LA PREMIÈRE GUERRE IROQUOISE
Les Cinq Nations. — Pouvait-on rester en paix avec les Iroquois? — Yingtsixans de terreur. — Les morts et les fuyards. — La colonie abandonnée à elle-même. — Ceux qui l'ont sauvée. — Le gouvernement de la colonie. — Toute-puissance des Jésuites. — La théocratie.
Hélas! c'est à ce moment où les plus belles espérances semblent permises que la sauvage agression des Iroquois va remettre en question les résultats si péniblement acquis et jusqu'à l'existence de la colonie.
Cette guerre terrible, qui eut pour l'avenir de la colonie française des conséquences si funestes, pouvait-elle être évitée? Un des historiens du Canada, et non des moindres, l'abbé Faillon, a déjà posé la question et n'a pas craint d'y répondre par l'affirmative (1). Le savant sulpicien ne pardonne point à Champlain d'avoir provoqué des ennemis à ce point redoutables. II assure que le fondateur de Québec n'était, en aucune façon, obligé à prendre parti entre les Iroquois et les Hurons. Il cite l'exemple des Hollandais qui, eux aussi, ont été les voisins des Iroquois, et qui ont pourtant entretenu avec eux les relations les plus amicales. L'abbé Faillon aurait pu y joindre celui des Anglais, qui succèdent aux Hollandais dans la pos-
(1) Histoire de la colonie française en Canada, t. I, pp. 14i et 142.
session de la Nouvelle-Belgique sans donner plus de solidité à son argumentation, plus de valeur à sa thèse. C'est qu'il s'agit précisément de savoir s'il nous était permis de payer l'alliance iroquoise du prix dont nos rivaux l'ont payée. Pouvions-nous, comme ceux-ci l'ont fait, renoncer à tout empiétement sur ce que les Cinq Nations consiHéraient comme leur légitime patrimoine ? Les Hollandais, qui sont venus en petit nombre, peuvent se contenter de cette riche vallée de l'Hudson maritime qu'ils occupent de la Nouvelle-Amsterdam à Orange. Quant aux Anglais, si rapide que soit leur accroissement numérique, il n'y a point encore de nécessité pour eux à s'avancer dans l'intérieur. Sur ce littoral de cent lieues qui s'étend de la baie Française à la base de la Floride, ils ont de quoi multiplier à l'aise. La situation des Français est tout autre. Se résigneront-ils à végéter à l'embouchure du Saint-Laurent dans cette Gaspésie qui, même à l'heure actuelle, se colonise si péniblement, et surtout dans ce Labrador qui ne sera jamais colonisable? A tout prix, il faut qu'ils remontent le fleuve. De ce côté tout les attire : le climat plus doux, le sol plus fécond, les communications plus faciles. Mais, en amont de Québec, tout de suite, ils se heurtent aux Iroquois. Ceux-ci n'ont, sans doute, pas oublié qu'au siècle précédent ils étaient installés en maîtres dans l'île de Montréal et dans le pays des Trois-Rivières. Dans tous les cas, ils entendent que rien n'entrave la liberté de leurs mouvements à travers leur ancien domaine. Sur le moyen Saint-Laurent c'est un va-et-vient perpétuel d'Iroquois. Non seulement ils y poursuivent leur impitoyable vendetta sur les Ilurons, mais ils y pèchent, ils y chassent. En admettant qu'ils puissent volontairement nous abandonner la place, ils ont toujours besoin de passer au milieu de nous pour gagner le bassin de rOttawa et la grande et riche péninsule qui se développe entre le lac Ontario et le lac Erié au sud, la baie Géorgienne et le lac lïuron au nord.
C'est là, en effet que le castor abonde, et il leur fau^ recueillir beaucoup de castor pour payer aux Hollandais et aux Anglais les fusils, les étoffes, Feau de feu dont bientôt ils ne sauront plus se passer. Or les l^>ançais les suivent sur ce terrain, et leur font une rude concurrence. C'est évidemment, et à tous les
points de vue, un grand malheur que nos colons ne prennent pas, dès le premier jour, des habitudes sédentaires, qu'ils ne dépensent point leur énergie à défricher, de proche en proche, autour de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, qu'ils n'attendent point que les sauvages leur apportent les pelleteries à domicile, comme le font les habitants de la Nouvelle-Belgique et de la Nouvelle-Angleterre. Mais ceux-ci vivent à des centaines de lieues des régions les plus favorables à la traite, et les nôtres sont établis au cœur de ces mêmes régions. A une époque où le castor se paie si cher sur les places d'Europe, la tentation est trop forte pour des gens dont un si grand nombre est venu en Amérique, précisément pour conquérir la fortune.
Cette guerre était inévitable. Mais il faut aller plus loin, il faut encore reconnaître qu'il y avait pour nous une véritable obligation morale à la provoquer. Si les Iroquois s'étaient contentés de vaincre leurs ennemis, de leur prendre ou de leur reprendre telle ou telle partie de leur territoire, ou même de les asservir, la neutralité demeurait permise. Mais quelle excuse, alléguée au nom de l'intérêt, eût absous les Français du Canada d'avoir permis à ces barbares de massacrer ou de brûler, sous leurs yeux, jusqu'au dernier des Hurons et des Algonquins ? Ne devaient-ils pas à ces sauvages qui les avaient accueillis si fraternellement sur leur terre de les protéger, de les défendre et cela à un double titre : et parce qu'ils étaient manifestement les plus faibles, et parce qu'il fallait sauvegarder dans ces nouveaux chrétiens la première recrue de la francisation. Il y avait là un devoir impérieusement imposé à la conscience française. 'tk Les historiens sont d'accord pour faire commencer la guerre iroquoise en 1641. C'est en effet seulement à cette époque que les Iroquois osent directement s'attaquer aux Français. Jusqu'alors, tout en donnant lâchasse à leurs alliés, ils s'étaient tenus à leur égard sur une défensive prudente. C'est qu'ils savaient par une expérience douloureuse ce qu'il leur en coûterait d'opposer des arcs aux mousquets. Mais, en 1641, les Hollandais, qui sont des marchands avant tout, et qui en cette qualité, et aussi peut-être pour faire échec aux missionnaires catholiques, ne tiennent aucun compte de l'alliance étroite qui unit, en Europe, le roi Louis XIII et les Etats-géné-
raux, leur ont vendu des armes à feu (1). Ce n'est du reste qu'à partir de ce moment que notre présence leur devient vraiment insupportable. Ils pouvaient nous tolérer à Québec, même aux Trois- Rivières, mais non point à Montréal. Ils se décident à un effort vigoureux pour nous en déloger. Il y avait longtemps que les gens prévoyants apercevaient cette menace terrible qui était suspendue sur la colonie naissante. A peine a-t-il repris la direction des affaires que Champlain a signalé le péril iroquoisà Richelieu (lettre du 15 août 1633) et lui réclame du secours (2). Il renouvelle ce pressant appel l'année suivante, mais sans plus de succès (3). Ce qui fut vraiment déplorable. A cette date, les six cent vingt hommes que Ton demande au ministre eussent certainement suffi à en finir avec les barbares. Mais du jour où les Français n'eurent plus sur eux la supériorité de Farmement, l'effort à faire pour se délivrer d'eux se trouve décuplé. Il a fallu que Tracy mît en ligne treize cents soldats pour les obliger à solliciter la paix.
La victoire de Tracy est de 1667 : ce qui donne pour la première guerre iroquoise une durée de vingt-six ans, et cela, pour ainsi dire, sans interruption. A peine si l'on doit tenir compte de quelques armistices. De 16-io. à 1646 on a traité avec les Agniers (4) ; mais on a toujours à redouter les coups des autres nations. En 1653 c'est le tour des Onontaguéset des Oneyouths de négocier, mais, à ce moment môme, les Agniers menacent Montréal (5). En 1655 (6), en 1661 (7), nouveaux pourparlers qui n'ont pas de résultats plus durables. Il n'y eut de trêve vraiment respectée par nos farouches agresseurs que celle que la nature leur imposait pendant l'hiver. Encore n'attendaient-ils pas toujours le dégel pour reparaître au seuil de nos habitations.
Qu'une telle guerre ait pu se prolonger un quart de siècle entre quelques tribus d'Américains et la France alors à l'apogée de sa puissance, cela passe toute vraisemblance. Pour fournir
(1) Helat. des Jésuites, 16 i3, p. 62.
(2) Mercure français, t. XIX. pp. 841-843.
(3) Arcfdves des Affaires étrangères, pièce lOl»
(4) Helat. des Jésuites, 1645; pp. 23-29; id., 1646, pp. 3-6 \
(5) Id., 1C53, pp. 17-25. ' (6 Id , l(io(), pp 2-20.
(7)/d., 1661, pp. 6-8.
une explication raisonnable, ce n'est point assez que d'insister sur l'incroyable abandon où la mère patrie a laissé la colonie. On doit aussi faire la part du génie des Iroquois. Il n'est point possible de ne pas admirer l'intelligence avec laquelle ces barbares surent discerner et appliquer la tactique qui était le mieux appropriée à leur situation géographique, à leurs ressources, à leurs qualités guerrières.
Les Iroquois n'ont pas pour eux le nombre. En réunissant tous les hommes valides de la confédération, on atteindrait malaisément le chiffre de trois mille. Quand, en 1653, il y a six cents Agniers devant Montréal (1), il semble bien que ce soit là une levée en masse de toute la nation. Leur plus formidable armée, celle qui fait croire aux Français que la dernière heure est venue et qui est arrêtée au Long-Saut par le sacrifice héroïque de Daulac, se réduit à huit cents guerriers (2). Les Iroquois se rendent parfaitement compte de leur faiblesse numérique, et en même temps, qu'ils n'ont pas sur les Français la moindre supériorité de courage, ni même de vigueur corporelle. Le résultat de quelques corps à corps avec les compagnons de Maisonneuve (3) et de Lambert Glosse (4) les a édifiés, une fois pour toutes, sur ce point. Ajoutez à cela la crainte de la science militaire européenne, et vous comprenez pourquoi, tout de suite, sans attendre l'avertissement d'un premier échec, ils évitent tout engagement général. C'est par une guerre incessante de surprises, qu'ils entreprennent de nous harceler, de nous épuiser, de nous rendre la place intenable.
Cette guerre, il ne faut pas l'oublier un instant, a pour théâtre cette forêt « perpétuelle » qui répand ses ombres sur tout ce qui porte alors le nom de Nouvelle-France et qui n'a rien d' « ouvert sinon les marges de la mer et des rivières (5) ». Cette forêt est aux Iroquois. D'abord elle leur est hospitalière. Ils savent tirer parti de toutes ses ressources, et même en hiver y vivre, ou du moins n'y pas mourir de faim. Surtout
(1) Helat. des Jésuites, 1653, p. 4.
(2) Dollier de Gasson, Histoire du Montréal, pp. 143-150.
(3) Id., pp. 51-53.
(4) Juchereau, Histoire de VHôtel-Dieu de Québec, pp. 38-39.
(5) Relat. des Jésuites, 1611, p. 6.
elle est pour eux sans mystère. Ils ont une aptitude merveilleuse, qui est faite encore plus d'instinct que d'expérience, pour y déterminer la route à suivre, pour y reconnaître, même après un long intervalle, la route qu'ils ont suivie une fois. Ils ont un flair de chiens de chasse pour y découvrir la f piste de l'animal ou de l'homme. En un mot, ces redoutables Iroquois, qui ont été à deux doigts de nous chasser d'Amérique, réalisent, dans la perfection^ ce type du chasseur de chevelures que Fenimore Cooper et Mayne Reid ont rendu populaire.
Vainement le voyageur qui va en traite et le jésuite qui rejoint sa mission, pensent dérouter ces féroces limiers en mettant à profit les trouées que les cours d'eau creusent dans l'épaisseur des grands bois. Adroits canotiers, rameurs infatigables, les Iroquois sont aussi chez eux sur la rivière et sur le lac. C'est toujours un miracle quand on est passé au travers de leurs embuscades. Voici donc une première conséquence de cette guerre qui, à elle seule, suffirait à rendre la place intenable à de moins énergiques que les colons canadiens. Du jour où les Cinq Nations ont levé la hache sur eux, cette Nouvelle- France, qui, sur la carte, contient si aisément deux ou trois fois l'ancienne, est, de fait, réduite à trois petits forts, avec, chacun, un glacis qui, pour Montréal et les Trois-Rivières, n'off"re vraiment plus de sécurité au delà d'une portée de mousquet (1).
Mais ces infatigables ennemis ne s'en tiennent pas à ce rigoureux blocus. Ils viennent nous assaillir aux alentours, et même, aux jours de hardiesse, jusqu'au cœur de la place. A la véritélentreprise n'est point si hasardeuse. Ils gardent toujours, devers eux, l'avantage de la surprise (2). C'est à couvert qu'ils
(1) « Nous sommes maintenant comme investis et assiégés de tous côtés. » 31 mars 1644. Lettre de Iliérosme Laiemcnt, Eclat, des Jésuiles, 1044. p. 107. — « Ceux qui ont liahités dans les forests de Richelieu et de Montréal ont été renfermés plus étroitement qu'aucuns religieux... dans les l)lus petits monastères de France. » Itelal. des Jésuites, IGiîi, p. 18.
(2) «Au reste la façon que tiennent les Iroquois dans leurs guerres est si cachée danr^ leurs approches, si subtile dans leur exécution et si prompte dans leur retraite, que d'ordinaire l'on apprend plus tôt leur départ que l'on n'a pu scavoir leur venue. Ils viennent en renards dans les bois, qui les cachent et (jui leur servent de fort inexpugnal)le. Ils attaquent en lions ; et comme ils surprennent lorsqu'on y pense le moins ils ne trouvent point do résistance ; ils fuient en oiseaux. » lielat. des Jésuiles, IGGO, p. 4.
cheminent jusqu'à nos portes, puisque, sauf sur la côte de Beaupré, où, dès le premier jour, les défricheurs ont été plus nombreux, et ont pu profiter de plus longues périodes de paix, la forêt ne cesse qu'à quelques cents pas de nos habitations.
Ainsi les Iroquois ont toujours Favantage d'une offensive contre laquelle il n'est pas possible aux Français de se mettre sur leurs gardes. Mais cela ne leur suffit pas. Ils n'abandonnent rien au hasard. C'est avec le plus grand soin qu'ils préparent leurs coups. On les voit faire preuve d'une fertilité d'invention vraiment incroyable. Le point de départ de toutes leurs combinaisons, c'est leur connaissance du terrain et une connaissance non moins parfaite du tempérament de leurs adversaires. Ils n'ont pas tardé à s'apercevoir que ceux-ci avaient plus d'intrépidité que de sang-froid. Ils excellent à exploiter la furia française. C'est pour eux un jeu que de l'échauffer et de nous attirer dans un piège, ou, par une diversion, de nous donner le change sur leurs intentions véritables et de nous amener à dégarnir de combattants le point où soudain se portera leur plus vigoureux effort. C'est par une manœuvre de cette sorte qu'en 1653 ils ont été à deux doigts de pénétrer, sans coup férir, aux Trois-Rivières (1). Par surcroît, ils savent attendre l'heure favorable avec une patience que rien ne décourage. « Un Iroquois, écrit le père Vimont, se tiendra deux ou trois jours derrière une souche à cinquante pas de votre maison pour massacrer le premier qui tombera dans ses embûches (2). » Mais ce qui achève de nous désarmer dans ce duel décidément inégal, c'est que ces ennemis qui possèdent l'essentiel du vrai courage, c'est-à-dire un réel mépris de la mort (3), n'ont aucun point d'honneur chevaleresque. Il ne s'agit pas pour eux de remporter la victoire, mais de faire le plus de mal qu'il soit possible à l'ennemi, de lui tuer ou de lui prendre du monde et, faute de victimes ou de captifs, de brûler ses maisons, de couper ses récoltes. Si les Iroquois ne
(1) Relat. des Jésuites, 1653, pp. 5-8.
(3) « Il est vrai qu'ils ont fait des coups de cœur et se sont signalés en certaines rencontres autant qu'on pourrait l'espérer des plus braves gens de l'Europe ». /c/., 1660, p. 6.
sont pas assurés d'avoir toutes les supériorités, ils évitent ou refusent le combat, et même, au milieu de Faction, dès qu'ils voient la fortune hésitante, ils ont tôt fait, sans aucune vergogne, de tourner le dos et de s'engoulTrer dans les ombres de la forêt protectrice (1). Aussi bien ces revanches, déjà si incomplètes, sont rares. Neuf fois sur dix, les Iroquois accomplissent leur œuvre de mort impunément.
Ce quMl y a d'effroyable, du reste, ce n'est point tant la victoire des Iroquois que son lendemain. Ici nous entrons dans l'horrible. Que les Français n'aient point à espérer de quartier de leurs farouches ennemis, cela est, jusqu'à un certain point, dans l'ordre. Mais les infortunés, qui n'ont pas eu la chance de se faire assommer sur la place et qui tombent entre les mains du vainqueur, sont condamnés, comme on disait dans les tragédies du temps, mais, cette fois, sans aucune métaphore, à souffrir mille morts. Ils vont être la proie de la cruauté la plus raffinée et la plus frénétique.
Les vainqueurs emmènent leurs prisonniers. En route ils les traitent assez humainement ; parfois même, ils soignent leurs blessures. C'est qu'il importe que, pour les supplices qu'on leur prépare, ces infortunés conservent le plus possible leur force de résistance, leur capacité de souffrir (2). Les voici au terme du voyage. A l'entrée du village, toute la population sédentaire, vieillards, femmes, enfants, se presse. Elle se rue sur sa proie. Le supplice commence. C'est d'abord une « gresle de bastonnades ». Mais la mort sous le bâton serait trop rapide et trop douce. Les Iroquois savent s'arrêter à temps, et, pour donner à leurs victimes un avant-goùt des dernières épreuves qui leur sont réservées, ils leur coupent les doigts, ils leur arrachent les ongles (3). C'est alors que, parmi ces mutilés, les bourreaux font leur dernier choix. A quelques-uns, qui sont presque
(1) « Le^ Irof|uois sont de l'humeur des femmes : il n'y a rien de plus couiagoux quand on ne leur fait point résistance ; rien de plus poltron qu.'jnd on leur tieut teste ». lielat. des Jésuites, lOGS, p. 8.
(2) « Ces cruels l'ayant fort bien ^v\(vï pour le niellrc en état de leur donner plus de plaisir en le rendant capable des plus horribles souffrances ». iJollier <i(! Casson, Histoire du Montréal, p. 94.
(3) Traitement infli^'o au père .loques, à (ioiipil, Helat. des Jésuites, 1643, pp 03-64; au père Bressany. M., l(jii, pp. 42-43.
toujours les plus jeunes, ils font grâce. Ils sont destinés à des échanges ou à la servitude. Les plus heureux sans contredit sont ceux qui sont adoptés par une famille (1), pour remplacer des morts, et ils sont, de ce fait, naturalisés Iroquois. Au demeurant, ces graciés n'ont aucune sécurité. Leurs maîtres peuvent changer d'avis, et ils sont à la merci de la tribu. Tel est le cas de ce colon qui avait été très maltraité en chemin, puis Ldopté, mais qui fut trouvé « si tronçonné », qu'on le jeta au feu (2), et de ce pauvre petit Antoine de la Meslée, qui était devenu le valet des barbares, et qu'ils tuèrent, à la chasse, à coups de couteau (3).
Le plus grand nombre des captifs n'a à attendre aucune espèce de miséricorde. Ils iront au poteau de torture. Ici il y a nécessité à épargner certains tableaux à la sensibilité du lecteur, quitte à lui donner une idée insuffisante de l'héroïsme de ces colons de la Nouvelle-France qui, devant la menace d'une telle mort pour eux et pour les leurs, sont restés si fermes à leur poste de combat. Il faut renvoyer aux récits des témoins qui sont rapportés dans les Relations. Pourtant une courte citation peut suffire à montrer ce que fut la cruauté iroquoise. Voici en quel état sont retrouvés les corps du P. Jean de Brebeuf et du P. Gabriel Lalemant: « Le P. Jean de Brebeuf avoit eu la peau arrachée qui couvre le crâne de la teste; ils luy avaient coupé les pieds et décharné les cuisses jusqu'aux os, et luy avoient fendu, d'un coup de hache, une mâchoire en deux. Le P. Gabriel Lalemant avoit reçu un coup de hache sur l'oreille gauche, qu'ils luy avoient enfoncé jusque dans la cervelle qui paroissoit à découvert; nous ne vismes aucune partie de son corps, depuis les pieds jusqu'à la teste, qui n'eust esté grillée, et dans laquelle il n'eust esté brûlé tout vif, mesme les yeux où ces impies avaient fourré des charbons ardents (4). » Quelques lignes encore sur le supplice d'un intrépide Montréaliste, Brigeart, qui avait fait l'impossible pour mourir les armes à la main. « Le
(1) « La sœur du capitaine tué par Brigeart dit qu'elle voulait René pour luy tenir la place de son frère défunt. » Relat. des Jésuites, 1665, pp. 20-21.
(2) Id., 1661, p. 27.
^3) Jd., pp. 35-36.
(4) Id., 1649, pp. 13-14-15.
sieur Brigeart fut brûlé toute la nuit depuis les pieds jusqu'à la ceinture; et le lendemain ces barbares continuèrent encore à le brûler; et après lui avoir cassé les doigts, estant ennuyés de le brûler, un d'enlre eux lui donna un coup de couteau, luy arracha le cœur et le mangea (1). » C'est ainsi que la fête (car c'est une fête pour les Iroquois que le spectacle de ces tortures et de ces agonies) se termine toujours : par un festin de cannibales. Et ce n'est pas seulement sur les cadavres de ceux qui les ont combattus que s'exerce la voracité de ces carnassiers à face humaine. Dans leurs heures de frénésie ces monstres s'emparent des petits enfants au sein des captives pour, sous les yeux des mères, et tout vifs, les mettre à la broche. Telle est la guerre qui nous est faite pendant vingt-cinq ans.
Comment se défendre? Le procédé le plus simple, le plus expéditif, le plus conforme à notre tempérament national, ce serait de les prévenir, de les menacer chez eux, de marcher en masse à leurs villages. Mais nous nous opiniâtrons à demeurer sur la défensive, si bien que nos ennemis en conçoivent à notre égard un mépris singulier (2) qui se traduit par un redoublement d'audace. Cette timidité a du reste une bonne excuse. Songez qu'au début de la lutte, c'est tout au plus s'il y a au Canada deux cents habitants, en y comprenant les femmes et les enfants. Admettez que le nombre ait doublé, même triplé en 1650, il n'y a pas encore là de quoi suffire à la fois et au strict maintien des garnisons nécessaires et à la formation d'une colonne d'attaque.
Le plus extraordinaire, c'est que nous n'ayons pas pu tirer un meilleur parti de nos sauvages qui sont encore plus que nous, si cela est possible, intéressés à l'écrasement de ces im-
(1) BelaL des Jcsuiles, IfiGo. p. 21.
(2) « Les Iroquois se iiioquont des François parce qu'ils ne les ont jamais veus en guerre en leur pais ; et les François n'y ont jamais esté, parce qu'ils ne l'ont jamais tenté, ayant cru jusqu'à présent les chemins plus insurmontaliles qu'ils ne sont. Dnns la connoissance que nous avons de CCS barbares et aiant veu quand nous estions parmi eux, comme la fraieur se met partout quand ils se voient attaqués chez eux ; on peut dire avec toute assurance que si une année de cinq cents François y arrivoit inopinément, elle pourroit dire : veni, vidi, vici. » Relut, des Jésuites, 16G0, i)p. 7-8.
placables adversaires. Ils ont autant de guerriers à mettre en ligne qu'eux, du moins avant les grands massacres de 1648 et de 10 i9. Ils ne leur sont pas, non plus, inférieurs en bravoure et en habileté guerrière. Car nous savons qu'au siècle précédent « les Agniers avaient été réduits si bas par les Algonquins qu'il n'en paraissait presque pas sur la terre (1). » Mais la fortune a si complètement tourné que nos alliés sopt démoralisés. Dans toutes les rencontres malheureuses ils sont les premiers à lâcher pied. Ils vont jusqu'à nous trahir. Sans parler de ceux qui « s'iroquisent » et qui sont les plus féroces de nos ennemis, il n'est pas rare qu'ils espionnent pour leur compte (2). Bref, il n'y a point de salut à espérer pour la colonie si la mère patrie ne pourvoit à sa défense. C'est le thème ordinaire de ces épîtres liminaires que les Jésuites placent en tète des Relations. La colonie ne se lasse pas non plus d'envoyer en Europe tous ceux qui lui semblent capables d'intercéder avec succès en sa faveur. De 1642 où le P. Barthélémy Vimont fait embarquer le P. Le Jeune pour qu'il représente « Testât auquel les courses des Iroquois réduisent cette église naissante ^3}, » jusqu'à la mission de Pierre Boucher qui reçoit, en 1663, un si bon accueil de Louis XIV et de Colbert (4), on compte une dizaine de ces ambassadeurs. Certes, on ne peut pas dire qu'ils soient éconduits, mais ils obtiennent si peu de chose! Quarante soldats envoyés en 1642 (5) (c'est-à-dire par Richelieu), soixante en 1644(6), cela est maigre. En 1648, voici l'effectif total de la garnison : douze soldats à Québec, dix à Montréal, six aux Trois-Rivières et, en plus, un camp volant de quarante hommes qui doit se porter aux points les plus menacés (7), mais qui, en réalité, ne sert guère qu'à escorter les convois, qu'à rétablir, de
(1) Relat. des Jésuites, 1660, p. 6.
(2) Dollier de Gasson, Histoire du Montréal, pp. 35-36.
(3) Relat. des Jésuites, 1642, p. 1.
(4) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France. Épître à Colbert. — Marie de rincarnation. Lettres. Lettres historiques G novembre 1662, LXIV, p. 574.
(5) Relat. des Jésuites, 1642, pp. 2 et 44.
(6) Faillon, Histoire de la colonie française en Canada^ t. II, p. 29.
(7) Arrest du Conseil du 5 mars 1648, Arch. col. Canada, corr. gén., 1, 1575-1660, fol. 247.
temps en temps, les communications entre les trois bourgades assiégées qui constituent la Nouvelle-France (1).
Heureusement qu'àlasuite d'un voyage du P. Jérôme Lalemant, lacompagniedes Cent Associés sedécide, enl6ol,àenvoyerquelques renforts (2), et qu'en 1653 Maisonneuve ramène une centaine d'hommes (3). Les ambassadeurs Onneyouths étaient alors à Québec. En ajoutant aux soldats proprement dits tout ce qu'il y avait, dans la ville et dans sa banlieue, d'hommes capables de porter les armes, on les fît assister à un défilé de quatre cents fusiliers (4). Quatre cents, cinq cents combattant^, six cents peut-être, voilà le chiffre de la levée en masse de la colonie au plus fort du péril, et cela est bien peu de chose pour assurer la défense sur plus de soixante lieues.
Même l'accroissement de la population qui, comme nous le verrons plus loin, est assez considérable dans la dernière' décade de cette guerre, ne va pas rendre la défense plus facile. S'il permet d'opposer à l'ennemi un plus grand nombre de combattants, il lui donne un nouvel avantage. Les colons, et il s'agit surtout ici des colons de la région de Québec, ne peuvent plus trouver de place à l'abri ou, tout au moins, à portée des fortifications. Ils s'éparpillent « dans l'espace de huit et dix lieues sur les rives de la grande rivière », « n'y aïanten chaque maison que deux, trois ou quatre hommes et souvent même qu'un seul avec sa femme et quantité d'enfants qui peuvent estre tous tués ou enlevés sans qu'on en puisse savoir rien dans la maison la plus voisine (5). » Et le rédacteur de la Relation de 16G0 ajoute : « Or, qu'il y a-t-il de plus aisé à une troupe de huit cents ou de mille Iroquois que de serespandre par dedans les bois, tout le long de nos habitations françoises, faire un massacre général en un même jour? » Même note chez Pierre Boucher qui est justement au poste le plus périlleux, aux Trois- Rivières. « Une femme est toujours dans l'inquiétude que son
(1) Le camp volant est à Montréal en 1G40. DolHcr de Casson, Histoire du Montréal, p. 10.
(2) llelat. de.t Jésuites, 1651, p. 1.
(3) DoUier do Casson, Histoire du Montréal^ p. 103.
(4) Journal des Jésuites, p. 190.
(5) lidal. des Jésuites, IGGO, p. 4.
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mari, qui est parti le matin pour son travail, ne soit tué ou pris et que jamais elle ne le revoie (1). »
Ce que sont pour les Montréalistes ces vingt-cinq années de combat perpétuel, ou tout au moins de péril incessant, on peut le voir dans le deuxième et le troisième volume de Tabbé Paillon, qui s'est constitué le panégyriste de Maisonneuve et de ses vaillants compagnons, ou mieux encore, dans les annales du sul'picien DoUier de Gasson qui a recueilli leurs témoignages.
Dès 1643 les Iroquois rôdent autour de Villemarie. Ils font main basse sur ceux qui s'écartent. L'année suivante, les Montréalistes tentent une sortie en masse. Mais pris d'une panique que leur inexpérience militaire excuse, ils font une retraite précipitée et Maisonneuve, abandonné au plus épais des Iroquois, ne parvient à se dégager que par des prodiges de valeur (2). Désormais la situation de la ville est celle d'une place investie. Encore si les Montréalistes n'avaient rien à faire qu'à se défendre. Mais, sous peine d'être condamnés à la famine, il ne leur est pas permis d'interromprele défrichement. Ils travaillent tout armés, sans se perdre de vue les uns les autres, prêts, au premier coup de cloche, à se grouper autour de leurs chefs (3), Heureusement qu'ils ont des chiens de garde qui ont vite appris à flairer l'Iroquois et qui, plus d'une fois, dénoncent à temps l'approche de l'ennemi (4). Une courte trêve, de 1645 aux premiers mois de 1646. On la met à profit pour élever les retranchements (5) . A ce moment, les mauvais jours reviennent. Les Agniers re- ^ prennent la campagne. Nous arrivons à l'heure critique par excellence. En 1650 les Iroquois en ont fini avec la nation vi) huronne; ils donnent en masse contre Villemarie. En 1651 ils sont au cœur de la place. Les habitants évacuent les maisons, se retranchent dans le fort et dans l'hôpital ; et il s'en faut de peu que l'hôpital ne soit emporté d'assaut. La détresse est telle que Maisonneuve se résigne à quitter son poste de combat,
(1) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France ^ p. ISl.
(2) DoHier de Gasson, Histoire du Montréal, p. 27.
(3) Id., p. o9 V
(4) M, pp. 51-87. .
(5) Id., p. 59.
à aller en France solliciter du secours. Il est vrai qu'il laisse le commandement à Lambert Closse (1). Glosse est un autre Maisonneuve. Ses exploits sont demeurés légendaires. Néanmoins les choses empirent à ce point qu'en 1653, à Québec, où Ton est sans nouvelles, on est persuadé que Montréal a succombé. L'arrivée de cette recrue de cent hommes que conduit Maisonneuve et qui a été signalée plus haut, rend aux Montréalistes beaucoup de confiance et quelque sécurité. Les colons sortent du fort et rentrent dans leurs maisons qui sont, du reste, transformées en autant de petites forteresses. C'est ici que se place la plus longue trêve qui ait interrompu cette tuerie. Tant bien que mal, pendant trois ans, les Iroquois tiennent leurs engagements^Mais en 1657 les hostilités recommencent. Il est vrai que, de 1657 à 1660, on en est quitte à Villemarie pour des alertes. A partir de 1660 les mauvais jours sont encore revenus. Le dévouement de Daulac sauve la colonie (2) en ce sens qu'il empêche les Iroquois de tenter quelque attaque générale sur Montréal ou Québec, mais la population de la colonie n'en est pas moins décimée. Les victimes sont nombreuses à Montréal et, parmi elles, sans compter ce vaillant sieur de Brigeac (3) que les Iroquois s'ennuyèrent de brûler, deux prêtres, M. Lemaître (4) et M. Vignal (5), et, enfin, le glorieux major de la garnison Lambert Closse qui est tué sur place (6). Alors Maisonneuve organise militairement la population. La milice de la Sainte- Famille pourra opposer cent quarante combattants aux entreprises des barbares (7). Il était grand temps néanmoins que le régiment de Carignan vînt relever ces soldats improvisés.
Mêmes souffrances, même péril aux Trois-Rivières et, pour être exact, péril plus grand encore, car les hommes en état de porter les armes sont ici moins nombreux qu'à Montréal, et la ville est également sur le passage des Cinq Nations. Le résultat est que, nulle part, les colons ne sont enfermés dans un plus
(1) Dollicr de Casson, Histoire de Montréal, p. 83.
(2) Id., pp. 142-1:j0.
(3) Id., pp. 163-105.
(4) Id., p. i:J8.
(5) id., p. ion.
(6) Id., [). 100.
(7) (ire/f'e de Villemarie^ 1" f('!vrif'r 1003,
petit espace, et que c'est là que les Iroquois ont frappé le coup qui nous a été le plus sensible dans cette longue guerre. En 1052, ils attirent dans un piège lapetite garnison avec le gouverneur, M. Duplessis-Bochard, et en font un grand carnage (1) ; en 1653, ils osent assiéger la ville pendant huit jours, et il s'en faut de peu qu ils ne l'emportent par surprise (2).
Québec et ses environs ont été relativement épargnés. C'est que, sur son rocher, la ville est pour ainsi dire inabordable, que le Saint-Laurent s'y resserre, et que, du haut des collines qui le dominent, il est facile d'en surveiller le cours. C'est aussi qu'il y a plus de soldats dans la capitale et qu'à la belle saison la présence de quelques vaisseaux dans la rade ajoute considérablement aux moyens de défense. C'est enfin que les Iroquois, qui descendent si facilement aux Trois-Rivières et à Montréal, par la rivière Richelieu, ont un long détour à faire pour aborder en vue de Québec. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas, là aussi, de vives alertes, comme celles que raconte la mère Marie de l'Incarnation (3), et de sanglantes surprises comme celle où, dans l'île d'Orléans, périt le sénéchal de la Nouvelle-France, M. de Lauson (4). Il y eut même pour les Québécois un jour de douleur poignante et d'humiliation atroce, lorsque les Agniers passèrent orgueilleusement devant le cap Diamant, avec, dans leurs canots, quatre-vingt-cinq Hurons enlevés à l'île d'Orléans (5).
Il est assez malaisé de calculer avec précision ce que la guerre iroquoise peut avoir coûté, en vies humaines, à la colonie. Mais, si l'on doit renoncer à dresser un martyrologe complet, il reste assez de renseignements à glaner, çà et là, pour donner une idée assez exacte du nombre de Français qui sont tombés
(1) Journal des Jésuites^ pp. 173-175.
(2) Id., pp. 178-179.
(3) Marie de l'Incarnation, Lettres. Lettres spirituelles, 24 août 1658, LXXXVII, p. 198. — « Il y avait cinq semaines qu'on n'avait point eu de repos, ni de jour, ni de nuit, tant pour se fortifier que pour se garder. Pour moi, je vous assure que j'étais extrêmement fatiguée, car nous avions vingt-quatre hommes sur lesquels il fallait que je veillasse continuellement pour leur donner tous leurs besoins de guerre et de vivres. > Jd., 17 septembre 1660, XG, pp. 205-206.
(4) Relat. des Jésuites, 1661, pp. 4-5.
(5) Id., 1657, p. 6.
SOUS les coups des barbares. Pourtant, d'une année à Tautre, les chiffres varient singulièrement. Ainsi, pour Montréal, ils passent de un en 1648 (1) à vingt ou trente en 16G1 (2). Il y a des périodes particulièrement sanglantes. En 1652, pour les six mois qui vont de mars à novembre (3), on relève dans le Journal des Jésuites vingt-huit tués ou pris, ce qui, trop souvent, revient au même. Encore faut-il considérer que les missionnaires tiennent leur journal à la résidence de Québec, très loin du principal théâtre du carnage, et qu'il y a toute possibilité qu'ils demeurent audessous de la vérité. La Relation de 1661 nous donne un total effrayant : plus de soixante-dix victimes (4). Somme toute, en tenant compte de ce fait qu'un certain nombre de captifs ont été rendus, et en faisant effort pour s'en tenir aux évaluations les plus modérées, on ne saurait estimer à moins de deux cents le nombre de colons de tout sexe et de tout âge, qui ne sont jamais revenus. Et ce chiffre prend toute sa valeur quand on le rapproche du chiffre total de la population, un peu plus de deux cents en 1641, un peu plus de deux mille en 1663. On peut dire que la population coloniale a été, dans le sens littéral du mot, décimée. Et ce n'est point assez que d'estimer ainsi, approximativement, la quantité des vies perdues, il importe d'en apprécier la valeur à un autre point de vue. La plupart de ceux qui périssent, ce sont des hommes faits, récemment mariés ou sur le point de se marier. Un homme tué par les Iroquois, c'est presque toujours une famille de colons qui est détruite dans son germe.
Au nombre des morts, ajoutez celui des fuyards (5). A la vérité il y eut des heures où les plus vaillants et les plus calmes ont pu croire qu'il n'y aurait bientôt plus de salut que dans la fuite. La mère de Saint-Augustin écrit en 1651 : « Nous ne nous pressons pas pour achever le reste de nos bâtiments, à cause
(1) Dollier de Gasson, llisloire du Montréal^ p. 08.
(2) Paillon, llisloire de la colonie française en Canada^ t. II, pp. 430, 431, 441, 4i2, 449.
(3; Journal des Jésuites, pp. iGIJ-177.
(4) lielat. des Jésuites, 1661, p. 6.
(5) 12 mars 1658, Arrôt portant défense fitous habitants de la Nouvelle- France de repasser en France sans le congé du gouverneur. Arcli. col., Canada, corr. gén., 4, 1575-1660, fol. 298.
de Tincertitude où nous sommes si nous demeurerons longtemps ici. Dieu veuille par sa grâce que nous ne soyons pas dans la peine de le quitter. » (1) Et la mère de Saint-Augustin est à Québec, c'est-à-dire là même où le péril a toujours été le moindre. Il est impossible d'évaluer l'importance des vides que cette retraite des moins courageux apu faire dans la population de la colonie. 11 faut se contenter du témoignage de Pierre Boucher qui trouve à Paris quantité de ces fuyards. Il est vrai qu'il ajoute qu'ils sont tous fort impatients de repasser en Canada (2). D'où l'on peut raisonnablement conclure que, dans les années de paix qui suivirent, beaucoup de ces gens-là ont réalisé leur désir.
Mais hélas ! la crainte de Tlroquois ne contribue pas seulement à dépeupler la Nouvelle-France. Elle empêche aussi qu'elle ne se peuple. Figurez-vous un peu l'état d'esprit des lecteurs des Relations qui assistent à de si effroyables spectacles. Pour s'embarquer sur les vaisseaux de la compagnie, il n'y aura bientôt plus que les religieux qui aspirent au martyre.
Si les Iroquois ne parvenaient pas à donner le coup de grâce à la colonie française, il y avait longtemps qu'ils en avaient fini avec les Hurons. Cela avait été l'affaire de deux campagnes. En 1648, ils emportent la mission de Saint-Joseph (3), en 1649 celle de Saint-Jean (4). Du coup la nation huronne renonce à la lutte. Elle évacue les quinze bourgades qui restent intactes : c'est une débandade générale. A ces fugitifs les Iroquois donnent impitoyablement la chasse, et la famine achève l'œuvre de destruction. Sauf un groupe de cinq ou six cents qui trouvent un refuge sous la protection des Français, dans l'île d'Orléans (5), il ne reste plus rien, du moins dans la vallée du Saint- Laurent, de ces trente ou quarante mille Hurons au sujet desquels on avait conçu de si belles espérances. Par ces massacres la question des indigènes était résolue dans la
(1) Ragueneau, La Vie de la mère Catherine de Saint-Augustin, p. 56.
(2) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France pp. 6-7.
(3) Relat. des Jésuites, 1649, pp. 3-5.
(4) Id., IGPjO. p. S. j^^ ^«^'^«''S/fa'^ (6) Id., pp. 27-29. // r^.^.