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future province de Québec. Il était décidé qu'au milieu des Français, les sauvages ne seraient jamais qu'une infime minorité.
On est naturellement porté à juger sévèrement la conduite de ceux qui avaient le devoir de secourir la colonie et qui l'ont abandonnée. L'excuse delà compagnie des Cent Associés, c'est qu'elle est ruinée, et aussi, qu'en fait, elle est parvenue à se libérer de tous ses devoirs, de toute sa responsabilité. En 1045, elle a cédé aux habitants, avec le droit de faire la traite, le soin d'entretenir, de défendre et même de coloniser la colonie (1).
Mais que penser de l'abandon du roi ! Quand le père Le Jeune écrit à Louis XIV que la bonté de sa mère « a empesché jusqucs à présent la ruine entière de la Nouvelle-France, » il est manifeste qu'il met beaucoup de complaisance à apprécier la valeur des secours que la régente a envoyés. Au surplus, pour donner sa pensée tout entière, il se hâte d'ajouter que cette intervention d'Anne d'Autriche n'a fait que « retarder la mort de la colonie (2). »
Il est évident qu'il y a chez Mazarin un parti pris de ne point attacher d'importance à ce qui se passe en dehors de l'Europe. Si Richelieu n'a pu accorder à la colonie qu'un court instant d'attention, on peut dire que son successeur a voulu tout ignorer de la grande œuvre politique et religieuse qui s'accomplit sur les bords de Saint-Laurent, avec une telle dépense d'héroïsme.
Il y a pourtant, à la décharge du gouvernement métropolitain, des circonstances qui sont extrêmement atténuantes : ce sont ces seize années de guerre étrangère que la guerre civile vient aggraver. Rapprochons quelques faits et quelques dates. En 1642 et 1G43, au moment où les Cinq Nations se décident à prendre l'offensive, c'est Richelieu et Louis XIII qui, coup sur coup, disparaissent de la scène et laissent le pouvoir à un enfant en bas âge, et à une femme sans énergie comme sans expérience. De 1G50 h 1053, au plus fort de la terreur iroquoise, lorsque l'héroïque Maison neuve avoue à madame de BuUion qu'il va renoncer à la lutte, qu'il est au bout de son
(1) Voir plus loin, pp. 104 et 127.
(2) Ik'lnl. des Jésuites, ÎCOO-lCGl. Épislrc au Roy, p. 2.
espérance, c'est l'union des deux Frondes, l'exil de Mazarin et, à rappel de Gondé, la moitié du royaume se levant contre l'autorité royale. Tout en ne cessant pas de le déplorer, on s'explique que, dans une crise d'une telle violence et d'une telle durée, la métropole ait oublié la colonie.
Si le sang des colons canadiens n'a pas été prodigué en vain, si le Canada a été sauvé, il n'y a aucun doute qu'il ne le doive, avant tout, à l'intervention de la société de Montréal. Ici il faut absolument mettre hors de pair M. de la Dauversière, M. de Maisonneuve, mademoiselle Mance, madame de BuUion. Bien qu'il n'ait jamais été le directeur officiel de la société, M. de la Dauversière en garde jusqu'au bout la direction effective. C'est lui qui recrute les colons et les soldats, qui les mène embarquer à la Rochelle. Gravement atteint, il veut encore, en juin 1659, présider au départ d'un convoi, et après cet effort suprême, il n'a que le temps de rentrer à la Flèche pour y mourir (novembre 1659) (1). Que dire de Maisonneuve? Nous connaissons le capitaine, qui fut plus de vingt ans sur la brèche, et nous verrons plus loin ce que fut le colonisateur. A ces états de services incomparables, il faut joindre qu'il a été, par deux fois, en France plaider et gagner la cause du Canada, qu'il a su y trouver l'argent et les hommes dont il avait si grand besoin. En Europe comme en Amérique, mademoiselle Mance, cette sœur de charité sublime, a été le meilleur lieutenant de Maisonneuve. Madame de Bullion fut la plus généreuse et la plus désintéressée des bienfaitrices. A l'heure la plus critique, en 1656, on peut se demander ce qu'il fût advenu de Montréal et même du Canada tout entier, si l'on n'avait eu la ressource d'en appeler à madame de Bullion. La situation est telle que Maisonneuve, lui-même, en vient à s'avouer qu'il n'y a plus qu'à périr sur place, ou qu'à s'en aller. C'est alors que mademoiselle Mance lui livre, pour les employer à la défense, vingt mille livres qu'elle tient de madame de Bullion et qui sont destinées à la fondation d'un hôpital. En même temps, comme il va s'embarquer pour la France, elle prend encore sur elle de lui révéler le nom de « sa chère fondatrice. » Mais la difficulté est grande de
(1) Dollier de Gasson, llisloh'e du Montréal, pp. 153-154.
parvenir jusqu'à elle. Madame de BuUion n'eût point accepté d'être directement sollicitée. Elle s'obstine à cacher « la main d'oîi sortaient ces larges aumônes. » Maisonneuve est obligé de ruser. Il se fait admettre chez elle et a soin en sa présence de peindre au vif la détresse de Montréal. L'effet est immédiat, madame de Bullion qui, naturellement, a approuvé l'emploi des premières vingt mille livres, en donne vingt mille autres (1). C'est avec ces vingt mille livres qu'a été levée cette recrue de 1G53 qui a épargné à Villemarie le sort des bourgades huronncs. Quoiqu'ils n'aient point tant dépensé pour la défense de la colonie, que ces messieurs et dames de la société de Notre- Dame, les Jésuites n'en ont pas moins puissamment contribué à la sauver. Vingt-cinq années durant, ils ne cessent d'appeler au secours. De tous ces appels le plus pressant est, sans contredit, l'épitre que le père Le Jeune adresse à Louis XIV en 1661. Le procureur des missions de la Nouvelle-France à Paris y fait valoir, avec une éloquence véritable, tous les arguments qui militent en faveur d'une intervention du roi, énergique et immédiate. « Voici votre Nouvelle-France aux pieds de Votre Majesté. Une troupe de barbares... l'areduitte aux abois. Escoutez, Sire, sa voix languissante et ses dernières paroles : Sauvez-moi, s'écrie-t-elle, je vais perdre la religion catholique ; on me va ravir les fleurs de lys ; je ne serai plus française... » Et le père Le Jeune, après avoir fait entendre au jeune roi « les soupirs et les sanglots de la pauvre affligée », lui rappelle, non sans quelque hardiesse, quel est son devoir : « Si vous consultez le ciel, il vous dira que Votre salut est peut-être enfermé dans le salut de tant de peuples qui seront perdus s'ils ne sont secourus par les soins de Votre Majesté. Si vous considérez le nom français, vous saurez, sire, que vous êtes un grand Roi qui, faisant trembler l'Europe, ne doit pas être méprisé en Amérique. Si vous regardez le bien de vostre État, vostre esprit qui voit à l'aage de vingt-quatre ans ce que plusieurs grands princes ne voycnt pas à cinquante, connoîtra corribi(3ti la perle d'un si grand pais sera dommageable à votre royaume (2). »
(1) Dollior de Casson, Ilis/oire du Montréal^ pp. !)(i-100.
(2) kelal, des Jésuites^ IGGO-lGGl. Epislre au Roy, pp. 1-2.
En attendant que le roi se décide à faire relever par des soldats ces quelques centaines d'artisans et de laboureurs qui luttent dans de telles conditions d'infériorité, avec la perspective du poteau de torture, il faut, pour les maintenir à leur poste, leur communiquer un courage surhumain. Ce sont les Jésuites qui s'en chargent. Et d'abord ils paient superbement de leur personne. Ce sont les pères Buteux, Daniel, Garreau qui se font tuer en tête de leurs catéchumènes, le père Jogues qui, après avoir échappé une première fois à la mort chez les féroces Agniers, retourne la conquérir, les pères de Brebeuf et Gabriel Lalemant, qui lassent leurs bourreaux. Après avoir donné l'exemple, il ne reste plus aux missionnaires qu'à persuader aux Canadiens que toutes les victimes des Iroquois, prêtres et laïcs, succombent également dans le bon combat, qu'elles ont également droit à la récompense des martyrs. Et les auteurs des Relations n'hésitent pas à leur donner cette assurance (1). Il n'en faut pas davantage pour que ces artisans et ces laboureurs soient transformés en héros.
Abandonnée du roi et de la compagnie, pendant plus de vingt années, la Nouvelle- France leur échappe. Elle passe sous la domination de ceux qui la secourent efficacement, la société de Montréal, les Jésuites. Lapremière guerre iroquoise coïncide au Canada avec l'avènement et l'apogée d'une véritable théocratie.
Le gouvernement de la Nouvelle-France est, au début, d'une extrême simplicité. Gouverneur et lieutenant général, Champlain, au nom du roi et de la compagnie, y exerce tous les pouvoirs. 11 est chef de guerre, il administre san^ contrôle, il juge sans appel. En 163^, Montmagny lui succède dans la plénitude de son autorité. Cependant, la colonie s'est agrandie. On peuple, on défriche maintenant sur trois points, autour de Québec, au confluent du Saint-Maurice, dans l'île de Montréal. Les deux derniers établissements sont trop éloignés pour qu'on
(1) Voir dans la relation de 1660 le chapitre intitulé : D'un Français brûlé à Onontagué. — « Ame sans doute bienheureuse qui a paru devant Dieu teinte de son propre sang qu elle a versé pour sa gloire I Ame sainte et glorieuse d'estre tirée d'un corps tout grillé pour la défense de la Religion et par les ennemis de la Foi 1 » Relut, des Jésuites, 1660, p. 26.
puisse, de la petite capitale, pourvoir à leur administration et à leur défense. Il y aura un gouverneur particulier à Villemarie, et, un peu plus tard, aux Trois -Rivières.
Les arrêts du 27 mars 1647 (1) et du 5 mars 1648 (2) apportent à cette organisation rudimentaire de sérieuses modifications. Ils diminuent Fimportance du gouverneur. Désormais ses pouvoirs sont renouvelés tous les trois ans, ce qui signifie qu'on le remplacera souvent au bout de trois ans. Champlain a gouverné vingt-quatre ans, Montmagny treize. De M . d' Ailleboust à M. de Courcellcs, en dix-sept ans, on comptera six gouverneurs et lieutenants-généraux (3) de la Nouvelle-France. Le gouverneur est désormais assisté d'un conseil où siègent, à ses côtés, Tancien gouverneur, le supérieur des Jésuites et deux habitants. Les attributions de ce conseil ne se limitent pas à la surveillance et à la réglementation de la traite, il a aussi à pourvoir, généralement, à tout ce qui sera nécessaire « pour le bien du pays ». Le chef de la colonie a maintenant à subir un contrôle qui, le plus souvent, n'est rien moins que bienveillant. Point encore de juges en 1647. La justice est rendue par le gouverneur, et, aussi, par les gouverneurs particuliers.
Ce régime est infiniment plus libéral qu'on ne peut raison- ^nablement Pattenïïre de la France du dïx^se^ïïêÏÏTe^sîecle. Les habitants onr^ësfè'prèsehTâ~nts'(^ conseil. A Québec, aux
Trois-Rivières, à Montréal ils élisent des syndics. Ce régime a un autre mérite. Il ne multiplie pas le nombre des fonctionnaires. Point de fonctionnaire inutile au Canadapendant cette longue période, hormis un certain sénéchal de la Nouvelle- France. Tout s'explique, du reste, quand on relève le nom de ce grand officier. C'est un fils de cet insatiable Lauson (4) qui se taillait un royaume dans la terre canadienne.
Tel est, en droit, le gouvernement de la Nouvelle- France. La réalité des choses est tout autre. L'autorité du gouverneur est
(1) Arrcst du 'J7 mars 1647 portant règlement en faveur des hahitanls du pays de Canada, Arcli. col. Canada, corr. gén., 1, 1575-166;), fol. 237.
(2) Arrest portant règlement en faveur des habitants de la Nouvelle- France. Id., fol. 2i7.
(3) D'Ailleboust, Lauson, d'Argenson, d'Avaugour, Mczy.
(4) M. de Lau.son-Gliarny, tué par les Iroquois. licluL. des Jésuites, 1660-1661, p. 4.
constamment battue, en brèche, méconnue, annulée. Ce sont d'abord les premières familles de la colonie, les Legardeur et les Juchereau qui le considèrent comme un intrus, qui lui font une guerre sourde (1). Ces messieurs et dames de la société de Montréal n'acceptent pas davantage sa direction, ni même sa supériorité. Leur fondé de pouvoir en Nouvelle-France, Maisonneuve, est officiellement, en qualité de gouverneur particulier, un de ses principaux lieutenants. En fait, il est indépendant dans sa marche de l'ouest. Il n'obéjt pas à Montmagny. Il est même accusé d'avoir profité d'un voj^age en France pour obtenir son départ (2). Mais les véritables; seigneurs du Canada, ce sont les Jésuites. ^^^
Ils mènent toute la politique avec les sauvages. Amies ou ennemies, ils pénètrent dans toutes les tribus. Tandis que le père de Brebeuf et le père Lalemantse font massacrer avec les Hurons par les Iroquois, d'autres missionnaires se font accepter des mêmes Iroquois jusque dans leurs bourgades. Au plus fort de la tuerie il y a des Jésuites en résidence à Agnié et à Ononlagué (3). A certains moments on peut même espérer que, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours à une expédition en règle, ils vont procurer à la colonie cette paix sans laquelle elle est condamnée à périr (4). Naturellement, les missionnaires sont amenés à abuser de cette situation privilégiée. Ils en arrivent à considérer le gouverneur comme une quantité négligeable. En 1657, les Iroquois d'Onontagué chargent leur missionnaire de faire parvenir à M. d'Ailleboust deux colliers, et le supérieur de Québec, qui les reçoit, néglige de s'acquitter de la commission. Il faut qu'Ononthio se fâche pour qu'on lui remette, enfin, les présents des sauvages (5).
Il n'y a pas encore de clergé séculier au Canada. Les Jésuites y sont toute l'Eglise. Cela seul suffirait à assurer leur empire sur une population profondément catholique. Mais les Jésuites
(1) La Chesnaye, Mémoire, 1697. Arch. col. Canada, Mémoires, 1540- 1759, fol. 1.
(2) Paillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. II, p. 91.
(3) Relat. des Jésuites, Ib^i, pp. 11-15. Id., 1561, p. 2. Id , 1662, p. 8.
(4) Id., 1654, pp. 15-17.
(5) Journal des Jésuites, pp. 221-222.
ont tous les prestiges. Ils méritent toutes les gratitudes, toutes les admirations. Ils sont au premier rong des défenseurs de la Nouvelle-France. Les uns après les autres, ils tombent au champ d'honneur sous la hache iroquoise. Le martyrologe s'allonge à chaque nouvel assaut de la barbarie. Et des survivants, combien, en témoignage de la mort bravée, rapportent de glorieuses cicatrices ! Toute la jeunesse canadienne passe par leurs mains, toute celle, du moins, qui a besoin d'être instruite. Jusqu'à la fondation du séminaire ils tiennent toutes les écoles (i). Françaises ou sauvagesses, les filles vont chez les Ursulines. Les Jésuites sont habitués à compter sur le dévouement, la docilité des Ursulines.
Pour lutter contre les tout-puissants missionnaires il ne reste au gouverneur de la Nouvelle-France qu'à provoquer contre eux l'émulation de la société de Montréal. Cela n'est pas trop malaisé. Lorsqu'il s'agit de donner un évêque à la colonie la rivalité s'avoue. Les Montréalistes ont successivement deux candidats, M. Legaufre et M. de Queylus. Mais les amis de M. Olier et de madame de Bullion ont trop présumé de leur crédit. Les Jésuites l'emportent. Ils font désigner l'évêque de Pétrée, M. de Montmorency-Laval, sous le nom duquel ils demeurent les maîtres, ou, plus exactement, qui se fait leur chef. Dès qu'un gouverneur montre des velléités un peu marquées d'indépendance à leur égard, ils s'en débarrassent. Ils font disgracier M. d'Avaugour, et même, encore qu'ils l'eussent choisi eux-mêmes, M. de Mesy.
Il va sans dire que les Jésuites veillent de près aux mœurs des habitants, et, encore de plus près, à la pureté de leur foi. Ce qui, du reste, ne leur donne pas beaucoup de mal. On verra plus loin que la première génération des Canadiens français donne l'exemple de toutes les vertus privées. Elle est aussi, à un point qui ne peut être dépassé, soumise au dogme, docile à la discipline. Une seule fois, les prêtres se voient obligés de faire appel au bras séculier. En lOGl, deux blasphémateurs, Daniel Voil et Laviolette, sont arquebuses (2). Aussi bienest-
(1) Sur le collùgo de Québec, qui date de Hî'.ilj, voir : La Hochemonteix, Les Je suites et la Nouvelle-Fra7icc\ t. J, pp. 207-227.
(2) Journal des Jésuiles, pp. 293 et 301.
on heureux de constater que, non seulement pour la période de régime théocratique, mais encore pour les cent cinquante ans delà domination française, ce sont là les seules victimes qu ait faites au Canada Tintolérance religieuse. Il y a un certain nombre de huguenots en Nouvelle-France, des marchands qui y circulent librement pendant la belle saison, des soldats qui y passent toute Tannée. L'édit de Nantes les protège contre toute persécution. Il ne les met pas à labri des séductions des pères. Le Journal des Jésuites donne, étape par étape, la conversion du soldat Champigny. Il aune belle voix. On Tattire dans les églises pourTy faire entendre. On le récompense, on le cajole, on le mène doucement à Tabjuration! (1).
(1) Journal des Jésuilcs, p. 74.