CHAPITRE V
Châteauneuf
La ville qui s'était bâtie autour du tombeau de saint Martin prit, dès que les temps le lui permirent, un rapide développement. Le pèlerinage y entretenait un mouvement incessapt de voyageurs qui favorisait le commerce et attirait les habitants. Les murs, bâtis au commencement du x® siècle, ne suffisaient pas à contenir la population, et, autour de Tenceinte, s'étaient construits des bourgs qui firent quand même partie de Châteauneuf. On distingue, dès lors, dans la ville nouvelle deux parties : le cloître, c'est-à-dire la partie renfermée de murailles, et le castrum comprenant toute l'agglomération formée autour. Dans le cloître s'élevaient, avec la basilique, les églises de Notre-Dame-de-l'Ecrignole, Saint-Denis et Sainte- Croix, les maisons du doyen, du trésorier, du chantre et des autres chanoines ainsi que nombre d'habitations bourgeoises (1). Autour, s'élevaient les églises de Saint-Simple, Saint-Clément, de Toussaint, Saint-Hilaire, Saint-Pierre-le-Puellier, Saint- Venant. Saint-Saturnin et Notre-Dame-la-Riche, qui avaient donné naissance à autant de bourgs (2).
(1) Eo 1086, Geoffroy, comte de Vendôme, supplie le chapitre pour qu'un certain Jérémie occupe des maisons dans le cloître. Le chapitre l'accorde à condition qu'après sa mort ces maisons lui reviendront. (Cat. n* 188.)
(2) C'est à tort que Giraudet, dans son Histoire ds la ville de Tours ^ L I, p. 116, note comme étant en dehors du cloître et pourtant dans rintérieur des murs les églises de Notre-Dame-de-l'Ecrignole, Saint- Denis, Sainte-Croix ; les bulles pontificales accordées au xii* siècle s'expriment toutes de la môme façon en indiquant bien que le cloître comprend tout ce qui est à Tintérieur des murailles : Claustrum vestrum usque ad mûri cuneos. L'expression castrum ne doit pas faire illusion, elle désigne toute la nouvelle ville sans aucun égard aux murailles. Dans la bulle d'Alexandre III {Défense, p. 18) il est dit : Castrum quoque ipsius loci usque ad fluvium Ligeris : or
Comme nous Tavons vu dans le livre précédent, la juridiction de Châteauneuf appartenait au chapitre de Saint-Martin. Il semble cependant que le bourg de Saint-Pierre-le-Puellier n'ait relevé du chapitre qu'à partir de la donation de Philippe P' (1).
Les quelques renseignements que nous avons sur Châteauneuf nous permettent de juger que dès le XI® siècle le commerce y prenait une certaine extension. On sait qu'il y avait sur la place des étaux (2) et aussi des tables de changeurs. Auprès des remparts se trouvaient des boutiques de drapiers ^3). Les textes désignent certaines maisons comme bâties en pierre et en bois (4) ; c'est sans doute qu'elles faisaient exception ; la plupart des constructions devaient être en bois et cela explique la fréquence des incendies qui éclatèrent.
les murailles de Châteauneuf n*ont Jamais été Jusqu'à la Loire. Dans une lettre de Joscius, archevêque de Tours, au sujet de sa contestalion avec le chapitre à propos de Saint-Pierre-le-Pnellier, il écrit : Gastri vebtri et parochi» nostrse nobis clauserunl ; or le bourg de Sainl-Pierrele-Puellier était aussi en dehors de l*enceinte forliflée de Châteauneuf. En 1200, Hamelin, évéquedu Mans, reconnaît que le bourg situé dans la paroisse de Saint- Simple et appartenant â l'archidiacre du Mans fait partie de Châteauneuf et doit jouir des mômes libertés et privilèges que tout le cloître de Saint-MarUn. Monsnyer, XXXII ; Baluze, t.LXXVII p. 262. Une charte de Geoflroy,archevôque de Tours, de 1247, avril (D. ]iouss>eau,n<> 2971, Archivés d'Indre-tt-Loirêf G. 421, p. 1 et 100), parle des bourgeois de Châteauneuf habitant dans les paroisses de Saint-Pierre-le-Puellier, Saint-Denis, Sainte- Croix, Notre-Dame-del'Ëcrignole, Saint -Clément, Saint -Simple, Saint-Saturnin et Notre-Dame-la-Riche. Saint-Hilaire, Saint>Venant et Saint-Pierre-du Chardonnet ne sont pas contenus dans cette énumération.
(1) 1119, cat. n« 213, Acte de Louis VI confirmant cette possession. LvLchalre, Annales de lavUfdelA>uisVIyPaTi8, Picard, 1890, p. 131, n* 278.
(2) Cat. n* 176, 1067-1070, Raoul, doyen, Regnault, trésorier, et le chapitre de Saint -Martin vendent â plusieurs manants et marchands de Châteauneuf une pièce de terre située sur la place Saint-Martin, pour y établir des étaux â la charge d'un cens annuel, payable moitié au chapitre de Saint-Martin, moitié au trésorier.
(3) Cat. Q« 186 ; Baluze, t. LXXVI, p. 136, 146, 168, 172.
(4) 1091-1097. Salmon, Saint-Martin, ms. de Tours, n» 1286, t. VI, p. 117, 1098, cat. no 203.
Sur les relations des habitants de Châteauneuf avec le chapitre de Saint-Martin on ne sait rien jusqu'en 1122. Cette année-là, raconte la Chronique de Pierre Béchin (1), l'église de Saint-Martin et le château furent brûlés à cause de la guerre entre les bourgeois rebelles et les chanoines en la fête de Saint-Grégoire, c'est-à-dire le 9 mai (2). Sur cet épisode important de l'histoire de Châteauneuf nous n'avons que cette brève mention. Les motifs de cette rébellion cependant, on les soupçonne ; les événements qui vont bientôt se passer à Châteauneuf même, ceux qui se sont passés à Laon, à Soissons et dans d autres villes, surtout du nord-est de la France, permettent de voir, dès 1122, une tentative des bourgeois de la nouvelle ville pour diminuer les droits que le chapitre levait sur eux. Cette rébellion dut être suivie de quelque résultat, car plus tard Louis VII approuvait les coutumes des bourgeois, ce qui doit s'entendre, sans doute, de concessions alors arrachées au chapitre.
Vingt ans plus tard, les bourgeois obtenaient, avec beaucoup moins d'esclandre, d'autres concessions importantes. Le trésorier du chapitre qui, dès lors, avait l'administration temporelle de Châteauneuf, avait des droits considérables sur la vente des vins. Il instituait un certain nombre de taverniers, sorte de vendeurs privilégiés qui percevaient un droit sur tout le vin qui se vendait en dehors d'eux et qui, de leur côté, payaient un droit au trésorier. On conçoit qu'une pareille institution fût de nature à grever pas mal les habitants de Châteauneuf. Ils profitèrent du passage du roi, à Tours, pour se plaindre du trop grand nombre de taverniers et réclamer une réforme à ce sujet. Louis VII leur accorda que tous les taverniers seraient supprimés à l'exception d'un seul. Celui-ci
(1) Salmon, td., p. 62.
(2) Le manuscrit du Vatican donne S, GeorgH.
toucherait, le jour de l'ouverture de sa taverne, deux deniers par tonneau ; si le vin diminuait de prix, il n'en aurait plus qu'un. Il devait fournir aux laïcs et aux clercs des mesures pour vendre leur vin. Comme, par suite de cette suppression, le trésorier perdait le revenu qu'il se faisait sur les tavernes, de chaque tonneau de vin qui se vendait, il percevrait deux sous alors qu'il n'avait qu'un denier auparavant. Les chanoines perdaient la coutume qu'ils avaient auparavant : quiconque ferait porter du vin sur le marché donnait au trésorier une pleine mesure de vin. Il n'était rien changé au droit de banvin, c'est-à-dire au droit exclusif de la vente du vin pendant un certain temps pour le doyen, le trésorier et le chapitre ; il est probable qu'ils en jouissaient dès lors chacun pendant dix-sept jours, comme cela est mentionné dans le coutumier de Péan Gâtineau. Les laïcs pouvaient établir autant de tavernes qu'ils le voudraient (1). Le trésorier qui était alors Henri, frère du roi, confirma ce règlement (2).
En même temps, le roi réprimait les empiétements des bourgeois qui avaient construit des maisons sur les fortifications et dans les fossés, avaient occupé des chemins royaux et s'étaient rendus coupables de divers délits tant envers lui qu'envers le trésorier du chapitre. Par le même acte, il déclarait toutefois confirmer, avec l'assentiment dudit trésorier, les coutumes et usages en vigueur, faisant cependant exception pour trois bourgeois qui étaient probablement considérés comme les fauteurs des troubles :
(1) D. Housseau, n» 1640, 1141, 5« année du règne.
(2) Môme date. Tardif, Carton des rois, n*» 450 ; Archives municipateÈ de Touriy AA*. M. Giry, Les EtahlmemenU de Rouen, t. I, p. 188, note 1, pense que ces deux actes doivent être de peu postérieurs au l**" août 1141, commencement de la cinquième année du règne, et que Louis VII devait alors revenir de son expédiUon contre le comte de Toulouse.
Renaut Fremaut, son fils, et Nicolas Gosselin. Ces concessions n'étaient pas gratuites ; cette amnistie et la suppression des offices de taverniers coûtèrent aux bourgeois une somme de 500 marcs d'argent, qu'ils durent payer au roi, et une autre somme de 200 livres, monnaie d'Anjou, qu'ils durent payer au trésorier de Saint-Martin (1).
Malgré les concessions faites par le chapitre, on pçut conjecturer que des mécontentements subsistaient chez les bourgeois et que si l'on avait la paix, ce n'était guère qu'une paix armée. Deux années après les concessions que nous venons de raconter, Louis VII, étant de nouveau à Tours, leur accordait une lettre qui laisse soupçonner des réclamations de leur part; réclamations qui ne devaient être qu'en partie satisfaites, car s'il leur promet de ne jamais lever d'impôt sur eux, de ne les poursuivre ni pour usure ni pour aucun mode de faire valoir de l'argent, de ne les point grever en cas d'offense, il y met cette condition qu'ils devront être prêts à lui répondre en justice, à Tours, dans la maison du trésorier (2).
(1) Môme date que le précédent. Luchaire, Etuden sur les actes de Louis VIL Paris, Picard. 18S5, no 75 ; Teulel, Layettes du Trésor, il, p. 53. M. Giry, op. cit., p. 188, note 2, démontre que ces trois actes s'appliquent bien aux habitants de Châleauneuf et pas du tout aux liabilants de Tours. Une difRcultéspéciale peut èlresoulevéo à propos du deuxième diplôme de Louis VII dans lequel le roi déclare mettre à néant les griefs « adversus burgenses nostros Turonenses ». M. Giry fait observer que les habitants de Tours seraient plutôt désignés sous le nom decioûi ; que le rôle attribué au trésorier de Saint-Martin ne permet pas de penser qu'il soit question de Tours. Celle qualiflcation de Turonenses ap;*liquée aux habitants de Ghâtoauneuf peut se Justifier par la seule raison qu'il n'y a pas de mol équivalent correspondant à Châleaiïneuf. Quant à dire, comme M. Giry, que le mot Turonenses peut s'expliquer parce que Saint-Martin possédait le bourg de Saint-Pierre-le Puellier et le territoire entre Ghâteauneuf et la Loire, ainsi que le fief de la Basoche à Tours, cela nous paraît d'autant moins admissible que les deux premières de ces possessions faisaient partie de Ghâteauneuf.
(2) 1143, D. Rousseau, n<» 1699.
Un autre acte de Louis VU, accordé en même temps, montre encore mieux que Taccord n'était pas parfait entre le chapitre et les bourgeois. Il confirme à leur communauté ses bonnes et justes coutumes et promet qu'il ne tolérera pas qu'elles soient violées. Il donne main-levée de la saisie qu'on avait faite des maisons (celles sans doute construites sur les remparts et visées par le diplôme de 1141), renvoie les bourgeois de la fin de la plainte qui a été portée contre eux, à l'exception de Tun d'eux, nommé Barthélémy ; encore, lui promet-il sa grâce, s'il se décide à offrir les satisfactions nécessaires. Il décide que quiconque aura lésé ou offensé les bourgeois ne devra trouver à Chàteauneuf personne pour l'aider, le servir ou le recevoir, déclare qu'il sera fait justice par lui et par le trésorier de Saint-Martin de quiconque aurait violé sa décision. Puis, rappelant les nombreux services que lui ont rendus les hommes de Chàteauneuf, il les prie comme ses amis, de mettre fin à tous les troubles, de continuer à le servir et enfin termine en les engageant à rester liés entre eux et confédérés, leur promettant, s'ils respectent ses ordres, qu'ils ne seront jamais forcés d'abandcmner cette union ou confédération (1).
Cette pièce a été suspectée. On a pensé que c'est d'elle qu'il est question dans l'acte où Guillaume, archevêque de Reims, appelé en 1180 à rétablir la paix entre le chapitre et les bourgeois, déclare que, comme de prime abord la lettre que lui présentaient les bourgeois pour soutenir leurs privilèges lui sembla altérée, il l'examina et la déclara fausse (2;. M. Giry (3), qui se range à l'avis de Guillaume, juge que la fin, surtout de cette lettre, est contraire aux dispositions de défiance que Louis VII a montrées
(l)Môme date. I). Housseau, n* 2106. Giry, op. cit., t. II,n*xix.
(2) Dé fente, p. 45.
(3) Op, ciu, 1. 1, p. 190. Cf. également Luchaire, L^s Communes fran- (jaises, Parl8, Hachette, 1890, p. 116,
contre les bourgeois. Il admet cependant qu'elle n'est pas, dans son entier, l'œuvre d'un fauss^iire et qu'elle a été seulement altérée dans l'intérêt des bourgeois de Chàteauneuf. Quant à nous, nous ne croyons pas devoir rejeter le passage où le roi autorise les bourgeois à se confédérer, pas plus que le reste. Il nous semble que ce passage, au contraire, est visé par Philippe- Auguste qui rappelle que la charte de commune a été accordée par le roi, son père. Or ce qui était l'essentiel de la commune c'était la confédération des bourgeois, et Philippe-Auguste ne pourrait parler de la sorte si le passage en question n'était connu et admis par lui. Si donc la lettre que nous venons d'analyser est bien celle que Guillaume, archevêque de Reims, a rejetée comme non authentique, il faut croire que Philippe-Auguste n'a pas été de son avis.
On peut donc admettre que, dès le milieu du xii® siècle, la ville de Chàteauneuf est constituée en commune. C'est aller trop vite que de dire avec M. Giraudet (1) que les habitants de Chàteauneuf u formèrent, en 1122, une sorte de magistrature « locale, indépendante, composée de dix jurés choisis H par eux et dans leurs rangs, qui prirent la direction « de leurs affaires. » C'est plus tard seulement que furent institués les jurés et, jusqu'alors, on ne sait rien sur l'organisation de la commune de Ch&teauneuf. Il est probable qu'elle se réduisait à une sorte d'association formée pour défendre les concessions que les bourgeois avaient pu arracher au chapitre, et qu'elle en était restée à cette première étape du développement communal, l'imposition d'une limite à Texploitation seigneuriale.
L'histoire communale de Chàteauneuf offre d'ailleurs cette particularité curieuse que la guerre est
(1) Bistoirt de la ville de TovrSy 1. 1, p. 97.
faite au chapitre et que les concessions sont accordées par le roi. Cela vient de ce que le roi est seigneur de Chàteauneuf, en sa qualité d'abbé de Saint-Martin. On ne le voit point jouer ce rôle pour les autres droits seigneuriaux du chapitre, mais quoique la juridiction de Châteauneuf ait été accordée au chapitre, le roi a cru bon de maintenir ses droits, et il semble, à voir les termes mêmes des actes, que si c'est le trésorier qui rend la justice, il la rend au nom du roi.
En 1157 un incendie dévorait encore toute la ville de Châteauneuf en épargnant cependant la basilique de Saint-Martin (1). Quelques années après, de nouvelles discussions éclataient entre le chapitre et les bourgeois, à propos de la querelle entre un boui^eois nommé Nicolas Fremaud et un chanoine de Saint- Martin, du même nom. Ce chanoine avait reçu du chapitre l'administration du bourg de Saint-Pierrele-Puellier (2). La cause de ce différend est fort obscure. Mais dès le début il apparaît que le pape est favorable aux bourgeois et le roi aux chanoines. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'à ce moment-là même le chapitre était en contestation avec l'archevêque de Tours au sujet du droit paroissial de ce même bourg de Saint-Pierre et que le pape donnait raison à l'archevêque. Le bourgeois se plaignait que le chanoine l'eût injurié et eût violé une composition imposée par Eugène III. Le pape, auquel l'affaire fut défér«ie, la confia à l'évêque du Mans, tout en s'excusant auprès du roi de faire citer un homme qui relevait de lui. Les chanoines, eux aussi, s'adressaient au roi; ils lui représentaient le danger qui les menaçait s'il ne soutenait pas leur chanoine contre le bourgeois : tous les autres bourgeois s'uniraient pour secouer la juri-
(1) Natratio de comme ndatiorUf p. 302.
(2) Un Irôs grand nombre de lettres concernent cette affaire, elles sont contenues dans H. F., XV, p 820 à 822; XVI, p. 95 et %.
diction du chapitre et l'autorité même du roi. On attendait donc du roi qu'il prit des mesurés contre les rebelles, mais on lui faisait remarquer que s'il, ordonnait de saisir les biens de Nicolas Fremaud, cela ne pourrait se faire qu'avec l'aide du sénéchal du roi d'Angleterre qui, en sa qualité de comte d'Anjou, était suzerain de ces régions. Or, on cherchait à brouiller les chanoines de Saint-Martin et surtout le chanoine Fremaud avec le roi d'Angleterre en les accusant de mal parler de ce dernier.
Louis VII se rendit aux supplications des chanoines; il choisit un de ses fidèles, Hugues de Marson, et le chargea de s'entendre avec l'évéque du Mans. Hugues écrivait bientôt après au roi, en lui disant qu'il avait transmis ses ordres à l'évéque du Mans et lui demandait de soutenir auprès du pape la cause des chanoines. Le pape, lui, écrivait au roi en se plaignant que la sentence de l'évéque du Mans n'eût pas été mise à exécution et lui demandant de s'employer au moins à ménager un compromis; il allait jusqu'à lancer l'interdit sur le bourg de Saint- Pierre. Louis Vil écrivit alors au pape sur un ton assez vif : « Je vous demande, disait-il, de nous obéir et ^ar considération pour nous de relever le chanoine Fremaud de son interdit, afin qu'il puisse rendre sa justice comme auparavant. Ne vous faites pas, je vous prie, l'avocat ni le défenseur d'aucun des bourgeois (1). »
Le chapitre lui aussi procédait aux mesures de violence. Sur un ordre du roi il prit possession des maisons de Nicolas Fremaud et interdit à sa femme et à toute sa famille de le recevoir. Celui-ci fut reçu quand même. Les chanoines firent alors saisir du vin qui appartenait à leur adversaire et qui se trouvait sur un domaine de Saint-Martin, en dehors de Chàteauneuf, puis ils consentirent à le laisser à ses amis,
(1) Luchaire, Etude sur les actes de Lovis y II, n» 497. 1164.
moyennant le payement d'une somme de trois cents sous. Le doyen en informant Louis VII de ce qui s'était passé lui demandait de tellement accabler le rebelle que tous les autres fussent terrifiés. Il le priait de mander au chapitre de lui envoyer les trois cents sous, de saisir la maison de Fremaud et de l'en expulser avec toute sa famille. Mais il recommandait au roi de paraître agir de lui-même et de tenir sa démarche secrète, à cause du pape qui soutenait Nicolas Fremaud.
Ce qu'il advint de ce conflit, on ne le sait trop. Dans une lettre postérieure, le doyen envoie à Louis Vn la somme de sept livres dix sous, payés par Nicolas Fremaud par défaut de duel. Sans doute, celuici fut appelé à se justifier dans un combat judiciaire et s'y refusa.
Ces discussions n'étaient pas de nature à faire régner la bonne entente entre les chanoines et les bourgeois. Le zèle commun pour le culte de saint Martin vint cependant les réconcilier pour un moment et les unit en 1175 pour la reconstitution de la basilique du saint patron de leur ville (1). Les bourgeois fondaient deux cierges d'une livre qui devaient brûler nuit et jour auprès du sépulcre de saint Martin, et une chapellenie à la présentation du sous-doyen pour que chaque jour la messe fût célébrée aux intentions de leurs défunts (2).
(1) Narralio de eommemlationet p. 302. Anno denique Verbi 1176, nobiles et eximii burgenses ecclesiam ssepe nomiDati antIsUlis Martini igné creroatam el niinia vetustate confeclam, sdificare et nobili fasligio revocare ceperunt. Dans leur iellre A l'archevêque de Cologne les chanoines disent lam^me chose : « Sed et hos limites t(\nli hujus operis nostra et civium excessit devotio et idem archiprxsulis paiacium quibusdam in locis manenlibus, quibusdam in locisevulsis prioribus fundamentis in banc fastigiorum celsitudinem que bodie prae oculis est Deo nos per ejus mérita juvante extollimus. »
(2) Monsnyer, CeUberrimœ, p. 224 ; Baluze, t. LXXVI, p. 295 ; t. LXXVII, p. 260.
Mais ils n'avaieat pas pour cela renoncé à leurs projets d'indépendance.
En 1180 une nouvelle conjuration se formait secrètement entre eux contre le chapitre. Les chanoines, dès qu'ils en eurent connaissance, en informèrent le pape qui délégua Jean de Salisbury, évéque de Chartres, pour examiner la chose. Si les serments étaient publics et avoués par les bourgeois, il devait les avertir avec prudence et douceur, afin qu'en sa présence ils y renonçassent. S'ils refusaient de le faire, il les en délivrerait lui-même et leur imposerait une pénitence convenable, au cas où ces serments seraient tout à fait contraires au droit du chapitre. Si le fait n'était pas public et que les bourgeois niassent être liés par serment, il devait le leur faire jurer en particulier à chacun, les mains sur l'Evangile, et les frapper d'excommunication dans le cas où ils refuseraient d'acquiescer à ses avis.
Quand l'évêque fut arrivé à Tours et qu'il eut entrepris l'examen de l'affaire, les bourgeois en appelèrent au Saint-Siège. Mais l'évêque, rejetant leur appel, les excommunia : trente d'entre eux, considérés comme les meneurs, étaient excommuniés nommément, les autres n*étaient atteints que par une formule générale. Il communiqua sa sentence au chapitre, le priant de la faire connaître aux intéressés, de la faire promulguer dans les églises et d'interdire les offices divins à tous les excommuniés (1).
L'affaire, cependant, avaitétéportée en courdeRome; les bourgeois pouvaient s'attendre à y trouver l'accueil favorable qu'ils avaient eu au temps d'Alexandre IIL Lucius III ne crut pas toutefois devoir donner tort aux chanoines. Après de longs débats on convint de
(1) Chartes de Jean, évèque de Chartres, D. Housseau. n«* 1938 et 1941. Du nombre dos 30 était Barthélémy Freœaud, sans doute de la ffimllle dç ce ^ficolas Fremaud qui avait suscité les troubles de 1164,
ce moyen de conciliation : L'évêque de Chartres, Jean de Salisbury, et l'un des archidiacres de Tours, ou l'un d'eux seulement, quinze jours après qu'ils auraient reçu des bourgeois caution juratoire, se rendraient à Marmoutier ou autre lieu sûr et leur donneraient absolution de l'excommunication. Puis on désignerait un autre endroit où cent d'entre eux pourraient venir en toute sécurité au nom de tous, devant Tévêque et l'archidiacre, prononcer l'abjuration de leurs serments (1).
Se voyant abandonnés par le pape, les bourgeois consentirent à accepter les conditions qu'on leur faisait. Jean de Salisbury ayant été retenu dans son diocèse, l'absolution fut prononcée par l'archidiacre dans la cathédrale de Saint-Maurice. Le 30 décembre, l'évéque de Chartres se rendait à Marmoutier où il confirmait ce qu'avait fait l'archidiacre; le surlendemain, les cent bourgeois délégués prononçaient l'abjuration demandée; quant aux autres bourgeois, ils le firent dans la cathédrale, en présence de l'archevêque (2).
Cette fois encore, les bourgeois de Chàteauneuf devaient renoncer à leurs espérances d'organiser une commune indépendante.
Au cours des débats, les bourgeois avaient, sans doute, produit le diplôme de Louis VII dont nous avons parlé plus haut pour appuyer leurs prétentions. Guillaume, archevêque de Reims, fut envoyé par le roi pour l'examiner. Il le fit en compagnie des évêques de Chartres et de Poitiers et d'autres hommes
(1) C'est ainsi que nous croyons devoir expliquer la puryacto demandée, que M. Giry, op. cit.,p, 196, traduit par justlQcation.
(2j Charte de Geoffroy, arcliidiacre de Tours, D. flousseau, n* 1938. M. Giry, toc. cit., dit que cet acte ne peut être postérieur que de quelques jours au 1*' septembre. Nous ne savons pourquoi. C'est la veille de la Saint-Eloi qui est donnée comme le Jour où i'évèque de Chartres êe rendit à Marmoutier, c'est-à dire le 30 novembre. Le lendemain était un dimanche celle année-là comme il est dit dans l'acte.
prudents et le déclara faux, nul et sans valeur (1). L'année suivante, les bourgeois obtenaient de Philippe- Auguste d'importantes concessions et surtout une organisation municipale. La charte que celui-ci leur accordait pouvait, en partie, les consoler de leurs précédents déboires. La juridiction du trésorier était maintenue, celui-ci étant toujours désigné comme le représentant du roi. Mais le roi accordait aux bourgeois de pouvoir choisir dix d'entre eux qui seraient les véritables administrateurs de la ville. Ils ne devaient être en fonction qu'un an et désigneraient leurs successeurs. Tous les bourgeois devaient jurer d'observer ce qui serait établi par ces dix prud'hommes, concernant les affaires de la ville; il en était de même des enfants quand ils arrivaient à l'âge de discrétion et des étrangers quand ils élisaient domicile dans la ville. Les dix prud'hommes, de leur côté, et leurs successeurs juraient de répartir les charges également sur tous et d'établir à leur place des gens capables d'être utiles à la ville. Ils pouvaient connaître des contraventions commises par les habitants ou par les personnes ayant une propriété dans la ville (2).
C'était beaucoup pour les habitants de Châteauneuf; ils rêvaient davantage : l'autonomie complète. Sans s'émouvoir des excommunications dont ils avaient déjà été frappés, ils firent, en 1184, une nouvelle tentative pour l'obtenir; ils recommencèrent à se lier par des serments de commune. Le chapitre s'adressa immédiatement au pape ; celui-ci répondit en annulant les serments, et en menaçant des peines ecclésiastiques les principaux fauteurs s'ils ne voulaient les abjurer, ainsi que tous ceux qui continueraient à se
(1) Défense^ p. 45. Pour les raisons que nous avons eiposées précédemment ce document ne peut être placé comme le veut M. Giry entre le 19 septembre et le 24 octobre.
(2) D. Housseau, n* 1948. Delisle, Catalogue dea actes de Philippe- Auguste f n» 21.
rendre aux conventicules interdits, en accordant au chapitre la facilité de les excommunier, tout appel étant mis de c6té(l). Le chapitre s'empressa de pro- 6ter de la facilité qui lui était donnée, excommunia les bourgeois et fit confirmer sa sentence par le pape '2). En même temps, le roi de France, à la requête du pape, écrivait aux bourgeois de se désister de leurs prétentions à établir une commune et de donner sans retard satisfaction aux chanoines (3).
Ceux-ci, cependant, ne lâchèrent pas pied de suite. Ils écrivirent au pape pour se plaindre de la façon d'agir des chanoines à leur égard, lesquels, disaientils, avaient outre-passé ce qu'il leur accordait, en les frappant sans les avoir canoniquement avertis, et aussi pour protester de leurs bonnes dispositions à recevoir ses ordres. De leur côté, les chanoines écrivaient le contraire. Le pape délégua l'archevêque de Reims et Tabbé de Marmoutier, Hervé de Villepreux, pour lever l'excommunication des bourgeois après qu'ils auraient reçu de ceux-ci caution qu'ils accepteraient les décisions de la cour de Rome, et régler les compensations à payer pour les dommages causés, après avoir entendu les deux parties (4). Aux bourgeois de Châteauneuf le pape écrivait aussi en les assurant qu'on ne pourrait pas les citer en justice en dehors de la ville, ou du moins que s'ils ne jugeaient pas suffisamment sûr pour eux-mêmes l'endroit où on les citerait et ne s'y rendaient pas, on ne pourrait profiter de leur absence pour prononcer une sentence contre eux. Quant à l'excommunication qui les avait frappés, ils en seraient absous lorsqu'ils se seraient
(1) Deux actes ont à pen près le même sens, 30 avril et 28 mai 1184. Défense, p. 24 et 26.
(2) Bulle de Luclus III, 17 septembre 1184. Défense, p. 25.
(3) Catalogue des actes de Philippe- Auguste, n«» 113.
(4) 30 octobre 1184. Défense, p. 25.
lavés du reproche de coalition porté contre eux (1).
Les délégués pontificaux travaillèrent longtemps à rétablir la paix sans pouvoir y arriver. Il faut croire cependant qu'il y avait division parmi les bourgeois. Les dix prud'hommes accordés par la charte de Philippe-Auguste abusaient de leur autorité pour charger les autres. On commençait à trouver qu'on n'avait pas gagné à se mettre avec eux contre le chapitre. Il se fit un retour d'opinion sur lequel ne comptaient ni les délégués pontificaux, ni les chanoines. Un jour qu'ils se trouvaient dans la salle du chapitre, ce lieu fut tout à coup envahi par une grande foule de gens qui se plaignaient hautement d'être exploités par quelques-uns des bourgeois de Châteauneuf, d'être accablés par eux de tailles et d'exactions, assurant même qu'ils n'avaient prêté le serment de commune que contraints par les menaces et la violence. La salle n'était pas assez grande pour contenir tous ceux qui affluaient Les délégués pontificaux sortirent donc du chapitre et entrèrent dans le cloître. Ils se tinrent dans un endroit où Ton avait déposé le corps de saint Martin pendant la construction de la basilique. Ils virent, dans cette coïncidence, non pas un pur effet du hasard, mais une rencontre providentielle. La foule demandait à grands cris l'absolution des serments illicites. Le cardinal légat lut alors la bulle pontificale qui lui confiait sa mission et la lettre de Philippe- Auguste conseillant aux bourgeois de renoncer à la commune. Puis il leur recommanda de ne payer ni tailles ni subsides et de ne point se rendre aux citations qui pourraient leur être faites. Tous les assistants s'empressèrent de jurer ce qu'il leur demandait en élevant les mains vers les saintes reliques qu'il avait fait apporter devant lui.
Les principaux bourgeois, les chefs de la conjura*-
(1) 13 novembre, D. Housseau, n» 1950.
tion, devant cette désertion générale, n'avaient plus qu'une chose à faire, abjurer, eux aussi, leurs serments. C'est ce à quoi ils se résignèrent. Thomas d'Amboise le premier jura de renoncer à la commune, conjuration ou commun serment. Ainsi firent après lui Philippe Aimeri, Nicolas Engelard, Payen Gastinelli et beaucoup d'autres. Le légat leur demanda de ne lever ni tailles ni subsides, de ne pas réunir de conciliabules, de ne pas usurper sur la justice du trésorier ou des autres chanoines. Ceux qui ne prêtaient pas les serments demandés restaient soumis à l'excommunication et les chanoines pouvaient le publier le dimanche à la messe (1).
Tous les rebelles ne s'étaient pas soumis cependant ce jour-là. On voit l'archevêque de Tours prononcer, lui aussi, des absolutions i)our les bourgeois qui renonçaient à leur commune (2). D'autre part, le pape recevait des messages des bourgeois non soumis qui lui faisaient appel, des chanoines qui lui demandaient confirmation des sentences déjà portées et réclamaient certaines compensations pour les torts qu'ils avaient subis dans toute cette affaire (3). En réponse à cesdiflférentes demandes, Lucius III excommunia les bourgeois qui n'avaient pas abjuré la commune au moment du départ de leur messager pour Rome et chargea ses délégués de régler les compensations à accorder au chapitre. Comme les bourgeois avaient établi de nouvelles tables de changeurs, des étaux et des boutiques sans l'autorisation des chanoines, le pape donnait commission à ses délégués de supprimer tables, étaux et boutiques si les délinquants ne voulaient composer avec le chapitre.
Aprèscetteinsurrection,leschosesrestèrentenrétat;
(1) 1185, 24 février, dale établie par M. GIry, op. cil , p. 199, note 1. Défense, p. 27, 17 avril 1185. p. 26, confirmation du pape. (2; D. Ilousseau, n* 1954, sans date.
(3) 1185, D. Housseau, n« 1951.
les chanoines gardaient tous leurs droits antérieurs ; les bourgeois, de leur côté, conservaient leur organisation municipale. L'accord conclu en 1190 entre Philippe - Auguste et Richard d'Angleterre ne 6t que préciser les droits de juridiction du trésorier sur Châteauneuf.
Le chapitre trouvait cependant que les bourgeois gardaient encore trop d'indépendance ; fort de l'appui de Philippe-Auguste, il supprima, en 1212, tout ce qu'avait accordé le diplôme de 1181. L'acte qui règle la nouvelle organisation de Châteauneuf est présenté comme le résultat d'une transaction entre le chapitre et les bourgeois, ce qui laisse supposer que ceux-ci s'étaient de nouveau mis en insurrection et qu'ils avaient été réduits h l'ordre par la force, car k transaction qu'ils acceptent leur est tout à fait désavantà^ geuse (1).
'Toute apparence de commune disparaît; les dix jurés établis en 1181 sont supprimés; on ne doit plus leur faire aucun serment et toute commune ou serment commun est interdit à l'avenir. Quand il faudra lever quelque subside pour l'utilité commune de la ville, les bourgeois demanderont d'abord l'avis.du chapitre, puis ils choisiront vingt d'entre eux au plus, de telle façon qu'il y ait au moins un représentant par garde (2). Les élus jureront devant le chapitre qu'ils lèveront ce subside d'une façon impartiale, ils auront deux mois pour le faire. Dans le cas où quelqu'un refuserait de payer, c'est au trésorier qu'il appartiendrait de l'y contraindre, ou au chapitre, s'il s'agissait de quelqu'un habitant dans la portion de territoire relevant de la juridiction du chapitre. Une fois la dépense
(1) Delisle. Cat. n* 1313. Qiry donne le texte dans le II« volume de ses Etabliuemenis de Rouent p. 101.
(2) « Ita quod de singulis excubUs, unus adminus eligatur. » Or chaque métier, comme il est dit plus loin, devait fournir une garde. C'est donc un représentant par métier qui doit être élu.
faite, les élus iront en rendre compte au trésorier et au chapitre. Ce qui resterait qui ne devait pas dépasser trente ou quarante livres serait confié à deux bourgeois jusqu'à que cela fût dépensé pour les nécessités de la ville. Après quoi, toute leur mission sera terminée, et s'il est besoin d'une nouvelle levée de subside, tout devra recommencer comme il vient d'être dit. Aucune levée ne devait être faite contre le trésorier ou le chapitre, pas plus que pour construire des fortifications autour de la ville, à moins d'autorisation du chapitre.
Quand il faudra faire la garde de la ville (les échauguettes), les bourgeois iront en prévenir le chapitre. Cette charge revient à tous les hommes de chaque métier ^i tour de rôle. Les chefs du guet sont à l'élection, deux par métiers (1) ; ils doivent être i>résentés au chapitre et lui faire serment de fidélité. Ceux qui ne voudront pas faire le guet payeront quatorze deniers et ils seront exempts pour toute l'année à moins que les nécessités de la ville n'exigent une garde commune. La charge de chef du guet ne durera qu'un an. Si quelqu'un refuse de payer les quatorze deniers fixés, ce sera au chapitre qu'il appartiendra de l'y contraindre.
Tous les serments dont il vient d'être question devaient se prêter dans la chapelle Saint-Nicolas. Si le chapitre manquait à ses engagements, les bourgeois pourraient lever un subside contre lui pour se défendre. Le trésorier et le chapitre devaient leur jurer de défendre leur liberté contre tous, sauf contre le roi. Quand un procès exigeait que le trésorier ou les chanoines allassent trouver le roi, ils le faisaient trois fois à leurs frais, les autres fois étaient aux frais des
(1) M. Giry dit que les chefs du guet étaient élus à raison de trois par métier ; il se trompe ; voici en etlet le texte : Art. 9. Et tune singuli de singulis offlciis per vices suas successive excubias noctumas facient, ita quod duo de singulis ofnciis electi ab aiiis, etc.
bourgeois. Ceux-ci pouvaient aussi déléguer quelqu'un pour défendre leurs droits en cour de Rome, mais ils le faisaient à leurs frais.
Cette convention fut soumise à Philippe-Auguste qui l'approuva (1).
Comme on peut le voir, la justice de Châteauneuf n'appartenait pas au seul trésorier (2) ; les restrictions qui sont faites ici se retrouvent aussi dans le coutumier de Péan Gâtineau (3).
Par cet acte, Châteauneuf se trouvait donc mis dans un état de dépendance étroite à Tégard du chapitre qui exerçait un contrôle sur toute sa gestion financière. Ni organisation municipale, ni liberté d'aucune sorte dans son administration, telle était la situation de Châteauneuf en 1212.
Cet asservissement devait sembler d'autant plus pénible aux bourgeois, qu'après la période de guerre et de dévastation qu'avait subie leur ville, elle profitait largement de la paix, pour atteindre un très brillant état de prospérité.
On trouve une peinture curieuse des habitants de Châteauneuf dans la Narratio de Commendatione Turonicœ provinciœ (4) : « Les habitants de Châteauce neuf sont riches et fastueux ; ils s'habillent avec des c( étoffes de pourpre et des fourrures de vair et de « petit-gris. Leurs maisons, pour la plupart crénelées, « sont décorées de tours très élevées. Toujours en « festins, leurs mets sont des plus recherchés ; ils
(1) C'est la cooflrmatlon de Philippe- Auguste qui nous a conservé le texte de cette transaction.
(2) Art. 4. Similiter si ad capitulum delata fuerit (querela) de hominibus manenlibus in burgls suis, etc.
(3) A rarticle du trésorier il est dit : « Justitiam castri non habet vel alii habent ab eo exceptis burgis capltuli et cellerarii et magistri scolœ. » On ne sait quel était le bourg attribué à Técolàire, le celierier avait 1^ bourg de la Grève et des Iles et le chapitre au moins le bourg de Saint -Pierre-le-Puellier.
(( boivent dans des coupes d'ôr et d'argent et passent (( leur temps à jouer aux dés ou à chasser aux « oiseaux.
« Gais et généreux, ils pratiquent Thospitailité et « (ionnent une large part de leur bien aux pauvres ; « ils élèvent, en Thonneur de saint Marthi et des autres « saints, des églises en pierre avec des arcades sculp- (( tées et bâtissent sur la Loire, le Cher et les autres « rivières voisines de beaux ponts en pierre qui offrent « passage aux voyageurs quand la navigation cesse, o
Après avoir fait un éloge senti des habitants de Tours et de la beauté de leurs femmes, notre auteur continue : a Le plus grand et le plus incomparable « charme des Tourangeaux, c'est leur évêque et leur « patron le bienheureux Martin dont le corps repose (( dans une ch&sse émaillée, renfermée dans une « seconde châsse de métal placée dans l'intérieur d'un
« autel en pierre Par son secours les adversités
« sont écartées et tous les bonheurs affluent. Ce saint, « égal aux apôtres, a dans ce lieu deux églises telle- « ment remarquables que dans les quatre parties du « monde il ne s'en peut trouver d'une si grande subli- « mité (1). »
La sujétion dans laquelle les tenait le chapitre paraissait dure à ces bourgeois si amis de la vie lai^e et facile. Une nuit, en 1231, onze d'entre eux envahirent la maison du trésorier située dans le cloître : à ce qu'affirmait le chapitre toute la ville était d'accord avec eux, et participait à leur culpabilité (2). Quel était le but de ce coup de main ? on ne le sait pas. Les chanoines se plaignirent au roi devant lequel Tafifaire fut portée. Les bourgeois alléguaient que, suivant la coutume, ils ne pouvaient être cités hors de Châteauneuf, ce que niaient les chanoines.
(1) Saint Martin et Marmoutier.
(2) Ces événements sont racontés dans des lettres de saint Louis. Giry, op, cU,, t. II, p. 104 ; D. Rousseau, n* 2711.
On allait en venir à un duel judiciaire et les gages étaient déjà donnés lorsque bourgeois et chanoines consentirent à s'en remettre à l'arbitrage de Gautier, archevêque de Sens, et de Jean de Beaumont. Par une sentence rendue en janvier 1232, les bourgeois de Châteauneuf furent condamnés à payer une amende de trois cents marcs. Les onze bourgeois, coupables de la violation du domicile du trésorier, devaient jurer devant celui-ci qu'ils avoueraient toute la vérité. Six prud'hommes élus par toute la communauté étaient chargés de rechercher les coupables, d'examiner les fautes commises et de fixer l'amende qui serait payée au chapitre, en dehors de laquelle les chanoines ne devaient rien exiger. Le roi s*empressa de confirmer cette sentence.
Quelques mois plus tard, chanoines et bourgeois échangeaient des serments mutuels se promettant de respecter réciproquement leurs droits. Ces serments devaient être renouvelés tous les cinq ans (1). Les chanoines qui avaient tout à gagner à ces serments les prêtaient évidemment de meilleur cœur que les bourgeois.
Ceux-ci le montrèrent bien dans la suite. Malgré leurs défaites multipliées, ils ne désarmaient point. Ce n'est qu'un conflit épisodique et sans grande portée que celui que souleva en 1247 la question du luminaire. Les bourgeois refusaient de payer un denier que le chapitre exigeait d'eux pour l'entretien du luminaire de Saint- Martin. Les deux parties s'adressèrent au légat, Eudes, qui condamna les bourgeois (2).
En 1260, nouvelle querelle, et celle-ci plus grave. Contrairement à ce qui avait été réglé en 1212, les bourgeois chargés de répartir la taille royale tentèrent à deux reprises de se passer du chapitre pour con-
(1) D. Rousseau, n* 2721.
(2) /(/., n*' 2905 et 2969.
traindre les récalcitrants, ouïe sollicitèrent d'exercer des poursuites sans vouloir lui faire connaître le montant des taxes à recouvrer. A deux reprises, ils furent condamnés par le Parlement (1).
A la même époque était pendant un autre débat, de grande importance également. Requis par le chapitre de venir en armes pour le défendre contre des actes de brigandage, les bourgeois refusèrent prétendant que le droit de ban n'appartenait qu'au haut justicier et que la haute justice de Chàteauneuf revenait au roi et non au chapitre.
L'affaire fut portée devant le Parlement et suscita de longs débats (2). Le chapitre obtenait gain de cause par une sentence du 11 novembre 1263 (3); la haute justice lui était attribuée conformément, disait l'arrêt, à ce qu'avaient accordé à l'église de Saint- Martin les précédents rois de France. La clause de l'acte de Philippe- Auguste établissant que les voyers de la cité viendraient deux fois par an tenir des assises à Chàteauneuf, en compagnie d'un serviteur du trésorier, était maintenue. Le duel judiciaire, interdit déjà dans le domaine royal, l'était également dans la justice de Chàteauneuf.
. Cette défaite des bourgeois marque un nouveau progrès du chapitre. Dans les actes précédents, la juridiction semblait revenir au roi, comme chef du chapitre, le trésorier n'étant, pour ainsi dire, que son délégué. L'acte de 1263 est beaucoup plus explicite : c'est au trésorier, directement, qu'est dite appartenir la haute justice (4). Le roi entretient cependant à Chàteauneuf un châtelain qui a, comme le chapitre,
11) OUm, éd. Beugnot. t. I, 464, VI. arrêt du 9 février 1360, et 471. XI, record dudit arrêt le 13 mai.
(2) OUm, t. I, p. 116, I, Enquête du 8 novembre 1260.
(3) Arrêt publié dans Lecoy de la Marche, S'iint Martin, p. 694.
(4) Prsedictaro altara Justiciara adjudicavimus thesaurarlo etecclesis supradictœ.
une clef de la porte de la ville, attenante au cloître (1).
Il restait une dernière ressource aux bourgeois, celle de s'organiser en confrérie pieuse; ce qui leur permettrait d'avoir une caisse et des réunions. Ils se groupèrent en une confrérie dite de Saint-Eloi et préparèrent en secret une insurrection. Elle éclata en 1305 et fut la plus terrible qu'on eût encore vue à Châteauneuf. Les chanoines qui en avaient eu vent se tenaient soigneusement enfermés dans le cloître. Une nuit, les conjurés se présentent aux portes en armes, poussant des cris de mort contre le doyen, les chanoines et tous ceux qui étaient avec eux. Ils frappent les portes à coups redoublés, jettent des pierres dans le cloître et finissent par y entrer l'arme au poing après avoir mis le feu à une des portes. Ils blessent mortellement un clerc, tuent un chanoine et son écuyer, poursuivent même hors du cloître un vicaire. Ils parcourent Tenceinte la menace à la bou- • che, entrent dans l'église, jettent des pierres à ceux qui célébraient les saints mystères, poursuivent à coups de pierre également les chanoines qui se réfugient dans la salle capitulaire.
Après ces beaux exploits, les conjurésseretirèrent et tinrent les chanoines ainsi que tous les gens de leur maison assiégés dans l'église et dans le cloître pendant plusieurs jours. Pour les tourmenter par la faim et l'ennui, ils avaient défendu qu'on leur vendît quelque provision que ce soit. Les portes des prisons avaient été forcées. La commune fut proclamée et, au mépris de tout droit, les conjurés réclamèrent des amendes des doyens et des chanoines. Les troupes du roi vinrent au secours des chanoines; mais n'étant, sans doute, pas en assez grand nombre, elles ne purent les empêcher de subir encore beaucoup de mauvais traitements. Peut-être, cependant, arrivèrent-elles enfin à se rendre
(1) Teulel, Layettes du Trésor, t. II, n© 2892.
mai tresses des révoltés. Il est plus probable que les chanoines n'obtinrent la paix qu'en passant par les conditions des bourgeois (1).
Instruit de la chose, le roi ne pouvait pas laisser de tels, crimes impunis. Il envoya deux enquêteurs à Châteauneuf, et, sur leur rapport, supprima la confrérie. Ce ne fut pas tout : il frappa la ville d'une amende de dix mille livres tournois i répartir suivant la gravité des crimes et les ressources de chacun, le roi se réservant la faculté de commuer en peine corporelle la peine pécuniaire pour ceux auxquels cela semblerait préférable. Un tiers de l'amende serait payé au chapitre et les deux tiers au roi (2).
Le châtiment était rude. « C'était ruiner la ville, dit M. Giry (3), qui estime à 400,000 francs d'aujourd'hui la somme demandée à Châteauneuf par le roi. Il parait bien douteux qu'elle ait jamais pu payer une somme aussi considérable..., aussi dut-elle rester à la discrétion du roi. » En tout cas, le chapitre demeurait vainqueur cette fois encore. Cette tentative était la dernière. « Neuf fois en moins de deux siècles (la ville) s'était soulevée contre l'autorité du chapitre, neuf fois elle avait été vaincue. » C'est, en effet, dans ces essais malheureux que se résume l'histoire muni-
(1) C'est ainsi que dous croyons devoir interpréter le passage fort obscur du document qui raconte cette affaire : « Et congregati invicem ad roodum corn munis, licet corpus vel collegium non habeaotjure vel privilegio quocumque subnixum, dictos decanum et canonicos ecclesis predicts ad faciendum sibi certas personalesemendas per concitaclonem etartacionem hujusroodi acperminas,vim et metum qui ca* d<3re polerant in constantem vivum ac etiam ad recipiendum ab eis eertam emendam pro bujusmodi excessibus...habitatorum libitum compul* lerant,atque dictis decano et capitulo,ramiliis,rebus et bonis Ipsorum injurias, violentias, oppressiones, gravamina, hostiles insultus, multa quoquealia incommoda, vituperla..., in ecclesia, in claustroet extra, dictis et faciis enormibus, etiam servlentibus nostris presentlbns et prohibentibus, habitafcores seu confratres prsdlctiet eorum complices irrogarant...
(2) Giry, op. cit., t. Il, p. 107 , 1305, 23 septembre.
(3) Id., t. I, p. 206.
cîpale de la ville de Châteauneuf : jamais elle ne fut une commune. Dans sa période la plus brillante, de 1181 à 1212, elle n'eut jamais la moindre autonomie. Elle ne doit pas se placer tout à fait au dernier rang des villes libres, car son corps municipal jouit d'une certaine juridiction. Mais cet état, qui ne dura que trente ans, fut remplacé par une situation inférieure et, plus heureux que beaucoup d'autres, les chanoines de Saint- Martin maintinrent intacte leur autorité sur la ville qu'ils avaient fondée.