CHAPITRE III Les Basiliques
On ne peut se faire une idée complète d'une grande institution comme la Collégiale de Saint-Martin, si l'on n'étudie les constructions qui ont été son œuvre. Elles ont surgi nombreuses et variées pendant ces neuf siècles que nous venons de passer en revue : édifices religieux et édifices profanes. Les chanoines ont eu à reconstruire plusieurs fois leur église, ils ont dû se protéger derrière des murailles. Comme de toutes les constructions qui se sont élevées pendant cette époque, il ne resté presque rien aujourd'hui, nous nous contenterons d'étudier ici la basilique.
Son histoire est fort compliquée; très souvent détruite et restaurée, elle se renouvelle pour ainsi dire à chaque siècle. Dans le sol que recouvre aujourd'hui la nouvelle basilique, les maçonneries d'âge différent s'enchevêtrent, offrant à l'archéologie nombre de problèmes difficiles à résoudre. Moins heureux qu'ont pu l'être certains de nos devanciers, nous ne pouvons plus examiner ces vestiges des anciens édiBces, et nous sommes réduit à nous contenter des plans et des descriptions qu'ils nous ont laissés. Seuls, deux témoins subsistent encore dans leur intégrité, les deux tours Charlemagne et de l'Horloge.
La première basilique élevée sur le tombeau de saint Martin le fut par les soins de son successeur, saint Brice.
On peut supposer, avec Mgr Chevalier (1), que saint Brice éleva d'abord sur la tombe de saint Martin une sorte de petit édicule funéraire, analogue à ceux que l'on trouve en si grand nombre dans la cam-
(1) F<mHe$, p. 5.
pagne romaine. Cela ne suffisait pas aux pèlerins qu'attirait en foule la réputation des miracles du saint évéque de Tours. Saint Brice, avec le concours des citoyens, disent les chanoines de 1180, bâtit en cet endroit une petite basilique (1). Mgr Chevalier pense que cette construction se fit en 437. Les raisons qu'il donne de son opinion ne sont pas indiscutables. En 430, dit- il, saint Brice « étant sous le coup d'une accusation calomnieuse essaya de se justifier par l'épreuve du feu sur le sépulcre de saint Martin, ad sepulcrurrij dit Grégoire, sans parler ici de la basilique (2) ». Or, dans d'autres endroits, saint Grégoire de Tours emploie cette expression alors que la basilique existait certainement (3). Quant à la liaison qu'il voit dans le texte de saint Grégoire, entre le retour de saint Bricé à Tours après sept années d'exil et la construction de sa basilique, elle ne nous semble pas si étroite qu'il le suppose. Après avoir résumé la vie de saint Brice, saint Grégoire ajoute seulement : « C'est lui qui a construit sur le corps de saint Martin une petite basilique dans laquelle il a été enseveli (4). • La troisième raison est la meilleure. Il est très probable, en effet, que la première basilique de Saint- Martin fut dédiée à saint Etienne, en conformité avec les usages ecclésiastiques qui réclamaient que les églises fussent dédiées à uil saint martyr, puisque ce saint resta jusqu'en 1790 patron secondaire de la Collégiale. On peut donc supposer avec assez de vraisemblance que saint Brice rapportait d'Italie des reliques de saint Etienne, dont
(1} Primo super tumulum ejus a beato Briccio fundata est a civibus tfcclesia.
(2) Op. cit., p. 7.
(3) On peut voir entre autres les trois passages suivants : DeMirac, Ù, 5, Ad beati Martini sepulcrum Jactatus est ; 10, Ad beatun sepulcrum ftuxus sanguinis sic siccatus; 24, Projectusque a forts ante sepulcrum miserabiliter decubabat.
le culie Venait <ie recevoir une sorte de renouveau dans ce pays. . • '
Cette première basilique était un édifice fort modeste, très probablement en bois. Cette supposition que fait M. de Lasteyrie, et qui s'autorise de l'emploi du mot machina par Sidoine Apollinaire pour désigner la chapelle de saint Brice, peut encore s'appuyer sur les expressions dont se servent Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours en parlant du sort que saint Perpet fit subir à l'œuvre de son prédécesseur : submo(a basilica, removens peneirale sacelli (1). On comprend très bi^n q^u'on dise d'une construction en bois qu'on l'enïeva, qu'on la mit de côté. Dès lorg, il est inutile de chercher dans les fouilles quelques vestiges de cette première basilique; les murs que M. Ratel a voulu considérer comme lui appartenant n'ont aucun rapport avec elle (2).
Tout ce qu'on sait de certain sur la basilique.de saint Brice, c'est qu'elle était recouverte d'un plafond très élégant que saint Perpet fit placer sur un autre sanctuaire qu'il venait de construire en l'honneur dé saint Pierre et de saint Paul, quand il détruisit la construction de saint Brice pour élever la sienne.
Saint Grégoire de Tours nous laisse penser qu'il commença son travail dès le début de son épiscopat (3), c'est-à-dire en 461. La construction était achevée à une date qu'on ne peutdétermineretlatranslationsolennelle des reliques du saint s'y faisait le 4 juillet . On racontait au temps de saint Grégoire de Tours que cette date avait été fixée miraculeusement par le saint lui-même.
(1) UEglise SaintMartin de Tours, p. 6.
(2) Le$ Basiliques de Saint-Martin de Tours, p. 19.
(3) Lecoy de La Marche, Saint Martin, p. 502, est très précis : « commencé vers 465, dit-il, il fut terminé sept ans plus tard et dédié solennellement le 4 Juillet, etc.. » Mgr Chevalier pense que cotte dédicace se fit probablement en 470, op. cit., p. 24, ce qu'accepte M. de Lasteyrle, op. cit.
Saint Perpet avait voulu que la cérémonie de la dédicace et de la translation se fit le 1®' juillet; il avait convoqué pour ce jour-là une multitude d'évéques, d'abbés et de clercs. Après une nuit passée en prières, on se mit à déblayer la terre qui recouvrait le sarcophage. Puis, quand il fut dégagé, on voulut Tenlever ; mais ce fut en vain qu'une multitude d'ouvriers réunirent leurs efforts. Le lendemain, même insuccès. On ne savait que faire, lorsqu'un clerc fit remarquer que, deux jours après, on serait à lanniversaire de l'ordipation épiscopale de saint Martin, et que peut-être il voulait attendre ce jour-là pour se laisser transporter. On continua donc jusqu'au 4 les jeûnes, les prières, le chant des psaumes. Mais on n'aboutissait pas davantage à soulever de terre le sarcophage. Tout à coup apparut un vieillard qui s'adressa aux travailleurs et leur dit : « Pourquoi êtes-vous troublés et qu'attendez-vous ? Ne voyez-vous pas saint Martin lui-môme qui est prêt à vous aider? » Alors, jetant son manteau, il mit la main au sarcophage qui put être soulevé et conduit processionnellement à l'endroit où il reposa depuis. Après la cérémonie, on voulut rechercher le vieillard, mais il avait disparu, sans que personne l'ait vu sortir.
La basilique de Saint-Perpet eut une très grande réputation et fit l'admiration de tous ceux qui la virent. Saint Grégoire de Tours la décrit ainsi : « Elle a cent soixante pieds de long et soixante de large; en hauteur, depuis le sol jusqu'au plafond» elle compte quarante-cinq pieds ; elle est percée de trente-deux fenêtres dans le sanctuaire, de vingt dans la nef, elle a quarante et une colonnes. Dans tout l'édifice, il y a cinquante-deux fenêtres, cent vingt colonnes ; huit portes, trois dans le sanctuaire, cinq dans la nef (1). »