‹ La colonel RoquebruneChapitre 23 sur 130 · ACTE PREAllER · texte numérisé non relu

ACTE PREAllER

de général, un comte de l'Empire, un futur mari pour mademoiselle de Réval, c'est-à-dire l'homme le plus glorieux, le plus heureux et le plus reconnaissant. Aussi celui-là pouvait me dire : Roquebrune, tu vois bien cette position, elle est couverte de canons, défendue par une armée, prends cette colonne, marche en avant, enlève tout :1a victoire est là-haut. Et je prenais les soldats, je me mettais à leur tète, je leur disais : Mes enfants, l'Empereur est là qui nous regarde... Rien que ça!... Et nous y allions! Jusqu'au jour où, à force d'y aller, fourbus par la victoire, n'ayant plus assez de vigueur pour soulever nos drapeaux, mais ayant encore du cœur pour essayer de mourir, nous sommes tombés au pied de notre maître, de notre Dieu, qui s'est écroulé du même coup! Ah I jour de la défaite, où j'ai tout perdu, tu te le rappelles. Henri, tu sais s'il fut affreux pour moi!... J'avais été grièvement blessé, àMontereau, en enlevant le pont à la tête des chasseurs... On m'avait rapporté chez ta tante, dans la maison du faubourg Poissonnière. C'est là que j'appris l'entrée des alliés dans Paris et l'abdication de l'Empereur. Je commençais à peine à marcher dans le jardin en m'appuyant sur le bras d'Émilienne, ma future femme, et sur celui de Thérèse, ta fiancée... Je n'avais pas eu la force de combattre, une dernière fois, pour défendre la ville où je suis né, mon vieux quartier Saint-Antoine, mais j'étais déjà assez solide pour aller retrouver Napoléon. Et le cœur déchiré, car j'abandonnais tout un avenir de joies, quittant celle que j'aimais en la priant de m'être aussi fidèle que je l'étais à mon maître, je partis et, avec Drouot et Cambronne, j'accompagnai l'Empereur à l'île d'Elbe.

26 LE COLONEL ROQIIEBRUNE

HENRI

11 y a un an de cela.

Oui, un an, pendant lequel je me suis consumé sur ce caillou battu de tous côtés par la mer, sans nouvelles, la plupart du temps, car la police interceptait vos lettres et les journaux ne parlaient que do la politique à laquelle je ne comprends rien. Et je passais ma vie, penché sur les parapets du port, les yeux fixés sur l'étendue en me disant : Que fontils ? Que deviennent-ils ? Henri a-t-il épousé Thérèse?... Émilienne ne s'est-elle pas lassée de m'attendre?... Et en valais-je la peine? Roquebrune, un enfant du peuple, un grognard criblé de blessures, le beau parti pour cette jeune fille charmante, noble, aristocrate même... L'Empereur avait décidé qu'elle m'épouserait. Elle avait consenti. Mais était-ce simple résignation ou sympathievéritable ? Moi, je l'adorais. Je me dévorais le cœur. Et, même devant l'immense infortune de ce colosse impérial, pour qui le monde avait paru trop étroit et qui vivait, maintenant, enfermé dans cette petite île, je ne pouvais pas arriver à oublier ma peine. J'en rougissais comme d'une ingratitude. Et moi qui aurais donné tout mon sang, pour changer la fortune de mon maître, je réservais toutes mes larmes pour pleurer mon bonheur perdu.

HENRI

Roquebrune !

On ne sait pas, vois-tu, comme l'éloignement vous abat un homme I... Séparé de tout ce qu'on aime, on ne vit plus. Et je me faisais de la bilel

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