I. — l'abbaye
Il est probable que, dès le début, un lieu de pèlerinage aussi fréquenté que le tombeau de saint Martin dut être desservi par un assez nombreux personnel. Dans saint Grégoire de Tours, en effet, il est assez souvent fait mention des clercs et des employés de la basilique.
Quelle était la nature de la communauté martinienne à Torigine? Etait-elle composée de moines ou de clercs séculiers? Telle est la première question que nous devons résoudre à l'aide de textes assez rares, mais qui nous semblent cependant suffisamment explicites pour nous permettre de dégager un peu de l'obscurité qui l'enveloppe l'histoire des premiers temps de notre Collégiale.
Le plus ancien texte, où il soit question du clergé de la basilique de Saint-Martin, est le testament de saint Yriez(l), Par deux fois, il parle du prœpositus (2). Ce terme qui a désigné, à cette époque, celui qui dirige un monastère sous lautorité d'un abbé (3), est cependant encore trop vague pour permettre de
(1) Cat. n* 5.
(2) « Itaque, le, sancte MarUne Turonensfs, judicantes consUtui-
mus ita ut per prœpositum sanctse ordinaiionis lus basiiicœ Nam
et adhuc adjuraraus prsposilum sancti Martini et monachos nostros attanenses... »
(3) G. de T., Liber de Gloria confessor,. M, G., p. 797, raconte qu'un individu nommé Auguste avait bâti auprès de Brives un oratoire en rtionneur de saint Martin, puis qu'il avait réuni quelques moines avec lui. Etabli abbé de la basilique de Saint-Symphorien, par l'évoque de Bourges, il n'abandonna pas ses premiers moines, mais il leur donna un prévôt et gouverna ainsi les deux monastères.
conclure d'une façon précise qu'il y avait des moines à Saint-Martin (1).
Aussi est-ce surtout aux textes de saint Grégoire de Tours qu'il faut avoir recours pour étudier l'état primitif de la communauté martinienne. Ces textes offrent malheureusement matière à discussion. Jamais l'écrivain n'emploie les mots monasierium ou monachi en parlant de Saint-Martin ; il se sert presque toujours de basilicaet de clerici (2). Le mot basilica désignet-il toujours, à cette époque, npe église desservie par des moines ? Adrien de Valois (3) et Mabillon l'ont pensé (4). Il est vrai que dans plusieurs endroits
(1) L'aulhenlicilô du testament de saint Yriez n'a Jamais été mise sérieusement en doute. Lecointe, AnnaUs ecclesitutici Francorum^ t. II, p. 393, l'a considéré comme apocryptie, mais sans donner aucune preuve à l'appui de son opinion. Récemment, dans son Uisloire de Vabbaye de Sunl-Martial de Limoges^ Paris, 1904, p. 34, M. de Lasteyrie se prononce en faveur de l'authenlicilé et s'exprime ainsi : « Le préambule, la date, les suscriptions, toutes les formules employées sont bien celles qui étaient habituellement employées au vr siècle, et dans l'inventaire du mobilier d'Attanum nous retrouvons tous les meubles et les difTérents ustensiles qui étaient pour lors en usage, comme les voiles d'autels notamment. >•
(2) Nous ne pouvons indiquer ici tous les endroits où il est question de la basilique de Saint-Martin dans saint Grégoire de Tours. Il suffira, pour les trouver, de consulter la table alphabétique de saint Grégoire de Tours dans lédition des Ma G, Scriptore$ rerum merovingicarunit I.
(3) Disceptatio de basilicis quns primi Francorum reges condiderunt; an ab origine monacho» habuerint, Paris, 1657. Launoy attaqua les conclusions de Valois dans son livre De H. Vatesii dUceptatione quœ de b€uilici8 inscribitur, Paris, 1658. Valois répondit par : H. Valesii dUceplationis defensiOy Paris, 1660. Dans le premier de ces ouvrages, Valois prouve que le mot ecclesia seul désigne généralement Téglise cathédrale, p. 4 et suiv. li reconnaît aussi, p. 19, que le mot basilica s'applique parfois aux églises paroissiales et cite G. de T.| H. F., 1. V, c. 2, où il est question de la basilique de Saint-Martin de Rouen qui a été dans la suite église paroissiale. Mais rien ne prouve qu'elle l'était au temps de saint Grégoire de Tours. Il démontre ensuite par un certain nombre de textes que les monastères sont appelés basiliques, p. 19 et suivante.
(4) Mabillon écrit : « Optime probatum fuit a D. Valesio, in sua contra D. Launoy de basilicis dissertatione, basilicam sexto et septimo sœculis apud Gallos semper signiûcasse monacUorum eccle*
Téglise appelée basilique par saint Grégoire de Tours est bien une église de monastère (1). Mais, dans bien des cas, rien dans le contexte ne permet de préciser quelle était la nature de l'église désignée sous le nom de basilique (2). On trouve même une basilique régie par un archi prêtre, ce qui suppose un clergé séculier (3). D'ailleurs, même quand saint Grégoire de Tours parle de Tabbé d'une basilique (4), pour en conclure qu'il s'agit ici d'une église monastique, il faudrait que le titre d'abljé eût alors désigné exclusivement le chef d'une communauté de moines ; ce qui n'est pas admis par tout le monde (5).
La basilique est donc évidemment une église d'un autre genre que celles qui sont désignées par le mot ecclesia ; et ces deux classes d'édifices religieux ne se distinguent pas par le lieu où ils sont bâtis, puisqu'on trouve des églises et des basiliques également dans les villes et dans les campagnes (6) ; c'est l'organisa-
siam ; cathédrales et parrochiales ecclesias appellatas fuisse ecclesias. » Cité par Ducan^e, Glosiarium au mot boêilica.
(1) De Virt S. JuUani, c. 34. Apud Turonicam vero urbem mo-' nachi in honorem ipstus martyris basilicam... xdiflcaverunl ; H, F»f VI, 9. Domnolus... ad basilicam sancti Laurentii gregi monaslerittli prsefuerat ; id. X, 31, n* 7. Hujus (Volusianus) tempore viens Mantolomaus sdidcalus est et baHiiica sancti Joannis in majori monasterio. Cf. d'autres textes dans Valois, op. et loc. cit.
(2) Cf. par exemple la basilique de Saint- Amand de Rodez, lib. Yitœ Patrum, c. 4; celles de Salnt-Aodrô de Clermont, H F., IV, 31; de Salnt-Aignan à Orléans, IX, 18; de Saint-Antolien, Liber de Gloria martyrum, c. 65. De ces basiliques, les deux premières furent des abbayes dans la suite.
(3) De Virt. 5. Juliani, c. 22.
(4) Sainl-Hilaire de Poitiers, G. de T., H, F., IV, 18; Saint-Reml de Reims, X, 19 ; Saint-Nazaire, Liber de Glo'ia martyrum, c. 61.
(5) Dictionnaire d'archéologie et de liturgie, Paris, Lelouzey, en cours de publication, au mot f abbé ».
(6) Pour le mot ecclesia cf. notamment H. F., X, 31. La basilique de Saint Nazaire est bâtie in vico, Lib. de Gloria martyrum, c. 61. Un concile d'Orléans, en 538, parle des basilique» élevées dans les cités et de celles qui sont établies dans les pagi Maassen, Concilia œoi merovingici, 4/. G., p. 74. Le même concile dislingue entre les monastères et les basiliques.
tion du clergé qui les dessert qui est différente. On n'est pas pour cela autorisé à affirmer que les basiliques sont des églises monastiques : elles paraissent être des églises qui, pour diverses raisons, la plupart du temps un pèlerinage, ont une plus grande importance et sont pourvues d'un clergé plus nombreux que les autres.
L'emploi constant du mot basilica (1) pour désigner l'église de Saint-Martin ne nous apprend donc rien sur la nature du personnel qui la desservait. Mais comme il est plusieurs fois question dans saint Grégoire de Tours de l'abbé de Saint-Martin (2), si l'on peut préciser le sens du mot abbé, ce sera préciser le sens du mot basilica pour le cas qui nous intéresse et pour un certain nombre d'autres.
Les textes des conciles apportent, nous semble-t-il, sur ce point, une lumière suffisante. Dans les canons, en effet, on parle généralement en même temps des abbés, des moines et des monastères (3). On distingue même entre les abbés, les prêtres et les autres ministres du culte (4). On ne trouve pas, par contre, de textes où le personnage appelé abbé soit évidemment autre chose que le chef d'une communauté de moines. On est donc autorisé à conclure que quand saint Grégoire de Tours parle d'un abbé, c'est bien à un monastère que celui-ci commande et par conséquent qu'il y avait bien des moines à Saint-Martin dès le VI® siècle.
Deux autres expressions viennent le prouver d'une façon encore plus évidente. Valois faisait grand cas du mot cellula, employé, (disait-il, trois fois par saint
(1) Notons cependant qu'une fois, H, F., X, 3, n* 19, Texpression «cc/éita ioncU Martini désigne la basilique.
(2) Trois fois ; H. F., VII, 29 ; X. 31. n» 13 ; De Mirac., IV, c. 11.
(3) Concile d'Orléans, 511, c. 19 ; Maassen, op. cit., p. 7 ; concile d'Arles, 554, c. 3, op ct(., p. 19.
(4) Concile d*Orléans, 538, op, ciL, p. 89; 541, op. ct(., p. 89.
Grégoire de Tours à propos de Saint-Martin (1). Il avait raison, car l'expression cellula est ordinairement l'équivalent de monasterium (2) ; mais la façon dont elle est employée dans deux passages à propos de Saint- Martin ne nous permet guère de Tutiliser dans la question qui nous occupe. En effet, la cellula abbatis (3) pourrait être tout simplement la demeure de l'abbé, de même que la cellula œditui (4) la demeure du trésorier, toutes les deux appelées ai si parce qu'elles étaient de dimensions modestes. Mais il est impossible de ne pas voir dans la cellula qui est contiguê à l'église de Saint-Martin (5) le monastère même des moines qui desservaient la basilique. Saint Grégoire de Tours raconte qu'il y déposa des reliques des SS. Cosme et Damien; or, l'on sait que dans la Collégiale on garda une certaine dévotion à saint Cosme puisqu'un prieuré fut fondé sous son vocable (6).
Enfin, il est question dans saint Grégoire de Tours (7) de religiosi dans un passage où il s'agit évidemment des membres de la communauté de la basilique. Lorsque Eberulf, chambrier deChilpéric, était réfugié à Saint-Martin, par crainte du roi, il habitait la sacristie. Quand le prêtre, chargé de ce service, s'était retiré, après avoir fermé toutes les autres portes, les filles et les autres enfants d'Eberulf entraient dans la basilique par la porte de la sacristie, regardaient les peintures des murs, fouillaient dans les ornements du tombeau, ce qui paraissait^rès criminel aux yeux des religieux. Or il est incontestable qu'à cette époque
(1) Op. cit., p. 23.
(2) G. de T., H. f\, II, 37 ; V, 12 ; VI, 8.
(3) G. de T., H. F., VII, 29.
(4) DeMirac, IV. 25.
(5) ti. F., X, 31, no 19,
(6) Voir plus loin, 1. II, ch. 4.