‹ La Collégiale de Saint-Martin de ToursChapitre 12 sur 41 · VM · texte numérisé non relu

VM

(2)Ep, 7, p. 31.

(3) Mabillon, /4c^a SS. 0. B., t. IV. p. 187, et Sickel, Aîcvimtudim, p. 524, n* 1, pensent qu'il s'agit ici d'un voyage d'Anglelerre en France. JafTé, op, cû., croit au contraire qu'il s'agit d'un voyage de France en Angleterre : c'est l'opinion que nous avons acceptée, n dit, il est vrai, dans cette lettre : « misi caritati tuae aliquid de oleo quod vix modo in Britannia invenitur o, mais plus loin il ajoute : « misi quoque 50 siclos frafribus de eleemoslna Caroli régis, obsecro ut^ro eo oretis et de mea elemosina 50 siclos. » Ce qui semble indiquer qu'il est encore auprès du roi Cliarles. La lettre 8, p. 33, est très claire : il e^t en Angleterre car II demande des nouvelles du roi, et il se croit près de revenir car il écrit : « miltite quoque nobis necesraria ad mare. » La lettre 9, p. 34, où II écrit : « sstimo tamen nostros et me miseros ituros esse pro pace, » devrait donc ôtre placée avant la lettre 8, puisqu'elle a dû être écrite avant le départ d' Alcuin pour l'Angleterre. La première lettre où l'on puisse constater qu'il est de retour en France est la seizième ; adressée au roi Ethelred, elle est datée de 793, après le 8 Juin, p. 42. Les autres peuvent toutes être datées de 790. Il pouvait être de retour au plus tard en 793. D'ailleurs, dans une lettre qui ne peut être postérieure à rannée 801 {ep. 229, p. 372), il dit quUl y a cinq ans qu'il a été chargé de l'église de Saint-Martin.

(4i On ignore la date de sa naissance, 735 est la date généralement adoptée.

donnée. C'est avec beaucoup d'effroi que je me demande par quel examen je serai jugé. » Ces sentiments d'anxiété à la pensée du prochain jugement lui étaient familiers. En 801, il écrit encore: « La vieillesse qui m'a courbé me fait marcher d'un pas silencieux vers la présence de mon Juge (1). »

Il était en relations avec la communauté de Saint- Martin, sans doute par l'intermédiaire d'Ithier qu'il avait connu à la cour de Charlemagne. Il l'avait encouragé à fonder Cormery (2) : « Vends les choses terrestres, lui écrivait-il, achète les célestes: ce que tu as eu en projet, accomplis-le. Je sais que je n'ai pas dans la maisoji d'autre ami semblable à toi. » Ce qui indique tout à la fois qu'il était très lié avec Ithier et qu'il connaissait les moines de Saint-Martin. La lettre que nous avons déjà citée montre l'intérêt qu'Alcuin portait à l'abbaye qui devait devenir la sienne.

A Tours sa vie fut admirable de mortification. Suivant le conseil de l'apôtre, il ne buvait qu'un peu de vin, non pour satisfaire la gourmandise, mais à cause de la faiblesse de la chair. Il avait horreur de l'oisiveté; il s'occupait à lire ou à écrire; il instruisait les disciples accourus autour do lui, vaquait à l'oraison ou au chant des p'saumes, ne faisant grâce qu'aux nécessités inévitables du corps. Sauf le jour de Pâques, il prolongeait son jeûne jusqu'au soir, veillant à ne pas manger des mets qu'il aimait le mieux, et cependant il reçut très souvent du ciel, dit son biographe, une si grande douceur que cela ne peut s'exprimer. Il n'était pas prêtre ; toute sa vie il resta diacre (3), probablement par esprit d'humilité ; il

(1) Ep. 114, p. 169 ; Ep. 225. p. 369,

(2) Ep. 52, p. 26.

(3) SoD biographe ^it simplement ceci, c. 8, p. 189: « levita sacratur nam dudum eadem die comam capitis amiserat. »

aimait à se dire: le pauvre de Saint-Martin : mairicularius Sancti Martini.

Sa piété était égale à sa mortification. Il voulait que chaque jour une grande solennité fût apportée à la célébration de la messe, et qu'il y eût une messe spéciale pour tous les jours de la semaine. Le dimanche, dès que le jour paraissait, il cessait son sommeil et après avoir, avec son prêtre Sigulf ,assisté àla célébration des messes particulières, il entrait avec beaucoup de respect à la messe solennelle. Toutes les nuits, il parcourait les basiliques des saints qui se trouvaient à Tintérieur de son monastère. Le jour, il passait de longues heures en prières, les bras en croix et versant d'abondantes larmes. Il aimait beaucoup le chant des psaumes. « Jeune, il n'avait aimé aucune lecture autant que la modulation secrète des psaumes; vieillard, il ne pouvait se rassasier de les entendre chanter. »

C'est à cette sainte vie qu'il formait ses disciples. Il devait être assez rigoureux. Ceux-ci veillaient attentivement à ne rien faire en sa présence qui fût ' digne de blâme, et ne se relâchaient pas même en son absence. Ils savaient que l'esprit de Dieu l'éclairait et lui montrait ce qui, à cause de l'âge ou de Tinfirmité, échappait â ses yeux corporels, aussi craignaient-ils que leurs actions ne pussent lui demeurer cachées.

Alcuin ne voulait pas cependant qu'on commît des excès de pénitence. Un de ses moines, Raganard, â cause de ses veilles et des abstinences auxquelles il se livrait àl'insu de tous, fut pris de fièvre. Alcuin vint le voir dans sa cellule et ordonna à tous de sortir, sauf à Sigulf. Il reprocha au jeune moine cette façon d'agir: « Pourtant, disait-il, connaissant tes intentiojis, j'ai voulu que tu dormes dans la même maison que moi. Mais toi, dès que tu savais que tous les autres dormaient, tu allumais en secret une chan-

délie (fonjs ta lanterne et tu t'en allais à Téglise (1) pour y passer toute la nuit. Quand tu allais avec moi sur mon ordre et que je te commandais de boire du vin, tu me répondais très astucieusement : « J'en ai «bu, mon père, suffisamment avec mon oncle. «Mais lorsque tu te trouvais avec ton oncle, et qu'il te donnait le même ordre, tu prétendais en avoir bu avec moi. » Raganard, éclairé par les paroles d'Alcuin, ne recourut plus à ces pieux subterfuges et ne fit désormais plus rien sans les ordres de son abbé.

A l'exemple d'un tel supérieur on vivait saintement à Saint-Martin et si Ton n acceptait point la règle bénédictine, on servait Dieu fidèlement, au témoignage de l'abbé lui-même (2).

Il y avait cependant des exceptions. Osulf, un des courtisans de Charlemagne, qui avait vécu à Saint- Martin, n'avait pas dû y être sans reproche, si l'on en croit le biographe d'Alcuin. Un de ses compagnons, celui dont nous parlions tout à l'heure, Raganard, rapportait un jour à son maître un songe qu'il avait eu au sujet d'Osulf. « 0 Osulf, ô malheureux, s'écria celui-ci, que de fois je t'ai averti, que de fois je t'ai fait des reproches ! » Il prédit qu'il ne mourrait pas dans son pays; en effet, il mourut en Lombardie (3).

Le pieux abbé ne se contentait pas de ses exemples et de ses leçons pour former les moines qui lui étaient confiés. Il composait des ouvrages à leur intention. Son traité sur l'usage des psaumes a dû être écrit pour eux (4). On en comprend l'utilité dans une communauté où une si grande partie du temps se passarit à la psalmodie. Comment les moines peuvent utiliser

(1) Il y a dans )e texte : ad locum illum,

(2) Ep. 227, p. 374, sept, ou oct. 801 : « Inter fratres in ecclesia Sancti Martini Deo /idelUer servientes vivere vel resquiescere, Deo mf^erante, sine ulla dubitatione desidero. »

(3) Vita, VIII, 15.

(4) Werner Karl, Akuinund sein lahrhunderL Wien, 1881.

les psaumes et transformer les antiques poésies des Hébreux en oraisons correspondant à tous les besoins de leur âme, c'est ce que leur apprend Alcuin,

« Dans les psaumes, dit-il, si tu les scrutes avec attention et si tu arrives à les comprendre spirituellement, tu trouveras Tlncarnation, la Passion, la Résurrection et l'Ascension du Verbe. Tu trouveras une prière si intime qu^ tu ne pourrais la composer de toi-même ; tu trouveras la confession de tes péchés et une prière adressée à la miséricorde de Dieu et du Seigneur; te trouveras l'action de grâces de tout ce qui pourra t'arriver, tu avoueras ta faiblesse et ta misère et par cela-même tu exciteras la miséricorde de Dieu à ton égard. Tu trouveras toutes les vertus dans les psaumes, si tu mérites de Dieu qu'il t'en révèle les secrets (1). »

Il reçut d'illustres visites pendant son séjour à Tours : celle de Charlemagne et de ses fils, comme nous l'avons déjà vu, celle d'Arnon, évêque de Salisbury. Il écrit â ce dernier ; « Je voudrais que vous vous imposiez encore la fatigue d'un voyage, je désirerais vous voir prier dans le sanctuaire du bienheureux Martin, notre protecteur, pour que nos supplications communes me rendent des forces et que le pieux reconfort de la charité nous fasse avancer, avec la grâce du Christ, dans le chemin de la béatitude (2). »

Saint Benoît d'Aniane venait aussi souvent le voir, car il était en relations très intimes avec lui. Un jour, raconte le biographe, saint Benoit voulut venir à Tours sans qu'on fût instruit de son arrivée. Il n'avait pas compté avec l'esprit de divination dont Alcuin était doué. Le moine était encore assez éloigné, lorsque le pieux abbé dit à un de ceux qui étaient

(1) MigDe, t. CCI, col. 466. Nous reviendrons sur cet ouvrage dans le chapitre consacré à la liturgie,

(2) Ep. 159, p. 257.

avec hii : « Dépêche- toi d'aller au-devant de Tabbé Benoît à tel lieu et dis-lui de venir me trouver bien vite. » L'envoyé d'Alcuin fit comme son maître le lui avait commandé. Au bout de trois jours, il parvint à l'endroit indiqué, trouva Benoît et lui fit la commission dont il était chargé. Etonné d'être deviné, celui-ci s'empressa de se diriger vers Tours. Dès son arrivée pendant qu'il saluait Alcuin,il lui dit : « Qui donc, vénérable Père, vous a annoncé mon arrivée ? — Personne, répondit Alcuin. — On vous l'a apprise par lettre, peut-être ? reprit Benoît. — Pas davantage. — Comment donc saviez-vous alors que je venais? — Ne m'interrogez pas davantage, » dit seulement le pieux abbé de Tours.

Sur le point de s'en retourner, Benoît d'Anîane demande à Alcuin de lui faire savoir quelle prière il faisait pour lui-même : « Voici ce que je demande au Christ : Seigneur, donne-moi de connaître mes péohés, de les confesser sincèrement et d en faire pénitence et accordem'en le pardon. — Mon Père, dit Benoît, ajoutons à cette prière une parole : et après m 'avoir accordé le pardon, sauve-moi t>. Tout joyeux, Alcuin s'écria : « O mon vénérable fils, qu'il soit fait comme tu le dis. » Benoît demandait encore à l'homme de Dieu quelles paroles il prononçait tout bas lorsqu'il s'inclinait devant une croix. Alcuin lui dit : « Seigneur, nous adorons ta croix, nous nous rappelons ta glorieuse passion. Toi qui as soufïertpour nous, aie pitié de nous. » Après cela il reconduisit un peu son ami, heureux de sa visite, et le laissa retourner dans son monastère (1).

Alcuin lui-même quittait parfois Tours pour aller porter dans ses divers monastères l'édification de ses paroles et de ses exemples.

Deux épreuves lui arrivèrent pendant qu'il était

(!) rtto, IX, 17.

• abbé de Saint-Martîn. Un incendie détruisît une partie de la basilique. Le moine chargé de pourvoir à Ja cire et aux ornements de l'église oublia un jour dans^ la sacristie une chandelle allumée et fixée à un morceau de bois. La chandelle tomba sur un tas de cire qui prit feu, Tincendie se communiquaaux ornements, et bientôt des flammes gigantesques jaillirent jusqu'au toit. Voyant le désastre, le moine, qui avait fermé la porte de la sacristie, s enfuit avec la clef danâ un autre monastère. De toutes parts on arrive, on frappe à la porte, mais en vain, on ne peut l'ouvrir. Les clercs s'empressent de mettre à l'abri tout ce qu'ils pouvaient avoir de précieux dans leurs maisons; on enlève de l'église de Saint-Martin tous ses ornements. Le plomb du toit fondait. Alcuin était là, mais déjà aveugle, il ne se rendait pas compte de ce qui ae passait. Vetulus, un de ses élèves, lui dit : « Père, allez vous-en, car vous pourriez être tué par le plomb qui tombe d'en haut, et le feu pourrait vous atteindre. C'est une mort certaine qui vous attend. » Et comme Alcuin allait partir, Vetulus lui dit : « Père, allez au tombeau du bienheureux Martin et priez pour nous. » Alcuin se rendit à cette demande, il s'étendit sur la terre en gémissant et tout à coup, dit le biographe, l'incendie s'éteignit comme s'il avait été noyé par un fleuve immense (1).

Une mauvaise récolte dont l'effet semble s'être fait sentir au couvent de Saint-Martin désola la Touraine. « Sachez, écrit-il à ses moines de Ferrières, que dans la Touraine il n'est presque rien resté de vin et que le reste des récoltes a à peine atteint la moitié de ce qu'avait donné l'année précédente (2).»

Ce n'était qu'en hésitant qu'il avait accepté la charge de diriger le monastère tourangeau. Son esprit affamé

(1) Vita, XI, 22.

(2) Ep. 156, p. 254. '

dfi retraite et de silence aspirait à une situation plus motfeftte. A To&a^ par suite de la richesse de son mo^nastëre et de la proximité de Charlemagne, il se trouvait mêlé encore à beaucoup d'affaires temporelles. Il avait demandé au souverain de s'en décharger. Il voulait aller finir ses jours dans le monastère deFulda pour y vivre selon la règle de saint Benoît et avait sollicité la permission de partager les monastères qui lui étaient confiés. Charlemagne refusa d'exaucer ses désirs et ne voulut pas le laisser partir de Tours. Cependant Alcuin put comme il l'avait demandé répartir entre ses disciples les charges séculières qui lui étaient confiées (1).

Alcuin n'en demeura pas moins désireux de s'arracher aux occupations qui l'absorbaient ; cependant il ne demanda plus à quitter Saint-Martin et ne rêvait plus due d'y terminer ses jours : « Je n'ai point abandonne, écrivait-il à Charlemagne, mon précédent désir d'abandonner toutes occupations séculières comme je vous l'ai exprimé, il y a un an (2). Maintenant je désire, sans hésitation, vivre et reposer, avec la grâce de Dieu, au milieu des frères qui servent Dieu fidèlement dans l'église de Saint-Martin. »

Déjà aveugle depuis quelque temps, il ne tardait pas à se décharger de la direction du monastère (3) et mourait après avoir passé quelque temps dans la tranquillité, le 19 mai 804 (4). Il fut enterré dans la basi-

(1) Vitn, VIII, 14. C'est à ce propos que le biographe ajoute : « Vita denique ejus non monasticœ inrerior fuit. » Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait penser de cette réflexion. Le biographe ne dit point à quelle date Alcuin manifesta ce désir à Charlemagne. C'était probablement en 800 ou au commencemeut de 801, comme le prouve la lettre que nous citons.

(2) Ep. 229, p. 374. Ce passage pourrait servir à dater la demande mentionnée par la biographie.

(3) £p. 233, p. 378, « deposito onere pastoralis curae, quietl sedemus. »

(4) C*est la date généralement adoptée, Vita, XV, 19.Mabillon, Â. SS. 0, B , i. I, p. 174, la met en doute et propose l'année 809.

lique et Ton grava sur son tombeau Tépitaphe que lui-même avait composée de son vivant :

« Voyageur, en passant, arrête-toi, je t'en prie, un peu ici, et scrute le sens de mes paroles. Apprends à connaître ta destinée par mon exemple, il en arrivera de toi comme il en est arrivé de moi : ce que tu es, je l'ai été, voyageur illustre dans l'univers, et ce que je suis maintenant, tu le seras. Je poursuivais d'un amour insensé les délices du monde ; maintenant cendre et poussière, je suis la nourriture des vers. C'est pourquoi souviens-toi d'avoir plus de soin de ton âme que de ta chair ; celle-ci périt, celle-là demeure. Pourquoi acquérir des domaines? Comme tu me vois reposer dans une grotte, ainsi en sera-t-il de toi. Pourquoi ambitionnes-tu de voir revêtu de l'or tyrien ton corps qu'un ver affamé rongera bientôt dans la poussière? Comme les fleurs périssent, quand vient le vent menaçant, ainsi, homme illustre, ta gloire périt tout entière. Lecteur, réponds au poème queje t'adresse et dis : o Christ, donne lepardon. Je t'en prie, qu'aucune main ne violeles droits sacrés de son tombeau jusqu'à oe que la trompette se fasse entendre : Toi qui gis sous la terre, sors de la poussière, voici qu'est présent le Juge des foules innombrables. A moi qui ai toujours aimé la sagesse mon nom était Alcuin, fais des prières pour moi, lis l'inscription. »

La prière du saint moine ne fut pas exaucée, sa tombe ne fut pas respectée. Son nom même, quelque glorieux qu'il soit dans l'histoire, ne jouit pas parmi les Tourangeaux de la popularité qu'il mériterait. Il reçut tout d'abord le titre de bienheureux, aujourd'hui cependant, dans l'Église même de Tours, il n'a point d'office et n'est l'objet d'aucun culte spécial.

A Alcuin succède Gui fard qui n'est nommé que dans un acte (1).

(1) Cal. H» 28.

Fridugise, qui remplaça Gui fard à la tête du monastère de Saint-Martin, était un parent de Charlemagne, anglais d'origine, grand chancelier de l'empire. Il est dit chanoine séculier (1). Ce qui semble contredire ce qu'affirme Monsnyer (2), à savoir qu'il est le premier abbé laïc. En tout cas, la communauté martinienne cesse sous sa direction, comme nous l'avons démontré plus haut, d'être un monastère pour devenir une communauté de clercs, c'est-à-dire de chanoines, et Fridugise n'est abbé que de titre sans remplir aucune fonction religieuse à l'égard de sa communauté.

Les relations que la basilique eut avec l'évêque de Tours dans cette première partie de son existence n'ont pas toujours été les mêmes. On peut, à cet égard, distinguerdeuxpériodesabsolumentdifférentes: une première qui va du début jusqu'à l'introduction de la règle bénédictine, et une seconde qui va de cette introduction jusqu'à la transformation du monastère en collégiale.

Dans la première période, l'évêque de Tours, suivant le droit d'alors, semble le véritable maître de la basilique. Les œuvres de saint Grégoire sont particulièrement instructives à ce point de vue, on le voit très fréquemment à la basilique, il y célèbre les offices, y adresse la parole au peuple, examine le trésor (3). C'est lui-même qui semble avoir la haute administration du temporel (4). Bien plus, il faut son consentement pour qu'un membre nouveau soit admis dans la communauté. Quand saint Cyrana reçu la tonsure monastique dans la basilique, l'évêque de Tours l'apprend, confirme ce qui s'était fait et reçoit le jeune homme au nombre des clercs qui habitaient auprès du tombeau (5).

(1) Annales de Saint-BerUn, ciiéen par Monsnyer, Celeberrimœy p. 154.

(2) CeUberrimœ, p. 154.

(8, G. de T., H, H., V, 4, 14; VII, 22; De l/irac , II, 14, 25.

(4) Cf- le testament de saint Bertrand.

(5) « Quod audiens pontifex qui tune hujus prxerat civitaUs, graianter accepit quodque etiam tiac In re peractum erat, iibenter In-*

Dans le courant du vn^ siècle, les monastères s'émancipent de l'autorité épîscopale. Sous Tinfluence de saint Colomban, ils obtiennent des souveraina laies des privilèges d'exemption contre lesquels protestent d'abord les évoques (1), puis les évêques eux-mêmes changent leur attitude et de leur propre initiative sanctionnent par des chartes l'indépendance monas^ tique. Les chartes d'exemption de ce genre sont ordînairem,ent contemjKïraines de l'admission de la règle de saint B^ioit dans les monastères. Il en est ainsi à Saint-Martin, c'est à l'évêque Chrotbert qu'est dû le premier privilège d'exemption (2) qui fut solennel-» lement confirmé dans une réunion d'évêq^es des Gaules.

L'abbé Egiric se chargea d -obtenir du pape Adéodat la confirmation de l'acte épiscopal. Il est à présumer que c'était le premier acte de cette nature qui était soumis à l'approbation papale; car Adéodat hésita d'abord, une telle chose lui paraissant, disait-il, contraire à la tradition de l'Église.

Ce qu'était ce privilège de Chrotbert nous ne pouvons le savoir que par la confirmation d'Adéodat. L'évêque ne pourra plus intervenir dans la vie intérieure de la communauté sous prétexte d y rétablir la discipline ; le soin de veiller à l'observation de la règle sera exclusivement confié à l'abbé et au prévôt; il ne pourra pas davantage imposer aux moines l'obligation de le recevoir, ce qui est une cause de dépense et de gèae. L'exemption cependant n'est pas complète, car est réservé encore à l'évêque le droit d'entrer au monastère pour y procéder aux ordinations et y confectionner le Saint-Chrème.

dulsit, iiumo etiam In gremio fidelium cloricorum eura collocare deerevit ac deincepp, dum adviveret in ccetu inibi coabiianUum unanlmem esse delegavit. •

(1} Cf. Mainory, op. cit.

(2) Cat. »• 9.

Le privilège de Chrotbert fut renouvelé par Bertus, Ibbon et Guntramnus (1).

L'acte d'Ibbon est plus étendu que les précédents. Il confirme les exemptions accordées précédemment par les rois et déclare en conséquence le monastère exempt de tout impôt ou redevance à payer au fisc, aux mtssi, aussi bien qu'à l'archidiacre et à Tévéque. Il réserve lui aussi à l'évéque diocésain le droit de faire les ordinations, et de consacrer le Saint-Chrême, auquel il ajoute celui de bénir les autels. L'addition la plus remarquable est celle qui concerne l'élection de l'abbé qui doit être réservée exclusivement aux moines comme le veut la règle de saint Benoit. Ce n'est point la naissance, les richesses ou l'habileté qui devront le désigner aux suffrages, mais la gravité des mœurs et la piété.

Ce privilège était particulièrement appréciable au moment où il a été accordé ; malheureusement c'était surtout aux empiétements du pouvoir civil qu'il aurait dû servir d'obstacle et celui-ci ne se soucie guère de respecter la liberté monastique des élections.

Guntramnus n'ajoutait rien à ce qu'avait accordé Ibbon.

Ces privilèges montrent que jusqu'à la fin de cette première partie de son histoire l'abbaye de Saint- Martin resta en bons termes avec l'évéque de Tours. Indépendante dans sa vie intérieure, la communauté mart.înienne n'entend pas encore cependant former un territoire fermé absolument à l'autorité épiscopale, et si puissante qu'elle soit, si fréquentée que soit la basilique, on ne prend pas ombrage dans la maison de l'évéque d'un sanctuaire qui est le plus bel ornement et le plus grand attrait de la cité.

A la question des rapports de la communauté martinienne avec l'évéque diocésain se rattache celle de l'é-

(1) CaL Dw 11, 12, 13.

vôque particulier de Saint-Martin (1). Y a-t-il eu un évoque de Saint-Martin ? Pour l'affirmer on peut s'appuyer sur trois sortes de témoignages, trois bulles pontificales, d'Hadrien P', de Grégoire V et d'Urbain II (2) ; le témoignage de la Grande Chronique de Tours, et un certain nombre de noms propres signalés comme étant ceux d'évéques de Saint-Martin.

Comme nous le démontrons ailleurs (3), les bulles d'Hadrien P' et de Grégoire V, dans la teneur où nous les avons actuellement, ont certainement été remaniées, ce qui n'empcciie pas d'admettre qu'il y a eu des originaux. Quant à la bulle d'Urbain II, pour affirmer que l'église de Saint-Martin peut avoir son évêque particulier, elle s'appuie sur des privilèges qui n'étaient vraisemblablement que les deux dont nous venons de parler : « Denfque, y est-il dit, quoniam in quibusdam ecclesiœ privilegiis proprium eis habere episcopum concessum est, ejus vice nos romano eos sancimus specialiter adhœrere pontijici et graoiores eorum causas ejus pendere Judicio. » Il n'y avait donc pas à ce moment-là d'évèque à Saint-Martin, puisque le pape n'y fait môme pas allusion et qu'il ne mentionne que d'anciens privilèges. Ainsi cette bulle ne nous apprend rien de plus que les deux autres.

La Grande Chronique dit que les listes d'évéques et d'abbés furent brûlées en 853 par les Normands (4).

(1) Sur cette question très obscure encore et fort mal étudiée des évèques monastiques, voir Hartung, Bistoritche, diplomatische Forschungen, p. 33 et suiv. Qu'il y en ait eu, cela est incontestable; leur condition est très peu connue. Cf. Fleury, Oist. eccl., 1. XLIV,p. 443.

(2) Gat. no- 21, 158, 198.

(3) Voir Elude sur les pnviUgeSt appendice III.

(4) P. 218. « Episcoporum, hujus ecclesiœ tabul» ut et abbatum et alla ejusdem monumenta per Danos seu Norlmannos combusta ftiere. » Lecointe, Annales EccL, t. V, p. 728, ne veut voir dans cette mention qu'une note d'un moine plus récent, qui mise d'abord en marge passa ensuite dans le texte. Quoi qu'il en soit, ce texte ne prouverait pas qu'il y eut en 853 des évéques à Sali^t-MarUn.

C'est un témoigoagne très postérieur qui ne peut reposer que sur une tradition de la basilique et qui n'offre pas, étant donné la falsification des textes cidessus mentionnés, une base bien solide.

Enfin, Monsnyer (1) a recueilli des noms qu'il donne comme étant ceux d'évêques de Saint-Martin. Il est difficile de faire l'examen critique de cette liste, à cause du vague de ses références. Le premier qu'il nomme est Amaraldus qui vivait vers l'an 700, au temps de Tévèque Bertus; le second est Vicen tins, évéquedeSaint-Martin, dit-il, en 732, sous Guntramnus, évêque Tours, qui l'avait consacré. Pour ces deux premiers, il n'indique point ses sources et nous n'en avons trouvé nulle part la mention. Paternus serait mentionné en 760 dans une charte d'Autbert, évêque de Tours, que nous ne connaissons pas; il en est de même de Benignus dont le nom serait dans une charte de Cormery en 800. Pour Desiderius, placé en 821, aucune source n'est indiquée ; nous avons dit plus haut ce que nous pensions de Wicterbe et d'Andegarius. Wuichardus se trouve bien dans une charte de Charles le Chauve (2), mais il est simplement dit sacerdos, et cela ne veut point dire du tout qu'il fût évêque. Adalaldus est bien appelé évêque mais sans aucune espèce de désignation (3). Quant aux quatre derniers: Maximus, Julianus, Philippus et Lucianus, il est impossible de contrôler les affirmations de Monsnyer puisqu'il se contente de donner ces noms sans dire où il les a pris.

Cette listQ du chanoine historien ne peut donc pas non plus engendrer une grande certitude.

Pourtant, il paraît assez probable que Saint-Martin eut à une certaine époque un évêque particulier ;

(1) CeUherrimœ, p. 43, et Jura propugnala, p. 92.

Saint-Denis en eut certainement plusieurs. Or Saint- Martin avait au moins autant d'importance que Saint- Denis à l'époque carolingienne. D'ailleurs, si, comme nous le supposons, les bulles d'Hadrien et de Grégoire V ont été remaniées au xi® siècle, on a bien pu y introduire des additions en rapport avec les préoccupations de ce moment-là, mais l'idée même d'un évêque monastique, si étrangère aux habitudes d'alors, devait venir d'ailleurs et était évidemment contenue dans des originaux que le faussaire avait entre les mains.

Comme pour Saint-Denis, la date de cette institution est inconnue. A primis iemporibus, est-il dit seulement. On peut cependant supposer assez vraisemblablement l'époque à laquelle elle parut. L'évêque monastique paraît, tout d'abord, chez les moines disciples de saint Colomban. C'est probablement au moment où se répand cette règle unie à celle de saint Benoit et où les évoques accordent des exemptions à leurs monastères, par conséquent à la fin du vn^ siècle, que durent être institués les premiers évêques monastiques.

Que Saint-Denis et Saint-Martin soient les seuls monastères du centre de la France où il soit question d'un évêque particulier, cela s'explique. Ces deux abbayes étaient des centres fréquentés de pèlerinage ; comme les moines n'exerçaient pas le soin des âmes, il fallait que quelqu'un fût chargé de donner aux pèlerins les secours spirituels. Ce soin était confié à l'évêque. Comme il est dit dans la bulle d'Hadrien P' qui est semblable pour les deux monastères : « il y a, depuis les temps les plus reculés, un évêque dont la prédication procure le soulagement aux âmes de tous ceux qui de diverses régions accourent chaque jour avec dévotion au tombeau du bienheureux confesseur. » Il doit aussi exercer les fonctions pastorales dans le

monastère et dans ses dépendances. Cet évêque était choisi par Tabbé et les religieux et devait aller se faire ordonner à Rome sans retard pour que « la grande lumière qui brillait par sa prédication ne soit pas diminuée ou éteinte ».

En réalité, comme le remarque M. Hartung (1), cet évêque n'est guère qu'un prêtre qui accomplit les fonctions ecclésiastiques courantes dans le cloître et dans les établissements qui en dépendent, quoique souvent ils soient dans des diocèses différents. Par là s explique son peu d'importance et le peu de trace qu'il a laissé dans les documents. Quant au pouvoir qu'aurait eu l'évêque particulier de confectionner le Saint-Chrême et de faire les ordinations, pouvoir qui lui est attribué par les deux bulles d'Hadrien P' et de Grégoire V, il ne faut voir là qu'une interpolation postérieure. On a vouhi unir l'idée qu'on se faisait au XI* siècle d'un territoire exempt à celle d'un évêque particulier, justifier et compléter par cette dernière celle aussi d'un diocèse propre, comme si l'évêque de Saint-Martin avait été un évêque pourvu de tous les pouvoirs épiscopaux. A côté de cela on laissait subsister d'étranges affirmations. L'évêque pouvait tout corriger et réformer, mais d'après le consentement de l'abbé; s'il avait des difficultés avec les évêques voisins, il ne pouvait être traduit en justice que si l'abbé le voulait bien; et si l'abbé ne parvenait pas à trancher le différend, la cause devait être portée à Rome. Cette subordination à l'égard de l'abbé ne concordait guère avec l'importance qu'on voulait donner à l'évêque particulier. D'autre part, les pouvoirs que lui attribuaient les bulles d'Hadrien P' et de Grégoire V ne cadrent pas avec les autres textes concernant les privilèges spirituels de la communauté martinienne. La bulle d'Adéodat en 674, le privilège d'Ibbon en

(1) Op. ca., p. 42.

720, l'acte du concile de Tussy en 860, comme d'ailleurs toutes les bulles pontificales à partir du xii« siècle, réservent à l'évêque diocésain la confection du Saint-Chrême et les ordinations. En les accordant à l'évêque particulier on faisait une combinaison de l'ancienne institution de l'évêque monastique et de l'autorité d'un évêque diocésain. Comme cela on rattachait le présent au passé, on grandissait l'évêque particulier pour préparer l'acte de pape déclarant que la basilique et ses dépendances ne relèveraient plus que du Saint-Siège; le pape, en devenant l'évêque propre de Saint-Martin, semblait ainsi ne faire que de continuer une longue tradition.

Il est probable que l'épiscopat de Saint-Martin disparut au commencement du ix® siècle. Sa raison d'être était d assurer le ministère pastoral ; depuis la transformation en chapitre, le nombre des prêtres est grand dans le clergé de la basilique, plus n'est besoin de quelqu'un chargé spécialement des fonctions ecclésiastiques. De l'évêque particulier il reste peu de trace, un simple souvenir qu'on sut utiliser en temps opportun.

IL — La Collégiale

La transformation qui s'accomplit sous Fridugise ne consista guère qu'en un changement d'appellation. On ne voit pas que la communauté martinienne ait embrassé la règle de Chrodegand et soit devenue un^ chapitre de chanoines réguliers. D'autre part, elle, conserve une sorte de caractère monastique. Ce sont toujours les mots monasterium, cœnobium, fratres, qui sont employés concurremment avec canonici pour les désigner et même on trouve plus souvent fratres que canonici. Le chef est toujours un abbé et, cet abbé, la communauté conserve le droit de l'élire.

G-est une institution originale, intermédiaire entre l'ordre monastique et le clergé séculier.

Il semblerait tout d'abord que le principal réfifultatde la transformation ait été que la communauté màrtinienne fût désormais exclusivement une congrégation de clercs. C'est ce que font croire les expressions employées dans une charte de donation du comte Hélingaud qui destine certains biens : in clericorum stipendia (1), le mot clericus ayant à cette époque un sens très précis et désignant toujours quelqu'un qui a reçu la tonsure. Plus précise encore es t la lettre du pape Nicolas P' désignant la communauté de Saint-Martin de cette façon : decanus, sacçrdotes ac clerus (2). Le premier document qui ait trait à l'organisation de cette communauté est un acte de Charles le Chauve de 849 (3). Or il y est dit que le choix des membres doit être fait suivant la règle canonique, canonica auctoritas, qui n'est autre chose que la règle de vie cléricale. Cependant on parle dans un autre acte du consentement unanime des clercs et des laïcs de la congrégation de Saint- Martin (4). C'est le seul texte qui mentionne la présence des laïcs, il est vrai. Toutefois il mérite d être pris en considération et contribue à accuser le caractère original de l'institution martinienne qui, à cette époque, n'est pas encore un simple chapitre. L'expression vague, fratres, si souvent employée, s'applique d'ailleurs aussi bien aux laïcs qu'aux clercs.

Par le règlement de Charles le Chauve, le nombre des chanoines est fixé à deux cents. Tant que la communauté comprendra ce nombre, aucun nouveau membre ne devra être accepté. Cette disposition laisse penser que les chanoines avaient été plus nom-

(1) Cat. no 29.

(2) Cat. n» 58.

(3) Cat. n* 51.

(4) Cat. »• 42, 841, avrlU

breux préôédemment et qu'il ne s'agit ici que d'une mesure restrictive. Quand un des chanoines viendra à mourir, un successeur pourra prendre sa place, à condition qu'il se recommande par l'honnêteté de la vie et des mœurs.

On ne dit point comment se fait le recrutement ; mais, d'un acte postérieur, il est permis de conclure que la nomination du nouveau chanoine se faisait par le doyen avec le consentement de la communauté et que cette façon de procéder était comprise dans la canonica auctoritas. En effet, les abbés vinrent à s'emparer de la disposition de toutes les prébendes. Lorsqu'elle fut rendue au chapitre en 904, par Charles le Simple, il est dit que Robert, abbé de Saint-Martin, a demandé qu'il soit permisau doyen, avec l'assentimejit des frères qui ont une dignité, de mettre à la place du membre défunt, un autre, en conformité avec les règles canoniques. Tous les frères n'avaient pas voix au chapitre pour cette élection, l'acte mentionne les dignitaires, les seniores, les prelati. Les conditions ne sont pas indiquées avec beaucoup plus de précision que dans l'acte précédent; on peut admettre un enfant, un jeune homme, ou un vieillard; on réclame du nouvel élu la noblesse de la race ou des mœurs. Peut-être cependant cette indication de la noblesse de la race, dont il n'avait pas encore été question, pourrait-elle faire penser que déjà l'on devenait exclusif à Saint-Martin et que les prébendes commençaient à être réservées aux nobles (1).

Il y avait donc des membres de plusieurs catégories :

(1) Cat. 112. « Expetiit etiam ut liceatdecano ipsius gregis quiconque exiiterlt cum auxillo, assensu seniorum oc prslatorum fratrum In ordine alterius decedentis alterum ponere aut bons indolis pueriim vel Juveoem, sive senem generis nobilUate, slve morum pollentem qaem praBfatoram fratrum assensus ad honorem Del «t sancti Martini qui oanonicarum contradictor non sit instjtnttonnro in tanti patrtfl eœnobio adnumerari et adscribi, quaptum humaiM fragilitas iotueri poterit dignum judicet. »

des laïcs et des clercs, comme nous Tavons vu précédemment, des inférieurs et des supérieurs.

Quels sont ces seniores, ces prelati, cela n'est point clairement déterminé; probablement ceux des frères qui étaient pourvus de quelque charge, comme ceux qui furent appelés plus tard les priores. Les clercs sont pourvus d'ordres différents et la situation qu'ils occupent dans la communauté ne correspond pas toujours au degré qu'ils occupent dans la hiérarchie d'ordre.

Ils sont divisés en dix bandes de vingt qui s'appellent décanies. Cette division a beaucoup d'importance au point de vue de la jouissance des biens, car la mense canoniale est divisée en parts dont chacune est attribuée à une décanie. Mais elle est aussi un des traits essentiels de l'organisation de la communauté. Pour assurer la psalmodie perpétuelle, les chanoines doivent se relayer par décanies (1).

Chacun de ces groupements a son supérieur particulier, un prévôt et le chef des dix prévôts est le doyen, le véritable chef de la communauté dès le temps de Charlemagne. Nous avons vu en effet que dès le temps où l'on menait la vie monastique à Saint-Martin, il y avait un prévôt, premier personnage après l'abbé, auquel semble avoir été confié tout spécialement le soin du temporel. Le prévôt vint à remplacer l'abbé quand celui-ci, comme cela arriva dès le successeur d'AIcuin, vécut absolument en dehors de la communauté. 11 s'appelle alors le doyen, quoique cependant il soit encore désigné parfois sous le nom de prévôt.

Comme lancien prévôt monastique, il a la charge de Tadministration des biens (2), mais c'est lui aussi qui

(1) Cat. n» 36. « PorronoB humillima prece omnes generaliter fratrès precarour tam In nostra vice quam et post obitum nostrum ut in illo die et prsdicto domno Fridegiso psalmos per decanias et missas specialiter cantent. »

(2) Documeot cité. « Et hsc omnia illo decano qui tune temporis

doit diriger et surveiller la vie intérieure et la discipline de son monastère (1), et c'est à lui que revient, comme nous l'avons vu, le choix des nouveaux chanoines.

Il partage le souci de l'administration temporelle et vraisemblablement aussi de la direction spirituelle avec d'autres dignitaires qui se nomment eux aussi prévôts et auxquels est confié le soin d'une partie des biens de la communauté, de ceux attribués à la décanie dont ils sont les chefs. Il aurait semblé plus naturel qu'ils se fussent appelés doyens, puisqu'ils commandaient aune décanie,aussi semblent-ils bien dans deux actes au moins être désignés sous ce nom, cependant c'est celui de prévôt qui leur resta (2).

Du rôle des prévôts, nous ne connaissons que ce qui

erit anusquisque reddere faciat, sicut illl cousiitutum est, ut ipse fra tribus monstrari faciat... (plus loin) et decanus exigi faciat. »

(1) Gat. n« 60. « Dispos! tione m autem venerabilis ioci gerere, ac conservation em canonicorum exqulrere, abbati ejusque decano, vel quicunque probatissimi in eodem monasterio fuerint polestutem habeant. »

(2) Nous avons tâcbé de tenir compte de tous les textes qui ne sont pas toujours cohérents ; on pourrait dire indifféremment que le doyen est le chef das prévôts et que le prévôt est le chef des doyens. Dans deux £iCtes les doyens sont mis après les prévôts. Gat. n» 45, 844, sine aliqua conlradictione abbatis ejusdem temporis, aut prsposlli vel certe decani ; Gat. n» 79, 882, in ditione ac regimine abbalum, suorumque prsepositorum ac decanorum. Dan» un autre acte prœpoiitus semble être employé uniquement dans le sens vague de supérieur. Gat. 76, 878, regimine abbalum suorumque prsepositorum id est decanorum. Dans un autre il n'est question que de Tabbé et des prévôts. Gat. 61, 862. seclusa omni immulatlone abbalum suorumque prœpositorum ; dans le même acte il est dit aussi : secundum canonicam institutionem ordinalionemque proprii abbatis, decani, seniorumque ejusdem locl fratrum manere, eic* Acte de 904. Gat. 111, regimine abbalum decani quoque ejusdem gregis, où il n'est question que du doyen. Gelui-ci parait être prévôt. Gat. 95, Qauzin est doyen et prévôt de Suèvres.

Nous nous séparons donc nettement de Toplnion de Monsnyer, Celeberrimœ, p. 195, qui ne veut voir dans les prévôts que des fermiers du chapitre. Originairement, ils ont été plus que cela ; leur haute situation dans le chapitre au xiii* siècle s'explique parfaitement par la supposition que nous faisons, elle ne se justifie pas dans

regarde radministration temporelle. Ce sont eux qui jugent les litiges qui peuvent s'élever dans les propriétés dont ils ont la garde. A Saint-Epain le recteur de l'église réclamait certains biens qui en dépendaient et que détenait un certain Autbért. Le prévôt Saramannus se rend sur les lieux, accompagné de quelques chanoines du chapitre. Des titres sont produits par Autbert, mais ils sont reconnus faux et droit est fait aux réclamations du prêtre Norbert (1). Les prévôts veillent à ce que le bien de Saint-Martin ne soit pas envahi. Efredus, prévôt de Mayet, va réclamer auprès du comte Déranger ce que détenait injustement son vassal Patericus (2). Le comte déclare que ce Patericus était le vassal du comt3 Robert, abbé de Saint-Martin. Le prévôt va trouver Robert et lui dit que les chanoines sont disposés à se plaindre au roi Eudes qui est alors à Tours. Mais le comte Robert affirme qu'il est leur abbé et qu'en cette qualité il doit leur faire rendre justice.

La série des doyens commence à être connue à partir de Charles le Chauve, c est-à-dire à partir du moment où parait le premier règlement concernant la Collégiale. Elle est a peu près complète dès ce moment-là et les lacunes y sont rares (3). Quoique les textes mentionnent l'existence d'un doyen beaucoup plus tôt (4), ils ne nous fournissent aucun nom propre.

ropinion de Monsnyer. Il élalt courageux de le soutenir, il est regrettable cependant qu'elle ait nui à l'impression de son livre.

Notons que dans un texte, le trésorier préludant à sa grandeur future est associé au doyen pour Tadministration des biens. Cat.109, 903, ad regendum et defendendum in manu abbatum, ad ordinandum in manu pregis beati Martini decanl alque sdltui nobilium atque seniorum fratrum.

(1) Cat. n» 95.

(2) Cat. n» 94.

(3) C'est à tort que la GalUa chrût., XIV, col. 171, donne comme premier doyen Frodaire qu'elle place au vi* siècle. Il n'en est question dans aucun texte et on ne volt pas de doyen avant le ix« siècle.

(4) 806, cal. n* 28; 818, cat. n- 36.

Quant aux prévôts, nous n'en connaissons que quelques-uns (1).

En dehors des doyens et des prévôts, on ne voit apparaître durant cette période que deux nouvelles fonctions, le maître d'école et le grangier. A vrai dire, la fonction de directeur de l'école devait être bien plus ancienne, puisque, comme nous le verrons au chapitre où nous traiterons de l'école, elle date des premiers temps de la basilique. Cependant, c'est de cette époque seulement que nous connaissons le nom des titulaires de cette charge. Elle était devenue une des plus importantes de la communauté ; cela tient sans doute au développement qu'avait pris l'école sous la direction d'Alcuin. Dans les actes capitulaires de cette période, le maître d'école est ordinairement mentionné avec le doyen et le trésorier. Ce personnage devient, après le doyen, le plus considérable du chapitre; il figure toujours au second rang dans les actes capitulaires. Il est chargé avec le doyen d'administrer les biens de la communauté (2).

Il est question de la grangerie dans une charte d'Hugues le Blanc, mais il faut attendre plus tard pour trouver des renseignements précis sur l'objet de cette charge.

Quelle était la situation de l'abbé depuis la transformation de la communauté martinienne ? Si l'on s'en tenait aux actes, il semblerait qu'il eût dû entrer en relations plus intimes qu'auparavant avec ses subordonnés. Un acte de Louis le Pieux de 831 (3), en efïet, renouvelle pour les frères de Saint Martin le privilège de choisir librement leur abbé parmi eux : ils prendront quelqu'un qui joigne à la noblesse de la race et à la probité des mœurs la science des Ecritures. Si,

(1) Voir texte elle page précédente notes 1 et 2.

(2) Cat. n» 134, 930.

(3) Cat. Q* 40; Gr. Chron., p. 96 ; Béchin, p. 43.

ce qu'à Dieu ne plaise, il ne se trouvait pas un tel homme dans le monastère, la nomination de Tabbé serait réservée à Tempereur.

En réalité, ce beau privilège ne fut jamais respecté ! Fridugise, labbé d alors, qui, pour l'obtenir, s'était fait l'interprète, auprès du souverain, du désir de ses subordonnés, avait reçu, lui, le monastère de l'autorité impériale, en contradiction avec les privilèges précédemment accordés, mais l'acte de Louis le Pieux ne devrait lui causer ni préjudice ni inquiétude. C'est à sa mort seulement que les frères pourraient user de leur privilège.

Il ne parait pas toutefois que le successeur de Fridugise, Teuto, ait été choisi par les chanoines. C'est, en effet, un guerrier; on le voit figurer dans un combat entre Lambert, comte de Nantes, et Eudes, comte d'Orléans, où il fut tué (1). D'Adalard, qui vient ensuite, on ne sait rien. Quant au comte Vivien, qui est dit abbé de Saint-Martin dans une charte de 845 (2), c'était certainement un laïc, comme l'indique son titre de comte. Dans une charte de Charles le Chauve (3;, où est renouvelée l'exemption du pouvoir de l'évéque, où il est dit que celui-ci doit bien se garder de vouloir introduire dans le monastère quelques pratiques nouvelles, il n'est plus question de l'élection de l'abbé. Ce titre désormais était rentré dans la catégorie des cadeaux royaux ; il représentait d'ailleurs surtout un titre de rente ; la communauté s'organisait autrement et son véritable chef religieux n'était plus l'abbé. Dans la charte que nous venons de mentionner il n'est même

(1) Anno 834, prselium inler Lambertum et Odonem corolles in quo perierunt muUi nobiles viri, ipse Odo cornes aurelianensium, Vuilelmus frater ejus cornes BleseDsium, Guido comes Cenomanensis, Teuto abbas Santi Martini. Chronique d:s égliiet d'AnjoUf éd. Marchegay, p. 5.

(2) Cal. n* 44.

(3) Gat. n» 47.

— Topas question de Tabbé, c'est à la prière de la communauté elle-même qu'elle est accordée. Une lettre du pape Nicolas P' un peu postérieure (1) atteste la même situation. Il y est dit que le doyen, les prêtres et le clergé de Saint-Martin devront posséder leurs propriétés en toute indépendance, et que personne ne doit leur enlever quoi que ce soit ; ce qui semble surtout dirigé contre les abbés séculiers. Il en est de même d'une lettre de Sergius III (2) Vivien était aussi abbé de Marmoutier. Cette occupation de monastère par un laïc était encore regardée comme une usurpation et un crime qui devait recevoir son châtiment de Dieu. « Il mourra, ce perfide et misérable Vivien, qui n'a pas craint de fouler aux pieds la noblesse de mes églises, dit un auteur contemporain (3), se glorifiant d'être abbé du monastère de Saint-Martin et d'autres encore. » De fait, Vivien fut tué par les ennemis, raconte le même auteur, probablement dans un combat contre les Normands ; son cadavre fut dévoré par les bêtes des forêts et beaucoup d'églises furent par cette guerre délivrées de ses oppressions comme le Seigneur l'avait prédit.

L'abbé Hilduin, qui succède au comte Vivien, était en relations avec Loup de Ferrières (4) et se montra soucieux des intérêts de son monastère à une époque où il avait particulièrement à souffrir.

Charles le Chauve s'inquiéta peu de respecter les privilèges du monastère. En 860, il le donnait inconsidérément à son fils Louis; deux ans plus tard, il le donnait d'une façon aussi peu judicieuse à Hubert, un clerc marié (5).

Cet Hubert était le frère de Theotberge, femme de Lothaire, fils de l'empereur Lothaire P'. Il possédait

(1) Cal. n» 58.

(2) Gat. n» 116.

(3) Audradus Modicu», H. F. VII, p. 76 el 78.

(4) H. F., VII, p. 509.

(5) Annales de SainUBerUn. H. F., VII, p. 76 el 78,

Tabbaye de Saint-Maurice et divers autres bénéfices en Italie, contre la volonté de l'empereur Louis. Il fut tué par ses hommes en 864 et sa sœur, répudiée par Lothaire, prêtait fidélité à Charles. Quant à Tabbaye de Saint-Martin, elle était donnée à Ingelvinus, diacre du palais. Au bout de deux ans (866), Charles le Chauve la lui enlevait pour la donner à Robert le Fort (1).

C'est le premier de cette illustre famille qui porte ce titre d'abbé de Saint-Martin, titre que porteront désormais ses descendants jusqu'à la fin de l'ancien régime. Il ne fut pas sans contribuer au développement de la puissance des Robertiniens ; c'eût été une grande gène pour eux si l'abbaye tourangelle avait conservé son indépendance ou avait eu d'autres bénéficiers. Maîtres de ce titre ecclésiastique, comme d'ailleurs de la plupart des autres de cette région, les héritiers de Robert le Fort établiront sur les bords de la Loire leur domination incontestée. Robert le Fort ne fut abbé de Saint-Martin que six mois (2). L'abbaye comme le comté d'Ajou fut donnée non à son fils, mais à son frère Hugues l'Abbé, cousin de Charles le Chauve (3). A la mort de celui-ci, après être restée quelque temps peut-être sans abbé (4), elle revenait à Eudes, fils de Robert le Fort.

Le clergé n'acceptait point que les abbayes fussent ainsi possédées comme des propriétés séculières. C'était là une des causes de l'opposition que Foulques, archevêque de Reims, fit au roi Eudes, Aussi quand Charles le Simple fut monté sur le trône, il obtint que celui-

(1) II. F., p. 93. Favre, Eude», p. 6, semble supposer à lort que Robert succéda à Louis, Ûls de Charles le Ghaure, comme abbé de SainUMartin.

(2) Les chroniques monastiques ont voulu voir en cela un châUment. H. F., VII, p. 94.

(3) Annales de Saint-Berlin, H. F., VII, p. 94.

(4) Cat. n» 85 il est dit : « grex humillimus adiit serenitatem culmluis noslri. »

ci lui donnât l'abbaye de Saint-Martin. Il ne la garda pas longtemps, Eudes la céda à son frère Robert et il est probable qu'une des conditions imposées par Eudes à Foulques était la renonciation à son titre abbatial (1\

Jusqu'à l'avènement de Hugues Capet au trône de France, l'abbaye de Saint-Martin reste entre les mains des Robertiniens qui se la passent de père en fils. Alors se succèdent, Robert II, Hugues le Blanc, Hugues Capet. Quand ce dernier est devenu roi de France, le titre abbatial est désormais attaché au titre royal. En réalité, il n'y a plus d'abbé de Saint-Martin ; le roi reste simplement le défenseur plus particulier du monastère.

Mais longtemps encore après ces événiements on le verra revendiquer ce titre, avec les honneurs qui lui sont attachés et les devoirs qui en découlent (2).

Etranger à la vie intérieure de la communauté, puisqu'il ne figure même pas lorsqu'il s'agit du choix des nouveaux chanoines (3), l'abbé n'a d'autorité que pour l'administration des biens. Les mots si souvent répétés dans les actes : subreg mine abbatum on rectomm, se rapportent toujours aux possessions du monastère. Son rôle est précisé dans un texte que nous avons déjà cité deux fois (4) : il doit gouverner et défendre, mais il n'a pas même la disposition des revenus qui appartient au doyen et au trésorier; qu'il doive défendre, nous avons vu précédemment (5) le comte Robert le proclamer hautement ; qu'il le fasse souvent fort mal et qu'il soit le premier dilapidateur des biens de sa communauté, c'est ce que nous verrons dans le chapitre suivant.

On aimerait à savoir quel genre de vie on menait à

(1) Favre, Eudes, p. 100 et sulv.

(2) Par exemple Charles VII au concile de Bâle. (3> Voir page précédente.

(4) CaL n» 36.

(5) Voir plus haut, p. 76.

Saint-Martin. Malheureusement les textes dont nous disposons ne nous renseignent pas beaucoup à cet égard. L'expression canonica institution qui revient si souvent, n'est guère employée que lorsqu'il s'agit des possessions des chanoines, et quoique dans un acte on déclare que l'institution canonique est supérieure à toutes les autres, cela ne nous apprend pas grand'chose sur ce en quoi elle consistait.

Les chanoines de Saint-Martin n'avaient-ils rien de plus que les clercs ordinaires, et vivre canoniquement signifiait-il pour eux aussi tout simplement vivre suivant les canons? Nous ne le croyons pas. Comme nous lavons déjà remarqué, il reste chez eux quelque r.hose des traditions monastiques. Le soin qu'ils prennent d'obtenir de pouvoir élire leur abbé parmi eux, et de se mettre à labri des interventions de l'évêque dans leur régime intérieur, ne montre-t-il pas la préoccupation de défendre encore l'originalité de leur institution? Il est à croire, en effet, que la communauté de Saint-Martin cessant d'être un monastère, les évêques de Toufs voulurent la soumettre plus étroitement à leur autorité.. Ce début des longues hostilités, qui devaient se poursuivre entre l'évêque et la Collégiale jusqu'à la disparition de celle-ci, se devine plutôt qu'il n'est affirmé dans l'acte de Louis le Débonnaire de 831. Le souverain déclare que, pas plus que ses prédécesseurs, l'évêque actuel de Tours ne peut s'attribuer aucune autorité sur le monastère et qu'il doit vivre avec eux dans la charité et dans l'affection. Cela ne laisserait-il pas croire que les bonnes relations d'antan n'existaient plus et que l'évêque de Tours voulait donner un chef à cette communauté^ qui ne lui semblait plus devoir bénéficier du privilège monastique d'élire son abbé ? Comme les frères de Saint-Martin n'avaient pas voulu se laisser absorber par la règle bénédictine, ils ne voulaient pas davantage être confondus

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avec les groui)ements de clercs entièrement soumis à Tévêque.

Les chanoines de Saint-Martin ne pratiquaient pas la pauvreté. Ils avaient leur maison bâtie dans le cloître et la possédaient en propre. Charles le Chauve les' autorise à la léguer à qui ils voudront (1). D'autres lèguent leurs biens à la communauté, se réservant cependant de les garder pendant leur vie et déterminant même qu'ils seront, après leur mort, attribués à des héritiers qui en paieront la redevance (2).

Cette période des ix* et x* siècles est bien peu favorable au développement de la vie religieuse ; les abbés séculiers se souciaient beaucoup plus de tirer des revenus de leurs abbayes que d'y faire observer la règle. D'autre part, les invasions normandes, ravageant les monastères, mettaient les moines en fuite, et ceux de Saint-Martin connurent plus que beaucoup d'autres ces tristes pérégrinations. Malgré cela, il semble qu'il se soit maintenu dans notre Collégiale une certaine ferveur. L'archevêque de Tours parle en 862 (3) de? frères qui vivent saintement dans le monastère de Saint-Martin. D'autres témoignages sont plus explicites. Au commencement du x" siècle, saint Odon, assoiffé de perfection, ne dédaignait pas de faire partie de la communauté martinienne pendant quelques années. Il écrivait, au sujet de ses confrères, ces lignes élogieuses : « Leur vie est telle que nous l'avons entendu louer, même à Rome. Des Romains disaient qu'ils n'avaient pas besoin de s'en aller à Rome, ceux qui méritaient d'être les voisins du temple de Martin (4). »

Vers le même temps, le roi d'Espagne, Alphonse, félicitait les chanoines de leur sainte vie : « Je me

(1) Cat. n* 45.

(2) Voir chapitre des Possesnons,

(3) Cat. n* 64.

(4) MIgne, t. CXXXIII, col. 729.

réjouis, leur écrivait-il, de ce que vous vivez bien : je suis heureux surtout d'entendre dire que vous marchez dans les voies du Seigneur (1). »

Ces témoignages, échelonnés sur plus d'un demisiècle et à l'époque la plus critique de leur histoire, montrent bien qu'à Saint-Martin la bienfaisante influence du saint patron se faisait toujours sentir.

Les désordres, cependant, que causait la guerre, eurent leur contre-coup sur la discipline de la communauté martinienne. Comme dans tous les monastères, l'entrée était sévèrement interdite aux femmes. Le corps de saint Martin ayant été transporté dans la ville pour être soustrait aux pillards, les religieux qui l'avaient accompagné se désolaient de ne pouvoir éviter le concours des femmes auprès de la sainte relique. Aussi s'empressait-on d'élever un mur autour de la basilique pour la protéger, afin de pouvoir rentrer dans le monastère. Mais le mal ne fit qu'empirer. Sans doute à cause des travaux qui n'étaient pas encore terminés, la clôture n'était pas gardée ; il y avait une allée et venue de femmes par trop libre et vraiment scandaleuse (2). Le pape Léon VII, informé de ce désordre, écrivit à ce sujet à Hugues, abbé de Saint- Martin, pour le prier d'y veiller. Nulle femme ne devrait franchir le mur qui entourait la basilique si ce n'est pour venir prier. Si quelqu'un des serviteurs de la basilique se hasardait à ne point tenir compte de cet ordre, il serait frappé d'excommunication (3).

Cette lettre pontificale fut sans doute suivie d'effet, mais nous n'avons plus aucun témoignage sur la vie des religieux après cette date.

Les évéques de Tours qui s'étaient montrés si généraux envers le monastère de Saint-Martin en l'exemp-

(1) Cal. n» 114.

(2) Mulieribas impudens et conversatio esl. 13) Cat. n« 138.

tant de leur autorité pour tout ce qui touchait à la discipline intérieure, avaient sans doute fait, comme nous Tavons vu, un retour offensif quelque temps après la transformation du monastère en collégiale. Cependant cette attitude ne dura pas. Pendant toute cette période, d'excellentes relations se maintiennent entre l'évêque et le monastère, comme on peut le constater par une série de donations faites par différents évoques de Tours aux frères de Saint-Martin (1).

Ils ne s'effarouchent même pas de l'exemption dont ils jouissaient. L'archevêque de Tours, présent au concile de Tusey, confirme lui-même et fait confirmer par les autres évêques les privilèges accordés par ses prédécesseurs. Le monastère sera dispensé de toute contribution ou service dus à l'évêque*, aux archidiacres, aux archiprétres. Quant à l'évêque diocésain, ne lui seront réservées que les ordinations et la confection du Saint-Chrême. Tout ce qui regarde l'observation des règles canoniques était confié à l'abbé et au doyen (2).

Ce privilège n'était en somme que la répétition de celui d'Ibbon, en ce qui concerne le monastère de Saint-Martin lui-même, mais il y a une addition qui a son importance. Ce n'est pas seulement l'évêque de Tours, dont le pouvoir est limité ; la restriction s'étend aux évêques de tous les diocèses où se trouvent des propriétés ou des églises dépendant de Saint-Martin.

Déjà commence donc à se constituer ce qu'on a appelé le diocèse de Saint- Martin composé d'églises et de monastères, situés tant à Tours que dans la France et à l'étranger. L'archevêque de Tours ne pouvait évidemment accorder de lui-même un pareil privilège qui atteignait le droit de ses confrères dans l'épiscopat. C'est pour cela qu'il prit soin d'obtenir

(1) Voir chapilre des Poiseisions,

(2) Cat. !!• 60.

la confirmation des évêques réunis en concile national.

Remarquons toutefois qu'il n'est pas encore question d'assurer au chapitre sur ce diocèse une autorité absolue et indépendante de toute juridiction épiscopale.

Comme on peut s'en rendre compte, c'est singulièrement simplifier l'histoire de la communauté martinienne pendant les cinq premiers siècles de son histoire que de dire qu'elle a été d'abord un monastère et ensuite un chapitreséculier.Les institutions au moyenâge ont rarement ce caractère tranché, l'indécision y règne le plus souvent.

Notre communauté en est un frappant exemple et malgré l'absence de détails sur son organisation intérieure, on voit clairement qu'elle conserve à toutes les époques un caractère propre et que c'est par une lente évolution qu'elle est arrivée à être une collégiale de chanoines séculiers.

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