CHAPITRE m
Les Invasions normandes
Les invasions normandes, qui à tant d'égards tiennent une si grande place dans T histoire générale de notre pays, n'ont pas moins d'importance dans l'histoire de notre Collégiale. Dans ce domaine si restreint d'ailleurs, aussi bien que dans le domaine plus vaste du développement de la civilisation française, leur influence n'a pas été que désastreuse. Sans doute la basilique de Saint-Martin, comme tant d'autres sanctuaires, eut à souflfrir des ravages de ces pillards : les religieux tourangeaux ont dû faire comme tous les autres, s'enfuir en emportant leurs reliques. Mais ces fuites elles-mêmes ne leur ont pas été inutiles, puisque leur séjour dans les différents endroits où ils se sont réfugiés a été pour ces endroits le point de départ d'un agrandissement dont la Collégiale fut la première à bénéficier : les serviteurs de saint Martin gardèrent, en effet, sous leur dépendance les églises qui avaient servi de refuge à ses reliques. D'autre part la nécessité de construire des fortifications pour se défendre contre les envahisseurs donna naissance à Châteauneuf qui devint promptement, après la construction de ses murailles, la rivale de la vieille cité gallo-romaine.
Ce n'est qu'en 853 (1) que les Normands se déci-
(1) C'est en 853 que se place le second siège de Nantes, en 853 également l'incendie du monastère de Saint-Florent-le-Vieil, à Saumur. Cf. Mabille, Les Invasions normandes et 1rs pérégrinations du corps de saint Martin, Paris, 1869, p. 22 et sulv. Salmon, Supplément aux Chroniques de Touraine, p. xxii, admet la date de 843 pour le siège raconté par Radbode. Mabille, op. cxt , p. 9, les reporte bien plus Justement en 903. Le texte dit, en effet « plus de soixante ans après la bataille de Fontanet ». Cette date concorde d'ailleurs bien mieux avec ce que nous savons de Radbode qui était sur le siège d'Utrccht de 899 à 917. Molinier. Sources, I, p. 270. Udit qu'il a pour
dèrcnt à remonter le cours de la Loire. En 843 ils avaient paru déjà sur les côtes de Bretagne et s'étaient emparés de Nantes, le 24 juin, jour de la Saint-Jean. Ils n'allèrent pas plus loin cette fois, mais dix ans après ils revenaient à Nantes et, après avoir ravagé de nouveau cette ville, ils s'avançaient plus avant dans les terres. Ils brûlent le monastère de Saint- Florent-le-Vieil, pillent Angers et parviennent jusqu'à Tours (1).
Le 8 novembre, personne ne leur résistant, ils pénètrent dans la ville, la brûlent ainsi que la basilique de Saint-Martin et toutes les églises et monastères environnants (2). Mais l'événement avait été prévu et le corps de saiat Martin avait été transporté d'abord à Cormery, puis à Orléans.
garants de la vérité de ce qu'il raconte les témoignages de personnes Illustres, édit. Salraoi), p. 12, ce qui laisse supposer qu*il était contemporain des événements.
(1) Mablile, op. cit., pour fixer les dates des incursions normandes, utilise la mention des ctiartes données en faveur de Saint-Martin : Ubi venerabiie corpus rcquiescit. Quand elle manque, il en conclut que le corps n'était pas dans son église. Une charte du 6 novembre 851 contient cette mention (cat. n* 54) et une autre du 15 février 851 (H. F., Vni, p. 507) atteste que Cliarles le Cliauve était encore * l'ours à cette date; par conséquent. Tours n'avait pas encore vu les pirates. La date de 853 est fournie par les ÂnnaUft de Saint-Bertin, H. F., VII, p. 70; Annales de Fulda.id,, p. 164 ; Annakz de Metz, id., p. 188; Chronicon de Kortmannorum gestis, t(/., p. 153; Chronique de Sigebert de Gembloux, id., p. 250; Liber revelationum Audrandi^ id., p. 391. Cf. aussi, trf., p. 233, 264, 291,373. Les Annalen de Metz disent que c'est la première fois que les Normands entraient dans la Loire : « tune prlmum Nortmannorum classis, ut aiunt, Ligeris littora attigit. »
(2) Monsnyer, Celeberrimœ, p. 159, préfère prendre la date de 856, qui lui est fournie par la Petite Chronique de TourSj p. 182 : « Anno DGGCLVI Rotio Turones venit, beatus MarUnus Ciiableias portatur », qu'il croit mieux renseignée sur ces événements que des écrivains étrangers. La date de 856 concorde même, dit-il, avec les autres événements puisquMn sait que le corps de saint Martin est rentré à Tours en 887 après être resté 31 ans à Auxerre. Nous verrons plus loin combien celte opinion de Monsnyer est peu justiaée.
L'abbé Hilduin avait pensé à mettre à l'abri dans le monastère de Ferrières le trésor de son abbaye, qui comprenait évidemment la châsse du saint. Mais Loup, abbé de Ferrières, lui répondit une lettre peu encourageante : « Si vous connaissiez la situation de notre monastère, écrivait-il, vous n'auriez pas songé à nous confier votre trésor, je ne dis pas pour longtemps, mais pas même pour l'espace de trois jours. L'accès en parait, il est vrai, difficile aux pirates, mais pour eux, à cause de nos péchés, il n'est pas de pays lointain qui ne soit proche, pas de route ardue qui ne soit abordable. Cependant le défaut de fortifications de notre demeure, le petit nombre d'hommes en état de résister allument l'avidité de ces gens rapaces; étant donné surtout qu'ils peuvent se mettre à l'abri des bois, qu'ils ne rencontrent pour leur faire obstacle ni munitions ni troupes nombreuses, et qu'ils peuvent si bien se sauver dans les forêts pour y jouir de leur butin que ce serait peine perdue que de vouloir les y chercher (1). o
Au reçu de cette lettre, Hilduin aurait pu se trouver dans l'embarras si les évéques de Chartres et d'Orléans n'avaient réussi à arrêter les pirates avant qu'ils n'aient atteint cette dernière ville. Ils rebroussèrent chemin et regagnèrent l'embouchure du fleuve.
Les religieux de Saint-Martin purent alors rapporter leurs reliques et rentrer dans leur couvent. Une partie des titres de Tabbaye avait péri dans l'incendie. Le 22 août de l'année suivante, Charles le Chauve étant à Tours accordait aux religieux la confirmation de toutes leurs possessions (2).
(1) H. F., VII, p. 610.
(2) Gat. n* 55. L'acte du concile de Tusey atteste qu'Hilduin pré- Benta aux pères roriginal du testament de saint Yriez : « testamentunQ sancti Aredii... quod ipse manu sua conscrlpsit » (cat. n* 59). Dans le même document il est dit aussi : « quoniam infestatione
Cette première incursion des Normands en Touraine avait été plus terrible pour Marmoutier que pour Saint -Martin : cent vingt-six religieux furent massacrés (1) ; il en restait vingt-quatre. Sans abri et craignant de subir le même sort que leurs confrères, ils se cachaient dans les grottes des rochers qui bordent la Loire; parmi eux était Tabbé. Les chanoines de Saint-Martin, tout à la joie du retour, ne restèrent cependant pas insensibles à Tinfortune des moines de Marmoutier. Ils allèrent les chercher et les conduisirent avec égard dans une maison située auprès des portes de leur église, qu'ils leur abandonnèrent et d'où ceux-ci pouvaient pénétrer dans le sanctuaire sans être vus (2).
Les Normands n'avaient pas quitté l'embouchure de la Loire : ils s'étaient installés dans la presqu'île de Guérande d'où ils dirigeaient des expéditions contre l'Aquitaine. En 856 ils remontèrent de nouveau le cours du fleuve et arrivèrent jusqu'à Orléans dont ils s'emparèrent le 18 avril (3).
Il est probable que les chanoines de Saint-Martin prirent de nouveau la fuite ; on ne sait pas d'une façon certaine où ils allèrent (4). Au printemps de l'an-
Nortmannorum qui anto hos annos illud monasterium incenderunt quaedam tam privilégia episcoporum, quara prsecepta regum ex eodem loco sunt perdila, sed plura paucis pereunUbus ininisironiin sint sollicitudine custodita. »
(1) Martyrologe de Marmoutier au 8 novembre. Collection D. Housseau, t. XX. Le Tractatut porte à cent seize le nombre des moines.
(2) Trctctatus de Reversione, ôdit. Balmon, p. 21 et 22. Ce récit est reproduit textuellement dans le De comme ndatione provinriœ TurchfiiciT, édit. Salmon, 307 et 308 C'est lui que cite Monsnyer, p. 60.
(3) Ann, de Saint-Bertin. Periz I, 449.
(4) Mabiiie, op, ctï., p. 27, les fait aller à Léré que, dit-il, Charles le Chauve, venait de leur donner. Or, la donation de Léré ne nous est connue que par la confirmation qu'en fait Charles le Chauve (cat. n« 6, 23 avril 862), qui a bien Tair de ne penser qu'à une fuite éventuelle : « Liradum quoque ob Nortmannorum seu Brittonum saevissimam persecuUonem ad confugium seu monasterium jure prœûxo
née suivante, les pirates s'étant retirés, les chanoines rentrèrent dans leur monastère. La notice d'un plaid tenu au mois de juin 857, au sujet de biens situés à Saint-Epain en Touraine, nous apprend qu'on était alors un peu remis des troubles causés par l'invasion de l'année précédente (1).
Les Normands ayant de nouveau tourné leurs expéditions vers le sud de la France, la Touraine put respirer quelque temps. C'était le moment de réparer les ruines. Une lettre de Nicolas P' montre les chanoines de Saint-Martin travaillant à la reconstruction de leur monastère et Charles le Chauve leur accordant des subsides dans ce but (2).
Cependant on ne se sentait pas tout à fait tranquille, car les Normands étaient toujours dans le voisinage, à Paimbœuf. à l'embouchure de la Loire. En vue d'incursions éventuelles les chanoines prenaient leurs précautions. Ils se faisaient donner par Charles le Chauve, afin qu'elle pût leur servir de lieu de refuge, la villa de Léré en Berry, assez éloignée du fleuve, semble-t-il, pour qu'elle n'ait rien à craindre (3).
cum ornai integritate concessas fore decrevimus. » L'acte da concile de Pislre? qui confirme aussi ceUe donation s'exprime ainsi : « Manifestavit (Herardus)... qualiter concesserit piissimus rex Carolus Calvus... insuper et villam Liradum ad quam declinationis confugium facerentsieorum fraternitatem prœdictus paganorum incursus invaderet • (cat. n*64, 20 août 862). Ce qui laisse bien supposer qu'ils n*ont pas encore fait usage de ce lieu de refuge. Tout autres sont les termes d'une confirmation du même souverain (cat. n* 67, 30 Janvier 869) où, parlant de Marsat et de Léré, il dit : « ubi canonici consuescunt refugium sspius habere. •
(1) Cat. n« 56. Nous avons montré, Bulletin de la Société archiologiqve de Touraine, t. XV, p. 503, qu'il n'y eut pas de diplôme de Cliarles le Chauve en 857 pour Saint-Martin et que celui sur lequel s'appuie Mabille, op, cit., p. 27, pour prouver la présence du corps de saint Martin à Tours à cette date doit être reporté en 854.
(2) Cat. n* 58. Cette lettre n'est pas datée, mais elle doit être antérieure à l'année 862, car à partir de ce moment jusqu'à la mort de Nicolas I'' la région ne cesse guère d'être dévastée.
(3) Monsnyer, Celeberrinue, p. 76, fait remonter bien plus haut la possession de Léré par le chapitre. Elle est attestée, dit-Il, par le
Les événements justifièrent leur prudence. Peu de temps après, en effet, une flotte normande remontait la Loire. A son approche, les moines s'enfuyaient de tous côtés, ceux 4e Glanfeuil, ceux de Saint-Florentle-Vieil, ceux de Saint-Philibert. Les chanoines de Saint-Martin n'avaient pas encore quitté l^ur monastère, mais ils se faisaient confirmer la possession de Léré par un acte du concile de Pistres où se retrouve un écho des craintes qu'inspiraient les Normands (1). Léré devait être le lieu de refuge officiel des chanoines, afin qu'ils ne soient pas exposés, en se réfugiant n'importe où, à perdre la régularité de la vie religieuse (2). Cependant leur possession du Berry ne leur parut peut-être pas assez à l'abri des pirates, car on sait qu'ils se retirèrent plusieurs fois dans leur villa de Marsat en Auvergne (3).
récit d'un miracle raconté par Grégoire à Tours, H, F., 1. VII, c.42, où il est question d*un oratoire de saint Marlln, situé en Berry. Le comte des Bituriges, OUo, veut maltraiter les hommes appartenant à ce sanctuaire : le clerc qui le dessert prend leur défense en disant qu'ils sont les hommes de saint Martin : « Sancti Martini homines hi sunt. » Le comte est frappé de maladie et guéri par rinvocaUon du saint. Rien là qui atteste un rapport quelconque du sanctuaire berrichon et de la basilique tourangelle. Au contraire, les termes des chartes que nous avons citées montrent bien que les chanoines sont mis en la possession de Léré pour la première fols.
(1) Mabille, op. cU,, p. 29, prétend conclure de Tacte du concile de Pistres que les chanoines étaient alors à Léré avec le corps de leur patron. Or, nous avons cité le texte même de Tacte du concile qui ne dit rien de semblable. Le passage suivant montre bien que les Normands ne sont pas encore à Tours : « quin etlam nunc, sicut ipso narrante archlepiscopo comperimus simlle persecutionis ex ejusdem gentis feritate delrimentum experiuntur qui in prsfato Ligeris flumlne commorantur. »
(2) Ceci est clairement exprimé dans l'acte du même concile : « ne forte causa varii perfugii sanclitatis culmine pollens, fratrum ovile a tramite rectae opération!» deviaret. *»
(3) Ceci nous est attesté par un diplôme de Charles le Chauve, du 30 janvier 869, cat n<> 67, confirmant aux chanoines la possession de Léré et de Marsat où, dit-il : « canonici consuoscunt refugium sspius habere «. Mais entreprendre, comme le fait Mabille, de dire dans le détail à quels moments les chanoines entre 862 et 869 se trou-
C'est alors que paraît Robert le Fort, qui pendant quelque temps contient les attaques des Normands ; mais sa défaite et sa mort à Brissarthe (869) leur laissèrent de nouveau le champ libre. C'est peu après ce combat que Charles le Chauve donnait aux chanoines le monastère de Chablis et il est assez vraisemblable que la pensée de pouvoir s'y retirer en cas de danger ne leur était point alors étrangère (1).
Malgré la défaite qu'Hugues l'Abbé imposa aux Normands en 869, les pirates purent s'avancer jusqu'à Tours dont on reconstruisait les fortifications sur l'ordre de Charles le Chauve et imposèrent un fort tribut aux populations. Ils se retirèrent sans doute après cela. On ne sait pas ce que firent les chanoines alors ; on sait seulement que le corps de saint Martin reposait dans sa basilique en 871 (2),
Il ne devait pas y rester longtemps. En 872 les Normands s'emparaient d'Angers et les chanoines repartaient de nouveau pour leur dérober leur précieux trésor. De quel côté se dirigèrent-ils alors? La Chronique de Pierre, fils de Béchin, contrairement au Tractatus de Reversione, nous les montre se réfugiant d'abord à Auxerre, puis à Chablis où se trouvèrent à Léré et à Marsat, ne peut se faire qu*à raide de suppo- BitioDs tout à fait gratuites.
(1) Mabiiio, op. cit., p. 30, l'affirme ; il dit même que les chanoines obtinrent la permission d'y construire un monastère. l\ n'y a rien de tel dans racle de donation ; c'est un monastère tout construit qu<5
Charles le Chauve donne aux chanoines : « complacuit quandam
flscl nostri cellulam nomine Cifipleiam.... eidem beatissimo egregio coufessori (Martino) atque pontiûci, in usu congregationis dlericorum in eJuscsnobioDeojugiter famulantium, largiri.» Monsnyer, CeleherrimoBy p. 86, estime que depuis longtemps Chablis appartenait à Saint-Martin ; il en donne comme preuve un passage de saint Grégoire de Tours, de Gloria confessorum, 1. II, où 11 est question d'un miracle arrivé dans le pays de Tonnerre et d'un monastère élevé à cet endroit. l\ est probsible que ce monastère fut celui de Chablis, mais rien ne prouve qu'il dépendît en quelque façon de Saint-Martin de Tours avant Charles le Chauve.
(2) Gai. u* 68.
vait le corps de saint Martin en 877. Ce dernier fait nous est attesté par un diplôme de Charles le Chauve confirmant un acte d'Hugues, abbé de la Collégiale, qui prend le double titre d*abbé de Saint-Martin de Tours et de Chablis, où, dit-Il, en parlant de ce derdier monastère : « corporaliter ad p^^œsens ejusdem venerandosum corpus requiescit » (1).
D'après le Tractatus, le corps transporté d'abord à Chablis puis à Auxerre serait resté dans cette dernière ville jusqu'en 887. Mais cette date ne peut être acceptée, car une charte de l'abbé Eudes, datée d'avril 886, porte la mention : « veddimus per gantum nostrum ad sepulchrurn ubi ipse eximius confesser requiescit, insuburbio Turonensisecclesiœ(2),))Gomme d'autre part, une charte de 884 (3), la dernière que nous ayons avant la précédente, ne parle point de la présence du saint corps à Tours et que la fête instituée en l'honneur de son retour fut fixée au 13 décembre, il en résulte que c'est le 13 décembre 885 que le corps de saint Martin fut replacé dans sa basilique.
Un groupe de chanoines y était déjà rentré depuis quelques années, comme l'atteste un diplôme de Louis le Bègue du 24 juillet 878, qui les représente occupés à reconstruire leur monastère (4).
Toutefois, le temps du repos n'était pas venu ; cette fois encore saint Martin ne resta pas longtemps dans sa basilique. Dès 837 les Normands recommençaient à piller les bords de la Loire. Plus n'était besoin d'aller chercher au loin un refuge : les chanoines se retirèrent dans la ville de Tours qui venait d'être récemment fortifiée. Ils déposèrent leurs reliques dans
(2) Cal. n» 83.
(3) Cat. n» 82.
(4) Cal. n» 75,
une chapelle et s'installèrent dans un petit monastère qu'ils firent construire à côté. Telle est l'origine de Saint-Martin de la Basoche, de Basilica. Le corps du saint y resta jusqu'au 12 mai 919.
Les chanoines n'avaient pas attendu aussi longtemps pour recommencer à réparer leur monastère. Profitant d'un moment de calme, ils revinrent dans leur basilique ; une charte nous les y montre en 898 (1). Cinq ans après ils étaient encore obligés de labandonner. En 903, une flotte normande commandée par les deux chefs Baret et Heric remonta la Loire jusqu'à Tours. Elle y arriva le 30 juin et ravagea tout ce qui était en dehors des fortifications de la ville. Encore une fois furent brûlés le monastère de Saint-Martin, le cloître et les vingt-huit églises qui ravoisinaient(2). Dès la première alerte, les chanoines avaient quitté leur monastère suburbain pour se réfugier dans la cité. Ils s'y trouvaient avec les moines de Marmoutier, qui eux aussi étaient venus chercher un abri derrière les murailles nouvellement construites.
C'est alors que se place l'événement décrit par Radbode. Après avoir brûlé les faubourgs et commis d'horribles massacres, les Normands vinrent mettre le siège devant la ville. Les habitants, qui avaient pris les armes, coururent à la défense de leurs murailles, mais comparant bientôt leur petit nombre à la multitude des assiégeants, ils ne tardèrent pas à se considérer comme perdus; ils avaient encore, néanmoins, l'espoir que saint Martin ne les abandonnerait pas, et tandis que les plus résolus s'opposent aux attaques des assaillants, les clercs et le reste de la population courent à l'église où se trouve le tombeau de leur défenseur et font retentir les voûtes de leurs cris et de leurs prières. On tire du sépulcre la châsse qui ren-
(1) Cat. no 104.
ferme les précieuses reliques et on l'amène devant la porte de la ville, qui cédait déjà sous les efforts impétueux des Normands. A la vue du corps de leur saint patron, les Tourangeaux se sentent animés d'une force nouvelle et reprennent l'offensive. Les Normands, au contraire, frappés de terreur et de vertige, reculent; le désordre se met dans leurs rangs; ils fuient et tombent les uns sur les autres, dit le chroniqueur, comme s'ils eussent marché sur de la glace. Les assiégés sortent de la ville, les poursuivent et en tuent plus de neuf cents ; ils reviennent alors et reportent avec pompe les reliques de saint Martin dans son tombeau (1).
Cette invasion fut vraisemblablement la dernière. Sans se laisser abattre par tant de désastres, les chanoines se mirent en devoir de relever les ruines accumulées par le passage des pirates. Mais reconnaissant l'utilité des enceintes fortifiées, ils résolurent d'entourer de murailles le cloître et le nouveau bourg qu'ils rebâtissaient. Cependant, par crainte sans doute de nouvelles incursions, ils laissèrent le corps de saint Martin dans la cité jusqu'à ce que leur enceinte fOt achevée. Elle l'était en 918 et le corps de saint Martin rentrait on possession de son sanctuaire le 12 mai 919 (2).
(1) Nous suivons à peu près la traducUon assez libre que Habille donne du récit de Radbode, op. ct^, p. 9.
(2) Celle date est fournie par la Grande et la Petite Chronique de Tour», p. 116 et 184. Gomme l'a fait remarquer Habille, op. ciL, p. 41, les formules des chartes permettent d apporter une grande précision dans ces événements. Avant Tannée 887, la formule employée par les clercs chargés de la rédaction des actes émanés du chapitre pour énoncer la date et indiquer le lieu où la charte avait été rédigée était la suivante : « Actum in monasterio S, Martini >» Depuis rannée 887 celte formule disparaît pour être remplacée par une de celles-ci : « Actum in civitatê Turonis.^ Actum in civitate Turoniê in pleno fratrum capitulo, » Cf. cat. n" 94, 95, 97, 105, 107, 110, 115, 118, 119, 120, 121, 122, 123. A partir de 920, on volt apparaître une autre formule : « Actum Turonis, in ip^o beati Martini Castro. — Adum
Gpogle
Ces évéDements laissèrent de profonds souvenirs dan^ Tesprit des chanoines. Malheureusement ils ne tardèrent pas à se déformer et à se grossir de détails légendaires. Deux ouvrages composés l'un au xi® siècle, le recueil de miracles attribué à Herberne, archevêque de Tours, et l'autre au xu®, le récit du retour de Bourgogne attribué à Odon de Cluny, exposent les traditions qui se transmettaient à Tours au sujet des invasions normandes.
C'est le second, le Tractatus de reversione, qui raconte les événements les plus anciens. Hasting, après avoir ravagé le nord de la France, vint en Touraineet, après avoirbrûlé Amboise, s'avança jusqu'à la ville dç Tours, devant laquelle il mit le siège. L'auteur du Tractatus copie alors à peu près le récit de Radbode sur les événements, tel que nous l'avons donné. Il commet donc un anachronisme en le rapportant à la première invasion des Normands en Touraine. Il y ajoute un certain nombre de détails. Les Tourangeaux, après avoir repoussé victorieusement les attaques des Normands, les poursuivent jusqu'à la sixième borne milliaire, portant toujours la châsse du saint. Aussi» en souvenir de cette victoire, éleya-t-on en cet
infra castrum S. Martini Turonii,— Datam TuroniSy tn ca$tro S, Martini, in baiiUca, ante tepulcrum iptius. — Datum Turoni^y in easleUum S, Martini.^ Datum Turonis in rudi cattro sancti Martini, » » qui toutes désignent le monastère de Saint-Martin, nouvellement entouré d'une enceinte fortifiée. Le premier acte où soit employée une de ces formules est un acte d'échange entre Théololon et Adam, grangler de Saint-Martin, du 25 mars 920, passé « intra castrum tancti Martini, luronii, in pleno fratrum capitula ». Ce qui prouve bien qu'alors le chapitre était rentré dans son monastère. Quant à l'acte de donation (cat. n* 127) où est employée la formule : « cederen^wt^ monatterio beatissimi Martini ubi preciosus domnus corpore requiescit in provincia Galliarum, in civitate Turonis », il doit être daté de 921 et non de 918 ; par conséquent, on ne peut remployer pour indiquer quand le corps de saint Martin se trouvait encore à Tours; in civitate Turoniif doit ôlre interprété comme Turonis dans les autres, ou alors la date de 919 pour le retour du corps de saint Martin dans sa basilique doit être abandonnée.
endroit une église qui prît le nom de Saint-Martin de la guerre, aujourd'hui Saint-Martin-le-Beau. Or, à l'endroit de la ville de Tours où les reliques placées sur le mur avaient déterminé la fuite des assiégeants, existaient des ruines de murailles antiques^ reste, disait-on, du palais de Valentinien, dans lequel le prince, ayant négligé de se lever devant saint Martin, fut forcé de le faire par le feu qui prit sous son siège. L'archevêque de Tours ordonna qu'on bâtît là une église qui fut appelée Saint-Martin de la Basoche. Dans un synode il fut statué par l'autorité des évêques que, chaque année, dans tout le diocèse, le quatre des ides de mai on célébrerait une fête, qui ne pourrait recevoir de meilleur nom que celui de Subcention.
Quinze ans après Tincendie d'Hasting, un autre chef du même peuple, Rollon, arrivait aussi en Touraine avec ses bandes. Une inondation du Cher et de la Loire l'empêcha d'approcher de la ville, mais il détruisit de fond en comble le monastère de Marmoutier. Six mois après, les chanoines ayant appris que Rollon, après avoir pris le Mans, se disposait à revenir à Tours, envoyèrent le corps de saint Martin à Orléans. L'abbé Herberne et vingt-quatre religieux de Marmoutier étaient chargés de ce précieux fardeau, avec douze chanoines. Douze bourgeois de Châteauneuf les accompagnaient pour s'occuper de leur entretien. Apprenant que de Tours Rollon marchait sur Orléans, le cortège sedirigea vers Saint-Benoît-sur Loire , puis, lorsque les fugitifs furent informés que Rollon avait pris Orléans, ils allèrent à Chablis et enfin à Auxerre. L'évêque et toute la cité les reçurent et le corps de saint Martin fut placé dans l'élise de Saint-Germain.
Saint Martin opérait à Auxerre les merveilles qui lui étaient coutumières : les malades de toutes sortes étaient guéris à son tombeau. Les abondantes aumônes
des miraculés, réparties seulement entre ceux qui avaient accompagné le corps, rendirent jaloux les clercs d'Auxerre. Après quelques contestations on convint de tenter une épreuve. Un lépreux fut mis entre les corps des deux saints et Ton passa la nuit en prières : le lendemain matin la moitié du corps qui se trouvait du côté de saint Martin était guérie, l'autre encore malade. On tourna celle-ci du ^àté de saint Mtirtin et, après une seconde nuit passée égalen^ent eq prières, elle fut guérie, elle aussi. L'épreuve était concluante.
Après de longues années, Rollon s'étant converti au christianisme, les Tourangeaux vinrent à Auxerre pour emporter le corps de leur saint patron. L'évèque Aimar leur répondit qu'il ne voulait pas laisser dépouiller son église d'un trésor qu'il y avait trouvé lorsqu'il en était devenu Tévêque. Les Tourangeaux s'adressent alors au roi de France qui refuse de se mêler de la querelle, la chose lui étant indifférente que le corps de saint Martin fût à Tours ou à Auxerre, puisque ces deux villes étaient sous son autorité.
De retour chez eux les Tourangeaux consultèrent Adaland, archevêque de Tours, Rainoo, évêque d'Orléans, Mainold, évêque du Mans, et saint Loup, évêque d'Angers, sur les mesures à prendre pour rentrer en possession de leurs reliques.
On décida de s'adresser à Ingelger, comte du Gâtinais, neveu d Hugues, duc de Bourgogne, seigneur de Loches et d'Amboise. Il était aussi comte d'Anjou et possédait de grands biens à Auxerre. Il accepta avec joie la proposition que lui faisaient les Tourangeaux d'aller reprendre par force le corps de saint Martin. Il partit à la tête de six mille hommes et vint camper devant la ville. Après avoir prié auprès du tombeau de saint Martin, il alla trouver l'évéque d'Auxerre et lui réclama la restitution du corps. Aimar demanda un
jour pour se décider; il consultai Siagrius, évéque d'Autun, et Domnole, évéque de Troyes, qui lui con^ seillèrent de rendre le dépôt confié à son église. Il s'exécuta. Herberne, abbé de Marmoutier, convoque alors les moines, anciens compagnons d'exil, qui tous étaient devenus évêques ou abbés, pour qu'ils reviennent accompagner jusqu'à Tours la sainte relique.
Le jour du^départ arrivé, après qu'on a célébré la messe de saint Martin, l'évêque d'Auxerre et le comte Ingelger prennent le précieux fardeau sur leurs épaules et partent suivis du cortège des évêques, du clergé et du peuple, chantant des cantiques en l'honneur du saint.
La rentrée du corps de saint Martin dans son diocèse fut marquée par de nombreux miracles. Auprès d'une bourgade que devait traverser le cortège (1), deux paralytiques qui vivaient d'aumônes, craignant d'être guéris par la vertu du saintetd'étreensuiteforcés de gagner leur vie par le travail, veulent lui échapper par la fuite ; mais sa puissance les atteint ; ils sont guéris malgré eux. Convertis par ce miracle, ilff se rendent à Tours à l'église de Saint-Martin, y déposent leurs béquilles et racontent leur aventure. A l'endroit où ce miracle avait eu lieu on éleva plus tard, en l'honneur de saint Martin, une église qu'on appelle encore aujourd'hui la Chapelle-Blanche.
Ce retour du corps de saint Martin dans son église
eut lieu le 13 décembre 887. Dans un synode tenu avec
les évêques de la province, l'archevêque de Tours Ada-
land ordonna qu'à l'avenir on célébrerait tous les ans à
pareil jour une fête connue sous le nom de Réversion
de saint Martin.
(1) Le texte nomme Dierre. Faudrait-il voir dans la Chapelle- Blanche, dont il est parlé plus bas, la commune du canton de Ligueil ? Ces deux endroits semblent trop éloignés Tun de rautrç pour convenir au récit. Y a-t-il grand profit d'ailleurs à identifier des noms fournis par une source de si peu de valeur ?
Le recueil de miracles attribué à Herberne complète le récit du Traciatus en nous apprenant comment le comte Ingelger fut récompensé du service qu'il avait rendu aux chanoines de Saint-Martin. Ils lui accordèrent, à lui et à ses successeurs, une prébende de leur église, le nommèrent trésorier du chapitre et le constituèrent protecteur et défenseur de tous leurs biens, fonctions qulngelger garda jusqu'à sa mort. 11 fut enterré dans la basilique.
Ces récits se sont imposés dans la suite aux chanoines de Saint-Martin; ils se retrouvent dans les chroniques tourangelles et angevines et dans tous les monuments de la tradition du chapitre. Combien ils cadrent peu avec les événements, c'est ce qu'il est facile de constater en lisant ce que nous avons établi précédemment (1). Il est fâcheux également qu'il n'y ait jamais eu d'Ingelger, comte d'Anjou, et que la liste des trésoriers de ce temps soit complète sans qu'on l'y introduise (2). Quant à l'église de Saint-Martin de la Basoche, elle a une autre origine que celle donnée par le Traciatus, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.
Les deux fêtes de la Réversion et de la Subvention ont toujours été célébrées par le chapitre de Saint- Martin et elles le sont encore par le diocèse de Tours. La première se rattache évidemment au retour de Bourgogne, et l'auteur n'a fait que chercher à établir l'origine d'un usage qu'il a trouvé de son temps.
La seconde, d'après Mabille (3), se serai t d'abord appelée aussi Reoersioy et n'aurait commémoré que le retour du corps de saint Martin dans sa basilique en 919. Ce n'est que plus tard, sous l'influence du Traciatus, que
(1) Nous avons résumé dans notre Introduction tous les arguments qu'on a fait valoir contreices deux textes.
(2) Cf. Mabille, Pancarte noire, p. 348, l. XVII des Uémoirei de la Société archéologique de Touraine.
(3) Les Invasions normandes, p. 44.
l'on aurait attaché à cette fête le souvenir de la délivrance miraculeuse des Normands. Il est beaucoup plus vraisemblable pour cette fête comme pour la précédente que l'auteur du Tractatus a voulu rendre raison de ce qu'il a vu pratiquer.
C'est à tort d'ailleurs que Mabille essaye de mettre en contradiction le Tractatus et les plus anciens monuments liturgiques de l'Eglise de Tours, au sujet de l'institution de la fête de la Subvention, le 12 mai. Il cite un missel du xi« siècle. « Dans le calendrier placé en tête, dit-il, on lit au mois de mai : n IV Idus. NereiyAchillei atque Pancratii martyrum», et à la suite de cette indication primitive la mention suivante tracée d'une écriture plus récente, mais ayant encore tous les caractères de la fin du XI* siècle : « ^t reversio Sancti MaiHini episcopi, » — Un second missel du xiii® siècle porte au mois de mai : a IV Idus Maii, erceptio SS. Mauricii et Martini (1). » L'auteur du Tractatus ne sachant pourquoi il y avait deux Réversions du corps de saint Martin, l'une se célébrant en mai et l'autre en décembre, n'a pas hésité à rattacher l'une de ces fêtes à la levée du siège de Tours par les Normands et à fabriquer une légende pour en expliquer' l'origine; plus tard cette légende, ayant obtenu plus de créance que les anciens monuments liturgiques tombés en désuétude, a été reproduite par les chroniqueurs et acceptée par l'Eglise. » Or, un seul de ces monuments liturgiques peut faire impression, le missel du XI® siècle; encore la valeur de son témoignage ne s'impose-t-elle pas sans conteste.
En effet le nom de Subvention est donné à la fête du 12 mai par le rituel de Gatineau, composé au commencement du xiii* siècle. Voilà donc annihilé le témoignage du missel du xui® siècle. Plus tôt, en
(1) Op. cU., p. 44, Dote.
1180, les chanoines de Saint- Martin écrivaient à leurs confrères de Cologne que la fête du 12 mai avait bien été instituée pour célébrer la délivrance de Tours par Tintercession du saint évêque (1). D'ailleurs il peut se faire que les chanoines aient réuni dans une même solennité le souvenir de ce grand événement et celui du retour du corps saint dans leur basilique. En tout cas, à partir de la fin du xii* siècle, le nom de la fête du 12 mai a été Subvention, qu'elle le doive ou non i l'auteur du Tractatus (2).
(1) AnnaUcta BoUandiana, III, p. 217-257.
(2) La Grande et la Petite Chronique de Tours disent que ce fut le 13 mai que le corps de saint Martin fut transporté par Robert, archevêque de Tours, dans le lieu où on le vénérait alors. MablIIe {op^ et loc, cit.) suppose que les chroniqueurs auront confondu la translation do corps de saint Martin, qui eut lieu le 12 mai, avec la dédi^ cace de la nouvelle église, qui ne se fil que le lendemain 13 mai.