‹ La Colonie acadienne du PoitouChapitre 7 sur 8 · NOMS · texte numérisé non relu

NOMS

usuels et maintenus

depuis la fondation de la colonie

La Grand'Ligne.

Les 8 Maisons.

l'Acadie.

> La GrandXigne.

Petite-Tour.

Grande-Tour.

I Grand-Dépôt.

Les 6 Maisons.

39 habitations occupées ou sur le point de l'être.

Copié sur un état sans date, écrit de la main de M. le marquis do Pérusse-Descars (copie faite en 1851).

Lors de rétablissement de ce projet, lesnot 19, 20, 2î, 23, de 41 à 44, 46, et de 48 à 55, étaient vacants. Ils furent attribués h M"* de Pénisse, par arrêt du 26 janvier 1785.

L'état figurant aux archives départementales ne comprend que les trois colonnes indiquées dans TÉtat ci-dessus.

Nous avons ajouté la colonne no 4 indiquant les noms usuels des groupes qui se sont perpétués jusqu'à nos jours.

Hâtons-nous de dire que les noms de hameaux ou de villages indiqués dans Tétat du duc d*Escars ne figurent qu'à l'état de projetpersonnelqui n'a jamaisété confirmé par l'usage ni approuvé par aucune autorité. La date de cette pièce n'est pas douteuse puisqu'elle porte les noms de Guillard et de Mélanson, qui ne furent pourvus d'une habitation que par lettres patentes de 1783, et qu'elle constate la vacance des habitations attribuées à M"*^ de Pérusse par arrêt du 26 janvier 1785.

Cet état a donc été établi par son auteur en Tan 1784.

Au sujet de quelques observations contenues dans les pièces d'archives.

Les documents de l'époque consultés pour la rédaction de cette notice s'accordent à reconnaître que les immenses régions en friche comprises entre le Châlelleraudais et le Berry, ainsi que leur dépopulation^ étaient la conséquence des dévastations produites parles guerres civiles, religieuses et aussi de la révocation de l'édit de Nantes.

Ces causes, pour la plupart lointaines, ont pu contribuer dans une certaine mesure à la dépopulation des campagnes, mais elles ne furent ni les seules, ni les plus importantes.

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, la détresse de France était devenue absolue. Les lourds impôts, capitation ou taxes personnelles nombreuses, accablaient surtout les habitants des campagnes.

Les guerres sous Louis XV avaient fini d'épuiser en hommes et en argent la France, qui, pendant la Guerre de Sept ans, avait perdu un milliard de livres et 200.000 hommes au moins.

Si on ajoute qu'après chaque traité de paix les hommes d'armes licenciés se ruaient comme des barbares dans les campagnes, qu'ils finissaient de dévaster, on comprendra quel pouvait être l'état de misère de celles-ci après le traité de Paris.

Ces mêmes documents attribuent soit à une influence étrangère, soit à des cabales entreprises avec l'intention de nuire à la colonie naissante, la mission désorganisatrice du prétendu Flamand.

Nous sommes porté à croire que la vérité est beaucoup plus simple et que le prétendu émissaire n'était qu'un simple courtier chargé de racoler des familles de cultivateurs pour la Normandie etla Bretagne, également dépourvues de main d'oeuvre agricole.

La guerre maritime, qui nous avait été si funeste de 1755 à 1759, avait été profitable à une certaine catégorie de nos compatriotes. Pendant ces quatre ans nos corsaires avaient pris 2.539 bâtiments anglais, alors que ceux-ci nous en avaient capturé seulement un petit nombre.

Les corsaires, les armateurs et les commerçants de Saint-Malo, Nantes et autres villes du littoral, qui avaient capturé ou négocié les prises, avaient donc fait de grosses fortunes. Pendant la période de paix qui suivit le traité de Paris, ils éprouvèrent le besoin de faire des placements de bon père de famille au moyen d'acquisitions de biens ruraux offerts à très bas prix par suite de la dépopulation.

A une lettre du marquisde Pérusse demandant àM.de Blossac s'il pourrait lui trouver acquéreur pour la plus grande partie de ses propriétés, celui-ci répondait en 1784 que les négociants de Nantes qui cherchaient à acquérir pourraient lui acheter ses propriétés du Poitou, mais qu'il ne fallait pas compter sur ceux de Saint-Malo qui s'étaient déjà pourvus ou qui se pourvoyaient en Bretagne et en Normandie et qu'il allait faire le nécessaire p^r l'intermédiaire d'un Nantais de ses amis pour lui trouver acquéreur.

Dès lors il ne faut pas s'étonner que les négociants du littoral, qui avaient assisté au débarquement des Acadiens et à leur longue attente, qui les savaient découragés par l'aspect misérable des landes du Poitou, aient envoyé un courtier pour racoler des familles agricoles.

Elles représentaient un choix de beaucoup supérieur aux rares

chemineaux qu'ils eussent pu embaucher dans les pays voisins pour peupler leurs fermes abandonnées et mettre en culture les terrains qui en dépendaient.

Toutefois, il y a lieu de noter que les Acadiens mécontents, dirigés sur Nantes, y trouvèrent un envoyé de l'ambassade d'Espagne (note des archives de la Marine) et que le gouvernement du roi était assailli de demandes de financiers tendant à prendre l'entreprise de la Colonie.

L'Habitation de la Colonie Acadienne

(croquis annexé)

Le plateau sur lequel furent construites les maisons des colons est absolument dépourvu de matériaux de construction (moellons, pierre, bois, sable, pierre à chaux, etc.).

L'eau dut être recueillie dans des mares ou fournie par des puits dont la profondeur était d'environ 10 mètres.

Par contre la terre à défricher (bornais), de nature siliceuse et très légèrement calcaire, gdchée avec de l'eau, constitue un mortier qui devient très dur après siccité. Cette propriété, connue dans le pays, fut utilisée d'une façon fort intelligente par les ingénieurs du Roi.

Lesmursde tous les bâtiments, sans exception, furent construits au moyen d'un mélange de bornais et de brande, qui n'est ni du pisé ni du torchis (1), mais une sorte de pisé armé de hrande^ suivant une expression moderne.

La terre gdchée avec de l'eau était mélangée avec des brins de brande disposés suivant des lits horizontaux; ce mélange était fortement pilonné entre des coffrages de bois qu'on enlevait lors-

(1) Le pisé est constitué avec une terre graveleuse un peu grasse pilonnée entre des coffrages ; il est fort employé dans la vallée du Rhône.

Le torchis est fait avec de la terre grasse mélangée de paille hachée ; il est également pilonné. — 11 est quelquefois constitué avec des torons de paille tordue, imprégnés d'argile, et enroulés, ou tressés sur des montants en bois.

que la dessiccation était suffisante. Les baies des portes et des fenêtres étaient réservées, avantle pilonnage, au moyen d'huisseries en bois formées de deux cadres reliés par des traverses, autour desquels on pilonnait le pisé de brande. Les parements obtenus après enlèvement des coffrages étaient revêtus à l'intérieur et à Textérieur d'un crépi en mortier de chaux (tirée des environs de Pleumartin) et de sable provenant de la Gartempe. Seules les fondations furent faites en pierres (calcaire venant de Cenan)avec mortier de terre. Les bois de charpente et de menuiserie, dont le plateau est également dépourvu, furent tirés des forêts de Marsujeaux et de la Mareuille, cette dernière entre Chauvigny et Paizayle-Sec.

La toiture fut faite avec des ardoises fort épaisses venues d'Angers par la voie de Châtellerault. La sole de la maison fut faite tout d'abord en terre battue, mais elle fut rapidement garnie d'un dallage en pierres plates grossièrement juxtaposées.

Les murs de pisé de brande étaient d'une grande solidité, et les habitations acadiennes se maintinrent en fort bon état pendant 60 à 70 ans. La plupart des murs ne prirent du surplomb ou ne furent détériorés que par la suite du mauvais état des fondations et du manque d'entretien des toitures.

Des murs démolis en 1907 (130 ans après leur construction) par suite de surplomb durent être sciés par bandes verticales pour être renversés. Ils tombèrent comme une planche sans se disloquer. Et, chose étrange, ils ne présentaient aucune trace de trous de rats alors que les fondations en pierre et mortier de terre étaient ruinées par les galeries des rongeurs.

Il existe encore (1908) une huitaine de maisons d'origine acadienne conservées grdce à l'entretien de la toiture et de la charpente.

Des mares alimentées d'eau pluviale par les fossés des chemins furent organisées près des habitations. Chaque groupe de maisons fut doté d'un puits et aussi d'un four attenant à l'une d'elles.

Nous avons fait le lever de trois types caractéristiques de ces maisons. Les types n®* 10 et 39 existent encore ; la toiture a été refaite sur la charpente d'origine. La maison de la Petite-Tour a été démolie en 1907, mais nous en possédons le croquis.

Toutes les maisons d'habitation ont 6"^60 de largeur, hors œuvre. La longueur de la maison est assez variable. Toutefois le type n^3 est très rare et représente la longueur maxima. La charpente en bois de chêne à entrait retroussé est identique pour toutes les habitations, il en est de même des huisseries des portes et fenêtres.

Enfln le plancher, qui sépare toujours la maison (ou chambre d'habitation) du grenier, est constitué avec des fusées faites de torons de paille et de mortier. Sur ce lit de fusées était posé le dallage du grenier.

Le plancher qui régnait sur quelques écuries était constitué de la même façon.

Type n"" 1. Maison n"* 23 de la GrandXigne. — Un seul local à feu (maison) réservé pour Thabitation. — La grange sous la tuile — récurie à l'autre pignon.

La maison surmontée d'un grenier, le mur de refend prolongé jusqu'à la toiture. L'écurie est surmontée d'un fenil, mais le mur de refend n'est monté que jusqu'au niveau du plancher, pour permettre la communication du fenil avec la grange.

La porte de la grange n'avait au début que 0™90 de large comme les autres portes, mais cette disposition défectueuse fut de courte durée. Une porte cochère fut ouverte, comme on l'a indiqué sur le croquis au pointillé. Avant cette transformation, tout le fourrage était déchargé, de la charrette qui l'amenait, dans le fenil par la petite lucarne figurée au croquis symétrique de celle qui servait à l'introduction du grain dans le grenier au-dessus de la maison.

Cette maison était dotée d'un four à pain adossé à un pignon.

Par une disposilioa peut-être économique, mais aussi défectueuse que bizarre, la bouche du four s'ouvrait dans la cheminée même, légèrement à droite de son axe, de sorte qu'il fallait éteindre le feu du foyer ou le reporter à gauche pour utiliser le four. Cette disposition dura peu de temps. La bouche dans la cheminée fut condamnée (il en existe encore des exemples) et reporXée en dehors sur la façade avec généralement l'addition d'un appentis pour protéger l'en/burncur.

Type n^" 2. Maison n<> 10 du groupe des 8 Maisons. — HUe

diffère peu de la précédente^ sinon que les pièces sont plus exiguës, notamment la grange. La maison d'habitation (pièce à feu) est au centre. L'écurie était recouverte d'un plancher; le grenier situé au-dessus servait sans doute de magasin de fourrage « Les deux murs de refend sont prolongés jusqu'à la toiture.

Type no 3. Habitation no 39 de la Petite-Tour. — Ce type de domaine isolé paraît destiné à une plus grosse exploitation que les précédentes.

L'habitation, plus vaste, comprend, sous la même toiture, une maison et une chambre à feu, l'une et l'autre avec porte de communication ; une écurie et un cellier.

En outre un bâtiment en retour d'équerre sur la maison d'habitation constitue une grange assez vaste.

Entre la maison et le chemin, une vaste cour ouverte seulement du côté opposé à la grange . Le puits est dans le pré, à une quarantaine de mètres de Thabitation.

Comme ce domaine était isolé, il devait être muni d'un four placé en face la grange et près du chemin, probablement à remplacement d'un vieux four démoli en J903; ce dernier n'était pas d'origine acadienne, car il était construit en moellons avec mortier de terre.

Le grenier régnait sur les deux chambres de la maison et sur le cellier.

Ladisposition d'ensemble de cette maison porte à croire qu elle était destinée à une famille nombreuse.

Description physique.

(Croquis au ^ annexé)

L'établissement acadien est installé sur le plateau de partage des eaux de la Vienne et de la Gartempe. Dans la région qui nous

occupe, entre Pleumartin et La Puye, la ligne de faîte principale, se dirige du nord au sud, depuis la forêt de Pleumartin jusque près de la Bussière.

Le plaleau s'épanouit à rOuest et lance une croupe dans la direction de Chdlellerault. C'est sur cette ligne de faite secondaire que fut tracé le chemin de la Grand' Ligne (actuellement route de La Puye à Cbâtellerault), le long duquel furent échelonnées les premières liabitations des colons Acadiens.

La forme irrégulière de ce vaste plateau est très nettement indiquée par la courbe de niveau cotée {140), Cette courbe est caractéristique, car les sommets les plus élevés compris dans son périmètre varient entre les altitudes 141 et 144; le groupe des six maisons, qui est assis sur l'un de ces sommets, est à la cote 142. Deux autres sommets sont cotés 144, l'un près de Puits-Girault, Taulre sur la roule de La Puye à Maillé.

Sur le versant oriental assez raide, les eaux pluviales s'écoulent directement dans la Garlempe sans constituer de ruisseaux.

Sur les vtîrsants ouest et sud, beaucoup plus doux, les érosions dues aux eaux pluviales ont formé plusieurs vallées. La vallée la plus au nord, dont l'origine est en amont de Marsugeaux, constitue une des branches du ruisseau de l'Auzon.

Les autres vallées se dirigeant vers le sud passent à l'Etoile, à Cenan et à La Puye, pour constituer le bras de FAuzon, dit de Sainte-Radegonde, qui fait sa rencontre avec celui de Marsugeaux au-dessous de Monthoiron.

A partir de ce point, l'Auzon forme un large ruisseau qui va se jeter dans la Vierine, un peu en amont de Ghâtellerault.

Les érosions du versant ouest et sud ont mis à découvert les émergences d'eau de sources de l'Etoile, de Cenan et du Chillou, qui alimentent des ruisseaux à régime permanent au fond des vallées sus-indiquées.

Ces diverses sources apparaissent uniformément à l'altitude de 130 mètres environ. Elles correspondent à des émergences de la nappe souterraine qui règne sous le plateau et alimente les puits, dont la profondeur varie entre 10 et 12 mètres; la cote moyenne du plateau étant d'environ 142 mètres.

Vers le milieu du xviii® siècle, à l'arrivée des Acadiens, cetim-

mense plateau, bien défini par le tracé de la courbe 140, était exclusivement couvert de grandesbrandes de dimensions arbustives. La région était connue dans le pays sous le nom des Gdlines: la Grande Gdti ne ou Gâtine orientale, située sur la portion du plateau traversé par la route de La Puye à Maillé ; — la Petite Gàtine, qui était l'emplacement de la Colonie Acadienne. Cette Gàtine (terrain dévasté) était couverte, au xii« siècle, d'une immense forêt connue sous le nom de forêt de la Noë (en Gdtine).

Après la destruction des bois, le terrain se couvrit naturellement de la plante caractéristique des terrains siliceux de notre région, la brande ou bruyère blanche, mélangée d'ajoncs et de genêts.

Le terrain de la Gâtine est presque exclusivement composé de sable siliceux excessivement ténu, contenant quelques traces de calcaire. Par le tassement, cette terre devient absolument imperméable à l'eau. Il suit de là que, dans cette région très plate, dont le sous-sol vierge est imperméable, la mince couche de terre arable est saturée d'eau pendant la plus grande partie de Thiver.

Les Acadiens dirigés sur ce plateau se trouvèrent donc en présence d'une région couverte de brande à perte de vue, et dépourvue d'eau, de bois, de voies de communications et de matériaux à bâtir. La déception dut être fort vive pour ces émigrants forcés qui abandonnaient le pays plantureux d'Acadie, au climat doux et au sol fécond comme un jardin, où les ressources de la chasse et de la pêche s'ajoutaient au confort de leur vie agricole. On conçoit dès lors le mécontentement des colons, contraints de défricher des landes dont les produits agricoles réels n'apparaîtraient que dans 4 ou 5 ans. On ne saurait trop admirer le courage et l'énergie de ceux qui ne s'abandonnèrent pas au découragement de la première heure etqui surtout surent résister aux suggestions ^du prétendu Flamand et à l'entratnement qui gagna une partie de leurs compatriotes.

La Colonie Acâdienne jusqu'à nos jours.

Ces vaillants restés dans le pays se mirent résolument à Tœuvre pour défricher leurs landes et les mettre en culture

En 1793, ils étaient propriétaires incommutables de leurs habitations et terres y attenant, ainsi que des animaux et des instruments qui garnissaient leur propriété. Pendant la période révolutionnaire, aucun incident ne vint troubler leur existence.

Les souvenirs verbaux transmis par la génération qui nous a précédé nous dépeignent vers 1823 un groupement agricole modeste, mais prospère. Les champs défrichés sont en plein rapport; les habitations en bon état de conservation; un pré naturel^ d'une contenance suffisant à l'alimentation des animaux de travail; des brandes, conservées sur chaque lot, fournissent le chauffage du four, et procurent, dans les années de disette de paille, les litières nécessaires dans la cour et les étables.

Ces brandes sont en même temps des terrains de pacage en tout temps, pour les animaux, notamment pour quelques moutons de petite espèce et pour une assez grande quantité de chèvres, dont le lait est transformé en fromages renommés.

Les colons Acadiens, éloignés des chefs-lieux de leurs communes respectives (Archigny, La Puye et Maillé), avec lesquels les communications sont fort pénibles par de mauvais chemins de terre, forment une sorte de grande famille, à défaut du syndicat tenté par Tordonnance royale de 1783. Leur communauté d'origine, leurs mœurs douces, leméme type d'habitation, la même position sociale, les mêmes occupations culturales les portaient à vivre dans une étroite intimité. Les larges chemins tracés sur le territoire de la colonie facilitaient encore leurs relations.

Dans les longues veillées d'hiver, des familles, où les voisins se réunissaient autour de la large cheminée, faiblement éclairée par des chandelles de résine, les vieillards contaient les mauvais

traitements subis au départ de TAcadie, les déceptions éprouvées à Tarrivée sur la Grand' Ligne, entièrement inculte, alors qu'ils venaient de quitter TAcadie plantureuse, fertile comme un jardin et où le gibier et le poisson abondaient. Une crise agricole, qui sévit particulièrement sur la Grand' Ligne vers 1830 et années suivantes, jeta un trouble profond dans la colonie.

Les terrains, défrichés depuis plus de 70 ans et soumis à Tassolement triennal (blé, avoine, jachère), étaient épuisés. Le labour de défrichement avait été fait très superficiellement à raison des instruments très défectueux dont on disposait.

La couche arable de très faible épaisseur avait été appauvrie par l'exportation des éléments fertilisants contenus dans les céréales successivement récoltées et en partie vendues. Quelques années de mauvaise récolte ruinèrent nombre de colons. Des animaux de labour durent être vendus sans être remplacés. Les réparations des bâtiments, jusqu'alors assez réduites, devinrent plus coûteuses. Un assez grand nombre de colons, à bout de ressources ou même endettés, durent vendre leur propriété familiale à bas prix, car ils ne trouvaient pas d'acheteur.

Un certain nombre de propriétaires restèrent métayers dans la propriété qu'ils venaient d'aliéner et (résultat bizarre au premier abord), bien que ne percevant que la moitié des récoltes, ils retrouvèrent une prospérité qu'ils avaient perdue alors qu'ils touchaient l'intégralité des fruits.

C'était Tépoque de Tapparilion en France des engrais artificiels (guano du Pérou), puis, plus tard, des engrais chimiques (phospho-guano, superphosphates, etc.).

Les nouveaux propriétaires, pourvus d'un petit capital, purent, par l'emploi de ces nouvelles matières fertilisantes, produire de beaux blés et des plantes fourragères. Ils réparèrent les vieux bâtiments, munirent les fermes d'animaux plusforts et plus nombreux, firent des constructions pour les loger, introduisirent des charrues perfectionnées et, en fort peu de temps, arrivèrent à doubler la récolte brute du domaine et à ramener ainsi Taisance dans la vaste région occupée par la Colonie Acadienne.

Ces améliorations culturales se sont poursuivies jusqu'à nos jours. Actuellement, les terres de la Grand'Ligne, sans être d'une

fertilité comparable aux plaines du Nord ou de la Beauce, donnent de belles récoltes de céréales ; et les récolles fourragères, bien que peu abondantes encore, suffisent à Talimentation du bétail nécessaire.

Le peu de pente du terrain et l'imperméabilité du sous-sol exigent encore le labour en planches. Il est présumable que des labours profonds, méthodiquement exécutés, amélioreront encore Tétat cultural du plateau des Gdtines.

Pour le touriste, ce plateau, légèrement ondulé et présentant desculturesnormales, diffère peu des régions voisines. Toutefois le tracé géométrique et régulier de rétablissement acadien subsiste en entier etattire Tattention.

Les maisons de type uniforme, aux toits pointus d'ardoises, ont fait place depuis quelques années à des constructions de formes variées couvertes en tuiles. Les bâtiments des fermes se sont agrandis, mais l'ancien emplacement de chacun d'eux s'est rigoureusement imposé par suite de Texistence de la cour, du jardin, du pré, du puits et de la mare attenant à l'habitation. Pas une construction neuve n'a encore été élevée sur un emplacement nouveau.

Les maisons anciennes ou nouvelles s'échelonnent donc régulièrement sur les 37 emplacements marqués par les ingénieurs du Roi, le long du grand chemin rectiligne de 6 km. 1/2 de développement, qui paraît horizontal.

Ce chemin de la Grand'Ligne, devenu la route de La Puye à Châtellerault, continue à être bordé de chaque côté d'un large fossé muni de la haie d'aubépine plantée par les premiers Acadiens.

Les arbres fruitiers répartis dans la haie, dans les jardins et vergers (cerisiers, pommiers, poiriers et néfliers) présentent, au moment de la floraison, une perspective très pittoresque comparable à celle des grandes avenues des stations de plages à la mode.

On aperçoit parfois des toits pointus, dont quelques pignons à demi effondrés, qui rappellent encore la maison d'origine où le vieil Acadien racontait à ses enfants les déchirements de son cœur lorsqu'il fallut quitter l'Acadie fertilisée par leurs ancêtres, dont ils avaient dû abandonner les tombes. Il narrait aussi les déboi*

res et les misères subies pour mettre en culture le terrain qu'ils devaient livrer fécond à leur postérité.

Le dénombrement authentique des familles ou ménages acadiens établis en 1791 a montré qu'à celte ôpoque la colonie était composée de 28 ménages d'origine acadienne, dont un certain nombre de parents rapprochés issus de la même souche et portant le même nom, ce qui réduit les noms des chefs de l'amille à dix-neuf (1), dont la nomenclature a été donnée*

Parmi ces dernières familles neuf sont encore représentées dans la commune de La Puye ou aux environs immédiats. Ce sont les familles Barreau, Beaulu, Boudreau, Cliarraudeau, Daigle (2), Debien, Guéri n, Guillot et Lacroix.

Les familles Beaudeau, Gervais et Brionne sur la commune d*Archigny.

La famille Bunelsur la commune de Chauvigny,

Durant les premières années de leur séjour sur la Grand*Lïgne, les Acadiens eurent peu de relations avec les habitants des paroisses voisines. Occupés avec opinîïltreU^ à la construction de leurs maisons et au défrichement de leurs terres, ils vécurent entre eux et formèrent un syndicat familial qui leur permit de développeur le grand effort collectif nécessaire à i accomplissement de leur ixkke ardue.

« Ils passaient dans la contrée, dit iM. Hameau de Saint-Père (3)^

(1) Dans son Hvre sur TAcadie, M. Rameau de Saint-Père ex pose 4'apr&a un seul témoignage peu authentique, qu'après l'exode dr-s Acadiens» de llSi à 1187, il ne serait resté que 6 familles (Boudrol, Marin. Uaiglct tiuiUol, BuucK Albert et Berbudeau). On a montré, imrdtis dncum^sntâ au L tien tiques, le peu de valeur de ce témoignage.

(2) L'auteur de cette notice est d'origine Acadienne par ati mërn, d'après la filiation suivante :

Daigle Marin, né en Acadie (Amérique du Nord) n32 (-(^iSlS), pOre de Daigle Romain né sur la Grande Ligne — — 1765 (+1831), pènî de Daigle Romain-Alexis — — — 1191 ( + 18^2}, père de Daigle

Alexandrine, née en 1821, épouse de Sylviiiri Papuchon, né en 18!8. décédé en 1819 à la Puye — — père du Général Pnpuciiun Ale-^is, né d La Tuyc, le 10 avril 1842.

(3) Une colonie féodale en Acadie fAtti^riqne du Sord'^ Qiiébei\ Dans ce môme livre, l'auteur. Canadien d'origine fran^aidc^ fit une excursion d*un après-midi pendant l'été de 1862 sur la Grand Ligne, dunt il dunn^î la description suivante : « Les maisons qui se sm:cèil<.Mil par intervalles sont mouasups, m bossuées et crevassées dans leurs murailllea de terre. ■Elles seniblenl « abandonnées et l'on se croirait transporté en un conte de fées si, à^ travers

tf prvur des gens distingués, d'une condition au-dessus du comu. iQun ils étaient résolus et trouvaient promptement la délermi- 1^ nation à prendre. Les femmes et les jeunes filles étaient Ki recherchées dans les familles des villages voisins pour Tinsn iruction à donner aux enfants ». Cette appréciation ne doit pas ^ui prendre, vu Torigine de ces colons, fils de pionniers émigrés ilans l'Amérique du Nord pendant le xvi« siècle.

Leurs ancêtres avaient subi de rudes épreuves, comme soldats et comme colons, dans leur lutte acharnée contre les sauvages et contre la nature; de là leur discipline, l'étroite union des familles fil leur esprit de décision, qu'ils transmirent à leurs enfants.

Pour l'observateur ordinaire, le type actuel du colon de la Ligne lie présente pas de différence accusée avec celui de l'habitant primdif du pays.

Toutefois, un certain nombre de femmes déjà âgées présentent iles particularités spéciales. Elles sont de taille élevée, fort bien constituées, généralement maigres avec des attaches fines; elles

V des portes mal closes, on n'avait entrevu cà et là la fifjure maladive d'une n vieille femme décharnée ou d'un habitant déguenillé. »

l/exagération de cette description fantaisiste est manifeste. Tout d'abord, jijinr dans les contes de fée, on ne voit pas tant de choses à travers les fentes d'ime porte si disjointe qu'elle soit. L'auteur a parcouru la Ligne par une chaude journée d'été alors que tous les cultivateurs, sur la Ligne comme ailkiifti, sont occupés aux travaux des champs, laissant aux vieillards la garde iki enfants et de la maison. Sur ce plateau, la fièvre paludéenne et les maladies épidémiques sont inconnues, les cas de grande longévité sont fréquents cl les vieilles femmes d'au delà de 10 ans sont très excusables do montrer uw ligure maladive et desséchée.

Lt3 personnes de ma génération, adultes en 1862, sont encore nombreuses v\ l't'tte description féerique les a quelque peu stupéfiées.

En 1862 les maisons de la Ligne étaient encore en bon état de conservation, ^liiii pour quelques toitures, dont fentretien était négligé. Les vieillards nomhri'ux lézardaient au soleil de l'après-midi dans leur cour, ou se reposaient n r<imbre dans leur maison dont la porte restait toute grande ouverte, sui v.i ni l'usage, pendant que les adultes étaient dans les champs. Des enfants vi [iiB peut-être un peu légèrement, mais non déguenillés, prenaient leurs ébats »Lms la cour ou sur la route sous l'œil des vieillards.

i Ml ne peut voir dans le récit ci-dessus qu'un accès d'amplification littéraire il im écrivain élevé dans le style du gi'and siècle ; sa description n'est qu'une riniiniscence du fameux passage de la Bruyère. « L'on voit certains animaux « luiouches des mâles et des femelles noirs livides et tout brûlés de soleil », pu,.* D'autre part, ce récit fait partie d'une histoire de l'Acadie à l'usage des Américains du Nord peu portés à en venir contrôler l'exactitude. Ajoutons qu eu 1862, aussi bien qu'antérieurement et de nos jours, les habitants de la Grjind'Ligne se font remarquer le Dimanche dans leurs chefs-lieux de comniuuâs par la correction de leur tenue et l'honnêteté de leur caractère.

sont douées d'une grande souplesse. Le Leint est basané et un peu cuivré, la chevelure noire etabondaïUo, le nez fortument aqiiilin, Tœil est vif, Texpression du visage est sérieuse et quebiue peu allière.

Cet aspect spécial confirmerait Topinion émise par quelques écrivains de Thistoire de TAcadie, à savoir: quelescolonsfrançais auraient contracté quelques mariages avec les indij^ènes du Canada et de TAcadie et notamment avec ceux de la grande tribu desAbénakis, qui furent leurs alliés loyaux, iidèles et dévoués pcndanlies longues luttes soutenues contre les Anglais.

Les enfants de la première génération nés sur la Ligne se marièrent entre eux, mais plus tard les femmes veuves ou orphelines Acadiennes, possesseurs d'un petit Joinaine défriché, furent très recherchées par lesjeunes gens des eu viï'oii3,CfiLte première brèche ouverte dans le syndicat Acadien en provoqua d^autres. Lacréation des voies de communication/ le service militaire complétèrent l'œuvre de fusion commencée par les mariages. Quelques Acadiens se sont dispersés dans les communes voisines et des étrangers les ont remplacés. Le souvenir de l'établissement de la Colonie Acadienne subsiste encore, mais il s'amoinclrit de jour eo jour.

Après quelques générations, les archéologues seuls pourront expliquer aux curieux le sens du mot a Acadie » porté sur la carie de l'Étât-major au centre de la Colonie Acadienuo fondée en 177.1 sur la Grand'Ligne.

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