DU BARON JOSEPH DU TEIL
En offrant à la ville de Saint-Omer la partie qui lui revenait en propre de la magnifique collection Chaix d'Est-Ange, formée par son illustre aïeul et enrichie par son mari, madame la baronne Joseph du Teil a voulu à jamais attacher la mémoire d'un époux bien-aimé à cette terre d'Artois et de Flandre qui avait tenu tant de place dans sa vie et dans son cœur, et qui était devenue sa patrie.
Les du Teil, en effet, n'étaient point originaires du Nord, mais au contraire du midi de la France, en Comtat Venaissin.
Dès le commencement du xur° siècle, on les voit à Avignon, Forcalquier, Ma-
1. Cette notice est due à la plume de M. G. Lequin, auteur du volume P. 1. J. B°%® Ou Teil (1853-1918), avec préface de P. de la Gorce, Paris, Picard, 8°, 1921.
nosque, faire souche de magistrats et d’officiers. Mais bientôt la robe cède le pas à l'épée. On les trouve partout où la France se bat, tant et si bien qu'au Xvur° siècle, 18 du Teil servaient dans l'artillerie, comptant ensemble 6oo années de services actifs, 140 campagnes et 12 croix de Saint- Louis. L'histoire a gardé les noms de ces vaillants dont deux figurent au musée de Versailles, dans l’ancienne Galerie des guerriers célèbres : l’un, le général JEAN- PIERRE, qui eut la gloire, à l École d’artillerie d’Auxonne, de former le futur Napoléon, — et que l'empereur n'oublia pas dans son testament de Sainte-Hélène — :
l’autre, le général JEAN, qui commanda le siège de Toulon, avec /e chef de bataillon Bonaparte sous ses ordres.
C'est un petit-fils de JEAN-PIERRE, le baron James, revenu au barreau et collaborateur intime de Berryer, qui porta dans le Nord les pénates des du Teil.
Mais, par ses champs de bataille au moins, la Flandre leur était depuis longtemps familière. En 1644, Gaspard du Teil,
seigneur de la Pennide, servait à la prise de Gravelines en qualité de lieutenantcolonel du régiment de Lannoy; puis, devant Cassel, Mardick, Lynck, Bourbourg... l’année suivante ; puis aux sièges de Courtray et de Bergues en 1646. — Major de la ville de Bergues en 1640, major de Montreuil en 1666, il y mourait maréchal de camp après une belle vieillesse.
Un siècle exactement plus tard, nous trouvons quatre du Teil, frères d'armes et de sang, servant ensemble en Flandre dans le Royal Artillerie ; et le 4 avril 1748, ils étaient tous quatre l'objet d'une distinction flatteuse de la part du roi et du grand maître de l'artillerie. Le plus Jeune, Jean du Teil, — celui-là même qui devait un Jour commander l'artillerie du siège de Toulon, — était nommé sous-lieutenant à peine âgé de dix ans.
Le baron James du Teil avait épousé M"° de Nonjon, issue d’une vieille famille locale, dont l’aïeul paternel, ingénieur géographe du roi avant la Révolution, avait
construit l'arsenal de Saint-Omer. Elle possédait, sur les limites du Pas-de-Calais, une vaste terre héritée de son grand-père, le baron Liborel. Celui-ci, né à Saint- Omer, avait occupé au barreau d'Arras une situation hors de pair, cause de la Jalousie vindicative de Robespierre, et qui eût fait tomber sa tête, si, par une confusion de nom, son oncle n’eût été guillotiné à sa place.
D'autre part, les trois sœurs du baron James s'étaient également mariées en Flandre et en Picardie : l’une avec Anatole-Jean-Baptiste- Augustin de Guillebon ; la seconde avec Eugène-Louis- Joseph comte de Buisseret ; et la troisième avec Rieul Godard de Bellengreville. Ainsi la famille se trouva fixée en terre flamande, au village de Saint- Momelin, où elle ne cessa de faire du bien ; et la coquette église élevée par elle en 1879, sur l'emplacement de l’ancienne abbaye, y ressuscite, dans son style mOderne, le passé gothique demeuré debout dans les baies géminées, les meneaux ame-
nuisés, et les pinacles dentelés de la vieille tour de Saint-Bertin.
Après son père et son frère aîné, la terre de Saint-Momelin passa au baron Pierre-Marie-Joseph, dont ce musée consacre le souvenir. Il l’aima dès son adolescence ; homme, il y continua les traditions des siens ; et peu à peu son amour s'y enracina, car il y a, entre le sol et nos âmes, une sorte d’affinités électives. Nul ne sentit davantage la douceur du cadre natal où notre enfance a grandi, où nos yeux se sont ouverts sur les choses, et, comme 1l l’a dit lui-même, « cette poësie « particuhère à nos paysages flamands, « leurs ciels immenses peuplés de nuages « argentés, rejoignant, en des horizons « réguliers, de riches plaines où ondulent « à perte de vue les moissons les plus « variées, où se dressent çà et là les sil- « houettes d'une flèche gothique ou la « masse d'un beffroi Renaissance, où ser- « pentent les canaux bordés d'arbres en « splendide alignement ».
S'il eût suivi son instinct atavique, le
baron J. du Teil fût entré à l'École Polytechnique, dont ses brillantes études lui eussent ouvert aisément les portes. Mais la tendresse inquiète d’une mère qui avait déjà un fils soldat, le retint au foyer. Ne pouvant donc être officier de carrière, il fut du moins un remarquable officier de complément, passionné pour toutes les choses de l'artillerie, et si expert qu'il se vit, à diverses reprises, chargé de conférences techniques au Cercle militaire de Paris. La guerre devait, d’ailleurs, le remettre à la place qui lui avait toujours été chère, car il réclama l'honneur de donner pour la France une vie que son âge dégageait de toute obligation.
Se dévouer sans compter, sous toutes les formes et à toutes les tâches, tel fut le caractère du baron J. du Teil, dont l’existence peut se résumer en deux mots l'étude et le bien. Encore la bienfaisance ne sufhisant pas à son activité généreuse, étendit-il son dévouement au delà de nos frontières, dans cette Afrique désolée où la philanthropie cherche à libérer des races
déshéritées sur lesquelles semble encore peser la malédiction de Cham. Secrétaire général de la Société anti-esclavagiste, il en fut, pendant quinze ans et Jusqu'à sa mort, l'âme agissante, le représentant de la France à tous les congrès. C’est à son infatigable persévérance que cette grande œuvre doit la cohésion des différents comités créés à Paris, à Londres, à Rome, à Lisbonne, et dont le siège commun est fixé à Bruxelles : c'est en coordonnant les vœux, les projets et les instances, qu'il put donner aux initiatives européennes l'union qui fait la force, et sceller l'entente des gouvernements.
Et comme :l est là-bas un autre fléau destructeur, pire peut-être que l'esclavage, et greffé sur la barbarie par une perverse civilisation, il se voua aussi à la lutte entreprise par la Ligue nationale contre l'alcoolisme dans nos colonies œuvre de salut plus difficile encore, puisqu'elle se heurte aux intérêts commerciaux et douaniers des peuples importateurs.
Toutefois, de précieux résultats sont déjà
acquis grâce aux accords internationaux inlassablement préparés par J. du Teil, que la Ligue, à bon escient, avait choisi de même pour Secrétaire général. Voilà pourquoi, sur la proposition du ministre des Colonies, il reçut la croix de la Légion d'honneur ; et voilà pourquoi aussi sa mort prématurée a si douloureusement frappé deux sociétés Jumelles, atteintes dans leur prospérité par une perte irréparable.
Si grands, dans ce double rôle, furent son détachement et son zèle, qu'il renonça, pour y satisfaire, aux larges travaux d’érudition auxquels l'avait si bien préparé sa jeunesse. Elève enfin de l'Ecole des Chartes, il s'était donné l'histoire, l’archéologie et l’art pour objet, et déjà ses premiers travaux lui ouvraient dans les lettres une vaste carrière. Déjà il avait écrit un fort beau livre des plus documentés : Une famille militaire au XV TIT siècle,
ui peut compter parmi les plus utiles Eliane Fa JE: ee de ne Écoles
d'artillerie, aux débuts de Bonaparte, et
au siège de Toulon; déjà l’Institut avait couronné son talent impeccable en décernant le prix Drouyn de Lhuys à son savant ouvrage diplomatique : Rome, Naples et le Directoire. Désormais, le temps, le succès, le savoir, promettaient à ses goûts tout ce qu'un homme d'étude peut rêver. Il les sacrifñia, par son abnégation coutumière, à l'œuvre que nous avons dite, ne leur réservant plus que des sujets de moindre haleine, mesurés sur les courts loisirs d'un continuel labeur.
Mais ses travaux ainsi dispersés n’en contiennent pas moins pour nous des pages particuhèrement intéressantes, parce qu'elles éclairent notre passé local, passé toujours présent à son esprit, car, durant toute sa vie, ilne cessa de recueillir des notes contributives à l'histoire du Nord; et ce futmême le sujet de son premier ouvrage : le Village de Saint- Momelin, comme s'il eût voulu, avant toutes choses, graver un filial hommage sur la pierre de son foyer.
Il semble que son petit Saint-Momelin, ainsi quil avait accoutumé de dire, ait
pourtant tenu peu de place dans une région qui fut toujours, pour la France, une sorte de boulevard et de champ clos. Détrompons-nous. Ce coin de terre est doublement curieux par son origine et sonemplacement, car il suscita entre l’Artois et la Flandre d'inépuisables contestations, depuis 1237 (date de l'érection de l’Artois en comtépairie), Jusqu au Jour où la Révolution, par la division de la France en départements, trancha un conflit de frontières que cinq siècles de débats et de procès n'avaient point résolu. On se l'explique par la position du village à cheval sur les deux provinces, site qui lui donnait une grande importance économique et stratégique en les mettant en communication par son bac.
Aussi, tous les événements militaires dont Saint-Omer fut le théâtre au XvII° siècle, et notamment les deux sièges de 1638 et de 1677, firent-ils de Saint-Momelin une sorte de place d'armes et d'opérations. Et c'est ce que J. du Teil fit voir d’une façon très documentée.
Quelques années plus tard, il trouvait,
dans la visite du Czar Nicolas II en France, l’occasion de raconter celle de Pierre le Grand, lequel avait gagné Paris, en 1717, par Dunkerque, Calais, Boulogne, Abbeville, bien moins curieux de notre capitale que de notre grand port, dont la faiblesse du Régent venait d’accorder le démantèlement à la jalousie anglaise.
Mais un autre travail, nécessitant des investigations bien plus lointaines, occupait depuis longtemps son esprit. S-Momelin lui avait fait rencontrer saint Bertin, et celui-ci l’illustre abbé de sa fameuse abbaye, Guillaume Fillastre, évêque de Tournay, chef du Conseil privé de Philippe le Bon, chancelier de la Toison d'or. Ce personnage considérable avait Joué dans les Flandres un rôle très important, entassant à Saint-Omer les merveilles de sa magnificence, dont 1l ne reste plus hélas ! que la tour de l’église abbatiale, deux fois scellée de son blason.
Débrouiller le fil confus de sa naissance et de sa généalogie, dire son action dans la diplomatie et dans l’art, reconstituer, à