‹ La Collégiale de Saint-Martin de ToursChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Collégiale de 987 à 1328

La nécessité de combattre les Normands dans le bassin de la Seine força les Robertiniens à abandonner les bords de la Loire qui avaient été le berceau de leur grandeur. A Angers et à Tours furent établis des vicomtes qui ne tardèrent pas à prendre le titre comtal et à se conduire de façon tout à fait indépendante. Au moment où Hugues Capet monte sur le trône, la puissance des ducs de France est très amoindrie dans le bassin de la Loire, et ce sont les deux grandes familles d'Anjou et de Blois qui se le partagent. Très jalouses l'une de l'autre, elles ensanglanteront longtemps ces régions par leurs guerres acharnées.

Au début de l'époque capétienne, Tours et la Touraine appartiennentaux comtes de Blois. Marmoutier devient propriété d'Eudes I®' à la suite de circonstances inconnues (1). Seules l'abbaye de Saint-Martinet la ville de Châteauneuf restent au souverain capétien. C'était comme un pied à terre qu'il gardait dans cette région. Il était l'abbé de Saint Martin, ne devait-il pas en rester le souverain immédiat ?

Tours et la Touraine sont l'enjeu que se disputent les deux grandes maisons féodales des bords de la Loire. Lorsque mourut le comte de Blois, Eudes P', il laissait deux enfants en bas âge. Thibaut et Geoffroy. Le comte d'Anjou, Foulques Nerra, crut le moment propice pour s'emparer de Tours. Il s'allie avec Audebert, comte de la Haute-Marche et du Périgord; tous les deux viennent mettre le siège devant la ville et s'en emparent (996) (2). Ils s'emparent également

(1) Lot, Hugues Capet ^ p. 188, n. 3.

(2) C'est la date acceptée par M. Lot dans Touvrage précédemment cité, p. 182.

deChàteauneuf, et le comte d'Aojou s'emporte jusqu'à violer le cloître de Saint- Martin en poursuivant à main armée le cellerier du chapitre. Aussitôt les reliques sont déposées à terre ainsi que les crucifix, des épines sont entassées par-dessus ainsi qu'à l'entrée des portes : Foulques se laisse toucher par ce lugubre étalage, il entre pieds nus dans la basilique, demande pardon de son crime et promet de ne plus recommencer (1).

Le comte d'Anjou ne resta pas longtemps maître de Tours et deChàteauneuf. Robert II devenu le protecteur des enfants d'Eudes P' ne tardait pas à les reprendre. Peu de temps après, un terrible incendie dévastait Châteauneuf et ses vingt- deux églises (2), depuis Saint-Martin jusç(li'à Notre-Dame-la-Riche, et depuis les bords de la Loire jusqu'à la porte Pétrucienne.

(1) MoDSDyer, Celebertimcey p. 222, aUribue ce fait à un autre Foulques en 1143. An. Bened.y t. IV, p. 108.

(2) Gr. Chron., p. 116. Brevis hisloria Sancti Juliani, p. 229.

Les sources ne concordenl pas sur la date de cet événement. Tout d'abord, U faut reconnaître qu^ll n*a point de rapport avec le siège de Tours par Robert. « Aucun texte, dit M. Lot (Hugues Capet, p. 359), ne souffle mot d'un siège à propos de ce désastre. SI le bon roi avait brûlé, fût-ce par imprudence, vingt-deux églises, U n'aurait pas manqué de donner des preuves éclatantes de repentir sous forme de pieuses largesses. — On se trouve, dit le môme, en présence de trois dates possibles 1001, 997 et 994. Il faut écarter la première, car il est évident que la Grande Chronique de Tours n'a mis l'incendie en 10«)1 que parce que son rédacteur compte les années de Robert à partir do 996. En outre, M. Pflster (Robert le Pieux, p. 228, n* 2) a fait observer que cet événement est certainement antérieur h 998, vu que l'impératrice Adélaïde, morte en celte année, avait accordé de grosses sommes d'argent pourla reconstruction de Saint- Martin (Voyez dans Monum. Germ, SS., IV, 643). Restent 994 et 997. Nous n'aurions, à nous en tenir aux textes précédents, aucune raison probante de nous prononcer en faveur de l'une ou de l'autre date... L'église n'était pas détruite par le feu lors de la prise de Tours (comme le prouve l'épisode raconté ci-dessus): or, celle-ci est do 996. La date de 994 est donc inadmissible et il faut adopter 997. L'erreur de la Brevis hisloiia de S, Juliani s*explique aisément : rauteur ou le copiste a vu II dans le V oncial de DCCGCLXXXXVII. »

La Collégiale était rentrée de nouveau sous Tautori té immédiate du roi de France. On voit deux trésoriers de Saint-Martin s'adresser à Robert pour faire confirmer leurs actes (1). Le roi possède à Cbàteauneuf le bourg de Saint-Pierre-le-Puellier ; il donne des terres de ce bourg aux moines de Marmoutier (2). Un de ses successeurs le donnera plus tard tout entier aux chanoines (3).

Mais en même temps la Collégiale de Saint-Martin était en relations particulières avec le comte d'Anjou. Celui-ci était son défenseur né, il avait le droit de prendre l'étendard du chapitre et d'en exiger le service militaire. Ce droit ne tenait pas du tout alors aux obligations féodales du chapitre qui était vassal immédiat du roi de France et dont le territoire se trouvait au début du xi^ siècle dans les états du comte de Blois. Une telle situation, qui parait anormale, a été expliquée par l'auteur des récits des miracles attribués à Herberne : le privilège des comtes d'Anjou leur vient de leur ancêtre Ingelger, qui a ramené les reliques du saint dans son église et auquel, en reconnaissance de ce service, les chanoines ont donné le titre de défenseur. Nous avons vu plus haut ce qu'il fallait penser de ce récit et de la personnalité d'Ingelger qui est inventée pour les besoins de la cause.

L'origine de cette situation des comtes d'Anjou par rapport à Saint-Martin reste obscure, mais elle est attestée d'une façon incontestable. Dans la fameuse bataille de Saint-Martin-le-Beau (21 août 1044) entre Geoffroy Martel, comte d'Anjou, et Thibaud, comte de Blois, bataille qui assura le triomphe des Angevins et

(1) Hervé fait approuver la fondation de Beaumont en 1007. Pflster, Robert le Pieux, p. 88. H. F., X, p. 589 ; Sulpice, 1012, 1031, fait approuver la donation d'un autel.

(2) 996-1004. PUster, op. cil. Catalogue des actes de Robert le Pieux.

(3) Voir plus bas, chapitre IV, Chdteauneuf.

leur donna la ville de Tours, le comte d'Anjou avait avec lui l'étendard de Saint-Martin» La Grande Chranique de Tours attribue même à ce fait la victoire qu'il remporte. « En le voyant, dit-elle, les ennemis prirent la fuite, car il leur semblait que tous ceux qui étaient du côté du comte d' Ai\jou étaient revêtus de vêtements d'une blancheur éclatante (1). » Le chroniqueur a bien soin de dire d'ailleurs que c'était 1^ coutume que le comte eût cet étendard.

Les comtes d'Anjou ne remplirent pas toujours leur rôle de protecteur d'une façon bien satisfaisante. N'a-ton pas vu précédemment Foulques Nerra violer le cloître de Saint-Martin?Tout comme d'autres seigneurs, eux aussi levèrent de mauvaises coutumes. Le môme Foulques, enl012,relâche à Saint-Martin les mauvaises coutumes que lui et son père Geoffroy avaient injustement usurpées sur les terres de ladite église savoir : Parçay, Précigné, Noyant, Genneteil, Saint-Epain, Ligueil, Courçayet Mosnes ; il conservait cependant les droits dont avait joui son grand père Foulques (2).

Après la bataille de Saint-Martin-le-Beau, toute la Touraine appartient aux comtes d'Anjou ; leur rôle de défenseur de Saint-Martin s'explique mieux. Geoffroy le Bel donnait eu 1129 au chapitre une charte dans laquelle il s'engageait à les protéger de tout son pouvoir contre les entreprises de Sulpice d'Amboise qui voulait percevoir les revenus du bourg de Saint- Pierre-le-Puellier (3j.

Les chanoines n'eurent pas à se louer davantage de Foulques le Réchin ; il semble leur avoir laissé assez mauvais souvenir. La Grande Chronique en parle sans sympathie : « En 1143, (iit-elle, en la fête de la Saint- Martin d'été, comme Foulques, roi de Jérusalem,

(1) Gr. Ctiron.yp. 121.

(2) Copie de Marchegay, dans Salmon, Saint-Martin (ms. de Tours «0 1286), t. VI, p. 152; Baluze, t. LXXVI, p. 256.

(3) Cal. n« 223.

allait à la chasse et poursuivait un lièvre, son cheval se cabra et il se tua par miracle, en se rompant le cou. Tant qu'il posséda le comté d'Anjou, il nuisit autant qu'il le put à l'église de Saint-Martin (1). »

Ils avaient pourtant bataillé de concert avec lui contre leur archevêque, Raoul de Langeais, au risque d'encourir les excommunications du pape. L'élection de Raoul, comme nous le raconterons plus loin, fut vivement combattue. Poussé par le roi de France, Foulques le chassa de son siège et les chanoines de Saint-Martin étaient ses alliés dans cette affaire.

Depuis 1129 la Touraine appartenait au frère de Foulques, Geoffroy le Bel. L'alliance de celui-ci avec Mathilde, fille de Henri P', roi d'Angleterre, lui valut le trône de ce pays ; Tours et la Touraine tombèrent donc ainsi sous la domination anglaise (1154). Cela ne changea rien à la situation du chapitre de Saint- Martin et de la ville de Chàteauneuf qui restaient toujours dans la vassalité immédiateduroide France. Dans les multiples contestations qui surgissent à cette époque entre le chapitre et les bourgeois de Chàteauneuf, c'est au roi de France qu'on s'adresse pour les trancher et c'est lui qui accorde les chartes de franchise (2).

Les rois de France ne pouvaient se résigner à voir tout l'héritage angevin rester entre les mains du roi d'Angleterre. Louis VII commence la lutte : elle se

{{) Gr. CAron., p. 134

(2) En 1150, Louis VII adresse au doyen do SainUMarlin une lettre dont nous n'avons pu préciser la portée. Il lui demande de Tavertir de ce que fera le roi d'Angleterre, s'il se dirigera vers le Poitou ou reviendra vers les côtes de Normandie. « SI vous êtes certain de la chose, écrit-Il, vous me l'écrirez et m'enverrez la lettre par vos serviteurs. SI vous n'en êtes pas certain, vous m'avertirez des bruits qui courent par un des serviteurs et vous retiendrez l'autre jusqu'à ce que vous ayez d'autre chose à me mander. • Bréquigny, t. III, p. 182. Môme lettre au trésorier. Luchaire, Etude sur les Actes de Louis VU, Paris, Picard, 1885, n- 545 et 546.

poursuivra surtout sous Philippe Auguste qui restera vainqueur et réunira au domaine royal les provinces séparées. Mais Tours et la Touraine seront plusieurs fois ravagées par les armées des combattants.

Avant même que les hostilités n'éclatent, un terrible incendie ravage Châteauneuf, la veille de la Saint- Jean-Baptiste. Le feu commença dans la maison du chantre Helie et se communiqua rapidement, car Tannée avait été si sèche que les puits avaient été taris et que Teau manquait (1).

Nous ne trouvons quelque chose d'intéressant pour l'histoire de notre Collégiale qu'avec l'avènement de Richard sur le trône d'Angleterre. Au mois de juillet 1190, un accord était signé entre les deux rois au sujet de leurs droits respectifs sur Châteauneuf. Richard était alors maître de Tours, dont Philippe- Auguste s'était emparé l'année précédente, mais qu'il lui avait restitué dès son avènement.

Les deux rois se rendirent dans la salle du chapitre de Saint-Martin; là, furent convoqués les plus anciens clercs et bourgeois qui jurèrent de dire ce qu'ils savaient ou ce qu'ils avaient entendu dire par leurs prédécesseurs sur les droits qui appartenaient, à Tours ou dans les environs, au roi de France, c'est-à-dire au chapitre de Saint-Martin, ou au comte d'Anjou (2).

Une ligne partant; du fossé Saint- Venant et allant aboutir au pont Aimeri séparait ce qui appartenait au fief du roi de France de ce qui appartenait au fief du comte d'Anjou.

Le cloître de Saint-Martin et Châteauneuf relevaient de la justice du roi, qu'exerçait en son nom le trésorier du chapitre ou quelque autre dignitaire, ou

(t) Gr. Chron., p. 140.

(2) D. Rousseau, n* 2052; Archives naUouales, J. 176« n* 2. CeUe même année, Philippe-Auguste confirmait à Saint-Martin toutes les immunités accordées par ses prédécesseurs. Défende, p. 71 ; Brequigny, l. IV, 131 ; Baluze, t. LXXVII, p. 241.

le chapitre lui-même : le comte d'Anjou n'avait dans le cloître aucune coutume ni justice. Tout ce qui était compris daas l'enceinte du cloître jouissait de la même liberté et immunité que l'église, c'est-à-dire que quiconque s'y réfugiait ou y avait été pris devait être libre et exempt; si quelqu'un allait contre cette liberté, il devait être puni suivant les formes prescrites par les privilèges des rois accordés à Saint- Martin. Le comte ne pouvait faire arrêter un habitant de Chàteauneuf hors de la ville, à moins [que celui-ci ne fût pris en flagrant délit hors des limites de la justice du roi de France ; il ne devait pas davantage s'emparer des biens d'un habitant de Châteauneuf pour le crime d'un autre. Pour les duels qui étaient jugés au tribunal du trésorier, si une transaction se faisait et que les contestants eussent dû combattre hors de la banlieue de la commune, le comte avait sept sous et six deniers; si le combat devait avoir lieu dans la banlieue, le comte n'avait rien et le trésorier touchait à son tour sept sous et sept deniers. Quand le duel avait eu lieu, le comte touchait du vaincu soixante sous ; à moins qu'il ne dût être frappé d'une peine corporelle, auquel cas c'était le comte qui devait l'infliger.

Deux fois par an les viguiers du comte venaient à Châteauneuf pour rendre la justice avec le trésorier : depuis la grand'messe des apôtres saint Pierre et saint Paul jusqu'à la Saint-Martin d'été après la grand' messe ; et depuis la Toussaint jusqu'à la Saint-Brice également d'une grand'messe à l'autre. Les droits de justice étaient alors communs; si pendant ces assises un voleur était arrêté, il devait être conduit à la maison du trésorier et jugé* là. Les jugements se faisaient alors suivant la coutume de Châteauneuf : le duel judiciaire qui était ordonné avait lieu sur la grève, le jugement par l'eau ou par le feu auprès de Saint- Pierre-le-Puellier.

Le comte d* Anjou ne pouvait emmener comme soldats les hommes de Ch&teauneuf que dans un cas de véritable guerre : il devait alors les faire précéder de l'étendard de Saint- Martin ; mais il ne devait jamais les conduire contre le roi de France. Il ne pouvait pas sous prétexte de guerre ou autrement saisir l'église de Saint-Martin, les maisons des chanoines ou leurs propriétés, pas plus que les bourgeois de Ch&teauneuf et leurs biens.

Les hommes de Châteauneuf et du cloître ne payaient rien pour amener leur vin ou leur blé quand ils l'avaient récolté sur leur terre, à moins qu'ils ne l'amènent par eau, auquel cas ils payaient une obole pour deux charges de mulets. Le vin que des gens étrangers à Ch&teauneuf ou au cloître apportaient d'ailleurs pour le vendre était soumis à un droit de six deniers par tonneau payables au roi de France et de deux deniers par jour ou de la nourriture pour l'aubergiste tant que durait la vente. Les droits sur le pain qu'on apportait pour le vendre & Ch&teauneuf étaient au trésorier.

S'il arrivait qu'on ne s'entendit pas sur les droits respectifs du comte d'Anjou et du roi de France, les parties devaient venir auprès de Saint-Julien pour examiner leur contestation.

Peu de temps après la signature de cet accord, les deux rois prenaient la croix dans la basilique de Saint* Martin et partaient pour la Terre Sainte (1).

Philippe-Auguste revenait le premier et ne tardait pas & lier partie avec Jean sans 'Terre contre son frère Richard qui était retenu prisonnier par le duc d'Autriche. Un paragraphe du contrat signé entre les deux princes reconnaissait que l'église de Saint-Martin aurait en Anjou, Poitou, Touraiile et Maine les mêmes droits, libertés et coutumes qu'elle avait eus

(1) Voir plus haut, page 158.

au temps deGeoffroy, comte d'Anjou, et de Guillaume, comte de Poitiers (1). Tours était alors cédé à Philippe-Auguste (janvier 1194).

Sur ces entrefaites, Richard était délivré et accourait, animé tout à la fois du désir de se venger de son peu loyal adversaire, le roi de France, et de reprendre les territoires que lui avait abandonnés la traîtrise de son frère. Une de ses premières opérations est le siège de Loches qu'il reprend ; puis il s'empare de Tours et de Châteauneuf . Il trouvait sans doute que les chanoines de Saint-Martin étaient trop partisans du roi de France, il les chassa de leur église le jour de la Saint-Barnabe, et imposa aux bourgeois de la ville une réquisition de deux mille marcs d'argent. Quant aux chanoiniss, si brusquement expulsés et dépouillés de leurs biens, ils cherchèrent un refuge les uns à Suèvres, tout près, dans leur prévôté, les autres dans les autres provinces du roi de France (2). Celui-ci, quand il apprit la conduite de Richard'à l'égard de son abbaye, s'en vengea en pillant à son tour les églises dont il put s'emparer sur les terres de son rival (3).

Cette première période d'hostilités se termina par le traité de Gaillon (1195). Philippe-Auguste abandonnait une partie de ses conquêtes et se dessaisissait même de Châteauneuf qui passait dans les n^ains de Richard (4). Cette paix ne dura pas longtemps; les hostilités reprirent jusqu'à la mort de Richard (1199), sans que rien fût changé au sort de notre pays.

(1) Layettes du Trésor des Chartes, 1. 1, n* 412, p. 175 ; H. F., XVII, p. 39, Rigord,

(2) Gr. Chron., p. 144; H. F., XVII, p. ZSO ; Chronique de Saint- Denis, Raoul de DIcel secontenle de dire : « Postquam rex Francorum recessil Vernolio, rex ÀDglorum, venions Turonis a Gastelli novi burgensibus ubi requiescit Beatus MarUnus duo miilia marcorum exeniorum nomine suscepit, nulla coactione prœmissa. » Id.y p. 646.

(3) H. F., XVII, p. 41, Higord,,

(4) 1196. /d., p. 50, Guillaume de Neubourg.

Deux compétiteurs se présentèrent alors pour se disputer la couronne d'Angleterre : Jean sans Terre, troisième fils d'Henri II, et Arthur, fils de Geoffroy, second fils du même roi. Philippe- Auguste avait été l'ami de Jean sans Terre, mais il trouva plus conforme à son intérêt de soutenir les prétentions d'Arthur. Il reçoit hommage du jeune prince pour le Maine, l'Anjou et la Touraine, puis le protecteur et le protégé font leur entrée à Tours le jour de Pâques l'an 1199. Arthur, revêtu du costume de chanoine, était solennellement installé dans la stalle du doyen, en qualité de chanoine de Saint-Martin, comme son titre de comte d'Anjou lui en donnait le droit.

Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, se montra d'abord un desmeilleursdéfenseursdelacaused'Arthur, puis brusquement il passa au service de Jean. Philippe-Auguste lui-même abandonnant son protégé, l'Anjou, le Maine et la Touraine redevenaient possessions du roi d'Angleterre.

La ville de Tours était alors commandée par Hamelin de Roorta, au nom de Guillaume des Roches. Ce personnage se conduisait comme en pays conquis à l'égard de Chàteauneuf : il avait rasé la plus grande partie des maisons des bourgeois, il leur avait suscité ainsi qu'au chapitre une foule d'ennuis (1).

Quand Jean sans Terre fut en guerre avec les barons du Poitou, il voulut user du droit que lui donnait son titre de comte d'Anjou sur les hommes de Saint-Martin. Nous avons vu qu'il pouvait exiger d'eux le service militaire, à condition qu'ils marchent derrière l'étendard de Saint-Martin, lequel devait être porté par le seigneur de Preuilly. Il écrivit donc au mois de juin 1201 au chapitre pour lui demander l'exécution du service qui lui était dû, s'excusant sur la grande nécessité où il se trouvait de ce qu'il ne leur

(1) Gr, Chron.y p. 147.

envoyait pas celui qui devait porter Tétendard (1). On ne sait quelle suite fut donnée à cette demande. Mais les événements se compliquèrent et la Touraine en subit les tristes conséquences. .

Guillaume des Roches était devenu encombrant pour Jean sans Terre, qui pensa à se débarrasser de lui; il lui échappa en se réfugiant dans un de ses châteaux et finit par redevenir l'allié de Philippe-Auguste. Hamelin de Roorta, instruit de ce x:jui se passait, fut inquiet pour lui-même, et s'enfuit en abandonnant Tours. Jean d'Angleterre vint de suite y établir un routier nommé Brandinellus.C'est alors une lamentable série « de grands troubles, de destructions de villes et de châteaux, départ et d'autre », comme s'exprime le chroniqueur. Tours envahie et ravagée tantôt par l'un, tantôt par l'autre des deux rois, est presque réduite en solitude (2).

Philippe-Auguste, en effet, reprend Tours et y établit Guillaume des Rocheis, en laissant toutefois partir avec armes et bagages le cottreau Brandinellus. Ce ne fut pas pour longtemps. Jean sans Terre revient furieux avec une armée invraisemblable de cottreaux, ravageant tout sur son passage. Il arrive à Tours, à la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste. Tous les habitants, hommes et femmes, clercs et laïcs, se réfugient derrière les murailles de Chàteauneuf. La foule se presse dans la basilique de Saint-Martin, implorant le secours du saint confesseur ; on bouche les portes, on fortifie les tours, attendant la miséricorde de Dieu. Mais les cottreaux, conduits par leur chef

(1) D. Ilousseau, n* 2133 Est ainsi datée, 18 juin vers 1200 Nous» avons pensé qu'elle devait être dalée de 1201. En 1200 en effet, à celle date, le 18 juin, Jean sans Terre se fait couronner comte d'Anjou à Angers. Il est en relations d'amitié nvec Philippe-Auguste ot toutes ses provinces sont en parfaite tranquillité. li faut attendre jusqu'à l'année suivante pour le voir dans l'état de pressante nécessité que déclare cette lettre.

(2) Dans tout ce récit nous suivons la Grande Chronique de Tours.

Martin Algai, pénètrent quand même dans Châteauneuf, volent tout, tuent les gens ou les font prisonniers, leur faisant subir d'atroces supplices ; ils saccagent et dépouillent les' églises, crachent sur les images des saints. Quand, après une journée ainsi passée dans la c;rainte et la désolation, la nuit est arrivée, alors le feu est mis au cloître et à la ville de Châteauncuf, qui brûle tout entière depuis Saint-Hilaire jusqu'à Notre Dame-la-Riche. Le spectacle est lamentable. « Tous, dit le chroniqueur heureux de faire un peu de littérature, tous épouvantés, n'osant sortir de l'église, ne savaient pas ce qu'ils devaient faire, car le feu ne venait pas poussé par le vent d'ouest, toujours dans une même direction^ mais il s'étendait agité tantôt par l'eurus, tantôt par l'auster, tantôt par le notus, tantôt par le borée. Mais ce qui paraissait le plus étonnant, c'est que passant au-dessus de plus de dix maisons, par un malheur inattendu, l'incendie gagnait celles qui étaient plus éloignées et les dévorait rapidement :

« O douleur, ô deuil, ô cœurs remplis de chagrins ! de quel œil avez- vous pu contempler la dent sauvage de Vulcain dévorant subitement de si grandes choses ?

0 Bref I grâce à cette poussée violente, à ce conflit des vents, le feu s'empara de toute la ville, si bien qu'on aurait cru voir celui du dernier jugement. Pendant ce temps, pendant que la ville brûlait, une clameur immense s'élevait, les cœurs se brisaient, des larmes jaillissaient des yeux, on s'arrachait les cheveux, tous étaient bouleversés par l'angoisse que cause aux humains la crainte de la mort et d'un affreux désastre. La langue impuissante ne peut exprimer quelle fut la douleur de tous dans cette nuit, quel désastre apparut lorsque le soleil se leva. Ce peuple aurait pu dire avec le prophète : « Vous tous qui

passez, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne. »

Quelle que soit la rhétorique de cette description, elle nous permet de croire que le ravage de Châteauneuf fut ce qu'on pouvait l'attendre de brigands tels que les routiers que Jean sans Terre traînait avec lui.

Pendant que ces tristes scènes se passaient à Châteauneuf, la ville de Tours était assiégée ; elle était prise au bout de trois jours et Jean mettait pour la garder Girard d'Athées. Ce ne fut que pour quelques mois. Aux environs de la Toussaint, Sulpice d'Amboise, qui lui aussi avait lâché le parti anglais pour embrasser celui du roi de France, s'emparait de Tours qu'il livrait aux flammes, reprenait Châteauneuf où il établissait une garnison pour défendre le pays contre les ennemis.

La ville de Tours fut encore reprise tour à tour par les Français et les Anglais. Quant à Châteauneuf on n'en entend plus parler jusqu'à ce que Philippe- Auguste fût devenu le possesseur du Maine, de l'Anjou et de la Touraine. La possession de ces provinces lui - était reconnue par l'armistice signé le 26 octobre 1206.

Le roi de France avait donc dès lors à l'égard du chapitre de Saint-Martin tous les droits et privilèges qu'avaient eus précédemment les comtes d'Anjou. Aussi, en 1207, donnait-il pour le luminaire de l'église la prébende dite du comte d'Anjou «1). Quelques années après il faisait aux chanoines une nouvelle générosité. Il leur abandonnait les terres de leur mouvance dont les possesseurs étaient allés en Angleterre et avaient combattu contre le roi de France ; il agissait de même pour les terres de ceux qui, ayant été faits prisonniers par ses troupes, s'étaient évadés de leur

(1) 1207, 10 février. D. Housseau, n» 2232.

prison sans payer leur rançon ; cette confiscation leur en tenait compte (1).

Lorsque le titre de comte d'Anjou fut rétabli par Louis VIII pour son secofid fils, la prébende qui lui revenait dans le chapitre fut aussi rétablie, comme l'atteste le Rituel de Gâtineau rédigé après 1226 (2).

A part les démêlés du chapitre avec la commune de Chàteauneuf que nous raconterons plus loin, on ne trouve plus aucun événement intéressant concernant les relations de la royauté avec la Collégiale, jusqu'à Philippe le Bel.

Celui ci conclut avec le doyen Pierre Challon un acr^ord d'après lequel il renonce au droit de gîte moyennant une redevance annuelle de quinze livres (3). Il exempta aussi le chapitre de trois sous par homme qui lui avaient été imposés pour l'armée de Gascogne et de cinq sous pour l'armée de Flandre (4). Il témoigne sa bienveillance au chapitre en lui accordant quarante livres de rente pour Tannivorsaire de sa femme, de son aïeul Louis el le sien propre (5).

Le même souverain s'appliquait également à faire respecter les droits du chapitre. Philippe de Beaumanoir, bailli deTouraineen 1282, taxait d'une amende de 400 livres, partagée par moitié entre le roi et le chapitre, un certain Huet Audart pour avoir pris un clerc dans le cloître de Saint-Martin et l'avoir ensuite enfermé dans diverses prisons (6). En 1297, le roi ordonnait au bailli de Touraine de faire rendre au chapitre a en effigie » un h(»mme puni pour homicide et qui relevait de la justice du chapitre, puisque son

(1) 1215, novembre. LeUre de Philippe-Auguste à Robert de Crespy. Monsnyer, CeUbeirimce, p. 234. et XXXVI, Baluze, l, LXXVII, p 270.

(2) Rituel, De comité Andegavie,

(3) 129'*, juin. Salmon,Sai7ï^;V^r(m(ms de Tours 1288), l.VIII,p 227.

(4) 1299. 24 septembre. /(/.. Bibliographie, p. 198.

(5) 1509, fcplembre, Palu/e, t. LXXVI, p. 266. {6) Archives d'Indre-et-Loire^ G. 381, liasse B, n^k.

crime avait été commis dans le bourg de Saint-Pierrole-Puellier, dans lequel, dit l'acte royal, les chanoines ont toute justice haute et basse (1). En 1299 encore, il ordonnait au bailli royal de faire rendre au chapitre un individu qui était son sujet, qui avait été arrêté dans sa justice et que retenaient les officiers du comte d'Anjou ; même commandement pour deux bœufs que les mêmes officiers avaient fait enlever des prisons du chapitre où ils étaient enfermés pour cause légitime (2). Vers 1300, commission est donnée aux baillis royaux de réprimer les empiétements des Templiers qui accueillaient les hommes de Saint-Martin (3).

On a des derniers souverains capétiens une série de confirmations des privilèges de la Collégiale qui renouvellent les diplômes des rois carolingiens (4). Abbé de Saint-Martin, le roi s'était toujours trouvé chez lui à Chàteauneuf ; en face de la cité de Tours qui appartenait à son vassal, il avait eu la sienne. Ce titre qui avait eu de l'importance au début de la dynastie, en avait beaucoup moins au commencement du xiv® siècle et l'on peut bien dire que le roi était partout chez lui en Touraine. Ce titre abbatial subsistait quand même, utile pour les rois, glorieuk et souvent aussi profitable pour le chapitre.

(1) Monsnyer, Celehernmœ, GLI.

(2) Môme pièce qu'à la note 3 de la page précédente.

(3) Tardif, Monuments historiques, u' 1011, p. 362.

(4) 1311. Philippe le Bel. Archioes (i*Indre-et Loire, G. 381, liasse A, no 10. — 1318 et 1321, 20 mal, Philippe V, Monsnyer, Celeberrimœ, GLIV, GLV.

Page 1