CHAPITRE IV
Possessions et Dépendances
Les foules qui fréquentaient le tombeau de saint Martin devaient nécessairement y. faire naître un nouveau groupement de population. Pour subvenir aux besoins des pèlerins^' des malades, il fallut bâtir des hospices, des hôtelleries, ded magasins. Attirés par la sainteté du lieu, de pieux personnages y fondèrent des monastères.
A côté de la vieille cité gallo-romaine se formait une ville nouvelle plus vivante, plus agitée, qui grandissait peu à peu, la Martinopole, et qui JSnit par rejoindre l'autre pour ne plus former qu'une seule ville avec elle, la ville de Tours actuelle.
C'est la basilique et le monastère de Saint-Martin qui forment le noyau primitif de cette ville nouvelle. Autour de la basilique se trouvait un atrium, qui est souvent mentionné dans saint Grégoire de Tours. Il ne faut pas voir là assurément une simple cour entourée d'un cloître, ce que désigne généralement le mot atrium. Ce devait être un vaste terrain, peut-être fermé par une clôture, appartenant à la basilique et relevant tout spécialement de sa juridiction. Plus tard, ses limites furent celles du cloître, car ce sont les mêmes édifices que l'on trouve d'abord infra atrium, et ensuite in monasieriOy infra claustrum.
Dans cet atrium beaucoup d'édifices s'élevèrent dans la suite du temps. Tout d'abord, les bâtiments nécessaires aux moines. Ils devaient habiter dès l'origine dans des maisons séparées, nous avons déjà vu (1) la cellula œditui, la cellula abbaiis. Au temps d'Alcuin, on peut encore constater cet usage ; on voit (1) Cf. chapitre II.
les moines aller dans la maison les uns des autres (1). Plus tard, les chanoines obtiennent la faculté de léguer la maison qu'ils occupent à qui ils voudront (2). Il y avait aussi des bâtiments claustraux servant aux usages généraux de la communauté. Rien ne prouve que parmi les inscriptions en vers que Ton trouve dans les œuvres d'Alcuin, pour un dortoir, pour un réfectoire, il y en ait qui s'appliquent certainement à Tours. Cependant Tusàge ordinaire des autres monastères incline à penser qu'à Tours aussi il y avait dortoir et réfectoire communs. D'ailleurs la légende que nous avons citée plus haut (3), à propos de la transformation des moines en chanoines, nous représente les moines couchés dans un dortoir, et si elle est fausse, quant au fait principal, il est très probable qu'elle est exacte quant aux détails. Donc sinon tous, au moins un certain nombre de moines, les plus jeunes sans doute, habitaient en commun. Une cella destinée à servir d'infirmerie aux chanoines malades est mentionnée dans un acte de 954 (4) ; elle devait évidemment exister auparavant. Nous savons aussi que l'école avait ses bâtiments spéciaux (5j.
La matricule, c'est-à-dire l'administration des aumônes destinées aux pauvres, était, également installée dans une cella particulière, comme l'atteste une charte de Charles le Chauve de 854 (6), cella dont l'origine doit être bien plus ancienne, si l'on songe qu'il est déjà question de l'organisation de la matricule dans saint Grégoire de Tours (7).
En dehors des bâtiments nécessaires au logement
(1) nta Alcuini, VIII, 15.
(2) Voir chapitre II, p 83.
(3) /rf., p. 43.
(4) Cal. n- 145.
(5) Voir livre III, chapitre ii.
(6) Cal. n« 55.
(7) De MiraCy I, 31.
des moines qui desservaient l'église, dès le début du pèlerinage, s'étaient élevés tout autour de la basilique, et dans V atrium même, un certain nombre de sanctuaires. On voit saint Venant (400) traverser Yatrium, en revenant de prier aux basiliques des saints (1). La vied'Alcuin nous le montre également passant les nuits à visiter les basiliques qui étaient élevées dans le monastère (2). EnjSn un acte de Charles le Chauve donne une énumération des églises qui existaient dans le monastère en 855 (3).
Parmi les plus anciennes constructions qui s'élevèrent autour de la basilique, il faut signaler le baptistère que fit construire saint Perpet ; le baptistère était une dépendance toute naturelle des anciennes églises. Au temps de saint Grégoire cet édifice reçut une autre destination et celui-ci y déposa des reliques de saint Bénigne (4). Ce baptistère disparut sans doute lors de l'invasion de 853, car on n'en trouve plus de trace dans la suite.
Une autre église du voisinage de Saint-Martin remonte à saint Perpet : celle qu'il consacra à saint Pierre et sur laquelle il fit mettre la belle charpente qui recouvrait la basilique élevée en l'honneur de saint Martin par saint Brice (5).
La chapelle de Saint-Etienne, dans laquelle Alcuin aimait à prier (6), est aussi antérieure à saint Grégoire, car il parait très vraisemblable que c'est la même dont il est déjà question dans cet écrivain (7). Elle est mentionnée pour la dernière fois dans l'acte déjà cité par Charles le Chauve en 855.
(1) G. de T., Vilœ Patrum, c. 17.
(2) VUa Alcuini, IV, 28.
(3) Cal. n» 55.
(4) G.deT.,fl. f., X, 31, nMU.
(6) Vita Alcuini, X, 18.
(7) De Gloria martyr um, c. 24.
Une des plus anciennes constructions faites après colle-ci dans Yairium est le monastère de la reine Ingeltrude, fille dé Clotairè (1). C'est sans doute Téglice de ce monastère qui est dévenue Notre-Dame de TEcrignole. Sainte Radegonde fonda elle aussi auprès de la basilique un monastère dans lequel elle déposa un fragment de la vraie Croix que Tempereur Justin lui avait envoyé. La relique fut plus tard transportée à Poitiers et saint Grégoire de Tours fit construire dans ce monastère une église dédiée à la vraie Croix.
C'est à lui aussi qu'est due la construction d'un nouveau baptistère dans lequel il mit des reliques de saint Jean-Baptiste et de saint Serge. Ce baptistère devint dans la suite l'église d'un petit monastère dont le recteur est mentionné dans un acte de 954(2),
L'acte de Charles le Chauve ajoute les églises de Saint-André, Sainte-Colombe, Saint-Simple, Saint- Clément. Une église de Saint-Hilaire paraît aussi au X* siècle (3), ainsi qu'un petit monastère de Saint- Benoît (4).
En dehors de ces églises et de ces couvents, l'enclos du monastère martinien comprenait encore des hospices. La première mention précise qu'on ait d'un hospice est celle qui se trouve dans la donation du chanoine Gulfard (5). Mais il est évident qu'il y en avait depuis bien plus longtemps, c'est dans des hospices qu'étaient reçus tous ces malades que saint Grégoire de Tours nous représente attendant leur guérison dans Vatrium. Plus tard, il y eut deux hos-
(1) G. de T., H. F., X, 12 ; IX, 33, in atrlo, Infra atrium.
(2) Cat. »• 146
(3) Cf. Mabille, Topojraphie de H Touraine, p. 106.
(4) Cat. n» 136. Cet(e petite abbaye de Baint-Benoit, mentionnée dans les diplômes dn roi Raoul en 931, de Louis d'Outre-Mer en 942, d'Hugues Capet en 987, ne reparait plus dans la suite.
(5) CaU n« 20, 22 Juin 785.
pices distincts, un pour les nobles, mentionné en 862(1), et un pour les pauvres, mentionné en 866 (2). L'hôpital des pauvres était dédié à saint Clément ; on ne sait à quel saint était dédié l'hôpital des nobles.
Toutes ces constructions s'élevaient donc dans l'enclos qui s'appela successivement atrium, clausirum, monasterium.
Mais, à côté, beaucoup d autres monastères et églises s'étaient bâtis. Le plus ancien monastère est celui de Saint- Venant; puis se construisirent successivement celui de Sainte-Monégonde, de Saint- Pierre-le-Puellier ; les églises de Saint-Pierre-du- Chardonnet, de Notre-Dame-la-Pauvre. Lors de la dernière invasion des Normands, disent les chroniqueurs, ils brûlèrent vingt-huit églises (3).
L'ensemble de ces constructions formait un bourg dont on trouv3 la première mention dans un acte de Charles le Chauve du 26 avril 862 (4). Déjà, ce bourg avait eu plusieurs fois à subir les ravages des pillards normands, comme nous l'avons vu au chapitre précédent. C'est après la grande invasion de 903 que les
(1) Gat.n» 61.
(2) Gat. n«- 85, 105 et 107.
(3) Pour le monastère de Saint-Venant, il n*y a aucune difficulté : il a toujours gardé le même nom. On a confondu à tort Saint-Pierrele-Puellier avec le monastère de Sainte-Monégonde ; celui-ci est encore mentionné au xi* siècle dans la charte de fondation de Beaumont. Saint-Pierre-le-Puellier aurait été fondé par sainte Glotilde. Il est ainsi appelé pour la première fois dans l*acte de fondation de Gormerypar Ittiier. Gat. n* 26. Saint -Pierre-du-Gtiardonnet est probablement i*égiise dont il est question dans le testament d'Haganon et d'Adjuteur, cat. n* 36 : eccleitiam S, PHri quœjuxta ecclesiamS. Ve* nantii, et aussi dans Tacte de Raoul, cat. n* 136 : unam videlicet S, Pétri ad cœmeterium, N.-D.-la-Pauvre est probablement l'église dont il est question dans l'acte de Charles le Ghauve, cat. n* 50, et dans réchange entre Théotolon et Adam, cat. n* 126. Mabilie, Topographie de la Touraine, veut voir, dans l'église que mentionnent ces deux actes, Notre-Dame-de-rEcrignole. Notre-Dame-la-Pauvre est devenue plus tard Nptre-Dame-la-Uiche.
(k) Gat. n* 62.
chanoines pensèrent à entourer de fortifications leur cloître et le bourg qu'ils essayaient de faire sortir de ses ruines.
L'argent leur manquait pour ce grand travail ; ils se voyaient obligés de se dépouiller de leurs trésors. Ils offrent à Alphonse, roi d'Espagne, de lui vendre une couronne d'or enrichie de pierreries. Celui-ci leur écrit de la lui envoyer : si elle lui plaît, il la paiera largement, sinon, il dédommagera du moins ceux qui la lui auront apportée (1).
La construction de ces fortiâcations était achevée en 918 (2). Elles délimitaient Tenceinte qui est toujours restée la même jusqu'au jour de la démolition des vieilles murailles. Elles n'entouraient pas tous les monastères et autres maisons qui avaient été bâtis autour de la basilique, mais seulement la basilique elle-même et le cloître. L'enceinte ainsi déterminée formait à peu près un quadrilatère compris entre les rues de la Rôtisserie et du Petit-Soleil au nord ; la rue de Jérusalem à Test; la rue Néricault-Destouches au sud; les Halles et la place du Grand-l^arché à Touest.Le territoire de Châteauneuf correspondait donc àpeuprès à ce quiavait été autrefois Ta^rm/n, le monasterium; il était plus petit cependant, car Saint-Clément, qui dans l'acte de Charles le Chauve de 855 est désignée comme étant in monasterio, se trouvait en dehors des murailles. Le bourg fortifié s'appela Châteauneuf par opposition à la vieille ville. En dehors des fortifications se trouvaient les trois bourgs de Saint -Venant, de Saint-Pierre-le-Puellier, de Saint-Clément.
Ce bourg, ces monastères et ces églises étaient sous la dépendance de Saint-Martin, dans des conditions que nous examinerons plus loin. Mais les possessions
(1) L'issue de la demande n'est pas connue.
(2) Cal. n* 124.
- liO ~
du chapitre et même sa juridiction temporelle et spirituelle s'étendaient bien au-delà des étroites murailles de Châteauneuf. La dévotion au tombeau de saint Martin avait produit ce que produisait toujours alors la dévotion à Tégards des saints : des générosités qui enrichissaient leurs égides et leur clergé. Saint Grégoire rappelle un certain nombre de donations faites à la basilique (1). La plus ancienne dont l'auteur soit mentionné est celle de Francilien, quatorzième évéque de Tours, et de sa femme Clara, vers Tan 540, mais nous n'avons aucun renseignement sur les biens qu'ils donnèrent (2). Un peu plus tard un second testament est fait en faveur de Saint-Martin par la reine Ingoberte, grâce aux conseils de saint Grégoire de Tours; on ne sait pas non plus quel en était l'objet (3).
Déjà Saidt-Martin possédait depuis longtemps la villa de Nazelles. Une anecdote racontée par saint Grégoire de Tours naontre comment les saints savaient alors défendre leur patrimoine. Caribert s'était emparé de Nazelles pour y faire élever des chevaux. A peine les palefreniers avaient-ils donné du foin aux chevaux, que ceux-ci furent pris de la rage. Ils rompent leurs attaches avec furie et se répandent dans la campagne; les uns s'aveuglent, les autres se précipitent du haut des rochers. D'autres, en-
(1) Nous ne parlons pas du testament de saint Perpet, dont la fausseté a été démontrée de façon inattaquable par Julien Havet. D'ailleurs, il intéresse assez peu Saint-Martin. Saint Perpet donne à son église sa villa de Berthenay, à cette condition qu'elle fournisse de rtiuile pour éclairer le tombeau : « Villam Bertiniaco cum siiva et omni redditu ea condilione qus mihi a Daniele diacono vendila est ecclesiœ me» panier do, ila tamen ut de eorum provenlibus oleum paretur pro domini Martini sepulcroindeflcienter illuslrando. » Berthenay ne parait que beaucoup plus tard dans rénuméralion des biens de Saint-Martin, dans un acte de Louis le Bègue de 938 (cat. n* 142).
(2) Cal. no 1.
(3) Cal. n* 2.
fin, se jetant dans des haies, se transpercent de part en part. Les palefreniers, voyant dans ce j^hénomène Un effet de la colère de Dieu, cherchent à ramener quelques-uns de ces animaux qui étaient encore sains et vont dire au roi qu'il détient injustement cette terre : « Abandonne la, lui disaient-ils, et tu auras la paix. » Mais celui-ci furieux s'écrie: « Que ce soit juste ou injuste, moi régnant, la basilique n'aura pas cette terre. » Il mourut sans faire de restitution. Mais Sigebert, cédant aux supplications de Té vêque Euphrône, rétablit la basilique en la possession deNazelles qu'elle garda toujours dans la suite, dit saint Grégoire de Tours (1). Cependant la villa de Nazelles ne reparaît plus désormais dans les énumérations des biens de Saint-Martin.
La basilique avait aussi dès lors des possessions dans le Poitou (2). Avec le testament de saint Yriez, ses domaines s'étendent bien au-delà de la région tourangelle, jusque dans le Limousin (3); elle reçoit en effet, avec différentes autres terres, le monastère d'Attane, qui deviendra la ville de Saint- Yrieix (4). On voit aussi par le testament de saint Bertrand, évéque du Mans, que la basilique de Saint-Martin avait un domaine dans le Bordelais aux environs de Blaye, domaine qui n'est nommé qu'à propos d'une vente et qui n'est pas autrement connu (5). On sait donc, en réalité, peu de chose sur ce que pouvait
(l)-Oe Mirac, I, 29.
(2) />« Mirac,, III, 9. Autres dons. /J., IV, 11, 15.
(3) Mlgne, t. LXXVII, col. 1143. Cat. n* 5, 572 ou 591.
(4) L'identiflcation des noms de ce testament n*a pu être faite complètement : la moiUé de la terre de Griciacenm est donnée à Saint-Martin, Tautre aux moines d'Attane ; la terre de Fi^ciacensi est également partagée entre la basilique et les moines d*Attane. Id. pour la terre de Scauriniacus, pour la terre de Rosell (Aostiro), pour une maison et un terrain dans la ville de Limoges; une autre dans la ville d'/statison.
(5) Cat. n» 6.
posséder Tabbaye martînîenne à Tépoque mérovingienne; les privilèges d'exemption qu'elle reçoit laissent supposer seulement que ses domaines devaient être assez étendus.
AvecTépoque carolingienne nous aurons beaucoup plus de renseignements et nous verrons se constituer les immenses propriétés, qui feront de la Collégiale de Saint-Martin de Tours uue des plus puissantes seigneuries de France.
Combien elle était déjà riche en terres à la fin du vni® siècle, on peut s'en rendre compte par un acte de Charlemagne confirmant ce que Tabbé Autland a établi pour la mense des moines (1). Il énumère toutes les villas qui doivent être consacrées à leurs usages particuliers. Malheureusement cette énumération ne nous renseigne qu'incomplètement à cause de la difficulté des identifications (2).
Ces propriétés sont assez dispersées ; mais beaucoup de villas ici énumérées formeront comme autant de noyaux autour desquels viendront se grouper de nouvelles acquisitions.
Cette énumération des villas de la mense ne contient pas, tant s'en faut, toutes les propriétés de la basilique de Saint-Martin, même à cette époque. D'autres donations viennent l'enrichir. Avant Charlemagne,
(1) Cat. n* 18.
(2) Ligueil (I.-el-L.). Courçay (I.-et-L.), Louans (I.-e(-L.), Mayet (Sarihe), Chenu (Sarlhe), Thurô (I -el-L.), Loona (?), Vouvray (I.-el- L.),Aubigny(Gher), Mareuil (Lo!r-et-Gher),PonUgnô (Malne-el-LoIre), Chalenay (Mayenne ?), Chemillô (M.-el-L.), Brion (M.-et.L.), Noyant (M.-et-L.). Gennelell (M.^t-L.), CanlacusC?), Aulnay (Vienne ?), Gadriacus (?), Merila (?), Deiflacus (?), Parce (Sarlhe), Préclgné (Sarlhe), Gassiacus (?), Suèvres (Loir-el-Cher),LaMenibrolle(I.-el-L.), Spicariœ (l.-el-L ), Orlu (Eure-et-Loir), Senonas (?), Soulilré (?), Lauciacus (?), Axedus (?), Belconius (?), Trinicrobus (?), Baionvelare (?), Novavilla (?), Nouans (I.-el-L.), Blasina (?), Pociacus (?), Tauxigny (I.-eUL.), Brlguell (I.-el-L.), Grouzilles (I-el-L.), Blaslay (Vienne), Doussay (Vienne), Mellecey (Saône-el-L.)r Angles (I.-elL.), Ports (I,.el-L ), Retz (M.-el-L.), Anlogné (Vienne).
— il3 —
elle levait reçu Marsat en Auvergne (1). Lee abbés plaçaient en fonds de terre les sommes d'argent qu'ils recevaient. L'abbé Autland, celui-là même qui avait établi la mense. achète d'un certain Gundoson tout ce qu'il possédait en Allemagne dans le pays de Brisgau, au lieu appelé Chantra, sur la rivière dite Hautia, pour trente sous qu'il, reçoit du trésor de Saint -Martin et dont il se dit bien payé (2). Ithier fait de même et achète (3) d'un certain Fulridus des bions situés également dans le Brisgau, en un lieu appelé Slamaconstatt (?j.
Un peu plus tard se place la donation, par Charlemagne> de biens situés en Italie : l'île et la ville de Sirmione, sur le lac de Garde; un monastère construit à Sirmione sous le vocable de Saint-Sauveur avec toutes ses dépendances, Peschiera, Lional, levai de Côme, depuis les limites du canton de Trente jusqu'aux confins des pays de Breschia et de Bergame, la ville de Solero, une maison à Pavie et un hôpital bâti entre le Pô et le Tessin près de Pavie, en un lieu appelé Waham, consacré à la sainte Vierge (4).
Une donation intéressante à signaler à cette époque est celle du moine Gulfard (5). Il avait été voué dès son enfai;ice au tombeau de saint Martin. La communauté martinienne recevait donc des oblats comme tous les monastères bénédictins. On lui avait coupé les cheveux et on les avait déposés avec ses armes, car il était de naissance noble, sur le tombeau près duqtiel il devait passer ses jours. Il donne au saint, qui possédait déjà sa personne, les biens qui lui apparte-
(1) Cal. n* 36.
(2) Cal. n* 16, 28 juin 733.
(3) Cal. n* 23. Mabiile parle à lorl d'une donalion. Ces biens falsaienl parlie du domaine impérial, Chairlemagne confirme quand môme la venle.
(4) Càl.n* 17. Béchin, p. 40, menlionne le don de Boléro.
(5) Cal. n* 20, 22 Juin 785.
naient en Touraine dans la viguerie de Maillé, dans la villa de Lignières, et dans la viguerie de Montlouis, dans la villa de Greux. Il fait cette donation à condition que Sigelaus, clerc, et le diacre Raganardus posséderont, après son décès, lesdits biens leur vie durant, à la charge de payer certaines redevances à la communauté. C'est la première donation faite à la communauté par un de ses membres, nous en verrons d'autres par la suite.
Au temps d'Alcuin, les propriétés de Saint-Martin étaient assez étendues pour compter un grand nombre de serfs. Élipand de Tolède reprochait à Alcuin sa richesse et disait qu'il possédait vingt mille serfs. On comprend que le saint abbé se soit plaint d'être plongé dans les soucis séculiers ; l'administration de terres aussi étendues et d'une pareille population ne devait pas être sans causer beaucoup de tracas (1).
Pendant les ix« et x« siècles, la communauté martinienne ne cessera d'accroître son domaine. Elle aura à traverser des temps fort mauvais ; les invasions normandes, le désordre général du royaume permettront à l'esprit de rapine des seigneurs de s'enrichir aux dépens des biens ecclésiastiques. Mais le chapitre ne se laissera pas dépouiller sans rien dire, et l'influence religieuse aidant, et aussi la crainte des vengeances de saint Martin, on lui restituera le plus souvent ce qu'on lui a pris. Cependant des noms que nous avons vus dans l'énumération précédente disparaîtront pour toujours de la liste des domaines martiniens. D'autres donations, au contraire, viendront non seulement compenser les pertes, mais enrichir davantage les heureux chanoines de Tours,qui, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, bénéficient même de leur malheur.
Dans la ville de Tours même, la Collégiale de Saint-
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Martin possédait le fifef de la Basoche. Il avait été acquis à la suite d'un échange entre le chapitre et le comte Hugues (1). Les chanoines avaient converti en chapelle la fameuse sa/te maudite et avaient construit un petit monastère â côté. Cette chapelle fut dédiée d'abord à Notre-Dame, d'où le nom de Notre-Dame de Consolation, sous lequel elle est désignée dans plusieurs chroniques. Nous avons vu précédemment comment ils utilisèrent ce monastère comme lieu de refuge (2).
Nous allons mentionner maintenant les dons en terre en suivant l'ordre des régions.
Indre-et-Loire. — Un manse seigneurial dans la viguerîe de Montlouis, dans la villa de Greux; dans la villa Silcariolas (?), des vignes, des prés; dans la villa de Bré, également un manse seigneurial (3). Un manse sdgneurial et un manse servile dans la viguerie d'Esvres, au village de Marigny (4).
Certains biens que possédait l'archevêque de Tours Ursmar, au lieu appelé Villemartin, dans la viguerie d'Angle (5). Une petite villa appelée Colonica et deux petits manses à Villaines (6). Oé, Mosnes, Restigné, qui apparaissent pour la première fois dans une énumération des villas dépendant de la mense faite dans un acte de Charles le ChVive le 23 avril 882 (7) ; par contre Tauxigny n'y figure plus, cette villa ayant été donnée â Cormery (8). Un manse dans la viguerie de Sonzay, au lieu dit la Lande (9). La
(1) Cat. n» 78, janvier 879.
(i) Ce fief fut confirmé aux chanoines en 903 et en 919 par Charles le Simple, par Raoul en 931, cat. no* 109, 125, 136.
(3) Cap. n* 36, 1«' juin 818. L'analyse de Habille est très fausse.
(4) Cat. n* 42.841.
(5) Cat. n* 48, juin 845 ou 846, AnguliaceMis,
(6) Cat. n» 52, 849.
(7) Cat. n* 61.
(8) Cat. n» 37, 7 mars 820.
(9} Cat. n' 63, 862.
villa d'Athée (1). Un alleu situé dans la viguerie dé Neuvy, au lieu dit Valentinai (2). L'alleu de Ventes, situé sur rindre dans la viguerie dePont-de-Ruan (3). Un alleu dans la Villa de Pussigny, dans la viguerie d'Angles, et un autre appelé Mons OJildi (?) (4). Des biens situés dans la viguerie d*Esvres, à la Fontaine, à Lignières (5). Un alleu situé dans la viguerie de Montlouis, au village de Nouis (6). Un alleu à Morignan (7). Des biens situés aux environs de Faye-la- Vineuse (8). La prairie de Mequeroil (9). Des moulins sur la Choisille (10).
Loir-et-Cher. — Des manses seigneuriaux situés dans la viguerie de Pont-Levoy dans la villa Blidrieus (11) ; dans la viguerie de Cheverny, au village d'Aunay (12). Deux églises : l'une dédiée à saint Lubin dans la ville même de Suèvres, l'autre dans la villa appelée Noginantus située dans la même viguerie (13). Sept manses près de Villejoint et neuf arpents de vignes situés aux environs de Suèvres (14). Un alleu dans le faubourg de Saint- Aignan, appelé Vtdton (15).
Maine-et-Loire. ^- Un mausc seigneurial dans la viguerie Crocinse, dans la villa Pauliaco (16). Noyant, Pontigné, Chemillé, Genneteil.
(1) Cal. n« 82, 884. •
(2) Cat. no 98, 22 mal 895.
(3) Cat. n*» 108, 14 seplembre 900. Béchin, p. 45.
(4) Cal. n« 110, 904, 1" mars.
(6) Cal. n« 111, 905, 5 juillel.
(6) Cat. n» 118, 909, 30 oclobre.
(7) Cat. no 137, Béchin, p. 47, 931, 26 mars.
(8) Cat. no 145, 954, 4 mai.
(9) Cal. no 117, 908.
(10) Cal. no 121, 914, 31 décembre.
(11) Cat.no 36, 818, l*'juln.
(12) Cat. no 42, 841.
(13) Cal. no 99, Gr. Ch,, p. 106, Béchin, p. 46, 895. 29 juillet.
(14) Cat. no 99, 895, 29 Juillet.
(15) Cat. no 133, 927, 8 avril.
116) Cat. n*36, 818, l"juin.
- il7 —
Charente et Vienne, — Unalleu sur la Charente, dans le pays de Briou et dans la viguerie de Savigné, contenant environ quarante-quatre manses; un autre dans le même pays dans la viguerie de Ville-Fagnan (1).
Vienne, — La villa de Curçay (2). Un alleu situé dans la viguerie de Sauves, près de Doussay {3\ Un alleu à Joué et un autre à Bertegon dans la viguerie de Loudun (4). Une chapelle dédiée à saint Hilaire dans la viguerie de Sauves au village de Verrue (5).
Sarthe. — La villa de Vouvray-sur-Loir (6).
Cher. — La villa deLéré (7).
Eure-et-Loir. — Un manse seigneurial, au lieu dit Villa Mauro dans la viguerie de Châteaudun et un autre àBullainville(8). Unalleuappelô Villa Spinosa situé dans la viguerie de Varize, avec Téglise dédiée à Notre-Dame (9). La villa Baina (10).
Marne, — La villa d'Allement, située dans le pays de Meaux, dans la viguerie de Queudes et de Broussy. La villa de Saudoy.Une autre villa appelée La Meix- Saint-Epoing sur le Morin, dans le paysvde Meaux. Également une autre appelée Atausimus, et une autre appelée Rouvre, et la villa de Bries (11). La villa de Merlant dans le pays de Changy (12). Un alleu à Lachy situé dans le comté de Meaux dans le pays de Queudes, et un alleu à Sézanne dans le même comté (13).
(1) Cal. n» 92, 890, 10 octobre.
(2) Cat. n« 45, 845, 5 janvier.
(3) Cat n» 92, 890, 10 octobre.
^4) Cat. n* 110, 904, 1*' mars.
(5) Cat. n* 145, 954, 4 mai.
(6) Cal. n* 61, 862.
(7) Cat. n»61, 862.
(8) Cal. n* 49, 846, mal.
(9) Cat. n* 100, 895, 10 novembre.
(10) Cat. n*104, 898,29 septembre.
(11) Cal. n* 29, 813.
(12) Cal. n» 74, 878.
(13) Cal. n« 139 Gr. Ch., p. 110, 937, U septembre.
Seine-et-Mcume. — La villa de Mons (1). Les villas de Neuilly et de Donnemarie (2). La villa de Chalautre, avec son église dédiée à saint Georges, et toutes ses dépendances, situées dans le comté de Troyes (3).
Oise. — Des biens situés dans le pays de Senlis au lieu dit Balagni et aux environs (4). Un alleu à Houdancourt-sur-Oise (5).
Yonne. — Le monastère de Chablis construit en l'honneur de saint Loup, avec tout ce qui en dépendait dans le pays de Chablis et d'A vallon, dans les villas de Neriniacus et de Thizy (6).
Aube. — La villa de Nogent-en-Othe (7).
Saône-et'Loire. — La villa de Mellecey (8).
Dordogne. f — Vingt-trois manses de terre arable situés en Limousin dans la centaine appelée Vantio-r ninsis, au lieu dit Birbiniacus et la villa appelée Betiniagy avec onze manses situés dans la même centaine (9).
Loiret. — Un alleu à Châtillon-sur-Loire (10).
Belgique. — Un manse seigneurial situé en Hainaut au lieu dit Villa Petia, dans la viguerie Bruciacensis ; qn autre, avec une église dédiée à Notre- Dame et un moulin situé dansleBrabant,etun troisième situé dans la viguerie de Tournay sur le bord de TEscaut (11). Une villa appelée Fabt dans la Hesbaye (12).
(1) Cat. n* 61, 862.
(2) Gr. Chr., p. 101, 860.
(3) Cat. n* 153, 978.
(4) Cat. n» 50, 13 mars 849.
(5) Cat. n* 77, Béehin, p. 47, 878.
(6) Cal. ïi* 57, 867.
(7) Cat. n* 68, 872.
(8) Cat. n* 71, 877.
(9) Cal. VL* 127. Béchin, p. 45, 921 juin.
(10) Cat. n* 137, 931, 26 mars.
(11) Cat. n* 120, 914, 30 mal.
(12) Cat. a« 129, 923, 18 décembre.
Ces biens n'étaient pas tous possédés de la même façon par la communauté martinienne. Vers le milieu du vui« siècle, à l'époque où les souverains imposent aux monastères des abbés, qui n'ont aucun caractère religieux, une division s'opère dans les possessions ecclésiastiques. Il s'agissait, en effet, d'assurer aux moines un revenu qui leur permît de vivre ; il était à craindre qiie la rapacité des abbés laïcs ne les entraînât à absorber une trop grande part des ressources de leur communauté.
C'est aussi à cette époque que cette distinction fut établie à Saint-Martin de Tours par l'abbé Autland. Les revenus des quarante-huit villas que nous avons énumérées plus haut devaient être consacrés à la nourriture des moines ; ils seraient remis au cellerier,qui en disposerait au temps convenu. L'acte de CharUîmagne, qui confirme les dispositions d' Autland, ne doit pas les rappeler toutes; car il est dit que les revenus de ces quarante-huit villas seront consacrés aux moines mensuatim, c'est-à-dire par mois, ce qui laisse supposer que primitivement à chaque mois était attribué un oertain nombre de villas. Le cellerier n'avait pas cependant à subvenir aux besoins de la communauté pendant les douze mois de l'année; le mois de décembre était réservé au portier, qui avait pour cette raison les domaines de Joué, de Berthenay, de Vençay et quelques autres. D'autres villas étaient tenues de fournir le bois, le blé et la volaille. Comme il n'est pas dit qu'elles fussent attribuées à la mense des religieux, il est donc évident qu'elles étaient à la disposition de l'abbé, qui jouissait des revenus à charge des redevances fixées (1).
La transformation du monastère en collégiale n'introduisit pas d'ailleurs de modifications dans cette distribution des revenus de Saint-Martin. Dans la do-
(1) Cal. !!• 18.
nation du comte Hélingaud (1), il est spéciâé que les revenus des domaines qu'il donne sont pour les chanoines. Ce qui veut dire que l'abbé jouissait toujours de ce qui n'était pas affecté à la mense des chanoines, ou de ce qui n'était pas grevé de quelque attributioii particulière. Une ordonnance de Charles le Chauve confirmant d'ailleurs une ordonnance de Louis le Débonnaire, établissait de nouveau l'institution de la mense, réglant que les revenus des villas qui y étaient affectées ne devaient pas être employés à d'autres usages ; que pour celles qui ne faisaient pas partie de ladite mense, elles devaient continuer de s'acquitter des redevances en œufs et en volailles auxquelles elles étaient tenues (2).
Une disposition qui est prise un peu plus tard divise les villas exclusivement réservées aux chanoines en dix menses, chaque mense devant fournir à vingt chanoines (3).
Une série de confirmations permettent de suivre l'état de la mense pendant le ix« et le x« siècle. Certains noms se retrouvent invariablement dans toutes : Chenu, Doussay, Chatenay, Courçay, Brigueil, Antogné; d'autres ne se retrouvent plus après 774 : Aubigny, La Membrolle, Soulitré, Orlu, Senonas, Lauriacus, Nouans, Trinicrobus, Blasina, Contaeus, Merila, Louans, Cadriacus, Pontigné, Loona ou Baina, Mareuil, Pociacus.
Comme beaucoup de ces noms n'ont pu être identifiés, peut-être les mêmes villas sont-elles désignées par d'autres noms dans les actes suivants.
La villa de Retz est encore confirmée au chapitre en 845 (4). mais il n'en est plus question dans la suite.
(1) Cal. n» 29.
(3) Cat. no 51, !•' mai 849.
(4) Cal. n» 45.
Deux confirmations de Charles leChauve, en 845(1), ne mentionnent pas un certain nombre de villas, qui reparaissent en 862 (2) et qui se retrouvent ensuite dans tous les autres actes postérieurs : Marsat, Ports, Thuré^ Blaslay, Chenu, Vouvray sur-Loire, Genneteil, Suèvres, Précigné, Parce, Novarilla.Spicariœ^'i^oyant. D'autres mentionnées encore en 845 ne reparaissent plus dans la suite : Baillonville, BelconJus, Brion (3) ; Crouzilles, Axedus, Angles, De/Jiacus, Chemillé, Aulnay (4).
Après l'acte de Charles le Chauve en 862, il faut aller jusqu'au commencement du x« siècle pour trouver une nouvelle énumération des villas de la mense, dans un acte de Charles le Simple : Ligueil, Brigueil, Epeignéet les Pruniers, Ports, Blaslay, Doussay,Antogné, Curçay, Suèvres avec les églises de Saint-Lubin et de Saint-Denis, Mosnes, Courçay et le pré de Chanvre, Vouvray, Thuré, Chatenay, Oé et Chenu, Restigné, Noyant, Mayet, Genneteil, Précigné et Parce, Vouvray-sur^Loire, Léré, Bannay. Chablis avec Comissey, Mellecey, Mons, Saudoy,Nogent, Merlant (5). Tel restera, à peu de choses près, l'état de la mense jusqu'à la fin du x« siècle (6).
En dehors des villas particulièrement attribuées à la* mense, d'autres revenus avaient une destination spéciale. Les terres données en Italie par Charlemagne étaient consacrées à l'entretien du vestiaire (7).
(1) Cat, n**43 cl 47.
(2)Cal. n*61.
. (3) Cal. n» 43.
(4) Cat. n* 47. Ligiieil qu! n*esl pas dans 43 est dans 47.
(5) Cat. n* 109, 903.
(6) Cal. n* 125, 919, ajoute Varna vilh, Vaêconia villa dans le pays d'Orléans ; ajoute à Chablis Ninriacui et Ulciacum ; Marigny. Cat.n« 136, 931, ajoute Vulton dans le pays de Bourges, Vernie, Villa Rucaria, Chantepie et un petit bien sur la Vende, lea biens donnés par Haganon etAdjuleur, Caderniacus dans TAnjou. Cat. n«142, 938, ajoute Vençay, Joué et Berthenay.
(7) Cat n» 17.
Plus tard, les villas d'Antogné et de Marsat eurent la même affectation (1). Le trésorier avait des biens spéciaux qu'il pouvait donner en précaire avec le consentement de l'abbé. L'infirmerie (2), la grangerie (3), l'école (4), le luminaire (5), avaient aussi leur source spéciale de revenus. A l'hôpital des pauvres et à celui des nobles devait être consacrée la neuvième partie des revenus de toutes les villas appartenant aux chanoines (6), même de celles qui auraient pu être doimées en bénéfice.
Un point particulièrement intéressant à élucider, c'est de savoir comment les abbés se comportaient à l'égard de tous les règlements qui concernaient le temporel de leur monastère. Les dispositions, qui affectaient certaines possessions à la mense des religieux, furent respectées assez longtemps, pendant l'administration de trois abbés : Autland, celui qui les avait établies, Vulfard et Ithier, c'est-à-dire pendant environ une cinquantaine d'années. Alcuin, comme nous l'avons vu, tirait de gros revenus de son abbaye. Ce qu'on sait de l'austérité de sa vie semblerait porter à croire qu'il n a pas dû employer à son profit des biens destinés à ses religieux. Cependant t^omme il «st dît
(1) Antognô faisait d*ai1leurs aussi parUe de la mense. Les revenus s'en éiaidni «ans doute accrus depuis l'étaëtissement d'AuUand. Aussi est-ce Vivien qui fait cette attribution et dans l'acte de Charles le Chauve, qui la confirme, est-il bien spécifié que ce qui a été consacré à la mense doit le rester. Cependant en 862 (cat. n* 61) il est dit simpiement qu'Ânlogné doit fournir aux vêtements. De Courçay et de Retz il est dit (cat. n» 45) que ces villas étaient données « ad habendas cappas ». Bannay, qui fut plus tard échangé contre Marsat, était affecté aux chaussures (cat. n<> 136).
(2) Cat. n* 6.
(3) Cat. n" 3, et 126.
(4) Voir plus bas au chapitre de V Ecole.
(5) Cat. n" 31, 135.
(6) Cat. nv 61, 109, 136, etc. D'après la Gr. CAr., p. 96, et Béchin, p. 98, ce serait Louis le Pieux, qui, la troisième année de son rè^ne, aurait assuré à la communauté de Saint-Martin les dîmes et les nones des biens donnés en bénéfice.
dans un acte de Louis le Débonnaire, qui remet les chanoines en possession de leur temporel (1), que les abbés prédécesseurs de Fridugise avaient agi comme lui, c'est-à-dire avaient disposédece temporel, et que, par ailleurs, les abbés Vulfard et Ithier sont représentés comme ayant respecté l'établissement d'Autland, qu'il n'y a que deux abbés entre ceux-là et Fridugise, Alcuin et Gulfard, il reste établi qu'Alcuin avait lui aussi mal disposé des biens dont il était le chef (2).
Les abbés prédécesseurs de Fridugise, et lui-même au commencement de sonadministration,avaient traité le temporel de leur communauté comme s'il avait été leur bien propre. Ils avaient donné en bénéfice à leurs serfs les terres dont le produit était affecté au vestiaire et à l'entretien de la communauté ; les revenus destinés aux moines se trouvaient donc diminués d'autant. Par un diplôme du 14 novembre 832, Louis le Pieux remédiait à cet abus, il retirait des mains de ceux qui les détenaient les terres aliénées et les affectait de nouveau à l'entretien et au vestiaire des frères, en ordonnant qu'elles seraient à l'avenir administrées comme elles Tétaient du temps de Charlemagne, sous les abbés Vulfard et Ithier.
Il est à croire que cette disposition ne fut pas très bien observée, car le 5 janvier 845 Charles le Chauve confirmait l'acte de Louis le Débonaire (3). Les chanoines éprouvaient le besoin de garantir leurs moyens d'existence contre la rapacité d'abbés, qui n'avaient de religieux que le titre. On voit l'un d'eux, Vivien, rece-
(1) Cal. n* 41.
(2) La villa de Marsat cependant avait été donnée à cens à un certain Erbald par Ithier, donation renouvelée par Alcuin, mais à cette condition qu'à la mort d*Erbald la terre devait revenir au monastère. Le retour se fit en 828. Charte de Pépin d'Aquitaine l'attestant, cat. n« 38.
(3) Cat. Il- 41 et 45.
voir plus tard dos louanges de ce qu'il avait respecté le temporel de ses chanoines Tous ne lui ressemblaient pas ; vingt ans après ce dernier acte, en effet, Charles le Chauve devait faire restituer les biens de la mense accaparés p^r les abbés, qui avaient mis à profit le désordre causé par les invasions normandes (1).
Quand le titre d'abbé de Saint-Martin fut devenu propriété de la famille de Robert le Fort, la mense ne fut pas plus en sûreté. Les actes royaux garantissent bien aux abbés la jouissance de certaines villas, mais ils ne s'en contentent pas (2). Robert, fils de Robert le Fort, cédant aux supplications des chanoines, leur rend la villa de Doussay. Cette restitution se fit d'une façon solennelle. Un jour de Pâques qu'il se trouvait à Tours auprès du tombeau de saint Martin, il se fit lire le diplôme de donation du roi Charles, puis, mettant son gant sur la pierre du sépulcre, il rendit la terre volée, à condition que les chanoines prieraient Dieu pour le nouveau roi Eudes, pour lui, Robert, et pour Robert autrefois comte et abbé de Saint-Martin, son père. Le jour anniversaire de cette restitution, à savoir le premier avril, les chanoines devaient avoir un repas entier et célébrer l'office pour lui (3).
Il rendit aussi la chapelle de Saint-Clément dont s'était emparé celui qui l'avait précédé comme abbé de Saint-Martin, le comte Eudes, devenu roi, qui d'ailleurs avait lui-même confirmé l'affectation de la mense des chanoines et Ligueil, qui avait été donné en bénéfice (4). La villa de Monnaie, que les abbés
(1) Cat. n« 61.
(2) Cat. n^ 109 : « Tarn ex vllli? suprascriptis fratribus specialiter dolegatis, quam et ia beneflciis ab abbate eorum proprio attribulis. » Cat. no 136 : » Et abbaUoIIs alque villis ad proprios usus abbalum suorumque fidelium. »
(3) Cat. n« 103.
('i) Cal. n« 109.
avaient donnée en bénéfice au détriment de la grangerie au service de laquelle cette villa avait été affectée, était rendue par l'abbé Hugues en 930 (1).
La porterie n'avait pas été mieux partagée que la grangerie. Hugues s'était emparé de Vençay, de Berthenay, de Joué et de quelques autres biens qui étaient affectés à ce service et les avait donnés en bénéfice. Il s'était ensuite laissé ])ersuader que l'office de la porterie ne devait pas être exercé à son profit ; sur les réclamations du doyen, du trésorier et de quelques chanoines qui vinrent le trouver à Paris, il consentit à rendre ces biens pour réparer une injustice et pour attirer les prières des chanoines sur sa famille (2).
Les abbés avaient empiété d'autre façon sur le domaine de leur communauté, ils s'étaient attribué un droit de provision que devaient leur payer les nouveaux chanoines ; cela, parait-il, se pratiquait longtemps avant l'époque de Robert qui y renonça (â).
Ce n'était pas seulement contre leurs abbés que les chanoines devaient défendre leurs propriétés. Elles étaient trop considérables pour ne pas tenter la cupidité des seigneurs qui profitaient des désordres de cette époque tourmentée pour s'en emparer (4).
(1) Cat. no 134.
(2) Cal. n» 144.
(3) Cal. no 112.
(4) Cal. no 132* Le chapilra de Sainl-Marlin vienl réclamer, en présence du corole Ebolus, la resliluUon des biens dépendant de Curçay cl d'Antogné, situés dans le pays de Thouars, et qui lui av|ilenl été enlevés depuis plus de six ans par le vicomte Savary sans que ses réclamations aient pu avoir quelque effet sur les usurpateurs. Par le conseil d'Hugues, leur abbé, les chanoines envoyèrent des députés, savoir : Farmannus, prévôt de Courçay, Ardouin et Archanaldus, chanoines, vers le comte Ebolus, ami dudit Hugues, pour demander la restitution des biens usurpés. Les députés étant arrivés à Loudun, y rencontrèrent le vicomte Aimery, auquel ils exposèrent l'objet de leur mission et le sujet de leur affliction. Pénétré de la Justice de leurs réclamations, Aimery les engagea à demeurer à Courçay jusqu'à ce qu'il eût rejoint le vicomte Savary et Teûl
Les ressources des religieux de Saint-Martài M consistaient pas seulement dans les revenus de leujrB propriétés. Ils pouvaient recevoir directement des sommes d'argent. Anségille, abbé de Fontenelle, leur donne par testament cinq livres (1) ; de telles donations durent se renouveler souvent. Ils avaient aussi leur part dans les oflErandes faites au tombeau par les nombreux pèlerins qui le visitaient. Louis le Pieux régla que le tiers de ces offrandes leur reviendrait sauf les étoffes et autres choses qui devaient être conservées pour Tornement du tombeau. Il en était de même de l'huile et de la cire qui devaient être employées au luminaire de l'église (2). Un certain nombre d'églises leur devaient des rentes : Notre-Damede-l'Ecrignole, Saint- André, Sainte-Colombe, Saint- Martial, SichiHnaci (2), Saint-Jean, Saint-Paul de Cormery, le monastère de Popolène, Trois petites abbayes leur devaient des repas : Saint-Pierre-du- Cimetière, Saint- Vincent et Saint-Benoît à l'intérieur des fortifications (3).
La plupart de leurs domaines étaient donnés en préamené pour s'entendre avec eux. Savary leur députa le lendemain matin un exprès pour les engager à venir au-devant de lui Jusqu'à Orbe, où il se trouverait avec ses pairs, savoir : Béson, Déranger, Ingelbauld, etc. Les députés des religieux arrivèrent A Orbe le 30 Juin ; ils exposèrent au vicomte leur réclamation et celui-ci, convaincu de la Justice de leur plainte, leur restitua tout ce qui leur appartenait dans sa vicomte de Tliouars, restitution qu'il exécuta en faisant à Farmannus, prévôt de Courçay, la remise dii bâton qu'il tenait à la main. H s'engagea à faire respecter A l'avenir, même par la force des armes, les droits des religieux. Les trois députés furent ensuite à Colombiers trouver le comté Ebolus et Frothler, évèque de Poitiers. Ceux-ci ayant pris connaissance de la présente notice, donnèrent aux religieux le conseil d'attendre que les vicomtes de Tliouars et de Loudun fussent arrivés à Thorigny, pour confirmer ledit acte. Farmannus se trouva A Thorigny le 22 mai, et là, Aimery, Savary et l'évèque Frotliier, signèrent et corroborèrent la présente notice.
(1) An. BenedL, t. III, p. 540.
(2) Cat. no- 41 et 43.
(3) Cat. no' 125 et 13C.
caire ou à cens, tantôt pour la durée de la vie de celui qui les avait reçus, tantôt sans aucune détermination de temps.
Il serait intéressant de se rendre compte des rentes que pouvaient se faire les religieux. On ne le pourrait que très approximativement parce que, d'abord, nous n'avons pas tous les actes qui concernent leurs revenus et que, d'autre part, nous ne savons pas quellia était la valeur des villas qui composaient la mense, pas plus que des autres biens qui avaient des affectations particulières. Nous n'avons donc pas même essayé des calculs qui ne pouvaient nous conduire à aucune conclusion certaine.
Des biens aussi dispersés que l'étaient ceux de Saint-Martin et aussi considérables ne pouvaient pas être administrés directement par la communauté. Comme nous l'avons vu des prévôts étaient chargés d'un certain groupe de biens situés dans upe même région.
On en voit quelques-uns pour lesquels est connu le domaine qu'ils avaient à administrer : il y a un prévôt de Saint-Epain en 857 (1) ; un prévôt de Mayet en 891 (2); un prévôt de Suèvresen 891 (3); un prévôt de Courçay en 926 (4j. Ces domaines-là auront toujours un prévôt jusqu'à la disparition du chapitre. D'autres personnages sont appelés prévôts dont le nom n'est accompagné d'aucune désignation de lieu (5).
Les prévôts paraissent bien être alors des agents directs du chapitre et être simplement délégués par lui. Leur situation se modifiera dans la suite et ils seront l'objet de nombreuses difficultés.
(1) Cat. nf 56.
(2) Cat. n* 94.
(3) Cat. n* 95.
. (4) Cal. n<» 132.
(5) Cat. no* 110, 116.
Cet immense domaine de Saint-Martin était abon^ damment pourvu d'exemptions de toutes sortes. Au temps de saint Grégoire de Tours, un certain Léon, originaire de Poitiers, compagnondeChramne, avait dit, parait-il, que les confesseurs Martin et Martial ne laissaient plus rien d'utile au fisc. Il était aussitôt devenu sourd-muet et saint Martin, plus rancunier cette fois qu'il ne l'avait été dans d'autres circonstances, ne lui avait point accordé sa guérison, quoiqu'il fût venu l'implorer dans sa basilique (1).
Ce n'était pas, en effet, seulement à la basilique et à ses propriétés que saint Martin valait l'exemption de l'impôt. La ville de Tours tout entière en bénéficiait. Si l'on en croit saint Grégoire (2), Clotaire avait brûlé les livres dans lesquels étaient inscrites les taxes des habitants de Tours, et Caribert avait juré qu'il n'imposerait pas de nouvelles charges.
Cependant le comte Gaiso voulut lever l'impôt : il se buta à l'opposition de l'évêque Euphrône. Sur l'ordre du roi, il rendit à la basilique les sommes qu'on avait recueillies et l'exemption fut confirmée; il en fut de même sous Sigebert. Childebert envoyn de nouveaux collecteurs à Tours, mais l'évêque Grégoire se montra lui aussi bon défenseur des droits de son église et Childebert respecta la cité de saint Martin comme ses prédécesseurs.
Le privilège accordé par Dagobert à la prière de saint Eloi, et que mentionne la vie de ce dernier, concerne aussi toute la ville de Tours (3). C'est seulement au règne deClovisII que l'on trouve un privilège royal concernant plus spécialement le monastère de Saint-
(1) G. de T„ //. f., IV, 16.
(2) G. de T., H, F., IX, 30.
^3) M. G., Scriptorei rer, iwfror., IV, p. 688; cf. aussi la charte dlbbon, cat. n* 12.
Martin (1), encore n'en connaît-on pas la teneur. Il ^n est de même de celui de Pépin le Bref que rappellent ceux de ses successeurs.
Le premier dont nous possédions le texte est celui de Charlemagne (2). Il s'applique à toutes les propriétés de Saint-Martin; aucun juge n'y devait pénétrer pour y exercer ses fonctions, y lever des tonlieux, y séjourner aux frais de la communauté ; tout ce que le fisc aura pu percevoir dans le passé sera rendu et servira soit au luminairedeTéglise, soit à l'entretien des pauvres ou à celui des moines. Ces privilèges étaient considérés comme accordés déjà par les prédécesseurs de Charlemagne. Nul doute qu'ils ne remontent tous aux Mérovingiens. Si quelque fonctionnaire violait limmunité de Saint-Martin, il devait payer une amende de six cents sous d'or dont les deux tiers seraient donnés aux moines et l'autre tiers au fisc (3). Cette immunité fut renouvelée une fois par Louis le Pieux (4) ; par Charles le Chauve deux fois (5) : une première fois, après l'incendie allumé parles Normands qui avait brûlé une partie des titres de l'abbaye. Ces diflEérents actes ne font guère que répéter le premier. Celui de Louis le Pieux cependant précise l'exemption judiciaire. Si une cause a été portée devant les chanoines, y est-il dit, et ne peut être terminée par eux, elle devra être portée au palais.
Un troisième diplôme de Charles le Chauve, accordé un jour qu'il était venu faire son pèlerinage à Saint- Martin (6), inspiré évidemment par les circonstances et répondant d'ailleurs à une demande des chanoines, les dispense du droit de gîte quand le roi viendra en
(\)A,SS.O. fi., t. II, p. 780.
(2) Gat. no 19.
(3) Plus tard, ce liers fut attribué à l'abbé.
(4) Gat. n- 31 et 34.
(5) Gat. no* 46, 55 et 57.
(6) Gat. n* 62.
pèlerinage. En cas de visite du souverain où de ses successeurs, les serviteurs du palais ne devaient exiger aucun droit sur le vin ou les autres choses que les clercs pourraient vendre dans les Hmites du monastère, pas plus que des hommes qui habitaient le bourg construit autour de la basilique.
Carloman (1), Charles le Gros (2), Charles le Simple (3) confirmaient les mêmes privilèges.
Quand les fortifications de Châteauneuf furent achevées, un diplôme de Charles le Simple exempta de toute autre juridiction que celle de Tabbé, ou des religieux, les habitants de la nouvelle enceinte (4). Un diplôme de Raoul est plus explicite que celui-ci et déclare que non seulement le nouveau château, mais les faubourgs situés entre le château et la Loire, relèvent exclusivement de la juridiction de l'abbé, du doyen et des chanoines (5).
Le même acte confirmait au chapitre de Saint-Martin un autre privilège singulièrement précieux : le droit de battre monnaie. On le trouve déjà mentionné dans un acte de Charles le Simple du 27 juin 919 (6), qui en parle comme d'un privilège existant depuis longtemps (7). L'abbaye de Saint-Martin avait en effet sa monnaie particulière sous la première race, mais ce n'était pas, comme semblent le croire les souverains carolingiens, en vertu de concessions royales : à ce moment-là le monnayage était libre. Ce sont les souverains carolingiens qui en tirent réellement un avan-
(1) Cat. no 82.
(2) Cal. n* 85.
(3) Cat. no- 109 el 125.
{k) Cat. n« 124, 918.
(5) Cat. n* 136, 931.
(6) Cat. n» 125.
(7) Ht ut cidem sancto in eodem caslro, sicut priscis temporibus a prœdecessoribus ooslris regibus concessum fore probatur, proprfam monetam et percussuram proprii numismatls notflra authoritate concederemus.
tageà Saint-Martin. Ils monopolisèrent le monnayage à leur profit et accordèrent à quelques abbayes ou chapitres le profit de la monnaie locale : Saint-Martin fut du nombre des privilégiés. Notre abbaye eut très probablement le droit de battre monnaie sous Pépin et Charlemagne ; aucun texte ne le prouve, mais on a des deniers de ces deux souverains avec la légende Sancii Martini. Lecapitulairede Thionville suspendit ces concessions et il faut aller jusqu'à Charles le Simple pour voir reparaître le monnayage de Saint- Martin. Y eut-il dès lors à Tours deux ateliers monétaires, celui du roi et celui de Saint -Martin? M. de Barthélémy (1) pense que non. « Le duc-abbé Robert, écrit-il, en faisant confirmer les privilèges de Saint-Martin et en particulier celui de battre monnaie sans payer da droit au fisc, s'assure une liberté plus complète et tout le monnayage tourangeau... Louis IV et Hugues Capet renouvelèrent les concessions de leurs prédécesseurs (2). »
Désormais le chapitre de Saint-Martin de Tours n'est plus seulement une riche communauté religieuse, c'est une seigneurie qui tient sa place dans la hiérarchie féodale en voie de formation. Son abbé ne jouira pas longtemps du prestige et des avantages qui s'attachent à ce titre, c'est le doyen qui en héritera quand le titre d'abbé de Saint-Martin se sera fondu avec celui de roi de France.
D'autres faveurs précieuses étaient aussi accordées à Saint-Martin. Les chanoines obtenaient de Louis le Pieux confirmation d'un privilège qu'ils possédaient depuis longtemps, celui d'avoir douze navires exempts de tous droits de tonlieusur les rivières de Loire, Allier, Cher, Vienne, Mayenne, Sarthe et
(1) Académie ans Inscriptions, t. 35, p. 281-290.
(2) Cat. n** 142 à 156. M. de Barthélémy, loc. cit., met en doute le diplôme d'Hugues Capet.
Loir : ce que le fisc aurait pu toucher devait être consacré au luminaire de Téglise (1). Le même prince leur confirmait l'exemption accordée par son père de tout droit de péage et de tonlieu pour les chars et les bêtes de somme de leur monastère, en quelque lieu de ses Etats qu'ils se trouvent, de telle sorte qu'ils pussent mener au monastère toutes les denrées qui leur étaient nécessaires (2),
Comme les autres sanctuaires, la basilique de Saint- Martin jouissait d'un privilège auquel elle tenait beaucoup, mais qui suscita de tragiques aventures : elle servait de lieu de refuge, elle était un asile inviolable à tout pouvoir humain. Saint Grégoire de Tours raconte à ce sujet d'émouvantes histoires, deux surtout doivent être rappelées ici parce qu'elles montrent bien ce qu'était un lieu de refuge à cette époque tourmontée.
Théodebert, fils de Chilpéric, étant mort assassiné, on accusa de ce crime un des principaux personnages de l'entouragedu roi, Gontran Boson. Celui-ci ne crut pas mieux faire pour échapper au péril qui le menaçait que de se réfugier dans la basilique de Saint-Martin. Chilpéric envoya à Tours Roccolène qui devait réclamer le fugitif. Il se présenta à l'évêque saint Grégoire avec beaucoup d'insolence et la menace à la bouche. Si l'évêque neconsentaità lui livrer Gontran Boson, disait-il, il mettrait à feu et à sac la ville et les faubourgs. Saint Grégoire ne se laissa pas effrayer ; il répondit que jamais on n'avait fait ce qu'il demandait et qu'il ne permettrait pas qu'on violât la sainte basilique. Si pareille chose arrivait, le roi et Roccolène auraient à s'en repentir; pour lui, il craignait le saint patron du lieii plus que le roi. Le farouche Roccolène ne fut point ébranlé ; il dévasta une
(1) Cal. n*32 ; Gr, Chron,, p. 96; Béchin, p. 43.
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(2) Cal. n» 33.
maison appartenant à la cathédrale, et située au delà de la Loire, dans laquelle il s'était retiré. Mais voilà que déjà le châtiment de Dieu se fait sentir: Roccolène tombe malade, il a la jaunisse. Il ne se convertit pas pour cela. De nouveau il envoie des messagers à saint Grégoire : « Si vous ne chassez aujourd'hui même le duc Boson de la basilique, disent-ils de sa part, je ravagerai toutes les récoltes qui poussent autour do la ville, si bien qu'il n'y aura plus qu'à labourer en cet endroit. » Sur ces entrefaites arriva le jour de l'Epiphanie, les douleurs de Roccolène devenaient de plus en plus atroces. Il se rendit cependant à la ville. En chemin, il rencontra le clergé de la cathédrale qui allait en procession à la basilique, et, monté sur son cheval, il se plaça derrière la croix. Dès qu'il fut entré dans l'église sa fureur se calma soudain ; il sortit et de la journée ne put prendre aucunenourriture. Il se fît transporter à Poitiers et il y mourut (1). Pendant ce temps, Mérovée, qui avait déjà manifesté son amour pour Brunehaut, était tenu dans une étroite surveillance par son père. Tonsuré, ordonné prêtre, il fut conduit au monastère de Saint- Calais. Gontran Boson, qui était toujours dans la basilique de Saint-Martin, apprenant cela, envoya au jeune prince le sous-diacre Riculfe pour lui conseiller de venir lui aussi dans la basilique de Tours. Mérovée se rendit à cet avis et, après avoir revêtu des habits laïcs, il se dirigea vers la Touraine. L'évéque saint Grégoire célébrait la messe à la basilique de Saint-Martin au moment même où il y entrait. Après la messe il demanda qu'on lui donnât les eulogies ; comme l'évéque refusait, il se mit à crier qu'on le privait de la communion, sans raison. Ce que voyant, saint Grégoire, après en avoir délibéré avec l'évéque de Paris Ragnemode qui se trouvait là, consentit à lui (1) G. de T.. a. F., V, 4.
donner la communion, craignant, dit-il, qu'en privant un seul de la communion, il ne se montrât homicide envers un grand nombre, car Mérovée menaçait de commettre des massacres si on ne faisait pas droit à sa demande. Chilpéric cependant avait été informé de la retraite de son fils ; il envoya des messagers à Tévêque pour lui dire : « Chassez cet apostat de la basilique; autrement je livrerai aux flammes toute la région. » Fidèle à son devoir, Tévèque fait répondre au roi que ce qui avait été impossible du temps des hérétiques ne l'était pas moins du temps des chrétiens. Furieux de n'être pas obéi, le roi dirigea son armée vers Tours.
Quand Mérovée connut les intentions de son père, il pensa à quitter Saint-Martin pour aller retrouver Brunehaut : « Plaise à Dieu, disait-il, que la basilique ne souffre aucune violence à cause de ma personne! » Il y restait cependant. Frédégonde essaya d'un stratagème pour l'en faire sortir. Cîomme elle patronnait déjà Gontran Boson à cause de la mort de Théodebert, elle lui envoya ce message : « Si tu peux faire sortir Mérovée de la basilique, afin qu'il soit tué, tu recevras un grand présent de ma part. » Gontran Boson pensa que les meurtriers étaient tout prêts, il dit donc à Mérovée : « Pourquoi restons-nous ainsi paresseux et craintifs autour de cette basilique? Prenons nos chevaux, nos éperviers et nos chiens et allons à la chasse. » Mérovée se rendit à cette invitation; ils allèrent jusqu'à Joué, mais personne ne se présenta pour nuire au prince. Sur ces entrefaites Chilpéric pensa à consulter saint Martin lui-même pour savoir s'il pouvait ou non arracher Gontran Boson de sa basilique. Il fit donc porter à Tours une lettre où il exposait sa demande. Elle fut mise sur le tombeau avec une feuille de papier blanc. Au bout de trois jours la feuille était immaculée, il n'y avait pas de réponse.
Chilpérîc alors se contenta d'exiger de Contran Boson le serment qu'il ne quitterait pas la basilique sans son ordre. Mérovée, qui avait consulté une pythonisçe et avait obtenu l'assurance qu'il ne tarderait pas à obtenir le royaume de son père, voulût aussi avoir l'avis de saint Martin à ce sujet. Il déposa sur le tombeau le Psautier, le livre des Rois et celui des Evangiles. Puis après avoir passé trois jours en jeûnes, en veilles et en oraisons, il prit alors chacun des livres. Ce fut par celui des Rois qu'il commença; le premier verset qui lui tomba sous les yeux fut celui-ci : « Puisque tu as abandonné le Seigneur ton Dieu et que tu as marché après des dieux étrangers et que tu n'as pas fait le bien en sa présence, le Seigneur ton Dieu te livrera aux mains de tes ennemis. » Dans le Psautier il lut ce passage : « A cause de leur fourberie tu leur as envoyé des malheurs ; tu les as rejetés pendant qu'ils cherchaient à se relever. Comment sont-ils tombés dans la désolation ? Ils ont disparu tout à coup ; ils ont péri àcausede leurs iniquités. » Enfin dans l'Evangile il tomba sur ces paroles : « Vous savez que dans deux jours on célébrera la Pâque et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. »
Toutes ces réponses semblaient autant de condamnations. Après avoir abondamment pleuré au pied du saint tombeau, l'infortuné prince prit avec lui Contran Boson, une troupe d environ cinq cents hommes et quitta la basilique (1).
Plus tard, il voudra y revenir, lorsqu'il sera traqué par sa terrible belle-mère Frédégonde, mais il sera tué auparavant.
Peu de temps après, la basilique de Tours dut encore à son privilège d'être un lieu de refuge, de voir se reproduire de nouvelles scènes de violence.
Quand Chilpéric mourut assassiné, l'opinion publi-
(1) op. el loc. du, n* 14.
que accusa de ce crime la propre femme delà victime, Frédégonde. Celle-ci, pour détourner les soupçons qui pesaient sur elle-même, fit accuser Ebérulfe, chambellan de Chilpéric; elle lui en voulait fort parce qu'elle n'avait pu obtenir de lui qu'il vécût avec elle après la mort du roi. Elle l'accusa non seulement d'avoir tué Chilpéric, mais aussi d'avoir volé ses trésors. Le roi Contran jura en présence de tous les grands de la nation qu'il tuerait le coupable et qu'il ferait disparaître sa race jusqu'à la neuvième génération « afin de faire cesser à jamais l'inique coutume d'assassiner les rois ». Pour échapper à ce danger pressant, Ebérulfe courut chercher un abri dans la basilique de Saint-Martin.
Les Orléanais et les Blésois, qui venaient monter la garde pour voir s'il sortirait, commettaient toutes espèces de vols et de dégâts. Tous les biens d'Ebérulfe d'ailleurs étaient mis au pillage. N'était-ce pas un juste châtiment de toutes les déprédations qu'il avait commises lui-même au détriment du saint dont il venait chercher la protection? Il se conduisait encore fort mal dans l'intérieur du lieu saint ; il y commit plusieurs meurtres et s'y livrait continuellement à l'ivrognerie et à la débauche. Un jour qu'un prêtre différait de lui servir du vin. parce qu'il le voyait déjà en état d'ébriété, il se précipita sur lui et le frappa tellement à coups de pieds et à coups de poings qu'il le laissa à demi-mort sur le pavé.
On craignait si fort le roi, qu'on ne s'était pas contenté de recevoir Ebérulfe dans Vatrium comme les autres réfugiés ; il habitait dans une partie même de la sacristie, le salutaiorium. Quand le prêtre qui avait les clefs de la basilique s'était retiré après avoir fermé toutes les autres portes, les filles d'Ebérulfe ainsi que ses autres enfants, entrant par la porte du salutaiorium qui était restée ouverte, regardaient les
peintures des parois, touchaient aux ornements du sépulcre au grand scandale des religieux. Lorsque le prêtre se fut aperçu de cela, il fit mettre des serrures àla porte du salutatorium et la fixa avec de grands clous. Ces précautions, pourtant si naturelles, excitèrent au plus haut point la fureur d'Ebérulfe. Sortant de table, ivre comme à son habitude, il se précipite dans la basilique, où Tévêque commençait l'office de nuit, Taccable d'injures, lui reproche de vouloir le séparer du tombeau du saint. Il se conduisit de la même façon à l'égard du prêtre qui avait fermé la porte, si bien que saint Grégoire dut interrompre l'office pour mettre fin au scandale '1).
Gontran, désireux de s'emparer d'Ebérulfe, envoya à Tours un individu nommé Claude et lui dit : « Si tu peux réussir à faire sortir Ebérulfe de la basilique et à le tuer ou à l'enchaîner, je te comblerai de présents ; mais ne commets aucune violence contre la basilique. » Ce Claude était vaniteui et avare; il court à Paris, sous prétexte d aller voir sa femme, en réalité pour voir Frédégonde, dont il savait la haine contre Ebérulfe et dont il espérait bien pouvoir tirer quelque présent. Frédégonde, moins scrupuleuse que Gontran, lui fit beaucoup de promesses et l'autorisa même à tuer Ebérulfe dans Vatrium, Il retourne chez lui, réunit une troupe de trois cents hommes et vient à Tours. En chemin, il avait ^:onsul té les devins pour savoir si la vertu de saint Martin se faisait sentir immédiatement aux parjures.
Il ne voulut pas recourir tout d'abord à la violence. Laissant ses hommes à Técart, il se rend seul à la basilique et se présente à Ebérulfe avec tous les dehors de ramitié,faisant d'innombrables serments pour lui garantir sa fidélité. Le malheureux Ebérulfe se laissa prendre. Le lendemain, il assistaitàun grand banquet donné
(1)G. deT.,£r.F., VII, 21.
dans le monastère avec Claude et d'autres citoyens de la ville; Claude espérait profiter de la circonstance pour le frapper de son épée, mais il ne le put à cause de la présence des serviteurs d'Ebérulfe.
Celui-ci ne remarqua rien. Après le repas, ils se promenaient tous les deux dans la cour du monastère, se faisant de mutuelles protestations d'amitié. Pendant la conversation Claude dit tout d'un coup à Ebérulfe: « J'aimerais bien aller boire dans votre demeure si vous avez du vin mêlé de parfums, car j'aime beaucoup le bon vin. » Ebérulfe se mit à rire : « Vous pouvez trouver tout ce que vous voudrez chez moi ; veuillez seulement vous donner la peine d'entrer dans ma maison. » Il envoya aussitôt ses serviteurs chercher ses meilleurs vins, ceux du Latium et ceux de Gaza. Quand Claude vit Ebérulfe seul, il leva la main vers la basilique et s'écria: « 0 bienheureux Martin, fais que je voie bientôt ma femme et mes enfants ! k Le malheureux, il allait commettre un crime dans V atrium même du saint évêque et il osait invoquer son secours ! Ces mots étaient sans doute un signe convenu : un des serviteurs de Claude, homme vigoureux, saisit par derrière Ebérulfe entre ses bras et lui découvre la poitrine. Claude s'arme de son poignard et en perce son adversaire; mais celui-ci avait eu le temps de prendre le sien et, au moment même où Claude le frappait, il réussit à lui couper le pouce. Perdant son sang et à demi mort, Ebérulfe essaye de fuir. Il est arrêté, criblé de blessures, un coup de sabre lui fend le crâne, il tombe pour ne plus se relever ; sa cervelle se répand à terre au milieu d'une mare de sang. «Ainsi mourut Ebérulfe; il ne mérita pas d'être sauvé par celui qu'il né sut jamais prier. »
Claude cependant était effrayé de son crime; craignant le châtiment, il s'était enfui dans la maison de
l'abbé (1) en s'écriant : c Un grand crime a été commis, et si vous ne venez pas à mon secours nous périrons. » A ce moment les serviteurs d'Ebérulfe, armés de glaives et de lances, accouraient pour venger la mort de leur maître. Trouvant les portes de la maison fermées, ils brisèrent les fenêtres et réussirent à Taide de longs traits à percer le corps de Claude. Les serviteurs de celui-ci ne savaient où se cacher. L'ab])é lui-même échappe à peine à leur fureur ; deux clercs le saisissent et l'entraînent. Il était temps, la porte cédait et la troupe pénétrait dans la maison.
L'émoi était général dans le saint lieu : les pauvres de la matricule et tous les autres indigents qui vivaient de la basilique, afin de venir au secours de Tabbé, cherchaient à découvrir la maison pour passer par le toit. Les possédés et tous les autres malheureux qui étaient là, indignés de voir se commettre de pareils crimes dans l'église, s'armaient de pierres et de bâtons pour venger Tinjure qui avait été faite au saint. Arrachés de leurs cachettes, les serviteurs de Claude furent tous massacrés, si bien que le pavé de la maison de l'abbé fut inondé de sang.
Les cadavres furent dépouillés et abandonnés sur le sol. « Ainsi, ajoute saint Grégoire de Tours, la vengeance de Dieu s exerça tout de suite sur ceux qui avaient souillé de sang humain le lieu saint. »
Ce n'était donc pas toujours un avantage pour les églises que ?e privilège de pouvoir servir de lieu de refuge et la vie des communautés qui leé desservaient* s'en trouvait parfois profondément troublée. C'est ce que nous montrera un autre événement postérieur de deux siècles à saint Grégoire de Tours,
Les bonnes relations de Charlemagne et d'Alcuin
(1) C'est à tort que Ruinart appelle cet abbé Eustoche, note de sou édition de saint Grégoire de Tours. Comme nous ravons démontré, Eustoche était abbé de Marmoutier.
faillirent un moment être rompues à cause d'un malheureux qui était venu chercher un refuge dans la basilique de Saint-Martin (1). C'était un clerc d'Orléans que son évéque Théodulfe avait mis en prison. Après y être resté quelque temps, il réussit à s'échapper et parvint à Tours. Devant le tombeau du saint, il confessa ses péchés et en appela à César, demandant qu'on le conduisît à l'empereur. Bientôt des officiers de Théodulfe viennent réclamer le coupable. Moins courageux que ne le fut saint Grégoire de Tours en face des rois mérovingiens^ Alcuin le leur livre. Mais les fidèles voulurent venger eux-mêmes le saint dont on ne respectait pas l'asile. Ils préparèrent un guetapensaux envoyés de Théodulfe (2 . Ceux-ci, l'apprenant, n'osèrent emmener le clerc et le laissèrent devant la porte.
L'évêque d'Orléans ne voulut pas cependant s'avouer vaincu. Bientôt, une nombreuse troupe d'Orléanais arrivait à Tours. Un dimanche matin, ils entrèrent dans l'église en compagnie de l'évêque de Tours; sans respect pour le lieu saint, sans égard pour le bienheureux, ils pénétrèrent jusqu'au sanctuaire pour arracher le coupable, qui s'était précipité au pied du tombeau. Ils chassent des frères qui priaient devant l'autel et s'emparent du malheureux fugitif. Mais les quelques personnes qui avaient été témoins du fait en répandent aussitôt la nouvelle. Toute la ville est en émoi, on accourt de tous les côtés; les ^pauvres surtout, toujours bons gardiens du sépulcre de saint Martin, sont en grand nombre. « L'ennemi, dit-on, est venu d'Orléans pour dépouiller saint Martin de ses privilèges et profaner son église. » Le
(1) Epist, 246.
(2) C'est ainsi que nous croyons pouvoir expliquer cette phrase : « quo accepto, non ausi sunt eum ducore propter insidias sibi paratas in via, ut fertur. »
tumulte était grand et Ton aurait fait mauvais parti aux hommes de Tljéodulfe sans Tintervention des religieux, qui s'employaient à les arracher des mains de la foule et à faire évacuer la basilique.
Echappés au péril, les hommes de Théodulfe, humiliés sans doute d'avoir, été sauvés par des moines, racontèrent pour faire valoir leur courage des choses qui ne s'étaient pas passées et exagérèrent beaucoup ce qui avait eu lieu réellement. L'évêque, très irrité, se plaignit à Charlemagne, qui prit fait et cause pour lui et ordonna qu'on rendit le coupable, si bien qu'Aicuin se vit obligé de se défendre, ainsi que sa communauté. Il écrivit à deux de ses disciple bien vus à la cour, Wizon et Fridugise, qu'il appelle Candidie et Nathanaél, pour leur demander d'aller trouver l'empereur et d'obtenir de celui-ci qu'il puisse répondre aux accusations de l'évêque: « Etait-il juste qu'un coupable soit en'evé par force de l'église du Christ? que celui qui en appelait à César ne soit pas conduit à César ? qu'un malheureux qui avouait ses péchés soit dépouillé de tous ses biens jusqu'aux cordons de ses chaussures ? Il est certain que cet individu a commis beaucoup de crimes. Mais il a comme témoins des prêtres qui vivent encore et qui ont reçu sa confession avant qu'il soit mis en prison : Chétien du monastère de Saint-Benoit (1) et Adalbert du monastère de Saint-Martin (2). Qu'a donc voulu dire le Seigneur Jésus : Ne condamnez point et vous ne serez point condamnés, et beaucoup d'autres choses qu'on peut lire dans l'Evangile sur l'importance de la miséricorde? N'a-t-il pas dit lui-même : Je ne suis pas venu chercher les justes, mais les pécheurs. C'est pourquoi il n'eut pas horreur de la pécheresse qui lui toucha les pieds ; son contact ne fut pas une honte pour le Christ
(1) Salnt-Beno!t-sur-Loire probablement.
(2) SaiDt-MarUndeTours.
mais il fit éclater sa vertu ; Timpureté de la femme ne souilla pas celui qui était pur, mais la pureté du Christ purifia celle qui était impure. Je dis tout cela parce qu'il se trouva? des gens pour déclarer que les pécheurs ne doivent pas entrer dans Téglisedu Christ. Bien peu entreraient, si les pécheurs ne pouvaient entrer! En quelque jour que le pécheur se convertisse, dit le prophète, il vivra et échappera à la mort. »
Après cela, Alcuin examine ce qu'enseignent les canons de l'Eglise au sujet de ceux qui ont cherché un asile dans les églises et prouve abondamment que la conduite du clergé de Saint-Martin à ce point de vue est irréprochable. Un concile d'Orléans n'avait -il pas \ consacré ces immunités ecclésiastiques qu'on voulait détruire? «0 évêque d'Orléans, s'écriait-il, vous agissez contre le synode d'Orléans où se trouvèrent, dit-on, soixante-douze évoques! »
Charlemagne ne fut point convaincu et il écrivit à Alcuin une lettre fort dure. Il déclare avec humeur qu'il n'a pas commis la moindre injustice en ordonnant aux moines de Saint-Martin de rendre le clerc à son évoque : « Votre lettre^ disait-il, en s'adressant à l'abbé et aux moines, nous a paru écrite avec colère, beaucoup plus dure que celle de Théodulfe et sans aucune espèce de charité pour lui. Vous avez l'air de défendre le coupable et d'accuser l'évêque... Vous dites qu'il en appelle à César et vous citez l'exemple du bienheureux Paul, qui, accusé par ses compatriotes devant les princes de la Judée, mais n'ayant pas encore été jugé, en appela à César et fut envoyé près de lui... Mais cet infâme clerc, accusé, jugé, entre malgré la loi dans une église où il ne devait entrer qu'après sa pénitence... Il en appelle à César comme l'apôtre, mais il n'ira pas à César comme lui. C'est à celui qui l'a jugé à l'amener devant nous, afin qu'il dise la vérité ou le mensonge. Il ne convient pas que pour
un pareil homme on change notre premier ordre. Nous trouvons étrange que vous résistiez aux décrets de notre autorité, quand il est évident par les usages et par les lois que nul ne doit enfreindre un décret. Et nous nous étonnons davantage encore en vous voyant céder plutôt aux prières d'un scélérat qu'aux ordres de notre autorité. Vous savez, vous qui vous appelez serviteurs de Dieu, combien votre conduite est blâmée par tout le monde. Tantôt vous vous dîtes des moines, tantôt des chanoines; tantôt ni l'un ni l'autre. Afin de détruire votre mauvaise réputation, nous voVis avons envoyé un maître instruit pour vous donner des conseils et, comme il était religieux, pour vous réformer par ses bons exemples. Mais, hélas ! il n'en a pas été ainsi, et le diable a fait de vous ses ministres pour semer la discorde entre des personnes qui devraient la détester, entre les sages et les docteurs de l'Eglise. Vous forcez ceux qui devraient vous punir de vos fautes à tomber dans le péché d'envie et de colère. Mais vous qui avez méprisé notre ordre, qu'on vous appelle moines ou chanoines, vous êtes tenus de venir à notre plaid, et, quand même votre lettre essaye d'excuser votre séditieuse entreprise, venez expier votre crime. »
Un envoyé de Charlemagne, Théodebert, vint à Tours et pendant dix-neuf jours il fit une enquête sur cette affaire. A son gré, il fit fouetter les uns, mit les autres en prison, arracha à ceux-ci des serments, envoya ceux-là devant l'empereur. Alcuin fut profondément peiné de l'issue de cette affaire. Il aimait trop Charlemagne pour ne pas souffrir d'avoir encouru sa disgrâce; d'autre part, il avait toujours entretenu jusque-là avec Théodulfe d'amicales relations. Et puis, n'était-il pas pénible pour lui de voir la mauvaise opinion qu'on avait à la cour sur les moines de son monastère? Il écrivit à Charlemagne pour lui exprimer
sa tristesse et prendre en main la défense des frères de Saint-Martin calomniés (1) : « Je rends grâces à Dieu de ce qu*il vous conserve une vie utile à moi et à tous les chrétiens. Ensuite, prosterné devant \ous, le cœur brisé et la voix pleine de larmes, j'implore votre bonté et votre miséricorde pour les frères de Saint-Martin, que vous m'avez confiés malgré mon indignité. J'en prends Dieu à témoin, jamais je ne les ai connus tels que les dépeignent certains hommes plus prompts à accuser qu'à sauver. Autant qu'on peut le voir, ils font dignement les offices divins dans les églises du Christ, et nulle part je n'ai vu les cérémonies s'accomplir avec plus de perfection, ni prier avec plus de ferveur tous les jours pour votre conservation et la stabilité de l'empire chrétien. Quant à leur genre de vie, vous pouvez le connaître par votre missus Gui, homme excellent et juge incorruptible, qui a examiné avec le plus grand soin ce qu'ils faisaient et comment ils vivaient.
« Je n'ai mis aucune négligence à les avertir de la dignité de la vie monastique: comme ils le témoigneront eux-mêmes si on veut croire à leur témoignage. Je ne sache pas qu'ils aient fait aticun tort à leurs accusateurs et je ne vois nul motif à tant de haine. Il est étrange qu'on vienne ainsi se jeter dans la maison d'autrui, contrairement à ce quedit le saint docteur : « Qui es-tu toi qui juges le serviteur d'autrui? Il sera fidèle à son Seigneur ou bien il lui fera défaut. II lui restera fidèle car le Seigneur est capable de le maintenir. » Tours a un excellent évéque, de mœurs pures, dévoué à la prédication, qui sait attribuer à chacun la mesure de froment du Christ. Que chaque pasteur veille surson troupeau...
«Quant au tumulte qui s'est produit dans l'église de Saint-Martin et au dehors dans V atrium, je le dis de-
(1) Ep. 199, Migne, col. 395.
vant celui qui lit dans les consciences, je ne Fai ni connu, ni provoqué, ni voulu ; j'avouerai même que jamais je n'ai été plongé dans un plus grand chagrin pour le péché d'autrui. Autant que j'ai pu comprendre et entendre dire, tout ce qui s'est passé s'est fait sans le dessein ou la volonté des frères.
(( ... Ce serait bien vainement que j'aurais servi pendant si longtemps Jésus-Christ, si sa providence m'avait abandonné au point que, dans ma vieillesse, j'aie tramé un pareil sacrilège. Je le dis avec assurance, tout ce que la France possède d'or n'aurait pu me décider à favoriser ou à préparer un tumulte dans l'église du Christ. Pauvre et étranger, je crains Dieu dans ce monde ; j'y prépare mon âme comme je peux au salut éternel, quoique ma vie ait été bien imparfaite. Vieux et infirme, je dois redoubler de vigilance aujourd'hui: je n'ignore pas que le jour de mon jugement approche. Effrayé par cette pensée, je me suis, sur vos avis, affranchi du bruit du monde, pour servir Dieu seul tranquillement et lui offrir chaque jour mes larmes pour vous. »
L abbé de Saint-Martin pour mieux disculper ses moines, entreprenait alors d'exposer les faits exactement et de répartir les responsabilités. Le premier auteur du désordre, c'était le gardien assez négligent pour avoir laissé échapper son prisonnier. En second lieu viennent les hommes armés qui se sont rendus 4'Orléans à Tours pour s'emparer du fugitif et qui ont soulevé la colère du peuple, furieux de voir qu'on ne respectait pas le sanctuaire du saint. En troisième lieu, la faute en est à l'évêque de Tours, qui très malencontreusement, avec les meilleures intentions du monde, a accompagné dans l'église les hommes de l'évêque d'Orléans. « Ce que voyant, dit Alcuin, le peuple ignorant, qui a coutume de faire du désordre sans discernement, pousse des cris, court prendre des bâ-
tons, sonne les cloches, ce qui fait accourir tous les oisifs. Que ce soient bien des gens du peuple qui aient sonné les cloches, les missi et les accusateurs mêmes des frères de Saint-Martin lont reconnu: les frères Tout juré en leur présence sur TEvangile et sur le bois de la sainte Croix. Entendant la cloche, les frères qui étaient au réfectoire en sortent vivement pour savoir quelle était la cause de cette sonnerie et s'emploient aussitôt à apaiser le tumulte, à Texception de quelques jeunes gens, qui ont été conduits en notre présence, lesquels ont avoué s'être mal conduits en cette circonstance et ont reconnu l'avoir fait uniquement par sottise et non à l'instigation de quelqu'un. Un seul des vassaux de Saint-Martin se trouvait là avec moi, Amalgaire, que j'ai envoyé pour aider aux frères à rétablir le calme et arracher des mains du peuple les hommes de l'évêque. Quand le tumulte fut apaisé, ceux-ci furent conduits au monastère. Ils n'en gardèrent pas moins une grande haine contre moi, tournant en mal le bien que je leur avais fait. »
Alcuin termine par un touchant appel à la miséricorde deCharlemagne. Celui-ci ne garda sans doute pas rancune à son vieux maître pour qui cette affaire avait été une si rude épreuve.
Pour nous rendre compte de l'importance du chapitre de Saint-Martin à cette époque, il nous reste à examiner ses rapports avec les communautés religieuses qui dépendent de lui.
Comme nous lavons déjà vu, Châteauneuf avec toutes ses églises est sous la juridiction des chanoines: il en est de même des églises ou chapelles élevées dans leurs propriétés. Mais sur toutes ces églises nous n'avons encore à l'époque où nous sommes que des renseignements assez vagues. Nous sommes
mieux documentés sur deux grandes communautés qui dès ce moment sont soumises à Saint-Martin.
La première communauté religieuse qui ait été placée sous Tatttiorité des moines de Saint-Martin est le monastère foodô par saint Yriez dans le Limousin. La subordination est uetteiBent indiquée dans le testament du saint fondateur (1). La règle que suivaient les premiers moines, dit saint Grégoire de Tours (2), était empruntée à Cassien, à saint Basile et aux autres pères de la vie monastique. Les moines de Saint- Yrieix cependant res:èrent moins longtemps attachés à leur institution primitive que ceux de Ssûnt-Martin. Ce serait sous Pépin que se serait faite la transformation des moines en chanoines : transformation confirmée par un acte de Charlemagne de 794, qui contient un passage significatif en faveur de la subordination de Saint-Yrieix à Saint-Martin. Charlemagne ordonne que son diplôme soit conservé dans le trésor du monastère tourangeau auquel appartient le soin de ce lieu (3).
A peu près à la même époque, une lettre d'Alcuin à Raganbert, évoque de Limoges, au sujet de Sairit- Yrieix, montre bien qu'il regardait comme de son devoir d'abbé de Saint-Martin de prendre la défense des droits du monastère limousin (4) : « Le souvenir de notre amitié me donne une grande confiance pour
(1) Ideoquc donamus Ubi, sancle Marliiie, per hujus (estamend paginam medielalem Griciensis cum omnijuresiio, allam vero medli»tatem cum œdiûciis vel cum omni Jure suo in Acthano conslslentes monachi noslri in perpetuo, te, sancle Martine, defTensante possideant ea videlicet ratione, ut munaslerium quod domino inspirante et adjuvante, nos fecimus et monachos quos ibi Deus per nos pecca>
tores ordlnante aut in antea Deus ordinare Jusserit tibi, domine
Martine, fecimus ordinandos, commendamus, etc.
(2) G. deT.,£r./''., X,20.
(3) Monsnyer, Celeherrxmœ, p. 59. Decrevi eliam ut pênes armarium domini Turonensis Martini semper istud tiaberelur testaroentum, nam cura tsUusloci atUnet ad locum beati MarUni.
j Wi^P- 212, Migne, col. W.
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vous écrire une cliose qui me semble nécessaire : on m'a dit que vos gens imposaient de nouvelles coutumes sur les églises et les prêtres de Saint-Martin ; on me l'a dit do vous-même. Je ne l'ai pas cru cependant, car je pense que vous observez très bien les canons et surtout cette maxime évangélique de Notre- Seigneur Jésus-Christ : « Vous avez reçu sans payer, donnez de même, n On m'a dit que vos prêtres de- " mandaient aux nôtres un pain et demi, une mesure de vin, quatre boisseaux d'avoine pour les chevaux, six fromages, cent œufs, des poissons et des légumes suffisamment pour chaque prêtre ; s'ils ne donnaient pas ce qu'on leur réclamait, ils seraient interdits, ni eux ni d'autres île pourraient chanter la messe dans les églises de Saint-Martin.
« Je me demande avec étonnement de quelle autorité vous avez voulu excommunier les églises du Christ ? Si les prêtres ont péché, en quoi a péché l'Eglise du Christ? Pourquoi vos gens ne se souviennent ils plus de quelle sentence terrible Pierre, le prince des apôtres, a frappé les vendeurs de grâc3s dans le premier fauteur de cette hérésie : « Que ton argent soit avec toi pour la perdition I »> Je t'en supplie, père très clément, par l'amitié dont Dieu nous a unis et par la fidélité qui règne entre nous, ne mets point de nouvelles charges sur les églises de Saint-Martin et sur leurs biens. Saint Martin est puissant auprès de Dieu pour défendre ses biens, s'il lui est nécessaire de se plaindre à lui. Laisse donc dans l'état où elles sont les églises qui sont de l'immunité de Saint-Martin dans ton diocèse jusqu'à ce que nous ayons pu parler ensemble. Pour tout ce qui est juste, jen'empêche pas que les prêtres soient soumis à ton autorité; bien plus, s'ils sont dé*5obéissants, je les contraindrai de concert avec toi : ils doivent venir à ton synode, te rendre compte de tout leur ministère spirituel, et toi, tu dois leur don-
ner gratuitement les choses de Dieu, comme je lai dit ci-dessus, le Seigneur Jésus demandant que les choses spirituelles' soient données gratuitement par tous. L'Intercession de saint Martin et de saint Yriez te vaudra une plus grande prospérité que les conseils de ceux qui t'exhortent à commettre des exactions et à lever des impôts. Quand même tu aurais voulu imposer cette gène à d'autres, je ne croyais pas que tu aurais agi ainsi à notre égard à cause de notre amitié et surtout à Cixuse du respect dû à saint Martin, que Dieu a tellement honoré que son intercession l'emporte sur celle de tous les autres saints... j)
Quelle suite fut donnée à cette lettre? Raganbert céda-t-il aux instances d'Alcuin et renonça-t-il aux impositions qu'il voulait tirer des églises appartenant à la communauté de 'Tours dans son diocèse? Nous n'en savons rien.
Dans un acte de Charles le Chauve, Saint- Yrieix est énuméré parmi les églises dépendant de Saint- Martin et dont les titres sont perdus par suite des invasions normandes (1).
Malgré cela, un certain Emenus s'était emparé de Saint-Yrieix et, quoiqu'il eût reçu du roi etdel'évêque de Limoges un triple avertissement, il s'obstinait à garder ce monastère. Au concile de Tusey (860), Hilduin,abbédeSaint-Martin,fitreconnaître ses droits (2).
A partir de l'acte de Charles le Chauve, mentionné ci-dessus, on voit toujours nommé en même temps que Saint-Yrieix le monastère de Saint-Martin deRoseille.
Si l'on en croit un acte cité par Monsnyer (3) ce monastère devait sa fondation à Carissima, cousine de saint Yriez, et existait quelques années après la
(1) Cat. n* 55, 854.
(2) Cat n» 59.
(3) Celeberiimœ, p. 97.
mort de ce saint. L'authenticité de cet acte parait douteuse à cause des signatures qui sont peu concordantes; cependant il semble que cette église de Saint-Martin de Roseille était de celles dont parlait Alcuin dans la lettre que nous avons citée précédemment.
L'abbaye de Cormery fut également soumise à Saint- Martin dès le début de sa fondation. C'est Ithier, prédécesseur d'Alcuin, qui établit non loin de Tours la petite communauté de moines qui devait être le noyau primitif de ce monastère. Du consentement des moines de Saint-Martin, il lapourvut de ressources suffisantes pour faire vivre ses membres. Alcuin, à son tour, s'intéressa beaucoup à la communauté de Cormery ; c'est à lui qu'elle doit d'être devenue une abbaye régulière avec des moines disciples de saint Benoît d'Aniane. Charlemagne, à la prière d'Alcuin, confirmait cet établissement par un diplôme de l'an 800(1), où est nettement affirmée la subordination de Cormery à l'égard de Saint- Martin (2).
Alcuin nourrissait une particulièreaflection à l'égard de Cormery : « Je viens, écrivait-il, d'instituer à huit milles du monastère de Saint-Martin, une congrégation de vie monastique et régulière. Elle a d'abord été composée de frères venus de Gothie, où l'abbé Benoit a établi la vie régulière. Maintenant, avec la grâce de Dieu, d'autres viennent se soumettre à une vie de sainteté. Il ne faut pas boiter dans le service de Dieu, mais il faut marcher dans la voie royale afin
(1) Gat. n* 25.
(2) Idicirco jubemus ut donalio nostra, rata etinviolatatemporibus perpeluis permaneat, nec locum illum auferri volumus de potestate saiicti Martini, sod ut ibi pleniter sub régula sancti Bencdlcti vivant degentes in co et liabcant prolectionem et subsidium abbatis sancti Martini, si hoc nostrum (quod absit) quisquam abbatum spreverit prxceptum temporibus posleris, sciât se rationem reddere praesuniptionis suœ, etc...
quavec les secours de la grâce divine on puisse parvenir au rivage désiré (1). »
Il faisait des donations aux moines de Cormery. Un jour, raconte son biographe (2), il ordonna de leur faire porter cent mesures de vin. Pendant qu'on les conduisait, il manda Sigulf. un des moines de saint Benoit d'Aniane, et lui ordonna de dire à ceux qui étaient chargés des approvisionnements du monastère de garder les charretiers jusqu'à ce que le vin fût transvasé. Fruit d'une perspicacité naturelle, ou d'un don supérieur de divination, le conseil d'Alcuin était bon ; les charretiers avaient dérobé du vin en route et avaient rempli les tonneaux avec de Teau.
Fridugise se montra aussi généreux qu'Alcuin à l'égard de Cormery (3). Il n'était pas l'abbé des deux abbayes ; cependant, en sa qualité d'abbé de Saint- Martin, il jouissait du droit de régir l'abbaye subordonnée. C'est à lui que remonte la fixation à cinquante du nombre des moines de Cormery et la règle qui doit présider à l'élection de leur abbé. Comme dans toute abbaye bénédictine, les moines de Cormery se voient assurer la liberté d'élire leur abbé, soit parmi eux, soit dans le voisinage ; mais, dans un cas comme dans l'autre, leur candidat devra être agréé par l'abbé de Saint-Martin (4).
C'estpeut être àFridugise que doit être attribuée une pièce de vers rangée parmi les œuvres d'Alcuin, où il chante les charmes de Cormery et où il exprime ses regrets de la diminution de sa gloire avec la mort d'Alcuin (5) : « 0 mon cher couvent, douce habitation que j'aime; sois heureux toujours, ô mon cher couvent!
(1) Ep, 184, p. 308.
(2) VUa Alcumi, XI, 20.
. (3) Cat. n«« 37, 7 mars 820, et 39, 10 mars 831.
(4) 6r. Chron.y p. 96; Béchin, p. 43.
(5) Migne, CI. col. 1164. MabiUon, Acta SS. 0, S. fi., t. II, p. 176, pense avec raison que celte pièce ne doit pas être attribuée â Alcuin.
De tous côtés t'environnent des arbres dont bruissent les rameauX; une forêt aux branches toujours chargée de fleurs ! Les prairies sont toutes fleuries de plantés salutaires que recherche la main du médecin : des fleuves aux rives fertiles t'entourent et le pécheur y jette ses filets avec joie. Dans tes cloîtres les jardins sentent bon les fruits, les lis éclatants de blancheur s'y mêlent aux roses écarlates. Des oiseaux de toutes espèces y font entendre leur chant matinal et louent Dieu leur créateur. Autrefois résonna dans tes murs la voix sacrée du maître qui nous a nourris de Tenseignemetit delà sagesse; la louange du Dieu du tonnerre et de la paix s'y est élevée à des heures déterminées. O mon cher couvent, je te pleure dans mes vers plaintifs et en gémissant je déplore tes malheurs. Tout à coup t'ont délaissé les chants des poètes et une main inconnue te possède maintenant : tu n'es plus à Flaccus, ni à Homère, et les enfants ne chantent plus les muses à travers tes demeures. Tout ornement terrestre se change en un moment, et tout subit des sorts variés; rien ne demeure éternellement, rien n'est vraiment immuable, la nuit ténébreuse vient toujours obscurcir le jour, le froid hiver fait tomber subitement les belles fleurs, le triste vent trouble la mer tranquille. Cette sainte jeunesse, qui poursuivait le cerf dans les campagnes, appuie maintenant sur un bâton ses membres fatigués. Que nous sommes malheureux ! Pourquoi t'aimons-nous, monde fugitif? Tu nous échappes avec rapidité. Fuis donc! pour nous, aimons toujours le Christ, que l'amour de Dieu remplisse toujours nos cœurs. Qu'il défende ses pieux serviteurs de leur terrible ennemi, en élevant nos cœurs vers le ciel ; aimons-le comme nous le louons de tout notre cœur, il est notre gloire, notre vie et notre salut. »
D'autres liens que ces liens de subordination ratta-
chaient le monastère tourangeaa à un certain^nombre de œmmunautés religieuses : c'étaient • ces unions que contractaient entre eux ]es monastères en s'engageant à prier les uns pour les autres (1);
Alcuin so montre, très préoccupé d'assurer à ses religieux et à lui-même les prières des autres moines (2). Saint-GaUe«t en relations avec Saint-Martin; on trouve dans le rouleau des morts de cette abbaye le nom de Fridugise et dé plusieurs autres moines de Tours (3). Sans doute est-ce aussi à cette époque qu'il faut faire remonter la confraternité avec le chapitre de Liège, car si les documents qui attestent la guérison d'Héraclius, cause de cette confraternité, ne sont pas authentiques, ils doivent cependant, comme nous l'avons déjà fait remarquer, rapporter des faits réels (4).
Nous sommes arrivé au terme de cette première période de notre Collégiale, très longue par la durée, puisqu'elle embrasse cinq siècles, considérable par l'importance dont jouit alors le sanctuaire de Saint- Martin. Malheureusement la rareté des documents ne nous a pas permis de dissiper toutes les obscurités et force nous a été de laisser dans l'ombre trop de choses sur lesquelles nous aurions aimé à jeter un peu plus de lumière. La grande figure d'Alcuin domine toute cette période, à cause de la gloire de son nom d'abord, à cause surtout du rôle qu'il joue à un moment décisif pour l'évolution de la communauté martinienne. Nous saurons encore mieux ce qu'il a été pour son abbaye quand nous aurons étudié l'école de Saint-Martin. Alors nous paraîtra dans toute son évidence ce fait que l'abbaye de Saint-Martin de Tours a
(1) Ebner, Die Ktosterlichen Gebcls-VerbriUIerungen bis zum Aungange des karolmjischen ZeitalUrs.
(2) Ep 58, 70, 155, 171, 181), 227.
(3) An. Bened., t. II, p. 450.
('0 Cal. n« 152.
été un des agents actifs de la civilisation non seulement française mais européenne.
Avec la nouvelle période que nous allons étudier, l'importance de Saint-Martin s'exerce dans un cercle plus restreint. Mais l'abondance des documents permet de mieux comprendre ce que pouvait être au moyen âge, dans la vie d'un pays, une grande institution religieuse, et surtout ce qu'a été pour Tours la basilique de Saint-Martin.