‹ La colonisation de l'AlgérieChapitre 24 sur 35 · SUS · texte numérisé non relu

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lente; mais, pour faire réussir cette entreprise, fallait-il l’exécuter dans son application la plus étendue? Etait-on en mesure de pourvoir immédiatement à l’éducation de cent mille orphelins, pour ne tenir compte que des enfants trouvés au-dessous de 12 ans? On avait déjà pour eux sept grands établissements en Algérie , il aurait fallu en avoir immédiatement au moins 200 et leur donner à chacun 500 enfants. D’un autre côté, un institut religieux ne se forme pas par un décret impérial, comme une armée : le Pape lui-même ne pourrait en créer de cette façon. Les Ordres et les Congrégations religieuses surgissent spontanément ; le Pape, quand il y a lieu, les approuve, mais ne les fonde pas par des bulles; encore moins prescrit-il à leurs membres des règles et une discipline différentes de celles qu’ils ont fait vœu d’observer. A-t-on jamais imaginé de mettre un abbé de la Trappe sous les ordres d’un Jésuite, ou un Jésuite sous l’obédience d’un Lazariste ! Et cependant, dans la nouvelle association qu’instituerait l’Empereur des Français, tous les Frères et toutes les Sœurs des nombreuses Congrégations de l’Eglise dont elle serait composée, obéiraient au même supérieur général chargé de ramener à l’uniformilé de la règle et de la discipline celles qui voudraient s’en écarter.

Ce projet gigantesque effrayait M. le général Daumas, directeur des affaires de l’Algérie, qui, mieux que tout autre, était en état d’apprécier les dépenses que pouvait entraîner la fondation par l’Etat de colonies agricoles. 11 effrayait le Père Brumauld lui-même, dont les plans se trouvaient de beaucoup dépassés. Ce dernier venait d’arriver à Paris avec un nouveau système dont l’adoption pouvait, sans grande dépense, notablement augmenter le nombre des enfants à recevoir dans les établissements déjà existants.

L’expérience avait démontré au Directeur de Ben-Aknoun combien il est difficile de maintenir sous une règle minutieuse de grands garçons jusqu’à l’âge de 21 ans. A mesure que leurs forces se développe!)!, le besoin de la liberté se

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fait sentir, et avec les meilleures dispositions du monde le joug devient pour eux insupportable. D’un autre côté, ce n’est pas dans des pensionnats bien organisés où rien ne leur manque, où ils fonctionnent un peu comme des machines, sans souci du lendemain, sans but qui stimule leur intelligence et leur courage , ce n’est pas dans de tels établissements qu’ils peuvent se former aux épreuves de la vie et acquérir beaucoup d’expérience. L’expérience est encore plus nécessaire à un homme qu’à une femme, subordonnée dans son rôle. D’ailleurs, un garçon n’a point dans le monde les mêmes dangers à courir qu’une jeune fille; une fois arrivé à l’âge de raison, un garçon peut sans inconvénient être placé dans une famille étrangère. Aussi, le Père Brumauld en était- il arrivé à ne plus vouloir garder ses élèves que jusqu’à 15 ans, estimant qu’à cet âge il était préférable pour eux d’être placés en apprentis.sage chez des colons. Au prix élevé de la main-d’œuvre, ce devait être pour ces derniers un avantage d’avoir pour les aider dans leurs exploitations des jeunes gens, en partie défrayés par l’Etat ', déjà formés au travail, et qu’ils pourraient conserver plusieurs années sans être exposés, d’un moment à l’autre, à se voir mettre le marché à la main. Rien alors ne serait plus facile que de choisir les maîtres, de prendre toutes les garanties désirables et de continuer à exercer sur les élèves jusqu’à leur majorité un patronage salutaire. Le roulement des élèves dans les orpheUnats deviendrait moins

' Le gouTernement alloue 50 centimes par mois pour les orphelins de l’Algérie, de 15 à 18 ans. Une partie de cette subvention pourrait être réservée pour le pécule des enfants, l’autre servir à leur entretien. Mais si, comme le décret de 1811 le suppose, l'apprentissage pouvait durer jusqu'à l’àgc de 23 ans, la prolongation d'engagement pendant quatre années permettrait de faire avec les patrons dos traités plus avantageux. Il en est beaucoup qui alors non-sculement n’exigeraient aucune indemnité, mais encore offriraient de fournir à l’apprenti un pécule proportionné à son travail. On se demande pourquoi l’Etat ne ferait pas pour ses pupilles ce que bien des particuliers font pour leurs enfants? Est-il bien nécessaire d’affranchir complètement des orphelins à l’àge de 21 ans, lorsque des jeunes gens, qui ont leur iamille, ne le sont souvent qn'à 25 ans.

lent : on poiirrait doubler leur nombre, en les faisant sortir plus tôt; on pourrait au besoin le quadrupler, en les faisant entrer plus tard. Le caractère de ces établissements se modifierait aussi un peu ; ils deviendraient difficilement des fermes-modèles, mais ils formeraient des maisons d’éducation complètes, dont les instituteurs religieux n’anraient guère à sortir de leur rôle ordinaire. Moins absorbés par des préoccupations toutes matérielles, ces professeurs pourraient donner un plus libre essor à des sollicitudes d’un ordre plus élevé.

Ce programme était complété, pour les orphelines à faire venir de France, par une note ainsi conçue :

« Prendre ces orphelines dans les établissements de bienfaisance où elles ont été élevées ; les y prendre avec choix physique et moral, au moment où elles seraient sur le point d’en sortir.

« Les prendre de préférence encore chez les Soeurs qui ont des maisons de leur Ordre en Algérie (SaintrVincent-de-Paul, Doctrine chrétienne de Nancy, Trinitaires de Valence, Sacré-Cœur', Bon-Pasteur). Chaque congrégation serait chargée du mouvement des siennes et de leur établissement en Algérie, soit par mariage, soit par placement en service, apiùs une préparation convenable.

« On ne prendrait ces tilles que déjà grandes, pour les transférer en Algérie, parce qu’il n’y a pas urgence de les ôter de France, où elles ne sont pas, en général, prématurément abandonnées à ellesmêmes comme les garçons ; pai-ce qu’elles ne pourraient concourir d’aussi bonne heure que ceux-ci aux travaux de la colonisation; parce qu’elles ne pourraient être prudemment placées comme eux chez les colons, dès l’àge de quinze ana; parce qu’U importe au budget que leur préparation dispendieuse soit aussi courte que possible, en même temps qu’il importe à la colonisation qu’elles puissent se succéder rapidement dons les établissements préparatoires.

« Élevées en France par des Sœurs, conduites en Algérie par ces mêmes Sœurs, et préparées à la colonisation par ces mêmes Sœurs encore, les jeunes élèves n’auraient aucune épreuve difficile et elles présenteraient les meilleures garanties aux colons.

' Les Dames du Sacré-Cœur, attirées en Algérie par Mgr Dupuch, ont, m environs d’Alger, un pensionnat destiné aux jeunes filles de condition aisée : elles en ont un autre du même genre dans riiitéricur de la ville, près diiqtiei sont ouvertes des classes pour les entants pauvres.

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« En arrivant en Algérie, elles seraient distribuées par petits groupes dans les établissements ruraux des Sœurs, soit pour y apprendre, mieux qu'en ville, à tenir leur ménage futur, tout en s'acclimatant, soit pour s’y trouver plus à portée des colons auxquels elles pourraient convenir.

« Peu nombreuses à la fois dans chaque établissement, elles pourraient plus facilement être préparées comme il conviendrait, et leur contiguïté naturelle et décente avec la population donnerait lieu aux mariages ou placements qui seraient le but de l’œuvre.

« Les Sœurs continueraient à exercer leur salutaire influence, autant que possible, sur les sujets sortis de leurs mains, et elles continueraient surtout leurs soins maternels à celles qui seraient mises en service et qui resteraient sous leur dépendance réelle jusqu’à leur majorité.

« Il serait pourvu aux frais de l’œuvre par une pension annuelle de 200 brames pour chaque fille transférée, avec un trousseau de 50 francs qui serait entretenu par l’établissement et la suivrait à la sortie.

« Le motif de cette pension serait dans l’improduction d’un travail auquel les jeunes filles n’auraient pas été habituées, et dont le but essentiel serait leur apprentissage. S’il y avait, d’ailleurs, quelque surplus, leur trousseau pourrait en profiter et leur établissement n’en serait que plus facile.

a Les maisons de France qui auraient à supporter les frais de la première éducation devraient être assistées au prorata de leur charge, et d’autant plus que, dans bien des cas, elles auraient à envoyer en Algérie les sujets les plus capables de les dédommager, ou les moins onéreux.

« Les Sœurs qui élèvent des orphelines en France, et qui n’ont pas encore d’établissements en Algérie, pourraient être admises à la bonne œuvre, sur leur demande. »

Il y avait ainsi moyen d’arriver successivement, sans embarras, sans grands frais, à fixer en Algérie un grand nombre d’orphelins de toute espèce, et peut-être même pouvait-on de la sorte plus promptement réaliser la pensée de l’Empereur, quant aux enfants adoptifs de l’Etat, que par la magnifique fondation d’une colonie impériale.

Les mémoires de MM. Troplong et Portalis exposaient en

outre plusieurs réformes à faire dans l’intérêt des enfants confiés à l’assistance publique, telles que :

Le rétablissement des tours dans tous les départements, avec le secret ;

L’entretien et l’éducation des enfants trouvés, abandonnés et orphelins résidants en France;

La surveillance et la tutelle des enfants adoptifs des deux sexes résidants en France ;

La répartition des dépenses des enfants adoptifs de l’Etat, résidants en France, entre l’Etat, les départements, les communes et les hospices.

Mais tous ces points formaient plutôt un cadre d’idées où tous les Sénateurs étaient invités à puiser des inspirations , que des questions à discuter définitivement. Aussi , le Sénat, élaguant tout ce qui pouvait être un sujet de controverse, ne s’est-il attaché qu’aux choses les plus pratiques et d’une application immédiate. M. le comte Siméon, choisi pour rapporteur de la Commission chargée d’examiner la proposition, rédigea donc en ce sens le nouveau rapport qui , au nom du Sénat, devait être présenté à l’Empereur.

En voici les passages les plus saillants :

Placement des garçons.

« H ne s’agit pas de conduire 100,000 enfants en Afrique et d'y dépenser 90 millions. Il ne saurait être question non plus de prendre seulement les enfants iudbciplinés et de les enfermer dans un pénitcntier, de l’autre côté de la mer. Le premier moyen serait impraticable, quoique sa grandetu* même offre au premier abord quelque chose de séduisant, par la création en Algérie d’intéréts nouveaux, avantageux à la mère-patrie. Le second est tellement restreint, qu’il ne changerait rien à ce qui se fait aujourd’hui dans les péuitentiers de France.

« C’est entre les deux systèmes qu’il faut chercher la vérité. Nous avons calculé que le nombre des garçons qui pourra se trouverplacé en même temps dans les colonies agricoles, sera d’environ 6000, qui n’y arriveraient que successivement, et dont le renouvellement annuel serait de 1 2 à 1 500. Ces enfants seraient conduits en Afrique vere l’ùge de douze ans , sur l’initiative et la désignation de la commission cen-

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Irale de leur département. On les placerait dans les colonies dirigées par des associations religieuses ou charitables. Au bout de quatre ou çinq 8ms d’apprentissage, on les donnerait comme ouvriers aux colons avec qui des contrats seraient passés ; à leur majorité, on leur délivrerait un pécule prélevé sur le produit de leur travail; par exception, on pourrait accorder aux plus méritants , et comme récompense, des concessions de terrain.

« Les congrégations chargées de diriger les colonies agricoles seraient sous l'autorité spirituelle de l’évêque , car il est impossible , comme on l’a proposé, de donner un même supérieur général à des ordres religieux différents. On leur concéderait des dotations territoriales réversibles à l’État, en cas de cessation du service; on leur payerait, pour les enfants, des prix de journée qui décroîtraient à mesure que les dotations et le travail donneraient des produits ; on devrait accorder aux contre-maitres, rdigieux ou autres, la disi>ense du service militaire, lorsque, comme les instituteurs, ils se seraient voués pour dix ans à l’instruction pratique de l’agriculture et à l’éducation des enfants abandonnés. L’Ordre du Saint-Esprit a formé, en Bretagne, un institut de Frères contre-maîtres et surveillants qu’il serait bon d’encourager, car on pourrait en tirer un très-utile parti.

« Assurément, rien ne convient mieux aux enfants que la vie de famille ; mais il ne faut pas croire que, surtout pour des orphelins, le toit sous lequel leur jeunesse fut abritée ne rappelle pas des idées douces et des souvenirs consolants. Il faut bien le dire, d'ailleurs, les associations religieuses , composées d’hommes qui n’ont pas à songer à leur avenir, conviennent merveilleusement pour l’éducation de la jeunesse. Nous pourrions montrer à ce sujet des faits touchants, des soldats, enfants trouvés, écrivant de Crimée au saint prêtre qui les a élevés, comme des fils le feraient à leur père ; d’autres venant, au bout de dix ans , passer leurs jours de fête dans la maison où ils ont été élevés, et servant eux-mêmes de guides aux enfants plus jetmes qui ieur ont succédé.

a Nous espérons, malgré les craintes qu’une trop défiante prudence a laissé paraître , que l’essai réussira. S’il en est ainsi , rien n’empêchera de le développer ; s’il ne réussit pas, au contraire, on restreindra peu à peu l’émigration des enfamts en Algérie et l’on n’y conservera que des pénitenliers, comme moyen de répression. »

Placement des filles.

« Les filles doivent être placées en apprentissage chez des ménagères ou dans des manufactures ; nous proposons d’y ajouter les congrégations de Sœurs.

« Plusieurs de ces associations religieuses, telles que Saint-Vincent de Paul, la Doctrine chrétienne de Nancy, les Trinitaires de Valence, ont formé des établissements en Afrique ; elles entretiennent en France, dans les communes rurales , ainsi que d’autres congrégations encore, de petites fondations dirigées par trois ou quatre Sœurs : elles se cbar- / gent du soin des malades, des écoles et des orphelines. Il serait utile de propager ces établissements en France et d’en appliquer le principe en Algérie. S’il y en avait seulement 25 en moyenne par département, on y trouverait, pour une bien modique pension , place pour 20,000 filles, ce qui est beaucoup plus qu’il n’en faut. La même organisation ne pourrait-elle pas se fonder en Algérie dans les 150 centres de population ? On y placerait 1 , 500 filles ; élevées pour faire des ménagères, des domestiques , des ouvrières, entourées du respect que méritent les saintes religieuses qui les protégeraient, eUes seraient facilement mariées ou placées. Il leur serait donné un trousseau au moment de leur établissement.

« Si les placements en Afrique étaient difQciles , et cela n’est pas probable , car on y manque de ménagères et de servantes , on limiterait les envois. Si, au contraire, on trouvait facilement à y établir les filles, on augmenterait le nombre de celles qui passeraient des orphelinats de France dans ceux d’Algérie. Les sacrifices qu'on fera pour elles ne seront pas perdus ; car ces filles auront rendu de véritables services en fournissant ces bonnes et honnêtes ménagères qui sont partout si utiles dans les campagnes. »

Dépenses.

« Lorsqu’on veut opérer un grand bien, il ne faut pas reculer devant une augmentation de dépenses. Toutes les lois qui ont apporté des améliorations à une branche importante du service public, celles sur l’instruction primaire, sur les chemins vicinaux, sur les aliénés, ont ouvert les crédits nécessaires pour les réaliser.

« Le Sénat manquerait à son devoir s’il ne le disait pas à l’Empereur. 11 s’agit ici, pour obtenir un grand résultat, de ne pas reculer devant des dépenses forcées, productives d’ailleurs, qui rapporteront im jour, en sécurité pour la société, bien plus qu’elles n’auront coûté.

« Quel est le cbifû'e actuel de la dépense? Il s’élève à 10 millions. Il faudra l’augmenter successivement jusqu’à un maximum qui, selon toute apparence, ne dépassera pas un tiers en sus , à supposer que le nombre des enfants ne diminue pas.

« Les hospices supporteront la dépense intérieure des enfants , depuis leur dépôt jusqu’à leur placement au dehors. Ils devraient être

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affranchis de toutes les autres, sauf leur concours, avec les communes et le département, aux dépenses générales du sen ice.

« Les communes devront concourir aux dépenses. 11 serait à désirer surtout que chacune fût chargée de celles des enfants qui lui appartiennent. Cette mesure ser.iit utile pour les intéresser plus directement à veiller sur leur population et à limiter les abandons dans une juste mesure.

« Le département devra continuer à payer, avec le concours de hospices et des communes, les dépenses des enfants placés en nourrice et en pension; il faudra toutefois examiner si, pour les hospices, ce concours est possible, car il ne faudrait pas nuire à un service pour en assurer un autre.

« On devra élever la moyenne de la pension des enfants ; elle n'est que de 80 fr.; 100 fr. au moins paraissent nécessaires Cette pension cesse à l’âge de 12 ans; il faut pouvoir, dans certains cas, la prolonger jusqu’à 1 5 ans.

« Le département devrait en outre prendre la dépense des intlrmes, des layettes et vêtures, des frais d’école et de sépultme, et conserver naturellement celle de l’inspection.

« Le concours de l’État devrait être formellement assuré j>ar la loi. 11 se chargerait des dépenses dans les colonies agricoles et les orphelinats de filles, et il serait indispensable qu’il disposât d’un fonds de secours pour les communes et les départements qui seraient trop grevés par cette nature de dépenses. »

Tutelle et Patronage.

« Les enfants admis dans les hospices sont placés, par les lois existantes, sous la tutelle des Commissions administratives de ces établissements.

« Cette tutelle n’a presque toujours été que nominale

a Convaincus que la tutelle exercée par une Commission ne vaut rien, parce que la responsabilité y est trop partagée, nous pensons qii’il faudrait donner aux enfants abandonnés un seul tuteur, armé d’une grande autorité, légale, et qui fût toujours connu par eux. Le Préfet seul pourrait être ce tuteur sérieux.

« La tutelle ne consiste pas uniquement à protéger les biens et l’état civil d’un enfant; elle a le devoir de veiller à son éducation, aux soins nécessaires à sa santé, à son instruction religieuse et morale, à son apprentissage. Sans doute le Préfet, par lui-même, ne pourrait remplir une tâche aussi considérable, qui n’embrasse pas moins d’une moyenne de 1,000 à 1,200 enfants par département. Mais il a des auxiliaires naturels : l’inspecteur du service, les maires.

les commissaires de police, les juges de paix, les curés, les membres des administrations charitables, et tant de personnes bienfaisantes, vouées ou non à la vie religieuse, qui se font un devoir de se consacrer au soulagement de toutes les misères. Le Préfet ne déléguera pas la tutelle, sauf pour les enfants à envoyer en Algérie, car elle ne doit pas se déplacer ni se modifier sans cesse ; mais il emploiera des mandataires pour veiller à tout, pour lui rendre compte et pour faire exécuter ses décisions. Outre la tuteUe, le Préfet dirigerait aussi le patronage de ces malheureux enfants, de telle sorte qu’il fût sérieusement exercé par des personnes notables dans chaque localité. Il faudrait, et cela se peut, et nous ne le demandons que parce que cela est possible, que chaque patron connût personnellement l'enfant ou les enfants dont il accepterait la surveillance, et qu’il pût constamment rendre compte des faits qui les intéresseraient. »

Ainsi, les conclusions du nouveau Rapport sont beaucoup plus modestes que la première proposition. Le Sénat ne demande pas à l’Empereur de fonder une grande institution impériale en Algérie pour les 100,000 enfants trouvés de France; d’ajouter de nouvelles colonies agricoles à celles de 1848; d’enchérir sur le vote des 50 millions de la République pour les ouvriers parisiens, en consacrant 90 millions à l’éducation de nouveaux enfants adoptifs de l’Etat : le Sénat demande seulement à Napoléon 111 de faire appbquer le décret rendu en 1811 par le premier Empereur, son oncle , d’utiliser pour cela les institutions existantes et de faire appel à tous les bons vouloirs.

Le décret de 1811, en effet, pourvoit suffisamment, dans les cas ordinaires, à la première éducation des enfants abandonnés et des orphelins pauvres. Le plsæement de ces enfants chez des nourrices, lorsque celles-ci sont bien choisies, est un mode excellent. I.æs Sœurs du Saint-Esprit et les Filles de la Charité y avaient recours depuis longtemps, et aujourd’hui encore la ville de Paris se loue beaucoup d’en faire usage. Les orphelins, ainsi placés, retrouvent une famille, ils y sont adoptés et souvent traités comme les enfants de la maison ; mais, évidemment, ce ne peut être qu’à

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condition de payer pour ces orphelins la pension nécessaire à leur entretien, et ce n’est pas avec 4 fr. par mois, et à plus ^ n

forte raison avec 1 fr. 50 c., comme il arrive quelquefois, ^

qu’un enfant peut être nourri. Le décret de 1811 avait bien dit que le prix de la pension irait en décroissant chaque année jusqu’à l’âge de 12 ans, mais il n’avait pas fixé un maximum de 8 fr. par mois. Le prix devait être proportionné aux circonstances, et il n’était pas supposable que la plupart des départements français en viendraient à donner aux nourrices des rétributions bien inférieures à celles qui étaient payées du temps de Louis XIV. En Algérie, l’Administration ne donne pas moins de 15 francs par mois, c’est-à-dire 50 centimes par jour pour les enfants en nourrice et pour les enfants en sevrage. Cette pension, comme nous l’avons vu, est continuée pour les filles jusqu’à l'âge de 15 ans, et pour les garçons jusqu’à l’âge de 18 ans.

Elle s’élève même pour ces derniers à 90 centimes entre 6 et 10 ans, et est encore de 80 centimes entre 10 et 15 ans.

Lorsqu’un enfant au-dessous de 1 5 ans coûte, en moyenne, plus de 200 fr. par’an dans les orphelinats de l’Algérie, lorsque dans beaucoup d’établissements en France cette moyenne est encore plus élevée, ce n’est donc pas beaucoup exiger, comme le propose le Sénat, de fixer, pour la pension de ces enfants, un minimum de 100 fr.

La plus grande difficulté n’est pas pour les mois de nourrice, ni pour les années de première éducation qui suivent le sevrage ; l’embarras ne commence véritablement que lorsque l’enfant atteint l’âge de raison et qu’il lui faut un appui tutélaire. Ce n'est plus seulement alors une question de finance, c’est une question de dévouement ; et l’Etat ne peut complètement remplacer la charité chrétienne par des mains mercenaires. Nous n’avons plus de Confrérie du Saint-Esprit comme au temps du moyen âge ; pourquoi au dix-neuvième siècle, dit M. Portalis dans son Mémoire, une institution de même nature ne serait-elle pas fondée avec la

grandeur et les développements qu’entraîne la différence des temps ? Mais est-il bien nécessaire qu’il se forme une nouvelle institution religieuse sous le nom de l’Empereur, lorsque déjà depuis plus de vingt ans il en existe une sous le nom de Saint-Vincent-de-Paul, on ne peut mieux accommodée à l’esprit du temps, ainsi que le désire l’honorable premier président

Vers les premières années de la Restauration, quelques personnes honorables de Paris, MM, de Ponton d’Amécourt, de Rainneville , et Loisson de Guinaumont , répondant aux désirs de M. l’abbé Gerbet, maintenant évêque de Perpignan, avaient organisé , sous le nom de Société des Bonnes-Études, une espèce de Cercle pour les étudiants. Le gouvernement d’alors, favorable à toutes les bonnes œuvres, avait encouragé cette institution, utile surtout aux jeunes gens de province séparés de leur famille. C’en fut assez pour la faire condamner en 1830. La croix de sainte Geneviève avait semblé tout écraser dans sa chute : elle ne fit que dégager de son enveloppe le germe fécond déposé sur la montagne. Les étudiants de l’ancienne société des Bonnes- Etudes n’en continuèrent pas moins à fréquenter la bibliothèque et la maison de la place de l’Estrapade appropriés pour les recevoir. M. Bailly, leur ancien président, n’avait pas craint d’ouvrir l’arène à la jeunesse impie que les événements du jour tendaient à exalter, et avait organisé une conférence littéraire de libre discussion. Les étudiants, sous sa direction éclairée , s’y exerçaient à l’art oratoire et s’appliquaient à traiter toutes les questions de philosophie et d’économie politique. Ceux qu’animaient des sentiments chrétiens n’avaient pas tardé à se convaincre du peu d’efficacité de leurs discours. Lorsqu’ils opposaient les institutions de l’Eglise aux tristes résultats de la philanthropie administrative , il leur avait été rétorqué que les plus belles théories ne valaient pas la pratique. Voulant relever le gant jeté par leurs adversaires, obéissant à l’influence des lieux et

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guidés d’ailleurs par l’expérience de celui autour duquel ils s’étaient groupés, quelques-uns arrivèrent insensiblement, en 1833, à former une Conférence nouvelle, qui fut appelée Conférence de Charité.

Cette petite Conférence , placée sous le patronage de saint Vincent de Paul qui devait lui servir de modèle, ne fut pas longtemps sans se développer; elle est devenue une Société qui s’étend aujourd’hui sur tous les quartiers de Paris , qui s’étend jusqu’aux campagnes les plus reculées. Les nouveaux confrères ont maintenant atteint tous les âges ; ils appartiennent à toutes les professions libérales, ils ont dans leurs rangs des fonctionnaires publics comme des simples particuliers, des hommes de loi et d’épée comme des négociants et des industriels. Repoussant avec le soin le plus scrupuleux les irritantes controverses de la politique , ils ont rapproché pour le bien tous ceux que de malheureuses circonstances avaient autrefois divisés. Des Conférences de charité semblables à la première sont organisées nonseulement dans les grandes villes , mais dans les bourgs et les villages. Ces Conférences, au nombre déjà de 1 ,000 dans toute la France, bénies par Pie IX, encouragées par les Evêques , abritées sous le clocher des paroisses , se multiplient tous les jours el ne se refusent à aucune bonne œuvre, pourvu qu’elle soit complètement étrangère à tout esprit de parti.

Un gouvernement qui n’a plus l’Église en méfiance, qui tient à être aimé par elle , qui appelle les bénédictions du Souverain Pontife et réclame le concours des Evêques, et qui parait comprendre que la foi catholique qui a élevé la nation française peut seule aussi la régénérer, un tel gouvernement, pour être d’accord avec lui-même , peut-il ne pas accepter avec empressement ces coopérateurs qui lui sont offerts à l’ombre de nos sanctuaires?

N’est-ce point là qu’il faut aller chercher tous ces auxiliaires naturels dont il est parlé dans le Rapport du Sénat à

l’Empereur et que les préfets, tuteurs de tous les enfants adoptes par l’Etat, doivent trouver parmi tant de personnes bienfaifantea, vouées ou non à la vie religieuse, gui se font un devoir de se consacrer au soulagement de toutes les misères ? Il faudrait, et cela se peut , et nous le demandons , ajoute M. le comte Siméon, que parce que cela est possible, que chaque patron connût personnellement l’enfant ou les enfants dont il accepterait la surveillance, et qu’il pût constamment rendre compte des faits qui les intéresseraient. Or, les membres des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul visitent chaque semaine les familles pauvres qu’ils soulagent et les enfants qu’ils prennent sous leur patronage, et leurs réunions hebdomadaires n’ont pas d’autre objet que le compte rendu de toutes ces visites. Les préfets , s’ils y sont autorisés , n’auront donc pas à chercher bien loin tous les patrons qui leur seront nécessaires ; ils n’auront pas besoin de faire inscrire au budget des départements ou de l’État la nouvelle dépense d’un nombreux personnel qui diminuerait d’autant les secours accordés , sans assurer un dévouement plus complet et des conseils plus en accord avec les principes religieux qu’on veut inculquer dans l’âme de tous ces pauvres enfants.

Maintenant, pour les enfants qu’il n’y a pas lieu de placer chez des particuliers, pour les filles notamment, sans doute on n’a plus la ressource des anciennes maisons hospitalières de l’Ordre du Saint-Esprit; mais encore, à cet égard, il n’y a rien à envier au moyen âge. Il n’est pas aujourd’hui une ville, il n’est pas une commune rurale de la moindre importance, qui n’ait, comme l’observe M. le comte Siméon dans son Rapport à l’Empereur, comme nous l’avons observé nous-même, une maison de Sœurs, une école et souvent un pensionnat pour les jeunes filles. Ces Sœurs se contenteront de la plus légère rétribution pour prendre à leur charge toutes les orphelines que le gouvernement voudra leur confier. Si on veut qu’au lieu de faire de ces orphelines des domestiques et des ouvrières pour l’industrie,

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elles leur donnent une éducation rurale, c’est moins aux communautés établies dans les villes qu’il faudra faire appel, qu’à toutes celles qui sont dispersées dans les campagnes ; et en cela on ne fera que faciliter dans beaucoup de villages de France la fondation des écoles chrétiennes, retardée souvent par le manque de ressources.

Pour l’Algérie, ces fondations ne seront-elles pas aussi singulièrement facilitées, si on fait de chaque maison de Sœurs non-seulement une infirmerie et une école, mais aussi un petit pensionnat d’orphelines? Les religieuses doivent vivre en communauté, et les règles de tous les instituts de Sœurs exigent qu’elles soient toujours deux ou trois réunies dans la même maison. Or, tous les nouveaux centres de population qui se forment dans notre colonie n’ont pas, dès le début, un nombre d’enfants suffisant pour occuper plusieurs Sœurs dans une école. Mais on y trouve des terres à concéder et tous les moyens de fonder des établissements dans le genre de celui de Marengo dont nous avons parlé, où trois Sœurs trouveraient un ample aliment à leur zèle, et où bien des orphelines de France seraient merveilleusement formées à la vie des champs.

Il y a déjà en Algérie 150 centres de population dans lesquels des maisons de Sœurs pourraient, dit M. le comte Siméon, être établies. L’éducation agricole de 1,500 orphelines y serait assurée. Si, de plus, comme le fait remarquer le rapporteur du Sénat, il y avait seulement 25 maisons de ce genre par chaque département français, il y aurait moyen de pourvoir au sort de 20,000 jeunes filles. Or, beaucoup de départements comptent plus de 100 maisons de Sœurs; presque tous nos Évêques s’appliquent même à former de nouvelles congrégations dans chacun de leurs diocèses. Pour peu qu’avec l’agrément des Évêques ces congrégations viennent à jeter quelques essaims en Algérie et qu’il s’organise, comme le voudrait le Père Brumauld, un roulement d’élèves entre leurs maisons de la métropole et

celles de la colonie, celles-ci déchargeraient d’autant les autres. Peut-être même arriverait-il alors, si les premiers essais réussissaient, qu’à l’exemple de l’Etat beaucoup de particuliers voudraient faire élever en Algérie les enfants pauvres adoptés par eux. Du reste, il serait aisé au gouvernement de provoquer la fondation de quelques autres grands établissements semblables à celui de Mustapha pour y placer des orphelines en bas âge. Comme les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames du Sacré-Cœur pourraient se consacrer à cette œuvre. Quoique complètement séparées de la Compagnie de Jésus, ces Dames suivent, on le sait, la règle de saint Ignace. Rien n’empêcherait donc qu’elles fissent pour les filles, avec leurs sœurs converses, ce que les Jésuites font pour les garçons avec leurs frères coadjuteurs.

Quant aux garçons, la fondation des colonies agricoles, qui présente en France de grandes difficultés en raison du prix élevé des propriétés rurales , ne nécessite pas en Algérie des avances bien considérables de capitaux. M. le général Daumas, dans un travail soumis en 1830 à M. le Ministre de la guerre, évaluait d’abord à 100,000 francs les dépenses de premier établissement d’une telle fondation ; mais ensuite il a trouvé cette évaluation trop inférieure, parce qu’elle était basée sur des conditions qui la plupart du temps ne sont pas réalisables. 11 croit donc maintenant qu’il faut les élever à 200,000 fr. , et y ajouter environ 50,000 fr. pour dépenses d’ameublement de toute nature , d’outillage pour atelier, de matériel rural et de cheptel. Ce n’est pas tout : d’après les notes fournies par le ministère de la guerre, une colonie agricole de ce genre, avec unedotatkm d’un millier d’hectares qu’il faudrait mettre en rapport, aurait à subir pendant la période des douze premières années un déficit annuel de 32,000 fr. Toutefois, avec des congrégations religieuses il serait possible de dépenser beaucoup moins. Environ 170,000 francs ont suffi au Père Brumauld pour acheter le domaine de Ben- Aknoun et y installer 3 ou 400 en-

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fants. L’établissement de Boiiffarick, où 500 enfants peuvent trouver place, sera loin de l’entraîner dans une pareille dépense; après l’acquittement des 45,000 fr. qu’il doit à l’Etat, il lui restera peut-être bien peu de dettes à payer. Quoi qu’il en soit, il y a loin des évaluations présentées à l’appui du Rapport du Sénat à l’Empereur pour les colonies d’orphelins en Algérie, avec les millions dépensés sous le règne de Louis-Philippe pour la fondation de pénitentiers agricoles de jeunes détenus.

Pour peu que les Pères Jésuites reçoivent du gouvernement une nouvelle assistance, rien ne leur sera si facile que d’établir dans les autres provinces des orphelinats semblables à ceux qu’üs ont déjà dans celle d’.\lger.

Les Frères des écoles chrétiennes, si on leur offrait des conditions meilleures que celles qui leur ont été faites à Medjer-Amar, ne pourraient-ils pas accepter aussi la direction de plusieurs établissements de ce genre? Sans doute ce serait un peu sortir du but principal de leur institut qui est de s’appliqueràl’enseignement primaire des enfants pauvres, plutôt qu’à leur éducation professionnelle : dans toutes les villes de France où ils sont établis, ils ne tiennent guère que des écoles communales ou privées iwur des externes. Mais les Pères Jésuites qui dans tous leurs collèges ne s’étaient jamais occupés que de l’enseignement secondaire, se sont, en Algérie, prêtés aux circonstances : les Frères des écoles chrétiennes, en marchant sur leurs traces, n’auraient-ils pas plus de chance encore de réussir, voués qu’ils sont par une vocation spéciale à l’éducation des enfants pauvres?

Les Frères de Sainte-Croix-du-Mans, qui cultivent avec tant de succès la Yigna Pia, sous le patronage du Saint-Père, ne pourraient-ils pas aussi, en Algérie, où ils sont déjà établis depuis bien plus longtemps encore , y défricher d’autres terrains, il est vrai plus couverts de ronces et d’épines, maisdont les fruits seraient peut-être un jour plus abondants encore.

Il est vrai que les instituts de Frères sont en France beaucoup moins nombreux que les instituts de Sœurs. Néanmoins, la plupart des congrégations de prêtres ont aussi des frères, appliqués généralement à des travaux manuels. Les Lazaristes en ont comme les Jésuites. Des instituts pour l’instruction primaire, dans le genre de celui des Frères des écoles chrétiennes, se forment en outre tous les jours. Il y a ainsi en Bretagne les Frères de M. de Lamennais et les nouveaux Frères du Saint-Esprit, de Saint-llan. A Paris, la maison d’orphelins fondée par la Société de Saint-Vincent-de-Paul a donne à quelques-uns de ses membres l’idée de former une congrégation de nouveaux Frères de ce nom, pour l’éducation de ces pauvres enfants. D’ailleurs, n’y a-t-il pas tout à côté l’établissement de Saint-Nicolas, qui pourrait fournir pour le même objet de bous instituteurs laïques. Nous avons déjà fait remarquer combien Mgr de Bervanger désirerait fonder des établissements agricoles, nous ajouterons ici que c’est auprès de ce modeste et habile instituteur des enfants de Paris que le R. P. Brumauld est venu s’inspirer à ses débuts. Le directeur de Saint-Nicolas ne pourrait-il pas mettre lui-même ses conseils en pratique sur le sol africain, et y avoir des succursales comme celle d’issy? Quand on songe aux 27,000 ouvriers qu’il a formés, et qui maintenant déjà lui contient leurs propres enfants, on ne peut s’empêcher de reconnaître le développement que prendrait bientôt son œuvre le jour où elle serait implantée en Algérie.

Enfin les Trappistes, dont nous avons parlé pour la France, ont un pied déjà soUde dans notre colonie. Leur monastère de Staouëli ne compte pas moins de 100 moines, dont 10 Pères de chœur et 90 Frères. Leur concession d’un millier d’hectares est presque complètement en valeur et est classée au nombre des fermes-modèles de l’Algérie. Plus que tous les autres religieux, ne seraient-ils pas en état de s’occuper de l’éducation agricole des enfants qu’on pourrait leur confier?

LES ORPHELINATS

Le Père Régis *, leur ancien abbé, qui les a si merveilleusement enracinés sur le sol africain, n’est plus, il est vrai , à leur tête, mais ils n’en sont pas moins les héritiers de son zèle. De hautes murailles s’élèvent aujourd’hui autour de leur monastère ; il y sera sans doute réservé une porte pour les orphelins. Que si les Pères de Staouëli veulent avoir dans ces lieux arides des barrières complètement closes, ne sera-t-il pas possible que, comme les Trappistes de Fontgombault, ils s’y consacrent aux jeunes détenus? D’autres disciples de saint Benoit n’en pourront pas moins s’établir ailleurs , en rase campagne, pour défricher à la fois les terres et les cœurs encore vierges.

Nous nous sommes beaucoup étendu sur cetfe question des orphelins : mais plus on y réfléchit , plus on demeure convaincu qu’elle est une des meilleures solutions à plusieurs difficultés sérieuses du moment ; elle a en effet pour but de procurer à notre colonie une population agricole qui lui manque, tout en débarrassant la métropole de ses plus grands éléments de désordre. Nous serons heureux si, dans cette circonstance , nous pouvons ajouter quelques étincelles aux lumières dont l’Empereur s’est déjà entouré pour mener à bonne fin une si chrétienne et si patriotique entreprise.

‘ Le R. P. Régis est maintenant i Rome, en qualité de procureur général de son Ordre près le Saint-Siège.

rt»

Nous devons savoir gré de tous les efforts qui ont été faits au début du nouveau règne, non-seulement pour réprimer le désordre, mais aussi pour en prévenir les causes. Ce dernier devoir, que s’est imposé le Chef de l’Etat , ne pouvait manquer de lui concilier tous les suffrages. Quand un gouvernement sévit contre l’insurrection, on peut lui imputer de ne servir l’intérêt général que comme contraint et forcé pour obéir à l’intérêt de sa propre conservation, plutôt qu’au véritable amour du bien ; mais quand ce même gouvernement n’arrête pas là ses soins et qu’il s’attache à guérir les plaies sociales, il agit en bon père de famille et empêche qu’on puisse taxer sa sévérité de tyrannie.

Assurément, on ne peut se dissimuler que si les bagnes ont le but utile de punir le crime, ils ont l’inconvénient de l’enraciner davantage dans le cœur de beaucoup de coupables. Combien de malheureux, victimes de leurs passions , n’ont failli souvent que dans un moment d’égarement : la vindicte publique les frappe et les voilà confondus avec tous les scélérats ! Cependant, devant Dieu et même devant les hommes, ils sont bien moins coupables qu’une infinité de gens dont la vie entière n’est qu’un tissu de prévarications, mais qui, plus habiles et plus prudents, ont pu mettre leurs perverses menées

LA TRANSPORTATION. 387 j

à l’abri des lois, profiter même de leur imperfection. Tandis

que beaucoup de bandits déhontés et insaisissables restent

dans la société et continuent à exploiter une foule de dupes 'tS <

et à perdre bien d’innocentes victimes, le coupable d’un jour,

le coupable d’une seule faute, le coupable par faiblesse plutôt

que par méchanceté et par calcul, est à tout jamais flétri , et

par cela même exclu d’une société dont il n’est pourtant

point l’ennemi.

Quand on examine le fond des choses, on ne peut méconnaître qu’il y a là un préjugé ; mais on a beau raisonner et beau dire, on ne peut dans l’état des choses y échapper. Bien que les criminels ne soient plus marqués au fer, ils n’en sont pas moins stigmatisés dans l’opinion. Tel individu qui, depuis vingt ans, aurait mérité la confiance de tous les honnêtes gens, s’il vient à être révélé comme un ancien pensionnaire des bagnes, inspire aussitôt une sorte d’effroi.

La raison du préjugé ne vient pas seulement de la marque infamante qui était imprimée autrefois sur l’épaule des condamnés aux travaux forcés. Ne nous étonnons pas que la suppression du fer n’ait rien changé à leur position et ne leur ait permis que de mieux se déguiser sans pouvoir en réalité se réhabiliter. L’infamie qui les suit une fois qu’ils ont séjourné dans un bagne tient surtout aux compagnons qu’ils y ont trouvés et à l’influence desquels il leur a été presque impossible de se soustraire : ce contact habituel avec toutes les turpitudes est la cause principale de leur flétrissure.

La transportation a précisément pour effet de soustraire le condamné à cette flétrissure, en lui infligeant une peine qui, au lieu de le dégrader, tend au contraire à le régénérer. Loin d’être une charge pour l’État, le transporté peut au contraire coopérer à la prospérité de sa patrie. 11 l’a déshonorée par sou crime, il a nui à ses concitoyens; mais ses travaux, mais ses sueurs vont bientôt grandir au loin l’influence de la nation , développer son commerce, profiter à l’agriculture et à

l’industrie. Comment, dès lors, pourrait-on le tenir pour ennemi? Puis, quand après un exil et des labeurs qui lui auront à lui-même assuré une existence honorable , s’il vient à remettre le pied sur le sol natal , quel est celui de ses frères qui alors lui jettera la pierre en présence d’une aussi heureuse transformation? La femme adultère avait péché; mais son repentir et sa foi l’avaient sans doute réhabilitée , quand Jésus-Christ vint la défendre contre l’orgueilleuse vertu des Juifs.

Dans un temps comme le nôtre, où toutes les idées sociales sont bouleversées , où le crime sait se cacher avec tant d’habileté dans les postes qui devraient être réservés à la vertu ; où les plus honteuses passions réussissent à se faire honorer, en s’enveloppant du manteau de l’opulence ; où la justice a tant de peine à se faire jour au milieu des iniquités qui de toutes parts obscurcissent l’horizon, combien de pauvres gens doivent facilement se laisser entraîner au mal, sans discerner que ce qui pour tel ou tel n’a pas de conséquences fâcheuses peut en avoir de très-graves pour eux ! Quand les hommes éclairés et haut placés ne donnent pas toujours l’exemple d’une grande régularité de conduite, comment faire comprendre aux masses qu’elles doivent avoir horreur du désordre? Ne nous y méprenons pas; les vertus patriotiques n’ont aucun fondement quand elles ne dérivent pas des vertus privées, et c’est en vain qu’on cherche à exalter les unes, quand on méconnaît les autres. Aussi, dans les circonstances actuelles, un gouvernement doit-il être très-indulgent et ne pas flétrir impitoyablement des fautes bien réelles sans doute, mais à coup sûr excusables.

Si parmi les coupables des derniers temps il en est dont les odieux desseins nous ont fait frémir, le plus grand nombre . n’avait pas des intentions très-perverses; il en est même qui n’ont été entraînés au désordre que par la vue des misères du gouvernement. Us n’ont pas compris que la perfection n’est pas possible, et se sont fait la foUe iUusion de

croire qu’on ne pouvait arriver au bien qu’en prenant en tout le contre-pied de ce qui existe.

Pour eux, encore plus que pour les criminels ordinaires, on ne saurait trop féliciter le gouvernement des mesures qu’il a prises et du système de transportation substitué à toutes les peines infamantes.

Les beux de transportation étaient assez bien choisis. Notre colonie africaine, adoptée pour les moins coupables, était surtout très-bien appropriée au but qu’on se proposait. Sans doute, quand il a été question pour la première fois de cette nouvelle manière de la peupler, des protestations ont été faites de divers côtés par les municipalités elle-mêmes. On veut que l’Algécie prospère, était-il objecté , on lui envoie sans cesse les rebuts de la nation. Incontestablement, les intérêts de la Métropole passent avant tous les autres, et on doit lui sacrifier ceux de la colonie; mais, au moins, qu’on s’explique, et, en faisant à cette dernière le plus mauvais des cadeaux, qu’on n’ait point l’air de vouloir encore son bien.

Ces appréhensions étaient exagérées ; les colonies agricoles de Parisiens avaient gâté l’esprit pacifique des premiers colons, sans fixer au sol beaucoup de bons ouvriers. La plupart avaient quitté leurs concessions après avoir semé partout les idées socialistes et révolutionnaires ; tellement que, lors des dernières élections, le gouvernement avait reçu en Afrique des échecs qu’il n’avait pas éprouvés en France. Mais les individus condamnés à la transportation par suite des derniers événements politiques appartenaient aux différents départements, et un grand nombre se trouvaient déjà initiés aux travaux de l’agriculture. Du reste, on n’avait pas choisi pour eux les emplacements les plus agréables à habiter. On avait commencé par les reléguer à Lambessa, sur les confins du Sahara, dans un pays où les colons libres étaient loin d’accourir. Il était, en effet, de toute justice de ne donner aux coupables que les champs qui ne pouvaient pas être ambtionnés par les autres, et de préserver les établisse-

ments aes colons libres d’un voisinage qui pouvait leur être peu agréable.

Toutefois, l’on a compris que parmi les condamnés on devait établir plusieurs catégories. L’intérêt de tous dictait d’abaisser le plus possible les barrières , de faire profiter les colons du travail consciencieux des transportés, de stimuler ces derniers par l’exemple et la prospérité des colons. Voici donc le système qui avait été adopté par l’Administration :

Les transportés étaient divisés en trois catégories.

La première se composait des transportés internés dans les forts et les camps ; la seconde de ceux admis dans les villages; la troisième de ceux autorisés à se livrer à des exploitations particulières ou à résider sur certains points déterminés.

A leur arrivée en Algérie, tous les transportés entraient dans la prenûère catégorie. La seconde catégorie se formait de ceux qui se faisaient remarquer par leur bonne conduite , par leur disposition au travail : on y admettait de préférence les cultivateurs et tous ceux qui exerçaient une profession utile à l’agriculture. Les transportés de celte catégorie étaient dirigés sur les villages par escouades de vingt hommes. Chaque escouade recevait les ustensiles de campement indispensables : la nourriture y était en commun. Un chef d’escouade transmettait les ordres de l’officier directeur, veillait au bon ordre et à l’exécution des travaux. Du reste, les transportés n’étaient pas malgré eux associés à telle ou telle escouade. Tout transporté qui croyait ses intérêts ou son avenir compromis dans une escouade pouvait demander de passer dans une autre escouade plus en rapport avec ses goûts et son aptitude. De même lorsqu’une escouade jugeait que la présence d’un de ses membres lui était nuisible, soit par sa paresse, soit par son inconduite, elle pouvait demander à en être débarrassée. Quand un transporté était renvoyé de son escouade ou avait demandé à en sortir, et qu’il n’y avait pas lieu de l’agréger à une autre, on cherchait à l’em-

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ployer indÎTiduellement dans le village, autrement il était reconduit dans un fort. Les transportés de chaque escouade étaient employés en commun aux travaux des villages où ils étaient envoyés, tels que défrichements, dessèchements, cultures, plantations, terrassements, empierrements, constructions. Les travaux étaient exécutes à la tâche, selon un prix fixé d’avance et porté à la connaissance des transportés. Le prix du travail était partagé de la manière suivante ; 9 vingtièmes étaient prélevés comme part de l’Etat, pour avances faites ; 4 vingtièmes servaient à former une masse individuelle pour chacun des travailleurs : c’est sur cette masse qu’étaient soldés les objets d’habillement et autres fournis au transporté pour son usage personnel ; 1 vingtième était réservé pour former la masse de l’escouade et servir à parer à ses besoins généraux ; les 6 derniers vingtièmes étaient remis à chaque travailleur, qui pouvait les faire passer h sa famille.

On faisait entrer dans la troisième catégorie les transportés qui déclaraient vouloir se fixer en Algérie, et dont, du reste, la conduite et le travail étaient satisfaisants. Ils étaient autorisés à entreprendre des exploitations particulières ; ils n’étaient plus soumis au régime de l’escouade et du travail en commun, mais aussi ils ne recevaient plus d’allocations de vivres. Ces transportés avaient à prendre pour cela différents partis. Ils pouvaient faire venir leurs familles et demander une concession. Cette concession, provisoire d’abord, devenait définitive lorsque les terres concédées avaient été mises en plein rapport, et que, du reste, la conduite du trans^mrté concessionnaire avait continué à être satisfaisante. L’étendue des terres concédées pouvait aussi être augmentée en raison du bon travail du transporté, des dépenses qu’il avait faites pour son matériel agricole et la construction de sa maison. Ces augmentations devaient être proportionnées aux ressources pécuniaires dont il justifiait, et au nombre des bras valides dont se composait sa famille.

Les transportés, au lieu de demander des concessions, pouvaient demander l’autorisation d’acquérir des terres sur un point déterminé ; mais ils étaient alors dans l’obligation d’y résider.

Les transportés pouvaient encore demander à s’associer entre eux pour des exploitations particulières et à s’associer avec des bailleurs de fonds. Us pouvaient, dans ces conditions, obtenir des concessions de l’État ou se faire autoriser à acheter des terres. Le gouvernement veillait alors à la répartition équitable entre les associés des produits obtenus, dans la proportion déterminée par l’acte d’association.

Du reste, toutes ces exploitations étaient sous la surveillance de l’autorité militaire, et les transportés ne pouvaient s’éloigner du lieu où ils étaient fixés. Toutefois, quand un transporté s’était rendu recommandable par sa bonne conduite et ses travaux, le gouverneur général pouvait demander que la transportation fût changée pour lui en une résidence temporaire en Algérie.

Le système du gouvernement, relativement à la transportation, a reçu un commencement d’exécution. Un grand nombre de transportés ont été utilisés et ont concouru à des travaux qui ont accéléré les progrès de la colonisation; 400 ont été détachés sur la route de Guelma à Bône; 600 ont dû entreprendre les travaux de la route de Miliaiiah à Blidah ; beaucoup ont été placés dans les villages pour aider les colons dans leurs travaux agricoles ; d’autres ont été internés dans les différentes villes; ceux qui exerçaient des professions ont trouvé immédiatement à s’y employer : il en est même qui ont été mis à la tête de maisons de commerce que des colons avaient établies dans des villes de l’intérieur.

Plusieurs transportés se sont empressés d’acheter des propriétés; quelques-uns ont ainsi été autorisés à se fixer à Douéra, dans le voisinage d’Alger.

Quant aux transportés maintenus dans la première catégorie, ils sont tous restés à Lambessa.

Sur l’emplacement même des ruines romaines, à l’angle du camp où était établie la deuxième légion, on voit aujourd’hui s’élever une immense prison de 38 mètres environ de hauteur. Elle renferme 450 cellules. Chaque aile du bâtiment principal en contient une centaine; 25 par chaque étage. Le centre est réservé pour la chapelle et les exercices communs. Aux quatre coins sont des écuries, et en avant deux casernes. 200 transportés ont pu être immédiatement logés dans les écuries. Ils y étaient gardés par deux compagnies de la ligne et trois brigades de gendarmerie. Du reste, les évasions étaient peu à craindre. On donnait 25 fr. par tête de prisonniers rattrapés. Il n’en fallait pas davantage pour mettre tous les Arabes aux aguets, et désespérer les plus audacieux déserteurs. Le régime des transportés était à peu près le même que celui des militaires. En attendant que les cellules fussent prêtes, les hôtes du pénitentier étaient autorisés à travailler au compte des entrepreneurs de constructions. Ces derniers leur donnaient 4 fr. par jour, sur laquelle somme le gouvernement retenait 80 centimes seulement pour leur entretien. Les autres ouvriers ne gagnaient pas davantage, et ils étaient obligés de se nourrir et de se vêtir; mais ils étaient libres ! L’un des transportés avait été préposé à la garde de l’ancien Prétoire romain, transformé en musée. Les quatre grandes murailles de ce monument avaient traversé les siècles sans s’altérer, ses façades étaient encore ornées de colonnes et de niches ; au milieu gisaient des basreliefs, des inscriptions, des bustes, des statues , entre autres la statue en marbre d’Esculape et celle d’une dame romaine. Un autre transporté montrait près de là une curieuse Mosaïque parfaitemeut conservée et représentant les quatre Saisons. Plus loin, on apercevait le temple d’Esculape, et, à côté, les bains avec leurs bassins de marbre où l’inscription d’un édile apprenait à la postérité qu’il avait fait réparer 28,000 pas d’aqueduc.

Bien que la République française se modelât de jour en

jour davantage sur la République romaine, ces glorieui souvenirs de l’antiquité consolaient peu les républicains de la veille centralisés à Lambessa. Aussi dès le 31 mai 1852 avait-on été obligé d’insérer au Bulletin des Lois le décret suivant :

Louis-Napoléon, président de la République frauçaise.

Considérant que des actes de rébellion se sont manifestés à l’établissement disciplinaire spécial de Lambessa, où sont réunis les transportés de 1848, et que les ofliciers et sous-olficiers préposés à leur garde sont en butte à des menaces qu’il importe de faire, cesser;

Considérant qu’ü est juste, d’im autre côté, de faciliter le retour au bien de ceux qui sont disposés à obéir à l’autorité.

Décrète ;

Art. 1". Seront conduits à Cayenne les transportés de 1848 qui, depuis lexu' Eurivêe en Algérie , ont été ou seront à l’avenir condamnés à une peine afflictive et infamante pour insubordination ou ; our tout autre crime.

Art. 2. Les transportés de 1848 qui se refuseront au travail et à l’obéissance , et contre lesquels tous les moyens ordinaires de répression disciplinaire auront été vainement épuisés, recevront la même destination.

Art. 3. Pourront être dispensés des obligations journalières du régime pénitentiaire, conformément aux articles 3 et 4 du décret du 28 mars 18.Ï2, les transportés de 1848 qui offriront des garanties de bonne conduite et d’aptitude pour le travail.

Art. 4. Les dispositions des articles 1" et 2 du présent décret, dont l’exécution est conüée au ministre de la guerre, seront applicables aux transportés de 1852.

Cette menace ne put pas recevoir d’exécution , et , bien au contraire, on vit l’empereur Napoléon rendre, le 23 décembre de l’année suivante, un autre décret qui, au lieu de dégarnir l’établissement pénitentiaire de Lambessa, devait lui envoyer de nouvelles recrues. En voici les dispositions :

Attendu que l'état du casernement à la Guyane ne permet pas en ce moment de diriger sur cette colonie les individus susceptibles d’y être transportés;

Considérant que le séjour prolongé de ces transportés en France présente des inconvénients ;

Sur la proposition de notre ministre secrétaire d'Êtat au département de la guerre ,

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Art. t". Les individus désignés par les conunissions mixtes pour être transportés à la Guyane , et qui se trouvent en ce moment en France, seront dirigés provisoirement sur l’Algérie.

Art. 2. Ils formeront ime section disciplinaire de l’établissement de Lambessa, susceptible d’être envoyée partout où des travaux d’utilité publique devront être entrepris.

Art. 3. La même destination sera donnée :

1° Aux transportés de 1848 et de 1852 qui seront dans le cas de recevoir l’application de l’article 5 du décret du 5 mars 1852, et celle des articles 2 et 4 du décret du 31 mai 1852 ;

2° Aux individus condamnés par les conseils de guerre, et qui ont obtenu ou qui obtiendront ime commutation en transportation à la Guyane.

A mesure que l’Empereur accordait de nouvelles grâces aux transportés qui le méritaient par leur bonne conduite, et qu’ils regagnaient la mère- patrie, conservant plus ou moins de reconnaissance pour l’accueil bienveillant dont ils avaient été l’objet, l’établissement de Lambessa, de simple dépôt de transportation qu’il avait été d’abord , tendait donc de plus en plus à devenir une maison centrale ordinaire pour les condamnés. La situation intérieure de la France s’améliorant de jour en jour, et les condamnations pour attentats politiques étant très-rares, on en est venu bientôt à l’idée de consacrer l’établissement de Lambessa aux condamnés militaires. M. le maréchal Randon ne s’est pas arrêté là ; il a proposé de transférer en Algérie, pour y être employés aux travaux d’utilité publique, tous les ateliers de condamnés militaires existant aujourd’hui en France.

En France, les détenus des maisons centrales sont envoyés par escouades sur les chantiers de travaux publics, et même employés, moyennant redevance, par les particuliers. Quoi qu’on fasse, dans leur intérêt, la surveillance de ces hommes exige de grandes précautions. En Algérie, elles deviendraient presque inutiles, ou, du moins,

seraient considérablement réduites. La mer et les sables du désert y arrêtent les déserteurs, et, d’un autre côté, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, la moindre prime suffit pour que ceux qui se réfugient dans les tribus soient ramenés avec empressement aux autorités françaises. Les condamnés militaires pourraient donc sans inconvénient être envoyés sur les chantiers de la colonie, bivouaquer au loin, séjourner sous la tente, ou être mis par escouades à la disposition des particuliers sous la surveillance de quelques agents. Dans la colonie, où les bras manquent , ils ne feraient pas, comme dans la métropole, concurrence aux travailleurs libres, et seraient d’un très-précieux secours.

Formons des vœux pour que cette mesure qui fournirait plus de 10,000 travailleurs à l’Algérie, soit promptement adoptée. En tout cas la proposition honore l’intelligente administration de M. le maréchal Randon et est un titre de plus à la reconnaissance des colons.

Ce qui aujourd’hui sous le régime de la guerre est d’une exécution très-facile pour les condamnés militaires, pourrait devenir, plus tard, praticable pour les autres condamnés. La plupart des condamnés préféreraient sans doute , à la vie des bagnes et des prisons de France, les ouvrages les plus pénibles de l’Algérie, ceux même qui, comme les travaux d’assainissement, exposent à des dangers. D’ailleurs, quant à ces derniers travaux, la vie des criminels est-elle plus à ménager que celle de tant de malheureux ouvriers qui tous les jours dans leur misère sont forcés de se sacrifier ?

Quoi qu’en disent nos socialistes modernes, la propriété sera toujours le premier gage de prospérité des nations qui se partageront la terre. L’homme aime à profiter de son travail , et s’il l’applique au sol pour le féconder, pour l’améliorer et même pour l’embellir, il ne veut pas que d’autres puissent entrer en partage avec lui. La propriété n’est pas autre chosaque la garantie de ce droit incontestable. Le premier soin de tous les législateurs a donc été de protéger la propriété, de l’établir d’une manière fixe et immuable, et d’en régler la transmission selon les intérêts sociaux qu’ils voulaient faire prévaloir. Si la famille entrait dans leur plan comme soutien du nouvel État, ils constituaient fortement la famille, en empêchant son patrimoine de trop se morceler, en le gardant pour la progéniture masculine. Si, négligeant la famille ils voulaient étayer l’Etat sur des Corporations ou des Communes, faisant de ces communautés des personnes civiles, ils commençaient par reconnaître leurs droits de propriété et en entouraient l’aliénation de formes préservatrices. S’ils n’étaient préoccupés que des intérêts généraux de l’Etat et de l’omnipotence de son chef, ils faisaient émaner de lui les droits au sol, ils lui en conféraient le domaine direct pour ne laisser aux particuliers qu’une possession plus ou moins pré-

Caire et des concessions facilement réversibles. En tout cas, il est à remarquer que la propriété individuelle a toujours été la base principale des sociétés bien organisées et tant soit peu civilisées.

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