LES DEBUTS DE LA COLONISATION AUTOUR DE QUÉBEC
La compagnie impuissante à remplir sa tâche. — Elle s'efforce de passer la main à des seigneurs. — Giffard à Beauport. — Beaupré. — Les accaparements de Lauson. — Seigneuries et censives. — Etat de la colonisation en 1641. — La compagnie définitivement ruinée. — Abandon de Richelieu.
La guerre qui a ruiné la compagnie des Cent Associés est finie. Mais la compagnie des Cent Associés ne se relève pas. Comme nous l'avons vu plus haut, elle est réduite, depuis 1632, à un revenu de dix mille livres.
Dix mille livres par an, cela peut, à la rigueur, suffire à payer les appointements des agents et la subvention due aux missionnaires, à pourvoir à l'entretien des forts, à fournir les avances qui sont nécessaires pour la traite. Mais, avec cette maigre rente, il n'y a vraiment plus à songera recruter des colons, à les transporter, à les nourrir pendant deux ans. C'est alors que se présente à l'esprit des Associés une combinaison ingénieuse. Le roi s'est déchargé sur eux du soin de peupler la Nouvelle-France, pourquoi, à leur tour, n'essaieraient-ils point de passer la main? De quoi s'agit-il? D'attirer au Canada un certain nombre d'hommes riches et entreprenants et de leur offrir pour leur établissement des conditions si avantageuses qu'ils consentent à se substituer à la compagnie dans cette
obligation qu'elle est incapable de remplir : le peuplement du pays. Et les Associés se hâtent, avec le premier qui se présente, de tenter l'expérience du système.
Elle réussit au-delà de toute espérance. Ils étaient justement tombés, du premier coup, sur l'homme qui devait réaliser dans sa perfection le type du seigneur colonisateur, Robert Giffard. C'était un médecin qui avait déjà été au Canada et que nous trouvons, en 1627, au service de la compagnie de Montmorency. Prisonnier des Anglais, puis renvoyé en France, il a emporté de son séjour aux bords du Saint-Laurent une impression inoubliable. Sa décision est prise. Il retournera en Nouvelle- France, et comme il s'agit cette fois d'un établissement définitif, Giffard, quoiqu'il approche de la cinquantaine, se met en quête d'une compagne. En 1633, il Ta trouvée. C'est cette vaillante Marie Renouard qui n'hésitera pas à s'embarquer dans un état de grossesse avancée (1). Il demande alors à la compagnie une concession dans la banlieue de Québec. Cette concession (2) lui est accordée par l'assemblée générale qui se tient le 15 janvier 1634. Il reçoit « en toute justice et seigneurie, à perpétuité, une lieue de terre à prendre le long de la côte du fleuve Saint- Laurent, sur une lieue et demie de profondeur, à l'endroit oii la rivière, appelée Notre-Dame-de-Reauport, entre dans ledit fleuve, icelle rivière comprise. »
La compagnie a fait largement les choses. Le domaine est vaste, composé de bonnes terres, et à portée de Québec, c'està-dire dans la situation la plus favorable pour être mis en valeur, rapidement, aux moindres frais. En échange, qu'exiget-elle de son vassal? Un seul hommage lige à chaque mutation de possesseur, avec une maille d'or du poids d'une once, et le revenu d'une année « de ce que ledit sieur Giffard se sera réservé, après avoir donné en fief, ou à cens et à rentes, toute ou une partie desdits lieux. » Ici apparaît clairement quelle sorte de collaboration les Cent Associés attendent du seigneur de Reauport. Ils ont pris leurs mesures pour qu'il ne succombe pas à la tentation de conserver devers lui l'exploitation directe
(1) Voir, pour les antécédents de Robert Giffard, B. Suite, Histoire des Canadiens français, t. II, p. 47. »
(2) L'acte de cette concession est dans les IHtres seigneuriaux^ 1. 1, p. 386.
d'une trop grande partie de sa seigneurie, pour qu'il ait véritablement intérêt à en distribuer le plus qu'il pourra à des arrièrevassaux ou à des censitaires, en un mot pour qu'il amène et établisse beaucoup de monde. Et, pour achever de se mettre en règle avec le gouvernement royal, les donataires ajoutent au contrat cette clause : « Que les hommes que ledit sieur Gilïard ou ses successeurs feront passer en la Nouvelle -France tourneront à la décharge de ladite compagnie en diminution du nombre qu'elle doit y faire passer, et, à cet effet, en remettra tous les ans, les rôles au bureau de ladite compagnie. »
Muni de sa concession, Giffard se met en quête de colons. Il va les chercher dans son pays natal, à Mortagne et autour de Mortagne. Sa propagande a un plein succès. Au reste, il est probable que Giffard traite les Percherons qu'il veut décider à l'émigration comme les Cent Associés l'ont traité lui-même. Il leur fait les conditions les plus avantageuses. C'est ainsi qu'il s'engage, par devant notaire, à donner à Jean Guyon un fief de mille arpents (1), et Jean Guyon n'est qu'un simple artisan.
Robert Giffard a la bonne fortune d'obtenir la collaboration d'une famille amie ou parente qui habite la Ferté-Vidame (2). Les Juchereau, avant de le suivre en Amérique, l'ont probablement aidé à recruter des compagnons. Nous ne savons pas au juste si ces Juchereau appartenaient en France à la petite noblesse ou à la haute bourgeoisie ; au Canada, ils devaient jouer un rôle considérable. L'aîné, le sieur des Ghatelets, fut commis général de la compagnie, mais resta célibataire ; le cadet, le sieur de Maure, amenait quatre enfants. L'un de ses fils devait épouser une fdle de Giffard et devenir seigneur de Beauport.
Le 15 janvier, Gifl'ard a obtenu sa seigneurie de l'assemblée générale, le 4 juin (3) il débarque à Québec avec un premier convoi de colons.
Ce premier convoi amenait, avec Giffard et les Juchereau,
(1) Jugements et délihéralions du Conseil souverain, vol. I, p. 472, du 30 janvier 16G8. Veu... contract de concession faicie par le sieur Giiïard audict dcIVtint Jean Guyon de mille arpens de terre pour les posséder en tiltre de fief pass6 par devant Mathurin liousael, notaire et tabellion royal en la ville et châtellenie de Mortagne en datte du quatorzième mars 1634.
(2y Tanj^Mjay, Dictionnaire f/enpnlofjique^ au nom Juchereau, t. I, p. 328.
(3) lielat. des Jésuites, lG3i, p. 88.
les deux Boucher, Maurice et Gaspard, les deux Jean Guyon, Cloutier et Giroux. Avec les femmes et les enfants, cela pouvait faire entre trente et quarante personnes (1). Un second convoi d'une importance égale est signalé dans l'été de 1635 (2). Evidemment tout ce monde n'est pas pour la seigneurie de Beauport. Zacharie Cloutier et celui des deux Jean Guyon qui eut le fief du Buisson, se sont certainement fixés sur la terre de Giffard. Pour les autres, nous ne savons rien de précis. En 1640 nous retrouvons les Boucher à Château-Richer dans la seigneurie de Beaupré (3). On peut admettre que plusieurs de ces colons soient demeurés quelque temps au service de Robert GifTard pour avancer le défrichement de sa concession, et, cette besogne achevée, aient été s'établir ailleurs, pour leur compte.
Au reste, Robert Giffard ne s'est point mis en campagne uniquement pour recruter les hommes de travail dont il a personnellement besoin. lia recruté des colons pour toute la colonie. Et c'est à lui que revient la gloire d'avoir provoqué cette émigration percheronne, qui, de 1634 à 1663, a fourni au Canada plus de cinquante chefs de famille. Le chirurgien de Mortagne est un des fondateurs de la colonie française du Canada. Avec une vingtaine de collaborateurs de cette activité et de ce désintéressement, le problème était résolu : la Nouvelle-France était peuplée.
L'année 1636 fut encore plus favorable pour la compagnie. Elle trouva à qui concéder la côte de Beaupré, c'est-à-dire les quinze lieues de côte qui vont, sur le Saint-Laurent, de la rivière Montmorency, frontière orientale de Beauport, à la rivière du Gouffre.
Le nouveau seigneur de Beaupré est un avocat au Parlement de Paris, Antoine Cheffaut de la Regnardière. Il se hâte de transporter Texploitation de son magnifique domaine qui, pour l'étendue, vaut une province, aune compagnie. Les principaux membres de la compagnie de Beaupré sont, avec le concessionnaire, Jean Rosée, marchand de Rouen, et Olivier le Tardif.
(1) Ferland, Coui^s d'histoire du Canada^ l'« partie, p. 57.
(2) Suite, Histoire des Canadiens français, t. II, p. 57.
(3) Voir la carte de Bourdon (publiée à la fin du vol. I de Tanguay, Dictionnaire généalogique).
La Regnardière et Rosée faisaient partie des Cent Associés (1).
Est-ce au zèle empressé de la compagnie de Reaupré que la colonie a dû l'important accroissement de population qui y est signalé six mois plus tard? Cela est bien vraisemblable. Après tout Cheffaut et Rosée n'auraient pas été plus vite en besogne que Gifl'ard. Ce qui donne de l'autorité à cette opinion c'est que le personnage le plus considérable du convoi de 1636, Pierre Legardeur de Repentigny s'est justement établi sur la côte de Reaupré.
Quel était l'effectif de ce convoi. Il est impossible de le préciser. Le père Le Jeune nous dit simplement que le vaisseau de M. de Courpont amena « une quantité de familles ». Mais comme deux d'entre elles celles des Legardeur (de Repentigny et de Tilly) et des Leneuf (de la Poterie et du Hérisson) étaient « composées de quarante-cinq personnes » (2), nous nous trouvons certainement en présence du plus fort contingent d'émigrants qui ait débarqué dans la colonie depuis sa fondation.
L'arrivée de tant de nouveaux venus fait sensation. Le père Le Jeune entonne un chant de triomphe : « Quand on nous dit à Kébec qu'il y avoit nombre de personnes à Tadoussac qui venoient grossir nostre colonie, qu'on ne voyoit là-bas qu'hommes, femmes et petits enfans, nous louasmes Dieu et le priasmes de répandre sa saincte bénédiction sur cette nouvelle peuplade ; mais quand on nous asseura qu'il y avoit, entre autres, six damoiselles, des enfans beaux comme le jour; que MM. de Repentigny et de la Poterie composoientune grosse famille, qu'ils étoient en bonne santé, je vous laisse à penser si la joye ne s'empara pas de notre cœur... Qui fera maintenant difficulté de passer nos mers puisque des enfans si tendres, des damoiselles si délicates, des femmes naturellement appréhensives se mocquent et se rient de la grandeur de l'océan (3)? »
Les Legardeur et les Leneuf venaient de Normandie. Il semble qu'ils aient apporté des capiLaux assez abondants et qu'ils aient su en faire un usage judicieux. C'est du moins l'un
(1) Arck. canadiennes, Précis des actes de l'oy cl Hai/unoijes, vol. I, 16G7-1668. 1" partie, p. 265.
(2) Iklal. des Jésuites, i(j'M>, \). IL
(3) lielat. des Jésuites, 1G;JG, p]). 42 et 43,
d'entre eux, M. de Repentigny, qui sera pour le père Le Jeune le colon-modèle, c'est à son école qu'il voudra mettre les gens « moyennes » qu'il espère attirer en Nouvelle-France (1).
Après les succès obtenus à Beauport et à Beaupré, la compagnie avait la preuve faite,de l'excellence de son système. Elle n'avait qu'à persévérer. Elle pouvait légitimement espérer qu'à l'échéance de 1643 les seigneurs lui auraient recruté, transporté, établi les quatre mille colons qu'elle avait promis à Richelieu. Avec l'espoir de trouver encore une douzaine d'émulés des Giffard, et des co-seigneurs de Beaupré, la compagnie continue sa distribution de terres.
Successivement elle concède : en 1635 un fief sur la rivière du Cap-Rouge à Juchereau des Chastellets (2) ; en 1636 la Rivière- Bruyante à Simon Le Maistre (3) et l'île de Montréal à Girard de la Chaussée (4) ; en 1637 Sainte-Croix aux Ursulines (5), le fief Godefroy (6) et celui de Linctot (7) à Jean Godefroy, le fief du Fort (8) à Michel Godefroy, Dautré à Jean Bourdon (9) ; en 1638 une partie de l'île d'Orléans à Castillon (10), les Grondines aux Hospitalières (11) ; en 1639 Batiscan aux Jésuites (12). Ces concessions sont d'importance très inégale. Les Godefroy et surtout Des Chastellets ne reçoivent que de petites seigneuries. Bourdon est déjà mieux traité. Les concessions des Ursulines et des Hospitalières, de dimension pareille, comme il convient, sont déjà de belle taille : une lieue sur 10 lieues. Celle des Jésuites s'étend sur le fleuve d'un quart de lieue au delà de la
(1) Rel. de 1636, p. 52.
(2) Arch. canadiennes, Précis des actes de Foy et Hommage, vol. I, 1" partie, 1667 et 1668, p. 369.
(3) Id., vol. H, p. 119.
(4) 15 janvier 1636. Arch. col., Canada, Mémoires, I, 1536-1669, fol. 156.
(5) Arch. canadiennes, Précis des actes de Foy et Hommage, vol. I, l'« partie, p. 365.
(6) Id., p. 9. La date donnée de la concession est 1633. Mais au vol. H, p. 189, on trouve les dates de 1637 et 1638 qui sont beaucoup plus vraisemblables.
(7) Id., vol. I. l'« partie, p. 13.
(8) Id., p. 15.
(9) Id., p. 384.
(10) 1*' juillet 1638, Pièces et documents, Greffe de Québec, p. 350.
(11) Appelées plus tard Saint Gharles-des-Roches. Id., vol. H, p. 109.
(12) Rivière Batiscan et Ghamplain. Id., vol. I, 1" partie, p. 252.
rivière Batiscan à un quart de lieue au delà de la rivière Champlain, avec 20 lieues de prolongement dans l'intérieur des terres. Ce qui n'empêche pas que les plus favorisés ne soient les seigneurs de l'île d'Orléans et de Montréal et Simon LeMaistre qui juste en face de Québec obtient des deux côtés de la rivière Bruyante, plus tard la Chaudière, 6 lieues sur 6 lieues.
Par malheur la compagnie tombe à cette époque dans les mains d'un ambitieux qui a été en même temps un incapable, Jean de Lauson. C'était un membre du Parlement de Paris dont elle avait fait son intendant et auquel elle demandait l'hospitalité pour son assemblée générale. M. de Lauson entreprit d'arrêter net la distribution des terres. Il a eu positivement la prétention de se réserver, tout ce qu'il y avait de sol immédiatement disponible dans l'Amérique française.
En 1635 il fait attribuer à son fils François, qui est littéralement à la mamelle, cette fameuse seigneurie de la Citière qui, sur la rive droite du Saint-Laurent, allait de la rivière Saint François au saut Saint-Louis, et qui dans le sens de la profondeur, franchissait la frontière actuelle des États-Unis. A la Citière il faut ajouter, en 1636, la seigneurie de la rivière Bruyante qui a pris plus tard son nom. Réunies la Citière et la rivière Bruyante forment un domaine compact qui commençait en face de Québec et finissait en face de Montréal et même un peu au delà. Ce n'est pas tout, à la même séance, il faut encore qu'on lui abandonne l'île de Montréal (1).
Au reste Lauson n'ose pas avouer franchement jusqu'où va sa cupidité. Pour se tailler un royaume dans l'empire américain du roi de France il use de subterfuge. C'est à Girard de la Chaussée qu'il a fait céder l'île de Montréal, à Simon Le Maistre la rivière Bruyante. Mais, au bout de quelques jours, les deux hommes de paille lui ont repassé la main.
Quels étaient les mobiles qui poussaient Lauson à cette folie d'accaparement? Avait-il une arrière-pensée de spéculation et rêvait-il, pour plus tard, d'un dépeçage fructueux de son immense domaine ? N'était-ce pas plutôt qu'il recherchait la satisfaction puérile d'être, parmi les sujets de Louis XIII, le
(1) Suite, Histoire des Canadiens français^ t. 11, pp. 55-56.
plus grand des grands propriétaires? Dans tous les cas, il était réellement dans l'impossibilité de défricher la dixième partie de ce patrimoine, et ce qu'il y a de plus grave à sa charge, il ne Ta même pas essayé. En 1665, il n'y a que treize colons à la rivière Bruyante, ou, comme on dit, à Lauson (1). Treize habitants, et qui encore venaient sans doute de Beauport, de Beaupré ou de Tîle d'Orléans, voilà tout ce que le seigneur le plus richement possessionné de la Nouvelle-France a fait en vingt-cinq ans pour la colonisation.
Mais si la compagnie compte avant tout, pour le peuplement du pays, sur les possesseurs des seigneuries, cela ne l'empêche pas de distribuer directement des terres en censive (2). De cette dernière catégorie de concessions, nous avons un spécimen intéressant, la concession accordée le 25 janvier 1637 aux frères Caumont. On y saisit sur le vif les procédés de la compagnie, et l'on est forcé de conclure qu'ils sont excellemment appropriés au but qu'il fallait atteindre. Comme ses vassaux, la compagnie traite libéralement ses censitaires. Elle donne à ceux-ci 200 arpents sur la rivière Saint-Charles et elle leur en laisse choisir l'emplacement. Même, pour faciliter leur succès, elle leur accorde, pour trois ans, sur ses vaisseaux, le transport gratuit de toutes les provisions, de tous les auxiliaires dont ils peuvent avoir besoin. Mais, en même temps, elle prend ses précautions pour que ses largesses ne soient pas prodiguées en pure perte. Elle s'est assurée que les frères Caumont s'étaient habitués depuis quelques années, c'est-à-dire qu'ils étaient acclimatés physiquement et moralement ; et, pour les obliger à se mettre, sans délai, à l'œuvre, elle leur déclare que, sous peine de révocation et d'annulation, ils seront tenus de commencer le défrichement « dans Tanuée prochaine pour le plus tard et d'y faire encore travailler deux hommes avec eux pour le moins. » Enfin la compagnie n'entend, en faveur de personne, se départir de son système. De tout colon qu'elle établit, elle est résolue
(1) Recensement de 1665. Censu'^es of Canada, vol. IV, p. 2.
(2) En 1636, M. de Montmagny avait jugé à propos de laisser autour de la ville une banlieue en laquelle il n'y eût « aucunes terres tenues en fief et que les terres tenues en icelles fussent tenues en censive de ladite compagnie ». A l'article : Cap Rouge. Arch. canad., Précis des actes de Foy et Hommage^ vol. I, 1»* partie, 1667, p. 369.
à exiger qu'il travaille à lui amener d'autres colons. Tout comme elle l'a fait avec Robert Giffard et Girard de la Chaussée, elle oblige les frères Caumont à lui remettre annuellement le rôle des hommes qu'ils feront passer en la Nouvelle- France (1).
Nous avons les noms de quelques-uns des colons qui reçoivent des terres dans la censive de la compagnie. Ainsi Maheu, dont la terre voisine de si près avec le fief de Juchereau des Ghastellets qu'il en résulte un long procès (2); ainsi Henry Pinguet établi plus à l'ouest vers la rivière Jacques-Cartier sur une terre qui a un quart de lieue de large sur une lieue et demie de profondeur (3).
Ce fut avec des colons de la catégorie des Caumont, des Maheu, des Pinguet, avec des censitaires directs de la compagnie que se peuplèrent les Trois-llivières. Là, àrrorigine, point d'autres seigneurs que les Jésuites. Encore n'ont-ils sollicité de fief que pour avoir de quoi entretenir une mission. Le premier habitant des Trois-Rivières vient en 1633. C'est Jacques Hertel. En 1639, on compte à l'embouchure du Saint-Maurice quatorze chefs de famille. Presque tous, ce sont des interprètes (4), tout naturellement attirés et retenus dans un endroit qui demeure, pendant toute la première moitié du dix-septième siècle, le grand rendez- vous des traiteurs et des sauvages, le grand marché du castor.
Ainsi donc, à la fin de 1636, Québec, Beauport, Beaupré et les Trois-Rivières ont commencé à avoir une population de Français sédentaires, de Français habitués, comme on dit couramment. Ce sont là des résultats qui provoquent, chez tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la colonie, une vive satisfaction . Pour comprendre à quel point cette satisfaction est légitime, il n'y a qu'à se rappeler combien elle s'est fait attendre, et tout ce qui a été tenté sans succès, depuis cent ans, pour faire des peuplades dans l'Amérique française. Voici du reste l'impression
(1) 25 janvier 1037. Arch. col. Canada, corr. gén., 1, 1575- IGGU, |lol. loi.
(2) En 1037. A)ck. canad., Précis des actes de Foy et Hommage^ vol. 1, 1" partie, 1007 et 1068, p. 369.
(3) En 1638. /rf., p. 353.
(4) Suite, Histoire des Canadiens français^ t. 11, p. 03.
d'un témoin : « Quant aux habitants de la Nouvelle-France, ils se sont multipliés au delà de nos espérances. Entrant dans le pays, nous y trouvâmes une seule famille qui cherchait passage en France. . . et maintenant nous voyons, tous les ans, aborder bon nombre de très honorables personnes. » Et le P. Le Jeune ajoute, pour justifier le ton un peu enthousiaste qu'il a pris : « Ceux qui n'ont pas vu le pays dans sa pauvreté n'admirent pas peutêtre ces commencements encore si petits. Pour moi, je confesse que Québec me semble un autre pays, et qu'il n'est plus ce petit coin caché au bout du monde, où on ne voyait que quelques masures et quelque petit nombre d'Européens (1). »
En réahté, le nombre des Européens est toujours insignifiant. Que peut-il y avoir, à cette époque, de Français au Canada? Dollier de Gasson nous donne, pour 1641, le chiffre de deux cent quarante (2^, ce qui, en défalquant le premier convoi des Montréalistes débarqué cette année même, réduit tout juste à deux cents pour 1640 les habitants de la Nouvelle- France. Cette évaluation est acceptée par Garneau et Ferland, mais M. Rameau la trouve trop faible. Il n'admet pas que les cinquante-deux chefs de famille dont il constate la présence dans la colonie dans cette période, représentent avec leurs femmes et leurs enfants une population totale de moins de trois cents personnes (3). Mais qu'importe : deux cents ou trois cents, ce n'est toujours qu'une poignée d'hommes.
Pourtant, si petits que soient ces commencements, ils donnent une robuste confiance dans l'avenir. 11 semble que l'on va désormais marcher à pas de géants. C'est l'heure des grands projets. « Ces messieurs de la compagnie méditent diverses demeures ou habitations jusqu'au grand sault de Saint-Louis » et l'auteur de la relation de 1636 entrevoit déjà que « ces habitations deviendront autant de villes (4). »
Par malheur, c'est aussi l'heure oti la compagnie achève de se ruiner. La première compagnie particulière ayant pris fin
(1) Relat. des Jésuites, 1636, pp. 41 et 42.
(2) Dollier de Casson, Histoire de Montréal, p. 31.
(3) Rameau, La France aux colonies. Notes de la deuxième partie, note 6, p. 281.
(4) Relat. des Jésuites, 1635, p. 42.
en 1637, après avoir réalisé un bénéfice de 60.000 livres, on avait facilement trouvé des gens pour prendre la suite de ses affaires jusqu'en 1641. Mais la deuxième compagnie particulière perdit beaucoup plus que la première n'avait gagné. Et les Cent Associés se trouvèrent débiteurs à son égard de 70.474 livres (1). En même temps, il n'y a plus à compter sur Richelieu. Dès 1635, il s'est engagé à fond contre la maison d'Autriche. La guerre de Trente ans qui se poursuit aussi sur mer va rendre entre les deux Frances la traversée périlleuse. Il y a de quoi décourager bien des velléités d'émigration quand on apprend, comme en 1640, que la flotte de la compagnie a failli, à sa sortie de Dieppe, être enlevée par les corsaires de Dunkerque (2).
(1) État au vray de la despence qui a été faite par la compagnie de la Nouvelle-France, Arch. col. Canada, corr. gén., 1, 1575-1660, fol. 107.
(2) Relat. des Jésuites, 1640, p. 2.