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LE MARBRE ET LES PIERRES PRÉCIEUSES

M. Ville, dans sa dernière notice minéralogique, indique plusieurs gîtes de marbre dans la province d’Alger. Celui du cap Matifou, anciennement exploité, renferme de la brèche à fond gris jaunâtre veiné de rouge, et du marbre blanc zoné de légères teintes bleuâtres ; celui des environs du Fondouck se compose d’une sorte de brèche à noyaux gris cendré, reliés par des fllets rouges ; celui de la petite chaîne sur laquelle est bâtie Laghouat renferme des couches de marbre cervelas. '

Le service des mines a signalé aussi, dans la province d’Oran : le marbre rouge des environs de Lalla-Maghrnia ; le marbre gris à veines jaunes, près de la Casbah des Ouled- Mimon ; les marbres très-compactes, de diverses nuances, de la montagne des Lions ; enfin, le marbre siliceux, d’un beau vert, près du cap Falcon.

La province de Constantine renferme un assez grand nombre d’anciennes carrières de marbres qui n’ont pas manqué de frapper l’attention de M. Fournel, ingénieur en chef des mines, lors de l’exploration qu’il a faite de cette province.

« Dans la plus grande de ces carrières, dit-il, on observe firéquemment, mêlées au calcaire, de grosses masses ou des veines épaisses d’amphibole parsemées de grenat amorphe et de fer sulfuré; on y trouve aussi de très-jolis rhomboèdres de chaux carbonatée, généralement un peu enfumés. Ces couches de calcaire-marbre descendent jusqu’à la mer, et on observe des pendages au S.-E : le marbre qu’elles fournissent est à très-gros grains; il est d’im blanc mêlé de nombreuses veines grises, et cependant d’un assez joli effet. Ce marbre se vend 50 fr. le mètre cube sur place, et 65 fr. rendu à BAne.

« Du reste, ajoute M. Foumel, ni dans les carrières de Bône, ou

plus exactement du cap de la Garde, ni dans celles du Djebel-FUüla, où je signalerai de magniüues marbres blancs, il ne faut pas chercher la roche qui a joui d’une si grande faveur à Rome sous le nom de marbre numidique, et dont la couleur était si remarquable. Lorsque le poète Stace décrit les bains fastueux de Claudius Etruscus, il les représente tapissés de marbre pourpre et jaune des Numides ; lorsque Juvénal oppose la misérable rétribution des gens de lettres aux prodigalités futiles de certains riches, il montre ces derniers élevant une salle à manger soutenue par des colonnes de marbre de Numidie. Solin, sans le décrire, vante sa beauté [eximium marmor.) D’après Isidore, ce marbre était marqué de taches semblables à du seifran. Un poète chrétien l’a désigné sous le nom d’or en roche. »

M. Berbrugger. conservateur du musée d’Alger, a rapporté d’une exploration faite en 1851, dans le pays des Beni- Mzab, quelques échantillons rouges qui paraissent être de ce beau marbre. 11 est vrai que les Beni-Mzab n’occupent pas précisément l’ancienne Numidie, mais ce marbre est aussi appelé, par les anciens auteurs, notnadum ; il pouvait donc provenir du pays des Nomades. Quoiqu’il en soit du marbre numidique, laissons un voyageur, M. Béliard, décrire ceux qu’il a trouvés dans une excursion faite en 1849 au mont Filfila :

« Nous avions fait une halte auprès de l’extrémité sud du point culminant de la montagne, là où s’étendent de l’Est à l’Ouest d'énormes couches de marbre blanc, occupant un espace immense. Au centre de cette grande formation, une vallée de dégagement dont le sol est jonché d’éclats de marbre et de blocs sur lesquels les traces de l’ébauche sont encore visibles, nous annonçait les derniers vestiges de l’exploitation romaine.

« A la gauche de cette vallée, dans ime vaste excavation faite à travers des bancs de calcaire saccharolde à grain ûn, les bancs en escalier qui en forment les flancs, laissent voir encore dans les traits de scie et les nombreux coups donnés pour équarrir les blocs, surtout dans les emboltures destinées à recevoir les coins , les moyens bien simples d’extraction employés autrefois par les anciens.

« Arrêté devant cette vaste excavation de l’exploitation romaine, l’Arabe ficha son bâton en terre et, le soimire dédaigneux sur les lèvres, il s’écria : Uanout ei kebirl voilà la grande boutique! c’est-à-

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dire le grand atelier des ouvriers romains. Nous avions, en effet, sous les yeux l’une des plus grandes excavations pratiquées parles anciens. Sans doute c’était de ces bancs magnifiques de marbres blancs à grains fins que les sculpteurs de Rusicada, d’Hippone, de Cirta, etc., tirent sortir les statues gigantesques, les temples, les amphithéâtres, les portiques, les fûts des colonnes qui jonchent le territoire de Lambèse et de tant d’autres contrées de l’Afrique, comme une manifestation imposante de l’expansion du génie et de l’art romains.

« Dans cette partie supérieure des monts FUfila on peut réellement constater des richesses incalculables de marbre blanc de toutes qualités, y compris le statuaire, dont Carrare seul est aujourd’hui en possession d’approvisionner le monde entier.

« Là, et dans d’autres gisements du groupe de Filfila, on remarque des spécimens de marbres de toutes les couleurs. Généralement ces marbres étaient cristallins; il y en avait de gris quelquefois moucheté de substances métalliques, puis du bleu turquin veiné de filets noirs d’un fort joli effet. Tantôt c’étaient des bancs entiers d’un beau jaune nuancé passant au rouge plus ou moins foncé, relevé de fines arborisations noires imitant de fantastiques arabesques. Nous trouvâmes encore dans les déblais d’une ancienne carrière les éclats d’un beau marbre nuancé et jaspé de vert clair, de rose et de pourpre. »

Le mont Filfila est maintenant exploité par une compagnie marbrière. Elle y a découvert six gisements principaux. Les quatre premières carrières ouvertes ont, en quelques mois, fourni environ 600 blocs qui ont pu être embarqués sur la mer dans le voisinage ; plusieurs blocs ont jusqu’à trois mètres de longueur. Les marbres de Filâla, faciles au travail, d’un grain très-fin et de nuances variées, valent les marbres de Carrare.

On sait l’importance des marbres de Carrare ; leur exportation forme l’une des principales branches du commerce de Livourne. Ce marbre, dont les trois quarts sont blanc clair, un huitième statuaire et un huitième varié, coûte, sur place, depuis 4 fr- jusqu’à 25 fr. lai palme (cube de Gênes), selon la beauté et le volume des blocs. La production moyenne des diverses exploitations s’élève annuellement à environ 42,000 tonnes, dont 19,000 pour l’Amérique du nord, 10,000 pour

CH,VPITRE II.

la France, 5,000 pour l’Angleterre et le reste pour la Belgique, l’Italie, la Hollande et la Russie. Outre tes marbres en blocs , Carrare expédie encore chaque année de 150 à 200 mille tables, carreaux, statuettes, cheminées et divers objets d’ornement. Les tables vont dans le Levant et l’Amérique du sud; les carreaux sont très-recherchés par la Belgique, la Hollande et aussi par le Levant.

Un des plus distingués marbriers de Carrare, M. Delmonte, est venu il y a quelques années s’établir en Algérie. Le succès des carrières de son pays ne l’avait pas retenu ; mettant la science avant le patriotisme, il avait à cœur de parcourir toute cette Afrique dont les auteurs anciens lui avaient vanté les marbres. 11 rencontra bientôt, aux environs de Philippeville, les belles carrières de marbre blanc dont nous venons de parler. Ce beau gisement pouvait tenter desFrançais, mais il n’était pas digne de l’ambition du marbrier de Carrare. C’étaient les marbres précieux qu’il avait admirés à Rome, à Florence et à Venise qu’il voulait retrouver en Afrique. Un jour qu’il poursuivait ses investigations du côté de Tlemcen, on lui conseilla, au marché d’Aïn-Temouchen, de s’adresser à l’agha du pays. Ce dernier ne put le renseigner d’une manière positive ; mais il l’engagea à aller trouver un vieux Turc, meunier d’un petit moulin sur Tisser. M. Delmonte se rendit auprès du meunier indigène qui, moyennant une légère rétribution , consentit à quitter pour quelques instants son usine. 11 remonta avec lui la montagne, et, au bout d’une heure de marche, il l’avait amené à un ravin hérissé de gros blocs à moitié détachés. Ces maæes, un peu rougeâtres, mais noircies par le temps, s’élevaient au milieu de figuiers et de broussailles de toute espèce sortant des fentes comme pour les encadrer. Quel ne fut pas l’étonnement de M. Delmonte quand, escaladant le rocher, il rencontra, jonchées sur le plateau supérieur, de grandes colonnes et des chapiteaux presque achevés ; tout à l’entour on voyait une quantité de blocs déjà taillés d’onyx calcaire translucide, les uns

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entièrement blancs, les autres trarersés de belles veines ronges et jaunes. C’était de l’albâtre antique dont les gisements ont été depuis longtemps complètement perdus. Le seul albâtre maintenant dans le commerce provient des dépôts stalactites ; il ne se trouve que par fragments de médiocres dimensions; on ne peut guère l’employer que pour de petits objets de luxe, des vases, des pendules, et il a en outre l’inconvénient de jaunir, quand il n’est pas placé sous des globes de verre. L’albâtre antique, au contraire, ne s’altère pas à l’air, et celui que venait de découvrir M. Delmonte se présentait en outre sous des blocs d’une grande dimension. Il s’empressa de parcourir le plateau et, à fleur de terre, rencontra partout de magnifiques couches. Les Arabes, possesseurs de cette précieuse matière, étaient loin de se douter de sa valeur. Tout le gisement se trouvait cependant compris dans une propriété qui portait le nom de Blad-Rekam (pays des marbres) ; elle était située près d’Aïn-Tekbalek et avait une contenance de 100 hectares. Bouterfas, son propriétaire, l’avait vendue en 1847 moyennant 24 douros (130 fr.) à Adda-Ben-Merzouk et Adda-Ouled-lIadj-Ascid, kalifa du kaïd. Ces derniers, en 1852, quand M. Delmonte leur en fit la proposition, ne firent pas difficulté de lui abandonner pour la moitié du prix toute la partie où se trouvaient les carrières, qui avaient une étendue de 41 hectares ; ils se réservaient ainsi la portion la plus grande et la plus fertile. Ce marché leur parut si avantageux, que bientôt tous les Arabes d’alentour auxquels ils s’en vantèrent vinrent proposer à M. Delmonte "d’acheter toutes les parties pierreuses de la montagne.

M. Delmonte ne s’en est pas rapporté à sa seule expérience ; il a prié le gouvernement d’envoyer sur les lieux un ingénieur pour examiner sa découverte et donner son avis sur le parti qu’on en pourrait tirer. M. Henry Comynet, ingénieur des mines, a été chargé de cette mission.

Cet ingénieur a retrouvé toutes les traces de l’exploitation

des anciens, qu’il fait remonter au sixième siècle. Près de 400 mètres cubes de ce calcaire transparent gisaient encore sur les bords de l’escarpement de deux ravins.

« L’albâtre calcaire antique contenu dans ces doux bassins, dit-il dans son Rapport, est d’une beauté si remarquable, qu’on peut le comparer aux quartz agates les plus précieux . 11 remplacera donc avec avantage les calcédoines et les cornalines, dont il semble être deux montagnes, sauf 1a dureté qui permet de tailler cette roche plus facilement, tout en jouissant du même poli, et étant plus dure que les marbres ordinaires, auxquels elle est si supérieure qu’on ne peut pas même établir de comparaison. 11 a, en outre, sm les gemmes quartzeuses l’avantage de se présenter en masses très-considérables, tandis que celles-ci ne se trouvent jamais qu’en rognons peu volumineux. »

M. Comynet a mesuré à Aïn-Tekbalek des couches où l’on pouvait trancher des blocs de 7 mètres de long sur 1“ 20 d’épaisseur.

« 11 serait impossible, ajoute-t-il dans son Rapport, de détailler toutes les nuances qu’offre cette matière, qui affectent tantôt des stries très-minces, tantôt des blocs puissants. On y trouve toutes les teintes, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le plus vif et le jaime d’or le plus brillant. 11 se présente aussi des parties verdâtres. Quelquefois ces couleurs se sont mariées et présentent le plus charmant effet. »

M. Comynet a constaté que cette carrière pouvait cuber 750,000 mètres, et il donne au mètre cube, selon la qualité de l’albâtre, une valeur de 1,500 à 6000 fr.

L’emploi de cet admirable produit algérien n’a de limite que dans la dimension des blocs ; mais, avec des bourrelets ou ornements saillants couvrant les joints verticaux ou horizontaux, on peut obtenir des monuments de proportions colossales, transparents et inaltérables.

On voit par là quelle ressource l’albâtre antique offre au luxe, surtout dans les constructions. Les galeries intérieures et les grandes salles de nos palais pourront désormais s’éclairer le jour avec des plafonds d’albâtre. On pourra percer les colonnes d’onyx translucide dont on les ornera, y

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introduire des becs de gaz et les illuminer la nuit d’une façon toute féerique. Mais le plus digne emploi de l’albâtre antique sera, dans nos églises, pour leurs mystérieux sanctuaires et pour leurs autels. Les Arabes n’ont pas manqué d’employer à un saint usage les débris d’albâtre qu’ils ont trouvés. Plusieurs mosquées de Tlemcen sont garnies de dalles et de colonnes tirées probablement de Blad-Rekam.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les résultats possibles de cette précieuse découverte qui intéresse nonseulement l’industrie, mais les sciences et les arts. M. d’Orbigny, professeur de géologie au Jardin du roi, a fait à cet égard un rapport qu’il serait trop long d’analyser, où il cherche à se rendre compte de la formation des grandes couches d’albâtre antique dans des lacs alimentés par des eaux calcarifiées venant de l’intérieur du sol. Il s’accorde, du reste, avec M. l’ingénieur Comynet, pour donner à cet albâtre la supériorité sur tous les autres, et dire qu’il n’y a que les agates et les calcédoines qui lui soient comparables; son homogénéité, malgré son éclat plus ou moins nacré, permet même de l’employer pour des statues. Du reste, M. Delmonte a déjà envoyé aux Expositions de Londres et de Paris des échantillons d’albâtre que tout le monde a pu admirer, et des capitalistes, émerveillés d’une découverte qui peut devenir très-lucrative, se sont déjà associés à lui pour l’exploitation de sa propriété.

Espérons que M. Delmonte ne s’arrêtera pas dans ses investigations. Outre le jaune antique, plusieurs beaux marbres sont encore à retrouver. Tous les touristes admirent le bassin de brèche africaine du jardin du duc de Modène, et l’on se demande d’où les Romains tiraient ce beau marbre, aux tons verts et rouges, d’un si brillant poli. La malachite, d’après Pline, se trouve en Afrique. On en voit encore à Florence, à Ferrare, à Venise et à Rome de magnifiques échantillons que les Romains du Bas-Empire y avaient fait venir. Le lapis-lazuli , dont il reste quelques beaux ves-

tiges en Italie, était aussi tiré par eux du pays des Arabes. Le globe du Gesù, qui soutient ta statue de saint Ignace, à Rome, vient d’Afrique ; et probablement aussi la cheminée du palais délia Regina, à Florence. Aujourd’hui on ne tire plus que de Russie le lapi»>lazuli comme la malachite. Les mines de cuivre du prince Démidoff, en Sibérie, fourniss^t de petits échantillons de malachite qui se vendent, comme pierres jM^cieuses, de 60 à 80 fr. la livre. Peut-être on pourrait en trouver aussi dans le voisinage des mines de cuivre de l’Algérie. 11 en est de même du lapis-lazuli qui, étant un albâtre cuivreux, doit se rencontrer plus particulièrement près des carrières à plâtre.

M. Nicaise, tout à la fois colon et géologue au petit village de Dalmatie, près Blidah , a découvert, à quatre lieues de cette dernière ville, des émeraudes disséminées dans une carrière de marbre statuaire. Ces émeraudes sont de la grosseur d’un épi de blé. M. Ville en a ainsi rendu compte dans un Mémoire lu à l’Académie des Sciences.

« Le gisement des émeraudes de TOued-Bouman est très-remarquable, parce qu'il fait concevoir la possibilité de trouver en Algérie d'autres ^tes de même nature. Je montrais à M. le secrétaire de la sous-préfectoe de Blidah divers échantillons d’émeraudes que j’avais rapportés de ma coiuse chez les Beni-Misserah, et j’ajoutais qu’en raison de la nature du gisement de ces gemmes je pensais qu’on pourrait en trouver de nombreux gîtes en Algérie. Ce fonctionnaire me dit qu’un joaillier juif de Blidah , à qui il avait montré des échautUlons de ce genre, avait déclaré que depuis longtemps les indigènes savaient que les divers ravins tombant de l’Atlas dans la plaine de la Mitidja recélaient des pierres de cette nature et qu’ils ne les recueillaient pas, parce qu’üs n’y attachaient aucune importance. Ces piciTes étaient trop petites et trop claii'cs pour être utilisées avec ftniit par la bijouterie. Or, on sait que les gîtes de plâtre associés à des roches dioritiques sont nombreux dans les montagnes de l’Atlas. La déclaration de l’indigène de Blidah vient donc corroborer mes pré- visions

« Le gîte gemmifère de l’Oued-Bouman renferme plusieurs espi’^ces de pierres précieuses qui ont été déjà signalées à l’Académie, et que je dois me borner à rappeler. »

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M. Ville a trouvé aussi dans les plaines du Sahara, entre Boghar et Laghouat, des cailloux de silex transparents de diverses couleurs, presque aussi gros que des c»ifs de pigeon. Selon cet ingénieur, ils pourront être graves pour faire des camées et d’autres objets d’ornement.

Enfin, à Sidi-Méid, près de Gonstantine et à Dellys, nos ingénieurs ont signalé des bancs de calcaire qui, par leur couleur et la finesse de leur grain, leur ont semblé pouvoir donner de très-bonnes pierres lithographiques.

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