‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 10 sur 57 · LA RÉCLAME DES JÉSUITES ET LA FONDATION DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

LA RÉCLAME DES JÉSUITES ET LA FONDATION DE MONTRÉAL

Les Jésuites au Canada. — La colonisation nécessaire pour assurer la conversion des sauvages. — La réclame des Relations. — La relation de 1636 : manuel du colon au Canada. — Les résultats de la réclame. — La société de Notre-Dame de Montréal. — L'île de Montréal pôle attractif de la Nouvelle-France. — Maisonneuve et la fondation de Villemarie 1642.

En somme, cela apparaît tout de suite, abandonnée de son fondateur, la compagnie des Cent Associés ne sera jamais en état d'accomplir la tâche qu'elle' a assumée. Si résolue qu'elle soit à tenir scrupuleusement tous les engagements qu'elle a pris, elle ne pourra pas établir aux bords du Saint-Laurent le nombre de colons qui serait nécessaire. Heureusement que les Jésuites viennent à son aide.

Ceux-ci, dès leur arrivée en Amérique, ont l'intuition du magnifique avenir qui est réservé à la colonie. Dans cette relation de 1611, qui est la première en date, le père Biard donne déjà les « Raisons pour lesquelles on devrait entreprendre à bon escient le cultivage de la Nouvelle-France. » — « C'est, dit-il, une autre France en influence et condition du ciel et des élémens; en estenduede pays dix ou douze fois plus grande si nous voulons; en qualité aussi bonne, si elle est cultivée; en situation à l'autre bord de nostre rivage pour nous donner la

science et la seigneurie de la mer (1). En même temps, les missionnaires ont acquis cette conviction que la conversion des sauvages et la colonisation du pays doivent marcher de pair, que le succès de la conversion dépend du succès de la colonisation. C'est encore le père Biard qui le proclame : « Enfin je crov que le résultat de toutes les opinions, advis, expériences, raisons et conjectures des sages ne pourroit estre c^uièreque cestuy-ci, sçavoir est qu'il n'y a point d'apparence de jamais convertir n'y aider solidement à salut ces nations, si Ton n'y fonde une peuplade chrestienne et catholique, ayant suffisance de moyens pour vivre, et de laquelle toutes ces contrées dépendent (2). » Manifestement les intérêts catholiques et les intérêts français se confondent. Les Jésuites se chargent de faire à cette Nouvelle-France qui est si mal connue, si mal jugée une retentissante réclame.

Or les Jésuites ont dans leurs relations annuelles un instrument de réclame incomparable. C'est déjà beaucoup qu'ils soient assurés d'avoir un nombre considérable de lecteurs, de lecteurs qui sont habitués à leur accorder une créance entière. Mais ce qui est encore plus favorable, c'est le mode même de publication qu'ils ont adopté. Supposez qu'ils emploient une autre méthode, que, pour faire appel aux colons, ils fassent rédiger, une fois pour toutes, un livre de propagande. Mettez les choses au mieux. Le livre est un chef-d'œuvre. L'attention du public n'est distraite ni par la guerre, ni par un coup de théâtre à la cour, ni par une querelle religieuse ou littéraire. L'impression pourra être vive, mais, même si l'on multiphc les éditions, comme elle sera passagère î Tandis qu'avec ces relations qui se suivent à intervalles réguliers, s'ils ne frappent jamais un grand coup, ils frappent à coups redoublés. Figurezvous l'état d'esprit d'un lecteur qui, pendant cinq ans, pendant dix ans, est constamment ramené au milieu des mêmes liommos, devant les mêmes paysages, qui retrouve, à chaque volume nouveau, les mêmes témoignages en faveur de la salubrité, de la fertilité de la colonie, qui, de volume en volume, assiste aux

(1) Bcl'it. des J(^suiles, IGll, p. 67.

(2) Id., Kill, p. 20.

LA COMPAGNIE DES CENT ASSOCIÉS j 67

progrès de son établissement. Celui-là est gagné. Si l'on ne suscite pas en lui la vocation coloniale proprement dite, on le transforme du moins en auxiliaire convaincu de la propagande.

Un autre élément de succès, et non des moindres, c'est que le soin de conquérir à la Nouvelle-France les sympathies de l'ancienne est confié à l'un des hommes qui ont le mieux connu etle plus aimé le Canada, qui ont été le plus capables de le faire connaître et de le faire aimer. Le père Paul Le Jeune a tout à fait qualité pour plaider la cause du Canada. Il est venu à Québec^avec^Champlain, en 1632. Il a assisté, après la retraite des Anglais, à cette renaissance de la colonie qui; à tant de points de vue, a été sa naissance véritable. Il y demeure jusqu'en 1649, tantôt comme supérieur de la mission, tantôt comme simple ouvrier apostolique. Le père Le Jeune a précisément les dons littéraires qui, pour l'exercice de son apostolat, sont les plus précieux. 11 sait peindre; surtout il sait convaincre. Il faut le suivre, pas à pas, dans les dix relations qu'il a rédigées, sans aucune interruption, de 1632 à 1641, et s'arrêter un peu plus longuement à celle de 1636 où il donne à son plaidoyer tout le développement qu'il comporte (1).

C'est cette relation qu'il faut lire et relire si l'on veut surprendre le procédé, la manière du père Le Jeune. Cet homme, qui a été à l'école de la rhétorique classique, oublie, de propos déhbéré, les règles de la composition httéraire. Point de plan, point de transition, point d'appareil dogmatique. On dirait d'une conversation familière qu'il engage avec un ignorant de bonne foi et de bonne volonté, et oii il se laisse poser les questions dans le désordre où elles se présentent à l'esprit de son interlocuteur.

Prenez les « Réponses à quelques propositions qui m'ont été faites de France ». Et d'abord les questions :

V On demande si le pais est hors des incursions de l'Espagnol...

2° Si, défrichant des terres et les labourant, elles produisent assez pour leurs habitans.

(i) Relat. des Jésuites^ 1636, pp. 44-o3i

3'' S'il y a espérance que les pommiers et autres arbres fruictiers y puissent porter du fruict.

40 Combien vingt hommes seraient de temps à défricher un arpent de terre? Ce que coûterait un chacun à nourrir durant un an? Et quelles provisions il faudroit faire?

5" Comment est fait le grand fleuve Saint-Laurens? Quels sont ses rivages? jusqu'où vont les grands navires?

6° Remarquer la qualité des terres, exprimer celles qui sont propres au labourage, au plant, aux pasturages; s'il sera nécessaire pour les labourer de harnois, de bœufs, de chevaux ; quelles graines on peut apporter?

7° Trouve-t-on de la pierre pour bastir, de l'argile, du sable ?

7° Remarquer les commodités que le pays produit pour la vie de l'homme, les espèces d'animaux, etc..

9" Quelles marchandises on peut envoyer d'ici en France ?

10*' On demande finalement c-e qu'est du païs des Hurons et quelle espérance il y a pour ceux qui voudroient y aller.

Et la réponse arrive prompte et précise et, par la multipHcation des exemples et des preuves, ne laissant rien à la réplique.

L'avocat du Canada a affaire à forte partie. S'il n'avait qu'à éclairer l'ignorance, mais il a le préjugé à combattre. La fatale légende des arpents de neige a déjà cours. Il est évident que la grande majorité de ses lecteurs sera touchée par l'argument patriotique sur lequel il revient avec insistance, qu'elle répétera volontiers avec lui : « Les Français seront-ils les seuls, entre toutes les nations de la terre, privés de l'honneur de se dilater et de se répandre dans ce nouveau monde (1/? » Mais ce n'est pas là la question, ou, du moins, il importe de résoudre d'abord cette autre qui est préjudicielle. Cette part d'Amérique que nous nous sommes attribuée et dont il semble que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, venus bons premiers, n'aient pas voulu, vaut-elle la peine qu'on la garde? Cette terre, où l'on prétend fonder des royaumes, est-elle seulement habitable? Ne sait-on pas, par l'expérience des échecs antérieurs, qu'on y souffre terriblement du froid, que même on y meurt du scorbut, que, dans tous les cas, elle est inféconde?

(1) Que c'est un hieu pour l'une et l'autre France d'envoyer icy des colonies, lielal. des Jésuites, lOJIi, p. 11.

Le père Le Jeune, Tune après l'autre, réduit à néant les accusations et les calomnies. C'est une réhabilitation complète. Il se garde pourtant de répondre au dénigrement systématique par le panégyrique outré. Il fait, çà et là, des aveux qui achèvent de donner confiance en lui. Lui aussi, il se plaint que l'hiver soit long et rude. Il nie seulement qu'il ait une intluence pernicieuse sur l'organisme (1). Quant à ce terrible mal de terre qui a décimé les compagnons de Jacques Cartier et de de Monts, en fait, depuis que les Français sont mieux logés et mieux nourris, il a disparu. L'objection d'insalubrité n'est plus à réfuter. Elle tombe d'elle-même. 11 suffit au supérieur de la résidence de Québec de montrer que tous, autour de lui, missionnaires, employés de la compagnie, colons, hommes, femmes, enfants, d'un bout à l'autre de l'année, jouissent d'une santé parfaite.

Mais ce à quoi il revient sans cesse avec une prédilection marquée, c'est à la description du pays. Il ne se lasse pas d'en évoquer les aspects grandioses; d'admirer ce majestueux Saint- Laurent qui est « le roi de tous les fleuves », cette forêt « per-< pétuelle qui s'étend de l'Atlantique à la mer Douce. » Mais le point essentiel est que l'on persuade aux lecteurs que cette Nouvelle-France, qui est tant de fois plus grande que l'ancienne, est aussi féconde, qu'elle peut sur ses terres « qui sont en friche depuis la naissance du monde » nourrir des nations.

Qui pourrait en douter encore quand il apporte cette liste qui n'en finit pas « de toutes les commodités que le pays produit pour la vie de l'homme ! ». L'inventaire est complet; trente ans, cent ans plus tard. Talon, Raudot, Begon, Hocquart n'auront pas grand chose à y ajouter. Aussi bien il ne lui suffit pas d'énumérer tous les trésors que recèlent le golfe, le fleuve, la forêt, d'affirmer que les céréales, les légumes, les arbres fruitiers d'Europe réussissent à merveille au Canada, que le bétail importé y trouve de belles prairies et s'acclimate sans peine (2). 11 s'agit de fournir ses preuves. Il nous trace un tableau singut lièrement animé des succès obtenus par les premiers colons (3).

(1) Belat. des Jésuites, 1633, p. 15.

(2) Ici., 1632, p. 13. — Ici., 1636, p. 47,

(3) Id., 1636, p. 45.

S'il ne nous parle que, par ouï-dire, des pommiers plantés par M. Hébert, il nous emmène dans le jardin de la mission où poussent de belles salades, dans le domaine de M. Giffart qui, après deux ans de défrichement, « espère recueillir cette année pour nourrir vingt personnes. »

Par delà les résultats acquis le père Le Jeune entrevoit les progrès futurs de la colonie. Il prédit que cette forêt envahissante, qui, actuellement, est Tennemie, qui ne laisse pas de place à la charrue, pourra donner des flottes au roi. Sa clairvoyance n'est jamais en défaut. S'il n'insiste pas sur la traite des pelleteries (1) qui est pourtant, dans l'opinion commune, la raison d'être de la colonie, ce n'est pas seulement parce que ces messieurs de la compagnie s'en réservent le monopole. La vérité c'est que cette traite lui apparaît comme une ressource accessoire, comme une richesse passagère. Il se refuse également à encourager les espérances des chercheurs de mines. Ils pourront venir plus tard. En attendant, il faut défricher et encore défricher. Là-dessus il fait une profession de foi catégorique. La Nouvelle-France ne grandira que par le labourage, le plant, le pâturage.

Sur cette terre nourricière le père Le Jeune a entrepris d'attirer le plus grand nombre possible de ces paysans de France, forts et robustes, qui n'ont pas de pain à se mettre sous la dent. Mais il sait combien les gens de notre race ont peur « de perdre la vue du clocher de leur village » et qu'au demeurant son appel ne peut leur parvenir directement. Au nom de Dieu et du roi, il adjure tous ceux qui ont autorité sur eux de leur enseigner la route de la Nouvelle-France.

Pour décider au départ les hésitants, les Jésuites ont un autre argument à faire valoir que la promesse d'une vie matérielle plus heureuse. La Nouvelle-France est un paradis terrestre i dans toutes les acceptions du mot. Comme le pain quotidien, j le ciel s'y gagne plus facilement qu'ailleurs. C'est le thème favori des rédacteurs des relations. Voici quelques variations : « La Nouvelle-France est un vrai climat où on apprend parfaitement à ne chercher que Dieu. — Vivre en la Nouvelle-France

(1; helat. des Jéauiles, lG3(i, p. 48,

c'est, à vrai dire, vivre dans le sein de Dieu. — Il n'est pas à propos que tout le monde sache combien il fait bon dans les sacrées horreurs de cesforests et combien on trouve de lumière du ciel dans les ténèbres de cette barbarie, nous aurions trop de monde qui y voudrait venir et nos habitations ne seraient pas capables de loger tant de gens (i)... »

Il est visible que les Jésuites ont conçu Tespérance que c'estce dernier argument qui touchera le plus les cœurs, déterminera le plus grand nombre de vocations, et déjà ils entrevoient, sur le sol de cette Nouvelle-France où, si abondamment, « Dieu répand les rosées de ses grâces », la naissance et le développement d'une société qui réalise l'idéal qu'ils se sont formé d'une société catholique.

Le père Le Jeune se ferait scrupule d'attirer en Nouvelle-France des colons qui ne seraient pas suffisamment armés pour la rude bataille qu'ils doivent livrer. Il les arme de toute l'expérience que les premiers venus ont si chèrement achetée. Il donne successivement ses conseils « aux gens moyennes et aux personnes pauvres. »

Ce sont évidemment ces dernières qui en ont le plus besoin. Que peut-il advenir d'un paysan, d'un artisan chargé de famille qui débarque à Québec, sans avoir été pris au service de la compagnie ou de quelque riche particulier? « Il souffrira beaucoup et n'avancera rien. » — « Point de bouches inutiles! » s'écrie le bon père. Jusqu'à nouvel ordre, il faut laisser en France les femmes et les enfants.

Aussi bien faut-il donner la parole au supérieur de la mission de Québec. Ses « quelques avis pour ceux qui désirent passer en la Nouvelle-France » méritent qu'on y découpe de larges citations.

« Mais s'il se rencontroit de bons jeunes garçons ou hommes mariés bien robustes qui sceussent manier la hache, la houe, la besche et la charrue, ces gens-là voulans travailler se rendroient riches en peu de temps en ce pays, où enfin ils pourroient appeller leurs familles. Voicy comme ils devroient procéder. Il faudroit qu'ils se joignissent quatre ou cinq ensemble et

(1) Divers sentimens et advis des pères qui sont en la Nouvelle-France. Belat. des Jésuites, 1635, p. 45,

qu'ils s'engageassent à quelque famille aux conditions suivantes : qu'on les nourriroit pendant tout ce temps-là sans leur donner aucun gage ; mais aussi qu'ils auroient la moitié en fonds et en propre de toute la terre qu'ils défricheroient; et pour ce qu'il leur faut quelque chose pour se pouvoir entretenir, le marché porteroit que tout ce qu'ils retireroient tous les ans des terres qu'ils auroient déjà défrichées, seroit partagé par moitié : cette moitié avec les petits profits qu'ils peuvent procurer sur le païs, suffîroit pour leur entretien... Or si quatre hommes peuvent défricher, par an, huit arpens de terre ne faisant autre chose ny hiver ny esté, en dix ans voilà quarante-huit arpens, dont les vingt-quatre leur appartiendroient ; avec ces vingt-quatre arpens ils pourroient nourrir trente- six personnes ou mesme quarante -huit, si la terre est bonne. »

Le père Le Jeune s'adresse ensuite aux riches. Eux aussi» ils doivent procéder à leur établissement avec méthode, et sans cette précipitation qui peut tout compromettre. Point par point, le supérieur de la mission de Québec leur donne la marche à suivre. Avant tout, qu'ils obtiennent de la compagnie une place pour bâtir en ville, avec quelques arpents de terre dans la plus proche banlieue. Quant à la concession véritable qui, pour cette catégorie de colons, peut être d'une grande étendue, ils n'ont rien à gagner à ce que son emplacement soit fixé à l'avance. Il suffit qu'ils aient obtenu des Associés la promesse formelle qu'elle leur sera accordée. Ils attendront d'être transportés sur le terrain pour choisir « avec le temps » quelque bel endroit. Tous les contrats passés, ils ne partiront pas encore. Ils se feront précéder par des maçons, des charpentiers, des défricheurs qu'ils mettront sous les ordres d'un homme d'autorité et de prudence. En même temps, ils expédieront des vivres et surtout le plus qu'ils pourront de bonnes farines. Ce n'est enfin que lorsque la maison sera bâtie et la terre mise en culture qu'ils s'embarqueront aA^cc leur famille. « Les femmes et les enfans arrivans icy seront tout consolés de trouver un logement pour eux, un jardin pour leurs rafraîchisscmens et des personnes à leur service qui auront cognoissance du païs. » Un dernier conseil et qui n'est pas le moins sage. Les hommes à | gages n'ont point toujours suffisamment de cœur à l'ouvrage.

LA COMPAGiNIE DES CENT ASSOCIÉS , Jj^

Qu'on les intéresse au succès de l'entreprise ! Nous avons vu plus haut comment le père Le Jeune entendait le partage de la terre et de ses revenus entre le maître et les serviteurs.

Quels ont été les résultats de cette propagande si bien conçue et si bien menée? Très rapidement les Jésuites obtiennent un premier succès. Auprès des catholiques de France, la réputation du Canada est bientôt faite : c'est une autre Terre Promise. Les âmes pieuses se mettent à soupirer après la paix de ces grands bois où « à vray dire on vit dans le sein de Dieu. » Rien ne saurait mieux donner une idée de ce que fut un pareil état d'esprit que cette histoire de l'émeute d'Argentan qui a été recueillie par M. de la Sicotière (1). Il ne faut pas oublier qu'Argentan est au cœur de ce pays du Perche qui a déjà donné tant de colons au Canada et qui est aussi le lieu de naissance de Madame de la Peltrie, la fondatrice des Ursulines de Québec. Un prêtre soupçonné de jansénisme y vient prêcher le carême. Quelques jeunes ecclésiastiques en conçoivent une vive indignation. Ils improvisent une procession dans les rues de la ville en criant : « Suivez Jésus-Christ ; la foi se retire de la France. Allons au Canada ! » Le lendemain, ils recommencent la manifestation à Séez, tant et si bien que le lieutenant civil et criminel d'Alençon est obligé de mettre le holà.

Mais de tous ceux qui auraient volontiers crié avec ces exaltés : « Allons au Canada! » combien y sont allés réellement, et, pour ne pas tenir compte des religieux et des religieuses qui s'offrent en si grand nombre qu'on doit essayer de les décourager, quel chiffre de véritables colons la réclamedu P. Le Jeune a-t-elle pu procurer au Canada? Le problème est difficile à résoudre. Pour l'émigration des individus et des petits groupes, on en est réduit aux hypothèses. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que la fondation de Montréal est due à la propagande des Jésuites.

Le véritable fondateur de Montréal, c'est Jérôme le Royer, sieur de la Dauversière. Il était receveur des tailles à la Flèche. Très pieux, et même d'une piété exaltée qui inquiète son directeur de conscience, il s'imagine tout à coup qu'il a reçu la mis-

(1) La Sicotière, L'Émigration percheronne au Canada, pp. 35-36.

sion d'établir dans Tîle de Montréal un institut de religieuses hospitalières pour y donner des soins aux Français et aux sauvages (1). 11 résiste quelque temps à ce qu'il considère pourtant comme un ordre de Dieu. Comment un petit gentilhomme, un petit fonctionnaire, qui a tout juste de quoi faire subsister les siens, pourrait-il, à lui seul, mener à bien une pareille entreprise? Mais rappel de la voix intérieure se fait de plus en plus impérieux. La Dauversière n'est déjà plus seul. Il a communiqué son enthousiasme à l'un de ses amis, M. de Faucamp, qui, lui, est riche.

C'est alors que son confesseur, le jésuite Chauveau, se résout à l'envoyer à Paris. Là, dans l'escalier du garde des sceaux, il se heurte à M. Olier, qui sera le fondateur de Saint-Sulpice. Dès la première rencontre, ces deux hommes, qui ne se sont jamais vus, qui ne savent rien l'un de l'autre, s'avouent que la même pensée les obsède, et se décident à unir leurs efforts. La Société de Notre-Dame de Montréal est faite.

Les associés ne sont encore que six au début de l'année 1G40; mais ils sont déjà à l'œuvre. Avant tout, il faut qu'ils obtiennent l'île de Montréal; et ils s'adressent à M. de Lauson qui se l'est fait concéder au nom de son fils. M. de Lauson est alors intendant du Dauphiné. La Dauversière et Faucamp vont l'y trouver. Ils sont repoussés avec perte. Mais ils reviennent à la charge avec l'appui du P. Charles Lalemant : M. de Lauson leur abandonne Montréal (le 7 août 1640) {i). C'est alors qu'intervient la compagnie des Cent Associés. Elle se refuse à admettre que Lauson ait conservé un droit de propriété sur un domaine qu'il a laissé en friche. Aussi bien n'est-ce qu'une question de principe. Elle se hâte de faire le meilleur accueil à une demande directe de la Dauversière et de Faucamp. Il est vrai qu'elle ne leur accorde pas l'île de Montréal tout entière comme elle l'avait fait pour Girard delà Chaussée et qu'elle s'en réserve la partie occidentale. Elle donne, du reste, comme compensation à ses nouveaux vassaux une autre seigneurie, celle de Saint-Sulpice, sur la rive gauche du Saint-Laurent (17 décembre 1G40). Les associés ont leur concession. Ils réunissent, entre eux, un certain

(1) Vie de mademoiselle Mance, t. 1, p. l.'J.

(2) Dollier de Casson, Histoire du Montrcal, p. 15,

capital. Pour passer à Faction il ne leur manque plus que de rencontrer l'homme de tête et de cœur auquel ils puissent confier Texécution de leur projet. Le P. Lalemant leur présente un jeune officier que la lecture des Relations a enflammé d'enthousiasme pour la Nouvelle-France. C'est Paul de Chomedey de Maisonneuve (l),le paladin qui doit, sur le terrain, au milieu de quelles misères et de quels périls, réaliser leur beau rêve.

Le rôle que les Jésuites ont joué dans la fondation de Montréal apparaît en toute clarté. M. de la Dauversière a fait ses études au collège de la Flèche qui est alors le plus célèbre de leurs collèges et où ils envoient leurs sujets d'élite pour y faire leurs trois années de philosophie. Peut-être même a-t-il été le condisciple de quelques-uns des futurs apôtres de l'Amérique française, Charles Lalemant, Anne de Noue, Barthélémy Vimont, Paul Le Jeune (2). En tout cas, comme, après sa sortie du collège, il n'a pas quitté la ville, il est évident que c'est à ses anciens maîtres qu'il doit d'avoir été tenu au courant des choses et des hommes du Canada et que c'est là l'origine de sa vocation. Le témoignage de DolHer de Casson est catégorique à cet égard (3).

Vainement l'abbé Faillon, qui ne veut pas que ses héros aient à partager leur gloire avec qui que ce soi,t, s'efforce de nous prouver le contraire. Il croit tirer des Véritables Motifs un argument irréfutable. On y lit en effet que « le dessein de Montréal a pris son origine par un homme de vertu qu'il plut à la divine bonté inspirer il y a sept ou huit ans (4). » Les Véritables Motifs ayant été imprimés en 1643, cela ferait remonter la vocation de Jérôme le Royer à 1635 ou 1636. Or, comme les Jésuites ont parlé de Montréal, pour la première fois, en 1637, on devine quelle est la conclusion de l'érudit sulpicien. Mais il

(1) DoUier de Casson, Histoire du Montréal, p. 16,

(2^ La Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au dix-septième siècle, t. I, pp. 152-158, 170-190.

(3) «... Voyons naitre cette belle association... dans la ville de la Flèche, par le moyen d'une relation de la Nouvelle-France, laquelle vint heureusement entre les mains de M. de la Dauversière. » Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 5.

(4) Les Véritables Motifs de messieurs et dames de la société de Notre-' Dame de Montréal, pp. 26-27.

faut traiter la question de plus haut. Il ne s'agit point de déterminer par le rapprochement des données chronologiques, qui ne présentent, du reste, aucun caractère de précision, si le choix de Montréal a pu être fait avant ou après la publication de la relation de 1637. Oui ou non, est-ce la lecture des relations des Jésuites et la fréquentation des Jésuites du collège de la Flèche qui ont attiré l'attention de M. de la Dauversière sur la Nouvelle-France? Quand on est de bonne foi, on ne peut répondre que oui.

Et ce n'est pas tout I Qui l'envoie à Paris et probablement avec de bonnes recommandations? Le jésuite Chauveau. Qui arrache à M. de Lauson jusq^u'alors intraitable la cession de Montréal? le jésuite Charles Lalemant. Qui fournit à la société l'héroïque Maisonneuve? le même père Lalemant. Enfin, croiton que M. de la Dauversière et M. Olier eussent trouvé, si vite, tant de généreux donateurs et tant de collaborateurs zélés, si, depuis près de trente ans, les Jésuites ne travaillaient pas à exciter dans les âmes chrétiennes la grand'pitié pOur les païens d'Amérique?

Le père Le Clercq a dit du dessein des associés « qu'il n'y en a pas eu de plus désintéressé, de plus solide, de mieux concerté (1) ; » le père Le Clercq a formulé le jugement définitif de la postérité. Avant tout, chez les associés de Montréal, c'est le désintéressement qui est admirable. Non seulement ils s'interdisent tout espoir de gain, mais encore il est entendu qu'ils ne chercheront jamais à rentrer dans leurs dépenses. Comme ils le promettent solennellement, ils vont « travailler purement à procurer la gloire de Dieu. » Et pendant vingt ans, au milieu des circonstances les plus défavorables et qui leur fourniraient, à chaque instant, les plus honnêtes prétextes pour en limiter l'étendue ou la durée, ils s'imposent tous les sacrifices. Ils ne témoignent même pas, au début, de cette impatience qui serait si légitime de hâter l'heure du succès, ne serait-ce que pour en être les témoins (2). Ils savent qu'ils ont à choisir entre faire vite et faire bien, et ils n'hésitent pas.

(1) Le Clercq, Premier Établissement de la foy dans la Nouvelle-France A t. II, pp. 4n-tr,.

(2) Voici le jugement de Uollier de Cus.son sur lu société de Montréal :

Voici ce programme tel que les associés Font arrêté en 1G40. Ils enverront à Montréal, dès Tannée suivante (1641), « quarantehommes bien conduits et équipés de toutes les choses nécessaires pour une habitation. Ils leur fourniront deux chaloupes ou pinasses pour transporter de Québec à Montréal les vivres et les bagages. Ces quarante hommes, étant arrivés dans l'île, se logeront et se fortifieront avant toutes choses, contre les sauvages; puis ils s'occuperont, pendant quatre oucinq ans, à défricher la terre et à la mettre en état d'être cultivée. Pour avancer cet ouvrage, les associés de Montréal augmenteront, d'année en année, le nombre des ouvriers, selon leur pouvoir, enverront des bœufs et des laboureurs à proportion de ce qu'il y aura de terres défrichées, et un nombre suffisant de bestiaux pour en peupler l'île et engraisser les terres ». Et c'est seulement après ces quatre ou cinq années de travail préparatoire que les associés commenceront à mettre à exécution ce qui est la partie principale de leur programme. Ils organiseront d'abord la mission en créant sur place les trois communautés d'ecclésiastiques séculiers, de religieuses enseignantes, de religieuses hospitalières. Enfin viendra l'heure de la colonisation propre- 'ment dite. « Toutes ces choses étant en bon état, on ne pensera qu'à bâtir des maisons, tant pour loger quelques familles françaises, notamment les ouvriers nécessaires au pays, que les jeunes gens mariés qui auraient été instruits au séminaire, et les autres sauvages convertis qui voudraient s'y arrêter. On leur donnera quelques terres défrichées, des grains pour les semer, des outils et des hommes pour leur apprendre à les cultiver. »

c La Providence de Dieu voulant rendre cette isle assez forte pour être la frontière du pays et voulant du reste la rendre assez peuplée pour y faire retentir les louanges de son créateur... il fallait qu'elle jettàt les yeux sur plusieurs personnes puissantes et pieuses afin d'en faire une compagnie qui entreprît la chose, car la dépense devait en être grande, elle eût été excessive si plusieurs personnes puissantes et de qualité ne se fussent réunies pour cet effet et l'union n'aurait pas longtemps duré si elle n'avait été entre des personnes pieuses détachées du siècle et entièrement dans les intérêts de Notre-Seigneur, d'autant que cette association se devant faire sans espoir de profit et en ayant encore même aujourd'hui fort peu à espérer d'ici plusieurs années, elle se serait bientôt détruite si elle avait été intéressée quand elle n'aurait eu que ce seul chagrin d'être obligée de toujours mettre sans espérance. » Dollierde Gasson, Histoire du i Montréal, pp. 5-6.

Ceux qui ont rédigé ce programme s'inspirent manifestement des conseils que le père Le Jeune adressait, en 1636, aux gens « moyennes » qui voulaient s'établir dans la Nouvelle-France. Même dans le détail de l'exécution, les fondateurs de Montréal restent à l'école des Jésuites.

La situation de File de Montréal est unique en Nouvelle- France. A dire vrai, en 1640, elle est loin d'être aussi favorable qu'elle le deviendra par la suite. Montréal n'est pas encore accessible aux navires de haute mer. Si le fleuve a partout la profondeur nécessaire, le chenal n'est pas toujours assez large pour que de grands voiliers y tirent leurs bordées. Jusqu'à la découverte de Fulton, les vaisseaux s'arrêtent à Québec. Pour monter à Montréal il faut se servir d'embarcations légères où l'on puisse s'aider de la rame. A la belle saison ce voyage est facile et rapide. Aussi bien, quel que soit l'inconvénient de ce transbordement obligatoire, l'île de Montréal n'en est pas moins le point terminus de la navigation maritime sur le Saint-Laurent. Le premier rapide, le Saint-Louis, se dresse à deux lieues de la future Villemarie. Impossible de le tourner, soit par la rivière des Prairies, qui est, elle aussi, coupée par le Saut du Récollet, soit par la rivière Jésus qui est encombrée d'îlots et obstruée de battures. Si l'on veut pousser plus haut, comme à Québec il a fallu quitter les navires de haut bord pour les chaloupes et les pinasses, à Montréal il faut quitter les pinasses et les chaloupes pour les canots sauvages, qui, entre deux biefs navigables, se portent aux épaules des rameurs. Quatre grandes voies d'eau douce se croisent à Montréal : C'est le Saint-Laurent qui, à la descente, à l'est, mène à Québec, et à la montée, à l'ouest, conduit au lac Ontario ; au nord, c'est la grande rivière des Outaouais qui ouvre le chemin du lac Huron et de la baie d'Hudson ; au sud, c'est la rivière liichelieu qui trace la ligne la plus directe pour gagner la Nouvelle-Anisterdam et l'Atlantique. Le Kiclielieu n'a pas son conlluent dans les eaux mêmes de l'île, mais, dans son cours inférieur, il s'en approche de si près que cela revient au même.

A ce carrefour, il ne sera pas malaisé d'arrêter au passage un grand nombre de ces sauvages qu'il s'agit de convertir., D'autant plus que la nouvelle colonie s'élèvera au point de,

contact des trois principaux groupes indigènes. Les Iroquois s'étendent du lac Ontario à la tète du lac Ghamplain ; les Algonquins s'avancent un peu au delà des Trois-Rivicres ; les Hurons éparpillent leurs cabanes du lac des Deux-Montagnes à la mer Douce. Et les associés, « en attendant qu'ils puissent pénétrer, un jour, aux nations les plus éloignées, » se réjouissent d'avoir, àportée de leur apostolat, «jusques au nombre de quatre-vingts petites nations (i). »

En outre, cette île de Montréal qui est, commme eût dit Elie de Beaumont, au pôle attractif du Canada, et oii, avec les eaux, les hommes et les marchandises vont affluer, en dehors des avantages de sa situation, a, par elle-même, une grande valeur. Ghamplain disait, dès 1603, qu'il n'avait pas vu « de meilleure terre (2). » Dix ans plus tard, il avait la preuve de sa fertilité en y faisant défricher ce qu'il appelait la place royale (3). C'est une « terre noire et pierreuse qui produira du grain en abondance (4). » Ce sont des prairies qui pourront nourrir « tel nombre de bétail que l'on voudra ». C'est surtout une forêt où les principales espèces de France (5) sont représentées mais où les chênes dominent. Enfin le gibier de poil et de plume y abonde et les rivières y promettent des pêches miraculeuses (6).

Avec toutes ces chances de succès les associés ont hâte de se mettre à la besogne. Ils n'attendent ni qu'ils soient en nombre, ni même qu'ils aient réuni une somme importante. Dès le printemps de 1640, alors qu'ils n'ont peut-être en caisse que les cent louis donnés, dès leur première entrevue, par M. Olier à la Dauversière, ils envoient à Québec, au P. Le Jeune, quarante tonneaux de marchandises. En 1641, c'est à un véritable embarquement qu'ils procèdent. Pour recruter les hommes dont ils ont besoin, des hommes qui soient en même temps des artisans, des défricheurs et des soldats, la Dauversière, Faucamp et Maisonneuve se rendent à la Rochelle. De cette ville et de Dieppe partent bientôt, sur deux petits navires, le premier

(1) Les Véritables Motifs, p. 24.

(2) Chaiiiplain, Des Sauvages, 1603, édit. Laverdiùre, p. 41.

(3) Ghamplain, Les Voyages, 1613, édit. Laverdière, p. 243.

(4) P. Boucher, Histoire... de la Nouvelle-France, pp. 22-23.

(5) Champlain. Les Voyages, 1613, édit. Laverdière, p. 243.

(6) Les Véritables Motifs, pp. 23-24.

convoi. Il se compose de quaranle-sept personnes (1), Maisonneuve est à sa tête. Il emmène une sainte fille de Troyes, mademoiselle Mance, qui s'est offerte pour servir au premier groupe de Montréalistes (2) de ménagère et d'infirmière.

Mais ce premier embarquement a coûté cher. Les associés ont dépensé soixante-treize mille livres (3) et ils sont ruinés. « Je ne sais, disait M. de la Dauversière à mademoiselle Mance, où nous prendrons le premier sol pour l'an prochain. » Mademoiselle Mance lui donne un bon conseil. Elle l'invite à « mettre par écrit le dessein de Montréal », à en faire plusieurs copies qu'elle se charge d'adresser « à toutes les dames qui avaient voulu la voir à Paris, entre autres à madame la Princesse, à madame laChancelière, à madame de Villersevin, mais surtout à madame de BuUion, dont elle espérait davantage (4). »

Il est bien probable que c'est, en cette circonstance, que M. de la Dauversière a rédigé le petit livre de propagande qui fut imprimé, en 1641, à Paris, sans nom d'auteur, sous ce titre : a Les véritables motifs de Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame pour la conversion des sauvages de la Nouvelle- France (5). »

Cependant le premier convoi des Montréalistes était arrivé à bon port. Montmagny leur fait le plus bienveillant accueil. Il s'inquiète toutefois de la témérité de ce qu'il appelle la « folle entreprise ». Il ne veut pas que cette poignée d'hommes se hasarde au milieu des Iroquois si loin de tout secours. Pour les retenir à sa portée ilofire à leur chef, à la place de l'île de Montréal, l'île d'Orléans. Maisonneuve se refuse énergiquement à l'échange. Il reconnaît seulement que la saison est trop avancée pour qu'il puisse, avant les grands froids, avancer suffisamment les travaux d'installation. Il fait hiverner ses compagnons dans la banlieue de Québec, à Sainte-Foy, dans une belle maison qu'un vieux gentiliiomme, M. de Puiseaux, lui cède à

(i) Dollici- (le Casson, Ilisloire du Muiilrénl, p. 10.

(2) AcluclIcMiciit on dit Montréalais. Montrcalistc est employé par l'abbé P'aillon.

(3) M. (le Kaiicaiiif) à lui seul avait foiiiiii vingt mille livres. DoUier de Gusson, Histoire du Munliéal, p. 14.

(4) Id., pp. ir;-i6.

(0) Id., [ip. :j1-:j2.

cet effet (l). Pour lui, il a hâte de pousser jusqu'à Tîle de Montréal, et le gouverneur l'y accompagne. Ce n'est qu'au printemps suivant que deux barques, une pinasse, une gabarre, transportent les Montréalistes sur le théâtre de leurs futurs exploits. Le 17 mai, Villemarie est fondée (2). Le P. Vimont y dit la première messe et prophétise ses glorieuses destinées. « Voyez-vous, messieurs, ce que vous voyez n'est qu'un grain de moutarde, mais il est jeté par des mains si pieuses et si animées de l'esprit de la foi et de la religion que sans doute il faut que le ciel ait de grands desseins puisqu'il se sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toutes parts. »

A ce moment même, de l'autre côté de l'Atlantique, la société de Notre-Dame-de-Montréal achevait de se constituer. La lecture du mémoire de M. de la Dauversière avait produit tout l'effet que mademoiselle Mance en attendait. Aux six associés primitifs viennent se joindre quantité de personnes « de con- , dition », environ trente-cinq, dit le P. Barthélémy Vimont (3), quarante-cinq, dit DoUier de Casson (4). Celui-ci dresse même une liste où il faut relever, en dehors des personnages que nous connaissons déjà, parmi les laïcs, le duc de Liancourt, M. de Montmort, M. de la Marguerie ; parmi les clercs M. Legauffre, et deux sulpiciens, M. de Bretonvilliers et cet abbé de Queylus qui viendra bientôt disputer le Canada aux Jésuites ; parmi les femmes, madame la chancelière et madame Séguier (5). Si l'auteur de V Histoire du Montréal ne peut fournir qu'une vingtaine de noms, ce n'est pas seulement parce qu'il écrit plus de trente ans après les événements, c'est aussi que, par excès d'humilité chrétienne, les membres de la société de Notre-Dame demandent expressément à demeurer ignorés. Ils y réussiraient sans doute parfaitement s'ils n'étaient obligés

(1) DoUier de Casson, Histoire du Montréal, pp. 18-20.

(2) C'est la date donnée par le père Vimont et qu'il faut préférer naturellement à celle du 18, donnée par Dollier de Casson, Relat. des Jésuites, 1642, p. 37. — Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 21.

(3) Eelat. des Jésuites, 1642, p. 37.

(4) Dollier de €asson, Histoire du Montréal, p. 23. (û) Id., loc. cit.

en 1649, à poser leurs signatures au bas d'un acte qui fut rendu public. Ce jour-là il y a encore un nom d'omis, celui-là même qui devrait être placé en tête, celui de cette madame de Bullion qiii, à elle seule, en 1H53, sauvera Montréal de la destruction et de l'abandon. Revenons à 1642. Les cotisations de tant de nouveaux adhérents, parmi lesquels plusieurs étaient fort riches, permettent à la société de faire un nouvel embarquement. Elle dépense « quarante mille livres à envoyer à Montréal des denrées diverses et douze hommes de renfort (1). »

En somme, à la condition de ne point considérer les résultats en eux-mêmes et de s'en tenir à comparer ce qu'était le Canada en 1633 et ce quil est en 1643, un progrès considérable apparaît. A vrai dire, c'est dans ces dix années que la colonie est née. Là où le P. le Jeune et Emery de Caen n'avaient trouvé qu'une seule famille qui se préparait à repasser la mer, on compte maintenant entre deux cents et trois cents habitants solidement établis. Et les trois habitations fortifiées entre lesquelles ils se répartissent donnent réellement à la France la maîtrise du bassin du Saint-Laurent. Sans compter que du Saguenay à la mer Douce les ouvriers évangéliques sont partout à l'œuvre.

(1) DoUier de Gasson, Histoire du Montréal, p. 23.

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