‹ La Cochinchine religieuseChapitre 49 sur 79 · Celte date répond au 9 octobre · texte numérisé non relu

Celte date répond au 9 octobre

de se soustraire à Tinfluence française, parut, vers cette époque en avoir pris son parti et se rapprocher sincèrement de nous. Il essaya d'appeler auprès de lui plusieurs de nos officiers, pour organiser à l'européenne Tannée et la flotte ; Mgr Gauthier, vicaire apostolique du Tong-king méridional, ayant fait un voyage en France, il le chargea de ramener des professeurs, pour fonder à Hué un collège où Ton enseignerait le français et les sciences exactes aux fils des mandarins de la cour. En 1868, Mgr Gauthier ramena de France MM. Monrouzier et Renaud, destinés tous deux à l'œuvre du collège, ainsi qu'un médecin, Mque honorable, qui voulait bien offrir à nos confrères son précieux concours. Mais la jalousie et l'étroitesse d'esprit des mandarins de Hué firent échouer tous ces beaux plans. Les officiers français, qui étaient venus généreusement offrir leurs services au roi de Cochinchine, se dégoûtèrent bientôt d'une tâche ingrate, dans l'accomplissement de laquelle il leur fallait lutter contre la mauvaise volonté de tous, le collège de Hué ne pouvait pas même s'ouvrir, et nos deux confrères furent appliqués au ministère apostolique, ce qui répondait mieux à leurs désirs.

Cependant, au commencement de 1869, le roi donna deux nouveaux édits en faveur des chrétiens. Par le premier il leur permettait de se grouper en villages séparés, d'avoir leurs maires et leurs notables à eux et de traiter ainsi par euxmêmes leurs affaires. Par le second, il défendait sévèrement aux païens de donner aux fidèles des noms injurieux et de les vexer au sujet des cérémonies superstitieuses. Ces deux décrets étaient un indice favorable du revirement qui s'était fait peu à peu dans l'esprit du roi et de ses dispositions devenues moins hostiles au christianisme. Mais presque partout, la malice des mandarins sut réduire ces concessions àTétat de lettre morte, et même en faire, en quelques endroits, une occasion de tourmenter les chrétiens. Tout puissant pour le mal, Tu-duc devait jusqu'à la fin de sa vie, se trouver faible et désarmé pour la

Digiti

réparation; le fanatisme et Tesprit sectaire dominèrent toujours dans ses conseils et paralysèrent plus d'une fois ses bons désirs.

Traité de Saïg^on (IS'SfA). — Les choses demeurèrent en cet état jusqu'en 1873 ; les deux missions de Hué et de Binhdinh continuant à développer leurs œuvres et à réparer les ruines de la persécution. A cette époque, Texpédition Garnier, si légèrement engagée au Tong-king par le gouvernement français avec cent vingt-cinq hommes de troupes^ la mort tragique de son commandant, le revirement subit qui se produisit à Saigon dans la direction de l'entreprise, le lâche abandon de ceux qui s'étaient ralliés à la France, toutes ces causes réunies vinrent de nouveau compromettre gravement la situation des chrétiens annamites.

Au Tong-king, le désastre fut épouvantable : plus de trois cents villages chrétiens furent détruits, les établissements de la mission, églises, presbytères, renversés et brûlés; près de quatre mille chrétiens furent massacrés dans nos deux missions du Tong-king, par les bandes de lettrés, secrètement soutenus par le gouvernement de Hué. Ce fut comme une seconde édition de la terreur de 18S8, avec cette différence toutefois que les massacres et les incendies furent perpétrés directement par les lettrés, les grands mandarins, toujours hypocrites et lâches, ayant jugé à propos de les désavouer officiellement, de peur d'avoir à en répondre devant le gouvernement français.

En Cochinchine, la crise fut beaucoup moins vive; quelques mandarins essayèrent bien de profiter de Toccasion pour manifester leur haine, mais le voisinage de la cour empêcha ces velléités de persécution d'aboutir. Tu-duc, très effrayé de la facilité avec laquelle une poignée de soldats français s'était emparée en quelques semaines d'une partie des provinces du Tong-king, se hâta d'envoyer ses an^assadeurs à SaîÇgon pour

Digiti

traiter de la paix ; il pria, en même temps, Mgr Sohier, le vicaire apostolique de Hué, de s'entremettre, pour lui ménager un accommodement avec nos compatriotes.

Dans Tespoir d'épargner aux chrétiens d'Annam de nouveaux malheurs, Mgr Sohier consentit à se charger de cette mission délicate, à condition toutefois que le roi donnerait de pleins pouvoirs aux ambassadeurs qu'il avait envoyés à Saïgon, ^our traiter définitivement. Tu-duc consentit à tout, et, le 15 mars 1874, un nouveau traité de paix, destiné à remplacer celui de 1862, était signé entre la France et TAnnam*. L'article 9 traitait de la question religieuse; il était conçu en ces termes :

« Sa Majesté le roi d'Annam, reconnaissant que la religion catholique enseigne aux hommes à faire le bien, révoque et annule toutes les prohibitions portées contre cette religion et accorde à tous ses sujets la permission de l'embrasser et de |a pratiquer librement.

r< En conséquence, les chrétiens du royaume d'Annam pouront se réunir dans les églises en nombre illimité pour les exercices de leur culte. Ils ne seront plus obligés, sous aucun prétexte, à des actes contraires à leur religion^ ni soumis à des recensements particuliers. Ils seront admis à tous les concours et aux emplois publics, sans être tenus pour cela'à aucun acte prohibé par la religion.

« Sa Majesté s'engage à faire détruire ses registres de dénombrement des chrétiens faits depuis quinze ans et à les traiter, quant aux recensements et impôts, exactement comme tous ses autres sujets. Elle s'engage en outre à renouveler la défense, si sagement portée par elle*, d'employer dans le langage ou dans les écrits des termes injurieux pour la reli-

1. Voir le texte complet de ce traité aux pièces justiBcatives.

2. Allusion au décret de 1869, dont il a été parié plus haut.

Digiti

gionetà faire corriger les articles du Thap-Dieu^, dans lesquels de semblables termes sont employés.

« Les évêques et les missionnaires pourront librement entrer dans le royaume et circuler dans- leurs diocèses, avec un passeport du gouverneur de la Cochinchine, visé par le ministre des rites. Ils pourront prêcher en tous lieux la doctrine catholique. Ils ne seront soumis à aucune surveillance particulière et les villages ne seront plus tenus à déclarer aux mandarins ni leur arrivée, ni leur présence, ni leur départ.

« Les prêtres annamites exerceront librement, comme les missionnaires, leur ministère. Si leur conduite est répréhensible et si, aux termes de la loi, la faute par eux commise est passible de la peine du bâton ou du rotin, cette peine sera commuée en une punition équivalente.

« Les évêques, les missionnaires et les prêtres annamites auront le droit d'acheter et de louer des terres et des maisons, de bâtir des églises, hôpitaux, écoles, orphelinats et tous les autres édifices destinés au service de leur culte.

« Les biens enlevés aux chrétiens pour fait de religion, qui se trouvent encore sous séquestre, leur seront restitués.

« Toutes les dispositions précédentes sans exception s'appliquent aux missionnaires espagnols aussi bien qu'aux Français.

« Un édit royal, publié aussitôt après l'échange des ratifications, proclamera dans toutes les communes la liberté accordée par Sa Majesté aux chrétiens de son royaume. »

On sent, en lisant cet article que toutes les précautions ont été prises pour prévenir et déjouer la mauvaise volonté des mandarins annamites. C'est que, pour la première fois, en traitant au nom des intérêts religieux des chrétiens, le gouvernement colonial avait eu le bon sens de demander conseil

1. Ce sont les dix commandements de Minh-mang, dont il a été parlé au chapitre huitième.

aux intéressés. L'amiral Dupré, bien que fort peu clérical, avait cru devoir consulter le vicaire apostolique de Saigon sur la rédaction de cet article, et c'est à cette circonstance que Ton doit d'avoir obtenu enfin un texte très net et qui eût certainement assuré la liberté religieuse des fidèles, si le gouvernement annamite l'eût exécuté franchement.

Les mandarins en comprirent si bien la portée qu'ils firent tous leurs efforts pour en retarder la publication. Ce fut seulement le dimanche 31 octobre 1875 que Mgr Sohier put faire dans la cathédrale de Kim-long lecture solennelle de l'édit royal portant promulgation du traité de 1874 et de la liberté religieuse pleinement rendue aux chrétiens. Demandons à Dieu que cette liberté, si longtemps attendue et si chèrement acquise, ne leur soit plus disputée !

Mort de lli§^r Sohier 3 septembre (189tt). — Ce grand événement fut une des dernières joies du vénérable prélat sur la terre. Depuis plusieurs années, l'affaiblissement progressif de ses forces l'avait averti de sa fin prochaine. Fidèle jusqu'au bout aux obligations de sa charge pastorale, il voulut, malgré, une dysenterie qui durait depuis deux ans, entreprendre, au mois de juin 1876, la visite de la province de Quang-binh, au nord de son vicariat ; mais le mal ne tarda pas à l'arrêter dans la chrétienté de Ké-son. Il voulut néanmoins. célébrer pontificalement la fête de l'Assomption. Ce fut comme le Niinc dimittis du pieux serviteur de la reine des apôtres. Le lendemain, il s'étendait sur sa natte, pour ne plus se relever.

La mission de Cochinchine septentrionale se mit toute en prières, pour conjiirer le malheur dont elle était menacée; mais Dieu avait décidé d'appeler à l'éternel repos le bon et fidèle semteur qui avait souffert et travaillé trente-trois ans pour la gloire de son nom sur la terre d'Annara, Toujours calme et maître de lui-mêmej le prélat conserva jusqu'au der-

nier instant la pleine lucidité de son esprit; il dicta à ses missionnaires ses dernières volontés, disposa lui-même Tordre à observer dans ses funérailles et, ayant ainsi rég'lé toutes choses, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, le 3 septembre 1876.

Mgr Joseph-Hyacinthe Sohier était né lé 22 septembre 1818, au diocèse de Laval. Entré diacre au séminaire des Missions étrangères, le 21 février 1843, il fut ordonné prêtre au mois de mai suivant, et partit à la fin de Tannée pour la mission de Cochinchine. Pendant vingt ans, il connut toutes les douleurs de la persécution, et quand, en 1862, la mort de Mgr Pellerin Tappela à diriger en chef le vicariat apostolique de la Cochinchine septentrionale, il ne trouva devant lui que des ruines à relever.

Le caractère distinctif de son zèle fut la douceur et la prudence : sans rien précipiter, sans rien compromettre, il réussît à réparer les immenses désastres qu'avait causés la persécution. Son caractère conciliant, son tact et sa modération lui furent tout particulièrement nécessaires, dans la position délicate où le plaçait le voisinage de la cour. Aussi le chargé dWaires de France à Hué, les grands mandarins du ministère, le roi lui-même, malgré ses préventions contre les missionnaires, avaient conçu pour le prélat la plus haute estime. En 1874, il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur, en considération des services qu'il rendit alors à notre pays.

La mort de Mgr Sohier plongea toute la mission de Cochinchine septentrionale dans un grand deuil. Sa bonté de cœur^ son aménité de manières, Tavaient fait chérir de ses prêtres, pour lesquels il fut toujours un vrai père. Voici en quel état il laissait le vicariat apostolique :

Personnel : 9 missionnaires et 43 prêtres indigènes;

Œuvres : 1 séminaire avec 50 élèves ecclésiastiques, plus une dizaine au collège de Pinang ;

8 couvents de Religieuses avec 380 sœurs ;

Digiti

1 orphelinat-ferme pour les enfants de la Sainte-Enfance;

30 écoles de paroisses, fréquentées par environ 500 enfants;

105 églises et chapelles, pour une population totale de 26,800 chrétiens.

Dans les trois dernières années, la, moyenne du baptême d'adultes s'était maintenue entre 150 et 180; celles des baptêmes d*enfants d'infidèles s'élevait annuellement à 6,000.

Mort de JMLgr Charbonnier (9 août 1898) . — La

tombe allait bientôt se rouvrir pour un des derniers survivants de la grande persécution , Mgr Eugène-Etienne Charbonnier, évèque de Domitiopolis et vicaire apostolique de la Cochinchine orientale.

Le pieux confesseur de la foi était né, en 1821, au diocèse de Digne. Entré clerc tonsuré au séminaire des Missions étrangères^ le 28 octobre 1846, ordonné prêtre à la Trinité en 1848, il fut désigné pour la mission du Tong-king occidental et eut l'honneur de faire ses premières armes sous la direction du grand évèque d'Acanthe, Mgr Retord, qui, distinguant de bonne heure les qualités administratives du jeune missionnaire, le choisit, en 1857, pour son provicaire.

On était à la veille de la crise; pendant les quatre années de la persécution, M. Charbonnier eut sa large part d'épreuves et de souffrances. Forcé de se réfugier au fond des bois, il fut découvert par un bûcheron en compagnie de M. Matheron, et livré aux mandarins, le 29 août 1861.

Les deux confesseurs furent mis aussitôt à la cangue et à la chaîne; quelques jours plus tard, ils comparaissaient au prétoire, pour être appliqués à la torture. L'intrépidité froide de M. Charbonnier déconcerta complètement le mandarin, qui cherchait à arracher à nos deux confrères des aveux compromettants pour les fidèles qui pourvoyaient à leurs besoins, pendant qu'ils se tenaient cachés dans la forêt. Non content de faire voler leur chair sous les coups redoublés du rotin,

Digiti

le quaji éïn*,qui en voulait particulièrement à M. Charbonnier, le soumit au cruel supplice des tenailles. Mais il en fut pour ^es frais de cruautés et ne put même arracher un cri de douleur, un soupir à Théroïque patient. « Dieu permit, écrivait plus tard celui-ci, que j'éprouvasse de la peine de ce que le mandarin eût fait sitôt cesser le supplice. » A la vue d'une pareille constance, juges et bourreaux ne purent se défendre d'un sentiment d'admiration. « Il est bienheureux, disait un jour à iM. Charbonnier, un de ses gardiens, que je ne vous aie pas connu plus tôt, je me serais fait chrétien, et, à présent je serais peut-être prisonnier comme vous. »

Quand les ihandarins eurent achevé l'instruction de la cause, les deux missionnaires furent condamnés à mort et renfermés chacun dans une cage étroite, en attendant le jour de l'exécution. Mais déjà Tu-duc commençait à comprendre qu'il serait forcé de signer la paix avec nos compatriotes. Il n'osa donc pas faire tomber la tête des deux prêtres français, qui languirent en prison pendant onze mois, exposés aux incultes journalières des païens et ne pouvant même qu'à de longs intervalles communiquer ensemble.

Pendant la durée de cette cruelle détention, M. Charbonnier, bien qu'il fût continuellement malade, régla l'emploi de son temps et ordonna sa vie comme celle d'un séminariste. Privé du bonheur de célébrer la sainte messe et même de communier, il partagea ses journées entre la prière, les exercices de piété et la prédication aux nombreux païens qui se pressaient tous les jours en grand nombre autour de sa cage. Qui dira les semences de salut jetées ainsi dans des milliers de cœurs par cette prédication éloquente et si persuasive d'un apôtre chargé de chaînes? Et quelle plus belle démonstration de la vérité catholique auprès des esprits droits et des âmes de bonne volonté?

1. Mandarin criminel qui, dans chaque province, a Tadministration supérieure de la justice.

■ Digiti

Au mois de juin 1862, la paix ayant été conclue^ le roi Tuduc fit reconduire à Saigon MM, Mat héron et Charbonnier. Mais ce dernier avait trop souffert; sur Tordre des médecine, il dut repasser en France, et, pendant plusieurs mois, on désespéra de le sauver. Dieu avait ses desseins sur lui et lui réservait de relever de ses ruines la mission de Cochinchine orientale.

On a vu en quel état il reçut ce vicariat apostolique, en 1865, Quand il mourut, treize ans plus tard, en 1878^ voici quel était la situation de la mission :

Personnel: 18 missionnaires, 21 prêtres indigènes, 9S catéchistes ;

2 séminairf^s avec 80 élèves;

iO communautés religieuses avec 400 sœurs ;

177 églises ou chapelles, pour. une population totale de 36,800 chrétiens.

La moyenne des haptêmes d'adultes était de 600 chaque année, celle des baptêmes d'enfants de païens de6jO00 environ.

Comme un autre Eadras, Mgr Charbonnier avail reconstruit le temple et relevé les murs de Jérusalem. Il avait droit à la récompense et au repos.

Vers le milieu de 1878, nous le vîmes arriver à Saigon, avec rintention d'aller se soigner au Sanatorimii de Hong-kong. Il était attaqué de la dysenterie, maïs rien ne nous faisait prévoir extérieurement que sa fm fut si prochaine. Malheureusement, son tempérament était épuisé et les médecins de Saigon, jugeant son état plus grave qu'on ne le supposait» lui conseillërent de ne pas risquer le voyag^e de Hong-kong. A cet arrêt, qui laissait entrevoir Timminence du danger, le prélat fit avec joie le sacrifice de sa vie. M. Bossard, celui de ses missionnaires qui Favait accompagné à Saigon, lui ayant proposé d'offrir à Dieu le sacrifice do sa propre vie, en échange de celle du prélat : « Oh ! non, mon ami, répondit en souriant le malade; laissez-moi mourir, et vous, vivez encore, afin de

Digiti

faire du bien longtemps encore. Le bon Dieu le yeut ainsi; il faut tout accepter de sa main avec amonr. »

Après avoir béni une dernière fois les missionnaires de Saigon rassemblés autour de son lit d*agunie et envoyé à sa chère mission un dernier souvenir^ le 7 août 1878, le saint confesseur de la foi alla demander au souverain Juge la rècompeuso des sueurs et du sang versés pour sa gloire,

Les obsèques se firent solennollemont doux jours apr^s. L'amiral gouverneur^ beaucoup d'officiers et tous tes missionnaires des environs de Saigon vinrent rendre un dernier hommage à Théroique témoin du Christ, Le corps du prélat fut conduit au tomboau de Tévèque d'Adran. C'est là qu'il repose a côté d'un autre confesseur delà foi, Mgr Miche, de la Cochincbine occidentale.

Digiti

Digiti

Page 1