LE BARON JOSEPH DU TEIL
Une noble figure, et vraiment originale, que le baron Joseph du Teil! En ce parfait homme du monde, cohabitaient la générosité d’un philanthrope et le savoir d'un chartiste. C'était « l'honnête homme »
d'autrefois, dans tout le charme du terme désuet : sans Jamais ressembler au pédant « spécialisé » dans d'infimes recherches, ce brillant élève de l'École des Chartes voulait porter partout la rigueur d’une méthode où la loyauté de son esprit se trouvait naturellement d'accord avec les exigences de la science.
C'est de son penchant pour l'histoire que naquirent ses études scrupuleuses sur notre XVIII* siècle militaire ou diplomatique. Au surplus, dans ses travaux d’érudit, se
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retrouvent maintes fois ses goûts d'artiste et d'amateur éclairé, qui savait apprécier toute la beauté du passé sans parti pris d'époque ou d'école; et c’estla part de l’art dans sa vie que l’on voudrait tout d’abord mettre particulièrement en lumière.
Le baron du Teil n’était pas le dilettante furetant pour se distraire les musées et les bibliothèques, collectionnant pour son plaisir, au hasard des rencontres heureuses, sans dégager aucune idée du plaisir des yeux : sans doute, le soir, dans son cabinet de travail orné par lui d'objets d'art et de tableaux anciens, il se plaisait à reposer sa pensée par la contemplation des belles choses ; mais son existence exempte de soucis matériels ne considérait point cette délectation donnée par le beau comme un plaisir futile et recherchait aussi diligemment le vrai qu'elle faisait le bien.
Artiste autant qu'historien, cet érudit n'admettait pas le divorce, trop fréquent de nos jours, de la pensée pure avec l'action. Serait-1l malaisé de réunir ses nom-
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breux articles épars dans la presse ? On y retrouverait aussitôt mainte page de critique agissante : en 1899, par exemple, dans la Zribune de Saint-Gervais, bulletin de la Schola Cantorum, c'est lui qui présentait au public parisien un prêtre-compositeur, don Lorenzo Perosi, qui venait de Rome avec un important bagage de musique religieuse.
On n'ignore pas davantage la part active que le baron du Teil avait prise, l’année précédente, à l'Exposition d'Art chrétien de Turin, qu'il avait embellie par le prêt d'une chaleureuse esquisse de Tiepolo ; — en 1900, à l'Exposition des Missions catholiques, pour laquelleil avait apporté lui-même de Rome les trésors du Musée Borgia ; — en 1911, à l'Exposition d'histoire et d'art historique, faite à Glasgow. Depuis longtemps estimé dans le monde savant de France et d’ailleurs, on recourait volontiers, pour quelque recherche difficile, à la haute probité de son savoir implacablement sûr ; et désireux de retrouver une miniature de Cham-
pagny, duc de Cadore, le grand-duc Nicolas ne l'avait pas inutilement consulté.
Les travaux laissés par ce loyal érudit reflètent ses goûts : au lendemain de son mariage avec la petite-fille du grand Chaix d'Est-Ange, son premier ouvrage n'étaitil pas une savante monographie de son cher petit village de Saint-Momelin, sa patrie d'adoption ? C'était, en 1891, sans descriptions superflues, une histoire dénuée de toute virtuosité pittoresque, mais nourrie de faits significatifs, de ce petit coin de l'Artois, qui porte encore le nom de l’apôtre de la Morinie, fondateur, avec saint Bertin, de plusieurs monastères au var siècle.
Devant la tour deux fois blasonnée, seul vestige laissé par la Révolution de l’antique abbaye de Saint-Bertin, le Cluny de la Flandre, qui connut onze siècles d'universel renom, c'est là que le baron du Teil avait retrouvé l'ombre éloquente de ce Guillaume Fillastre qui plaçait, en 1463, le chef de saint Momelin dans un
beau reliquaire d'argent doré, représentant le buste du vénérable saint coiffé de la mitre épiscopale ; et Guillaume Fillaitre, abbé de Saint-Bertin, évêque de Tournay, devait faire l'objet de la première des deux études posthumes consacrées à l’histoire du Nord français et publiées luxueusement, en 1921, par les soins pieux de Mme [a baronne J. du Teil.
Mais, dès 1911, une première esquisse de cette érudite et minutieuse étude avait paru dans un Recueil d'études historiques en l'honneur d’un savant italien, le baron Manno, dont Joseph du Teil avait fait la connaissance, en 1898, à l'Exposition de Turin.
Longtemps cherché, le sujet ne pouvait être plus heureusement choisi, car Guillaume Fillastre occupe une place de premier plan dans ces rapports des Flandres avec l'Italie qui caractérisent l’histoire de la renaissance des arts vers la fin du XV€ siècle. Que si l'on trouve à Bruges une colonie florentine qui faisait parvenir des ouvrages de peintres flamands en
Toscane, Guillaume Fillastre, correspondant des papes et des grands, était l'émule de ces mécènes de la maison de Bourgogne qu'ilavait rencontrés à la cour de Philippe le Bon.
Familiarisé par un séjour de quinze ans, ce diplomate avait connu les frères della Robbia pendant son passage à Florence et commandé à l’un d'eux son propre mausolée dont les débris épars se voient encore dans une église de Saint-Omer et dans une chapelle des environs. Les della Robbia... Mais quel était l’auteur de ce monument funéraire ? Était-ce Luca ou Andrea? — Par d’attentives comparaisons avec une Vierge de l’église Saint-Jacques, à Bruges, J. du Teil pouvait reconnaître dans les fragments recueillis au musée de Saint-Omer et dans l’église Saint-Denis la main d'Andrea : de là, cette savante Notice sur les œuvres 0” Anorea della Robbia en Flandre, qui figure dans les #élanges en l'honneur d’un docte confrère. Or, ce travail n'était que l’esquisse d’un sujet beaucoup plus vaste : Fillastre méritait davan-
tage, et malgré la destruction de la plupart des trésors accumulés par lui dans l'abbaye de Saint-Bertin, son historien s'efforça dans ses longues recherches de remettre en honneur la grande place de l'art dans la carrière édifiante de ce curieux personnage.
Sans quitter le Nord, qui reste cher à l’érudit, sa seconde étude posthume avait pour objet l’Zntroduction de l'art français à Dunkerque et à Saint-Omer : conquête pacifique, facilitée par le déclin de la vieille architecture ancestrale et de l’art hispanoflamand : « et la Flandre annexée, je ne dis pas vaincue », écrivait du Teil, « ne put prendre sur la France la même revanche que la Grèce sur Rome ». Après l'acquisition de Dunkerque et la prise de Saint-Omer, l'historien pouvait suivre, pendant soixante-dix ans, dans cette dernière ville, l'influence de notre style classique sur la façade du Palais de Justice, sur un magnifique buffet d'orgue, en mainte demeure de style Louis XV, aux merveilleuses boiseries.