‹ La Collégiale de Saint-Martin de ToursChapitre 11 sur 41 · H. F., VII · texte numérisé non relu

H. F., VII

le mot relighsus s'applique toujours aux moines (1).

En dehors de ce passage, c'est toujours le mot c/ericus qui est employé par saint Grégoire de Tours pour désigner le personnel de la basilique de Saint- Martin.

Mais cette expression n'est point du tout exclusive de Tidée de moine ; au contraire, clercs et moines se confondent souvent, et c'est la même formule qui signifie entrer dans la cléricature et devenir moine (2). Il est probable, cependant, que le plus grand nombre des moines de Saint- Martin étaient clercs, afin de pouvoir vaquer aux nombreuses cérémonies que suppose un pèlerinage aussi fréquenté.

Sur la vie de ces premiers religieux, on est absolument dépourvu de renseignements. Ils observaient, sans doute, les traditions de saint Martin à Marmoutier. Un seul de leurs usages est connu, celui de Xd^laus perennis, dont on a attribué l'établissement à saint Perpet et sur lequel nous reviendrons plus loin, lorsque nous étudierons les usages liturgiques de la basilique.

Leur nombre devait être assez considérable. Monsnyer (3) conjecture que des deux mille moines qui, d'après Sulpice-Sévère (4), seraient venus à l'enterrement de l'évêque de Tours, 200 restèrent auprès du tombeau et qu'il y eut d'abord 200 moines comme il y eut plus tard 200 chanoines. Tout essai de fixation de chiffre serait évidemment très risqué. Cependant,

(1) Citons, par exemple, un concile d'Orléans, Maassen, op. cit. y p. 74 : « Non oportet ciericos vel iaicos reiigiosos ante sacram horam diei lertiam inire convivia. »

(2) « Comam deponere » « tonsurari ». G. de T.y i)e Virt. S, Juliani^ c. 35 ; Yitœ patrum, c. 6 ; Lib, de Gloria palrum, c. 76. Cf. Valois, op. cit,y p. 22.

(3) Cekherrimœ..., p. 11.

(4) Migne, t. XX, col. 183.

la célébrité du pèlerinage devait décider beaucoup d'amateurs de la vie religieuse à l'embrasser dans un lieu si sanctifié. Tel est le cas, par exemple, de saint Aunaire, dans le courant du vi® siècle (1), de saint Cyran, dans la première moitié du vu® (2), de saint Amand à la même époque (3). D'autres se consacraient au service du saint par reconnaissance, à la suite d'un miracle dont ils avaient été l'objet (4). L'usage de la laus perennis d'ailleurs suppose des choristes^ et par conséquent des moines, en assez grand nombre.

Il est impossible également de dire à quel moment s'est organisée la communauté martinienne et si elle remonte aux origines du pèlerinage. Cela toutefois paraît vraisemblable.

Il en est donc du monastère établi auprès du tombeau de saint Martin, comme de toutes les autres aux V®, vi« et vu® siècles. Point de règle commune, seulement des traditions conservées pieusement, un caractère assez indéterminé entre un groupement de clercs et un groupement de moines proprement dits. Le

(1) Acta SS., Seplembr,, VII, p. 106.

(2) M, G., t. IV, p. 609. La communauté martinienne est appelée dans cette vie Gremium fidelium clericorum. Elle a été composée au viir siècle, mais sur une plus ancienne qui mérite autorité. Cf. Kriisch, op, cit., p. 604.

(3) Acta SS., Febr., I, p. 856. Nous n^avons pas ulilisé la vie de ce saint écrite par Baudemont, quoiqu'elle soit contemporaine, pour prouver l'existence de moines à Saint-Martin au commencement du vil* siècle, et malgré les avantages qu'elle semblait nous offrir. H y est, en effet, question de rabbé et des frères de Saint-MarUn, quoiqu'il ait été dit auparavant que saint Amand avait reçu l'honneur de la cléricature et qu'il dépassait en grâce tout le clergé, ce qui montrerait bien ce que nous avancions plus haut que la cléricature et l'état monastique se désignaient parfois par les mêmes termes. Mablllon (Acta SS. 0. B,, Bec, 7, Prefatio), p. 19, écrit : « Clericalus honorem id est tonsuram ac vestes monasticas suscepit. » Mais cettô vie a pu être écrite à la fia du vu* siècle, après Tintroduction de la règle de saint Benoît à Tours par la reine Bathilde.

(4) G. de T., De Mirac. S. Martini^ II, 3 ; III, 15, 19.

monastère ne différait guère alors de la maison de Tévêque, où vivaient un certain nombre de clercs, ou de toute autre église desservie par un grand nombre de membres du clergé : séculier, que parce qu'à côté des clercs il admettait des laïcs et probîiblement aussi parce qu'il comportait une plus grande austérité de vie.

Le VII® siècle voit se produire un premier essai d'unification dans la diversité des coutumes monastiques sous l'influence des règles de saint Benoît et de saint Columban. L'agent le plus actif de cette unification en France fut la reine Bathilde. Elle fonda de nouveaux monastères qui furent soumis aux règles combinées des deux grands maîtres de la vie religieuse ; elle chercha aussi à y soumettre les anciens. Elle s'occupa, dit son biographe, de faire régner Vordo regularis dans les monastères de Saint-Denis, de Saint-Germain, de Saint-Médard, de Saint-Pierre, de Saint-Aignan, de Saint-Martin (1). C'est presque un ordre (2) qu'elle envoie aux évêques et aux abbés dans ce but. Elle y ajoute l'avantage de privilèges et d'immunités très appréciés des moines.

A Saint-Martin la régularisation du monastère est un fait accompli vers 674. A cette date, en effet, l'évêque de Tours Chrotbert avait déjà accordé à Saint-Martin une charte d'exemption (3) qui fait supposer que la nouvelle règle venait d'y être adoptée. On voit en effet, par exemple, l'évêque de Sens, Emmon, accorder des chartes semblables aux monastères de Saint- Columban et de Saint-Pierre-le-Vif à la

(1) Acta SS. 0. B., t. II, p. 780.

(2) L'invitation qui est envoyée aux basiliques principales est ainsi interprétée par Malnory : « ut nuiium deinceps monasterium sub alia posthac reguia atque Benedicti et Golumbani perstare debéret ». Quid monachi ad regulam monasteriorum atque ad communem eceleiiœ profectum contulerint, 1894, p. 34.

(3) Cat. n» 9.

demande des abbés qui veulent entrer sous la nouvelle règle (1).

Comme Ta remarqué l'abbé Malnory (2), les deux règles de saint Columban e^ de saint Benoit furent d'abord associées, puis la règle de saint Benoît finit par être observée seule. A Saint-Martin, il n'est jamais question de la règle de saint Columban et le privilège d'Ibbon vers 720 (3) ne parle que delà règle de saint Benoit.

La tentative de la reine Bathilde ne fut pas couronnée d'un plein succès ; l'unification qu'elle désirait fut loin d'être complète. Dans les monastères anciens, où on avait accepté la règle bénédictine, on gardait cependant avec elle d'anciennes traditions auxquelles on restait attaché.

L'œuvre tentée par la reine Bathilde fut reprise un siècle plus tard par Pépin le Bref et d'une façon plus radicale. On n'était pas moine si l'on n'était pas bénédictin; on était alors rangé dans la catégorie des simples clercs.

Quelles intentions dirigèrent le souverain carolingien? Peut-être le désir de restreindre le nombre des communautés jouissant de privilèges d'exemption? Peut-être celui' de restaurer la vie religieuse et de faire régner une plus grande austérité dans les monastères? Il est probable que les anciennes communautés monastiques s'autorisaient de leurs propres traditions pour introduire certains adoucissements à la règle bénédictine qu'elles avaient adoptées dans le courant du vu® siècle.

Un capitulaire du 21 avril 741 (4) ordonne que tous les moines et toutes les religieuses vivent sous la

(1) GalL cfiii$t., t. XII, col. 134 et 146 ; MabUlon, Annal. 0. S. B^ t. I. p. 448.

(2) Op, cit. y p. 40.

(3) Cal. !!• 12.

(4) M. G., capll. 10, no 7, p. 26.

règle de saint Benoît. Un autre de 743 ou de peu après (1) dit que, pour restaurer la vie régulière, les abbés et les moines ont reçu la règle de saint Benoît.

Cette unification de la vie religieuse ne se faisait pas sans résistance ; chaque monastère était attaché à ses coutumes particulières. Charlemagne dut reprendre l'œuvre commencée par son prédécesseur. Un capitulaire du 23 mars 789 ordonne que les clercs, qui simulent, par rhabît et le nom, être des moines et ne le sont pas, paraissent devoir être corrigés ou amendés de telle façon qu'ils soient ou de vrais moines ou de vrais chanoines (2). Le seul moyen de devenir un vrai moine était d'adopter la règle bénédictine. Il ne réussît pas, lui non plus, tout de suite à établir cette distinction si nette; il semble même s'être laissé toucher par les réclamations qui lui furent faites au sujet des anciennes traditions monastiques. En 811, en effet, il chargea ses missi de rechercher sous quelle règle les moines vivaient en France avant que la règle de saint Benoît leur fût donnée, puisqu'on lit que saint Martin a été moine et qu'il a eu sous lui des moines et que pourtant il a vécu beaucoup de temps avant saint Benoît (3).

Or, entre tous, les martiniens se refusaient à se laisser absorber complètement dans l'ordre bénédictin. Ils avaient un costume sans doute auquel ils tenaient (4), d autres usages particuliers qu'ils ne voulaient pas abandonner. C'est pourquoi Alcuin leur

(1) M. G., capit. 11, n»l, p. 28.

(2) Capit. 22, p. 52. Le mol canonicus ne doit pas être pris ici dans le sens étroit qu*eut le mot chanoine plus tard ; il signifie ici simplement un clerc qui vit suivant les canons ou règles générales de la vie ecclésiastique; cf. Sciiftffer, Pfarkirche und Stiftkirche, 1903, Stultgard.

(3) Capit. 72, n» 12, p. 164.

(4) On ne saurait dire s'ils avaient alors le costume avec lequel ils sont représentés dans la miniature de la Bible de Charles le Chauve.

écrit avant d'être leur abbé : a Heureux celui qui suit les traces de saint Martin de toute sa volonté, de telle façon qu'en s'attachant à ses préceptes il mérite d'être associé à sa gloire... Mais c'est par l'humilité, l'obéissance, la charité qu'un moine monte au ciel. Il n'est donc pas louable d'imiter les pères dans leur habit, si l'on n'observe les commandements qu'ils ont établis pour ceux qui servent Dieu. » Il s'excuse ensuite de sa démarche, craignant de les avoir blessés: « Je vous en prie, dit-il, très saints pères et frères, ne m'accusez pas de présomption si je vous ai écrit ainsi. C'est la charité qui me pousse à m'épanoher dans cette lettre (1). ;)

Ne peut-on pas voir dans cette lettre une tentative d'Alcuin pour décider les martiniens à adopter la règle bénédictine? N'est-il point légitime de soupçonner l'inspiration de Charlemagne et même d'Ithier, alors abbé de saint Martin et aussi d'Alcuin, désireux tous les trois de voir rentrer dans l'ordre, la grande abbaye, qui par sa situation dans le royaume, était capable d'exercer une influence contraire aux projets d'unification des règles monastiques poursuivie par Charlemagne.

Cette démarche d'Alcuin, si elle a le sens que nous lui prêtons, resta en tous cas, sans effet. A la mort d'Ithier, Alcuin était envoyé par Charlemagne à Tours comme abbé de Saint-Martin afin d'y opérer la réforme désirée.

Alcuin était alors lui-même moine bénédictin (2). Le

(i) Lettre de 782-796, Jf. C, p. 94.

(2) Nous adoptons, sur ce point, Topinion de Mabillon [Ann, Bened , t. II, p. 187, 188. A. SS. 0. B., t. IV, p. 156). Cf. aussi Hauck, Geichichte der deiUschen Kirche, II, p. 125, n» 1. En effet, Alcuin venait dTork, qui était un monastère bénédictin. Alcuin écrit aux moines d'York : n Regularis vitae vos ordinel disciplina. • Ep. 42, p. 86. « Unanimes estote in omni bono consilio.concordes in omnl regularis vits disciplina.» £;p.43, p. 88. Or Isiregularii vita, alors, signifie nettement Tobservation de la règle de saint Benoit. Mais Alcuin est plus explicite

zèle qu'il avait montré déjà (1) pour promouvoir l'observation de la vie régulière le désignait tout naturellement, indépendamment même de Taffection que Charlemagne nourrissait à son égard, pour l'œuvre de réforme que le prince désirait voir s'accomplir à Tours.

Malgré les exemples d'austérité et de sainte vie qu'il y donna, il ne réussit pas cependant à faire de la communauté martinienne un monastère bénédictin. En 803, Charlemagne se plaint encore que les martiniens se disent tantôt moines, tantôt chanoines, tantôt ni l'un ni Tautre, quoiqu'il leur ait envoyé un homme saint pour les réformer. Ce qui prouve qu'on s'obstinait à Tours à rester dans Tétat indécis où on avait

dans une autre lettre : « Regularis vitse observationem diligentissime custodite, sspiusque régula sancli Benedicti legatur in convenlu fratrum et propria exponatur lingua, ut Intelllgi possit ab omnibus. Ad cujus institutionem unusquisque suam corrigat vitam.» Ep. 19, p. 54. Dans son opuscule sur Tusage des psaumes, il fait à Dieu cette prière : « Concède mihi dilecli patris tui Benedicti sequi et imitare vesllgia. o(Mign., II, coi. 473.) Plus loin, il se plaint des soucis qui l'enveloppent : a Gœnobium petll, vitam monaslicam suscepi ; sed ego semper involvor variis modis in levilatibus. » {Id,, coi. 589). La vie monastique, là encore, n'est-elle pas la vie suivant la règle de saint Benoit? Il est vrai que son biograpiie a dit de lui qu'il était moine sans les vœux monastiques : <i monachum sine monactii voto ». Vita Alcuini, III, 8. Mais, il n'y a pas à tenir compte de cette affirmation, en évidente contradiction avec ce qu'Âlcuin dit de lui-môme, comme nous Tavons vu dans le texte précédemment cité. Il ,ne faut pas ajouter plus d'importance à ce que dit le même biographe qu'Alcuin pouvait servir d'exemple aux chanoines, comme saintBenoitauxmoines.(/(i., Pro(ogft/<, 3.)Cesdeux phrases peuvent s'expliquer, parce que, à l'époque où le biographe écrivait, la communauté martinienne avait cessé d'être dans l'état indécis où elle se trouvait quand Alcuin y arriva et que ses membres étaient désormais des chanoines. Quant à l'intention qu'eut Alcuin plus tard de se retirer à Fuida, elle s'explique aisément par l'impossibilité où il fut, comme nous le verrons plus loin, de ramener Tabbaye de Tours à la stricte observance <le la règle bénédictine, et la réflexion de son biographe, que sa vie ne fut pas inférieure à la vie monastique, s'explique comme les textes précédemment cités.

(1) Voir la note précédente. . .

vécu jusque-là (1). Du reste, on a une preuve de Topposition qu'Alcuin dut rencontrer à Saint-Martin et le témoignage des sentiments d'aversion qu'il excita chez certains de ses subordonnés, dans le fait suivant que raconte son biographe. Un jour, le prêtre anglosaxon Aigulf vint le voir; pendant qu'il était encore devant la porte du monastère, quatre frères tourangeaux vinrent à passer; pensant qu' Aigulf ne comprenait pas leur langage, ils se disaient entre euxrttCe breton-là vient trouver cet autre breton qui est dedans. 0 Dieu! délivre ce monastère de ces bretons, car comme les abeilles reviennent de partout à leur mère, tous ces gens-là reviennent à leur compatriote.» De telles paroles, assez explicables, si Ton pense que le monastère tourangeau était alors un des plus riches de France et que la bonne fortune du moine anglosaxon qui en était devenu Tabbé avait quelque chose d'irritant pour les gens du pays, étaient cependant trop malsonnantes, pour qu'elles ji'aientpas été immédiatement châtiées. Alcuin, nous raconte le pieux biographe, mis au courant de l'afiEaire par Aigulf, découvrit les coupables, mais il se contenta de leur adresser un reproche; 2).

A cause de l'impossibilité où il se trouvait, d'opérer à Saint-Martin la réforme pour laquelle il y était venu, Alcuin pensait à se retirer à Fulda afin d'y vivre d'une façon plus conforme à ses vœux mcyiastiques. Cependant, même à Tours, son séjour n'avait pas été inutile à l'extension de la règle bénédictine. Il avait établi à Cormery, monastère fondé par son prédécesseur Ithier, une congrégation régulière où il avait appelé des disciples de saint Benoit. « Je viens, écrivait-il (3), d'établir à huit milles du monastère de Saint-Martin,

(1) MIgne, t. C, col. 414.

(2) Vita Alcuini, XI, 21.

(3) Ep. 184, p. 309. Cr. cat. n* 25.

une congrégation où Ton pratique la vie monastique et la discipline régulière. Elle a d'abord été composée de frères venus de Gothie où Benoît a établi la vie régulière, et maintenant, grâce à Dieu, d'autres viennent pour se consacrer à la dévotion (1). »

Ne sent-on pas dans ces paroles comme un regret que, cette vie régulière, cène soit pas à Saint-Martin qu'il Tait établie?

Peu de temps après la mort d'Alcuin la situation des frères de Saint-Martin était réglée d'une, façon précise, mais pas dans le sens où il le désirait : ils avaient cessé d'être rangés parmi les moines. Une lettre du pape Léon III, datée de 806 (2), les appelle chanoines, et l'expression employée désormais pour les désigner est clerus, clerici (3). Cependant, il est à présumer que cette transformation ne se fit fit pas sans contestation et que les frères deSaint- Martin continuèrent encore pendant quelque temps à vouloir être regardés comme des moines quoiqu'ils ne soient pas devenus bénédictins. On peut voir, en effet, dans le capitulaire cité plus haut (4) qui est de 811, où Charlemagne dit que saint Martin était moine et commandait à des moines avant saint Benoit, une des raisons que faisaient valoir en leur faveur les frères du monastère tourangeau. Toutefois, dans un acte de donation du comte Hélingaud (5), il est question des clercs de Saint-Martin qui vivent d'après les règles canoniques (6). Quelques années

(1) C'est donc à Corraery et non à Saint-Martin que s'applique ce que dit Wesl, Alcuin, p 64, qu'il Ht venir des frères de monastères étrangers pour l'aider dans la restauration de la stricte observance bénédictine.

(2) Gat. n» 28.

(3) Gat. n» 31, 33, etc.

(4) Voir plus haut, p. 37.

(5) Gat. n« 29, 813. Testament d'Adjuleur et Haganon.Cf. cal. n»36, l'r Juin 818 : Ganonicam pariter vitam degentes.

(6) «> Qui secundum canonlcam institutionem in sancto ordlne sunt constituti. »

plus tard d'ailleurs, le concile d'Aix-la-Chapelle (817) rendait obligatoire la règle de saint Benoit pour tous les monastères des états de Louis le Débonnaire et établissait, pour toutes les églises non cathédrales, un règlement inspiré de Chrodegand, évêque deMetz. Les frères de Saint-Martin n'échappèrent pas à la règle commune : n'étant pas bénédictins, ils furent chanoines. L'abbé Fridugise alors abbé de Saint-Martin ne pouvait qu'être favorable à cette transformation puisqu'on sait qu'il mit des chanoines dans son abbaye de Saint-Omer (1).

C est donc à cette date, importante pour l'histoire de la vie religieuse en France, que nous pouvons clore la première partie de l'histoire de la communauté martinienne : elle cesse d'être un monastère pour devenir une collégiale (2).

(1) Mabilion, Eloge (TAlcuin ; MIgne, l. CIV, col. 1498.

(2) D'autres dates ont été proposées qui sont inacceptables. Monsnyer (CeleberrimcBy p. 141) accepte le récit d'Eginbard et de la Grande Chronique de Tours, d*après lequel, en 796, Gharlemagne, d'accord avec le pape Adrien, aurait établi des chanoines à Saint-Martin et leur aurait donné Alcuin comme abbé. Ce que nous avons exposé cidessus montre bien qu'en 796 les frères de Saint- Martin pouvaient encore se dire moines. Monsnyer (loc. cil.) repousse, avec raison, la date de 848 donnée par Adhéraar de Chabannes ; nous avons dit pourquoi, ci-dessus. Quant aux circonstances dans lesquelles d*après lui se serait fait rétablissement des chanoines, nous verrons plus loin ce qu'il faut en penser. Mabilion, Ann. Bened., t. II, p. 320 et 450, n'accepte point ce que racontent Ëginhard et la Grande Chronique ; il propose la date de 818, postérieure au concile d*Aix-la Chapelle, en s'appuyant sur un acte de donation de deux chanoines de Saint- Martin (cat. n« 36) ; mais nous avons vu que des actes antérieurs parlent de la vie canonique à SaintMarlln. La GalL chriit., t XIV, col. 154, admet qu'il y aurait eu, au temps d'Alcuin, des moines et des chanoines ensemble à Saint-Martin. Cette hypothèse pourrait paraître justifiée par la lettre de Gharlemagne où il reproche aux marliniensdese dire tantôt moineset tantôt chanoines, mais nous avons ^ vu comment il fallait l'interpréter et l'invraisemblance d'un pareil mélange suffit à le faire repousser. Lu première apparition de chanoines à Saint-Martin remonterait à Tabbé Ithier, prédécesseur d'Alcuin ; les frères plus relâchés se seraient faits chanoines, les autres, plus austères, se seraient retirés à Gormery. Pour admettre

Cette transformation scandalisa plus tard dans les milieux monastiques; on ne s'expliquait pas comment la grande abbaye avait pu subir une telle déchéance. On voulut y voir un châtiment du ciel. Des récits, postérieurs à l'événement de plus d'un siècle, racontaient qu'un grand relâchement s'était introduit dans le monastère de Saint-Martin au temps d'Ithier; saint Odon qui s'est fait l'écho de ces mauvais bruits disait que les moines vivaient trop délicieusement, portant des habits de soie et des chaussures de couleur vitreuse* Une nuit deux anges étaient entrés dans le dortoir, l'un étendait l'index, l'autre frappait le moine ainsi désigné. Un moine qui ne dormait pas pas vit cela ; il implora la pitié de l'ange en s'écriant : « Je t'adjure au nom du Dieu vivant, ne me frappe pas, » et parvint à échapper au massacre.

Tous les moines prévaricateurs étant ainsi morts, victimes de la colère divine, l'abbé Ithier se rendit à Cormery avec ceux qui avaient échappé au massacre, consacrant à la nouvelle communauté le tiers des revenus et du trésor de l'église de Saint-Martin (1). C'est à la suite de cette épuration radicale que Charlemagne d'accord avec le pape Adrien aurait établi des chanoines dans le monastère ainsi évacué.

Un autre récit qui n'est guère qu'une forme différente de la même légende est ainsi présenté par Ad hémar de Chabannes (2). Les moines de Saint-Martin, sans que personne les y forçât, se rendirent devant le corps de leur patron, déposèrent l'habit monastique, et revêtirent l'habit canonial; puis après avoir prêté des serments sur le tombeau, ils se nourrirent de viandes. Bientôt après, ils furent saisis de la fièvre, et le matin

cela, il faudrait admettre le relâchement de la vie religieuse à Saint- Martin ; or, nous allons voir ce qu'il en faut penser.

(1) Salmon, Grande Chronique, p. 94 et 93 ; Béchm , p. 40, Abrégé, p. 181.

(2) a. F., VII, p. 226; cf. p. 258.

on les trouva tous morts dans leur lit, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Depuis, ce lieu est habité par des chanoines.

En réalité, il ne paraît pas que le relâchement fut si grand dans le monastère de Saint-Martin à la fin du viii* siècle. Une lettre d'Alcuin écrite aux moines de Saint-Martin avant qu'il devînt leur abbé, et qui doit se placer à l'époque même d'Ithier, témoigne d'une réputation toute contraire : « Depuis, dit-il, que j'ai pu vous connaître, je vous ai toujours aimés parce que votre sainteté a fait naître en mon cœur une grande affection pour vous; j'ai désiré être un des vôtres et si je ne pouvais vous être uni par les mérites, je voudrais l'être par les liens d'une charité fraternelle (1). » Le reproche de mettre trop de luxe dans leurs vêtements est absolument contredit par la suite de cette lettre que nous avons déjà citée et où Alcuin parle de l'attachement des religieux pour le costume de leur père saint Martin. Or, saint Martin n'a point reçu de Sulpice-Sévère la réputation d'un homme trop soigneux de son costume.

C'est donc à tort que l'on dit généralement qu'Alcuin fut envoyé à Tours pour réformer les moeurs des moines (2). En quoi consistait la réforme qu' Alcuin devait opérer à Saint-Martin, nous l'avons vu plus haut, elle ne suppose pas que les moines fussent déchus de leur ferveur ou de l'austérité que réclamait leur état.

Nous avons peu de détails sur l'organisation de la communauté de Saint-Martin pour cette première partie de son histoire. Dans Grégoire de Tours, il est plusieurs fois question de l'abbé qui la dirige (3); un de ces abbés nous est connu : c'est Léon qui devint

(1) Ep. 31, p. 94 et suiv.

(2) Mabillon, Ann, Bened., t. II, p. 320.

(3) Voir plus haut, p. 31.

évêque de Tours (1). Il était ouvrier en bois, et avait fait des tours, sans doute des reliquaires en bois doré. On en voyait encore du temps de saint Grégoire ; il avait fabriqué également d'autres objets très élégants. Après avoir occupé six mois le siège de Tours, il fut enterré dans la basilique de Saint-Martin (2).

Après Tabbé venait le prévôt (3). C'était à lui qu'incombait le soin des propriétés delà communauté, c'était un administrateur temporel. En effet, on voit que saint Yriez confie à sa garde ce qu'il donne à la basilique (4). Un trésorier (5) avait la garde spéciale de la basilique, de la sacristie et de tout ce qu'elle contenait, ornements, reliquaires, etc., c'est-à-dire de tout ce qui constituait le trésor de la basilique.

Le moine qui remplissait cette charge au temps de saint Grégoire de Tours et même ceux qui l'avaient précédé paraissent avoir été assez négligents. Après avoir restauré sa cathédrale, saint Grégoire de Tours la consacra aux martyrs d'Agaune. Il avait trouvé leur châsse dans le trésor de la basilique de Saint-Martin

(1) Vers 526 ou 627. Cf. Duchesne, Calologues épiscopavx de la province de Tourn, p. 25 ; G. de T., H. F., X, 31, n« 13.

(2) Ruynart, noie de saint Grégoire de Tourp, H. F., VII, 29, nomme Eusloche Tabbé d'alors de Saint-Martin et renvoie au iib. vilœ palrum, c. 20, où il est évidemment question de rabbé de Marmoutier. Cf. Chroniques, De comme ndatione Tur. prov , p. 306.

(3) Mentionné dans le testament de saint Yriez ; Vordinator y est aussi nommé. Comme nous avons prouvé par ailleurs qu'il y avait, à cette époque, des moines à Saint-Martin, nous donnons à ce mot le sens précis qu'ii semble avoir dans le document où nous Pavons trouvé.

(4) « Ita ul per prxpositum sanctœ ordinationis tus basilicœ. »

(5) Nous traduisons ainsi le mot œdttuxis, employé plusieurs fois par saint Grégoire de Tours, /7. F, , X, 31, n* 19 ; De Mirac. IV, 25, Il fut gardé dans la suite pour désigner la même fonction. Dans le second de ces passages, le sens pourrait être indéterminé et on pourrait croire qu*il s'agit d'un simple portier : « pulsansque ostium celiulse In qua sediluus quiescebat virum suscitare nequivit », mais, dans le premier, la signification que nous lui donnons est incontestable. >

en très mauvais état. Une nuit qu'on célébrait leurs veilles dans cette église, il lui plut des les visiter à la lumière d'un cierge. Pendant qu'il les examinait avec soin, le trésorier lui dit : « Il y a ici une pierre surmontée d'un couvercle, je ne sais pas ce qu'il y a dedans et je n'ai pas entendu dire que mes prédécesseurs, chargés de la même fonction que moi, en aient été instruits. Je vous l'apporterai et vous examinerez attentivement ce qu'elle contient. » Lorsqu'il me l'eut apportée, je l'ouvris, dit Tévêque, et je trouvai une châsse d'argent dans laquelle étaient des reliques, non seulement des martyrs de la bienheureuse légion, mais aussi de beaucoup d'autres saints tant martyrs que confesseurs. Nous trouvâmes aussi d'autres pierres, creusées comme cette première, qui contenaient les reliques des saints apôtres et autres martyrs. Le pieux évéque rendant grâces à Dieu de la faveur qu'il lui faisait célébra dans la basilique les veilles et la messe et porta ensuite dans son église le trésor qui venait de lui être découvert.

Cette anecdote n'est point très avantageuse pour les trésoriers de Saint-Martin qui oubliaient dans les recoins de leur sacristie de si précieuses reliques. Etait-ce le même personnage, ce prêtre, que notre historien représente, chargé du soin de fermer les portes de la basilique (1) ? Ce n'était vraisemblablement qu'un subalterne de celui-ci. On ne saurait dire non plus si le primicerius dont il est question à propos du message deClovis (2) était un moine investi d'une fonction permanente, ou s'fl s'acquittait simplement de l'office de préchantre ce jour-là. Il paraît plus probable qu'il y avait de ce temps-là un chef de chœur. Nous étudierons plus loin l'organisation de l'école qui existe déjà.

(1) G. de T., fl. F., VII, 22.

(2) B. F., II, 37 : banc anUphonam ex iinproviso primicerius qui erat incepiL

Un des services importants de la basilique était dès lors le soin des pauvres. Parmi la foule d'indigents qui bénéficiaient de la générosité des pèlerins, un certain nombre formaient une catégorie à part, une sorte de classe privilégiée, c'était les mairiculavii, c'est-àdire ceux que l'église se chargeait plus spécialement de nourrir et qui pour cela étaient inscrits sur un registre, la matricula. Ils avaient une sorte d'organisation entre eux. Comme ils recevaient beaucoup des fidèles à la porte du sanctuaire, ils laissaient, quand ils étaient obligés de s'éloigner, un d'entre eux comme gardien et celui-là devait faire connaître aux autres ses recettes (1). Cependant, il y avait aussi des moines particulièrement destinés à la répartition des aumônes, c'étaient les aumôniers (2), comme les appelle déjà saint Grégoire de Tours.

En dehors de ces dignitaires et des autres moines, il y avait un personnel d'employés attachés à la basilique (3) et rendus nécessaires par l'affluence des pèlerins auprès du saint tombeau.

Un peu plus tard, mention est faite d'un abbé de Saint- Martin dans la vie de saint Hadoin, évéque du Mans (4). On ne connaît pas son nom, on sait seulement qu'il se montrait soucieux d'augmenter le patrimoine de son abbaye. Comme saint Hadoin qui n'était pas encore dans les ordres parcourait les monastères et les lieux saints pour savoir auquel il donnerait ses biens, il vint à Tours, et là, l'abbé de Saint-Martin le pria

(1) De Mirac, I, 31. Ils ne s'acquiUaient pas toujours consciencieusement de leur devoir, comme on peut le voir par le récit rapporté à cet endroit.

(2; /d., II, 8.

(3) De Mirac, I, 20 : « servientibus beats basilicœ ». Ailleurs, il est question d'un certain Ammonius, agem sanctœ basiUcœ, qui n^était point de conduite exemplaire. Un Jour qu'il s'était enivré, il tomba dans un précipice, cependant il fut sauvé de la mort par l'intercession de saint Martin.

(4) 652, Acta SS., Jan., Il, p. 1141.

de laisser à son monastère tout ce qu'il possédait (1). Il ne réussit pas à le persuader et saint Hadoin alla porter ailleurs ses générosités.

A partir de l'adoption de la règle bénédictine, on a une succession d'abbés plus complète. Le premier en date est Egiric, celui-là même probablement sous l'administration duquel se fit cette adoption (2). A dater de ce moment, labbé de Saint-Martin, comme le voulait la règle de sjiint Benoit, dut être élu par les moines. Cette faculté ne leur fut garantie cependant que par Ibbon, assez longtemps après (3). Le privilège de Chrotbert (4) accordé à l'époque de la régularisation du monastère n'en parle pas (5) explicitement. Il la contient cependant puisqu'il a pour but de sauvegarder la liberté monastique. Il est à supposer qu'auparavant l'abbé pouvait être nommé par l'évéque directement.

Egiric se montra très empressé d'assurer la liberté

(1) Le biographe ajoute : « et si vellet ab eis (servi Dei) prelium acciperet et utrumque haberet et eleemosynani ex eis et munera ». C'était donc une acquisition en précaire que voulait faire l'abbé de Saint-MarUn.

(2) Nous avons dit plus haut pourquoi nous faisions cette supposition. Le testament de saint Bertrand mentionne une vente faite par Egiric, évèque de Tours, de certains biens appartenant à Saint- Martin : « Sed quia domnus .^giricus cpiscopus porlionem illam, quœ sancli Martini fuit nobis vendidit et venditionem cum caoonicis suis nobis fecit. •> Ed. Busson, et Ledru, 1f)02, p. 121. Mabille en conclut que TEgiric dont il est ici question a été abbé de 8aint-Martin avant d'être évèque de Tours; or il l'était en 616. {Duchesne, Catalogues épisropauXy p. 28 ) U est donc évident que le terme canonici ici employé ne peut désigner les moines de Saint-Marlin ; c^est des clercs de la cathédrale dont il est ici question, et ce passage montre tout simplement que l'évéque Jouissait encore d'une grande autorité sur les monastères de son diocèse. Sur le testament de saint Bertrand, cf. Julien Havet dans Bibliothèque de VEcole des CharteSy t. LIV, p. 598.

(3) Gat. n« 12.

(4) Gat. n* 9.

(5) G'est du moins ce qu^on peut conclure du privilège d'Adéodate (cat. n* 10) qui conûrme celui de Chrotbert.

de son monastère. Il profitait d'un pèlerinage à Rome pour obtenir du pape Adéodat la confirmation de la charte accordée par Chrotbert. Il mourut sans doute avec une grande réputation de sainteté puisqu'il figure dans le martyrologe d'Usuard avec le titre de saint le 11 avril (1).

Pour trouver un autre abbé de Saint-Martin, il faut descendre jusqu'en 720, date de la charte d'Ibbon (2) dans laquelle nous trouvons mentionné Guntramnus. Peut-être est-ce celui qui devint peu de temps après évêque de Tours (3).

Entre Guntramnus et Autlandus il faut placer Gundolaïcus qui est nommé dans un privilège de Guntramnus, évêque de Tours (722-723) (4).

Autlandus, qui succéda à Gundolaïcus, tient une place importante dans l'histoire de l'abbaye de Saint- Martin : c'est lui en effet qui institue la mense des religieux (5) Ceci porterait à croire qu'à ce moment

(1) Acta SS ^April.y II, p. 30 : Turonis, S. AgricI, abbalis. Il est menlionné dans la vie de saint Kloi par saint Ouen. .V. G. Scriptores, IV, p. 735. Une femme ayant recueilli des cheveux de saint Ëloi, les avait mis dans un colTrot. Quand le saint fut mort, elle entendit de la musique sortir de l'endroit où elle avait mis le colTret. Elle alla s*en ouvrir àltlgirlc, abbé de Saint-Martin. D'après ce récit, saint Eloi étant mort en 659, Egiric aurait pu être abbé de Saint-Martin dès celle date. Il l'était encore au moins en 672: témoin le privilège qu'il obtint du pape Adéodat (672-676) généralement daté de 674.

(2) Cal. no 12.

(3) Ducheaae, Catalogues ép., p. 28. La Ga//ta, t. XIV, col. 170, donne comme successeur d'f^giric Vodelandus en renvoyant à une charte de la 13* année du règne de Tbierry IV en Allemagne (cf. cat. n« 16), c'est-à-dire en 733. Mabillon, Ann. Dened.^ t. II, p. 91, supprime Vodelandus qu'il confond avec Aulland et qu'il place après Guntramnus. En efTet, Autland pouvait élre abbé de Baint-Marlin à celte dale puisqu'il est nommé dans la vie de saint Pardoux, mort en 737. Du reste, la similitude des noms invite à ne voir qu'un même personnage sous deux noms dilTérenls.

(4) Nous acceptons ici les dates données par Dncbesne, op. «7., de préférence à celles que donne Mabiile.

(5) Gomme nous le verrons plus loin au chapitre IV. Propnéiés de SaifU-Uartint cat. n« 18.

Tabbaye de Saint-Martin subissait le sort de beaucoup d'autres abbayes en France qui étaient données en guise de récompense aux serviteurs des souverains. L'abbé ne faisait plus partie pour ainsi dire de la communauté ; quoique le nom ne soit pas employé, c'est déjà le système des abbés commendataires. De là la nécessité de faire la part, dans les revenus delà communauté, de ce qui devait être consacré aux besoins des moines et de ce qui reviendrait à l'abbé. Les moines de Saint-Martin n'auraient donc pas joui bien longtemps du privilège d'élire leur abbé, qui leur avait été assuré par la charte d'Ibbon.

La forme du nom de cet abbé pourrait laisser croire qu'il était allemand, mais Màbillon (1) se trompe en s'appuyant sur la charte déjà citée pour dire qu'il était né dans le Brisgau ; cette charte concerne non une donation d'Autland à l'abbaye de Saint-Martin de certains biens situés en Allemagne qui lui auraient appartenu, mais une simple vente de ces mêmes biens faiteà Autland.

Pendant qu'il était abbé, un paralytique, qui de-r puis cinq ans habitait l'atrium de Saint-Martin et implorait vainement la pitié du saint, reçut en songe l'avis d'aller demander sa guérison à saint Pardoux, Il s'en ouvrit à Autland qui lui fournit un petit âne et deux serviteurs pour qu'il pût se rendre dans le Limousin où demeurait le thaumaturge. Il y trouva la guérison qu'il cherchait (2).

Ensuite vient Teutsinde, qui nous est connu par la Chronique de l'abbaye de Fontenelle. Ce personnage cumulait les deux abbayes. Le chroniqueur n'est pas tendre à son égard : « Depuis le temps, dit-il, où ce malheureux prit le gouvernement du monastère, l'état de vie innocente que le bienheureux père Wan-

(1) Ann, Bened,y îoc, dt,

(2) Cité par Màbillon, op. cit., p. 91.

drille y avait établi, suivant la règle de l'illustre père Benoît, commença à être menacé par bien des misères (1). » Il dit que son administration fut non pas un gouvernement mais une tyrannie. Ce Teutsinde cependant se montra préoccupé de la discipline dans son abbaye de Tours. Il répétait souvent aux moines de ce monastère: « Si vous ne corrigez votre vie et vos mœurs, jo vous amènerai de Fontenelle mon prévôt Erinhard qui vous apprendra à tracer droit votre sillon (2). )) Cet Erinhard était très attaché à la règle dont il cherchait Êk maintenir la parfaite observation (3). Besogne difficile dans ce temps de relâchement général de la vie monastique.

Y avait-il à Saint-Martin un véritable désordre moral comme cela se voyait ailleurs? ou bien faut-il croire que dès maintenant comme plus tard, ainsi que nous l'avons démontré, la réforme qu'on voulait y opérer consista seulement à y faire observer plus strictement la règle bénédictine? Les qualificatifs dont se sert le chroniqueur à propos du prévôt Erinhard tendraient à faire admettre cette seconde hypothèse (4). En tout cas nous ne savons pas si Erinhard exécuta sa menace.

(1) D'Achery, Spicilegium, l. III, p. 209.

(2) Op. cit., p. 210-214.

(3) « Fautor tameo et amator regulœ castsque religlonls. »

(4) Teutsinde était déjà abbé de Saint-Martin de Tours quand il devint abbé de Fontenelie en 734. Mabilion cite comme successeur de TeutsindeWlcterbe {Ann. Beued., t. II, p. 162); cf. Monsnyer, Celeberrimœ, p. 36. C'était un Bavarois. Même âgé, plus qu'octogénaire, il donnait Texemple du travail à la communauté en écrivant des livres de sa propre main. Ce serait évidemment très intéressant de voir le supérieur d'un monastère, dont l'école de calligraphie devait devenir si célèbre plus tard, appliquer les derniers restes de ses forces à la copie des manuscrits. Malheureusement, ce personnage ne nous est coMUi que par une addition aux Annales de Massay(H. P., t.V,p.l6), où il est désigné comme episcopuê et abbas Sancti Martini, mais il n'y a pas lurottênùi. Or, à cetle même date, il y avait h Saint-Martin de Cologne un Wîctorbe abbé qui devint évêque. Af. G. Soriptores, io-fol., t. II, p. 214, Chronique de Saint- Martin de Cologne : « Scoti multo

C'est un grand personnage que Tabbé Vulîard (1). Il est plus connu que ses prédécesseurs. Il avait été envoyé par Pépin le Bref au pape en 758 ou 763 et fit partie plus tard de l'ambassade française de 773. Il est ensuite mentionné en juillet 774 ; il paraît être mort Tannée suivante (2). Vulfard est un de ces abbés qui n'ont rien de monastique : il mène les hommes de son abbaye à la guerre ; on le voit marcher contre Amanugus, comte de Poitiers, qui ravageait la région tourangelle ; le comte périt dans la bataille et beaucoup de ceux qui étaient avec lui (3).

Ithier est de même condition que Vulfard; lui aussi est un des grands personnages de TÉtat carolingien. Il est chancelier; il est plusieurs fois ambassadeur de Charlemagne en Italie auprès du pape Hadrien ; il y

tempore illud iocoluerunt, donec a primo fervore lepescentes ex boc sicut eUam ex allis quibusdam monasteriis expulsi sunl et alii Germani sunl sabsUluU. niud aulem rexerunt, Wiclerpus abbas, 18 Kal* oct. (756). Huic suffectus est Herbodus, qui rexit sub annum 778, quo moiiasterium a Saxonibus est deslructum et denuo restauratum per Otgerum Danis ducem, adjuvante Karolo magno imperalore. » U pourrait n'y avoir ià qu'une simple rencontre qui ne serait pas abso^ jument démonstrative si elle ne se produisait deux fois, car uu autre personnage, Audegarius, que l'on range d'ordinaire dans la liste des évèques spéciaux de Saint-Martin, n'est aussi connu que par une addition semblable : « Audegarius episcopus Sancti Martini >». Or, la Chronique que nous venons do citer continue : Postea rexit Adelgarius factus episcopus, M. Monod, Sources carolingienneSy p. 87, Wattenbacli, Quelleriy I, considèrent ces additions comme se rapportant à Tours. Ce qui pourrait le faire croire, c'est qu'à la suite de Taddi* tion concernant Wicterbe s'en trouve une autre concernant Alcuin. Cependant la coïncidence de deux noms semblables aux deux mêmes époques s'explique bien plus Tacilement par une méprise du copiste auquel sont dues les deux additions. Si le second n'est pas mentionné avec le titre d'abbé, c'est qu'au moment où il aurait été à Saint-Martin, le titre abbatial étaii occupé par VuKard. Cet Audegarius ou Adelgarius était anglais, mais son père appelé Botta avait été marchand à Marseille; il fut d'une grande humilité, ce qui le readail très agréable atout le monde, dit la note du copiste.

(1) Cat. n* 17.

(2) Mûhlbacher, n** 167, 186.

(3) CoaUnuateur de Frédégaire, Migne, t. LXXI, col. 6d2,

va en particulier avec Magenaîre pour réclamer la restitution de la Sabine. L'époque de son administration est cependant marquée par un acte de piété ; il fonde tout près de Tours, à Cormery, un petit monastère où se retirent un certain nombre de religieux. On a écrit (1) qu'à cause de la conduite peu édifiante des moines de Saint-Martin, Ithier avait fondé un autre monastère pour s'y retirer. La fondation de Cormery étant contemporaine de la lettre d'Alcuin que nous avons citée plus haut, on voit ce qu'il faut penser de cette allégation. Ithier renouvela le règlement fait par Autland pour la mense des religieux (2).

Comme on le voit par cette succession d'abbés, l'abbaye de Saint-Martin n'était pas mieux partagée que les autres monastères de l'empire carolingien, elle est donnée comme les autres et pas plus que les autres ne peut user du droit d'élire son chef. Que la vie religieuse y soit cependant demeurée digne de recevoir les éloges d'Alcuin, cela est tout à l'honneur des moines martiniens.

Deux nouvelles charges apparaissent à la fin du vin® siècle (3), le cellerier et le portier. Elles ne sont mentionnées que dans l'acte de Charlemagne de 774 (4), mais elles existaient évidemment auparavant, puisque le règlement que confirme Charlemagne dans ce diplôme avait été fait par l'abbé Autland. Des autres charges que nous avons déjà signalées il n'est plus question dans les textes postérieurs. Ces fonc-

(1) Chalmel, Bist, de la Collégiale de Saint-Martin, p. 35.

(2) Gat. n^ 18. Dans cet acte qui est une confirmation de Gtiarlemagne, AuUand est dit le prédécesseur, antrcessor, d'Ilhier. Ceci ne fait point de difflcullé puisque nous connaissons par des textes certains les abbés qui se placent entre Autland et Itliier.

(3) La Chronique de Fontenelle mentionne comme abbé, Spic., t. III, p. 209, VidoIaTcus, ctiambrier de Teulsinde, qui avait reçu de lui à titre de bénéûce la matricule de la basilique de Saint-Martin et Tavait gardée Jusqu'à ce temps. Donner la matricule c'était sans doute con^ férer le titre d'aumônier avec les revenus y attachés.

(4} Cat. n« 18.

tîons avaient dû suivre le sort du titre abbatial et être données elles aussi à titre de bénéfice. On le sait d'une façon certaine pour une d'entre elles, et cette pratique était d'usage trop général pour que le monastère tourangeau seul en fût excepté.

Si malheureuse qu'elle fût en principe, cette mainmise du pouvoir temporel sur les biens ecclésiastiques eut cependant une conséquence avantageuse pour l'abbaye de Saint-Martin, puisque c'est à elle qu'elle doit d'avoir eu le plus illustre de ses abbés, celui qui devait en faire un véritable centre intellectuel non seulement de la France, mais de l'Europe, le moine anglo-saxon Alcuin.

Il est incontestable, en effet, qu'il reçut l'abbaye tourangelle de la libéralité de Charlemagne, et qu'il n'y fut point appelé par le libre choix des moines (1). Le souverain se montrait généreux envers le maître de son école du palais : avec l'abbaye de Saint-Martin, Alcuin reçut celles de Ferrières, de Saint-Loup de Troyes, de Saint- Josse-sur-Mer, d'autres encore (2).

Il n'est pas facile de dire à quelle époque exactement il vint à Tours ; on ne sait pas la date de la mort d'Ithier, et, dans les documents qui concernent Alcuin, il n'y a rien qui puisse fournir une date précise. C'est l'année 796 qui est généralement adoptée et c'est cette date qui paraît la plus probable. En effet, dans une lettre qui peut être datée du 18 avril 796, Alcuin parle du gouvernement de l'église de Saint- Martin comme venant de lui être confié (3). Son

(1) Ep. 796. 18 avril, p. 147.

(2) Son biographe, VI, 12, Domme seulement Ferrières, Saint- Loup,et Indique qu'il en eut d'autres sansles nommer. Pour Saint-Josse Yoir Hauck, op. cit.^ p. 128, n* 9. JalTé, Monumenta alcuinianaj p. 18, no 1, compte Flavigny en 8*appuyant sur M, G. Script., VIII, p. 352. Chronique des abbés de Flavigny , où est donné le catalogue def^ abbés, p. 502 ; dans la série des abbés Alcuin est mentionné. Hauck, toc. ciL pense qu'il eut aussi l'abbaye de Berg.

(3) Ep. 101, p. 147.

biographe (1) dit, en parlant du voyage qu'il fit en Angleterre sur Tordre de Charlemagne, qu'assez longtemps après qu'il fut revenu il fut envoyé à Tours. Or on peut établir approximativement les dates de ce voyage. En 790 il est encore en France (2). Il parle dans une lettre de la difficulté pendante entre Charleraagne et Olïa et il ajoute : « Il y en a qui disent que nous devons être envoyés dans ces régions au sujet de la paix (3). » Il ne dut revenir en France qu'en 793.

Quand il arriva à Tours, Alcuin était un personnage déjà illustre ; depuis 780 il dirigeait l'école du palais. C'était un vieillard (4) : « Voici, dit-il, que je suis accablé d'une double incommodité, la vieillesse et Tinfirmité. Peut-être approche-t-il le jour terrible où l'hydre sera écrasée près de la source et que la poussière devra retourner à la terre qui l'a

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