CHAPITRE I LÉcole
C'est une gloire universelle qui entoure l'école de Saint-Martin de Tours ; le nom d' Alcuin lui fait comme uïie auréole dont l'éclat, loin . de disparaître Avec le temps, devient plus vif au contraire^ à mesure que^ dans le recul des siècles, on apprécie mieux la grande œuvre de renaissance intellectuelle dont il a été l'artisan principal.
Les origines de Téçole de Saint-Martin de Tours se x^oqfondent avec celles de la communauté martinienne. Comme dans tous lei^Nmonastères, il y avait des enfants ou des jeunes gens qui venaient s'y initier tout au moins à la science des choses religieuses, se formeraux chants et aux cévémonies liturgiques. L'existence de cette école nous est attestée par saint Grégoire de Tours. Il raconte l'histoire d'un jeune homme du nom deTheodemundus, sourd et muet, qui miraculeusement guéri au tombeau de saint Martin lut mis à l'école pour y apprendre toute la suite des psaumes ; la reine jClotilde se chs^rgea des, frais d^ sonédueation (1).
Quand la règle bénédictine fut introduite à Saint- Martin, on y reçut, comme dans tous les autres monastères bénédictins^ de jeunes enfants désignés sous le
(1) De Uirnc.y I, 70 : Sanilali ergo sic redditus, a Chrodechiide regina pro virlute reverenUaque sancU Martini colleclus -est, et ad scholam positus^omnem psalmorum seriem roemoris commendavit.
nom d*ob]ats. Le moine Gulfard, dans un acte de donation à son monastère, nous raconte comment il fut voué dès son enfance au monastère du bienheureux évêque de Tours. On lui avait coupé les cheveux et on les avait déposés avec ses armes, car il était de naissance noble, sur le tombeau du saint (1). Ce fait ne fut vraisemblablement pas unique et il devait y avoir à Saint-Martin d'autres enfants dans la condition de Gulfard. Ce que nous constatons d'ailleurs si peu de temps après justifie tout à fait notre supposition ; nous sommes, en effet, à dix ans de l'arrivée d'AIcuin à Tours. Ce n'est qu'avec cette époque que nous pouvons avoir des renseignements précis sur cette école qui devait devenir si illustre.
Quand il fut chargé du monastère tourangeau, Alcuin était dans tout l'éclat de sa renommée : il avait dirigé l'école du palais et il avait pu considérer comme ses élèves les membres de la famille impériale et l'empereur lui-même. Il était déjà âgé, ce qui ne l'empêcha pas de se donner tout entier à la nouvelle communauté qui lui était confiée. Nous avons vu ailleurs ce qu'il fit pour sa régularisation ; il nous reste à étudier comment il travailla au développement de son école.
Y avait-il alors parmi les moines de Saint-Martin quelqu'un chargé spécialement de la direction et de l'instruction des enfants ? Cela est probable ; c'étaient sans doute les successeurs du personnage appelé perimicerius dans Grégoire de Tours, la direction du chant et de l'école allant souvent de pair alors. Quoi qu'il en soit, c'est bien Alcuin qui, pendant qu'il était abbé, est réellement le chef de Técole martinienne. Des maîtres ecclésiastiques donnaient l'enseignement sous ses ordres (2). Il trouvait à Saint-Martin de
(l)Cat. n»20, 22 Juin 785.
(2) C'est 06 qui est exprimé dans la dédicace du traité : « DilectissimisinChristoflliis, boneque spei adolescentulis, qui in ecclesia summi pontificisprotectorisquemagnibeati Martini domino Jesu deservire
nombreux écoliers ; éducateur parfait, il se préoccupe tout à la fois de la formation morale et de la forma- . tion intellectuelle.
Il écrit pour eux un petit traité de la confession (1), par lequel se voit quelle place tenait déjà cette pratique dans la vie religieuse. Cet opuscule est rédigé sous forme de lettre adressée aux maîtres et aux élèves : (( Désirant, leur dit-il, très cher fils, contribuer au salut de vos &mes, j'ai voulu vous adresser de paternels et affectueuses admonitions, pour qu'elles vous aident, avec la grâce de Dieu, à obtenir la béatitude éternelle et que, formés au service de Dieu dans l'âge fragile où vous êtes, vous puissiez vivre dans la perfection jusque dans la vieillesse. Vous aussi, vénérables frères, lumièredecette communauté de frères, docteursetguides excellents de cette jeunesse, je vous supplie d'avertir ceux qui sont vos disciples qu'ils s'appliquent surtout au bon plaisir de Dieu et au salut de leurs âmes, afin que leurs progrès et leur bonheur vous méritent une récompense de la part du Seigneur. Exhortez-les à vivre sobrement, chastement, pudiquement, à servir Dieu par leur humilité, leur obéissance et leurs bonnes mœurs, leur sainte vie et leur religieuse pureté, et surtout par la confession de leurs péchés, car elles sont nombreuses contre les jeunes gens, les fraudes du diable qui excite leurs désirs charnels et tous leurs autres vices ».
Puis, suivent de pressantes exhortations à se confesser dès qu'ils auront péché, appuyées sur les considérations accoutumées en pareille matière : la miséricorde de
vilentur, alque ab ecclesiasUcis erudiuntur magistris In Domino Deo, ego Albinus bene cupiens saluUs veslrs, œlernae prosperllatis in Chrislo Domino salutem.» — A la fin : « Agite nunç, Juvenes adolescentes et paeri... et vos, sancUssimi hujus familiœ magislri et patres...»
(1) Migne, t. CI, col. 650.
Dieu, Tabondance de la rédemption, la crainte dujugement^ etc.
On remarquera avec quels égards Alcuin parle des maîtres chargés de Téducation des enfants: on aimerait à savoir les noms des personnages que Tillustre moine parait tenir en si haute vénération. D'un au moins, le nom est passé à la postérité, c'est Sigulf.
Ne voulant pas faire ici une étude complète d' Alcuin éducateur, nous nous contentons au point de vue de la formation morale d'indiquer ce traité spécialement écrit pour les étudiants de Saint-Martin.
Il nous a tracé lui-même le programme de l'enseignement qu'il voulait donnera Tours ; c'est l'encyclopédie de tout ce qu'on étudiait alors ; l'école de Saint- Martin était une université: « Je m'applique, écrivaitil à Charlemagne, dans cette maison de Saint-Martin, à distribuer aux uns le miel des Saintes Écritures ; à enivrer les autres du vin pur des antiques disciplines; j'en ai que je commence à nourrir des fruits de la subtilité grammaticale ; d'autres que j'entreprends d'illuminer de la splendeur des étoiles, qui brillent comme le plafond peint d'un grand palais ; je me fais tout à tous,..,, etc. (1). »
Nous pouvons par sa correspondance et ses ouvrages nous faire l'idée de ce qu'était son enseignement scripturaire, grammatical et astronomique. Quoi qu'il en dise, il parait avoir soumis 1 étude de l'antiquité à des règles assez sévères et c'est d'une main parcimonieuse qu'il versait le vin enivrant des auteurs anciens.
Une anedocte témoigne de la défiance qu'il éprouvait à l'égard de Virgile. «Alcuin, raconte son biographe, s'était nourri dans sa jeunesse des fables des sages de l'antiquité et deVirgile; mais plus tard il avait cru devoir en interdire la lecture à ses élèves. Il leur répétait que
(1) Ep. 121, p. 175.
les poètes chrétiens suffisaient et qu'il leur était, inutile de se laisser corrompre par la dangereuse suavité du style de Virgile. Un des maîtres de l'école,, nommé Sigulf le Vieux, voulut goûter au fruit, défendu. Il se fit lire en grand secret les poèmes de Virgile par deux jeunes gens confiés à ses soins,. Adalbert et Aldric. Il leur avait défendu d'en parler à personne pour que Tabbé n'en eût point connaissance. ^ Malgré cette précaution, Alcuin ne tarda pas à être, instruit d une aussi téméraire entreprise. Aussitôt, il appela Sigulf et lui adressa de tendres reproches : « D'où venez vous, Virgilien ? Pourquoi, malgré ma défense et à mon insu, vous-étes vous mis à la lecture de Virgile?» Sigulf n'essaya même pas de se justifier: prosterné aux pieds du maître, il avoua et se fit pardonnerlafautequ'ilavaitcommiseparétourderie(l). » On ne garda pas toujours à Saint-Martin l'austérité, qu'avait voulu y faire régner Alcuin, car cinquante ou cept ans plus tard, un moine de cette communauté, Bernon, offrait à la bibliothèque de son monastère un magnifique exemplaire de Virgile, l'un des plus beaux manuscrits qui soient sortis du scriptorium martinien (2).
. Les livres manquaient au savant moine habituel,
(1) VltaAlcufnl,X, 19.
(2) Voici rtn^cripUon qui se lit en tôle du volume :
hune virgilii codicem obtuli berno gre
gis boati marlinl levita devota mente deo
et eidem beato martino perpetualiter haben
dum ea quidem ratlone ut perlegat Ipsum arbertus
consobrinus ipsius et dlebus vils su» sub
pretexlu sancll martini habeat et post
suum obitum iterum sancto reddatur marUoo
si quis ipsum furaverit aut allquo inge
nio a potestate sancti martini abstraliere
temptaverit maledictus sit et eumjuda
et safflra qui ex hoc quod ipsi domino dederant
fraudaverunt perpetuam dampDationem
nisi cilissime quod presumpserit emendare stu
dueirit adquirat. Amen.
avoir des bibliothèques mieux fournies que ne Tétait celle de Tours ; il l'écrivait à Cliarlemagne : « Votre humble serviteur, disait-il, n'a pas ici ces délicieux livres de science qu'il a eus dans sa patrie, soit par l'industrie dévouée de mon bon maître, soit par mes travaux personnels. Aussi ne vous plairait-il pas à vous qui aimez tant la sagesse que j'envoie quelques-uns de nos enfants pour chercher ce qui nous est nécessaire et apporter en France les fleurs de Bretagne, afin que ce ne soit pas seulement le pays d'York qui soit un jardin fermé, mais que dans la Touraine aussi, on trouve les effluves et les fruits du paradis, que l'auster souffle sur les jardins de la Loire, que leurs parfums se répandent et que de nouveau s'accomplisse ce qui est écrit dans le Cantique des Cantiques d'où je tire mon exemple : Que mon bien-aimé vienne dans mon jardin et qu'il mange les fruits de ses arbres (1). »
Alcuin mit tout son zèle h se procurer des manuscrits, mais il ne s'en tint pas là et il organisa à Saint- Martin de Tours un scriptorium qui devint la plus célèbre école de calligraphie de l'époque carolingienne. Il avait résumé les règles que devaient suivre les copistes dans une petite pièce de vers qui servait d'inscription à la salle dans laquelle ils travaillaient : «Qu'ici prennent place ceux qui écrivent les oracles de la loi divine et les paroles des Pères. Qu'ils prennent garde à ne pas mêler au texte leurs frivolités. Que leur main aussi ne soit pas frivole et n'écrive pas trop vite. Qu'ils cherchent des livres corrigés avec soin, que leur plume exercée suive bien la ligne. Qu'ils séparent les sens, en marquant les membres des périodes et les incises. Qu'ils mettent les points à leur place, afin qu'on ne lise pas des erreurs ; qu'on ne s'arrête pas tout à coup quand on fait une lecture dans l'église. C'est une
(1) Ep.43, «ol. 208.
bonne œuvre que d'écrire les saints livres; le copiste lui-tnême ne reste pas sans récompense. Mieux vaut copier des livres que de faire des. fosses dans les vignes. Plus tard le copiste obtiendra le gr^de de maître, il pourra trouver de nouvelles doctrines, et expliquer celle des anciens (1). »
Des dernières lignes de cette épîgramme on peut conclure que les frères de Tours ne se livraient pas tout d abord avec grande ardeur à la copie des manuscrits et qu'ils aimaient mieux, en bons Tourangeaux qu'ils étaient, travailler dans les vignes du monastère. Ils ne se pliaient pas vite non plus aux règles que cherchait à leur imposer leur abbé (2) ; ils arrivaient encore assez bien à faire des enluminures, mais observaient mal les principes orthographiques. Alcuin, dans une lettre à Charlemagne, laisse échapper un aveu découragé : « Je lutte tous les jours, sans beaucoup de profit, contre la rusticité tourangelle (3). »
Que ses efforts cependant n aient pas été tout à fait vains, c'est ce que prouve l'admirable collection des manuscrits sortis de l'école de Saint-Martin de Tours. Nous n^ voulons pas ici en faire l'étude paléographique, d'autres s'en sont acquittés mieux que nous ne saurions le faire. Signalons seulement que le caractère d'impression adopté pour la minuscule leur est emprunté et qu'ils fournissent les plus beaux modèlesde semi-onciale, d'onciale etde majuscule. Le nom d'un de ces habiles copistes nous est connu, c'est Adalbaldus qui vivait au temps de Fridugise et auquel est
(1) Mlgne, t. CI, col. 745.
(2) Ep. 101 : « Piinctorum vero distinctlones vel subdisUncUones, llcet ornatum faciant pulcherrimum in senlenlHs, taroen usus illorum propter rusticitalem pêne receâsit a scriploribus. Sed sicul lotius sapienlis decus et salutaris eruditionis ornatus per veslrse nobilitatis iodustrlam renovari incipit, ita et horum usus in roanibus scribentium redintegrandus esse opUme videtur. »
(3) Ep. 101, col. 315.
dû un recueil de textes concernant saint Martin, conservé à la bibliothèque du gymnase de Quedlimbourg (1).
Le zèle du savant abbé ne se ralentit pas malgré l'affaiblissement de ses forces. « Pour moi, disait-il à Charlemagne, suivant la mesure de mon petit esprit je ne serai point paresseux à semer dans ces régions, parmi vos serviteurs, les graines de la sagesse, me souvenant de cette sentence : Le matin sème ta semence et que ta main ne cesse point quand le soir sera arrivé, parce que tu ignores celle qui lèvera le mieux : ce sera parfait si toutes les deux lèvent en même temps. Le matin, à l'âge où Ton peut se donner aux études, j'ai semé en Bretagne ; maintenant que mon sang se refroidit et que je suis comme au soir, je ne cesse, pas de semer en France, espérant qu'avec la grâce de Dieu les deux semences germeront (2). »
Il faut citer cette jolie petite pièce de vers qui contient des conseils pour les élèves et pour les maîtres (3) :
« Que les enfants apprennent ici de la bouche d'un vieux maître à faire résonner les hymnes de louange, que leur tendre bouche puise dévotement les eaux du salut, çourvu toutefois que le vieillard ne se taise pas dans l'Église. La jeunesse est apte à tout apprendre ; l'ancien usage de l'Église réclame que le maître instruise les jeunes gens au bon moment, car les années fuient à la façon d'une eau qui s'écoule. L'antique chêne dans la forêt se courbe à peine quelquefois, mais la main vigoureuse de l'homme le brise. Le vieillard qui a subi de nombreux assauts ne plie pas son cou robuste sous le joug et il ne pourra pas bien ap-
(1) Delisle, op. cit., p. 40.
(2) Ep. 43, col. 209.
(3) Migne, l. CI, col. 744.
prendre celui sur la poitrine duquel tombe toute blanche la barbe sous le ciseau qui la coupe. Maître, soyez doux, soyez attentif pour vos élèves ; vous, enfants, aimez toujours vos pères, afin que reste sur nous la douce bénédiction du Père céleste. »
Les semences qu'AIcuin jetait ainsi sur notre sol tourangeau au soir de sa vie ne furent point stériles ; elles levèrent en magnifique moisson. Autour de lui s'étaient groupés des élèves qui devinrent illustres eux aussi et portèrent en France et en Europe les méthodes et la science qu'ils avaient acquises à l'école de Tours. Adalbert et Aldric allèrent avec Sigulf le Vieux cultiver les lettres à Ferrières. Aldric professa la théologie vers 830 dans l'école palatine; un autre, Samuel, devint plus tard abbé de Lorch et évèque de Worms. Le plus illustre est Raban Maur, un des grands théologiens du ix« siècle, qui fut successivement abbé de Fulda et archevêque de Mayence ; il eut pour successeur à Fulda un de ses camarades de Tours, Hatton ; une autre ville d'Allemagne, Halberstad , recevai t aussi comme évêque un des écoliers de Saint-Martin.
Au monastère, l'école devint désormais une des parties importantes de l'organisation. Nous savons que les successeurs d'Alcuin maintiennent le scriptormmmartinien dans sa haute réputation ; nous avons déjà signalé le beau manuscrit exécuté iparAdalbaldus sous Fridugise. Plus tard l'abbé Vivien, assisté de quatre religieux de Saint-Martin, offre encore à Charles le Chauve une Bible exécutée dans son monastère (1).
(1) Hffic etiam pictura recludil qualiter héros Offert VIviaous cuin grege nunc hocopus, Ante ubi post patrem prirolles, mundus Amandus, Sigualdus Justus, summus Aregarius, Quis tribus est probitas, pietas, verumque fldesque, Cetera honesta quoque consociata simul.
A partir de cette époque, il semble qu'une des fonctions importantes du chef de Técole, de Técolâtre, ait été de rédiger les actes et de les conserver (1).
C'est aussi à ce moment que la situation de l'écolâtre reçoit une sensible amélioration. Jusqu'alors il était payé par les élèves qui fréquentaient l'école. Un des écolâtres, Amalric, désireux de faire une bonne œuvre et d'utiliser ses biens pour le repos de son àme et le rachat de ses fautes, donnait à l'abbaye, dans le but de fournir un traitement à ses successeurs, uq manse seigneurial et un servile, situés en Touraine, dans la viguerie d'Esvres, au village de Marîgny, et un troisième dans le Blésois, dans la viguerie de Cheverny au village d'Aunay. L'abbé d'alors, Adalard, déplorant a l'abominable coutume introduite du temps « de ses prédécesseurs d'exiger un salaire de l'ensei- (1 gnement de la science, comme des autres affaires « humaines (2) », confirmait cette donation et y ajoutait tout ce que ledit Amalric tenait en bénéfice du chapitre dans les villages de la Fontaine, Cîourçay et Martigny. Les maîtres d'école devaient dorénavant donner leur enseignement gratuitement et ne recevoir que ce qui leur serait offert spontanément ; leur
QuartuSy hishaeret Junclus sancUssime David,
Qui te vi tota menCls amore coUt.
Hi proni Ubi met domino de parle beali
Martini ac fratrum acie libnim tribuunt. Cité par Delisle, op. cH., p. 16 : • Les deux derniers de ces quatre religieux flgurent sur la liste des Fratr^ê Turonis de Tancien livre des conrraternités de Saint- Gail, et Tun d'eux, celui qui est appelé summus Aregariun dans le poème, est connu pour avoir écrit en 857 une notice dont le texte nous a été conservé dans la Pancarte noire de 8aint*Marlin de Tours. »
(1) Ce point est excellemment démontré par Mabille, Pancarte noire, p. 334.
(2) « Vidensque extra dei prœceptum in nostra scola de doctrina scientis exigere meritum veluti ex ceteris mundanis negoUis, licet bsc abominabilis prsdecessorum meorum temporibus increv^rit consuetudo. » Mabille a tort dans son analyse de parier de renseignement de la parole divine.
GooQle
èntretiéQ serait assuré par les revenus des terres qui leur étaient attribuées. Quant à l'abbé, il n'avait rîeo de plus à exiger d'eux que la fidélité à remplir Iwr officed'écolâtre(l).
Ces dispositions étaient confirmées par Charles le Chauve en 845(2).
On aimerait savoir depuis quand l'usage de faire payer les élèves s'était introduit à Saint-Martin de Tours et s'il existait déjà du temps d'Alcuin. Les actes cités emploient seulement là formule vague « du temps de nos prédécesseurs ». Ils nous renseignent peu également sur les matières de renseignement; sont seulement mentionnés les psaumes, léchant et autres choses.
Les biens qui venaient ainsi d'êtreassurés à l'école de Saint-Martin subirent le sort de tous les autres biens ayant des attributions particulières, les abbés en disposèrent comme des leurs propres. Hugues le Blanc donna en bénéfice à un certain Guillaume son vassal la terre de Martigny. Sur les réclamations de Guichard, alors maître d'école, des juges furent nommés qui examinèrent les titres de propriété et qui se prononcèrent en faveur de Guichard. Guillaume fut condamné à rendre les biens réclamés et autant que faire se pourrait les fruits perçus depuis qu'il avait joui indûment (3).
Ce qui s'était passé pouvait se produire encore, aussi Adulric, un des successeurs de Guichard, se faisait-il confirmer par Robert II la possession de tous les biens affectés à l'entretien du maître d'école (4).
Un nouveau danger menaça encore au commencement du X* siècle les propriétés de l'écolâtre: le
(1) Gât. n* 42, août 841.
(2) Gat. n« 44, 5 JaqTier 845.
(3) Gat. n» 78, janvier 879.
(4) Gat. n* 97, 30 août 894.
même Guichard, que nous avons vu tout à l'heure si prudent, donnait en fief ce qui ne lui revenait qu'à titre d'écolâtre. Son successeur dut soutenir un procès contre ses neveux. Il le gagna, et une troisième fois l'école se voyait maintenue en possession de ses biens (1).
A cette époque-là même, l'école de Saint-Martin comptait un de ses plus brillants élèves et de ses plus célèbres professeurs, saint Odon. d'abord chantre de ]a Collégiale avant de devenir abbé de Cluny (2). C'était un jeune baron de dix-neuf ans, ami de Foulques d'Anjou, lorsqu'un jour de Noél, pendant qu'il assistait dans la basilique martinienne aux offices liturgiques, il sentit en lui l'appel de Dieu. C'est dans le cloître de Saint-Martin qu'il se retira loin du monde et qu'il vint s'essayer à mener une vie plus parfaite. Tout d',abord, il vécut dans une cellule toute voisine de la basilique, donnant à tous l'exemple de la régularité et de la mortification. Puis, pour sq livrer plus librement à ses pratiques ascétiques, il obtint de ses supérieurs de s'élever, à deux milles de la basilique, une hutte de branchages où il se rendait chaque soir après léchant des heures canoniales.
On était encore virgilien à Saint-Martin et le jeune chanoine prenait plaisir à savourer Télégante poésie de V Enéide dans les beaux manuscrits si délicatement enluminés par ses confrères. C'était un danger pour cette àme qui voulait se donner tout entière à Dieu. Une nuit, une vision mystérieuse se présente à lui. Il voit un vase magnifique aux formes élégantes et aux artistiques ornementations. Il s'en approche pour le contempler de plus près, mais il recule d'horreur à la vue d'une multitude de serpents gîtes dans l'intérieur de ce vase à l'aspect si séduisant. Les reptiles sortent
(1) Cat. n» 20, février 907.
(2) Via de $aint Odon par le moine Jean. Migne, t. GXXXIII, 43-86.
de leur repère, entourent le jeune homme de leurs têtes sifflantes et irritées, sans pourtant lui faire de mal. Odbii s'éveille. Il comprend l'enseignement que Dieu lui donne par cette vision* Ce beau vase, c'est la poésie païenne qui dérobe mal sous un extérieur charmant les séductions dangereuses des passions. Dès lors, il dit adieu aux lectures profanes, pour se confiner dans l'étude des lettres sacrées, dans le vaste champ des saintes Ecritures et des Pères de TEglise.
Mais Saint-Martin n'est plus, comme au temps d'Alcuin, la première école des Gaules ; d'illustres professeurs enseignent à Paris. Odon obtient de son doyen le permission de quitter Tours et pendant deux ans il suit les leçons du moine Remy d'Auxerre.
De retour à la Collégiale, il devient chantre et participe, à ce titre, à la formation intellectuelle des jeunes chanoines. Avec un tel maître l'école martinienne aurait sans doute retrouvé son antique gloire, mais le besoin d'une perfection plus grande attire Odon vers l'ordre de Saint-Benoît et c'est sous la robe tlu moine qu'il atteindra les sommets d'une éminente sainteté.
Quelle est ensuite la situation de notre école? Peu brillante sans doute ; (!ar, si la succession de ses écolàtres se continue durant le x« siècle, elle ne participe pas à la renaissance intellectuelle dont l'école de Reims avec Gerbert donnait brillamment le signal. Il faut descendre jusqu'à la fin du xi® siècle pour la voir de nouveau jeter quelque éclat.
Alors enseignait à Tours le célèbre Bérenger (1) qui ^tait tout à la fois archidiacre et trésorier d'Angers, maître d'école et chambrier de Saint-Martin. C'était un professeur de grammaire, remarquable par sa ficience en grammaire et en philosophie et aussi en
.(1) Gr. Chron., p. 123 ei suiv.
nécromancie. On ne pouvait guère être savant au moyen-àge sans être un peu sorcier.
Ce brillant professeur se laissa gagner par les idées de Jean Scot et enseigna que l'Eucharistie n'était point réellement le Christ vivant, mais une simple figure. Il n'entre point dans le cadre de notre travg{{ de retracer les longues discussions auxquelles ces théories donnèrent lieu. Condamné par le pape daos un concile général à Rome, il se soumit humblement et fit devant l'assemblée une profession de foî que l'autour de la Grande Chronique nous a conservée: a Moi Bérenger, je crois de cœur et je confesse que le pain et le vin qui sont posés sur l'autel sont changés substantiellement, par le mystère de la prière et des paroles de notre Rédempteur, en la vraie, propre, et vivifiante chair et au sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ et qu'après la consécration ce qu'il y a est le vrai corps du Christ qui est né de la Vierge, a été suspendu à la croix en oblation pour le salut du monde et qui est assis à la droite du Père, et le vrai sang du Christ qui a coulé de son côté, non seulement symbolisé par la vertu du sacrement, mais par propriété de nature et vérité de substance, comme cela est contenu dans cet exposé, comme je l'ai lu et comme vous le comprenez. Ainsi je crois, et je n'en^ soignerai plus contre cette foi. Que Dieu m'aide et les saints Evangiles. »
Bérenger, un moment hérésiarque, était donc rentré dans le giron de l'Eglise catholique. Mais les épreuves par lesquelles il avait passé avaient été rudes. Il lui était défendu par le pape de rien enseigner au sujet de l'Eucharistie, excepté pour ramener à la foi ceux que sa doctrine avait séduits. Il revint à Tours,' parmi ses confrères, les chanoines de Saint- Martin, et ceux-ci lui témoignèrent une sympathie qui n'est pas toujours ordinaire en pareille circonstance.
Bérenger avait besoin de solitude et de recueilleineAt ; il se retira à Saint-Cosme que venaient d'abandonner les moines de Marmoutier et il vécut là, humblement et pieusement, pendant vingt-huit ans. Quelques chanoines, attirés par son exemple et ses exhortations, se réunirent à lui et formèrent une petite communauté dans Tîle (1). Il y mourut en 1088 et fut enterré dans le cloître de Saint-Martin (2). Hildebert de Lavardin, qui avait été son élève, composa pour lui une épitaphe que Ton grava sur son tombeau :
« Celui que l'univers vient d'admirer et qu'il admirera toujours, ce Bérenger qui ne devait pas mourir est mort. Celui qui marchait d'un pas si ferme dans le chemin de la sainte foi, celui-là, le premier jour de janvier l'a enlevé : jour criminel, jour lamentable et désastreux pour le monde ; jour dans lequel les choses perdent leur beauté et leur éclat ; dans lequel disparaissent la vertu, l'espérance, la gloire du clergé; dans lequel périt le droit avec celui qui l'a tant étudié. Quoi qu'aient chanté les philosophes et les poètes, il la surpassé par son génie et son éloquence. Pour vêtement, il avait un tissu rude ; il attendait toujours d'être pressé par la soif pour boire et c'est la faim qui le forçait à manger. Lorsque la nature, lenfanta et le compara au monde, elle dit : Les autres dégénèrent mais au moins celui-là me naît. »
Ces sentiments d'admiration, tout le chapitre de Saint-Martin les partageait ; on continua d'y faire solennellement l'anniversaire du célèbre écolàtre. Le
(1) n ne/autpts confondre ce premier établissement des chanoines de Saint-Martin à Sainl-Cosme avec le second qui n'a lieu qu*en 1092 et qui a donné naissance à la communauté des chanoines réguliers.
(2) Nobilleau, Varchidiacrê Bérenger et le prieuré de Saint-Came-leZ' Tours, dit que Bérenger fut trai^sféré à Saint-Cosme au temps tl'Hildebert de Lavardin ; rien ne prouve cela dans les textes qu'il cite. Ce qu'il y a de sûr c'est que son tombeau s'y trouvait au xvi* siècle. Cette translation n'était pas faite au temps de la rédaction de la Grande Chronique de Tours.
souvenir ému qu'on en conservait se manifeste dans la fàç(»n dont la Grande Chronique mentionne sa mort : elle l'appelle : Jidèle et vrai catholique (1). La chronique de Bôchin rappelle sa charité pour les pauvres (2). On le considéra toujours comme une des gloires du chapitre et, au xvii* siècle, un tableau le représentant se voyait dans la salle capitulaire (3).
Après Bérenger, de nouveau, l'obscurité se fait sur Técole de Saint-Martin de Tours. Un de ses écolâtres du xn® siècle, Joubert, s'était d'abord retiré à Saint- Cosme ; il avait dû être l'élève de Bérenger et avait laissé une grande réputation desavoir (4j. C'est lui qui rédigea la Pancarte noire (5).
La fin de ce xii« siècle qui a vu se produire un si beau mouvement littéraire, en particulier dans notre région, . puisque deux des plus illustres représentants de la littérature de cette époque sont Baudri, abbé de Bourgueil, et Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours, ne fut pas non plus stérile à Saint-Martin de Tours. C'est à cette époque que paraissent un certain nombre d'ouvrages que nous avons mentionnés dans; notre Introduction : la Chronique de Pierre, Jils de Béchin;ld Grande Chronique de Tours; toutes les deux, œuvres de chanoines martiniens. Alors vit aussi à Saint-Martin Péan Gâtineau qui écrit son poème sur la vie et les miracles de saint Martin en dix mille et quelques vers. Pauvre poésie à l'haleine courte! Gâtineau ne brille ni par la science rythmique, ni par le talent de la composition : on ne trouve même pas . chez lui de ces réminiscences classiques si communes aux écrivains de ce temps. Cette œuvre de foi naïve
(1) F'. 127 : Fidelis et vere catholicus.
(2) P.57:Fuit hoc temporeBeringariusTuroDensisamatorpauperum.
(3) Nobilleau, op. cit„ p. 2.
(4) Gr. Chron , p. 128: Adolescens litterarum scientia eniditus.
(5) Mabille, op. ct^, p. 336.
et de toiHihante dévotion à saint Martin indique quand même un certain degré de culture.
La Grande Chronique témoigne d'une plus vaste recherche littéraire chez son auteur. Nous avons cité une page où il s'efforce de composer une narration mouvementée et vivante, dans laquelle se sentent pas mal de souvenirs classiques : le chanoine qui l'a écrite avait participé à la ferveur qu'avaient pour l'antiquité un certain nombre de ses contemporains.
Au commencement du xiii® siècle on peut avoir quelques renseignements sur l'organisation de l'école de Saint-Martin, grâce à un texte que nous avons déjà souvent utilisé, le Rituel de Péan Gàtineau.
Il semble qu'alors l'enseignement soit désormais fort réduit dans notre Collégiale, il n'est plus question que d'écoles de grammaire et d'écoles de chant. Cependant l'enseignement de la grammaire comprenait alors beaucoup plus de choses que ce simple nom ne pourrait le faire supposer. On voit, à la fin du XI® siècle, un personnage désigné sous le nom ûephysicus (1). Etait-ce un professeur de sciences naturelles? En tous CHS, avec le xiii® siècle s'organisent les grandes universités, le rôle des écoles monastiques et épiscopales comme établissement d'enseignement supérieur est désormais terminé. Nous avons vu que les chanoines de Saint-Martin, même les dignitaires, sont dispensés de la résidence quand ils sont aux écoles.
Le personnel écolier de l'école martinienne comprend donc à ce moment tout d'abord les jeunes chanoines et vicaires qui n'étaient pas encore en âge d'aller étudier aux universités et sans doute aussi les 'enfants des bourgeois de Chàteauneuf. Sous la direction de Técolâtre et du chantre, ils sont confiés au
(1) GrXhron., p. 128. C'est un des chanoines qui se retirent à SainU Cosme.
sous-écolàtre et au sous-chantre: Rien n'empêche, d'ailleurs les chanoines d'avoir des maîtres i^ domi* cile. Les punitions corporelles étaient fort en honneur, et quand le chantre ou le maître d'école entraient dans les écoles de chant ou de grammaire, les écoliers devaient se tenir tout prêts à recevoir le fouet. Nous avons vu ailleurs quelles étaient les attributions du chantre et de Técolâtre en ce qui concerne les écoliers. Sur l'enseignement lui-même on est absolument dépourvu de détails.
Une maison particulière était réservée à l'école. Elle se trouvait située au sud du petit cloître des chanoines. La chapelle Saint-Jean qui existe encore et qui fut construite au xiii® siècle en était sans doute une dépendance.
En dehors de l'école particulière de Saint-Martin, il y en avait d'autres à Saint- Venant, à Saint-Pierrele-Puellier, d'autres encore dont le nom n'est pas mentionné mais dont l'existence est certaine (1).
C'était tout un petit peuple turbulent que les verges du chantre et de l'écolâtre ne suffisaient pas toujours à réduire et qui tâtait parfois de la prison. Il avait ses jeux, ses fêtes que nous décrivons dans le chapitre suivant; jeux qui comme nous l'avons vu encoururent peut-être les censures pontificales.
Mais quels que soient le nombre et l'agitation des écoliers qui se pressent autour de Saint-Martin, ce n'est plus un des centres intellectuels de la France. Comme Chartres, comme Reims, Tours n'a joui de cette gloire qu'un moment passager ; jusqu'alors le flambeau de la science se passait de main en main ; il est fixé maintenant, et Paris concentre désormais toute la lumière que ces villes ont dégagée les unes aprfes les autres.
(1) l\ est dit à propos du sous-ôcolàtre : Dat scholas excepta schola sancti Venantil et scholis cantus et psalterionim ; à propos du souschantre: dat scolas caotus et psalteriorum in claustro et Castro.
Au moins resto-t-il à Técole de Saînt-Martîn de lavoir tenu ce flambeau au moment où il venait de se rallumer et occupé le premier rang à cette époque si importante de l'histoire de la civilisation humaine qui s'appelle la renaissance carolingienne.