‹ La colonisation de l'Algérie; ses élémentsChapitre 21 sur 38 · PROPOSITION DE TRANSPORTER DES MARONITES DU LIBAN EN ALGÉRIE · texte numérisé non relu

PROPOSITION DE TRANSPORTER DES MARONITES DU LIBAN EN ALGÉRIE

Les Maronites ne sont autres que les populations de la Syrie demeurées fidèles aux doctrines du Christianisme dont ils étaient les premiers disciples. Lors de l’invasion musulmane ils se sont réfugiés dans les montagnes du Liban, où, sous la conduite de saint Maron, ils ont persévéré dans la pratique des vertus chrétiennes. Les infidèles les ont pour cela surnommés Maronites; loin de s’en défendre, ils s’en sont fait un titre de gloire et ont conservé ce nom. En définitive, ils ne sont que les anciens indigènes du pays. Ils parlaient autrefois la langue syriaqpie, qui, comme on le sait, est sœur des trois langues chaldéenne, hébraïque et arabe. Mais de leur contact avec les populations musulmanes il est résulté que la langue arabe est devenue pour eux la langue vulgaire. Les Maronites ont joué un grand rôle dans les Croisades ; c’est sur eux qu’ont été basés les royaumes chrétiens fondés à cette époque en Orient. Alors ils sont devenus non-seulement les alliés, mais les premiers vassaux de nos croisés français. Des alliances nombreuses se sont formées avec eux. Lorsque notre roi saint Louis est parti pour sa croisade, il a débarqué à l’île de Chypre et a trouvé là un renfort de 35,000 Maronites. C’est avec eux qu’il a fait sa campagne d’Égypte et qu’il s’est emparé de Damiette ; mais les maladies ont bientôt décimé son armée, comme plus tard il est arrivé à Bonaparte. Moins heureux que lui, à la suite d’un combat acharné dans l’intérieur

du pays U était devenu captif. 11 écrivit alors au Mont- Liban , et une levée de 30,000 Maronites fut aussitôt faite. \ cette nouvelle , les infidèles s’empressèrent d’accepter une capitulation. Saint Louis, rendu à la liberté, vint à Saint-Jean-d’Acre, ranima le courage des Maronites, et, en reconnaissance de leur dévouement à la France, il leur accorda à tous, par une Charte, les droits de citoyens français. Depuis lors, le protectorat de la France s’est constamment étendu sur cette nation. Les Maronites, qui sentent toujours couler dans leurs veines du sang français, se glorifient encore du titre qui leur a donné chez nous droit de cité. Mais l’Angleterre, guidée par ses intérêts commerciaux, a voulu prendre aussi une infiuence dans ce pays. Repoussée par les Maronites qui voulaient nous rester fidèles, elle a suscité contre eux le fanatisme des Turcs et des Druses.

Le devoir comme l’intérêt de la France était d’intervenir; mais la France était alors gouvernée par Louis-Philippe, plus jaloux de ne point déplaire à l’Angleterre que de conserver l’amitié des chrétiens du Liban. Sous la Convention nationale, pendant que les églises étaient fermées en France, le gouvernement savait encore les défendre en Orient et maintenir son antique protectorat. En 1840, tout le Liban fut mis à feu et à sang ; mais ce qu’il y eut de pire et de moins réparable, c’est que la nation maronite fut complètement désorganisée. L’émir Béchir, le prince de la montagne, fut emmené captif à Constantinople. Des agents musulmans de tous les degrés furent substitués aux anciens chefs chrétiens, et le niveau de l’Administration ottomane de Constantinople fut imposé au peuple maronite. M. Guizot, pour excuser les honteuses concessions de son gouvernement, se glorifiait devant les Chambres de cette dernière victoire sur la féodalité. Elu fait, c’étaient les franchises des Maronites qui se perdaient. Les massacres avaient bien cessé, mais les vexations, les spoliations, les injustices de toute espèce continuaient avec d’autant plus d’arrogance , que l’Angleterre les encourageait

toujours par ses intrigues. Pour peu, du reste, que l’on connaisse les Musulmans, il est facile de concevoir à quels abus devaient entraîner des mesures qui avaient eu pour effet d’abandonner complètement le sort des chrétiens à la sagesse des Turcs, dans un pays où les réformes du sultan ne faisaient qu’exciter les convoitises des pachas, et où le fanatisme religieux était à son comble. L’influence française baissait chaque année dans ces contrées, au dire de tous les voyageurs, et déjà les populations commençment à se tourner vers l’Angleterre [)Our se soustraire, au moins, aux persécutions qu’elles encouraient par le seul fait de leur attachement à la France.

Le gouvernement français, à une autre époque, n’avait pu sauver la nationalité polonaise. Cependant, dans son impuissance, il s’était montré généreux ; il avait donné l’hospitalité à beaucoup de réfugiés polonais et leur avait même, par ses subsides, facilité les moyens de vivre en France. Ce que la France avait fait pour la Pologne, ne devait-elle pas le faire pour la nation maronite? Les Maronites étaient depuis plus longtemps nos alliés que les Polonais ; ils avaient encore plus de titres que ces derniers à notre amitié. Les Maronites mêmes étaient nos parents ; ils formaient, pour ainsi dire, une portion de la nation française sur la terre d’Orient : ne point venir à leur secours, c’était renier nos plus glorieuses traditions.

La France ne pouvait, en ce moment, relever la principauté du Liban , arrêter les Druses et les Anglais ; mais rien n’empêchait qu’elle accueillît ses frères opprimés ; nulle puissance au monde n’aurait eu à se formaliser qu’elle vînt tendre la main à des malheureux dépouillés de tout, et qui ne désiraient qu’un abri pour leur vie et leur honneur. Les Maronites, sans doute, eussent été bien désorientés en France ; mais nous avions l’Algérie. Ils auraient retrouvé là leur langue et leur climat. Pourquoi la France ne leur auraitelle j»oint ouvert sa colonie ? Elle mettait les bâtiments de l’Etat à la disposition des Arabes pour les conduire à la

LA MGRATION ÉTRANGÈRE. 237

Mecque, où ils allaient se retremper dans la haine du nom chrétien ; pourquoi n’aurait-elle pas employé aussi ces mêmes bâtiments à ramener en Algérie des Maronites, intrépides champions de la foi catholique. En adoptant cette mesure, la France eût trouvé une solution , sinon complète, du moins très-honorable à deux des plus graves questions qui l’embarrassaient, l’une extérieure, l’autre intérieure; puisque, d’une part, elle eût maintenu son protectorat sans blesser aucune susceptibilité, en tendant une main secourable à ses fidèles alliés d’Orient ; d’une autre part , elle eût consolidé sa conquête d’Afrique, en la fortifiant de l’élément chrétien le plus conforme aux mœurs du pays.

Telles furent les considérations qui, dans le courant de l’année 1 847, nous portèrent pour la première fois à proposer au gouvernement français le transport des Maronites dans notre colonie algérienne. Le Ministre des affaires étrangères, pour ne point compromettre les intérêts politiques , ne voulut point prendre d’initiative ; mais, par l’organe de M. de Carné, alors directeur des consulats, il promit tout son concours pour faciliter une migration de Maronites en Algérie, si elle était réclamée, au point de vue des intérêts coloniaux, par le gouverneur général.

M. le duc d’.\umale venait d’être investi de ces fonctions. Un petit-fils de saint Louis, aussi attaché que lui aux traditions de sa famille, ne pouvait qu’accueillir avec empressement une semblable proposition. L’idée lui vint aussitôt d’organiser les Maronites en goums. Ils n’avaient encore rien perdu de leurs habitudes guerrières. Lors de la rupture du vice-roi d’Egypte avec le sultan, leurs cavaliers avaient été le principal appui d’Ibrahim-Pacha pour faire la conquête de la Syrie. Profondément iiumiliés de s’être laissé naguère désarmer dans leur pays pour obéir aux instances des consuls de France, ils reprendraient avec bonheur les armes en Algérie. L’on pouvait compter tout autant sur leur dévouement que sur celui des Arabes récemment soumis, ennemis-

nés des chrétiens par leur foi musulmane. La simple solde des cavaliers indigènes devait suffire aux Maronites, pour peu qu’on choisit des familles dont plusieurs membres fussent en état de porter les armes, et, dès lors, leur migration ne devenait plus une difficulté, même au point de vue des dépenses décolonisation. Il fut aisé au prince de faire approuver ce projet par le Ministre de la guerre. Le roi son père n’y faisait pas opposition ; mais il allait cesser de régner, et l’Algérie allait perdre le meilleur gouverneur qu’elle ait jamais eu, peut-être même qu’elle pourra jamais avoir.

Au milieu des grands embarras où le gouvernement républicain avait jeté la France, il ne pouvait plus être question des Maronites pour l’Algérie. D’ailleurs, l’Assemblée nationale venait de trouver un nouveau moyen de la peupler, en décrétant la formation de colonies agricoles de Parisiens. Le plan du duc d’Aumale fut donc abandonné ; mais bientôt aussi il avait fallu renoncer à celui de l’Assemblée nationale. Le Génie militaire n’en avait pas moins construit plusieurs beaux villages qu’il eût été dommage de laisser plus longtemps sans colons. Tandis que l’on discutait sur les moyens de les utiliser, quelques représentants du peuple remirent sur le tapis le nom des Maronites. Ce fut alors que nous adressâmes au Ministre de la guerre un Mémoire dont voici la substance :

Maintenant que la paix est assurée à l'Algérie, on doit plus que jamais s’occuper do sa colonisation, et chercher à retirer de cette possession quelques avantages pour notre industrie et pour notre commerce. Cette malheui'euse terre d’Afrique n’a pas jusqu’à présent beaucoup profité de notre conquête. Les premiers éléments d’une colonie, ce sont les colons ; le peu de soin qu’a mis l’ancienne administration à s’en procurer et la manière dont elle a accueilli ceux qui se sont présentés, ont été la cause principale du peu de succès que Ton a obtenu. Le défaut de colons et d’ouvriers a ruiné les premiers capitalistes qui ont voulu sérieusement s’occuper d’agriculture. 11 leiu' a été impossible, avec le prix élevé de la main d’oeuvre, de retirer d’un des sols les plus féconds du monde des bénéfices proportionnés

à leurs dépenses. La première chose à faire pour la prospérité de notre colonie, c’est donc d’y attirer des ouvriers. II faut se presser de s’en procurer, les prendre partout où l’on pourra, soit dans nos fermes, soit dans nos armées, soit en FYance, soit à l’étranger; il faut proliter de tous les bons vouloirs, ne rejeter aucun des moyens que peuvent fournir les circonstances et ne pas reculer devant les petits sacrifices qu’exige l’établissement de la plupart des colons.

Cheixbons ^maintenant quels sont les essais à tenter pour nous procurer les colons les plus propres à faire fleurir notre agriculture et notre commerce. Une occasicm semble se présenter : la persécution exercée sur la nation maronite.

Les Maronites seraient pour notre agriculture les plus précieux auxiliaires que nous puissions trouver. A cet égard, ils présentent de grands avantages sur nos colons européens.

Les populations de Syrie, en arrivant en Afrique ne changeraient point de climat et pourraient, sans plus de préjudice que les Arabes eux-mômes, se bvrer aux travaux les plus pénibles d’agriculture. Puis, comme ils savent la langue du pays, ils pourraient facilement s’associer les indigènes dans ces travaux, ce que les Européens sont naturellement peu portés à faire. De plus, les Maronites arriveraient en Afrique avec une expérience acquise de diverses cultures spéciales ; avantage que ne présentent pas nos colons européens, qui ne savent guère que la culture des céréales.

Les quatre provinces maronites qui s’étendent entre la côte et le Mont-Liban ont toutes des produits variés. Celle de Blad-Djeball, la plus au Nord, la plus dans la montagne, fovumit du tabac fort estimé, de la soie et des obves en grande quantité. Celle de Casrawan, plus au Sud, produit de la soie et du vin : de même celle de Balt-Chabal), située en face Beyrouth. Celle de Aklim-el-Kharoub qui vient ensuite, bien qu’eUe fasse des céréales en abondance, produit aussi beaucoup d’huile Une et de tabac ; son territoire étant susceptible d’arrosement, les plants de tabac y poussent merveilleusement, mais sont d’une qualité inférieure à ceux de la première province. Un bon nombre de Maronites sont également répandus en Palestine, dans la partie la plus méridionale de la Syrie. Ceux-là s’occupent plus particulièrement du coton, qui réussit admirablement bien; chaque année ils en exportent de grandes quantités. Us s’adonnent aussi à la culture de l’olivier et des céréales, et commencent comme en Egypte à semer du sesame. Les Maronites de l’Ue de Chypre peuvent aussi, outre leurs vins, exporter beaucoup de coton. Ces cultures que nous venons d’énumérer sont précisément celles que Ton désirerait voir introduire en Afrique. Nous devons, eu effet, chercher à compléter notre territoire français

par notre teiritoLre africain, et nous procurer, surtout en Algérie, tous les produits pour lesquels nous sommes tributaires de l'étranger: aussi l'Administration algérienne est-elle, favorable à la culture du tabac et du mûrier, et a-t-elle fortement à cœur de pouvoir un jour oürir du coton et du riz à la métropole. Pour tout cela uous ne pouvons avoir de meilleiura ouvriers que ceux qui nous viendront de la Syrie.

Maintenant, quant à l’étaljüssement de ces colons venus d’Orient, il est évident que le gouvernement serait, dans le commencement du moins, obligé de faire quelques dépenses, et qu'il ne suflirait pas de les débarquer au bord ilu Sahel ou de la Mitidja. Ils sont dépouillés de tout, ils n'ont absolument que leurs bras et leur bonne volonté ; par conséquent, il faudra les nourrir au moins la première année, et leur procurer des outils, des semences et des plants pour féconder la terre par leurs travaux. Le gouvernement français a fait d'énormes sacrilices pour l'étalilissement des premiers colons européens ; on leur a pendant quelque temps fourni à chacun pour 800 fr. de matériaux, des grains et du bétail ; on leur a chaque année envoyé des troupes de soldats pour les aider dans leurs défrichements; on continue même à le faire, et l'Administration de la colonie alloue pour cela aux soldats un supplément de solde, depuis 250 fr. jusqu'à 500 fr. par hectare, selon les dillicultés du terrain.

Ces années dernières, des sacrifices beaucoup plus considérables ont été faits pour les colons parisiens et pour tous ceux qui leur ont ont été substitués. Ces sacrifices, sans doute extraordinaires, devront beaucoup plus rarement encore entrer en ligne de compte à l'égard dos Maronites ; ils ont d'ailleiu^ des besoins moindres, étant habitués comme les Arabes à une très-grande sobriété. Il serait donc plus que suffisant, pour faire vivre les Maronites, de leur faire prendre rang parmi les colons français ; et si Ton voulait plus tard assimiler aux goums arabes tous ceux d'entre eux qui pourront porter les armes, cette mesure leur procurerait de petites ressources qui pourraient dégrever d'autant le budget spécial de la colonisation. Il ne serait pas nécessaire de commencer ces établissements de tribus maronites sur une vaste échelle; on pourrait se borner à quelques centaines de familles; à beaucoup moins même que cela, sauf plus tard, après un premier essai, à donner un plus grand développement à cette èmignition. Une fois que quelques centres de population maronite seraient établis en Afrique et commenceraient à y prospérer, rien ne serait plus facile que d'installer de nouveaux émigrés du Liban. Les premiers venus, déjà dans l'aisance par leurs travaux agricoles, ne se refuseraient pas à donner l'hospitalité et à faciliter l'établissement des

frères persécutés que Ton mettrait plus tard à leur charge. Il en résulte que peut-être par la suite Tœuvre de colonisation par les Maronites pourrait s’accomplir sans charges onéreuses poim le gouvernement et sans autre embarras que celui de les transporter de leur pays dans le nôtre.

Il nous semble qu’on devrait choisir poiu* rétablissement des centres de populations maronites les mêmes endroits où nous plaçons, pour la sûreté de notre territoire, les tribus arabes qui nous sont le plus dévouées. Seulement, comme les Maronites ne sont pas uniquement pasteurs et se livrent à tous les travaux agricoles, il faudrait leur donner un territoire convenable à toute espèce de culture, des plaines pour les céréales, le tabac, le coton , des coteaux pour l’olivier et pour la vigne.

On pourrait aussi essayer avec les religieux maronites la création d’un monastère semblable à celui des Trappistes de Staouëli; les religieux du Liban seraient tout aussi bien que les nôtres très-propres à la colonisation. Ils sont loin de se livrer exclusivement à la vie contemplative . Dans leurs couvents , ils ont trois catégories de moines : les ims sont prêtres et exercent le ministère évangélique ; les autres se livrent aux travaux de l’agriculture ; d’autres enfin s’occupent de différentes industries, ou s’appliquent à quelques métiers utiles. Les Ordres Mendiants sont inconnus dans le Liban : les couvents y sont tous organisés de telle sorte que non-seulement ils peuvent subvenir é leurs besoins, mais aussi secourir tous les pauvres de leur voisinage. 11 ne serait pas difficile d’attirer des religieux du Liban dans notre colonie, puisque la plupart de leurs couvents ont été brûlés , et ils en avaient une soixantaine. On pourrait placer un couvent de Maronites à côté de la première tribu de cette nation que Ton voudrait établir en Algérie; ils rempliraient dans cette tribu des fonctions pastorales. Au besoin, plusieurs d'entre eux pourraient se dispereer le dimanche pour aller dire la messe dans des villages européens où Ton ne pourrait encore avoir de curés. Si on ne jugeait pas à propos d’établir dès maintenant im couvent de ces religieux, il conviendrait cependant d’en faire venir quelques-uns pour remplir le ministère évangélique au sein des populations maronites. En effet, les prêtres séculiers du Liban ne sont pas tous astreints au célibat : dans ce pays, comme dans le nôtre, un prêtre ne peut se marier; mais un chrétien marié peut devenir prêtre et conserver sa femme. Cet usage approuvé en Orient par le Saint-Siège, de l’opportunité duquel l’Église seule doit être juge, serait peut-être vu avec défaveur par les autorités ecclésiastiques françaises, et il est préférable de ne rien faire qui puisse déplaire à notre clergé. En choisissant des religieux pour servir

de curés aux tribus maronites que Ton ferait venir en Algérie, on éviterait toute espèce de difficulté.

Nous croyons avoir démontré de quels secours serait pour notre agriculture l’introduction en Algérie de la population maronite; examinons maintenant les avantages que le commerce français pourrait en recueillir.

Nous avons dit qu’un nombre assez considérable de Juifs étaient répandus dans toute l’Algérie ; cela tient probablement aux persécutions dont ils ont été l’objet en Europe et particulièrement en Espagne dont le territoire a fini par leur être interdit. Repoussés de l’Europe au temps du moyen âge, ces Juifs ont trouvé une hospitalité plus ou moins généreuse sur les côtes Barbairesques. Malgré les difficultés d’une position tout à fait précaire, ils se sont assez bien tii'és d’embarras. Une chose les a singulièrement aidés. Ils parlaient l’hébreu, langue qui a beaucoup d’analogie avec l’arabe , et bientôt ils ont pu se faire comprendre des indigènes; dès lors ils se sont emparés du commerce, pour lequel ils avaient un goût tout particulier; ils ont été les premiers intermediaires entre les musulmans et les Européens qui ont voulu nouer des relations commerciales. Aujourd’hui ces Juifs, très-nombreux dans les villes du littoral, sont répandus dans presque tous les centres de population du Sahara. Le gouvernement français a compris qu’il avait un intérêt majeur à s’attacher cette nation juive, dont les ramifications étaient déjà si étendues sur le territoire algérien. La question de savoir si un Musulman pourra jamais devenir Français est depuis longtemps jugée par les hommes de hon sens. 11 est bien évident que notre Code civil sera toujours contraü’e aux observances du Coran et à la con^titution des familles mahométanes. La même difficulté ne se présente pas pour les Juifs, dont les mœurs et les prescriptions religieuses s’adaptent parfaitement avec nos lois civiles ; rien en effet ne s’oppose à ce que les Juifs de l’Algérie deviennent citoyens français. On a donc généralement considéré comme sage la politique du gouvernement, qui s’est empressé de leur accorder sa protection et de les assimiler le plus possible aux Israélites de France. Cette tolérance tout à fait conforme aux idées chrétiennes, et que Pie IX n’a pas manque d’encourager par ses exemples, n’a pas été agréée de la môme façon par les populations musulmanes de l’Afriqpie. Les Arabes, comme les Maures, comprennent que nous soyons leurs maîtres ; mais il y a une chose qu’ils n’ont pu encore accepter, c’est que les Juifs, ces êtres qu’Us ont si longtemps abreuvés de leur mépris, soient aujourd’hui considérés comme leurs égaux. Ils ont été profondément humiliés des avances faites par le gouvernement aux Israélites de l’Algérie, et ont

TU arec dépit le bon accueil que nous leur avons fait dans les premiers temps, la confiance que nous leur avons parfois manifestée. Les choses ont im peu changé maintenant. Les populations musulmanes se sont un peu rapprochées de nous. Les Juifs ne sont plus nos intermédiaires nécessaires ; leur importance est beaucoup diminuée ; mais il n’en est pas moins vrai qu'au grand scandale des disciples du Prophète , Us jouissent auprès des chrétiens d'une considération toute nouvelle sur la terre d’Afrique. Nous sommes bien loin de nous en plaindre, et nous nous glorifions même de ce que le Christianisme a commencé par implanter sur la côte Barbaresque des idées de tolérance et d'égalité trop longtemps méconnues.

La France a donc affranchi et réhabilité sur le sol africain la nation israélite que le fanatisme musulman avait réduite au dernier degré d'abaissement. En compensation, la France peut-elle compter beaucoup sur les nouveaux sujets qu’elle a cru devoir s’incorporer? Les Juifs, et surtout ceux d’Alger, non-seulement conunencent é parler notre langue, mais aussi à porter notre costume. On leur a tenu compte de ces dehors de civilisation, si bien qu’ils ont été reçus dans nos milices mbaines, honneur qui n'est point encore arrivé aux Musulmans. Le changement d’habit peut, il est vrai, compter pour quelque chose ; néanmoins il serait absm’de d’y attacher une trop grande importance, et pour peu qu’on s’introduise dans les familles Israélites, on demeure convaincu que les Juifs ont conservé les mêmes habitudes, les mêmes usages, les mêmes goûts qu’au temps de la domination des Turcs; ils ont accepté les Français conune ils eussent accepté les Espagnols. Une seule chose les préoccupe aujourd’hui comme avant notre occupation, c’est le lucre qu’ils peuvent faire. Le conunerce les absorbe ainsi qu’il les a toujoms absorbés; les seules sympathies que peuvent avoir les Juifs sont donc celles qui résultent de leur intérêt. Or, connue pour ces mêmes intérêts les Juifs sont particulièrement en rapport avec l’Angleterre, qui s’est emparée du commerce de toute la côte d’Afrique pendant cjue nous en faisions la conquête, il résulte que pour tout Juif, le peuple par excellence, le peuple de son goût, est le peuple anglais.

Maintenant la seule puissance que nous ayons à redouter en Afrique, c’est évidemment l’Angleterre ; aussi en France s’eston toujours beaucoup plus préoccupé de la question de savoir si nos ports étaient en état de défense, qu’inquiété des retranchements des postes avancés. Dans le cas où nos alliés d’outre-mer viendraient, pour des raisons plus ou moins plausibles, plus ou moins conformes aux intérêts de leur commerce, nous disputer un jour notre conquête afWcaine, comme en 1840 il leur a plu de nous disputer l’ancien protectorat

que nous exercions en Orient; dans ce cas, trouverions-nous dans la nation juive un appui convenable? Ces Juifs qui couvrent comme d’un réseau toute l’Algérie et tout le Sahaira, ces Juifs que nous venons d'élever à la dignité de citoyens français, soutiendraient-ils alors notre influence comme les populations maronites la soutiennent au fond de la Syrie, malgré toutes les persécutions dont elles sont l’objet ? Verrait-on nos nouveaux compatriotes juifs porter avec la même constance le nom français que ceux que nous a donnés saint Louis au fond de l’Orient? Malheureusement il n’y a pas lieu de le présumer, et déjà nos olHciers des Bureaux arabes ont constaté que la plupart des Juifs de l’intérieur pourraient être considérés comme des agents anglais.

Si l’introduction en Afrique des populations maronites peut être d’un grand secours poiu notre agriculture, elle présenterait donc des avantages beaucoup plus importants encore pour notre commerce. Leur implantation dans notre colonie, malgré tout son succès, ne devra convenablement s’opérerque dans des limites restreintes. La France a de trop grands intérêts en Orient pour désirer que le Liban se dégarnisse des populations chrétiennes et toutes françaises qui l’occupent. Nous devons donc moins chercher à beaucoup favoriser le dépaui des Maronites du Liban, qu’à donner ime utile direction aux migrations que pourraient déterminer les persécutions dont la Syrie n’a cessé d’être le théâtre. On pourrait concliue de là que nous ne pouvons espérer en faveur de l’agriculture que la fondation de quelques villages maronites d’une importance restreinte pour la colonisation. Mais en appliquant une portion des émigrés maronites au commerce de l’Algérie, on arrivera aisément à se créer dans le pays une influence merveilleuse. 11 suffirait d’un millier ou deux de marchands maronites pour couvrir tous les marchés arabes, tous les villages kabyles, tous les centres de population du Sahara algérien, et pour former ainsi, depuis la côte jusqu’aux limites du grand désert, un vaste réseau de chrétiens de langue arabe dévoués à nos intérêts.

Si une fois ces marchands maronites étaient établis dans l’intérieur, nul doute que les indigènes ne les préférassent aux Juifs qu’ils méprisent; d’un autre côté, il est probable que les madsons de commerce françaises qui font des affaires avec l’Afrique ne voudraient 1 oint avoir d'autres correspondants dans ce pays. Bien accueillis des populations arabes et bien accrédités en France, tous ces marchands maronites arriveraient bientôt à former des établissements florissants. Leur exil même de leur ancienne patrie ne contribuerait pas peu à solidement asseoir leur commerce. Ils seraient tous beaucoup plus enclins à se soutenir les uns les autres, et formeraient entre eux une

union commerciale qui leur donnerait une grande facilité dans leurs opérations. Ils pourraient ainsi faire une concurrence sérieuse aux Juifs^ contre qui les Français les plus entendus^ à part toute autre considération, ont de la peine à lutter dans leur isolement.

Nous avons dit, en commençant, l’origine de la nation maronite. Ce sont les premiers habitants de Syrie et de Palestine qui ont adopté les doctrines du Christianisme et qui s'y sont maintenus jusqu'à nos jours; tout en étant nos frères, ils ont donc une origine commune avec la nation juive. Un anathème divin a dépossédé le peuple d’Israél du patrimoine de ses pères, il l'a dispersé par toute la terre : force lui a donc été de se consacrer au commerce, pour lequel il avait une aptitude spéciale qui s’était déjà révélée avec éclat sous le règne illustre de Salomon. Les Syriens, devenus chrétiens, malgré les persécutions dont plus tard ils furent l'objet de la part des hérétiques, puis des infidèles, se fixèrent au contraire de plus en plus au sol : ils ne quittèrent Tyr et Sidon que pour aller cultiver les cimes du Mont-Liban. En devenant agriculteurs, ils n'ont point pour cela perdu complètement leur ancien goût pour le commerce, et la capacité dont ils ont fait preuve à cet égard depuis les siècles les plus reculés ; aussi a-t-on remarqué que quelques familles maronites que les circonstances avaient entraînées au commerce, avaient presque toutes prospéré. Nul doute que les familles maintenant persécutées qui viendraient se fixer dans notre Algérie ne finissent par y avoir bientôt des établissements florissants. La France y gagnerait beaucoup et l’Église catholique également : l’ime et l’autre se trouveraient avoir dans l’intérieur d’un nouveau continent de dévoués partisans et de fidèles disciples.

A part les avantages que l'introduction en Afrique des populations maronites peut ofirir pour l’agriculture et le commerce, il y a aussi des considérations non moins importantes, ce sont celles qui tiennent surtout aux institutions de ce peuple ; elles datent du temps des Croisades. Ce sont nos vieux chevaliers qui ont organisé le Liban et lui ont donné ces formes féodales si différentes des constitutions de l’Europe moderne, si réprouvées de ses nouveaux enfants. Cette organisation féodale de la nation maronite est un très-grand grief qu’on lui oppose dans ses malheurs, et plusieurs seraient tentés d’en faire un motif péremptoire pour l’exclure de notre colonie, où ils ont à cœur de voir se développer les institutions constitutionnelles françaises. Pour nous, cette considération serait un motif de plus pour désirer la prompte venue des Maronites. Nous ne pouvons aller chez eux, par le temps qui court, pom* leur inféoder nos usages , comme firent autrefois les croisés, nos pères ; nous ne pouvons non plus les

faire venir en France, ainsi que nous avons fait pour les Polonais : il est donc très-heureux que nous ayons en Afiique un point de rencontre avec ces populations si Ton veut arriérées, de manière à ce que par notre contact elles puissent bientôt se mettre au niveau politique des Etats européens, dont elles partagent la foi et les croyances.

Si jamais, comme il faut Tespérer, la nation polonaise se reconstitue, nous lui aurons sous ce rapport rendu d'immenses services. Ce sont de vicieuses institutions qui l'ont perdue. La France, où ses plus illustres rejetons aristocratiques sont venus s'implanter, leur donnera une sève nouvelle.

Espérons qu'il en sera de même de la nation maronite, et que, retrempée aussi au sein de la nouvelle France, elle pourra un jour se replacer à la tête des nations civilisées de l'Orient.

Constatons en terminant le nombre des Maronites. Les Maronites portent à près d'un million le chiffre de leur population ; toutefois nos agents consulaires n'élèvent qu'à til2,o00 le nombre des Maronites habitant le Liban et à 30,000 celui des Maronites dispersés dans les • environs. Autour d'eux, il faut grouper toutes les populations des autres rites unis répandus dans la Syrie, et qui sont en butte aux mêmes persécutions. On peut donc évaluer à 6 ou 700,000 âmes la population chrétienne de ce pays, depuis des siècles attachée à la France et, à l'heure qu'il est, réclamant son protectorat ’. D'où il résulte que.

> La population de Syrie est ainsi composée :

Maronites 642,000

Druses 85,000

Métuatis 96,500

Nessaircs 90,000

Grecs schismatiques 90,000

Grecs unis 70,000

Arméniens et chrétiens d'autres rites . . 4S,0CO Arabes 250,000

Total 1,269,000

Voiney porte à 2,300,000 la population totale de la Syrie. Depuis l’époque où écrivait Yolney, c'est-à-dire depuis une quarantaine d'années, la population de la Syrie aurait donc beaucoup diminué, car les Turcs ne composent qu’unu bien faible portion de la population. S'ils sont encore assez nombreux à Damas et dans quelques autres villes, il y eu a très-peu dans les plaines qui ne sont guère occupées que par les Arabes, et l'on ne compte tout au plus qu’un millier de Musulmans dans les montagnes du Liban. La guerre, la famine, la mauvaise administration des Turcs, leur polygamie, cet autre élément destructeur des sociétés musulmanes, ont beaucoup contribué à cette diminution progressive de la population. Néanmoins, les causes du mal venant à cesser, il y a lieu d’espérer que la population de Syrie, au lieu de décroître, ne tardera pas à augmenter. Les mœurs simples et pures des chrétiens du Liban en sont

sans trop dégarnir le Liban et y affaiblir Tinflnenee française, bon nombre de Maronites peuvent encore aiiÿoiird'bui venir en Algérie. Plus tard, les intérêts de la politique venant à changer, la guerre venant à cesser dans le Liban, liberté complète restera aiix Maronites d’y retourner. Leurs travaux dans l’intervalle auront toujours été acquis à notre colonie. En tout cas, ils y auront probablement laissé des fils, ils y auront contracté des alliances ; et leurs actes, leur parenté, comme le souvenir de notre hospitalité, seront autant de liens qui nous les attacheront de nouveau aussi solidement que les croisades de nos pères.

Cette union intime de la France avec les populations maronites et chrétiennes de Syrie nous semble de quelque importance. La France de plus en plus se détache et s’isole des cours du Nord, dont les intérêts sont opposés aux siens ; elle renonce plus que jamais aux frontières du Rhin, pour rester en paix avec la nation allemande, sou alliée naturelle. Sa politique la porte vers le Midi, en même temps que son besoin de gloire et d’activité l’attache à l’Afrique. Elle possède sur la côte Barbaresque 250 lieues de côtes ; le bey de Tunis et l’empereur de Maroc ne sont plus guère que ses vassaux ; l’Espagne, l’Italie, l’Egypte et la Turquie ont besoin d’elle. Elle est la seule grande puissance dont les intérêts soient conformes à chacun de ces États se. condaires, la seule à laquelle ils puissent se fier et dont ils n’aient pas à redouter l’ambition : son influence sur la Méditerranée est donc naturelle. Si l’Angleterre s’est emparée de l’empire de l’Océan, la France doit au moins maintenir sa prépondérance au milieu du Vieux Monde. Là, elle doit être arbitre souveraine. En cas d’événements au fond de l’Orient, ce serait une faute grave pour elle d’avoir répudié une nation d’environ 500,000 âmes, et de n’avoir pas su se conserver une armée de soldats aguerris qui, sans lui rien coûter, lui sont plus dévoués qu’aucun des siens.

Il n’y avait pas beaucoup à espérer que les grands intérêts de la France en Orient fussent mieux compris du gouvernement républicain que de celui qui l’avait précédé. En définitive, sous une forme un peu différente, les mêmes hommes étaient toujours au pouvoir. Les luttes parlementaires, les

un sûr garant, et le temps n'est peut-être pas éloigné où la popnlation ebrétienne de Syrie, par la seule force des choses, deviendra prépondérante. Il n’est donc pas nécessaire de prêcher une nouvelle croisade pour reprendre les Lieux-Saints : laissons s'éteindre la population musulmane entre les mains de qui ils sont tombés.

besoins du moment attiraient seuls leur attention ; les chrétiens de Syrie, comme 1^ croisades de la Palestine, étaient le moindre de leurs soucis. Toutefois, au point de vue de la colonisation algérienne, la question des Maronites n’en avait pas moins son opportunité, et dès l’instant qu’elle se représentait sous le patronage de plusieurs membres de l’Assemblée nationale, le Ministre de la guerre n’y pouvait rester indifférent. 11 déclara donc qu’il accueillerait les Maronites avec plaisir; seulement il observa qu’il serait dommage de substituer aux Parisiens des étrangers de ce genre et qu’il était préférable de les cantonner loin de la côte, au milieu des Arabes. Des ordres furent donnés pour que l’Administration locale cherchât sur les terres disponibles les positions les plus convenables. Pendant ce temps-là le Ministre de la marine était invité à fournir des bâtiments pour le transport des émigrants. Les Maronites étant plus que jamais rattachés au gouvernement ottoman, on crut qu’il était en outre convenable de lui demander son adhésion et le Ministre des affaires étrangères fut mis en demeure de la solliciter. La moindre intelligence diplomatique eût suffi pour détourner de cette pensée. Le gouvernement ottoman, incapable alors comme maintenant de résister à la France, eût été bien mal venu à se plaindre du départ des Maronites, lorsque les gouvernements européens eux-mêmes ne réclamaient pas contre la migration de leurs propres sujets. Mais dès le moment qu’on demandait un avis au Divan, on s’en référait à sa décision ; cl il ne pouvait manquer de saisir cette rare occasion qui lui était donnée de compter pour quelque chose dans le règlement d’une affaire étrangère, lorsque d’ailleurs aucune grande puissance ne pouvait invoquer le droit des gens pour y intervenir. M. Guizot ne voulait pas faire de la migration des Maronites en Algérie une question politique, mais il se serait bien plus gardé encore de la subordonner au bon plaisir du sultan. En s’écartant des errements de son prédécesseur, M. Baroche lit, chose du reste fort excusable, un véritable pas de

clerc. Le gouTernement ottoman lui envoya, au bout de quelques semaines, le refus qu’il avait provoqué, et il fallut jusqu’à nouvel ordre renoncer aux Maronites pour l’Algérie.

La situation aujourd’hui est sans doute bien changée, on pourrait facilement obtenir une permission du sultan et moins que jamais l’émigration des Maronites pourrait déplaire à l’Angleterre; mais moins que jamais aussi nous avons intérêt maintenant à dégarnir le Liban. L’empereur Napoléon 111, suivant les inspirations de la Providence, a replacé la France dans son véritable rôle et renoué les traditions glorieuses du passé. Que doit- il résulter de ce revirement poUtique? Personne ne peut le prévoir; mais tout le monde est d’accord que la France doit avoir une grande part dans la régénération de l’Orient. Le gouvernement ottoman a commencé son agonie, et les remèdes héroïques employés pour le soutenir ne feront que hâter sa fin. De toute part les disciples vaincus de Mahomet regagnent le désert et rendent aux chrétiens leurs anciens domaines. Le sultan n’est déjà plus le maître absolu de Constantinople et du Bosphore. Sur la rive opposée, Abd-el-Kader lui-même n’étant plus à l’aise, est allé se réfugier à l’autre extrémité de l’Asie-Mineure. C’est à Damas, derrière le Mont-Liban, que peuvent encore briller pour lui quelques lueurs d’espérance. 11 attend à ces frontières la dissolution de l’empire des Osmanlis : les tribus arabes des plaines voisines de la Mésopotamie ne peuvent accepter les réformes dictées par les chrétiens, et le marabout de Bagdad ', l’oracle de ses brillantes destinées, va devenir le centre naturel de leur résistance. On peut dès lors se demander si par hasard Abd-el-Kader n’aurait pas, sans le savoir, fait ses essais en Algérie, conune nous y avons fait les nôtres ; et si le jour où nous croirons devoir intervenir pour préserver d'une anarchie toujours croissante la patrie des

• Comme nous’ Tavons dit au livre de la Guerre et du Gouvernement de l’Algérie, Mohhy-ed-Din , le père d’ Abd-el-Kader, a reçu, au retour d’un pèlerinage à la Mecque, dans une visite au marabout de Bagdad, la révélation de la fin du règne des Turcs et de la mission de son fils.

premiers disciples de rÉ\angile, en allant déposer une couronne de triomphe sur le Tombeau de Jésus-Christ, notre vieil antagoniste ne croira pas aussi son heure sonnée pour placer sous bonne garde le tombeau de Mahomet, en reconstituant la nationalité des Arabes dans FArabie ellemême. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas en Europe, mais en Asie, autour du Mont-Liban, que devra nécessairement surgir Je seul conflit sérieux qui puisse s’engager entre les croyants fidèles et infidèles. S’il en est ainsi, les Maronites seraient donc aux avant-postes, et ce ne serait pas le cas de les faire sortir sans nécessité de l’inexpugnable forteresse où depuis des siècles ils ont su défier les armes musulmanes. Les intérêts de l’Orient l’emportent assurément sur ceux de la colonisation de l’Algérie ; toutefois les considérations politiques qui nous faisaient désirer le transport d’un certain nombre d’entre eux en Algérie n’en restent pas moins les mêmes, et même, au point de vue de la guerre, il est regrettable que le projet de M. le duc d’Aumale n’ait pu être mis à exécution. On se félicite du concours que les troupes indigènes de l’Algérie ont déjà porté à notre armée d’Orient. Commandés et disciplinés par nos officiers, ces indigènes ont rivalisé de bravoure : ne pourrait-on pas davantage encore compter sur leur constance si des soldats maronites se trouvaient mêlés dans leurs rangs, alors surtout que le théâtre de la guerre d’Orient venant à se déplacer, nous ne serions plus en présence des Cosaques, mais de Bédouins tout pareils à ceux d’Afrique? Ce n’est même que par l’enrôlement des Maronites que nos régiments de spahis pourraient, le cas échéant, conserver leur principal avantage, celui de connaître le pays et de pouvoir servir d’éclaireurs. Dégoûtés des Bachi-Bouzoucks, c’est en vain que les Anglais dans la dernière guerre ont cherché à faire des recrues autour du Mont-Liban, les chrétiens catholiques n’ont point voulu servir sous leurs ordres ; c’est à peine s’ils ont pu réunir quelques centaines de francs garnemenls. Il n’en serait pas de même d’un appel fait par la France ; et il faut es-

pcrer que, malgré les déboires de notre dernier abandon, les Maronites, aujourd’hui comme il y a quinze ans, accourraient au premier son de caisse, pour suivre en aveugles des chefs français. Ce n’est pas dans les garnisons de la France qu’on peut former des soldats maronites ; appelons-les dans celles de l’Algérie, ou, pour mieux dire, organisons-les par cantonnements dans le voisinage des postes avancés, selon les plans du duc d’Aumale. L’heureuse application qui en a été faite depuis aux spahis indigènes par M. le maréchal Randon est un gage assuré de succès.

Si cet essai ne peut beaucoup profiter à l’Algérie pour son agriculture, il y a tout lieu d’espérer qu’il développera son commerce et resserrera les liens séculaires de cette portion de l’Occident avec l’Orient , alors que ceux formés par les Musulmans s’affaiblissent de jour en jour. Mais, comme nous l’observions dans le Mémoire reproduit plus haut, les Maronites ne peuvent se séparer de leurs prêtres et, pour les attirer en Algérie, il faudrait près d’eux fonder de nouveaux monastères. Sans doute les Trappistes de Staouëli ont eu besoin pour réussir d’une généreuse assistance; mais il faut dire aussi qu’on les avait installés précisément dans l’endroit le plus difficile à mettre en valeur, où plusieurs générations de colons n’eussent pas manqué de succomber. On pourrait choisir autrement dans l’avenir pour des établissements de ce genre, et pour peu qu’on place les moines de l’Orient dans des conditions ordinaires, sans qu’on ait beaucoup à s’occuper d’eux, ils ont mieux que d’autres chance de prospérer. Ne serait-ce pas un consolant spectacle de voir des religieux, nos frères dans la foi, relever les ruines de quelques zouïas musulmanes, et y substituer une salutaire inlluence au milieu de populations qui comprendraient leurs paroles en même temps qu’elles seraient touchées par leurs œuvres?

Page 1