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L’Algérie nous a coûté bien des millions de francs, mais ces sommes énormes sont bien peu de chose en comparaison du sacrifice d’hommes qu’il nous a fallu faire pour arriver à la parfaite pacification du pays. La guerre contre les Arabes n’était pas, en général, très-meurtrière : ils ne tombaient avec audace que sur les convois et les détachements peu nombreux qui s’avançaient imprudemment ou se laissaient surprendre. Un piquet d’hommes dans le moindre blockhaus défiait les goums les plus nombreux. Nous avons vu souvent quelques-uns de nos braves, à l’abri des murs d’un marabout ou retranchés sur un mamelon, soutenir des journées entières une lutte acharnée contre des masses d’Arabes qui les enveloppaient de toutes parts. La moindre colonne expéditionnaire suffisait pour les mettre tous en fuite. Il y avait donc très-peu de sang versé sur les champs de bataille. On n’avait ordinairement à constater, dans les bulletins militaires, que quelques hommes tués ou blessés pour la soumission de nombreuses tribus et le triomphe de nos armes sur des espaces immenses. Mais ces glorieuses chasses, que nos généraux africains organisaient avec habileté, que nos officiers suivaient avec ardeur, n’en coûtaient pas moins un grand nombre d’hommes. Au milieu des chaleurs de l’été, beaucoup de malheureux conscrits tombaient dès les pre-
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mières étapes ; puis, quand la sueur ruisselant sur le corps il fallait traverser des rivières, quand, avec des vêtements encore mouillés, au milieu des fraîcheurs de la nuit, il fallait camper à la belle étoile, nos pauvres soldats étaient bientôt pris de frissons et ne faisaient plus qu’encombrer les ambulances. S’ils parvenaient à surmonter les fatigues de l’expédition, ils ne tardaient pas à leur retour à en être victimes. Les germes du mal se développaient sous le toit brûlant de leur caserne; les diarrhées et les autres maladies finissaient par abattre ceux qu’avait épargnés la fièvre. Il est vrai que l’expérience de quelques années fit bientôt diminuer notablement le nombre des malades. On eut soin de retenir quelque temps dans les garnisons des villes de la côte les recrues qui arrivaient de France : les nouveaux venus pouvaient ainsi s’acclimater plus facilement. Puis on fit porter aux soldats des ceintures de flanelle ; on leur donna des rations de café , on abrégea les étapes. Enfin, nos officiers en expédition rivalisant de zèle avec le maréchal Bugeaud, entourèrent leurs hommes de soins paternels.
Les soldats eux-mêmes ne furent pas longtemps à s’ingénier. En arrivant au bivouac, ils retournaient leurs capotes pour essuyer leurs sueurs. Ils se dispersaient ensuite pour aller chercher dans les environs des broussailles ou des plantes sèches, si déjà, chemin faisant, ils n’avaient pas fait provision de bois : en moins de quelques minutes les feux étaient allumés et chacun pouvait s’y sécher en attendant la soupe. On donnait pour la nuit, à chaque soldat, en guise de draps, un sac de campement dans lequel il pouvait se glisser en entier. Mais comme il fallait coucher par terre, et que, du reste, nos soldats n’étaient pas pourvus de couvertures, la fraîcheur de la nuit et la rosée du matin ne manquaient pas de les atteindre, quand même ni la pluie, ni la neige n’auraient contrarié leur sommeil. Quelquesuns alors imaginèrent de couper leurs sacs de campement et de les réunir pour faire des tentes : ils faisaient ainsi
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avec quatre sacs un abri suffisant pour quatre hommes. Cette transformation des sacs en tentes était contraire à la discipline militaire ; les officiers imposèrent d’abord des peines sévères à ceux qui se la permettaient; mais les soldats s’en trouvaient si bien, qu’ils préféraient encore aller faire quelques jours de prison à leur retour d’une expédition, que d’être exposés aux chances d’y gagner la fièvre. Force fut bientôt de tolérer cet usage antiréglementaire, jusqu’à ce qu’on en vînt au sage parti de l’adopter et de le prescrire.
L’organisation des hôpitaux rentrait mieux dans les attributions ordinaires de l’Administration militaire, que tous les soins hygiéniques qu’il fallait prendre sur la terre d’Afrique pour améliorer l’état sanitaire de l’armée. Cette administration, il faut lui rendre justice, se signala, sous ce rapport, d’une manière admirable ; grâce à elle, de nombreux hôpitaux furent bientôt établis dans toute l’étendue de nos possessions africaines. Le génie militaire fut chargé des constructions; il les fit solides comme des remparts, hautes comme des cathédrales. Ces masses uniformes dominent maintenant toutes les villes algériennes. Autrefois, quelques minarets s’élevant au-dessus des basses maisons mauresques, les signalaient seuls au voyageur. Faut-il que nous n’ayons pu les couronner autrement, et que les monuments de la foi s’y effacent devant le témoignage des souffrances humaines ! On ne savait pas le temps que durerait le fléau de la guerre ; avec le système d’alors, il n’y avait pas de raison pour qu’il eût un terme, et, à défaut de toute autre consolation, il fallait donner à nos braves la garantie que tous les secours de l’art leiir seraient prodigués.
En l’année 1844, le nombre des hôpitaux militaires s’élevait déjà à 32. Ces différents établissements pouvaient ensemble donner asile à 13,700 malades. L’hôpital du Dey, près Alger, avait 2,130 lits; près de cette même ville, celui de la Salpêtrière en avait 800; celui de Mustapha, 900. Dans l’hôpital d’Oran, il y avait place pour 1,590 malades;
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dans celui de Constantine, pour 960. Six nouveaux hôpitaux militaires et trois établissements thermaux ont été créés en 1845, et plusieurs autres les années suivantes.
En 1846, ces hôpitaux ont reçu jusqu’à 104,138 malades militaires ; il y avait alors une armée de près de 1 20,000 hommes. L’effectif, en 1853, était déjà réduit de moitié. Aussi, cette année, n’a-t-on compté que 48,204 malades. Les journées de traitement qu’ils y ont passés, se sont élevées ensemble à 1,183,017 ; ce qui faisait pour chacun une moyenne de 19 journées environ.
En 1847, le nombre des of6ciers de santé, principaux, majors, aides-majors et sous-aides, était de 41 8. Leurs appointements formaient une somme de 1,160,840 fr. Ils étaient assistés de 2,120 infirmiers, majors, sergents, caporaux, soldats de première et deuxième classes, dont le supplément de solde coûtait seulement 531,908 fr. En 1853, le nombre des officiers de santé a été réduit à 267, et celui des infirmiers à 1,151, et les dépenses du service de santé n’ont plus été alors que de 983,258 fr.
Nos colons ont largement profité des magnifiques établissements qu’il était si juste de fonder pour l’armée. Aujourd’hui encore, ils n’ont pas d’autres refuges dans la plupart des villes de l’intérieur où ils sont établis. Leur nombre s’accroissant tous les jours, ils y remplissent les vides qui résultent de la diminution de l’effectif de l’armée.
En 1853, le nombre total des malades traités dans ces hôpitaux a été de 70,106, dont 48,704 militaires et 21,402 civils : les journées de traitement se sont élevées à 1,283,017, dont 917,830 pour les malades militaires et 365,178 pour les malades civils. La moyenne des journées de traitement de ces derniers n’a été que de 1 7 jours. C’est un peu moins que pour les militaires, bien que les colons qui entrent à l’hôpital soient d’ordinaire beaucoup plus sérieusement malades ‘ que
* La proportion des décès des malades civils a été, en J8S3, de 6 trente-cinq
la plupart des soldats qui demandent des billets d’hôpitaux ; mais naturellement ils doivent être plus pressés de retourner dans leurs foyers que ces derniers dans les casernes.
La proportion des malades civils y est aussi beaucoup moins grande que celle des malades militaires. Les colons sont maintenant deux fois plus nombreux que les soldats et ne fournissent pas la moitié des malades aux hôpitaux militaires ; il est vrai qu’un bon nombre de nos colons sont traités dans les hôpitaux civils.
Dès l’année 1832, on ouvrit à Alger un hôpital civil. Il y avait, dès l’origine, dans cette ville, un assez grand nombre de personnes étrangères à l’armée, pour que l’utilité d’un tel établissement se fit bientôt sentir. On y recevait non-seulement des indigents, mais aussi des personnes aisées, moyennant 2 fr. par jour de pension. Mais au bout de deux ans, le génie militaire reprit les bâtiments où cet hôpital avait été établi, et il fallut en faire évacuer les malades dans les hôpitaux militaires. Toutefois, en 1835, le chiffre des malades dans ces hôpitaux devint si considérable, qu’on fut obligé de réduire le nombre des lits réservés aux malades civils ; on finit même par décider que ceux-ci ne seraient admis qu’autant qu’il y aurait des lits vacants. Cette mesure laissait sans refuge une foule de malheureux qui venaient en vain réclamer la bienveillance charitable de l’Administration. Heureusement, une décision ministérielle vint ordonner à cette époque la translation de tous les hôpitaux militaires hors de la ville : les anciens locaux purent ainsi être utilisés pour la réorganisation d’un hôpital civil, qui fut confié aux soins de la Municipalité.
L’hôpital civil d’Alger entraînait, proportionnellement, dans de bien plus grandes dépenses que les hôpitaux militaires. Les médecins et les chirurgiens n’y étaient pas rétri-
centièmes pour 100, ou 1 sur 18 quatre cinquièmes, tandis que celle des malades militaires n'a été que de 1 pour loo, ou 1 sur 35 sept dixièmes.
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bues davantage, mais il exigeait un personnel d’infirmiers qui ne pouvait pas, comme dans les hôpitaux militaires, être recruté parmi les soldats. Les infirmiers civils étaient donc complètement à la charge de la Municipalité, ainsi que les employés qu’il fallait prendre pour tenir la comptabilité. Si soignée que fût cette comptabilité, elle ne laissait pas que d’accuser une énorme dépense, bien lourde pour le budget communal. M. Clément, maire d’Alger, voulut s’en rendre compte, et alla, pendant plusieurs mois, s’installer tous les jours à l’hôpital pour présider lui-même au pèsement de la viande et à la livraison des diverses fournitures.
11 ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de divers abus. Quelquefois les balances fonctionnaient mal; d’autres fois, lorsqu’une allocation était faite pour renouveler les garnitures de lits, on en laissait une partie chez le marchand, et bon nombre d’anciens matelas et de couvertures étaient obligés de faire un nouveau service dans les dortoirs. M. 1e maire finit par se convaincre qu’il y avait moyen de faire chaque année une économie de 20,000 francs, tout en proposant de confier le soin des malades à des sœurs de charité. Ce ne fut pas une petite affaire que cette réforme. Les comptables résistaient, et ils avaient en haut lieu des amis dévoués.
Cependant les maladies sévissaient dans la plaine ; presque tous les colons de Bouffarik succombaient les uns après les autres ; il n’y avait souvent personne pour enterrer les morts. A aucun prix on ne trouvait des infirmiers qui voulussent aller soigner les malades ; ils gisaient dans toutes les maisons, sans qu’aucun membre d’une même famille eût la force de se donner la moindre assistance. L’Administration se détermina alors à faire venir en Algérie quelques sœurs hospitalières.
M”* de Vialar, sœur de M. le baron de Vialar, l’un de nos plus honorables colons africains, avait consacré tout son dévouement et toute sa fortune à fonder, dans le département du Tarn, sous le nom de Saint-Joseph-de-V Apparition,
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un Institut de sœurs particulièrement destinées à seconder les efforts des missionnaires pour la propagation de la foi. Il est vrai que ce qui semblait utile dans les pays lointains à la civilisation du monde et à l’honneur de la France, n’était pas apprécié de la même manière dans nos possessions africaines. Les enseignements de l’Évangile y étaient plus sévèrement interdits alors, qu’ils ne l’étaient à Constantinople même et dans tous les autres lieux de la domination musulmane. Il n’y avait donc pas lieu, pour les sœurs de Saint- Joseph, d’aller suivre leur vocation en Algérie : néanmoins, leur supérieure ne crut pas devoir rester sourde en cette circonstance à l’appel qui lui était fait par l’Administration algérienne. En définitive, n’était-ce pas donner aux Musulmans un bien touchant spectacle que de leur montrer de saintes filles quittant toutes les douceurs de la vie domestique pour aller loin de leurs familles, sur une terre étrangère, se consacrer au service des malades, quand surtout ces mêmes Musulmans ne voyaient autour d’eux que de pauvres femmes esclaves, occupées de plaisirs et de futilités, ou ne travaillant que par crainte comme des bêtes de somme. Il y avait là une plus éloquente prédication en faveur de l’Evangile, que toutes celles qu’auraient pu faire des missionnaires euxmêmes. M“' de Vialar fit donc partir de Marseille, où elle avait déjà transféré la maison-mère de son Institut, quatre sœurs qui débarquèrent à Alger pour se rendre au poste de Bouffarik qui leur avait été assigné. Mais à l’instant même oîi les sœurs arrivaient, le choléra venait de se déclarer à .Alger. Il fallut bien, dès lors, courir au plus pressé, et l’on ne pouvait abandonner complètement à des mains mercenaires et mal disciplinées les nombreux malades qui encombraient déjà l’hôpital civil.
Telle fut la circonstance qui permit l’introduction des sœurs dans l’hôpital d’Alger. Les sœurs de Saint-Joseph se multiplièrent bientôt. Indépendamment des malades qu’elles soignaient à l’hôpital, elles en allaient visiter d’autres à donii-
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cile, leur portaient des remèdes et tous les secours qu’elles pouvaient prendre sur leurs faibles ressources. Elles s’occupaient aussi de l’éducation des jeunes filles, et, dès l’année 1837, elles avaient à leurs frais ouvert un asile pour les enfants pauvres. Les enfants abandonnés leur étaient apportés ; elles les entouraient nuit et jour de leurs soins et leur procuraient des nourrices. Les Maures, les Kabyles, les Arabes et les Juifs eux-mêmes leur apportaient leurs malades et venaient tous se faire panser à leur infirmerie. Ces premiers succès encouragèrent M"* de Vialar à établir à Alger une Maison centrale dans laquelle elle pût faire des recrues, soit pour remplacer les sœurs qui succombaient aux fatigues et à la maladie, soit pour les nouvelles fondations que le développement de ses œuvres allait provoquer.
Les soins que prodiguaient les bonnes sœurs aux malades ne tardèrent pas à être un sujet d’admiration pour tous les Musulmans. Elles furent bientôt entourées de leurs respects et de leur vénération. Ils les appelaient Marahouta. Mais la vertu de ces saintes filles devait les frapper bien davantage que celle de leurs marabouts qui, malgré leurs œuvres pies, ont plus de goût pour le mariage que les autres mortels : ils considéraient les sœurs comme des anges descendus du ciel.
En 1839, le général Galbois, qui commandait à Genstantine, écrivit à la supérieure de lui envoyer quelques sœurs sans leur promettre d’allocation. A peine les sœurs furent-elles arrivées dans celte ville , où l’on comptait encore bien peu de colons européens, qu’aussitôt elles furent assiégées par tous les indigènes. Ces derniers, à force d’instances, avaient fini par entraîner les timides religieuses jusque dans les quartiers les plus reculés. Les remèdes et les soins qu’elles donnaient à des familles entières, depuis longtemps épuisées par toutes sortes de souffrances et de misères, ne tardèrent pas à les faire bénir aussi dans ce grand centre de population musulmane. Les grands chefs de l’intérieur, qui y affluaient, eussent voulu pouvoir les emmener dans leurs tribus. Un jour que les no-
jgQ CHAPITRE VII.
tables indieènes de la ville étaient réunis chez le général, ils lui demandèrent de leur assurer l’établissement des bonnes sœurs dans leurs murs et offrirent de leur une pension de 6 000 fr. L’Administration se contenta de 1,5UU ir., mitÛa disposition des sœurs une vaste maison qu’elles tr^sformèrent en hôpital civil, pour y soigner à la fois les xMu-
sulmans, les Juifs et les Chrétiens.
Les sœurs de Saint-Joseph avaient depuis quelques années fondé un hôpital civil à Bône et elles s’apprêtaient a en établir d’autres cà Philippeville, à Oran. A Alger,
1842, elles étaient déjà une quarantaine reparhes dans ditlerents établissements. Mais leur ra ission en Algérie devait être passagère; elle devait porter ombrage dans un pays ou 1 on craignait la conversion des Musulmans et où l’on désirait civiliser les indigènes par la seule influence du gouvernement constitutionnel. M“‘ de Vialar était la petite-fille du fameux Portai, premier médecin du roi sous la Restauration; on en avait conclu qu’elle devait avoir inspiré l’esprit légitimiste à toutes les sœurs de sa congrégation. Comme elles ne se rattachaient du reste à aucun Ordre religieux reconnu et qu’elles n’avaient pas cru devoir accepter les changements que l’évêque d’Alger voulait apporter à leur règle, c’en fut assez pour qu’on les congédiât. Les sœurs de Saint- Joseph-de-l’Apparition durent faire leurs adieux à notre colonie et allèrent se réfugier dans les domaines du bey de Tunis. Elles ont fondé plusieurs établissements dans cette Régence, et de là se sont répandues dans tout le Levant. Elles sont aujourd’hui établies à Tripoli, a Jaffa, à Jérusalem, à Bethléem, à Saïda, à Alep, dans l’île de Chypre, dans celle de Candie, à Scio, à Syraet jusqu’au fond de l’Asie-Mmeure,
à Trébizonde et à Erzeroum.
Le choix des sœurs qui fut fait pour les remplacer a beaucoup adouci les regrets que leur départ devait occasionner. Saint Vincent de Paul, nous l’avons déjà fait remarquer, était venu captif sur la terre d’Afrique à une époque où l’on
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ne songeait guère aux destinées de la Fran ce sur ce pays. Mais la Providence avait ses secrets ; elle posait un premier jalon en jetant alors sur les côtes Barbaresques le héros de la charité chrétienne. Mieux que tout autre, Mgr Dupuch devait le comprendre, lui qui n’était arrivé au sacerdoce que par la pratique des bonnes œuvres; aussi s’empressa-t-il de faire venir à Alger les Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul.
Nous avons vu que, de son vivant, ce saint avait envoyé à Alger plusieurs missionnaires lazaristes ses disciples, pour s’y occuper des pauvres prisonniers chrétiens, les seuls habitants de cette ville que des prêtres européens pussent alors aborder. Dans ces derniers temps, la mission des Lazaristes avait été abandonnée. N’était-il pas convenable de leur rendre un héritage où ils avaient su, pendant de longues années, recueillir pour la foi des fruits abondants, alors que la Croix, plantée sur les remparts de l’islamisme, élargissait l’horizon? D’ailleurs, ces missionnaires se distinguaient en tous lieux par leur extrême prudence. Depuis longtemps ils avaient des établissements en Orient ; ils y faisaient partout aimer la France. En rapports continuels avec les populations musulmanes , ils évitaient avec soin ce qui aurait pu les heurter, et les services qu’ils rendaient à la religion profitaient tant à la politique française, que le ministre des affaires étrangères leur accordait des subsides. Mgr Dupuch ne pouvait mieux faire que de leur confier le soin de former les prêtres qui, plus tard, devaient le seconder dans son ministère apostolique. Il les appela donc à lui pour les placer à la tête du grand séminaire qu’il venait de fonder et pour diriger les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Ces humbles religieuses doivent en effet le succès de leur charitable entreprise à l’excellente direction que saint Vincent de Paul leur a assurée en les unissant par des liens étroits à la Congrégation des Lazaristes. Une institution d’hommes ayant la même fin et le même esprit est bien propre à leur donner des enseignements qui doivent alimenter leur dévouement, en même temps qu’elle
leur prête une salutaire assistance pour toutes les affaires qu’elles pourraient seules difDcilement traiter.
Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul allèrent s’installer à l’hôpital civil au nombre de 19, ayant à leur tête la sœur Dubost.
D’après le traité passé entre M. le supérieur général des Lazaristes et le gouvernement, il avait été formellement convenu que les sœurs auraient la police de l’hôpilal. Cette clause était dictée par la prudence et par l’expérience du passé. En effet, les rebgieuses de M”' de Vialar avaient été un peu entravées dans le bien qu’elles auraient pu faire. Les administrateurs les traitaient comme de simples infirmières et gouvernaient tout si bien à leur fantaisie, que l’on dansait le soir à côté des mourants. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, en arrivant, mirent les choses sur un autre pied. A dix heures les portes de l’hôpital furent fermées et les clefs remises à celle des sœurs qui veillait les malades ; tous les domestiques furent choisis avec soin parla supérieure, et elle eût renvoyé impitoyablement ceux qui n’eussent eu ni probité, ni moralité. Le directeur civil de l’hôpital, gêné dans ses habitudes et jaloux de voir les sœurs plus respectées que lui-même des gens de service, chercha bientôt à les inquiéter au moyen de la haute surveillance dont il est investi. Il avait organisé une inspection nocturne des salles ; chacun des employés de ses bureaux devait tour à tour parcourir les salles et s’enquérir de ce qu’y faisaient les sœurs gardemalades. La supérieure n’avait pu tolérer cette inconvenante insjiection, faite souvent par des jeunes gens; et comme les pouvoirs du directeur de l’hôpital avaient leurs limites, force avait été de renoncer à cette idée.
Cependant les indigènes étaient aussi traités à l’hôpital civil d’Alger, en moins grand nombre toutefois que l’on pourrait croire après ce que nous avons dit de l’empressement de ceux de Gonstantine pour la fondation d’un établissement de ce genre dans leur ville. Les indigènes craignent beaucoup
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d’être disséqués. Ces hommes qui, dans leur fanatisme, comptent la vie pour rien, ont conservé pour la mort un incroyable respect; la vue d’un cadavre mutilé leur cause une répugnance qu’il leur est impossible de vaincre. Néanmoins, il fallait bien que les médecins cherchassent les causes des maladies du pays et ils devaient avoir une préférence naturelle pour ces crânes africains dont ils n’avaient pas eu l’occasion d’étudier les bosses dans les amphitéâtres de Paris et de Montpellier. Quoi qu’il en fût, comme il y a à Alger une population flottante assez considérable d’indigènes séparés de leurs familles, cpii n’ont ni feu ni lieu, quelquesuns, de temps en temps, étaient apportés à l’hôpital d’Alger, et les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul leur prodiguaient les mêmes soins qu’autrefois les sœurs de Saint-Joseph. Tout mahométans qu’ils étaient, ils montraient beaucoup de vénération pour notre culte , et les prières que les sœurs avaient coutume de faire dans les salles paraissaient leur plaire. Mais l’Administration, qui se piquait alors d’avoir une grande tolérance, avait prescrit aux sœurs de s’abstenir de prières, d’enlever les crucifix de toutes les salles et de ne se permettre aucune manifestation qui pût gêner la liberté des cultes. Les sœurs s’étaient refusées à se conformer à ces injonctions, qui leur semblaient aussi vexatoires pour les uns qu’inutiles pour les autres, et le Ministre, à qui elles en avaient référé, avait enjoint à l’Administration algérienne de laisser les sœurs en paix.
Les administrateurs de la colonie ne se tinrent pas pour battus. Immédiatement une enquête fut provoquée par eux, tous les médecins et employés civils de l’hôpital ont été cités pour avoir à éclairer le gouvernement sur les abus commis par les sœurs et leurs tentatives de prosélytisme. Les dépositions des comparants furent rédigées sur un cahier d’enquête, et chacun dut signer la sienne. L’un d’eux y déclarait qu’il avait la conviction que les sœurs ourdissaient quelque chose ; qu’il les avait surprises distribuant des médailles à leurs afli-
dés, en signe de ralliement. Un autre disait qu’étant absorbé par l’exercice de son art, il n’avait pas eu beaucoup le temps de s’occuper de ces dames, mais qu’il avait pu remarquer de leur part une certaine partialité pour les malades qui avaient des habitudes de dévotion. Un autre avait surveillé les sœurs de plus près et fait preuve à cet égard d’un véritable zèle : un jour, à cinq heures du matin , pendant que les sœurs étaient à la méditation, il était arrivé à l’improvistc et avait fait, à coups de hache, enfoncer une armoire dans laquelle il avait trouvé des pots de confitures et autres provisions que les sœurs destinaient aux malades les plus pieux. En voilà assez pour donner une idée de l’enquête. Apres donc qu’elle eut été signée de tous les déposants et revêtue de toute l’authenticité possible, cette pièce fut adressée au Ministre de la guerre. Le Ministre, aussitôt éclairé, se repentit de la première lettre de blâme qu’il avait fait écrire au directeur de l’intérieur, et, craignant que les sœurs ne compromissent une situation politique déjà embarrassée , il s’empressa d’écrire au gouverneur général la lettre suivante :
ninistère de la guerre. — Direction des airaire» de l’Algérie. l*r Bnreun, n« 3,89X.
Au sujet des tentatives de prosélytisme des Sœurs de Saint-Vincentde-Paul.
Paris, le 3 février 1846.
« Monsieuh le Maréchal,
« Par dépêche du 2 décembre dernier, j’m eu l’honneur de porter à votre connaissance une communication qui m’avait été faite par ■Mgr l’Évêque d’Alger, au sujet d’une lettre adressée par M. le Directeur à M"*la Supérieure des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, pour Tinviter à faire cesser les tentatives de prosélytisme auxquelles ces religieuses se livrent envers les malades.
« Votre dépêche du 10 de ce mois, n“ 45 (Administration centrale, 2* Bureau), m’a apporté les renseignements que je vous avais prié de me faire parvenir à cet égard.
O Ces renseignements me déterminent à donner une (entière) com-
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plète approbation à la conduite que .M. le Directeur de l’intérieur a tenue en cette circonstance.
« En raison des faits graves que vous m'avez signalés. Monsieur le Maréchal, j’ai cru devoir écrire à Mgr TÉvêque d’Alger la lettre dont vous trouverez ci-joint copie.
B J’ai la confiance que l’invitation que je transmets à ce prélat aura sur les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul l’effet que j’en attends. Je donne d’ailleurs des ordres pour que le règlement sur le service intérieur de l’hôpital civil d’Alger, ajourné jus<[u’à présent par suite du développement nécessaire des aff.iires de toute espèce allluentes à la Direction centrale des affaires de l’Algérie, soit soumis à ma sanction dans le plus bref délai.
« J’espère que le règlement, dont l’exécution rigoureuse doit être l’objet d’une surveillance toute spéciale de la part de M. le Directeur de l’inférieur, mettra im terme à des abus que je ne saurais tolérer à aucim titre, alors surtout qu'ils ont pour résultat inévibible de compliquer les embarras de noti'e situation politique vis-à-vLs des indigènes de l’Algérie. ^
« Recevez, etc. Le pair de France
Ministre secrétaire d’Ètat de la guerrSj
Signé : A. De Saint-Yon. »
Le directeur de l’intérieur, à qui la dépêche ministérielle fut transmise, écrivit cette autre lettre au supérieur des Lazaristes d’Alger ;
Algérie. — Direction de rintériear et dea travanx pabUcs.
%• Bareau, n*> 15S9.
Alger. — Hôpital civil. — Commentaires d’une dépêche ministérielle relative aux Soeurs de Saint- Vincent-de-Paul.
Alger, le 27 février 1846.
B MoitsiEtJR LE Supérieur,
B J’ai Thonneur <’e vous adresser ci-joint copie d’une dépêche en date du 3 courant, ]>ar laquelle M. le .Ministre de la guerre a fait connaître à M. le Gouverneur général qu’il désapprouve les ilivers actes de prosélytisme reprochés par la Commission administrative des hospices aux Dames de Saint-Vinceut-de-l’aul, attachées à l’hôpital civil d’Alger.
« Les religieuses dont il s’agit étant placées sous votre direction, j’ai cru devoir vous donner communication des intentions de Son Excellence, pour que vous puissiez inviter ces dames à ne pas se laisser emporter par leur zèle au delà des limites d’une tolérance bien entendue.
« J'ai la conüance. Monsieur le Supérieur, que cette invitation, leur parvenant par votre intermédiaire, produira l’elTet que M. le Ministre en attend.
« Recevez, Monsieur le Supérieur, l’assurance de ma considération très- distinguée.
« Le Directeur de l’Intérieur et des travaux publics. Comte Guyot. »
Ces faits et ces lettres, dont nous donnons l’exacte copie, avaient été reproduits par la presse parisienne, et l’on conçoit le ridicule qui en était résulté pour l’Administration algérienne. Louis-Philippe, aux oreilles de qui la chose était parvenue, ayant eu sur les entrefaites occasion de voir le supérieur général des Lazaristes, voulut éclaircir la vérité. Celui-ci non-seulement la confirma, mais déclara à Sa Majesté qu’il était sur le point de rappeler d’Alger toutes les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Comme ces sœurs sont assez populaires en France, le roi constitutionnel comprit tout ce qu’une pareille mesure aurait d’odieux pour son gouvernement ; il rassura le supérieur des Lazaristes et donna immédiatement des ordres pour couper court au scandale.
Quelques années après, le choléra sévit de nouveau avec assez de violence dans la colonie. Les hôpitaux militaires de l’intérieur étaient encombrés de malades, les colons y affluaient de toutes parts et les Arabes, privés de tous secours, succombaient les uns sur les autres sous leurs tentes ou dans leurs gourbis. Les mêmes motifs qui en 1835 avaient déterminé l’introduction des premières religieuses hospitalières dans la colonie, vinrent de nouveau toucher l’Administration de l’Algérie. On songea à l’heureuse influence de la charité pour adoucir un peu les plaies de ce pauvre pays ; un appel fut
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fait aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dix-huit d’entre elles furent aussitôt envoyées et réparties dans les hôpitaux des principales villes. Elles purent rayonner de là dans tous les environs, pénétrer dans les trihus arabes, relever le courage abattu des indigènes, qui ne voulaient pas meme toucher aux cholériques et s’abandonnaient au fatal destin. Dans l’intérieur des hôpitaux, les sœurs étaient plus particulièrement chargées du soin des femmes malades. U était en effet peu convenable d’abandonner plus longtemps ces dernières aux soins des infirmiers militaires.
On espérait qu’une fois installées les sœurs pourraient rester dans les hôpitaux de l’intérieur, et que même on en ferait venir d’autres dans ceux qui en étaient encore privés. Les soldats et les officiers eux-mêmes s’en réjouissaient. Mais cette mesure était contraire aux usages de l’Administration de la guerre. Les comptables réclamèrent : on ne voulut pas, en compliquant le service, leur créer des difficultés. Et cependant tous les hôpitaux de la marine sont depuis longtemps desservis par des religieuses hospitalières. Naguère encore n’a-t-on pas vu appeler les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dans toutes les ambulances de l’armée d’Orient et dans tous les grands hôpitaux militaires organisés à Constantinople ? Nos alliés ont beaucoup admiré les différents services de l’Administration de la guerre; mais incontestablement ce qui les a émerveillés davantage dans ces différents services , ce sont les soins dont les bonnes sœurs entouraient nos soldats. La protestante Angleterre s’en est émue et, pour ne pas trop rester en arrière, elle a fait appel à d’illustres dévouements. C’est ainsi qu’on a vu des diaconesses anglicanes s’embarquer à côté des Filles de la Charité dont elles voulaient suivre les traces. N’a-t-on pas lieu de s’étonner dès lors qu’on ait repoussé précédemment de l’armée d’Afrique une institution qui a été saluée avec une sorte d’enthousiasme dans l’armée d’Orient? Qui sont donc ces comptables de l’armée, pour qu’on sacrifie si complaisamment à leurs intérêts le bien-être de nos braves
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dans des moments suprêmes, quand ils ne peuvent plus recevoir d’autres récompenses que les célestes consolations de la charité?
Les sœurs gênaient aussi singulièrement l’économe de l’hôpital civil établi depuis peu à Douéra pour les colons agricoles ; il obtint pour son hôpital le renvoi des sœurs, ainsi qu’il avait été décidé pour tous les hôpitaux militaires. Toutefois, d’autres hôpitaux civils ont été établis dans les provinces d’Oran et de Constantine , et les sœurs hospitalières y ont été conservées jusqu’à ce jour.
Au départ des sœurs de Saint-Joseph , on avait fait venir dans cette dernière province les sœurs de la Doctrine-Chrétienne de Nancy. Ces sœurs, comme l’indique leur nom, particulièrement vouées à l’instruction de la jeunesse, voulurent bien aussi se charger en Afrique du soin des malades et des pauvres. Plusieurs hôpitaux civils leur sont maintenant confiés, si l’on peut donner ce nom aux quelques salles réservées dans leurs écoles pour les malades des deux sexes. Elles ont ainsi dans leur maison de Constantine, à côté de plus de 300 enfants qu’elles instruisent, 35 lits pour les femmes et 25 pour les hommes. Sur les dix-huit sœurs de cette maison, trois sont réservées pour ce dernier service, deux pour s’occuper des malades indigènes et aller porter des secours à domicilè. Les sœurs de la Doctrine-Chrétienne répartissent leurs soins de la même manière à Bône et à Philippeville, où elles ont des classes beaucoup plus nombreuses et une soixantaine de lits pour les malades ‘.
Dans la province d’Oran, les hôpitaux civils ont été confiés aux sœurs Trinitaires. Tout le monde connaît l’Ordre des Trinilaires, Pères de la Rédemption. Pendant des siècles, ces religieux ont parcouru l’Europe, et avec le produit des au-
■ Elles ont été aussi maintenues dans le petit hôpital militaire du TilUfre d’El-Ari-oucli ; enfin, on leur a eonlié le soin des femmes malades de l'hôpital de Bliduh, dont plusieurs années auparavant on avait congédié les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul .
LES HOPITAUX
moues des fidèles ils allaient sur les côtes de Barbarie racheter les pauvres chrétiens victimes de la piraterie. Cet Ordre était assisté d'une Congrégation de religieuses hospitalières portant le même nom, qui s’occupaient particulièrement des malheureuses femmes tombées dans l’esclavage et de leurs pauvres enfants. La Révolution française porta un peu de trouble dans cette Congrégation comme dans toutes les autres, mais elle se réorganisa bientôt après. La piraterie avait beaucoup diminué, on songeait peu alors en Europe aux esclaves des côtes barbaresques. Les Pères de la Rédemption avaient disparu de la France, et il n’eu restait plus que quelques couvents en Italie. Les nouvelles religieuses Trinitaires ne pouvant plus exercer en Afrique leur dévouement charitable , en firent profiter la France : de Valence , où elles avaient placé leur maison-mère, elles s’établirent successivement dans beaucoup de départements du Midi, s’y consacrant aux mêmes œuvres que les sœurs de Saint-Vincent de-Paul. Au moment de l’occupation française, un ancien religieux Trinitaire était encore établi à Oran, et ce fut lui qui, pendant les premières années, fut chargé dans cette ville de l’exercice du saint ministère. Les Lazaristes, comme nous l’avons vu, avaient été obligés de quitter leur mission bien des années avant la prise d’Alger; ce bon Trinitaire était donc pour la religion, sur la terre d’Afrique, le seul témoignage vivant du passé : il eût été dommage de laisser rompre cette précieuse tradition. Aussi, dès qu’il fut question d’établir à Oran des sœurs hospitalières, il s’empressa de proposer à Mgr Oupuch d’appeler dans son diocèse les religieuses Trinitaires de Valence. Elles ont été ainsi chargées, dans la province d’Oran, des mêmes œuvres que les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul dans la province d’Alger; et comme en France, dans la plupart des villes où les sœurs Trinitaires étaient établies, elles desservaient des hôpitaux, elles ont pu arriver en Algérie avec une égale expérience du soin des malades. A l’époque du choléra, elles avaient été appelées
dans les hôpitaux militaires ; depuis, elles ont dû se concentrer dans l’hôpital civil d’Oran. Toutefois, elles y ont les coudées plus franches que les sœurs de la Doctrino-Chrétienne à Constantine. L’hôpital civil d’Oran ne le cède en rien à celui d’Alger, et, à part les planches qui lui servent de murailles et les cailloux qui lui servent de plancher, il peut rivaliser avec les hôpitaux de nos villes de France. Les beaux hôpitaux militaires et les belles casernes élevés par le génie, ont laissé vacantes dans bien des villes des baraques en planches construiles provisoirement pour le service de l’armée 11 faut savoir bon gré à l’Administration militaire de ne pas avoir dispersé des matériaux qui lui appartenaient, et d’avoir ainsi fait profiler l’Administration civile de beâtiments sans doute bien misérables, mais qui, au moins, lui ont permis d’organiser des services que ses faibles ressources eussent autrement rendus impossibles.
L’bôpital civil d’Alger est aujourd’hui desservi par dixneuf sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, quatorze médecins, chirurgiensoii pharmaciens; quatre employés d’administration y sont en outre attachés. Le nombre des malades qui, en 1 843, était de 4,234, s’est élevé, en 1852, à 6,052. Ce service, dans ces différentes phases de développenaent, a successivement occupé les locaux délaissés dont le génie militaire a bien voulu lui faire la remise. 11 est aujourd’hui installé dans les baraques du camp de Mustapha, près de la ville, qu’il partage avec un régiment de cavalerie. Les malades civils ont ainsi l’agrément de pouvoir se réveiller au son des fanfares ; mais les malades militaires n’en sont pas plus avancés : réclamés par l’hôpital du Dey, auquel ils appartiennent, tant pis pour eux après une chute s’ils meurent en route, dans le trajet d’une lieue qu’il leur faut faire pour gagner 1e faubourg opposé.
Ainsi les froides règles de la philanthropie administrative viennent souvent arrêter les élans de la charité qui ne demandent qu’une porte ouverte. Les bonnes sœurs de Saint-
LES HOPITAUX
Vincent-de-Paul sont souvent obligées de comprimer la leur. Loin de nous de vouloir bKàmer ici les agents de l’Administration ; il est évident que leur position est bien différente de celle des religieuses. Les agents de l’Administration ne font pas vœu de pauvreté et de chasteté, leur vocation ne les consacre pas au soulagement des misères de l’humanité ; leur principal souci n’est donc pas de faire le plus de bien possible aux autres, mais de mériter l’estime de leur chef pour poursuivre honorablement leur carrière. Ils réussiraient mal en prenant une initiative qui ne leur appartient pas; en faisant des choses qui ne leur sont pas commandées, leur zèle offusquerait : tout ce qu’on leur demande, c’est de se montrer rigides observateurs des règlements et de chercher les intérêts de l’Administration à laquelle ils appartiennent. Les intérêts de l’Administration sont de diminuer les dépenses ; d’un antre côté, les intérêts de ses agents sont de faire augmenter leurs appointements et de multiplier les emplois. Nos administrateurs algériens essayèrent l’année dernière de trouver une solution à ce problème, et, pour commencer, ils déclarèrent qu’à l’avenir le nombre des malades reçus à l’hôpital civil serait réduit, attendu que l’état sanitaire des colons s’améliorait chaque année. En faisant cette réforme économique, ils ne réfléchissaient sans doute pas que la population s’augmentant, le nombre des malades ne pouvait guère décroître. Sur ces entrefaites, le choléra avait reparu; il fallait donc laisser à la porte de l’hôpital, uniquement parce que le chiffre réglé de malades était atteint, tous les malheureux colons qui arrivaient de plusieurs lieues.
Quand les femmes de colons tombent malades, elles ne peuvent abandonner leurs enfants en bas âge : à moins qu’elles n’aient des parents qui puissent s’en chaîner, elles les mènent donc ordinairement avec elles à l’hôpital. Les sœurs de cet établissement, dans l’origine, entouraient de leurs soins ces pauvres enfants, mais ils n’en restaient pas moins au milieu d’une atmosphère de malades. Pour ob-
vier à cet inconvénient, la supérieure de l’hôpital a ouvert pour eux un asile sous le nom de la Sainte-Enfance , sur les hauteurs de Kouba, à deux lieues d’Alger. Le préfet, M. Lautour-Mezeray, a pris bientôt cette œuvre sous son patronage spécial. Grâce à ses soins, le local, qui était d’abord très-étroit, a été agrandi par diverses constructions faites avec beaucoup d’intelligence. La maison réunit toutes les conditions de salubrité ; elle est située au milieu d’un vaste jardin dont la vue est magnifique. Les enfants y sont répartis dans deux quartiers séparés, l’un pour les filles, l’autre pour les garçons. Le traitement des trois sœurs de l’École communale de Kouba en fait vivre trois autres qui sont chargées des enfants de l’asile. Cet asile, en effet, n’étant pas encore reconnu du gouvernement, ne pouvait être l’objet d’aucune dotation spéciale. Malgré son organisation précaire il ne s’est pas moins développé, et l’on y recevait déjà, l’année dernière, outre les enfants des malades de l’hôpital, tous les enfants pauvres qui se présentaient munis d’une autorisation de M. le Préfet.
Dès les premières atteintes du choléra, les sœurs remarquèrent que le fléau suivait particulièrement les membres d’une même famille. 11 était donc imprudent d’envoyer dans la maison de Kouba les enfants des cholériques ; il y avait lieu de craindre qu’ils n’y introduisissent la maladie dont ils avaient déjà peut-être le germe. Aussi les sœurs demandèrent-elles à la préfecture l’autorisation de louer quelques chambres dans une maison voisine, pour y réunir ces enfants sous la garde de quelques-unes d’entre elles qui voulaient bien se dévouer. MaisM. Lautour-Mezeray se trouvait en congé, et profitant de son absence, sous le prétexte d’économie, on rejeta la proposition des sœurs. Ces dernières furent alors réduites à envoyer tous les enfants des cholériques dans la maison de Kouba. Au bout de deux jours qu’ils y étaient entrés, le choléra se déclara; hou nombre d’enfants furent atteints et succombèrent. L’Administration, honteuse de
LES HOPITAUX
ce triste dénouement, chercha à en effacer le plus tôt possible les traces ; elle ordonna l’évacuation immédiate de la maison, et les sœurs valides n’eurent pas même l’autorisation de soigner celles qui avaient été victimes du fléau.
On ne peut se le dissimuler, le trop grand désir de prendre les intérêts de l’Administration, et la trop scrupuleuse observation de tout ce qui a été réglé dans sa sagesse , est dans certaines circonstances tout à fait contraire aux intérêts des administrés. En voici une nouvelle preuve.
Les sœurs de l’hôpital sont chargées de la préparation des aliments; on met à leur disposition un certain nombre de rations de viande proportionnées aux besoins ordinaires des malades; mais quelquefois ces mêmes malades sont obligés de s’abstenir de nourriture ; d’un autre côté, il y a toujours quelques déchets dans la viande. Attentives à ne rien laisser perdre, les sœurs avaient trouvé moyen de faire tous les matins une soupe pour les malades. Le règlement ne leur allouait pour leur déjeûner qu’un morceau de pain sec. A la première observation qui leur en fut faite, les sœurs supprimèrent la soupe et firent rentrer à l’avoir du comptable tous les déchets qu’elles purent économiser. Les malades se plaignaient, et les médecins eux-mêmes trouvaient la réforme fâcheuse ; mais les sœurs ne pouvaient s’exposer à être accusées de faire des détournements. Leur prudence à cet égard n’a pas empêché que quelques mois après on en vînt jusqu’à suspecter leur délicatesse dans les achats de légumes frais dont elles avaient pris la charge , et il a fallu que dans cette circonstance M. de Guiroye, maire d’Alger, employât toute son énergie pour les défendre.
Ce ne sont pas en Algérie les administrations municipales qui songent à tracasser les institutions religieuses; comme nous l’avons déjà fait remarquer, elles cherchent, au contraire, pour le plus grand bien des populations, à lesdévelopper de toute part. Aussi de continuels conflits surgissent-ils avec l’Administration supérieure qui intervint dans le contrôle des
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dépenses. Pour y couper court, cette Administration, après avoir été édifiée par une foule de faits sur les économies et les améliorations que l’on pouvait obtenir, a proposé à M. le Ministre de la guerre de créer un nouvel emploi, celui d’inspecteur des établissements de bienfaisance. Le nouvel arrêté qui vient d’être rendu à cette occasion, comme le couronnement des mesures prises dans l’intérêt du service hospitalier, est bien digne d’être reproduit en entier.
Le Maréchal de France, Ministre secrétaire d’Etat au département de la guerre, sur le rapport du gouverneur général de l’Algérie,
Arrête ;
Art. t". — Il est créé, pour les trois provinces de l’Algérie, ime inspection permanente des établissements de bienfaisance.
Le service de l’inspection relève directement du secrétariat général du gouvernement; il comprend :
I» Les établissements publics, savoir:
Les hôpitaux, hospices et infirmeries civils;
Le service des enfants placés en nourrice aux frais de l’assistance publique ;
Les bureaux de bienfaisance ,
Les dispensaires communaux.
2° Les établissements privés , savoir :
Les orphelinats de garçons et de filles ;
Les maisons de sevrage tenues par des sœurs hospitalières.
Art. 2. — En ce qui touche les établissements publics ;
L’inspecteur vérifie tout ce qui est relatif à l’administration et aux comptabüités en deniers et en matières.
La vériiication de la caisse et des écritures de chaque comptable est constatée par un procès-verbal dressé contradictoirement. Cette opération a lieu en présence du maire ou de son délégué, qui signe au procès-verbal.
S’il y a lieu, l’inspecteiu’ rappellera les règles prescrites par les lois, ordonnances et décrets, par les arrêtés et instructions de l’autorité supérieure.
En ce qui touche spécialement les enfants placés en nouiTice :
11 s’assure de leur existence et de leur identité ; il vérilie, en même temps, s’ils reçoivent des nourrices tous les soins physiques et moraux que réclame leur âge, s’ils ont été vaccinés et s’ils sont visités dans leurs maladies par les médecins de l’administration.
LES HOPITAUX
En ce qui touche les établissements privés, les investigations de l’inspecteur auront particuliérement jiour objet d’assurer la stricte eié^ cution des traités passés entre l’administration et les directeurs ou directrices de ces mêmes établissements.
Art. 3. — La mission de l’inspecteur est exclusivement d’enquête et de contrôle. 11 ne peut prendre de son chef aucune mesure de répression ou de redressement; mais il constate les infractions et faits répréhensibles ou punissables par des procès-verbaux qu’il adresse immédiatement à l’autorité administrative compétente.
Art. 4. — Les rapports de tournée de l’inspecteiu' seront adressés au gouverneur général et communiqués à chaque préfet pour les établissements compris dans son ressort administratif.
Ces mêmes rapports seront transmis au ministre , accompagnés des observations des préfets, de celles du gouverneur général , et du compte rendu des mesures qui auront été prises dans un but de réforme ou d’économie.
Art. 5. — Le gouverneur général déterminera chaque année, par dés instructions spéciales, qui seront notifiées aux préfets, et dont il sera rendu compte au ministre :
1“ L' époque des tournées générales ou partielles qui seront opérées par l’inspecteur;
2° Le détail des objets sur lesquels devront porter, suivant la nature de l’établissement et dans les limites tracées par Tart. 2 du présent arrêté, les investigations de l’inspecteiu'.
Art. 6. — Dans l’intervalle de ses tournées, l’inspecteur travaillera dans les bureaux du secrétariat général du gouvernement, et sera spécialement chargé, sous la direction du secrétaire général, de la centralisation du travail administratif concernant le service de l’assistance publique ; il suivra l’effet des mesures prescrites par l’autorité supérieure et préparera la correspondance du gouverneur général, soit avec le ministre, soit avec les autorités locales, sur les divers objets compris dans sa mission active.
Art. 7. — L’inspecteur des établissements de bienfaisahce en .Algérie est nommé par le ministre , sur la présentation du gouvemenr général.
Son traitement est fixé à cinq mille francs.
11 jouira en outre d’une indemnité, pour frais de tournée, fixée à quinze francs par jour.
Le traitement et l’indemnité ci-dessus spécifiés seront acquittés sur les fonds du budget local et municipal de l’Algérie, au titre des établissements de bienfaisance.
Art. 8. — Le gouverneur général de l’Algérie est chargé de l’elécution du présent arrêté.
Signé Vaillant.
Paris, le 28 avril 1856.
Vu pour être promulgué en Algérie.
Alger, le 23 mai 1856.
Le Maréchal de France, Gouverneur général de l’Algérie, Comte Randon.
Qu’on nous permette cependant de féliciter l’Administration de plusieurs décisions antérieures qui , à notre avis , ont un mérite beaucoup plus grand, car elles touchent bien davantage aux intérêts des colons. S’il importe de donner un asile aux pauvres cultivateurs qui tombent malades, victimes du climat et des fatigues auxquelles ils sont exposés, il importe bien davantage de prévenir autant que possible les maladies. 11 n’en est pas du colon comme du soldat. Pour ce dernier, le séjour à l’hôpital est une trêve aux soucis du métier ; pour le colon , au contraire, ce séjour est souvent un véritable désastre. Pendant son absence qui nourrira sa famille, qui cultivera son champ? Les saisons n’attendent pas, et au sortir de l’hôpital, ou il ne sera plus temps de faire ses semailles, ou sa récolte sera perdue. Il s’efforcera donc de rester à la lâche jusqu’à ce que toutes ses forces soient épuisées ; alors souvent il n’y aura plus de remède au mal. Si, dès les premières atteintes de la maladie, il eût reçu les secours de l’art, peut-être eu eût-il été quitte pour un repos de quelques jours.
Ces considérations parurent préoccuper l’Administration algérienne, aussitôt que la guerre étant achevée, les colons purent former quelques établissements dans l’intérieur.
Laissons dire le Tableau de la situation des établissements français en Algérie des années 1845-1846.
a En même temps qu’elle s’efforcait d’attirer des émigrants en Algérie et d’y fonder de nouveaux centres, l’administration s’est pW^oc-
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cupée des mesures à prendre pour assurer aux colons des secours et des soins médicaux en cas de maladie.
« A cet effet, le Ministre de la guerre, par décision du 12 avril 1845, a prescrit l’organisation d'un service spécial, dont la mission est de visiter gratuitement les colons et de leur administrer les soins désirables.
« Depuis cette époque, rien n’a été négligé pour améliorer et développer cette utile institution. Les médecins ruraux sont astreints à de fréquentes tournées dans les villages ; ils doivent adresser, chaque mois, au directeur de l’intérieur, un rapport sur les établissements de toute nature, villages ou exploitations particulières, compris dans leur circonscription, et faisant connaitre la nature et les causes des maladies régnantes, le nombre des décès, enfin les diverses mesures qu’il peut être utile de prendre pour améliorer Tétat sanitaire du pays.
« Chaque année, un rapport d’ensemble, constatant l’état des divers centres de population, doit être treinsmis au Ministre.
« Des instructions ont été données l’année dernière pour la confection d’une statistique nosographique des campagnes. Des cadres de tableaux conformes sont en conséquence mis à la disposition de chaque médecin rural, pour y consigner mensuellement les flivers genres de maladies qu’il a été appelé à traiter et les résultats qui en ont été la suite.
« Ces tableaux sont révisés et récapitulés à Alger par une Commission supérieure composée de médecins civils et militaires.
« Enfin, dans l’intérêt du service médicéil de la colonisation et de la statistique nosographique, les médecins ruraux, ainsi que ceux des ambulances et hôpitaux civils, sont astreints à la tenue d’un journal dans lequel ils enregistrent le lieu de leur séjour, les points par eux visités et les principaux faits qu’ils ont observés.
« Telles sont les mesures prises pour fortifier l’institution du service dont il s’agit. »
Ainsi constitué, ce service facilita singulièrement les utiles travaux du ministère de la guerre sur l’Algérie. Les officiers de santé et tous les autres bons praticiens dont il fut composé à l’origine, malgré les nombreux rapports auxquels ils étaient astreints pour éclaircir la théorie, purent encore assister et sauver peut-être un grand nombre de malheureux colons. Mais la Providence vint bientôt à leur secours d’une manière
plus efficace encore. En 1848, lorsqu’on eut congédié des hôpitaux militaires les sœurs hospitalières des différentes congrégations qu’on y avait appelées au moment du choléra, l’Administration militaire eut l’heureuse inspiration de les utiliser dans les nouvelles colonies agricoles.
Les millions votés par l’Assemblée nationale pour leur fondation, mettaient à sa disposition d’abondantes ressources; elle avait, du reste, à cœur de ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la prospérité des villages créés sous sa direction exclusive. Ce projet tout pratique se combinait avec les mesures réclamées pour l’instruction de la jeunesse. Une petite communauté de trois sœurs pouvait à la fois recueillir les petits enfants dans une salle d’asile, faire l’école aux jeunes filles, tenir une pharmacie, panser toutes les plaies et aller soigner les malades à domicile. L’Administration faisait construire des maisons pour les colons ; rien n’était plus facile que d’en réserver une ou deux pour l’établissement des sœurs ainsi que pour le presbytère. On pouvait même, pour augmenter les ressources de ces fondations, leur conserver les lots de terres afférents à chaque maison. Un grand nombre de villages algériens ont ainsi été poun us de religieuses hospitalières, avantage que l’on ne rencontre guère en France que dans leç villes. Les bons résultats obtemis dans ces villages ont été un vif stimulant pour toutes les villes de l’Algérie , aussitôt que l’organisation municipale leur a permis quelque initiative. Les moindres bourgs, constitués en commune, ont voulu, eux aussi, avoir des établissements de ce genre. 11 serait à désirer que l'Administration civile pût en doter également les anciens villages qu’elle a fondés, et tous les nouveaux centres de population qu’elle organise.
Toujours est-il que de nouveaux arrêtés ont beaucoup amélioré le service médical de la colonie, en lui donnant plus de stabilité et en permettant d’apporter un plus grand choix dans sa composition. Laissons encore le Tableau de la
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situation des établissements français en Algérie, des années 1852-1854, nous en rendre compte :
(( Faute d'une réglementation spéciale déterminant nettement ses attributions ainsi que ses rapports avec les colons et l’autorité , le service médical de colonisation ne fonctionnait pas, jusqu’en 1853, avec cette régularité et cette unité qui doivent caractériser toute institution publique. Il y avait là une source d'inconvénients et d’abus qu’il importait de faire disparaître, et cet état de choses préoccupait depuis longtemps le département de la guerre.
« Après plusieurs projets élaborés avec le plus grand soin par les autorités locales, le Conseil du gouvernement et le Comité consultatif de l'Algérie, le Maréchal Ministre de la guerre a pris, à la date du 21 janvier 1853, un arrêté portant réorganisation du service médical de colonisation....
« Le régime nouveau a amélioré d’une manière très-sensible la position des médecins coloniaux , en leur assurant un traitement de 2,000 fr. qui n'exclut pas pour eux le droit de se faire une clientèle payante parmi les colons aisés de leur circonscription. D’un autre côté, en n'admettant que les docteurs en médecine aux fonctions de médecins coloniaux, il tend à fortifier un corps que l’intrusion de praticiens pourvus de titres insuffisants n’a pas toujours tenus à la hauteur de la science et des besoins de la santé publique. Enfin, en fixant avec précision les attributions, les droits et les obligations des médecins de colonisation, il assure la régularité, l’exactitude et le facile fonctionnement du serviee.
« Le règlement du 21 janvier 1853 a été complété par un secon<l arrêté ministériel du 5 décembre suivant et par un arrêté du gouverneur général de l’Algérie du 20 du même mois.
« Le premier a déterminé les circonscriptions médicales de colonisation, l’indemnité accordée aux médecins militaires chargés de circonscriptions, l’indemnité accordée aux médecins civils pour l’entretien d’un cheval, l'imiforme des médecins de colonisation.
a Le second règle les tournées des médecins de colonisation, le tarif des honoraires qui leur sont dus par les personnes non indigentes, le mode de fourniture et, quand il y a lieu, de remboursement des médicaments. y>
D’après l’arrêté ministériel du 5 décembre 1853, les circonscriptions médicales des territoires livrés à la colonisa-
lion européenne en Algérie sont fixées au nombre de 60, dont, dès maintenant :
22 pour la province d’Alger,
18 — — d’Oran,
19 — — de Conslantine.
La plupart sont formées dans le territoire civil ; elles comprennent ordinairement quatre à cinq villages, et quelquefois huit à dix. Dans les territoires militaires elles ne s’étendent guère qu’aux environs des villes qu’elles ont pour chefs-lieux. Presque toutes, dans ces derniers territoires, sont desservies par des ofBciers de santé de l’armée. A l’exception du médecin civil de la circonscription la plus voisine d’Alger, qui doit être pourvu de deux chevaux, les médecins civils de colonisation ne reçoivent d’indemnité que pour un seul cheval. Quand on considère qu’il n’y a guère de facilités de transports qu’aux environs d’Alger, on regrette que l’exception n’ait pas été faite en sens inverse ; sans doute, les médecins de colonisation ne sont tenus, à la rigueur, dans leurs tournées périodiques, qu’à visiter une fois par semaine toutes les habitations agglomérées ou isolées de leur circonscription. Cela est plus que suffisant pour la régularité des rapports et des statistiques qu’ils sont obligés d’envoyer à l’Administration ; mais il n’en est pas ainsi des malades : s’ils en ont, ce qui est très-admissible, plusieurs à visiter le même jour dans quelqnes-uus des villages de lenr circonscription souvent à trois ou quatre lieues de distance les uns des autres, est-il possible que sur la même bête ou sur leurs propres jambes ils puissent arriver partout où besoin est? Au retour d’une tournée réglementaire, qu’on vienne chercher un médecin de colonisation pour un malade qui se meurt, pourra-t-il, sans le moindre mulet, se hasarder à l’entrée de la nuit, à travers de mauvais sentiers, des ravins et des ruisseaux, au milieu des hyènes et des chacals?
L’arrêté du 20 décembre f 853 non-seulement astreint les médecins de colonisation à des tournées hebdomadaires,
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mais dispose que l’autorité administrative fixera trois jours par semaine, pendant lesquels ils donneront, à des heures déterminées et au chef-lieu de leur circonscription, des consultations gratuites. Il était un point essentiel à régler qui eût pu faire perdre aux colons tous les avantages de ces consultations, en les faisant confondre avec tant d’autres consultations gratuites dont bien des gens sont souvent les dupes. Le gouvernement lui-même était intéressé à procurer des remèdes à bon marché, ne voulant pas mettre à la charge des malades, traités gratuitement à domicile, cet article de dépense dont il dégrevait les hôpitaux. Dans ces établissements les remèdes sont achetés en gros, et sont loin de coûter ce qu’ils se payent chez les pharmaciens. L’Administration avait d’abord prescrit que les médecins de colonisation poTirraient donner à leurs malades des bons gratuits de remèdes à prendre dans les pharmacies les plus voisines. A tort ou à raison, les malades se plaignirent de recevoir ainsi des remèdes de moins bonne qualité que ceux qu’ils eussent achetés de leurs propres deniers. M. le docteur Vergé, un des médecins de colonisation les plus distingués, fit bietitôt remarquer combien ce système, du reste, augmenhiit les dépenses de l’AdminLstration. En effet, le remède dont on fait un si grand usage contre les fièvres, le sulfate de quinine, que les hôpitaux achètent 360 fr. le kilogramme, se payait chez les pharmaciens 2,500 fr.; le sulfate de soude, le purgatif le plus employé, était vendu par eux, en détail, à raison de 900 fr. le quintal, lorsqu’il ne coûte, en gros, que 16 fr. Il résultait de là que des médicaments portés pour 1 ,300 fr. au mémoire d’apothicaire de deux villages de la circonscription de cet estimable docteur, eussent pu ne revenir qu’à 75 fr. Pour réaliser l’économie qui lui était signalée, l’Administration a décidé que les médecins de colonisation auraient chez eux un dépôt de médicaments qui leur seraient fournis au prix coûtant dans les hôpitaux. L’arrêté du 20 décembre 1853 autorise ces mêmes médecins, dans les localités où il n’y a
pas de pharmacie, à livrer leurs médicaments en détail aux colons non indigents, au prix de revient augmenté de 10 p. 0/0, faible indemnité des déchets qu’ils éprouvent et des avances qu’ils sont obligés de faire.
Le service médical est ainsi parfaitement oi^anisé dans notre colonie et peut faire envie à beaucoup de cantons de la métropole. Les conséquences heureuses qu’il peut avoir sur l’état sanitaire des colons sont incalculables, et en définitive, loin d’entraîner de nouvelles charges , il procure peut-être de notables économies.
M. le docteur Vergé a fait depuis remarquer que 601 malades de sa circonscription, soignés par lui à domicile, en 1834, n’avaient coûté que 609 fr., c’est-à-dire 1 fr. 10 c. chacun ; tandis que 259 malades des mêmes localités, envoyés à l’hôpital, y avaient occasionné par tête une dépense de 22 fr 57 c., ce qui faisait pour tous 5,844 fr. Or, ces derniers malades, soignés à domicile, n’eussent coûté ensemble que 262 fr. 63 c. 11 suit de là que les malades de cette circonscription, qui n’auraient coûté que 87 1 fr. 63 c. s’ils avaient tous été soignés à domicile, eussent au contraire, s’il avait fallu les transporter tous à l’hôpital , occasionné une dépense de 19,407 fr. 11 c.
Il reste maintenant à savoir si , avec les faibles appointements qui sont alloués aux médecins civils, l’Administration pourra faire un meilleur choix que celui qu’elle regrette d’avoir fait jusqti’à présent. Les moindres médecins aidesmajors et sous-aides chirurgiens ont des traitements supérieurs * aux médecins civils ; ils sont logés et montés comme des officiers, et cependant quand on les charge du même service que les médecins civils, on leur donne encore un supplément mensuel de solde. On indemnise les jeunes mé-
* I.es médecins et pliarroaciens principaux de l’année, de l” classe, reçoivent près de 7,000 fr. de traitement; tes médecins et pharmaciens majors de classe reçoivent plus de 4,600 fr.; les médecins et pharmaciens aidesmajors et les sous-aides chirurgiens reçoivent de S,t00 fr. à !,SOO fr.
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decins militaires du surcroit de fatigues et des dépenses extraordinaires auxquels le service civil les assujettit, sans tenir, comme de raison, beaucoup compte des honoraires qu’ils peuyent aujourd’liui recevoir des colons aisés ; et l’on croit qu’un traitement inférieur à leur traitement ordinaire pourra suffire à un honorable médecin, étranger à l’armée, et qui peut être père de famille.
Sans doute l’Administration a maintenant un inspecteur des établissements de bienfaisance qui, au besoin, pourrait tout aussi bien surveiller le service médical de colonisation que les hôpitaux civils et les moindres infirmeries. Mais en vérité y aurait-il là une plus grande garantie que les colons soient bien soignés? L’inspecteur pourrait constater que tel médecin n’est pas entré toutes les semaines dans toutes les maisons de sa circonscription ; que tel autre a abrégé le temps de ses consultations ; que tel autre a fourni gratuitement des remèdes à des colons non pourvus de certificats d’indigence. Mais ne serait-il pas à craindre alors que pour aller visiter inutilement des colons qui sont en parfaite santé, un médecin n’en négligeât d’autres dangereusement malades qui réclameraient des soins plus assidus ; ou que pour un mesquin intérêt il ne privât d’un remède nécessaire un pauvre colon momentanément dans la détresse ? Plus le nouvel inspecteur montrerait de zèle dans son contrôle, plus on serait exposé à voir les bons médecins se décourager et les mauvais n’exercer que pour la forme. N’eût-il donc pas été préférable et infiniment plus pratique d’employer les dépenses d’inspection à l’amélioration du sort des médecins civils? Elles eussent suffi pour leur donner des indemnités analogues à celles des officiers de santé de l’armée chargés du même service ; et à coup sûr ces indemnités les eussent beaucoup plus stimulés que la perspective d’être inspectés par un fonctionnaire étranger à leur profession, sorti la plupart du temps de rangs très-secondaires. Les inspecteurs des établissements de bienfaisance ne se sont-ils pas le plus ordinairement recrutés parmi les
anciens économes des hôpitaux ; et si quelques-uns de ces employés apprécient si mal le dévouement des sœurs de charité, comment croire qu’ils apprécieront mieux celui des médecins de colonisation qui voudront confondre leurs soins charitables avec ceux des sœurs établies dans les colonies agricoles. En dehors des services publics, les investigations de tels inspecteurs sont-elles du reste convenables vis-à-vis des personnes qui s’occupent avec un désintéressement complet des œuvres de bienfaisance, et dont la charité s’exerce sans être jamais onéreuse aux pauvres?
LES ORPHELINATS
LES ORPHELINATS DE L’aLGÉRIE
Nous avons vu de quelle manière s’était opéré pendant les premières années le peuplement de notre colonie. Elle avait été considérée par les administrations départementales comme un vaste dépôt de mendicité où l’on pouvait diriger tous ceux que des habitudes de vagabondage , une constitution débile ou l’inaptitude au travail mettaient plus particulièrement à la charge des bureaux de bienfaisance. Sans doute ce premier flot de toutes les misères ne se précipita pas seul sur la côte africaine. L’appât des concessions, le désir de devenir propriétaire y avaient attiré une foule de bons ouvriers et même de petits cultivateurs possédant quelques ressources. Mais ces précieux contingents étaient bientôt compromis pour les causes que nous avons signalées et par suite de toutes les difficultés dont nous parlerons plus tard. Eprouvés par le climat, épuisés par les fatigues et les privations, démoralisés par les peines du présent et les incertitudes de l’avenir, ces pauvres gens tombaient malades et, après avoir
lutté en vain contre la fièvre, un grand nombre allaient mourir à l’hôpital, s’ils ne succombaient sur les lieux. Des familles entières se sont ainsi éteintes : les pères voyaient quelquefois succomber les uns* après lôs autres les pauvres enfants qu’ils avaient amenés à leur suite ; mais le plus souvent ils étaient les premières victimes, et l’on rencontrait de toutes parts de pauvres orphelins abandbtinés.
Le service des hôpitaux, comme nous venons de le voir, était organisé de la manière la plus large ; aucuns fonds n’étaient épargnés dans tous ceux de l’armée. Comme les établissements hospitaliers ont en France une existence légale, l’Administration civile elle-même aurait cru manquer à sa mission, si elle eût négligé cette importante délégation qui lui est faite de l’assistance publique. Toutefois en France ces établissements ont bien à leur charge les enfants trouvés, les enfants délaissés à leur naissance par leurs propres mères; mais ni les communes, ni les départements , ni l’Etat n’ont d’asiles pour les pauvres orphelins, aussi dignes que les autres d’être adoptés par la patrie, privés qu’ils sont de parents qui n’avaient rien à se reprocher. La loi ne prescrivait donc pas à l’Administration algérienne de s’occuper des orphelins que laissaient les malheureux colons, soit dans les concessions où ils avaient trouvé leur tombeau, soit à la porte des hôpitaux où ils avaient eu la consolation de venir rendre leur âme à Dieu.
Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, crut qu’il appartenait à la religion de combler cette fâcheuse lacune de la bienfaisance légale, et se mita l’œuvre avec une persévérance que l’on pourrait taxer d’avoir été très-imprudente, si on devait toujours blâmer la charité chrétienne dans ses excès apparents, si on devait toujours la subordonner aux froids calculs de la sagesse humaine. Cet incomparable évêqué succomba victime de son dévouement comme un soldat sur la brèche ; il n’en sut pas moins triompher de toutes les routines et forcer la main à tous les mauvais vouloirs.
LES ORPHELINATS
Laissons un de ses plus fidèles amis nous raconter ses œuvres à notre arrivée dans la colonie
« A peine y avail-il imprimé ses premiers pas, que déjà il se baissait pour recueillir à la porte de sa maison épiscopale, sur le seuil de son église et jusque sur le marche-pied de l’autel, de petits enfants déposés dans des corbeilles, les uns à son adresse personnelle > les autres à la garde de Dieu dont il était le représentant et l’envoyé....
a II leur fit préparer des berceaux en fer, acheta pour ceux-ci des chèvres de Malte dont plus d’un pauvre petit prbonnier arabe suça bientôt les mamelles pendantes, pourvut les autres de nourrices, aidé dans cette dernière portion de son œuvre par le pieux concours de la Société de Charité. Elle s’était formée dès les premiers jours de son épiscopat sous la puissante inspiration de son évangélique tendresse : par une touchante prévoyance et pour donner des mères aux orphelines de son diocèse, il s’était empressé de réunir en société l’élite des dames d’Alger sans distinction de culte ni de nationalité. Bientôt leur nombre se multiplia avec les misères devenues leur héritage, et, sous les auspices de ce hon, de ce charitable pasteur, elles s’occupèrent tout à la fois des orphelines, des jeunes filles exposées, des femmes indigentes en couches, des pauvres honteux, des convalescents de l’hôpital, et du sevrage et du nourrissage des enfants exposés, abandonnés, infortunées petites créatiues trouvées le plus souvent sur le seuil de la porte de l’église, ou sur le seuil non moins hospitalier des sœurs. Trois mois ne s’etaient point encore écoulés depub le jour où l’Algérie avait vu descendre sur ses rivages son premier évêque, et déjà ces prodiges d’une tendre charité réjouissaient tous les cœurs;
* Mémoire présenté au prince Louis-Napoléon , président de la République française, par M. Vabbé Montéra, chanoine d’Alger^ aujourd'hui chanoine de Saint-Denis
Mgr Dupuch avait dépensé une somme de plus de 143^000 fr. à la fondation des premiers orphelinats de T Algérie. Cette somme importante^ dont T Administration ne voulut pas lui tenir compte , non plus que de toutes celles qu'il avait consacrées à l'érection de bien des églises et à l'entretien de bien des prêtres, l’avait entraîné dans de déplorables dettes. Les reconnaître c’eût été les légitimer et avouer un peu d’incurie; le gouvernement de Louis-Philippe préféra faire retomber la faute sur la personne même de l’évêque. Le berçant d’une fausse espérance, il réclama sa démission; mais, la démission obtenue, les dettes ne furent point payées. M. l'abbé Montéra, encouragé par l'adhésion que voulurent bien lui donner tous les évêques de France, présenta quelques années après un Mémoire à ce sujet , et un des premiers soins de l’Empereur, sur le trône , fut de prendre les mesures nécessaires pour une réparation satisfaisante.
déjà ce cœur d’évéque avait inspiré mille dévouements semblables au sien, donné à toutes les misères consolation et secours, et rendu à Tenfance délaissée tous les sourires et toutes les caresses du berceau !
« Dans le cours de cette même année 1 839, la première de son apostolat, l’Œuvre des Jeunes Orjihelins fut fondée le joiur de la fête de saint Cyprien, au mois de septembre. Ce jour-là, en effet, pour honorer l’illustre africain, et en mémoire des vingt-cinq pièces d'or qu’il avait fait compter à pareille heure entre les mains de celui qui allait abattre et couronner par le fer sa tète sacrée, vingt-cinq de ces enfants furent publiquement adoptés par l’évêque aux applaudissements Je tous. Bientèt leur nombre s’accrut sensiblement et, durant cinq années, Mgr Dupuch pourvut seul au logement, à la nourriture, à l’entretien de cette famille chérie qu’il avait si généreusement adoptée au nom de la Religion et de la France. »
« Eniin, lorsque l’Administration coloniale songea sérieusement à venir en aide à cette œuvre importante et si jdeine d’avenir, il l’abandonna sans réserve à la direction intelligente et dévouée de M. l’abbé Bimnauld, entre les mains duquel elle a si magnitiquement prospéré depuis. Héritier du zèle et des j)ensées de l’Evêque, et dignement secondé par les chefs de la colonie, il a pu féconder le germe puissant de cette Institution vraiment chrétienne et nationale, et réaliser les nobles espérances de celui qui en fut le fondateur et le bienfaiteur insigne. »
Le Père Brutnauld, placé à la tête des Orphelins, et aidé de scs confrères de la Compagnie de Jésus, se consacra tout entier à la modeste mission qui lui était dévolue. 11 comprit que si la France pouvait toujours fournir à sa colonie des cordonniers et des tailleurs expérimentés, il n’eu était pas ainsi des agriculteurs, qui ne pouvaient bien se former qu’en Algérie. 11 alla donc planter sa tente en rase campagne, et acheta le domaine de Ben-.\knoun, d’une contenance de 100 hectares; c’est là, qu’à deux lieues d’Alger, il s’installa avec sa nouvelle famille.
Ces pauvres enfants furent aussitôt appliqués à la culture; mais on conçoit que de tels éléments, surtout dans les commencements, ne devaient pas opérer d’une manière bien fructueuse, et qu’il y avait même plus de perte que de prolit à vouloir les utiliser. Les enfants ont des distractions, les
LES ORPHELINATS
enfants aiment à jouer, les enfants sont gourmands. Donnezleur des pioches, pendant cinq minutes ils vont travailler comme des hommes, vous serez surpris de leur ardeur; mais un oiseau viendra à passer sur leur tête , ils oublieront aussitôt la terre pour le ciel. Rangez-les en ligne pour dépierrer un champ, venez un quart-d’heure après pour voir où ils en sont de leur manœuvre, et vous les verrez tous en rond autour d’une toupie. 11 faut ensemencer : distribuez-leur de la graine, des cacaouettes par exemple, ils en placeront autant dans leurs petits ventres que dans les sillons que vous aurez préparés. Que faire à tout cela? faut-il les battre; faut-il les tuer? Quand vous les aurez grondés et punis, ils auront le cœur bien contrit, mais n’en recommenceront pas moins le lendemain.
Des maîtres étaient indispensables pour la jeune colonie : en attendant que les frères coadjuteurs de la Compagnie tissent eux-mêmes leur apprentissage, on choisit, pour conduire et diriger les orphelins, des ouvriers expérimentés en tous les genres.
L’Administration algérienne était alors loin de s’intéresser à l’œuvre. Quelques orphelins, dont elle ne savait que faire, avaient été placés par elle dans l’établissement du P. Brumauld, moyennant 15 fr. par mois; c’était moitié moins qu’il ne fallait pour subvenir à leur entretien . Regrettant bientôt d’en être réduit à confier des enfants de la colonie à des Jésuites, on avait fait publier dans les journaux que tous les colons qui voudraient des orphelins pourraient s’adresser aux bureaux de la Direction de l’intérieur. 11 s’en présenta plusieurs; et, pour les pourvoir, on alla chercher dans la maison du P. Brumauld les enfants qui y avaient été placés provisoirement. Ces pauvres enfants ne voulaient pas s’en aller; mais leurs nouveaux patrons produisant des ordres formels, il fallut se résigner à les suivre.
Plusieurs mois après, les orphelins, au sortir de la messe, furent tout surpris de trouver au milieu de la cour deux de
leurs anciens camarades, dont les tristes haillons faisaient contraste avec les habits de dimanche dont ils étaient euxmêmes revêtus. Les nouveaux venus se virent bientôt entourés de tous les enfants de l’établissement, qui, quelques minutes après, accoururent vers leur directeur en criant : «Père, voilà Yarich et puis Simon.» Le P. Brumauld s’approcha d’eux et leur demanda d’où ils venaient et ce qu’ils faisaient là. « Cet homme chez qui on nous avait mis, « lui répondirent-ils, nous faisait voler du foin et des arti- « chauts dans les jardins pendant la nuit; les gendarmes « sont venus, ils l’ont pris pour le mettre en prison et nous « nous sommes sauvés. » Après cette explication, le P. Brumauld obtint de l’Administration la permission de les garder.
La maison des orphelins ne tarda pas à être connue ; de tous les côtés les colons lui adressèrent des enfants et plus d’un indigène peut-être lui eût volontiers confié son fils.
Un jour, les gamins arabes d’Alger qui stationnent sur la place pour cirer les souliers des piétons et tenir les chevaux des cavaliers, abordèrent 1e P. Brumauld en lui disant : « En voilà un qu’il est pour toi ; il n’a ni père ni mère. » C’était un enfant allemand tout déguenillé. — « Eh bien ! lui dit le P. Brumauld, veux-tu que je te serve de père ? » L’enfant ne répondit rien. Les petits Arabes lui criaient : « Réponds donc, vas-y donc; » fortifiant leurs pressantes injonctions d’un mot qu’ils croyaient français. Enfin, lorsque l’Allemand se décida à venir avec le Père à la direction de l’intérieur, les petits Arabes le suivirent pour s’assurer de sa constance, et, à plus de vingt reprises, ils l’encouragèrent par des verbes flanqués de la même épithète.
Malgré les soins affectueux dont ils étaient entourés, ces pauvres enfants arrachés au vagabondage étaient quelquefois longtemps à se |dier à la discipline de la maison de Ben- Aknoun. Il était rare que chaque année il ne se formât pas (]uelque complot. Dès les premiers temps, une demi-douzaine des plus jeunes résolurent de s’évader. « Allons-nous-en, se
LES ORPHEUNATS.
« dirent-ils, à Blidah ; nous tiendrons les chevaux, nous fe- « rons une petite chapelle à la sainte Vierge et nous nous « amuserons. » — « Je connais la route, » ajouta l’un d’eux. Les voilà donc tous partis ; mais à peine à une lieue, terme des plus longues promenades cpi’ils avaient faites autour de la maison, ils se trouvèrent embarrassés sur le chemin à prendre. Une bonne femme passant par là comprit ce qu’il en était, et dès qu’ils l’interrogèrent elle s’empressa d’attirer leur attention sur les difficultés du voyage, et mit en avant les gendarmes et les chacals. Bref, elle les détermina à rebrousser chemin, leur faisant espérer qu’on ne se serait pas encore aperçu de leur départ et qu’ils ne seraient pas grondés.
Outre son évêque, le P. Brumauld avait encore dans le maréchal Bugeaud un puissant protecteur. Sa qualité de Jésuite n’effarouchait en rien le gouverneur, il ne voyait en lui qu’un homme de bien, tout dévoué à son pays, tout dévoué à la colonie ; c’en était assez pour lui concilier son amitié. En temps de paU, il lui envoyait ses soldats pour l’aider dans ses cultures ; en temps de guerre, il avait sa part dans les razzias; on lui ramenait quelques chevaux ou quelques moutons. Le cadeau, quoique ordinairement en mauvais état et de peu de valeur, n’en était pas moins le témoignage d’un souvenir affectueux.
Les enfants de Ben-Aknoun profitaient aussi des défroques de l’armée : les vieilles capotes, les vieux pantalons de soldats servaient à les habiller. Le P. Brumauld savait utiliser tous les meubles et ustensiles hors de service que lui abandonnait l’intendance de l’armée. Il donnait à ses petits ouvriers des gamelles de fer-blanc qui, toutes rouillées et percées qu’elles étaient, leur tenaient lieu de couffins ou de paniers d’osier.
Bien que tous ces petits revenants-bons allégeassent les charges du P. Brumauld, elles n’en excédaient pas moins ses ressources ; il demanda alors de passer un marché avec l’Administration pour tous les enfants qui seraient placés par elle
dans son établissement. On lui accorda provisoirement pour chaque enfant au-dessous de quinze ans élevé dans la maison de Ben-Aknoun une allocation mensuelle de 21 fr. 50 c.; de plus, un maître à 60 fr. par mois pour dix enfants ; en tout, pour chacun de ces enfants au-dessous de quinze ans, près de 1 fr. par jour. Le maréchal Bugeaud, à la veille d’entreprendre une de ses plus glorieuses expéditions, voulut présider lui-même à la conférence qui eut lieu pour régler ces détails. L’Administration civile, avant de souscrire aux conditions, voulait que le P. Brumauld prît l’engagement de ne point faire chrétiens les petits indigènes qui seraient placés dans sa maison. Celui-ci repoussait cet hypocrite protectorat de la foi musulmane. Le maréchal Bugeaud trancha la question en déclarant que les orphelins n’avaient d’autre père que le P. Brumauld, et que toujours un père devait avoir le droit d’élever ses enfants comme il l’entendait. Etait-il d’ailleurs possible que des enfants indigènes, élevés au milieu d’enfants chrétiens, pussent conserver 4es préjugés des disciples de Mahomet, et préférassent à leur majorité les lois du Coran à celles de l’Evangile et de la France ?
Dès l’année 1850, tous les obstacles étaient surmontés quant à l’Administration civile, et la maison de Ben-Aknoun commençait à prendre une certaine prospérité aux yeux du monde. Six Pères Jésuites la dirigeaient avec une trentaine de Frères coadjuteurs, et le nombre des enfants s’élevait à 270. Beaucoup d’entre eux n’étaient plus à la charge de l’Etat et commençaient à être placés de différents côtés. 4 hectares de jardins potagers bien irrigués par des canaux en maçonnerie, 17 hectares de vignes à côté de belles plantations de toute espèce en plein rapport, assuraient déjà quelques ressources à la maison. Le général d’Hautpoul, en arrivant au gouvernement de l’Algérie, était émerveillé de ces résultats; aussi le camp d’Erlou à Bouffarik n’étant plus nécessaire à l’armée, et la pépinière voisine venant à être supprimée comme établissement public, il proposa l’un et l’autre au P. Brumauld
LES ORPHELINATS
pour y fonder un nouvel orphelinat. Le P.Brumauld accepta et s’installa bientôt à Bouffarik avec une soixantaine d’enfants.
Au 31 décembre 1851, le nombre total des enfants dans les deux maisons était de 311, dont 64 au-dessous de 10 ans, 155 de 10 à 15 ans, et le reste au-dessus de ce dernier âge. On y comptait 198 Français, 43 Allemands, 24 Espagnols et 7 Arabes. Les autres, quoique nés dans l’Algérie, étaient d’origines diverses.
« 11 faut le voir pour le croire, disait le Père Brumauld, avec quelle facilité cette masse d’éléments hétérogènes s’est homogénisée ; toutes les nuances d’origine ont disparu ou disparaissent rapidement ; les étrangers oublient même leur langue maternelle et tout devient français dans la maison ; les petits Arabes se fâchent, si on les appelle Bédouins. »
Un bon nombre pouvaientêtre classés par profession : ainsi l’on comptait parmi eux : 125 cultivateurs, 6 cordonniers ou bourreliers, 5 forgerons, 4 menuisiers, 4 boulangers et bouchers, 2 cuisiniers ; cinq des plus grands étaient en état de faire des chefs d’ateliers ou des surveillants.
A cette époque, le P. Brumauld avait déjà pris des arrangements nouveaux avec la préfecture d’Alger; une expérience de plusieurs années, faite à Ben-Aknoun, l’avait mis à même d’apprécier le juste prix de revient de la journée d’un orphelin dans une maison de ce genre, depuis l’âge de six ans jusqu’à sa majorité. Dans le calcul il ne fallait pas seulement comprendre les frais de nourriture et de vêtements de chaque enfant, mais aussi l’entretien de leur directeur, de leurs maîtres et contre-maîtres, dont le nombre était de 29 , c’était à peu près un maître pour dix élèves.
D’un autre côté, les fondations de ce genre entraînent ordinairement dans des avances considérables dont il fallait tenir compte. Ainsi, celui de Ben-Aknoun, malgré les aumônes dont il avait pu être l’objet, avait nécessité un emprunt de 160,000 fr., tant pour l’achat de la propriété que pour l’installation des enfants. En supposant qu’il n’en fallût payer l’in-
térêt qu’à 5 p. 0/0, c’était donc une somme de 8,000 fr. à prélever annuellement sur les frais généraux. L’établissement de Bouffarik avait coûté moins cher d’acquisition première ; elle s’était conclue moyennant 45,000 fr. ; mais elle avait entraîné dans des dépenses considérables de réparation. Tontes les constructions de l’ancien camp d’Erlon, faites à la hcàte au moment de la guerre, étaient trcs-défeclueuses, et l’officier du génie qui avait été chargé d’en faire l’estimation avait été obligé de reconnaître qu’elles n’étaient plus qu’une charge très-lourde pour son administration. Attenant à ces constructions, il n’y avait que 31 hectares de terres provenant de l’ancienne j>épinière. Cette pépinière devait être entretenue dans l’intérêt de la colonisation ; mais une partie de jl’eau nécessaire à son irrigation allait bientôt être supprimée. La concession faite au P. Brumauld comprenait, il est vrai, encore un lot de lOü hectares ; mais ils étaient situés au milieu d’un marais, à sept kilomètres de distance. Pour compléter l’exploitation, il fallait donc acheter d’autres terres, et le prix en était déjà élevé aux environs de Bouffarik.
Aussi, le P. Brumauld, refaisant ses calculs, avait-il été amené, pour faire face à toutes ces charges, à demander une subvention de 90 c. par jour pour les enfants au-dessous de 10 ans; de 80 c. pour ceux de 10 à 15, et de 50 c. pour ceux de 15 à 18. A partir de 18 ans jusqu’à 21 ans, les orphelins devaient pourv'oir, parleurs travaux, à leur entretien et à leurs dépenses. Il était dit, par une clause spéciale du traité avec l’Administration, que le directeur devait remettre, le jour de sa sortie, à chaque orplielin devenu majeur, un petit pécule de 100 fr. au moins, et plus considérable, s’il y avait lieu de récompenser sa bonne conduite et son travail.
D’un autre côté, l’Administration garantissait à chaque élève qui se fixerait en Algérie en qualité de cultivateur une concession de 4 à 6 hectares, suivant la nature et la situation du sol.
LES OltPHELlNATS.
Avec un système plus vaste, le P. Bnimauld admettait la possibilité d’arriver plus tard à l’abaissement de ces subventions.
Le développement des orphelinats pour les enfants de notre colonie n’était pas une perspective désirable; bien heureusement pour elle, ces établissements devaient [>lutôt tendre à décroître qu’à augmenter, fca population coloniale devenait de plus en plus nombreuse; mais, grâce aux soins hygiéniques que l’expérience faisait prendre, grâce à la sollicitude de l’Administration, qui avait fini par comprendre qu’il était préférable de prévenir les maladies que d’y porter remède, la mortalité était devenue moins grande, et il n’était plus nécessaire de pourvoir à l’éducation d’un aussi grand nombre d’orphelins.
Le P. Brumauld tourna donc ses vues ailleurs. L’Administration dépensait des sommes énormes pour installer de nouveaux colons. L’expérience avait prouvé que les résultats obtenus par elle étaient loin de répondre à ces sacrifices. Par suite de leur iuexpériencej de leur inconstance, de leurs vieilles habitudes, de leur intempérance et même de leur immoralité, beaucoup de colons n’avaient pas réussi et avaient désiré rentrer dans la mère-patrie. Vouloir repeupler l’Afrique avec de tels sujets n’était pas chose plus facile que de la reboiser avec de vieux arbres d’un autre continent qu’on y aurait transplantés. Le P. Brumauld pensait qu’il y aurait plus de chance de réussir avec de plus jeunes éléments, et commença à parler d’un nouveau système de colonisation qui vint s’ajouter à tous les autres : la colonisation par la jeunesse, à l'instar du reboisement par les pépinières. Il alla donc à Paris pour proposer son plan, dont une expérience de dix années garantissait le succès.
« Les moyens employés, disaitril dans un Mémoire adressé au Ministre de la guerre, sont ;
« Un amour sincère et égal pour tous les enfants ; des soins affectueux et évidemment désintéressés ; la vie des champs, une instruc-
tion religieuse solide ; une discipline exacte plus soutenue par l’exemple que par la rigueur ; des délassements convenables et même des petites fêtes ménagées à propos ; enfin la perspective d’un avenir d’autant meilleur qu’il aura été mieux préparé.
« De là à Ben-Aknoun , les visages ouverts et satisfaits ; ces joues fraîches et fermes; cette activité dans le travail; cette vivacité dans les yeux ; ce bon appétit à Uible ; cette profondeur de sommeil pendant la nuit; cet air sincère dans les exercices religieux; cette docilité filiale, cette union fraternelle, et enfin cet aspect de bon ordre sans contrainte, de prospérité et de véritable bonheur champêtre dont se montrent frappés tous ceux qui en sont témoins pour la première fois.
« L’enseignement de Ben-Aknoun, Monsieur le Ministre, consiste exclusivement dams la science nécessaire ou utile à un honnête villageois ; car ce sont des paysans et rien que des paysans que l’abbé Brumauld entend former. »
a Je puis, disait-il dans un autre Mémoire adressé au Ministre de l’Intérieur, accepter jusqu’à mille enfants, y compris l’excellent noyau de 350 que j’ai déjà à Ben-Aknoun et à Bouflàrik.
« De plus, après avoir installé et organisé centaine par centaine, à quelques mois de distance respective, ce nombre total de mille, je régulariserai un mouvement d’entrées et de sorties qui fera passer successivement beaucoup d’enfants dans un établissement et vous ouvrira un débouché considérable. Je prendrais ces enfants de 9 à 12 ans, pour commencer, et je vous dememderais de les choisir par faveur et de gré à gré dans vos établissements de bienfaisance. Je dis par /aveur, à cause de l’avantage réel qu’ils auraient à être transférés en Algérie, poiu y être préparés à la jouissance de cette terre promise ; et de gré à gré, parce que les faveurs réelles ne doivent pas s’imposer.
« Cette manière d’agir créerait d’ailleurs, ce me semble, un précieux moyen d’émrilation : Si v<ms êtes sages, vous serez choisis pour aller en Afrique, où vous trouverez des avantages qu’on ne saurait vous procurer en France.
« Quel magique ressort entre d’habiles mains poim exciter déjà des enfants aux efibrts les plus salutaires ! Quel changement favorable à produire dans les individus et même dans les maisons par l’influence de la perspective nouvelle !
« Je voudrais, par ce moyen, faire autant de bien jusqu’à leur tour de choix aux enfants que je laisserais qu’à ceux que je prendrais. »
C’était en 1852. Déjà on commençait à se désabuser, à Paris même, de la séduisante pensée que l’on avait eue en
LES ORPHELINATS
1848, de transformer tout d’un coup des ouvriers de manufactures en colons agricoles, et de pouvoir faire profiter l’Algérie des artisans qui encombraient nos villes. La plupart des colons parisiens avaient succombé à la tâcbe ; les autres étaient découragés. Ils abandonnaient tous les jours leurs concessions africaines et renonçaient au titre de propriétaire pour reprendre leur ancien métier et leurs anciennes habitudes. Les révolutions arrivent quand les hommes sont changés; mais ce ne sont pas les révolutions qui changent les hommes. Poiu’ arriver là, il faut des moyens plus conformes à l’ordre éternel des choses. Il faut semer si on veut récolter, et ce n’est que par l’éducation que l’on peut sérieusement songer à modifier des générations tout entières. Dans les créations sociales comme dans celles de la nature, rien ne doit être précipité.
Le gouvernement lui-même commençait à comprendre que les embarras survenus les années précédentes à l’occasion des classes ouvrières venaient en grande partie de la mauvaise éducation donnée aux enfants de Paris , et que les premiers soins de l’assistance publique devaient se porter de ce côté. Attendre les progrès du mal pour y porter remède, était une économie bien mal entendue. Mais ces pensées sages, qui germaient dans des régions élevées , n’étaient pas encore comprises de ceux qui avaient la mission officielle de venir en aide à toutes les misères.
Quand donc le P. Brumauld vint proposer aux Administrations départementales de prendre les orphelins et même les enfants trouvés qui étaient complètement à leur chaîne, on lui répondit par une tin de non-recevoir que l’on trouvait sans réplique : que l’éducation des enfants trouvés en France, placés comme ils l’étaient dans les campagnes, ne coûtait pas la moitié des orphelins de l’Algérie ; que ses propositions pouvaient sans doute être importantes au point de vue de la colonie, mais qu’elles n’avaient qu’un intérêt secondaire pour les départements français ; que le premier soin des conseils
généraux, bien loin d’augmenter les charges des contribua- Wes, devait être de les alléger. C’était en vain que le P. Brumauld alléguait que ses conditions n’étaient pas plus onéreuses que celles de la plupart des autres établissements de ce genre fondés en France par la charité privée, alors même qu’ils sont patronnés par l’Etat.
Cependant, l’Administration des hospices de Paris, sur les invitations pressantes de M. le Ministre de l’Intérieur, consentit à faire un essai et ût un traité avec le P. Brumauld pour lui confier l’éducation de 200 enfants, dont la moitié serait prise parmi les enfants trouvés , et l’autre moitié serait choisie dans les familles pauvres inscrites aux bureaux de bienfaisance.
Les 200 enfants que la ville de Paris et l’Administration des hospices voulaient faire élever en Algérie se sont rendus, dans le courant de juillet 1853, à l’embarcadère du chemin de fer de Lyon , où le P. Brumauld les attendait. Ils étaient divisés en deux bandes : d’un côté étaient les enfants trouvés de Paris, que l’Administration avait retirés de divers endroits; de l’autre étaient les enfants que l’on avait demandés dans les douze mairies aux bureaux de bienfaisance.
Ces deux groupes d’enfants avaient une physionomie toute différente : les enfants trouvés, déjà réunis depuis une huitaine de jours à l’hospice de la rue d’Enfcr, avaient été habillés à neuf ; ils étaient vêtus de blouses bleues maintenues par des ceintures, et coiffés de képis. On les avait mis en rang deux à deux, et, pour les occuper en attendant l’heure du départ, on leur faisait faire des évolutions dans la cour. Des enfants de troupe n’eussent pas été mieux disciplinés. Ces pauvres |)etits , contents de leurs beaux habits et de la protection nouvelle dont ils étaient l’objet, semblaient reconnaissants de tout ce que l’on faisait pour eux, et avaient à cœur de le témoigner en étant tous bien sages.
La bande envoyée par les bureaux de bienfaiionce était ua peu plus turbulente : on retrouvait là le véritable gamin de
LES ORPHELINATS
Paris, aussi empressé à venir nouer connaissance avec les Arabes qu’à aller faire des barricades un jour d’émeute. Ils étaient arrivés dans leur accoutrement ordinaire, plus débraillés les uns que les autres. Un certain nombre avaient leur casquette de côté sur l’oreille, quelques-uns des calottes grecques, beaucoup n’avaient pas songé à prendre un bonnet et étaient nu-téte. Les uns, comme des blanchisseuses, avaient sur leur tête un gros paquet de linge sale ; les autres avaient plié dans un mouchoir une chemise de rechange ; d’autres, plus prévoyants pour leur estomac, avaient un gros pain sous le bras ; tous s’agitaient et bourdonnaient comme des abeilles autour d’une ruche ; des agents de police, assistés des soldats du poste, maintenaient l’ordre parmi les parents rangés à distance.
Du reste, cette première séparation ne semblait pas beaucoup inquiéter les enfants, et, à leur air de résolution, on voyait que le goût des aventures avait pris le dessus chez eux sur les sentiments de piété liliale. Un seul cependant n’avait pu les vaincre et pleurait sa pauvre mère ; ses camarades tâchaient de le consoler et de faire diversion à sa douleur en lui disant qu’il allait voir les Arabes; les descriptions les plus animées de la nouvelle terre promise n’arrêtaient pas les sanglots du petit émigrant ; heureusement pour lui, le Père Brumauld vint à passer et, lui tendant les bras, lui prodigua d’affectueuses caresses. L’enfant comprit que, s’il perdait sa mère, il allait retrouver un père, et, séchant ses larmes, alla bientôt se mêler aux autres.
Les administrateurs des hospices s’étaient rendus sur les lieux pour régler le départ et faire l’appel des candidats. Craignant que quelques-uns ne fussent pas exacts au rendezvous, ils en avaient fait venir deux de plus. La précaution était inutile, et devint bientôt une cause de grande désolation; les deux surnuméraires étaient dans le désespoir, quand on leur apprit qu’il fallait rester.
Le Père Brumauld, pour apaiser ces nouvelles larmes, con-
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sentit à en prendre un de plus et donna à l’autre une pièce de cinq francs. Mais ce dernier n’y trouva pas son compte ; il s’arrachait aux bras de sa mère, qui était venue le retrouver, pour s’attacher aux pas du P. Brumauld, et jusqu’au dernier moment on le vit suivre ses moindres mouvements à quelques pas en arrière, dans une attitude suppliante et désolée.
Quand tout fut réglé, les administrateurs des hospices ne voulurent pas quitter ces joyeux enfants de Paris sans leur offrir quelques rafraîchissements. On envoya chercher quelques bouteilles de vin, et tous ces bous enfants firent leurs adieux à la capitale en buvant à sa santé.
Des wagons spéciaux avaient été préparés pour eux. Dès qu’on se fut assuré qu’ils n’avaient pas des cigares de contrebande, les portes leur furent ouvertes ; ils s’y précipitèrent avec ardeur, et aussitôt introduits s’empressèrent de faire leur petit ménage pour la nuit, plaçant leurs paquets , se débarrassant de la cravate ou du gilet qui les gênait. Au bout de quelques minutes, ils étaient déjà tous aux portières, offrant des poignées de main à tous les passants. Puis, quand le coup de sifflet fut donné et que le train commença à se mettre en marche, ce furent des applaudissements à stupéfier tous les voyageurs qui n’avaient pas songé à une pareille rencontre.
M. le docteur Vergé, dont nous avons parlé plus haut, accompagnait le P. Brumauld et son petit bataillon. Tous ces enfants furent dirigés sur Bouffarik. Les enfants trouvés avaient un assez bon tempérament et étaient déjà accoutumés à la vie des champs. Il n’en était pas ainsi des enfants fournis par les bureaux de bienfaisance : il avait fallu faire un grand choix parmi ces derniers. Les pauvres enfants de Paris ont en général une organisation débile et sont souvent atteints de maladies chroniques.
Les résultats d’une bonne éducation ne tardèrent pas à se révéler sur les petits Parisiens : ils furent surtout frappants
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pour les enfants des familles pauvres, dont la plupart étaient arrivés aussi indisciplinables que chétifs : au bout de quelques mois, leur visage avait pris un teint frais et coloré, et toute leur physionomie annonçait qu’ils avaient perdu leurs fâcheuses habitudes.
Maintenant ils connaissent l’Afrique comme de vrais colons, et toute leur ambition est de pouvoir un jour y former un établissement.
Les deux maisons du P. Bnimauld comprennent aujourd’hui 490 enfants, dont 270 à Ben-Aknoun et 220 à Bouffarik. Celle de Ben-Aknoun est dirigée par cinq prêtres et dix-neuf frères ; celle de Bouffarik par six prêtres et quinze frères ; dix-sept laïques auxiliaires sont répartis dans les deux orphelinats. En effet, les frères seuls ne pouvaient suffire à tous les emplois, dont quelques-uns même exigent des connaissances spéciales.
Il y a dans les établissements de ce genre de nombreux services, dans lesquels les enfants viennent tour à tour se grouper et ont besoin d’une direction. C’est ainsi que des chefs ou contre-maîtres sont placés à la tête du jardin, de la vigne, de la pépinière, de l’écurie, des étables, de la boulangerie, de la buanderie, des ateliers de tailleurs et de cordonniers, des menuisiers, des tailleurs de pierres et des forgerons. La culture du tabac est dirigée par un Espagnol. Des chefs temporaires sont également nécessaires au temps de la fenaison et de la moisson, pour conduire les enfants employés aux récoltes. Les grands orphelins ont huit heures de travail manuel et deux heures d’étude. Les deux heures d’étude en été sont prises au milieu du jour; en hiver, elles sont réparties dans la matinée et le soir. Quant aux jeunes enfants, on cherche à les occuper le mieux possible, en partageant leur temps entre la classe et les travaux manuels. On imagine au besoin pour eux de petites corvées auxquelles on donne beaucoup d’importance, mais dont le principal but est de leur faire prendre de l’exercice. Us travaillent tous
comme des hommes, et la pensée d’être utiles les grandit à leurs propres yeux et relève leur moral.
Depuis le 17 décembre 1842, date du premier début du Père Brumauld, jusqu’à ce jour, 922 enfants ont trouvé dans les orphelinats de garçons de la province d’Alger asile , instruction religieuse et école d’apprentissage pour l’agriculture et les métiers qui en sont les meilleurs auxiliaires.
Sur ce nombre 38 sont morts : une perte si faible a de quoi étonner, quand on songe aux conditions sanitaires de la plupart de ces pauvres enfants et à l’état de dépérissement qu’avaient causé leur abandon, leur vie de vagabondage et souvent la mauvaise conduite de leurs parents.
Trente-six orphelins sont déjà sortis de ces établissements à vingt ans ; 360 avant leur majorité ; plus des trois quarts de ces derniers ont été remis à des parents qui les ont réclamés, et à qui ils devaient être désormais plus utiles qu’onéreux. Leurs anciens maîtres n’en reçoivent généralement que de bonnes nouvelles. Parmi les autres enfants mineurs, douze ont pris rang dans l’armée; d’autres ont été placés comme valets de ferme. Les orphelins sortis à leur majorité ont été casés diversement selon leur aptitude ; ils ne réussissent pas tous au même degré ; la maturité et l’expérience font défaut à plusieurs.
Le P. Brumauld, tout en se réjouissant du succès qu’il a déjà obtenu, reconnaît qu’à ce dernier égard il y a encore quelque chose à faire.
Nous aurons plus tard occasion de développer le nouveau plan que de judicieuses observations lui ont suggéré, et qu’il propose même aujourd’hui pour donner satisfaction à tous les intérêts et faire de son œuvre une des premières bases de la colonisation. Auparavant, disons quelque chose des autres établissements de ce genre qui se sont formés dans les provinces d’Oran et de Constantine.
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Avant 1849 il n’y avait pas d’orphelinat de garçons dans la province d’Oran, pas plus que dans celle de Constantine : les orphelins de l’une et de l’autre province étaient dirigés sur la maison de Ben-Aknoun, près Alger. M. l’abbé Abram fonda à cette époque un nouvel établissement près d’Oran. Cet ecclésiastique avait groupé autour de lui quelques frères laïques dont il avait formé un institut religieux sous le nom de l’Annonciation-de-Marie. Depuis plusieurs années le Père Abram, avec sa petite congrégation, s’occupait de l’éducation des enfants pauvres dans le diocèse de Montpellier ; mais l’Afrique offrait un champ plus vaste à son dévouement, et il voulut s’y consacrer tout entier. L’Administration, déjà édifiée sur les résultats que pouvait obtenir une congrégation religieuse, l’accueillit avec empressement et traita avec lui aux mêmes conditions qu’avec le P. Brumauld. Sur ces entrefaites, l’ancien camp des spahis de Misserghin, à trois lieues d’Oran, avait été évacué ainsi que le camp d’Erlon, et, comme celle de Bouffarik, la pépinière de Misserghin venait d’être supprimée. Le général d’Hautpoul fit pour le Père Abram ce qu’il avait fait pour le Père Brumauld, et le Directeur du nouvel orphelinat se trouva par là immédiatement en possession de bâtiments assez vastes et de 55 hectares de terres irrigables, en partie couvertes de plantations. Aux termes du décret qui régularisa cette concession, le Père Abram s’engagea à la consacrer, pendant vingt ans, aux orphelins qui lui seraient confiés par l’Administration : condition adoptée désormais pour les concessions semblables. Il fut convenu, du reste, que l’éducation des orphelins serait essentiellement agricole, et que leur régime alimentaire serait celui des enfants de troupe.
A la fin de 1851, le nombre des orpheUns élevés dans l’établissement de Misserghin était déjà de 60, dont 36 Français, 14 Espagnols, 9 Allemands et 1 Arabe. Suivant en tous points les traces du P. Brumauld, le P. Abram vint alors en France et offrit de recevoir aussi dans sa maison les enfants
trouvés de la métropole. M. le Ministre de l’intérieur adressa à cette occasion à tous les préfets la circulaire suivante :
Paris, 7 août 1852.
Monsieur le Préfet, au nombre des questions qui intéressent le plus directement l’ordre social et dont le gouvernement se préoccupe avec le plus de sollicitude, se place, l’une des premières, la question des enfants trouvés.
Résoudre cette grave question, en appliquant à la colonisation de l'Algérie la population des hospices de la métropole, ce serait. Monsieur le Préfet, résoudre un double problème qui s’est souvent offert aux méditations des esprits pratiques, et dont l’importance ne saurait vous échapper.
Une Commission a été instituée dans ce but, de concert avec M. le Ministre de la guerre, près de mon département.
Déjà, ainsi que vous avez pu en être informé, 200 enfants appartenant à l’hospice dépositaire et aux familles indigentes de Paris et de la banlieue ont été confiés au père Brumauld, directeur des orphelinats de Ben-Aknoun et de Boulfarik (Algérie) , pour être élevés dans ces établissements aux frais de l’État et du département de la Seine.
Mais là ne doivent pas s’arrêter les efforts de l’Administration.
Pour apprécier les résultats de ce système nouveau de colonisation et être à même d'en faire ultérieurement l’application sur une plus large échelle, il convient de multiplier, d’encourager, autant que possible, les essais de ce genre, soit en créant sur le sol de l’Afrique de nouvelles colonies agiâcoles, soit en favorisant le développement de celles qui sont déjà formées.
Le père Abram, fondatem* de l’orphelinat de Misserghin dans la province d’Oran, m’a adressé une demande semblable à celle du père Brumauld, et vivement appuyée, comme celle-ci, par mon collègue de la guerre.
L'elfectif de la population actuelle de la ferme de Misserghin, n'est pas en proportion avec l’étendue des bàtimenis et des terrains d’exploitation, l’importance du personnel administratif, et la variété des travaux agricoles et professionnels auxquels sont exercés les jeunes élèves : il pourrait être facilement triplé.
Mais les sacrifices que mon ministère s’est imposés en faveur des 100 enfants pauvres de Paris dont l’envoi vient d’avoir lieu sont trop récents et trop considérables, pour qu’il me soit possible de les renouveler.
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n ne s’agit plus d’ailleui-s aujourd’hui d’enfants pauvres, m.-ûs uniquement d’enfants appartenant aux hospices dépositaires.
D’un autre côté le département de la Seine se trouve , quant à présent, dans la même impuissance.
J’eii donc résolu. Monsieur le préfet, de faire un appel à votre département, bien convaincu qu’il n’hésiterait pas à suivre, dans la limite de ses ressources, l’exemple que vient de donner le département de la Seine, et qu’il s’empresserait de concourir à l’accomplis sement d’ime œuvre de laquelle U est permis d’espérer de si utiles résultats
Je me propose de faire étudier la qpiestion relative à la création en Algérie d’un établissement correctionnel, destiné aux enfants rebelles et indisciplinés des hospices. .Mais l’orphelinat de Misserghin ne saurait, sous aucun rapport, être assimilé à une colonie pénitentiaire ; les élèves qui seraient mis à la disposition du père Abram, devraient donc être exclusivement choisis parmi ceux dont le contact ne pourrait nuire au reste de la colonie, et qui se montreraient, comme ceux qui les ont précédés, digues de recevoir les bienfaits de l’éducation morale et professionnelle, et de recueillir les fruits des sacrifices que le gouvernement s’imposerait en leur faveur.
A ces conditions mon collègue de la guerre me fait connaître que son Administration est disposée à accorder aux jeunes émigrants une indemnité de route calculée à raison de 30 centimes par myriamètre, à leur arrivée au port d’embarquement, le transport gratuit par mer et la nourriture pendant la traversée. Une concession de terres d'une étendue variable de 4 à 8 hectares suivant la nature et la situation du sol, est en outi’e garantie à chsupie élève à sa sortie de l’orphelinat
L’avenir des enfants est ainsi entouré de toutes les garanties désirables
La réalisation de ce projet étant subordonnée à des questions de finances départementales, il sera nécessaire de recourir à l’interven" tion du conseil général.
Je vous invite, de la manière la plus pressante, à en saisir cette assemblée dès l’ouverture de la session prochaine.
Vous voudrez bien me faire connaître le résultat de ses délibérations à cet égard, le nombre d’enfants dont les administrations charitables de votre département consentiraient à se dessaisir en faveur de l’orphelinat de Misserghm, les conditions qu’elles imposeraient au directeiu' de cet étabUssemeut, enfin les sacrifices qu’elles seraient disposées à faire pour l’entretien et l’éducation des jeunes colons.
Je vous prie de joindre à ces diiTérentes indications les observations que vous auront suggérées vos études particulières.
Vous ne perdrez pas de vue qu’il impoilerait, au point de vue sanitaire, que le départ projeté pût être effectué avant les approches de Thiver.
Je vous recommande donc d’apporter à cette affaire tout le zèle et toute l’activité possibles, et de ne rien négliger pour en hâter la solution.
Veuillez, etc., etc.
Plusieurs conseils généraux répondirent à cet appel et votèrent l’entretien d’un certain nombre d’orphelins de leur département à Missergbin. Le Père Abram, dès l’année 1854, avait ainsi 180 orphelins sous sa direction, et était assisté de 34 Frères.
Le recrutement de ces modestes religieux est, on ne peut se le dissimuler, une des choses les plus difficiles. 11 est un écueil pour les anciennes congrégations; à plus forte raison devait-il en être de même pour le Père Abram qui débutait en Afrique, et ne pouvait trouver là aussi facilement qu’en France les éléments d’un noviciat. Des enfants que l’on veut former à la vie agricole, qui sur dix heures de travail en doivent consacrer huit à tenir des outils, ont moins besoin de maîtres d’école que d’ouvriers expérimentés dans le métier qu’on veut leur apprendre, et des instituteurs pourvus des diplômes de l’Université rempliraient peut-être moins bien que d’autres le but à atteindre. D’un autre côté, si déjà la vocation religieuse est si rare parmi ces derniers, elle doit l’être bien davantage parmi des artisans d’une éducation moins bien soignée. En tout cas, si une chose doit étonner, c’est qu’en si peu de temps le Père Abram ait pu organiser son œuvre d’une manière aussi complète ; car il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qu’il n’ait trouvé moyen d’entourer de soins maternels.
L’orj)helinat de garçons de la province de Gonstantine a
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été placé à Medjez-Amar, entre Guelma et les Eaux-Chaudes de Hammam-Meskhoutine, dans un bassin formé au confluent du Bouham et de l’Oued-Cherf. Lors de l’expédition de Constantine en 1846, l’année, partie de Bône, suivit l’ancienne route arabe, et un camp fut établi en cet endroit. Un rideau de montagnes y abrite parfaitement des vents du nord ; mais on y reste exposé à ceux du midi. Les deux rivières qui, réunies, prennent le nom de Seybouse, débordent à l’époque des pluies, et leurs eaux, stagnant dans les parties basses, causent, pendant la saison d’été, des fièvres d’une malignité excessive.
Le sol est fertile , malgré les couches imperméables d’argile sur lesquelles il repose ; la terre végétale a près d’un mètre de hauteur dans une partie des terres arables. Ces terres, ainsi que celles propres au pâturage, comprennent la moitié environ du territoire ; l’autre moitié est couverte de massifs d’oliviers et de massifs plus étendus de broussailles improductives.
Les eaux potables sont peu abondantes. Deux sources, qui filtrent à travers des rochers, disparaissent en été ; il ne reste alors qu’une fontaine d’un faible débit, qui est située à 300 mètres de l’établissement.
M. l’abbé Landemann ' s’installa, en 1849, avec 15 orphelins dans les bâtiments construits par le génie, qui lui furait abandonnés avec une concession de 500 hectares. Il reçut de plus une subvention extraordinaire de 20,000 fr. La généreuse protection du général de Saint-.\rnauld, alors commandant supérieur de la province de Constantine, l’aida dans ses débuts.
Il avait pour coopérateur et pour associé M. de Luc, ancien militaire, qui avait quitté l’épaulette pour endos-
‘ M. l’abbé Landemann, en 1841, avait publié un projet de cnioniaation sous le titre de Fei-mes du Petit-Atlas, et depuis avait adressé plusieurs' Mémoires au roi Louis-Philippe pour la colonisation de l’Algérie. Il est aujourd’hui curé de l’une des paroisses d’Alger, qu’il édifl e par son dévouemen charitable.