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LES PAYS KABYLES

La culture est très-inégale dans toute la portion du territoire occupée par les Arabes. De beaux champs, de jolis jardins sont souvent comme perdus au milieu de landes incultes ; il n’en est pas"^ainsi dans les pays occupés par les Kabyles ; leurs' montagnes sont tout aussi bien cultivées que peuvent l’être les nôtres. Comme nos paysans des Pyrénées ou des Alpes, il n’y a pas un petit coin de terre, quelque inaccessible qu’il paraisse, dont ils ne sachent tirer parti par leur travail. En fait d’agriculture, nous n’avons rien à leur apprendre, ils sont aussi serrés qu’ils peuvent l’être sur leur territoire. 11 ne faut donc pas songer à les déplacer. D’ailleurs, ce ne pourrait être qu’à condition de les exterminer ; ce serait une œu-

vre que la civilisation réprouverait et qu’eux-mêmes feraient payer cher. Ils ont donne à la terre toute la valeur que le travail de l’homme peut lui conférer, et c’est surtout chez eux que l’on peut constater la véritable fertilité du sol africain. Leurs belles moissons, leurs beaux vergers, ont fait, comme nous l’avons vu, l’admiration de toutes nos colonnes expéditionnaires, qui, à tort ou à raison, ont porté la guerre au milieu d’eux.

Entre toutes les cultures auxquelles s’adonnent les Kabyles, la plus remarquable est celle de l’olivier. Cet arbre, qui croît à l’état sauvage dans presque toutes les forêts de l’Algérie et en forme souvent l’essence principale, est cultivé avec un soin tout particulier par les Kabyles. Ils le greffent, ils le piochent, ils l’irriguent même ; aussi , dans leurs montagnes les oliviers deviennent-ils des arbres magnifiques, et chacun d’eux peut-il produire jusqu’à 40 et 50 fr. d’olives. Les Kabyles peuvent donc fabriquer de grandes quantités d’huile. De tout temps ils en ont approvisionné les marchés de l’Algérie, et c’était pour eux une de leurs principales ressources, car leurs champs ne sont pas assez vastes pour les nourrir.

Du temps des Turcs, les olives vertes se vendaient 6 fr. le quintal, et les olives noires 3 fr. ; un litre d’huile ne coûtait que 23 centimes. On conçoit que dès que la conquête française a ouvert aux Kabyles les marchés européens, le prix de cette denrée a dû beaucoup augmenter. Aussitôt que la paix l’a permis, un certain nombre de négociants français sont même venus s’établir dans les ports les plus voisins, à Bougie, à Dellys, où les Kabyles pouvaient apporter leurs huiles encore plus facilement qu’à Alger. La concurrence a fait augmenter les prix, et l’huile, qui ne valait encore que 60 centimes le litre il y a une dizaine d’années, ne s’achète guère maintenant au-dessous d’un franc ; encore faut-il que la récolte soit trèsabondaute.

Malheureusement, les Kabyles ne savent point fabriquer l’huile. Ils accumulent, après la récolte, leurs olives en

grands tas ; ainsi abandonnées pendant plusieurs mois, elles fermentent et même se pourrissent. Avec des fruits avariés, rhuile ne peut manquer d’avoir un goût âcre et rance. Le mode défectueux de fabrication contribue encore à altérer la qualité de l’huile. Les Kabyles font bouillir leurs obves dans de l’eau, et ce n’est qu’après cette cuisson qu’ils en expriment le jus. Ainsi fabriquées, leurs huiles d’olives sont moins mangeables que la plupart de nos huiles de graines oléagineuses; elles ne valent pas même souvent ces dernières comme huiles à brûler. Les Kabyles n’ont pas non plus des moyens mécaniques de pression très-perfectionnés, de sorte qu’après avoir manqué la qualité, ils perdent encore 20 p. 0/0 sur la quantité.

Malgré ces imperfections, l’occupation française, en enchérissant le prix de la mauvaise huile des Kabyles, a quadruplé leurs richesses. Une très-large part serait encore laissée aux Français qui voudraient aller chez eux perfectionner l’industrie. Nous y reviendrons un peu plus tard. Constatons seulement ici que la qualité des olives de la Kabylie ne le cède en rien à celle des olives de France. Naguère, au commencement de la récolte, un Kabyle apportait à un négociant de Dellys une huile aussi bonne et aussi fine que nos huiles de Provence. Ce Kabyle avoua au négociant qu’il s’était écarté, pour la fabriquer, du mode en usage dans le pays. Le vent avait fait tomber de ses arbres une grande quantité d’olives; pour s’en débarrasser, il avait fait un peu précipitamment l’huile qu’il apportait. Le négociant lui promit un sou de plus par litre pour toute l’huile de ce genre qui lui restait encore : ce fut une affaire d’or pour lui, car il put revendre 2 fr. et même 2 fr. 50 c. l’huile qu’il avait ainsi achetée 1 fr. 15 c.

Les Kabyles sont trop resserrés dans leurs montagnes pour pouvoii’ se livrer comme les Arabes à l’éducation du bétail . Ils n’ont guère que des troupeaux de chèvres et les bœufs

nécessaires à leurs petites cultures. Ils ont peu de chevaux;

mais en compensation ils ont beaucoup d’ânes et de mulets. Voici ce que dit M. Moll au sujet de ces dernières bêtes :

« Dans toute TAlgirie, et principalement dans la province de Constantine, on élève un assez grand nombre de mulets. J’ai trouvé chez eux beaucoup [d’analogie avec les mulets corses. Comme ces derniers, ils sont plus petits, mais plus vifs, plus alertes et plus robustes que nos mulets du continent , qualités qu’ils doivent autant à leurs mères qu’au climat. Ces animaux qui sont employés comme bêtes de trait, de somme, et même pour la selle, ont plus de valeur que les chevaux. L’élevage et l’entretien sont à peu près les mêmes chez eux que chez les chevaux, si ce n’est qu’on ne les dresse pas avec autant de soin et de rigueur. Les mulets ont toujours valu moitié ou im tiers en sus des chevaux. Quant aux ânes, ils coûtaient, avant notre arrivée, de 10 â 12 francs tout au plus. Le prix des uns et des autres n’est pas monté en même proportion que celui des chevaux et des bêtes bovines et ovines. Chez les tribus pastorales, on n’emploie à la production des mulets que les vieilles et mauvaises juments; mais, parmi les Kabyles et les Arabes cultivateurs, on y fait servir, au contraire, les bêtes do plus forte taille. »

Les abeilles sont en outre pour les Kabyles une ressource précieuse. Voici encore ce qu’en dit M. Moll :

« Il y en a plusieurs espèces. Celle que les indigènes élèvent le plus communément m’a paru être semblable à la nôtre , si ce n'est qu’elle est un peu plus petite.

tt Ce sont principalement les Kabyles et les Maures qui s’occupent de l’éducation des abeilles.

« Les Kabyles se servent généralement de ruches faites d’une ou de plusieurs pièces : en liège ou en paille, en joncs, et surtout en tiges de férules ou autres ombellifères. Elles sont cylindriques ou quadrangulaires, de dimensions très-variables, et posées en long sur une planche.

« Quand ils veulent récolter le miel ou la cire, ce qui a lieu au priutemps ou en automne, parfois même au milieu de l’hiver ou de l’été. Us ne comiaisscut d’autre moyen que d’étouffer les abeUles.

« Ils consomment ou vendent une assez grande quantité de miel en gâteaux, et ce miel, surtout celui du printemps, est d’excellente qualité. Le reste est séparé de la cire par des procédés analogues à ceux qu’emploient nos paysans du Midi.

« On sait que la cire a été, de tout temps» un article assez important d’exportation de la régence : le gouvemement seul en avait le monopole. Les Kabyles étaient tenus de lui vendre toute leur cire à un prix fixé d’avance. (Quant au miel, il se vendait généralement 45 centimes la livre.)

« Outre les ruches domestiques, les Kabyles exploitent encore les essaims sauvages qui, dans quelques localités, se rencontrent en grand nombre dans les arbres creux et dans les fentes de rochers. Le miel qu’ils en obtiennent est en général aussi bon que le précédent; ces abeilles sauvages leur fournissent également une partie des essaims nécessaires pour conserver ou pour multiplier le nombre de leurs ruches, s

Enfin, bon nombre de Kabyles font le métier de bûcherons et de charbonniers. Ils approvisionnent le pays de tout le combustible et de tout le bois de construction qui est nécessaire aux besoins : ils tirent ainsi parti des forêts qui les environnent. Quoique les Arabes aient beaucoup dévasté les leurs, il y en a encore d’assez belles au milieu d’eux dans toutes les hautes montagnes qui traversent leurs plaines. Nous allons donner un aperçu de ces différentes richesses forestières pour compléter ce que nous venons de dire de la puissance végétale du sol dans l’exposé des ressources agricoles.

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