à les prendre trop à la lettre et à agir en conséquence. Néanmoins on ne peut oier qu'il ne règne dans cette pièce un sentiment très vif et très profond de la responsabilité royale et des châtiments que le ciel réserve aux fautes des princes. Chez les nations de rOrient, la royauté est encore considérée comme un véritable sacerdoce; le prince, chef de la famille nationale, doit compte à un pouvoir invisible et suprême de la manière dont il a exercé le mandat d'en-haut; s'il pèche, ses fautes retombent sur le peuple, qui en porte la peine.
Il faut reconnaître que ce sont là de nobles idées, dont plus d'un de nos gouvernements prétendus civilisés ferait bien de faire son profit. « Nous ne sommes pas un gouvernement qui se confesse >y, disait un jour, sous la monarchie de juillet, M. Dupin, à la tribune d^ la chambre des députés. Eh I bien, tant pis pour vous, répondrai-je à mon tour. Les gouvernements qui se prétendent indépendants de l'ordre surnaturel et qui refusent, avec orgueil, de se confesser à Dieu, un jour ou l'autre, il arrive qu'ils sont forcés de se confesser à leurs administrés, qui demandent compte de leur gestion, mais alors, le repentir ne leur sert de rien, car le peuple souverain n'a pas coutume de donner l'absolution à ceux dont les fautes l'ont poussé à la révolte. Le gouvernement de Louis-Philippe en fit l'expérience, et cela pourra encore arriver à plus d'un, qui s'imagine qu'on peut se passer de Dieu dans le gouvernement des sociétés.
Le roi Tu-duc, comprenant de plus en plus l'impossibilité