ACTE DEUXIÈME
MOIGNEVILLE.
Il est trop tard. 11 n'y a qu'un homme qui aurait pu sauver la situation, et je l'ai encore dit hier au Château, c'est M. Fouché... M. le comte d'Artois s'est écrié: qu'on l'amène. Mais madame la duchesse d'Angoulème a poussé de tels cris à l'idée de voir en face un régicide, qu'il a fallu renoncer à l'entrevue. C'était pourtant le salut. Si quelqu'un est encore capable, à l'heure qu'il est, de passer la jambe à Bonaparte, c'est le duc d'Otrante, et pas un autre !
HENRI
Il est donc à Paris?
MOIGNEVILLE.
Il est toujours où l'on intrigue.
HENRI
Vous le méprisez ?
MOIGNEVILLE.
Oui, mais je m'en servirais.
LA. MARQUISE
On disait que M. de Bourienne voulait le faire arrêter...
MOIGNEVILLE.
Aussi se cache-t-il. Mais ceux qui pourraient avoir besoin de lui savent où le trouver.
LA MARQUISE
Qui est ministre de la guerre, ce soir ?
MOIGNEVILLE.
Glarke, depuis ce matin. On croit qu'à lire les correspondances de Napoléon il a gagné un peu de son génie.
LA MAKQUISE.
Voyons, comte, sérieusement, à quoi faut-il s'attendre?
MOIGNEVILLE.
Madame, si dans le trajet d'Auxerre à Paris, le tyran n'est pas tué...
HENRI
Tué? Par qui?
MOIGNEVILLE.
Par un scélérat audacieux, comme celui qui a cassé la tête à Charles XII dans la tranchée de Frédérickstall, ou par un maladroit, comme celui qui a servi de mauvais champignons à Hoche. Si un tel accident n'arrive pas, eh bien, mais il y a des chances pour que le drapeau tricolore tlotte de nouveau sur les Tuileries, et pour que nous ayons l'Europe sur les bras avant deux mois.
LA MARQUISE
Mais si l'Empereur revient, il ramène Roquebrune avec lui.
MOIGNEVILLE, avec un regard du côté d'Émilienne.
Oh ! le colonel le précédera, soyez tranquille. Il est de ceux qui ne restent jamais en arrière. Déborah et un domestique sontentrés et ont préparé le thé. DÉBORAH, s'approchant d'Émilienne, bas.
Il y a un homme qui se promène dans la ruelle, devant la petite porte.
ÉMILIENNE, de même.
Est-ce lui ?
DÉBORAH, bas.
Sous le grand manteau qui le couvre, je n'ai pu voir. Mais qui serait-ce, sinon lui ?