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LES CHAMPS ET LES TROUPEAUX ARABES

Il parait que l’Algérie était autrefois un pays assez boisé, du moins s’il faut en croire le témoignage des auteurs anciens.

« La partie de la Lybie orientale qu’habitent les Nomades, dit Hérodote (c’est-à-dire le royaume de Tripoli) est basse et sablonneuse jusqu’au fleuve Triton ; mais deptiis ce fleuve, en allant vers le Couchant, le pays occupé par les labou-

reurs est très-montagneux , couvert de bois et plein de bêtes sauvages. C’est dans cette partie occidentale de la Lybie que se trouxent les serpents d’une grandeur prodigieuse, les lions, les éléphants, etc. »

« On convient généralement, dit Strabon , que la Mauritanie, sauf une petite partie déserte, est un pays riche et fertile, bien arrosé de rivières et baigné de lacs. Cette contrée abonde en toutes choses, produit surtout une grande quantité d’arbres d’une dimension extraordinaire. Aussi fournitelle aux Romains ces larges tables d’une seule pièce dont les veines présentent des accidents si variés. »

Un auteur arabe faisant la peinture de l’Afrique au moment de la conquête musulmane, dit, d’après plusieurs écrivains : « L’Afrique s’étend de Tanger à Tripoli : tout ce vaste espace n’est qu’une ombre continue. »

A ces tableaux il est difficile de reconnaître l’Algérie d’aujourd’hui, non pas qu’en certaines contrées elle ne possède encore de très-belles forêts dont nous parlerons tout à l’heure; mais il ne serait plus vrai de dire, en thèse générale, à propos de toutes les choses dont le pays abonde, qu’il produit surtout des arbres, et encore moins que leur ombre est continue. Ce qui manque, au contraire, en Algérie, dans les contrées les plus fertiles cpie nous cherchons à coloniser, ce sont les arbres. On voyage quelquefois des journées entières sans en rencontrer un seul ; soit qu’on traverse des plaines basses, soit qu’on suive des plateaux élevés, il faut une circonstance surnaturelle pour en trouver ; ici c’est un bois sacré; là c’est le tombeau d’un marabout. Ces arbres séculaires, çà et là dispersés, ne semblent plus que des stations laissées par la Providence pour guider et abriter les voyageurs. A eux seuls ils n’en sont pas moins la preuve certaine que partout, sur le sol algérien, les arbres peuvent prospérer; et il est permis de croire que du temps des Romains il y en avait partout, aussi bien dans les plaines de l’intérieur que sur le territoire des villes de la côte , aussi bien dans les pays envahis

par les Arabes que dans ceux où se sont réfugiés les Kabyles.

Les Arabes ont donc dégarni le sol. Effectivement, ils n’ont pas besoin de bois de construction ; ils habitent des tentes, ils font camper autour d’eux leurs troupeaux en plein air. Les forêts ne sont à leurs yeux que des repaires de bêtes féroces. Us y mettent impitoyablement le feu ; ils ramassent ensuite, pour leur usage, le charbon ou le bois mort que leur laisse l’incendie. Les racines ne sont pas détruites; il en pousse des rejetons que viennent ronger, pendant l’été, leurs chèvres et leurs moutons, quand l’herbe commence à manquer dans la plaine. Si, au bout de quelques années, malgré la dent des bêtes, la végétation prend le dessus et que le bois soit trop touffu , un nouvel incendie éclaircit le terrain. C’est ainsi que la plupart des forêts qui, du temps des Romains sans doute couvraient l’Algérie, ont disparu, et qu’à la place des arbres de haute futaie nous ne voyons plus que des broussailles. Toutefois, cette métamorphose ne s’est opérée qu’à la longue, 11 paraît même que le Sahel d’Alger, à une époque assez récente avait encore de beaux débris, puisque l’histoire raconte qu’en 1789 le dey alors régnant le fit dépouiller de tous ses gros arbres pour faire construire de nouveaux navires, 40 canonnières et 10 bombardières. Dans celte circonstance, l’exploitation se fit peut-être avec plus de précautions que d’ordinaire ; mais le résultat fut le même, grâce aux troupeaux arabes; cl en 1830, lors de notre débarquement, le Sahel d’Alger ne nous a plus offert qu’une couche épaisse de broussailles et de palmiers nains.

Toutefois, l’incurie arabe n’a pas eu pour le sol africain des conséquences aussi désastreuses que le déboisement de nos forêts en France, où la bâche est venue couper jusqu’aux racines, et où la charrue ensuite n’a fait que détacher la couche végétale qui restait sur toutes les pentes. Les broussailles laissées par les Arabes ont au contraire parfaitement maintenu toutes les terres des montagnes et des coteaux

de l’Algérie. Ils n’ont généralement labouré que les parties les plus plates des clairières formées par leurs incendies, et comme du reste leur paresse leur fait respecter partout les moindres touffes d’arbrisseaux, partout le sol a plus ou moins pu conserver son humus.

Il n’y a pas que les montagnes qui soient couvertes de broussailles ; la graine s’en est sans doute beaucoup répandue dans la plaine, et en bien des endroits où il n’y a probablement jamais eu de forêts, ces broussailles ont successivement envahi une grande portion du territoire africain. Les plus beaux champs de la plaine en sont quelquefois couverts ; les jujubiers, les arbousiers, les myrtes, les cistes se les disputent de toutes parts. Néanmoins, ce sont les palmiers nains qui régnent le plus ordinairement dans les bonnes terres ; leurs racines en forme de carottes s’y enfoncent à près d’un mètre de profondeur, et quand leur tige est coupée elles germent comme des pommes de terre. Aussi les incendies, qui compromettent la végétation d’alentour, ne font que dégager les touffes de palmier-nain et leur donner un plus libre essor.

Partout le Sabel et les territoires qui l’avoisinent avaient, à notre arrivée, un aspect désolé et très-peu encourageant pour la colonisation ; la plaine de la Mitidja elle-même aux environs d’Alger a encore de grands espaces incultes et exige de grands défrichements. On ne doit pas cependant en accuser seule l’incurie des Arabes : il ne faut pas oublier la domination qu’ont exercée les Turcs pendant trois siècles et leurs exactions sur tout ce qui les entourait. Les Turcs s’inquiétaient peu de l’avenir; il leur fallait avant tout des impôts, et pour percevoir ceux qu'ils avaient fixés, ils ne reculaient devant aucune violence, devant aucune ruine. Aussi, les Arabes le plus à leur portée, comme nous en voyons naguère un exemple dans la régence de Tunis, cherchaientils à ne cultiver que le strict nécessaire pour leur subsistance, sûrs que d’un jour à l’autre tout ce qu’ils pourraient amasser

CllAlMTRi; 1.

leur serait eulevé. Dans les derniers temps surtout, les ressources de la piraterie allant toujours en diminuant, les deys, pour empêcher leur trésor de trop se vider, s’appliquaient de plus en plus à pressurer tous les cultivateurs du pays. Nos hésitations et nos guerres n’ont pas peu contribué aussi, comme nous l’avons fait remarquer, à compléter la désolation des contrées voisines de la cote.

Ce n’est qu’à dix ou quinze lieues dans l’intérieur que l’on rencontre de véritables pays de culture. Toutefois, les différentes parties du sol algérien ont dû se modifier selon que l’élément arabe y prédominait plus ou moins. Dans la province de Constantine on retrouve presque partout les terres arables que la civilisation romaine avait mises en valeur. Elles ont bien, la plupart, été dépouillées de leurs arbres; néanmoins il en reste encore : aux alentours de beaucoup de ruines s’étendent des massifs de vieux oliviers ; sur beaucoup de ruisseaux on voit de grands ormeaux, des trembles et tous les arbres dont en France nous garnissons les fossés et les limites de nos champs. Les terres cultivées de cette province n’ont presqiie point été envahies par les broussailles et les plantes sauvages ; les forêts qui les coupent ont conservé leurs arbres séculaires ; sans doute de ce côté les incendies ont dû être moins fréquents. Dans les provinces d’Alger et d’Oran, au contraire, les traces du passé sont bien moins conservées; les tribus arabes y ont surtout cherché des pâturages. Mais, avant de parler des troupeaux, disons quelques mots des cultures.

Les Arabes cultivent plusieurs années de suite les mêmes portions de champs de leur vaste territoire ; puis quand la terre est épuisée ils vont planter leurs tentes ailleurs, laissant aux troupeaux errants le soin de la refaire.

A la saison des labours, tous ceux qui sont dépourvus des ressources nécessaires vont trouver les cheiks des douars ou les chefs de famille, et leur offrent leurs services en qualité

LES RESSOl'RCES DU SOL. . 21

de khrammes. Le maître fournit à chaque khrammes une charrue, des bœufs ou des chevaux, un peu de blé et d’orge pour vivre ; puis le grain nécessaire pour ensemencer une zouidja , l’étendue qu’il pourra labourer.

Lorsque le terrain est suffisamment nettoyé, soit par un incendie, soit par l’arrachage de toutes les plantes qui n’offrent pas de résistance, et que les premières pluies d’octobre ont suffisamment détrempé la terre, le cultivateur arabe éparpille sa semence ; puis, à des intervalles suffisants pour la recouvrir, il racle le sol avec sa charrue, tournant toutes les pierres et toutes les touffes qui s’y trouvent. La charrue arabe est d’une extrême simplicité ; c’est un morceau de bois plus ou moins bien arrondi, à l’une des extrémités duquel se trouve ajustée une espèce de sabot en fer tel que ceux qui servent chez nous à enrayer les voitures , et dont la semelle est pointue. A l’autre bout du bois où le soc est fixé se trouve une traverse à laquelle les bœufs sont attachés par les cornes. Mais il arrive quelquefois que le cultivateur arabe n’a qu’un bœuf et qu’un cheval : alors, après avoir attelé, selon l’usage, son bœuf à l’un des bouts de la traverse, il place l’autre bout entre les quatre jambes de son cheval ; deux petites cordes nouées à la traverse, sous le ventre de cette dernière bête, viennent rejoindre un collier fait avec une couverture de laine ou un sac, et le coursier tire ainsi plus ou moins commodément. Tandis que le bœuf a sa tête inclinée vers le sol , le cheval porte la sienne dégagée, placé qu’il est une demi-longueur en avant; il peut ruer librement de ses jambes de derrière sans s’embarrasser dans ses traits , sans atteindre son conducteur. Ce dernier se traîne après sa charrue , tenant d’une main la petite béquille qui dirige le soc, et de l’autre la baguette qui fait avancer ses bêtes.

La bonne graine pousse comme elle peut avec la mauvaise qui n’a pas été brûlée, et au milieu de toutes les broussailles qui bientôt prennent le dessus. L’opération du sarclage est inconnue des Arabes; aussi rien n’est plus riant qu’un

champ de blé en Algérie aux beaux jours du printemps ; il est tout émaillé de fleurs , à moins que des coquelicots ne le couvrent en entier d’une robe de pourpre.

A l’époque de la maturité, dans les premiers jours de juin, les chefs arabes montent à cheval et dirigent sur leurs vastes territoires des troupes de moissonneurs à leur compte. Les épis arrivent à la ceitflure des ouvriers, qui, sans se baisser beaucoup, saisissent leurs tiges par le haut et les coupent avec de petites faucilles. Leur seul vêtement est une courte tunique de calicot ; pour la protéger, pour protéger leur peau elle-même contre les retours de leur instrument tranchant, ils se couvrent l’estomac d’un tablier de cuir. Les épis réunis en petites gerbes sont ensuite accumulés en grands tas près d’une aire où l’oii fait bientôt circuler tous les chevaux de la tribu. A mesure que les bêtes foulent le grain, les hommes avec des fourches soulèvent la paille, dont le vent emporte les plus faibles débris. On procède ensuite au partage du grain; chaque cultivateur prend le kramsa, le cinquième pour sa part, le reste appartient au maître.

Après la moisson, on recueille dans des silos toute la provision nécessaire pour la famille. Ces silos, d’environ trois mètres de profondeur, ont la forme d’une amphore ; ils sont établis dans des terrains élevés et secs. Creusés à l’avance, ils se durcissent à l’action du soleil et se maintiennent ainsi souvent assez longtemps, même après avoir été abandonnés : si bien que nos officiers, dans les premiers temps, en faisaient des prisons pour leurs sujets les plus récalcitrants des postes avancés, qu’ils y faisaient jeter comme des lézards. Les Arabes y déposent leurs grains avec plus de précautions ; ils ont soin de les garnir intérieurement d’une couche de paille. Une fois leurs provisions faites, le reste des grains est vendu. Les gens du Sahara donnent deux charges de dattes j)our une charge de blé. Sur les marchés de la côte, le blé avait peu de valeur avant l’occupation française. Le blé de première qualité se vendait, à Alger, deux boudjoux le saah. Le saah contenait

64 litres, et le boudjou valait 1 fr. 80 c. : c’était environ 6 fr. par hectolitre. L’orge se vendait moitié moins. '

Les Arabes, parfois, au lieu de blé cultivent du bechena, espèce de plante dont la tige ressemble au maïs , et dont la graine, assez petite, est blanchâtre. Les champs de bechena, après la moisson, restent couverts de grandes tiges : on y lance les troupeaux, qui les préfèrent à beaucoup de pâturages.

L’avoine est inconnue aux Arabes ; c’est avec l’orge qu’ils nourrissent leurs chevaux. Ils sèment beaucoup de ce dernier grain, malgré son peu de valeur relativement au blé, non pas qu’ils y soient entraînés par des règles d’assolement, puisqu’ils n’en suivent aucune ; mais la paille de l’orge est préférée pour les bêtes. Puis le blé, pour réussir en Afrique, a besoin d’être semé de bonne heure, car si avant la fin des pluies les racines n’ont pas eu tout le temps de se développer, les premières chaleurs du printemps dessèchent bientôt les tiges, et l’on voit avorter les plus beaux épis. 11 faut donc que l’ensemencement du blé soit terminé au commencemeut de décembre. L’orge peut être semée jusque dans le courant de janvier; elle permet d’agrandir la culture. C’est la période de temps durant laquelle on laboure utilement qui détermine et limite la zouidja, la culture d’une charrue. Un Arabe peut cultiver 40 ares de terre par jour. Or, depuis l’époque du mois de novembre où l’on commence les semailles, jusqu’à celle du mois de janvier où on les achève, on compte 30 à 40 jours propres au travail. La culture d’une charrue peut donc atteindre 12 hectares de terre, quand on la partage entre le blé et l’orge.

Du reste, le rendement des graines diffère beaucoup en Algérie, comme partout ailleurs, suivant la nature des terres. Les terres ordinaires peuvent facilement donner un rendement de 9 à 15 pour un. Sur le riche plateau de Zidour, que les .\rabes citent comme le grenier de la province d’Oran, les terres rendent 22 pour un. Dans certains cantons, comme l’a signalé Desfontaines, le rendement peut même

s’élever jusqu’à 50 et plus pour un; mais généralement les Arabes ne font rendre à leui’s terres qu’à peine 6 ou 7 ; encore est-il à remarquer qu’ils sèment moitié moins de grains que nous dans la même étendue. Un hectolitre de grain leur suffit pour ensemencer un hectare, tandis qu’en France on sème ordinairement plus de deux hectolitres par hectare. Malgré cela, les épis ne prospèrent pas mieux dans les champs arabes ; ils sont souvent étouffés par les mauvaises herbes qui s’y développent à leur aise. D’ailleurs, la culture ayant été peu profonde, quelque diligence qui soit faite pour semer de bonne heure, presque toujours une trop prompte dessiccation avance l’époque de la maturité. Les grains alors deviennent chétifs et racornis. Avec un rendement de 6 ou 7, les Arabes, sur le sol algérien, ont donc, dans la même étendue, un produit bien inférieur à celui de nos cultivateurs français. Les cultivateurs arabes reconnaissent bien qu’avec de meilleurs procédés la terre pourrait leur rapporter davantage ; mais ils disent que ce qu’ils retirent leur suffit, et qu’il est inutile qu’ils se donnent plus de peine. Reste à savoir maintenant si, pour respecter leur paresse, nous devons leur laisser ainsi gaspiller les plus beaux champs de l’Algérie, et imposer à nos colons de pénibles défrichements; si, pour ne point froisser les habitudes des vaincus, les vainqueurs doivent pousser la générosité jusqu’à vouloir se ruiner en colonisation, après avoir déjà supporté tous les frais de la guerre.

Nous pouvons apporter de grandes améliorations dans la culture de l’Algérie, nous pouvons même la préserver quelquefois des fléaux du ciel. Voici ce que racontait, en 1855, un journal du pays, sur les moyens employés pour détruire les sauterelles et les ravages qu’on en pouvait craindre ; l’on ne s’étonnera plus, d’après cela, de les voir figurer parmi les sept plaies de l’Égypte dont parle l’Écriture :

« On avait signalé dans le cercle de Boghar la présence d’œufs de sauterelles.

« Une corvée générale a été ordonnée par le commandant supérieur. Dirigés par un oificier du bureau arabe, les Arabes ont compris le but du travail qu’on exigeait d'eux, et s’y sont livrés avec ardeur . près de 2,000 d’entre eux ont été occupés pendant vingt jours à extraire les œufs de sauterelles enfermés en terre.

a Les détails statistiques suivants donnent une idée du dégAt qui peut être commis par ce redoutable fléau :

« Les œufs d’une seule sauterelle, agglomérés, forment ce que nom appelons une gousse, qui renferme 34 germes ; elle est, en moyenne, d’une longueur de 15 à 18 millimètres, et de 5 à 6 centimètres de diamètre.

« Le kilogramme renferme, en moyenne, 1,670 gousses d’œufs; en multipliant ce chiffre par 34, nombre moyen des œufs dans une gousse, nous trouverons 36,780 œufs par kilogramme. 11 en a été détruit 23,640 kilogrammes.

« La quantité d’œufs détruits est donc de 1,433,839,200.

« Une sauterelle, du moment où elle éclôt jusqu’à celui où elle disparaît, peut détruire, en moyenne, 30 épis de grains; il pourrait donc y avoir 43,673,176,000 épis de détruits.

« Un épi renferme au moins 40 grains.

« Il y aurait donc 1,747,007,040,000 gra'ms de détruits.

« Un kilogramme de grains en renferme, en moyenne, 20,000 ; en divisant donc le chiffre de grains détruits par 20,000, nous trouverons 87,330,332 kilogrammes ou 873,503 quintaux métriques de grains dévastés par les sauterelles lorsqu’elles s’abattent sur les jardins. »

Les Arabes apprécient parfaitement les avantages des irrigations. Dans les plaines voisines du Sahara, où les pluies sont rares, on les voit souvent irriguer des champs de blé ; mais, en général, ils ne pratiquent d’irrigations en grand que pour le mais. Us le font sans soin, comme tout ce qu’ils entreprennent. Lorsqu’au moyen de plusieurs tranchées faites sur les rives, ils ont détourné l’eau d’une rivière ou d’un ruisseau pour la faire arriver aux différentes portions des champs qu’ils veulent irriguer, ils la laissent s’écouler comme elle peut, sans s’inquiéter de ce qu’il en adviendra après, sans songer jamais à la rendre à son lit naturel. L’eau contiuue donc à couler par les mêmes rigoles, tant qu’elle n’est pas

coupée pour irriguer un champ voisin. En été, tout ce qui n’est pas absorbé par la terre, est bientôt évaporé par le soleil : mais aux premières crues d’hiver, l’eau se précipite avec impétuosité dans toutes les nouvelles tranchées des rives, elle en élargit le passage, et les rigoles d’irrigation deviennent autant de torrents qui vont au loin inonder la plaine ; l’eau s’accumule alors dans tous les bas-fonds où elle ne trouve pas d’issue. C’est de cette manière que se forment la plupart des marais qui couvrent les plaines de 1’ .Algérie : les plus fertiles deviennent les plus malsaines ; l’eau y croupit avec tous les détritus organiques qu’elle a ramassés; et des miasmes putrides s’en échappent de toutes parts, sans qu’aucune végétation vienne les absorber. Ainsi, des champs qui devaient produire la richesse et la vie, ne répandent autour d’eux que la misère et la mort.

La seule culture industrielle à laquelle se livrent les Arabes est celle du tabac. Ils produisent une espèce de tabac à petites feuilles, appelé chablis, aujourd’hui très-estimé. Cette culture ébit autrefois restreinte à certaines contrées; il n’y avait que quelques tribus de l’Est, voisines de la côte, qui s’y adonnassent, et, pour éviter la concurrence, les marabouts du pays avaient eu soin de répandre qu’ailleurs de pareilles tentatives resteraient stériles.

Les tribus dont l’existence n’est pas trop nomade font souvent autour de leurs douars quelques petits jardins , si l’on peut donner ce nom à des espaces entourés de broussailles sèches, où croissent pêle-mêle des concombres, des melons, des pastèques et des citrouilles.

Ce que recherchent avant tout les Arabes, ce qui les fixe plus ou moins dans une contrée, c’est l’abondance des pâturages. Dans certaines vallées ils sont magnifiques, l’herbe y atteint, dès le mois de mai, de 1 mètre 20' à 1,50' de hauteur. Quelques tribus ont d’assez grandes étendues de prairies. La tribu de Zenatia, dans le cercle de Constantine, en pos-

sède 1 1 ,000 hectares, celle du Amer-Charaga en a de 1 ,000 à 1,200, celle de Zemont-Daïra en a 3,000. En général, l’herbe vient aussi assez bien dans toutes les terres de la plaine qui ont été ensemencées en blé ou orge les années précédentes. Ailleurs, sans des conditions exceptionnelles, elle s’y dessèche promptement, et les tribus, à chaque saison, sont obligées de changer de campements. Elles les choisissent ordinairement autour d’une source qui pourra leur fournir une eau plus saine et plus fraîche que celle des rivières. Là, souvent elles rencontreront des ruines romaines, un bois d’oliviers y aura donné abri à un marabout ; en compagnie de ce saint personnage, les vivants comme les morts pourront reposer en paix.

L’eau seule, pour les Arabes, fait le prix d’un territoire ; ils ne distinguent et ne dénomment que les sources et les rixières. Ailleurs, il n’y a de noms que ceux des tribus; la richesse ne consiste que dans le nombre des troupeaux, et l’étendue du sol n’est qu’un accessoire qui ne se dispute jamais qu’en vue de ces derniers.

Nous avons déjà parlé de la richesse de certaines tribus arabes. Dans la province de Constantine on remarque la tribu des Nemencha, qui a, outre ses chameaux, 1,000 bœufs, 32,000 moutons, 1,000 chèvres, 7,000 chevaux, 2,000 mulets, sur une étendue de 2 millions d’hectares dont elle cultive 10,000. Dans la province d’Oran il y avait autrefois aussi de très-grandes tribus, mais la plupart ont été ravagées, et quelques-unes même presque entièrement détruites par la guerre. Quoique les tribus ne soient pas généralement très-fortes dans la province d’Alger, quelques-unes n’en possèdent pas moins de nombreux troupeaux. La tribu des Beni-Sliman a 8,000 bœufs, 15,000 moutons, 3,000 chèvres, 1,400 chevaux, et 45,000 hectares de terres. Les Oulad-Naïl, plus au Sud sur les frontières du Sahara, possèdent 3,280 bœufs, 197,500 moutons, 1,515 chevaux. Les Oulad-Naïl sont un type de tribu errante, ils ne cultivent pas la terre ; avec leurs

16,000 chameaux ils font le commerce des grains: les uns vont chercher des blés dans le Tell, les autres des dattes aux extrémités du Sahara.

Le dénombrement des troupeaux des trois provinces a donné les chiffres suivants :

Chameaux. . .

Chevaux. . . .

Bœufs

Moutons. . . .

Chèvres. . . .

Anes

Mulets

Les chevaux de la province de Constantine sont généralement assez estimés en Algérie, ceux de la province d’Oran approchent davantage de la race barbe. La contrée de l’Algérie où la race chevalinearabe s’est le mieux conservée, est le Sahara. C’est, en effet, celle qui a le plus d’analogie avec l’Arabie. M. le général Daumas a consacré un ouvrage aux chevaux du Sahara; il y relate d’intéressants documents fournis par Abd-el-Kader, sous le règne duquel il était accrédité comme consul à Mascara. Voici ce que lui écrivait depuis l’ancien émir :

« Sachez que les meilleurs chevaux du Sahara sont les chevaux des Hamyan, sans exception. Ils ne possèdent que d'excellents chevaux, parce qu’ils ne les emploient ni pour le lahoiir, ni pour le bât : ils ne s’en servent que pour expéditionner et se battre. Ce sont ceux qui supportent le mieux la faim, la soif et la fatigue. Après les chevaux des Hamyan , viennent ceux des Arbâa et des Oulad-Naïl.

« Dans le Tell, les meilleurs chevaux jjour la noblesse et pour la race, la taille et la beauté des formes, sont ceux des gens du Chélif. »

Abd-el-Kader prétend que les chevaux barbes sont d’origine arabe , seulement ils ont été introduits en Afrique par

des tribus antérieures à i’islamisnie. Cette assertion est conforme avec l’histoire, qui fait venir de l’Asie les Numides et les anciens habitants des Mauritanies. Abd-el-Kader ajoute :

« n est bien vrai que si tous les chevaux de l’Algérie sont arabes de race, beaucoup sont déchiis de leur noblesse, parce qu’on ne les emploie que trop souvent au labourage, au dépicage, à porter, à traîner des fardeaux et autres travaux semblables ; parce que les juments ont été soumises à l’àne, et que rien de cela ne se faisait chez les Arabes d’autrefois. A ce point, disent-ils, qu’il suffît au cheval de marcher sur une terre labourée pour perdre son mérite. On raconte à ce sujet l’histoire suivante :

« Un homme marchait monté sur un cheval de race ; il est rencontré par son ennemi, également monté sur un noble coursier. L’un poursuit l’autre, et celui qui donne la chasse est distancé par celui qui fuit. Désespérant de l’atteindre, il lui crie alors : « Je te le de- « mande, au nom de Dieu, ton cheval a-t-il jamais labouré? — 11 a « labouré pendant quatre jours. — Eh bien ! le mien n’a jamais la- « bouré. Par la tête du Prophète, je suis sûr de t’atteindre. »

ec II continue à lui donner la chasse. Sur la fin du jour, le fuyard conunence à perdre du ten’ain, et le poursuivant à en gagner. Il parvient bientôt à combattre celui qu’il avait d’abord désespéré de joindre.

« Mon père. Dieu l’ait en miséricorde, avait coutume de dire : « Point de bénédiction pour notre terre , depuis que nous avons fait a de nos coursiers des bêtes de somme et de labour. Dieu n’a-t-il tt point lait le cheval pour la course , le bœuf pom* le labour, et le « chameau poiu le transport des fardeaux? U n’y a rien à gagner à « changer les voies de Dieu. »

Selon ce proverbe arabe : « Donne de l’orge et abuse , » Abd-el-Kader prétend qu’un cheval sain de tous ses membres, qui mange de l’orge ce que son estomac réclame, peut tout ce que son cavalier veut de lui.

« Nous avons vu, dit-il, un grand nombre de chevaux faire en un jour le chemin de Tlemcen à Mascara. Cependant le cheval qui aurait fait ce trajet (35 lieues) devrait être ménagé le lendemain, et ne pourrait franchir le second jour qu’une distance beaucoup moindre.

« Mais, sans abuser du cheval, on peut lui faire faire tous les jours 16 parentales (10 à 12 lieues), et sans fatigue, pendant trois ou quatre mois, sans se reposer un seul jour. »

Quoi qu’en dise Abd-el-Kader, il est certain que la race des chevaux a dégénéré en Algérie, plus parce que les Arabes en ont abusé, que parce qu’ils les ont fait labourer ; et dans les derniers temps surtout, les travaux de la guerre leur ont plus nui CTue ceux de l’agricullure. Les Arabes les montent en général beaucoup trop jeunes, avant que leurs membres soient formés: aussi la plupart ont-ils la croupe basse. La manière brusque dont ils les arrêtent ne contribue pas peu non plus à leur user les jarrets. Le prix des chevaux varie beaucoup. Avant l’occupation , un cheval ordinaire se payait de 100 à 150 fr.; aujourd’hui, pour ce prix, on n’aurait plus qu’une pauvre rosse. Le moindre cheval se paye 200 fr.; on n’a guère à moins de 450 à 500 fr. un cheval de taille. Les beaux chevaux valent 1,000 fr., et les bonnes juments 2,000 fr. Les Arabes préfèrent ces dernières, parce qu’ellc-s leur donnent des produits qui, avec leurs goûts et leurs habitudes, ne sont jamais pour eux un embarras, et font la joie de leurs enfants.

Les Arabes prennent généralement plus de soins de leurs chevaux que de leurs femmes. Ils n’ont pas la même sollicitude pour les bœufs et les moutons : leur incurie les prive d’une grande partie des bénéfices qu’ils pourraient tirer des immenses troupeaux qu’ils possèdent.

Laissons M. Moll, agronome distingué, nous parler des races bovines et ovines de l’Algérie :

« Comme les chevaux et les ânes, les bêtes bovines de l’Algérie sont petites. Le poids moyeu de viande, net, chez les bœufs, est d’envii'on 135 kilogrammes, ce qui suppose un poids brut de 320 à 340 kilogrammes. Lorsqu’ils sont engraissés avec quelques soins, comme chez plusieurs colons, le poids net arrive alors souvent à 230 kilogrammes.

« Ces animaux sont vifs et robustes, et leurs formes sont remar-

quables. Rs n’ont rien de ce qu’on voit ordinairement chez les races mal soignées et à moitié sauvages. La tète est petite, de même que les cornes ; le corps est long et cylindrique ; les jambes sont courtes; la charpente osseuse est en général fine ; le poil est fin et luisant ; la peau souple et bien détachée; la capacité thoracique développée. En un mot ils ont tous les indices d’une grande facilité à prendre graisse, disposition qui a été prouvée, du reste, dans les engraissements faits par les colons, et que révèle suffisamment l’état d’embonpoint dans lequel ils se trouvent pendant huit mois de l’année. Le pelage le plus commun est le gris Louvet, avec les jambes, la tète, et parfois ime partie de l’avant-train noires.

« Ces animaux sont tenus sans aucim soin. Le pâturage, et tout au plus un peu de paille dans les moments de la plus grande disette, constituent leur unique noiuriture. Aussi, gras au printemps et pendant une partie de l’été, ils dépérissent aux mois d’août et de septembre, et plus encore à l’époque des grandes pluies d’autonme, par les raisons que j’ai déjà indiquées pour les chevaux. Jamais, ou presque jamais, si ce n’est dans les montagnes, on ne les rentre sous des abris; aussi, par des froids subits ou par des pluies continuelles, meurt-il beaucoup de jeunes animaux et de vieilles bêles; et les expéditions opérées dans ces derniers temps, pendant rhiver, ont fait grand tort aux tribus qu’elles frappaient, en les forçant à fuir dans des lieux inaccessibles, où les bestiaux, ne trouvant pas de nourriture, périssaient en grand nombre.

B C’est en février, mars et avril que viennent les veaux, et c’est alors seulement que les vaches ont du lait. On laisse d’ordinaire les petits teter aussi longtemps que leurs mères s’y prêtent. Ces dernières sont traites en même temps, et ne donnent alors, bien entendu, qu’une très-faible quantité de lait, de trois quarts de litre à un litre et demi par jour. Du reste , la race est peu ladtière. En perdant leur veau, les vaches perdent ordinairement leur lait ; mais cela tient plutèt au manque de soin, au régime de misère auquel ces animaux sont soiunis pendant une partie de l’année, à l’irrégularité de la traite et à la manière d’effectuer la mulsion , qu’aux dispositions innées des animaux, quoique, cependant, les dispositions mêmes de cette race pour l’engraissement fassent prévoir qu’elle ne sera jamais remarquable pour la production du lait. La multiplication de ces animaux est, comme leur entretien, abandonnée à lu nature.

« De tous les produits de l’espèce bovine le plus important pour les Arabes est le lait, qu’ils consomment en grande quantité, frais, aigre et à l’état de sérum. On en fait du beurre qui est blanc et d’assez mauvaise qualité, ce qui, du reste, provient plutôt de l’absence

d’un lieu frais pour y teuir le lait et de la malpropreté des vases dans lesquels on le conserve, que de la nature de celui-ci. La manière dont on le confectionne y contribue aussi. On met, non pas seulement la crème, mais ime grande jwirtie du lait, dans une peau de chèvre cousue qu’on suspend à deux piquets, et qu’on frappe et presse de manière è agiter fortement le contenu. Une partie du sérum suinte à travers la peau, la matière butyreuse se prend, mais se mêle aussi avec la matière caséeuse : de là cette nuance blanche et ce goût fade.

« Ou fait également des fromages, qui sont aussi de qualité inférieure par les mêmes raisons. On se sert parfois, pour coaguler le lait, des tleurs de l’artichaut sauvage en guise de présure ; souvent on le laisse se cailler spontanément. 11 est ensuite mis dans des formes tressées avec des feuilles de palmier nain où on le presse légèrement. Les Arabes le consomment frais ou sec. Dans ce dernier cas, il est fréquemment, smtout en route, délayé dans de Teau dont il corrige ainsi le goût parfois saumâtre.

a Les bœufs qui, avant notre arrivée, valaient de 20 à 30 fr. pièce, se payent aujourd’hui 70 à 90 fr., et même 100 et 120 fr. »

Ce prix a encore augmenté depuis que M. Moll a écrit ces lignes. Au moment du labour, une bonne paire de bœufs ne se vend guère moins de 300 fr. Quand les Arabes ont fini leurs semailles, ils louent souvent leurs bœufs à nos colons pour les petites cultures industrielles. Le laboureur indigène et ses deux bêtes se louent 6 fr. par jour. 11 commence sa journée avant le lever du soleil, mais abandonne les champs dès trois heures après midi.

Les peaux de bœuf ont de tout temps fourni un article important pour le commerce de l’Algérie. Les indigènes eu consomment une grande partie pour leurs besoins; aujourd’hui encore, les cordonniers maures les achètent 18 fr. dans les villes de l’intérieur.

Voyons maintenant ce que M. Moll nous dit de l’espèce ovine :

Elle comtilue la plus importante richesse des tribus pastorales , et fournit le principal article d'exportation du pays, en même temps que la viande la plus estimée et le plus généralement consommée par les iudigèues.

« Il existe un grand nombre de Tariétés de moutons en Algérie, lesquelles, par suite des razzias des tribus entre elles et du peu de soin des Arabes, se trouvent fréquennnent mêlées dans le même troupeau. Parmi les 17,000 bêtes à laine prises en juin 1842 par le général Changarnier, j’ai trouvé 12 à 15 variétés au moins : toutes ou presque toutes de forte taille et d’une assez belle conformation.

CL En ce qui concerne spécialement l’espèce ovine, faisons remarquer que le sol si fertile, quoique plutôt sec qu’humide, de l’Algérie, son climat chaud et sec , et jusqu’à cette quantité de sel répandue dans tout le pays et se manifestant dans un grand nombre de sources, doivent contribuer à faire de notre colonie la contrée la mieux appropriée aux bêtes à laine.

« Les béliers restent mêlés aux brebis pendant toute Tannée. Beaucoup de mères mettent bas deux fois par an, au printemps et en automne, et il en est plusieurs qui ont deux agneaux d’une portée. Ordinairement, les Arabes ne leiu* en laissent qu’un, et tuent les autres pour leur chair qu’ils estiment beaucoup.

« La tonte se fait en avril et mai chez les tribus du Tell. Vers le désert on la pratique, m’a-tron dit, deux fois Tan pom* certaines races à longue laine.

« On peut dire qu’après les céréales, la laine est le produit le plus • important de l’Algérie. Il s’en consomme une masse considérable dans le pays même. Le surplus était jadis vendu au dey et aux beys, qui payaient la denrée aux prix qu’ils fixaient eux-mêmes. On a voulu récemment recommencer ce même système; mais, quoiqu’on eût fixé un prix assez élevé, cette tentative a produit un mauvais effet. Les Arabes ont cru voir revivre les anciennes exactions des Turcs : ils ont su éluder la mesure en exportant une grande partie de leurs laines à Tunis et dans le Maroc. Ce que j’ai dit sur les races laisse assez prévoir que les laines d’Afrique, loin d’être plus belles que les nôtres, sont au contraire en général grossières. Malgré cela on importe, et on a de tout temps importé une assez grande quantité de laines barbaresques en France, où elles seiTent principalement à la confection des matelas et des couvertures. Le commerce de la laine, qui est pour les Arabes le principal article d’échange, peut offrir im moyen puissant de nouer des relations pacifiques et suivies avec l’intérieur et même avec le désert. Il est d’une haute importance que ce commerce cesse de se diriger sur les pays voisins, et, en revenant dans nos ports, y ramène forcément les producteurs. »

Déjà plusieurs négociants français se sont établis dans quelques villes de l’intérieur pour s’y livrer au commerce

des laines. Les ventes se font ordinairement depuis février jusqu’en juin. Le commerçant qui veut acheter pour 500 fr. de laine donne en février 300 fr. d’arrhes à l’Arahe propriétaire du troupeau, et vient en temps et lieu chercher sa marchandise. C’est au moment de la délivrance que se paye le surplus du prix. Dans l’origine, aucun mécompte n’était à craindre. Quand un indigène refusait de livrer aux prix convenus, les bureaux Arabes intervenaient et faisaient exécuter le marché. Maintenant ils ne s’en mêlent plus, et se contentent de faire venir le vendeur arabe, laissant aux tribunaux compétents le soin de débrouiller l’affaire. Mais les Arabes commencent à connaître la justice française, et les subterfuges qu’elle offre aux mauvais débiteurs. Leur délicatesse, d’ailleurs, n’est pas grande : frustrer un chrétien est même un tour d’adresse, une preuve d’habileté dont ils aiment à se vanter. Cette perspective est peu encourageante pour nos commerçants. D’un autre côté, les laines ont beaucoup enchéri ces années dernières : tandis qu’avant la conquête on pouvait avoir pour un boudjou (1 fr. 80) six toisons du poids de 1 kil. 1/2 à 2 kil., et que pour le même prix on en avait encore trois il y a cinq ans, on paye aujourd’hui chaque toison jusqu’à 2 fr.

Nous reviendrons plus tard sur ce commerce important des laines, et sur les moyens que nous avons de le développer dans toute l’Afrique septentrionale. Constatons seulement qu’en 1834 les tribus de l’Algérie, dont les marchés ont pu être surveillés, ont livré 3,228,278 quintaux de laine et 179,092 quintaux de peaux.

Les peaux de mouton sont pour l’Algérie un objet important de commerce. Elles sont en partie travaillées dans le pays et façonnées en maroquins. Ces peaux, celles surtout des contins du désert, sont de meilleure qualité que celles de France.

Avant notre arrivée, on avait une brebis pour 2 fr. Leur prix est maintenant de 8 à 12 fr. Toutefois ces prix dimi-

nuent beaucoup en hiyer. Les Arabes, n’ayant pas d’abri pour leurs troupeaux, sont exposés à les perdre quand la saison devient froide et pluvieuse. Les Européens, avec les constructions qu’ils élèvent de toute part, peuvent tirer un trèsavantageux parti de l’embarras des indigènes. Aussi, la plupart des colons qui ont acheté beaucoup de bétail, ont-ils fait de bien meilleures affaires que ceux qui se sont mis à cultiver de grandes étendues. Le sol de l’Algérie a même une telle inégalité de valeur, que ce que les colons auraient de mieux à faire, s’ils avaient leurs coudées franches, serait d’imiter les tribus arabes, de ne s’emparer pour la culture (jue des meilleures terres et de réserver les autres à l’éducation du bétail. Les terres fertiles peuvent rendre 12 et même 20 pour un; mais pour arriver à de bons résultats, les frais augmentent quelquefois dans des proportions aussi grandes que les produits. Avec du bétail il est facile, ert moins d’une année, de doubler ses capitaux.

Régénérée par les soins qui lui font depuis si longtemps défaut, la race ovine indigène pourra bientôt fournir les plus belles laines à notre industrie. Ce sont les troupeaux d’Afrique, transportés en Andalousie à la suite des Maures, qui ont produit ce type du mérinos qui fait encore tant honneur à l’Espagne. Nous ne pouvons manquer de réussir aussi bien que nos voisins, placés que nous sommes dans des conditions plus favorables encore. En parlant des progrès de l’agriculture , nous aurons plus tard à entrer dans quelques détails sur les efforts qui ont déjà été tentés en ce sens, et notamment sur l’heureuse initiative qu’a prise M. le maréchal Randon, en achetant à Laghouat un magnifique troupeau.

Les Arabes ont un assez grand nombre de chèvres dans la plupart de leurs troupeaux. Le poil de chèvre est ün produit important, chaque année recueilli. Il sert soit seul, soit mélangé avec le poil de chameau ou la laine, à faire des cordes, des tentes et des burnous. Mais le produit principal de la chèvre est son lait, bien que les Arabes lui préfèrent le

lait de brebis. Du reste, comme ils recherchent plutôt qu’ils ne craignent l’odeur du bouc, ils en mangent la chair sans répugnance. La peau de ces animaux a une assez grande valeur; on en fait le véritable maroquin. Les Arabes en font aussi des outres pour la conservation et le transport des liquides. — Avant l’occupation française, le prix des chèvres était de 3 à 5 francs ; les chèvres du pays valent aujourd’hui de 8 à 13 francs.

Enfin, les Arabes élèvent une grande quantité de poules. Ils les mangent bouillies avec le couscoussou ; c’est pour eux un mets favori comme pour nos pères la poule au riz. Quand les Arabes louent des terrres, ils ne manquent jamais d’apporter au propriétaire un panier d’œufs et un assortiment de volailles liées en bouquet par les pattes. Tous les chevaux, tous les mulets, tous les ânes expédiés sur les marchés ont, à défaut de grelots, leur chargement couronné de malheureux coqs ainsi attachés. Leur prix est d’un franc sur les marchés. Nos soldats en voyage, qui prenaient la peine de les aller chercher dans les douars, en donnaient beaucoup moins, réglaient souvent leur compte à coups de bâton. Pour ôter tout prétexte aux chapardeurs, on a fixé un tarif de 50 c. par tète de volaille.

LES HAOl'CHS TUBCS

Si les plaines de l’Algérie qui ont le mieux conservé leur fécondité naturelle et qui offrent encore les plus grandes cultures arabes, sont loin d’Alger, loin des côtes où régnaient les Turcs, ce n’est pas à dire que dans leur voisinage nous n’ayons trouvé aussi de belles exploitations agricoles. Les

Arabes avaient presque abandonné une grande portion du territoire de la côte, ils l’avaient laissé envahir par les broussailles et les palmiers nains; mais les Turcs, moins délicats que nous en fait de conquête, avaient commencé par s’emparer des meilleures terres, ou du moinë n’avaient pas tardé à le faire : au milieu des friches du Sahel ils s’étaient réservé, dans beaucoup de vallons, d’assez belles propriétés, et ils possédaient les plus belles parties des plaines voisines.

Dans la seule Mitidja, trente ou quarante mille hectares appartenaient au beylik ou gouvernement turc, qui y avait établi ses Maghzem ; bien d’autres espaces étaient partagés en propriétés particulières et formaient des haouchs de plusieurs centaines d’hectares affermés à des cultivateurs arabes. Souvent les deys forçaient leurs vassaux éloignés à faire , dans le voisinage d’Alger, l’acquisition de quelque important domaine : ainsi, à quelques lieues au delà de Blidah, au pied de l’Atlas, se trouvait l’haouch du bey d’Oran, comprenant trois à quatre cents hectares des meilleures terres de la Mitidja.

Autour de Constantine, le beylik possédait 60,000 hectares, dont 48,000 étaient cultivés en céréales et 12,000 en jardins. Ces terres, excellentes, étaient divisées en petites exploitations {djebda) : on en comptait 8,000. En moyenne il y avait dans chacune : six hectares de terre labourée, un hectare et demi sans culture, cinq bœufs, vingt moutons, quatre chèvres, un mulet, un cheval et quatre femmes.

Le nombre des propriétés particulières était aussi assez considérable dans les environs de Constantine ; elles s’étendaient à cinq lieues à la ronde sur une étendue de 11,250 hectares, dont 9,000 étaient cultivés et 400 complantés en jardins; elles appartenaient aux Turcs ou aux familles nobles de la province. L’une de ces familles prétendait descendre des Romains; les autres étaient, pour la plupart, de race arabe, et commandaient aux grandes tribus de l’intérieur.

Parmi ces propriétés on distingue encore, sur un coteau voisin de Constantine, celles de Salhah-Bey, où l’on trouve

une source d’eau chaude assez abondante. Les belles plantations qu’elle arrose sont un peu en désordre ; mais leur irrégularité ne rendrait que plus facile la conversion de ce domaine en jardin anglais : aussi, Mgr le duc d’Aumale voulait-il en faire l’acquisition lorsqu’il commandait à Constantine.

Dans la province d'Oran on distingue le domaine de Messerghin, où les beys avaient construit leur maison de campagne; et celui de Bar-Bcïda appartenant maintenant à M . Ernest de Saint-Maur ; mais ce sont à peu près les seuls domaines de ce genre aux environs d’Oran. Pendant tout le temps de la domination espagnole, ils n’avaient pu être que des champs de bataille. Ils offrent un contraste frappant avec ceux d’Alger, qui, quoique envahis aussi par les broussailles et les palmiers nains, n’ont jamais été aussi complètement abandonnés.

Au milieu de la désolation des côtes barbaresques, les villes turques étaient donc un peu ce que sont les oasis du désert. De beaux jardins se groupaient autour de leurs murs; un peu plus loin, étaient dispersés un plus ou moins grand nombre de haouchs. De même que près des oasis du Sahara, étaient souvent campées des tribus arabes auxiliaires; de même dans le voisinage de leurs villes du Tell, les Turcs avaient des tribus soumises. Elles formaient leur Maghzem, et étaient employées au recouvrement des impôts qui, dans l’intérieur, ne pouvait se faire que les armes à la main. Ces tribus, ayant là leurs bénéfices et une part dans les razzias, cultivaient peu la terre, et il fallait les circonstances d’une disette pour leur faire mettre, les années suivantes, la main à la charrue. Néanmoins, comme elles étaient circonscrites dans des espaces moins étendus, elles avaient des habitudes un peu moins nomades que les autres et se fixaient davantage au sol. Beaucoup se construisaient de petits gourbis, sinon en pierres, du moins avec des branches d’arbres, de la broussaille ou des joncs et un crépi

de fiente de vache. Presque toutes s'entouraient d’un rempart de ccKtus; c’était à la fois un abri et une précieuse ressource alimentaire. Les Arabes, en effet, pendant trois à quatre mois de l’année, ne se nourrissent presque que du fruit des cactus, pour eux, kermous insahri, figues de chrétiens, pour nous, figues de Barbarie. Elles commencent à mûrir au mibeu des grandes chaleurs : rafraîchissantes comme les grenades, elles ont des qualités astringentes et peuvent être mangées en grandes quantités sans nuire à la santé.

Les propriétaires des grands haouchs les affermaient quelquefois aux tribus voisines ; cependant l’étendue des haouchs ne comportait pas en général l’établissement de toute une tribu. On les louait à différentes conditions : les terres à céréales à des khrammes; les terres irrigables à des bàhâre$. Les pauvres Arabes qui venaient cultiver au khramsa, ne pouvaient jamais devenir bien riches : ils n’avaient rien; ils commençaient par manger une partie de la semence qu’on leur donnait. Afin qu’ils ne mourussent point de faim, il fallait bien que le propriétaire leur avançât encore un peu de blé ; de telle sorte qu’après la moisson ils ne recevaient le plus souvent leur cinquième que pour le restituer, et il ne leur restait d’autres ressources que de manger des figues de Barbarie en attendant les semailles de l’an prochain. Toutefois, les premières années le propriétaire refusait rarement de faire au khrammes les avances qu’il pouvait désirer ; car une fois endetté il était attaché à la glèbe jusqu’au payement, qu’il lui était difficile de faire, et sa condition alors devenait plus dure que celle des esclaves. Celle du bàhâre (jardinier) était meilleure. 11 cultivait le maïs, le tabac, les navets, le poivre long et toutes autres espèces de légumes. Il prenait la moitié de tout, excepté du maïs, dont le propriétaire prélevait les deux tiers. Aussi, ce dernier, après lui avoir donné quatre saahs de blé et quatre saabs d’orge pour sa nourriture, ne craignait point de lui avancer souvent une somme d’argent

plus ou moins forte. Les terres louées aux bâhàres étaient irriguées, soit par des sources, soit par des prises d’eau faites sur des courants supérieurs à la propriété. A défaut d’irrigations de ce genre, ou quand elles n’étaient pas suffisantes, le propriétaire faisait construire des norias et, au besoin, de grands bassins pour aménager les eaux. Les environs d’Alger sont couverts de constructions de ce genre. On voit encore à Mustapba supérieur la tour d’un grand puits à roue, sur laquelle fonctionnait un manège : elle a servi quelque temps d’église ; on eu fait maintenant la mairie.

Les haouchs avaient tous des constructions où habitait le maître lorsqu’il venait visiter sa propriété , présider aux travaux ou surveiller la rentrée des récoltes. Quelques gourbis groupés alentour entre les touffes de cactus servaient de demeures aux différents cultivateurs auxquels les terres étaient affermées. Des arbres fruitiers étaient plantés dans le voisinage ; des trembles, des frênes et d’autres arbres forestiers formaient des bosquets où les troupeaux trouvaient un ombrage au milieu des chaleurs du jour; par-dessus ces masses de verdure s’élevaient quelquefois de hauts cyprès comme des clochers de village. Aussi, de loin tous ces haouchs aux teintes sombres se dessinent-ils encore aujourd’hui merveilleusement dans les grandes plaines, qui, en été, brûlées par le soleil, auraient sans eux l’aspect du désert.

LES JABDINS HAURES

La plupart des jardins groupés autour des villes, refuges encore de beaucoup de Maures indigènes, ont conservé , avec

leurs maîtres, leur ancien aspect. Les plus grands ne dépassent guère la contenance d’un hectare ; ils sont en général encaissés dans d’énormes haies de lentisques, d’aubépines et d’arbrisseaux de toutes espèces formant voûte au-dessus des chemins étroits et ravinés qui y conduisent. Les plantations principales de ces jardins sont celles de figuiers et de vignes.

Les indigènes ont un grand nombre de variétés de figuiers qu’ils rangent dans deux groupes distincts : les figuiers à fruifs blancs, et les figuiers à fruits noirs. Les figues-fleurs, nommées bokhor, commencent à paraître dès la fin de mai ; les figues proprement dites viennent en juillet et août, et durent jusqu’en octobre. Dans plusieurs localités, notamment aux environs de Mostaganem, les figues sont pour les indigènes un produit important : ils les font sécher et les vendent au loin sur tous les marchés.

Il est peu de pays où la vigne pousse avec autant de vigueur qu’en Algérie. Au bout de quelques années les ceps ont la grosseur d’arbres : ceux que l’on plante près des maisons arrivent bientôt sur les terrasses ; il suffit d’un seul pour ombrager toute une cour, car les jets ont souvent 2 et 3 mètres de longueur. Dans les jardins, les indigènes font courir une partie des ceps sur les figuiers et les divers arbres qui y sont mêlés: ils coupent les autres à 80 centimètres du sol. L’espèce qu’ils plantent ordinairement donne un gros raisin blanc assez juteux. Leurs raisins noirs sont plus charnus et ont la peau plus épaisse. Ces raisins, qui ne feraient en France que des verjus, atteignent en Afrique leur maturité à la fin d’août. Les indigènes les mettent dans de petits paniers allongés, et vont, pendant deux mois, en vendre ce qu’ils peuvent sur les marchés. Ils font sécher ce qui leur reste, comme les figues. C’était autrefois, pour certaines localités, une des principales branches de revenus. Les jardins de Delys produisent des raisins renommés ; mais les plantations de vignes les plus importantes sont autour de Médéah et de Mascara. L’arrivée des Français y a modifié l’ancienne indus-

trie Tinicole. Le raisin de ces dernières villes sert maintenant à faire du vin blanc cpii, quoique très-capiteux, est léger comme les vins du Rhin. 11 ne se vend pas moins aujourd’hui de 15 à 20 sous la bouteille, et réconforte les estomacs fatigués des vins frelatés de France. Aussi, les colons de ces localités ne se contentent-ils plus des vignes des musulmans, ils en plantent de nouvelles, et déjà récoltent plusieurs milliers de pièces de vin.

Les amandiers se marient moins bien que les figuiers avec la vigne ; les racines de l’amandier nuisent à cette dernière et l’empêchent de se développer. Néanmoins, les indigènes ont dans leurs jardins une grande quantité d’amandiers. Ces arbres ne sont pas soumis, en Algérie, aux vicissitudes atmosphériques qui, dans le midi de la France, en rendent le produit chanceux. Au mois de janvier, les amandiers d’Afrique sont déjà en fleurs ; ils arrivent tous, avant le mois de juillet, à une parfaite maturité. Les variétés cultivées de préférence par les indigènes, ont la coque demi-dure.

Les autres arbres fruitiers les plus nombreux dans les jardins autour des villes sont les jujubiers, les grenadiers, les abricotiers. Les jujubes et les grenades ne laissent rien à désirer. Les abricots, quoique petits, sont excellents et trèsabondants ; ils n’ont, malheureusement, qu’une courte durée, et se perdent la plupart faute de pouvoir être conservés. Les pruniers poussent aussi en grand nombre dans tous les jardins, mais ils sont presque sauvages : leurs fruits sont surs, et les indigènes ne songent pas à en faire des pruneaux. Presque tous les jardins renferment des caroubiers; ils atteignent la hauteur des arbres forestiers : leurs fruits, en forme de gousse de fève, quoique un peu âcres, ne laissent pas d’être sucrés ; on les réserve, en général , pour la nourriture des animaux. Les pêchers, plantés en plein vent, donnent des pêches assez grosses et à chair ferme, néanmoins très-savoureuses. Les poiriers, comme arbres, ne le cèdent en rien à ceux du Nord, mais leurs fruits, petits et

peu variés, sont loin d’avoir la saveur du beurré et du doyenné. Quant aux pommiers et aux cerisiers, ils sont très-rares.

Tous les arbres fruitiers, plantés péle-méle dans les jardins, laissent entre eux quelques clairières. Dans ces intervalles, les indigènes cultivent leurs légumes : des fèves, des navets, des oignons, des artichauts, des tomates, des aubergines, des pastèques, et, de préférence à tout le reste, des concombres et des poivrongs dont ils font leur principal régal.

Les fruits et les légumes qui ne sont pas nécessaires à la nourriture de la famille, sont chaînés chaque matin sur le bourriquot, dont le plus modeste propriétaire est toujours pourvu, et vendus an marché de la ville voisine.

Notre arrivée en Algérie a fait subir aux prix de ces diverses denrées de grandes modifications. Du temps desTurcs, les figues ne coûtaient que 3 fr. les 100 kilogr.;

Les raisins secs, 4 fr. les 100 kilogr. ;

Les amandes, 3 fr. les 100 kilogr.;

Les fèves, 3 fr. 73 c. les 100 kilogr. ;

Les oignons, 30 centimes le cent ;

Les pêches, 60 centimes le cent ;

Les figues de Barbarie, 4 centimes le cent ;

Les pastèques, 7 centimes la pièce ;

Les figues vertes, 1 centime la livre ;

Le raisin, 3 centimes la livre ;

Les jujubes, 2 centimes le cent ;

Les tomates, 1 centime le cent ;

Les concombres, 1 centime le cent.

De tous les fruits que fournit le sol algérien, les plus intéressants pour nous sont les oranges et les citrons. La France n’en produit que de très-médiocre qualité et en très-petite quantité. Les orangeries d’Hyères dépérissent, celles de l’Algérie peuvent avantageusement les remplacer et empêcher les marchands d’oranges de la métropole d’aller foire leurs

approvisionnements à Télranger. La plupart des jardins, en Algérie, renferment des orangers et des citronniers, mais le nombre en est toujours restreint parce que ces arbres, comme les palmiers du Sahara, ont besoin d’eau tout aussi bien que de chaleur. La culture des orangers ne peut donc être entreprise en grand que dans les terres irrigables. Un assez bon nombre de haouchs de la Mitidja renferment de belles orangeries, mais le pays le plus renommé pour cette culture est Blidah. L’oranger, tout en ayant besoin d’irrigations fréquentes, n’aime pas l’humidité , elle ferait pourrir ses racines ; il lui faut donc un sol un peu graveleux. Le territoire de Blidah est dans ces conditions. La gorge de l’Atlas, à l’entrée de laquelle la ville est bâtie, lui amène les eaux d’une petite rivière qui ne tarit jamais. Les anciens habitants de Blidah les avaient recueillies dans un aqueduc, et se les étaient partagées pour féconder leur territoire. Ils l’ont couvert d’orangers jusqu’à la distance de plus de deux kilomètres, tant que l’eau ne leur a pas manqué. L’eau était réglée dans les orangeries de Blidah, absolument comme dans les oasis. Chaque propriétaire avait droit, plusieurs fois par semaine, à une quantité d’eau déterminée : ce droit était consacré par l’usage et même consigné dans les titres ; plus que l’étendue du jardin, il constituait la véritable valeur de la propriété.

Un hectare de jardin peut contenir environ 2,000 pieds d’orangers, chaque arbre donne de 500 à 1,500 oranges, il peut en donner jusqu’à 3,000; mais, en général, la quantité nuit à la qualité, et quand les oranges sont abondantes elles sont généralement petites. Il y a donc souvent intérêt à diminuer le nombre des fruits pour en obtenir de plus gros. En tous cas, ce qui influe le plus sur la qualité des oranges, ce sont les irrigations. Quand elles ne sont pas suffisantes, non-seulement le fruit devient moins juteux, mais il ne se développe pas, il mûrit avant d’avoir la grosseur qu’il aurait pu atteindre. Autrefois, le cent de grosses oranges se vendait à Alger 1 fr. 50 c. ; le cent de gros citrons valait 75 cent..

et les petits citrons doux 60 cent. Ces prix ont un peu augmenté. surtout depuis que l’on commence à expédier à Paris les oranges deBlidah. Les petites oranges qui ne sont pas dignes de transport se maintiennent au prix de 1 fr. le cent. Parfois, au milieu de l’hiver, quand les vents les font tomber des arbres, ces oranges se vendent de 10 à 15 centimes le cent ; mais les oranges de choix, selon l’époque, se vendent de 3 à 5 fr. le cent. Celles qu’on expédie en France doivent être cueillies sur l’arbre. On les prend souvent encore un peu vertes, pour les faire arriver à Paris avant l’époque du jour de l’an. Cependant, en les choisissant bien, en ayant soin de laisser le boulon de leur tige, on peut les envoyer jusqu’à la fin de l’hiver. Le fruit, alors, ayant acquis sur l’arbre sa maturité complète, a une saveur incomparable. Malheureusement, les frais de transport sont encore considérables : une boîte de 200 oranges ne coûte pas moins de 24 fr. de port, rendue à Paris. 11 faut espérer que plus tard les moyens de transport se perfectionneront. Les oranges africaines pourront ainsi se vendre à plus bas prix sur les marchés de Paris, tout en acquérant une plus grande valeur sur ceux de l’Algérie. Du reste, la culture des orangers entraîne à très-peu de frais : quand on les a taillés et un peu piochés l’hiver, il suffit, l’été, de les arroser une ou deux fois par semaine. Ces frais peuvent être évalués à environ 600 fr. par hectare; il est facile de calculer, dès lors, le produit net des orangeries. Mal soignées comme elles le sont maintenant, chaque pied d’arbre, avec ses petites oranges, ne rapporte guère que 5 fr.; mais si, mieux irrigués et mieux émondés, les arbres ne produisaient que de gros fruits, la valeur de la récolte augmenterait beaucoup. Les plantations d’orangers alors pourraient devenir une très-lmnne spéculation avec leurs 2,000 pieds par hectare.

Au bout de cinq à six ans les orangers commencent déjà à produire, mais il faut au moins vingt-cinq ans pour qu’ils puissent atteindre la grosseur de ceux des orangeries

de Blidah, comparables à de grands poiriers. Aussi les orangeries de Blidah forment-elles autour de la ville un bois assez touffu ; des hauteurs de l’Atlas, il offre un aspect assez riant, qiiand, à l’entrée de l’hiver, celle masse verte se dore de fruits abondants. Ils ne sont pas encore tous détachés de l’arbre, lorsqu’aux premiers jours du printemps de nouvelles fleurs viennent embaumer l’atmosphère.

La distillation peut encore ajouter au produit des oranges, non-seulement par la fabrication de l’eau de fleur d’oranger, mais aussi par celle des essences. C’est avec des oranges que l’on fait l’essence de bigarade, qui sert à la fabrication du curaçao. Les fleurs de bigaradier donnent l’essence de Neroli, et leur feuille celle de Petit-Grain, très-employée pour la parfumerie. On peut donc utiliser à la fois les fruits tombés qui se perdent, les fleurs dont la trop grande abondance nuit aux arbres, et les feuilles elles-mêmes des branches qu’il faut souvent émonder. Quelques distillateurs sont déjà venus s’établir à Blidah comme aux environs d’Alger, mais les prohibitions de la douane ont, tout d’abord, mis obstacle au développement de leur industrie. Sous ce rapport, notre colonie est un peu en retard, et nous laissons perdre des ressources dont les indigènes eux-mêmes savaient tirer parti. Ils avaient dans leurs jardins beaucoup de jasmins et de roses, et s’appliquaient, comme nous l’avons déjà fait remarquer, à la fabrication des essences. Les essences africaines ont encore une très-grande valeur. Celle de jasmin ne se vend pas moins de 400 fr. l’once ; mais maintenant il y a bien peu de jasmins dans les jardins, et nos longues guerres y ont plus multiplié les épines que les roses.

Le géranium, heureusement, qui sert aussi à la fabrication des essences de rose, pousse partout en Algérie comme du chiendent. Beaucoup d’arbustes et de plantes qu’on met en France avec beaucoup de soin dans des caisses ou des pots pour orner les jardins royaux, viennent en pleine terre sur le sol africain. Il en est même qui n’ont besoin d’au-

cune culture. Ainsi, les lauriers-roses croissent comme des osiers, dans le lit de toutes les rivières ; tous les graviers abandonnés par les eaux en sont couverts. De plus, Faloès, cette plante précieuse qui, chez nous, ne fleurit que tout les cent ans, croît en Algérie le long de tous les chemins, servant de haies aux propriétés qui les bordent. Moins rares qu’en France, ses fleurs s’élèvent de distance en distance à trois ou quatre mètres de hauteur comme de grands candélabres. Les indigènes les coupent' pour en faire des solives gourbis, partout où le bois est rare. Enfin, dans toutes les plaines en friches on ne rencontre que des myrtes mêlés aux genêts, aux broussailles et aux cistes. Le sol algérien offre donc gratuitement tous les agréments que nous payons très -cher dans nos jardins français.

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