RÉSULTATS ACQUIS EN 1GG
Malgré la terreur iroquoise, progrès de la colonie. — Le peuplement: deux mille cinq cents habitants en 1663. — L'excédent des naissances. L'immigration. — Ses origines. — Sa bonne qualité. — Point de métissage. — L'acclimatement. — Les bienfaits de l'hiver. — A l'école des sauvages : les raquettes, le canot. — Les colons à l'œuvre. — Le défrichement. — La maison. — La culture et l'élevage. — La chasse.
— La pêche. —, La traite.. La colonisation. — Nouvelles seigneuries.
— Les engagés "^^^Sans l'île de Montréal. — Le territoire colonisé en 1663. — Les ancêtres de la nation canadienne. — Leurs vertus. - Fraternité à l'égard des indigènes. — Les premiers Canadiens et les Pilgrims Fatliers. — Etape décisive. — Un .seul insuccès, celui des missionnaires : les indigènes presque anéantis.
Cette première guerre iroquoise a eu des conséquences irréparables. Elle a contribué à donner aux Anglais en Amérique du Nord cette avance qu'il n'a plus été possible de regagner. Il importe pourtant de ne point exagérer l'étendue du désastre. Pour n'avoir pas été ce qu'il aurait dû être, le progrès n'en reste pas moins extraordinaire. Cette poignée d'hommes bloquée, affamée, décimée, dont on pouvait à peine espérer qu'elle se maintînt sur ses positions, se trouve avoir, dans ces vingtcinq années terribles, plus que décuplé.
A en croire la Mère Marie de l'Incarnation la croissance aurait été particulièrement rapide au début même de la période
critique. Entre 1641 et 1653 les colons du Canada auraient passé de 240 à environ 2.000 (1). Mais il est visible que Fauteur des Lettres spirituelles et historiques, nous propose son chiffre sans prétendre à une grande précision. « Environ 2.000 », cela peut signifier 1 800 et même moins. Aussi bien ce qu'il importe dedéterminer avec exactitude c'est le nombre des Français qui sont habitués dans la Nouvelle-France en 1663, au moment où Louis XIV la retire aux Cent Associés et assume la charge de la protéger, de Torganiser, de la peupler.
Pour cette année 1663, le père Chrétien Le Clercq fixe le nombre des habitants « à 2.500 au plus» (2). Evidemment le récollet ne doit pas être cru sur parole. Car, s'il a résidé huit ans dans la colonie, c'est à une époque assez éloignée de la date où nous sommes arrivés, de 1682 à 1690! (3). Heureusement que nous avons cette fois de sérieux éléments de contrôle. Le premier recensement administratif a été effectué en 1665 : il donne 3.215 habitants (4). Il ne s'agit plus que de rechercher quel a pu être l'accroissement de la population entre 1663 et 1665, et si cet accroissement représente la différence entre 2.5()0 et 3.215. Or nous savons qu'en 1663 il vient au Canada « certaine quantité de familles (5) » lesquelles, suivant la mère Marie de l'Incarnation, formaient un groupe de cinq cents émigrants (6), qu'en 1664 le roi envoie trois cents personnes, que cinquante sont arrivées au mois de mai et que le reste est certainement déjà embarqué à cette date, puisqu'on s'occupe à l'avance de le distribuer entre les divers quartiers de la colonie (7). Ajoutez-y un excédent d'une centaine de naissances, et vous avez facilement les sept cents âmes demandées. Le père Le Clercq est tombé juste.
(1) Marie de rincarnation, Lettres. Lettres historiques, 12 août 1653, XLVIIl, p. 504.
(2) Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France vol. II, p. 4.
(3) Auteur de la Bibliotheca americana vetustissima (Harrisse). Idoles pour servir à l'histoire, à la bibliographie. .. de la Nouvelle-France, p. 158.
(4) Censuses of Canada, vol. IV, p. 2.
(5) Marie de rincarnation, Lettres. Lettres historiques, LXVIÏ, p. 591.
(6) 18 octobre 1663, Jugements et délibérations du Conseil souverain t. I, p. 18.
(7) 26 mai 1664. Id., t. l, p. 190.
no LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE
Dans cet accroissement de la population quelle part faut-il faire à rimmigration, quelle part à l'excédent des naissances? Faut-il croire avec le père Le Clercq que « la plus grande partie » des habitants établis dans la colonie, au moment où il y résidait, descendait des Français-c( qui commencèrent à peupler en 1625 (1) ». La date de 1625 est ici donnée un peu au hasard. Mais il est clair que l'auteur jdu Premier établissement de la foi dans la Nouvelle- France entend désigner tous les colons qui ont débarqué pour la première fois en Canada antérieurement, à l'expédition des Kertk, soit qu'ils aient déjà, avant cette date, fondé une famille comme Hébert, Gouillard, Abraham Martin, soit qu'ils ne se soient mariés que plus tard comme Hertel, Marsolet, Giffard. Mais étendons à une catégorie plus nombreuse l'honneur d'avoir été, suivant l'expression du Père Le Clercq, « les fondateurs et les patriarches de la colonie », ajoutons aux Français qui sont venus avant la première conquête anglaise, ceux qui les ont suivis jusqu'en 1640, même jusqu'en 1642, pour y comprendre le premier convoi des Montréalistes, et demandonsnous si vraiment l'on peut, en si peu de temps, attribuer à un si petit nombre de pères une telle postérité, si les 2.500 Canadiens de 1663 descendent des habitants établis en 16-42.
A priori cette opinion est insoutenable. Sans doute la race française d'Amérique est parmi les plus fécondes. Mais encore la fécondité humaine a-t-elle ses limites? On a calculé que dans le siècle de paix qui suivit le traité de Paris, la population canadienne avait régulièrement doublé tous les vingt-trois ans, et l'on s'accorde à considérer un tel résultat comme tenant du prodige. Et l'on voudrait que de 1642 à 1663, sous la menace perpétuelle de la hache iroquoise, elle eût passé de deux ou trois cents à deux mille cinq cents.
Les savantes recherches de l'abbé Ferland permettent de déterminer, avec des chances d'erreur qui se réduisent au minimum, ce que fut pour ces trente premières années de la colonie le chiffre des naissances. Dans les registres de cette église de Québec qui servait alors de paroisse^à la fois à la ville et à sa
(1) Le Clercq, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, t. I, p. 33.
banlieue entière, du cap Rouge au cap Tourmente, en y comprenant l'Ile d'Orléans, il a relevé de 1621 à 1661, six cent soixantequatorze baptêmes (1). Ajoutez-y ceux qui sont célébrés dans cette même paroisse en 1662 et 1663, et pendant toute la période, aux Trois-Rivières et à Montréal, et vous n'atteindrez pas à un millier. Pour justifier le nombre de deux mille cinq cents colons qui est constaté en 1663, il devient nécessaire de laisser la part la plus considérable à Timmigration.
Nous avons du reste des preuves positives que, de 1640 à 1663, loin d'avoir été interrompue, l'immigration a puissamment contribué au peuplement de la colonie. Il y a d'abord les soldats qui sont envoyés pour sa défense. Les soixante hommes de la recrue de 1643 et les cent cinq de celle de 1633 ne périssent pas tous, ne profitent pas tous de la liberté qui leur est laissée de rentrer en France après l'expiration de leur engagement. L'abbé Faillon donne une liste de plus de cinquante de ces derniers qui s'établissent à Montréal (2).
On signale aussi plusieurs convois de véritables colons. En 1649, mademoiselle Mance revient à Villemarie avec des défricheurs et «quelques vertueuses filles». En 1654, la reine envoie « quelque nombre de filles fort honnestes » sous ia conduite d'une religieuse hospitalière de Quimper (3). Enfin, en 1639, nous assistons à l'effort le plus considérable qui eût été tenté jusque-là pour le peuplement de la Nouvelle-France. Deux cents personnes s'embarquent à la Rochelle. La compagnie etl'Hùtel- Dieu de Montréal s'étaient associés au séminaire de Saint-Sulpice, pour recruter cent neuf personnes pour Villemarie. A ces cent neuf s'étaient joints dix-sept ou dix-huit filles pour Québec et des immigrants qui passaient en Amérique à leurs frais, entre autres sept ménages de la Rochelle qui avaient trop présumé de leurs ressources et auxquels il fallut, à la fin, que mademoiselle Mance fît avancer les frais du voyage (4). En 1662, Boucher amène soixante-sept hommes (3). En 1663, on signale
(1) Ferland, Notes sur les registres de Notre-Dame de Québec, p. 39.
(2) Faillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. II, j)?. 187-188.
(3) Relat. des Jésuites, 1654, pp. 30-31.
(4) Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 139.
(b) 15 et 17 octobre 1G63. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, pp. 29 et 31.
encore Tarrivée « d'une certaine quantité de familles (1). » Enfin il faut bien admettre qu'à côté de ces recrues exceptionnelles dont l'arrivée fait sensation, il y a tout une partie de l'immigration qui a des chances de passer inaperçue, celle des individus isolés et des petits groupes.
Nous avons vu plus haut en quels termes le père Le Jeune préconisait le système des engagés et nous verrons plus loin comment il fonctionne. Ce qu'il y a de certain c'est que, dès les premiers temps, les colons qui ont quelques moyens cherchent à faire venir des travailleurs. Si l'on objecte que ces gens « moyennes » sont à cette époque en très petit nombre, il faut répondre qu'il y a au Canada des associations qui sont assez riches pour payer le passage et l'entretien de ces auxiliaires (2).
De quelles régions de la France venaient ces colons ? Les principaux historiens du Canada l'ont recherché et l'on conçoit ce qu'est l'intérêt d'une pareille recherche. Quand il s'agit de déterminer les caractères physiques et moraux qui, dans la grande famille française, donnent à la nation canadienne une physionomie originale, il est évident que tout ne s'explique point par l'action du milieu géographique et des circonstances historiques et qu'il faut faire une part à l'influence du pays d'origine.
C'est, au reste, un travail qui n'est pas à recommencer. Après l'abbé Ferland, l'abbé Paillon et M. Rameau, la question est résolue. Pour la période qui s'étend de 1615 à 1666, l'abbé Ferland a pu retrouver le point de départ de quatre cent six habitants (3).
En tête, le groupe normand qui est de cent vingt-cinq hommes. Le contingent est d'importance et par la place qu'il tient dans le total, près de la moitié, et par la valeur individuelle de ceux qui le composent. Les noms de Nicolet, de Marsolet, de Godefroy, des deux Legardeur, Tilly et Repentigny, d'IIertel, de Lemoine, disentassez ce que la Nouvelle-
(1) 10 octobre 1663, Jugements et délibérations du Conseil souverain, p. 18.
(2) Ont été au service des Jésuites : Champagne, Couture, Lemoine qui déî)ut(; comme interprète et (|ui finit baron de l.ongiKMl. — « Nous faisons venir de France nos artisans. » Marie de rincarnution, Lettres. Lettres historiques, 26 août 1644, XXXI, p. 384.
(3) Ferland, Cours d'histoire du Canada, append., 1"' partie, pp. 510-î>15.
France a dû à la vaillante race issue du mélange des Scandinaves et des Gallo-Romains. Viennent ensuite cinquante et un Percherons, que Ton eût pu confondre avec le groupe précédent, mais qu'il vaut mieux mettre à part. Robert Giffard est parmi eux avec quelques-uns de ces patriarches dont les descendants se comptent aujourd'hui, dans toute l'Amérique septentrionale, par dizaines de milliers, Guyon, Cloutier, Mercier, Maheu, Paradis et surtout les Gagnon. On peut leur adjoindre les Juchereau qui sont de la Ferté-Vidame, c'est-à-dire de la partie de TOrléanais la plus voisine du Perche.
M. Rameau a, très justement, insisté sur l'importance du rôle de ces Percherons (1) qui sont arrivés en bloc, se sont concentrés dans la banlieue Est de Québec, et ont dû exercer une influence prépondérante sur les colons qui sont venus s'établir dans les même quartiers, par individus isolés, ou par petits groupes.
Les colons du Maine et de T Anjou arrivent bons troisièmes. Tandis que les Normands et les Percherons s'établissent, de préférence, dans le district de Québec, ceux-ci ont surtout contribué au peuplement de Montréal. Ils forment les trois quarts de ces cent cinquante recrues que Maisonneuve lève en 1G53, dont cent cinq arrivent à bon port, dont quatre-vingts survivent en 1663. C'est le département de la Sarthe qui en fournit le plus grand nombre, et dans le département de la Sarthe, l'arrondissement, le canton et la ville de la Flèche (2).
Ce qui, du reste, s'explique facilement. M. de la Dauversière n'a pas cessé d'habiter la Flèche. Il y a là un témoignage irrécusable de l'activité déployée par le fondateur de la société de Montréal et du succès obtenu par sa propagande. Les Poitevins, et, avec les Poitevins, nous rangeons les colons de la Saintonge et de l'Aunis, ne sont pas loin d'atteindre au même chiffre. Ferland en énumère soixante-douze. Ils sont venus surtout
(1) Rameau, La France aux colonies, deuxième partie, Notes, pp. 280- 281. — La Sicotière, UÊmig ration percheronne au Canada.
(2) Quatre-vingt-dix hommes pour le département de la Sarthe, dixsept pour l'arrondissement de la Flèche, vingt-deux pour le canton, onze pour la ville ; auxquels on doit joindre neuf soldats originaires des environs de Château-Lavallière, qui est en Touraine, mais à peu de distance de la Flèche. Faillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. II, appendice, p. 531.
après 1650 (l). Oii a retrouvé, parmi eux, Tancètre de Thistorien national Garneau (2).
Il ne reste plus qu'à tenir compte des contingents de Flle-de- France et de la Bretagne (3). Ils sont de peu d'importance. A moins que les envois d'orphelines qui sont signalés, à plusieurs reprises, n'accroissent la part du sang parisien et du sang breton. On peut, en effet, conjecturer qu'un grand nombre de ces filles des hospices ont été recueillies dans la grand' ville ; nous devons aussi supposer qu'un des convois part de Bretagne, puisqu'il est placé sous la direction d'une religieuse Iiospitalière de Quimper (4).
En somme, ces trois ou quatre cents premiers colons viennent de l'ouest de la France. Le champ de leur recrutement s'arrête au nord, un peu avant la Somme ; au sud, un peu après la Charente; dans la profondeur des terres, il ne dépasse pas^la Touraine, l'Orléanais, l'Ile-de-France etla Brie. Parmi les ancêtres du peuple canadien il n'y a pas eu de Français du Nord et de l'Est, et, ce qui, évidemment, vaut la peine d'être constaté, point de Français du Midi.
Une question demeure à résoudre : que valent ces premiers Canadiens au point de vue moral? Elle est toute résolue quand il s'agit de ces honnêtes familles qui suivent Robert Giffard ou les Legardeur et de cette avant-garde de héros et de saints avec laquelle Maisonneuvc fonde Villemarie. Mais parmi les soldats, les engagés, les filles des hospices, pourrait-on affirmer qu'il ne se fût pas glissé plus d'une brebis galeuse? Dès le dixseptième siècle, il courait là-dessus d'assez méchants bruits. Heureusement que l'accusation est combattue par des témoins à décharge qui nous inspirent beaucoup de confiance. Voici le certificat que Dollier de Casson donne à cette intrépide recrue de 1053 qui, après avoir sauvé la colonie, a si puissamment contribué à peupler Montréal. « Ce qui nous reste aujourd'hui de ces gens-là sont de fort bons habitants dont le nom sera, je
(1) Liste (lo Ferland, loc. cit.
(2) Casgr.un, lliofjr/ip/iu^s canadienncH, t. II, pp. 26-27,
(3) Dix-sept pour rilc-cle -France, Irei/.e pour in Bretagne. Ferland,
loc. rit..
(4) Helul. des JéauUea, 1654, pp. 30-31.
LA COMPAGNIE DES CENT ASSOCIÉS ll5
l'espère, mentionné dans le livre de vie pour la récompense de leurs bonnes actions (1). » Boucher, qui a été à Paris où il a certainement livré bataille à la calomnie, lui donne le coup de grâce. Il nous apprend avec quelles précautions on procédait au choix des filles que l'on envoyait dans la colonie. « Avant de les embarquer il faut qu il y ait quelqu'un de leurs parents qui nous assure qu'elles ont toujours été sages (2). » Ajoutez que, pendant la traversée, une religieuse de haute expérience les dirige et exerce sur elles une surveillance de tous les instants.
Il reste pourtant à expliquer pourquoi les aïeux et les aïeules du peuple canadien ont pu avoir dans la mère patrie une réputation aussi fâcheuse. On assistait journellement, à Paris et dans les ports, à des départs de repris de justice et de filles de joie (3) qui étaient destinés au peuplement des Antilles. Les gens du dix-septième siècle n'ont pas cherché à savoir si telle marchandise, qui avait entrée libre à Saint-Christophe et à la Martinique, n'était point arrêtée aux portes du Canada.
Une autre constatation qu'il importe de faire ici, c'est que cette première génération de Français d'Amérique a conservé la race pure de tout alliage. Elle n'a point contracté d'union avec les sauvagesses. Champlain n'avait pas été bon prophète quand il disait aux Algonquins : « Nos garçons se marieront avec vos filles et nous ne ferons qu'un peuple (4). » Quelles que soient les légendes qui ont cours à ce sujet, et surtout parmi les Anglais qui aiment à trouver là une raison de rejeter une nation concurrente dans une catégorie inférieure de l'humanité, les faits sont là. 11 suffit de suivre, page par page, le premier tome du dictionnaire généalogique de Tanguay. Quatre Canadiens, Prevot en 1644, Couc dit la Fleur en 1657, Pelletier en 1660, du Bue en 1662, épousent des sauvagesses (5) qui ont été
(1) DoUier de Gasson, Histoire du Montréal^ p. 57.
(2) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France, pp. 155-156.
(3) Lettre de La Fontaine à Saint-Évremond, 18 décembre 1687. La Fontaine, OEuvres complètes, édit. Régnier, t. IX, p. 410.
(4) Relat. des Jésuites, 1633, p. 28.
(5) Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. I, pp. 49'J, 162, 470, 202. — Boucher épouse aussi une sauvagesse, mais elle meurt sans laisser d'enfant, et Boucher se remarie avec une normande, Jeanne Crcvier. id., p. 71.
aussi francisées que possible par les Ursulines de Québec, et pour la période que nous traitons, c'est tout. Il resterait à faire la part des unions illégitimes. Certes elles ont été assez fréquentes en Acadie, à cette époque, et dans le pays d'En haut, au dix-huitième siècle, mais au moment où nous en sommes, et sur les bords du Saint-Laurent, les mœurs sont surveillées, de très près, par les missionnaires. Elles ne seraient pas tolérées. Gela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu quelques infractions à la règle, mais elles n'ont pas de conséquence. Les enfants métis sont abandonnés à la tribu, perdus pour la colonie. Il semble même que les femmes indigènes aient ressenti à l'égard des Européens une sorte d'antipathie. Le cas de cette séminariste de Québec, Barbe, qui, malgré les exhortations des religieuses, se refuse à épouser Chastillon (1), n'est peut-être pas exceptionnel. Ce qui déplaît, du reste, aux filles des Peaux-Rouges, ce n'est point tant la personne du Français que l'existence sédentaire qu'il leur faudrait mener avec lui. Et si, plus tard, dans l'Ouest, elles sont de meilleure composition avec les coureurs de bois, c'est que ceux-ci auront adopté le genre de vie des sauvages.
Parmi les résultats acquis en 1663, il en est un qui est plus précieux que tous les autres : c'est la certitude désormais absolue que la race française s'est acclimatée sur la terre d'Amérique. L'expérience a été décisive. Trois générations de Français prospèrent sur le sol canadien, deux y sont nées. Cet excédent des naissances sur les décès qui fournit la preuve du succès, et qu'il a fallu attendre en Algérie plus de trente années, a été obtenu ici tout de suite. Même le premier défrichement n'a pas fait de victimes. La fièvre qui a couché dans les cimetières de la Milidja toute une avant-garde de colons, est, sur les bords de Saint-Laurent, véritablement inconnue. Quant
(i) « Barbe... séminariste des Ursulines, après y avoir dcni(!iiré (iiiatre ans... fut recherchée fortement et puissamment par un François, nommé Chastillon, qui pria les mères de la vouloir retenir jusquos aux vaisseaux. 11 donne assuivince de sa volonté, nictlaiit entre les mnins des mères une rescription de 300 tant de livres, dont il consentit (|ue KIO fussent apj»liqué(!s au profit de la lille, en cas qu'il inan(|U!\t de i»ande, mais il se trouva que la lilc non voulut point et ayma mieux un sauvage et suivre la volonté de ses parents. » Journal des Jésuites^ pp. 17-78.
au mal de terre si redoutable aux hivernants qui s'entassaient dans les chambrées et se nourrissaient de salaisons apportées d'Europe, il n'a pas prise sur l'habitant qui a bâti sa maison, qui vit de sa chasse, de sa pêche, de son blé, de son bétail (1).
Le colon n'est vraiment en danger qu'à ses premiers pas dans la carrière, lorsqu'il se hasarde à passer de l'ancienne à la Nouvelle-France. Le scorbut est en permanence sur les vaisseaux de la compagnie qui recèlent encore, dans leurs flancs, une autre impitoyable ennemie du genre humain : la fièvre pourprée et pestilentielle, la picotte, notre petite vérole. On meurt beaucoup entre la Rochelle et Québec. La recrue de 1653, qui est de cent dix-sept hommes, en perd huit (2) ; des cent engagés qu'amène Boucher en 1662, il n'en survit que soixantesept (3). Souvent le mal se communique à terre. Il exerce ses fureurs sur les sauvages que, peut-être plus encore que la hache iroquoise, il a contribué à réduire à rien. Mais pour le moment du moins, en faisant exception pour la terrible épidémie de 1659 (4) qui coûte la vie au père de Quen, il épargne la population française.
La ]oi générale de la Nouvelle-France c'est qu'on s'y porte à à merveille et qu'on y atteint aisément les extrêmes limites de la longévité. Prenez au hasard parmi ceux qu'avec le père le Clercq il faut appeler les patriarches de la colonie, ils vont tous pour le moins, à soixante-dix ans. Robert Giffard, meurt octogénaire. Charlevoix trouve encore en 1721, debout au milieu de sa belle postérité, le glorieux François Hertel (5). Pierre Boucher s'éteindra à quatre-vingt-dix-sept ans (6). Mais avant tout, ce qui témoigne d'un état sanitaire exceptionnellement favorable, les enfants s'élèvent facilement (7). Des vingt-six
(1) « Les Français sont en bonne santé. L'air du pays leur est bon. » Relat. des Jésuites, 1640, p. 6.
(2) Faillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. II, p. 179.
(3) 17 octobre 1663. Jugements et délibérations du Conseil souverain, vol. I, p. 31.
(4) Marie de l'Incarnation, Lettres. Lettres historiques, 1659, LXVH, p. 544.
(5) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. II, p. 111.
(6) Histoire de la paroisse de Bouche/ville, Annuaire de Villemarie, 1. 1, p. 274.
(7) « On voit peu d'enfants mourir dans le berceau. » Relat. des Jésuites, IGGO, p. 4.
mariages contractés dans la colonie de 1017 à 1640, cent soixante-dix-sept enfants sont issus. Or, sur ces cent soixantedix-sept, cent onze parviennent à l'âge du mariage ou de l'entrée en religion (1). Forte natalité, faible mortalité, toutes les conditions se rencontrent sur les bords du Saint-Laurent pour déterminer une multiplication rapide.
Le succès est complet. Quelles en sont les causes? Nous savons déjà qu'il n'a rien coûté à la pureté de la race, que le sang d'Europe est demeuré pur de tout alliage. Le succès est dû d'abord à la bonne conduite et au genre de vie des colons. Ils ont la santé des chasseurs et des bûcherons qui restent sobres. Mais le climat y est pour beaucoup. Ce terrible hiver qui semblait devoir anéantir les Français au seuil de la grande forêt boréale, a, au contraire, sur l'organisme une influence salutaire. Il est froid, mais il est sec, et il ne comporte pas de brusques variations. Les rédacteurs des Relations ne cessent pas de célébrer les bienfaits de l'hiver canadien.
Puis l'on a sous la main toutes les armes pour vaincre l'hiver. « Le bois ne coûte rien qu'à bûcher et à apporter au feu (2). Et plus l'on fait grand feu, plus on abbat de la forest et l'on se fait des terres nouvelles (3). » Et, presque partout, la forêt s'avance encore jusqu'au seuil des habitations. Mais qu'on ne s'imagine pas que, pour les colons, l'hiver entraîne l'hivernage, c'est-à-dire l'arrêt de toute espèce d'activité. Gela était bon pour les compagnons de Cartier et de Champlain qui, sur ce sol, sous ce ciel, étaient des dépaysés, des novices. Certes il serait permis au Canaiiien, qui a sa provision de poisson salé et de viande gelée, de chômer quatre mois devant ce foyer qui ne menace jamais de s'éteindre. Pourtant, qu'il se présente une occasion de guerre, de traite, de chasse surtout, et il ne consent plus à se laisser immobiliser, même par quatre pieds de neige. C'est un jeu pour lui que de braver des froids dc^O''. Eth'étaient les nuits de poudrerie où les plus expérimentés s'égarent,
(1) Tanguay, Dictionnaii-e f/rnéalogirjuc dea fatnillrs canadiennes, t. I, passlm.
(2) P. Boucher, Hiatoire nalurclle et véritable de la Nouvelle-France, p. r. 1 .
(3) iielal. des Jcaniles, IGUO, p. 4.
OÙ les plus énergiques succombent, il ne courrait pas grand risque. Ne croyez pas qu'il soit obligé de se couvrir de fourrures de la tête aux pieds ! Dans les jours les plus rudes, c'est Pierre Boucher qui nous l'assure, « on s'habille un peu plus qu'à l'ordinaire » et voilà tout. Il suffit souvent de mettre les mains dans des mitaines (1). Toutefois, ce qui, dans tous les cas, est indispensable, qu'il s'agisse de courir les bois ou seulement d'aller à l'église, lorsqu'elle est un peu éloignée, c'est de chausser les raquettes des sauvages.
Il faut laisser décrire ces singulières chaussures au père Gharlevoix qui s'en acquitte avec une grande précision : « Les raquettes ont environ trois pieds de long et quinze ou seize pouces dans leur plus grande largeur. Leur figure est ovale, à cela près que l'extrémité de derrière se termine en pointe ; des petits bâtons de traverse, passés à cinq ou six pouces des deux bouts, servent à?es rendre plus fermes, et celui qui est sur le devant est comme la corde d'une ouverture en arc, où l'on met le pied qu'on y assujettit avec des courroyes. Le tissu de la raquette est de lanières de cuir de la longueur de deux lignes, et le contour est d'un bois léger durci au feu. Pour mieux marcher sur ces raquettes, il faut tourner un peu les genoux en dedans et tenir les jambes écartées. Il en coûte d'abord pour s'y accoutumer, mais quand on y est fait, on marche avec facilité et sans se fatiguer davantage que si l'on n'avait rien aux pieds. Il n'est pas possible d'user de ces raquettes avec nos souliers ordinaires ; il faut prendre ceux des sauvages, qui sont des espèces de chaussons de peaux boucanées, plissés en dessus à l'extrémité du pied et liés avec des cordons (2). »
C'est encore aux sauvages que les Français d'Amérique empruntent leur voiture d'été, le canot d'écorce, d'écorce d'ormeau ou de bouleau. Ce dernier arbre atteint à de telles dimensions au Canada qu'une seule écorce suffît parfois à faire un grand canot. Mais, lorsqu'il est nécessaire d'en employer plusieurs, cela est fait « si artistement qu'on jurerait que le canot
(1) P. Boucher, Histoire naturelle et véritable de la Nouvelle-France^ p. 141.
(2) Gharlevoix, Journal d'un Voyage dans l'Amérique Septentrionale, t. V, lettre XVI, p. 326.
est tout d'une pièce (1). » Les Canadiens, qui ont su, si vite et avec tant de perfection, s'approprier tous les procédés des naturels, demeurent sur ce point dans une perpétuelle infériorité. Il leur faut toujours faire construire leurs canots par les indigènes. Ils se rattrapent en les égalant à la manœuvre. Ils deviennent, au même degré qu'eux, des rameurs infatigables et des pilotes que l'on ne prend jamais en défaut. Aussi bien, comme le ditCharlevoix, s'y exercent-ils « dès la bavette ». Les plus grands canots portent quatorze hommes et quatre milliers pesant. Les plus petits n'ont que trois ou même que deux places. Tous vont à la voile et, avec un bon vent, franchissent jusqu'à vingt lieues par jour. A la rame, et quand on n'a pas le courant pour soi, c'est à grand'peine que l'on arrive à douze (2).
Le Canada est encore au milieu du dix-septième siècle ce qu'il est apparu à ses premiers explorateurs : une forêt sans fin qui n'est interrompue que par le passage des eaux courantes. Cette forêt c'est sur elle qu'il faut conquérir une terre féconde. Mais sa défense est opiniâtre. Elle ne recule que pied à pied : « La tasche ordinaire de chaque homme par an est un arpent et demy. » C'est le père Le Jeune qui donne le renseignement et il ajoute qu'il ne faut pas que le défricheur « soit diverti en d'autres choses (3) ». Encore celui-ci doit-il se résigner à ne point remporter une victoire complète. Giffard, sur son domaine de Beauport, a laissé les souches (4). Et depuis, et jusqu'à l'heure présente, l'habitant canadien attend patiemment, pour extirper les grosses racines, que plusieurs hivers aient commencé à les amollir.
Dès qu'on a gagné quelques toises sur la futaie, on se met à bâtir la maison. On ne peut vraiment pas, pendant les grands froids, vivre sous la tente, ou même dans ces cabanes que les sauvages font d'une écorce de bouleau, qui se roulent comme un tableau et qui s'étendent sur deux ou trois perches plantées en terre. Les dépouilles de la forêt fournissent abondamment
(1) La Ilontan, Voyaye dans l Amérique Septentrionale, t. I. p. 41.
(2) Charlovoix, Journal d'un Voyage dans l'Amérique Septentrionale^ t. V, lettre XII, p. 284.
(3) lielal. des Jésuites, l(i-!(i, {). 45. (4> /r/., toc. cil.
la matière. Le chêne, et surtout le chêne poreux, le cèdre, le pin, qui se travaillent aisément, le frêne qui résiste si bien à rhumidité, suffisent à tout! (1).
De quoy sont bâties les maisons? Pierre Boucher pose la question et fait la réponse. « Les unes sont basties toutes de pierre et couvertes de planches ou aix de pin ; les autres sont basties de coUombage ou charpente, et maçonnées entre les deux : d'autres sont basties tout à fait de bois ; et toutes les dites maisons se couvrent, comme dit est, de planches! (2) »
« Québec est basti sur le roc, et en creusant les caves, on tire de la pierre de quoi faire le logis ; toute fois cette pierre n'est pas bien bonne ; et elle ne prend pas le mortier : c'est une espèce de marbre noir ; mais à une lieue de là, soit au-dessus, soit au-dessous, on en trouve qui est parfaitement bonne sur le bord du dit fleuve qui se taille fort bien. On trouve dans Québec de la pierre de chaux et de la terre grasse pour faire de la brique, pavé, tuile (3). »
La maison bâtie, le terrain déblayé, on sème. Il y a longtemps, depuis Champlain et Hébert, que l'on sait que le froment réussit à merveille. On y joint les autres céréales de la zone tempérée, et aussi une céréale indigène que les Hurons et les Iroquois cultivent, le bled d'Inde (4). Mais le Canada a beau être une autre France, il y a toujours un apprentissage à faire, « à connaître le génie du lieu et les saisons propres à la culture (5). » La longueur des hivers n'a point toutes les mauvaises conséquences que Ton pourrait redouter. Dès le commencement de mai, la chaleur est extrême, si bien que les progrès de la végétation sont rapides, que le temps perdu se rattrape. On a renoncé très vite aux semailles d'automne. On laboure en avril et jusqu'au 20 mai. On moissonne en septembre, et même en octobre, où parfois la neige surprend les paresseux (6). Avec les céréales alternent les pois, les pois
(1) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 39.
(3) Id., pp. 13-14.
(4) Id., pp. 81-83.
(5) Relat. des Jésuites, 1647, p. 2.
(6) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ pp. 18-19.
de France, et une espèce du pays, les faizoles ou arrico(s (1). » Le labeur des colons est récompensé. Les produits sont abondants et de belle qualité. Dès 1043, le plus grand nombre des habitants fait déjà sa provision de froment, de seigle, de pois, d'orge et autres graines nécessaires ; le pain est aussi beau et aussi blanc qu'en France (2).
L'élevage suit le labourage. Les colons songent d'abord à domestiquer les animaux du pays. Ces messieurs de la compagnie le tentent pour les orignaux (3) ! Le père Le Jeune va jusqu'à se persuader que les castors peuvent multiplier dans des parcs (4). 11 n'y a rien à faire avec les castors et les orignaux. On se résigne à transporter en Amérique les espèces apprivoisées de l'ancien monde. Pour le plus grand nombre l'acclimatation s'opère sans peine. Bientôt les poules, les dindons, les pigeons peuplent les basses-cours (5).
Vers 1660, le bétail est représenté sur la terre canadienne, un peu par les porcs (6) et par les moutons (7), beaucoup par les bêtes à cornes. Pour transformer la futaie en champ cultivé, le bœuf, tour à tour, s'attelle à la traîne et à la charrue. La race bovine ne tarde pas coloniser vigoureusement. Dès 1036, le père Le Jeune déclare qu'il n'est pas nécessaire d'amener de France des taureaux et des vaches, qu'il est possible de s'en procurer sur place. Les Cent Associés n'ont pas cessé d'entretenir un grand troupeau au cap Tourmente dans cette région de Beaupré qui mérite si bien son nom (8). Les résultats du recensement de 1660-1007 sont concluants. On y relève trois mille cent sept bêtes à cornes (9), ce qui fait presque un bœuf ou une vache par tête d'habitant.
(1) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ pp. 81, 83.
(2) Ici., p. 82.
(3) lielat. des Jcsuices, KiSfi, p. 47.
(4) Id., toc. cit.
(5) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 73.
(7) Qu.'Llrc'-vingl-cinq moutons à la rivière Saint-Charles. Recensement de 1CG7. Censuses of Canada, vol. IV, p. 7.
(8) lielat. des Jésuites, 1G3G, p. 53.
(9) Recensement de 1667. Censuses of Canada, vol. IV, p. 7.
En même temps on introduit le chien, le chien qui gardera le bétail et qui gardera aussi les hommes de l'iroquois. L'histoire a rapporté les exploits de la vaillante chienne Pilote à Montréal (1). Cet usage d'entretenir des sentinelles à quatre pattes se généralise; et le souvenir de terribles dogues, qui ne faisaient pas toujours très bien la différence entre Thomme blanc et l'homme rouge, est demeuré longtemps dans certaines
paroisses (2).
Quelques ânes ont aussi été débarqués et ils ont rendu de très grands services. On ne sait pourquoi ils n'ont pu faire souche sur le sol de l'Amérique française. Quant aux chevaux qui sont destinés, aux bords du Saint-Laurent, à une si vigoureuse multiplication, ils n'y ont été jusqu'ici représentés que par un seul individu, ce cheval du chevalier de Montmagny que les sauvages admiraient si fort, et qu'il comparaient à un grand orignal (3). Pour les uns et les autres, la pâture est toute prête. Les belles prairies abondent et l'avoine réussit à
merveille.
Bref le programme tracé en 1636 par le père Le Jeune serait réalisé, point par point, si le plant n'avait été quelque peu négligé. Mais les Canadiens se contentent du pommier qui leur a été légué par Hébert (4) ; ils ne prennent pas encore la peine de greffer les poiriers sauvages.
Maintenant qu'ils circulent, avec une telle aisance, à travers leur nouveau domaine, les Canadiens apprennent à en exploiter les richesses naturelles. La chasse leur offre d'abondantes ressources et ils s'y livrent avec passion. Le gros gibier est représenté sur les bords du Saint-Laurent par l'ours, l'orignal, le caribou, le cerf (5). Mais l'ours est rare; il faut aller chercher le cerf au-dessus de Montréal, et le caribou commence déjà à émigrer vers la baie d'Hudson. Seul l'orignal, qui est un élan de
(1) DoUier de Gasson, Histoire du Montréal, p. 51.
(2) Abbé Gatien, Histoire de la paroisse du Cap Santé, p. 34
3 P Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France, p ùi'- Ernest Gagnon, Petite étude historique sur les chevaux canadiens. Le Fort et le Château Saint-Louis, pp, 331-332.
(4) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Aouvelle-trance,
(5) W.,pp. 54,55, 57.
la taille d'un gros mulet, vit toujours, en nombreuses haides, à portée des habitations. Et, comme sa chair est bonne et qu'on importe sa peau en France pour la faire passer en buffle, il n'y a guère de Canadien valide qui ne se mette en quête d'un tel butin.
C'est pourtant au plus rude de l'hiver que ces animaux se laissent atteindre, au moment où les neiges sont hautes et oii ils se réunissent en troupes dans les pinières, pour se mettre à l'abri du vent et trouver leur pâture. Et cela ne va pas, non plus, sans quelque péril pour l'assaillant. L'orignal blessé entre en furie et fond sur le chasseur. Malheur à celui-ci s'il n'a pas eu le temps de recharger son arme, ou si, pour détourner les cornes menaçantes, il n'a pas la souplesse et le sang-froid d'un torero (1). Les Français ne sont pas devenus des chasseurs d'orignaux sans un long apprentissage. Mais, à la fm de la guerre iroquoise, il est terminé, et il n'est plus rare qu'un habitant rapporte de sa campagne d'hiver trente ou quarante pièces de ce magnifique gibier (2). Cette chasse héroïque garde toujours la vogue. La Hontan, à peine débarqué, fait quarante lieues, en raquette, à la poursuite des élans d'Amérique (8). Les habitants prennent aussi sur les neiges, avec des collets, les lièvres qui, suivant la saison, sont, alternativement, grisou blancs (4). Ils font une guerre plus acharnée encore au gibier de plume : aux perdrix, aux outardes, qui sont une très bonne chère. Mais c'est à la fm de septembre que la manne tombe du ciel. Les tourtes, qui sont des pigeons sauvages, s'entassent en si prodigieuses quantités sur les arbres qu'on les massacre à bout portant, et cela sans prodiguer la poudre, puisqu'il est commun d'en abattre d'un coup une dizaine, et que les plus beaux coups de fusil en donnent jusqu'à quarante (5).
Plus abondamment encore, s'il est possible, le poisson (G)
fl} Ch.irlevoix, Journal d'un Voyage dans l'Amérique Septentrionale, t. V, lettre VII, pp. 18;J-18'J.
(2) Helat. des Jésuites, IGGO, p. 4.
('.5) La Hontan, Voyarjes dans l'Amérique Septentrionale, 1 I, lettre X, PI). 89-90.
(4) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nuuvclle-France^ p. GO.
(f;)/r/., pp. GS-72.
fournit à la table du colon. Certes il faut aller chercher le poisson de mer un peu loin. Les maquereaux s'arrêtent à Tîle Percée; les harengs et les morues n'atteignent pas tout à fait Tadoussac. Mais le fleuve, ses affluents et ses lacs sont des viviers inépuisables; et Thabitant, qui est toujours établi sur leurs bords, a la pêche devant sa porte. Les Québécois trouvent le saumon et la truite en aval, et, en amont comme en aval, Talose et l'esturgeon, tous deux de forte taille. La barbue multiplie partout. Le brochet et la carpe pullulent dans les petites rivières. Sans compter, comme le remarque Boucher, ce grand nombre de poissons qui n'ont pas encore de nom. Pourtant la pêche miraculeuse est celle de l'anguille (1); « Dans les mois de septembre et d'octobre, tel en prendra, pour sa part, quarante, cinquante, soixante, septante milliers. » Et cette anguille, qui vit dans les eaux profondes et rapides du Saint-Laurent, n'est jamais « bourbeuse » comme l'est trop souvent celle de France. Le Canadien a tout de suite appris à la saler ; il l'empile dans des tonneaux. Voilà sa vie assurée pour le plus long hiver.
De toute manière, il semble que le jour soit proche où la colonie se pourra se nourrir elle-même. Hélas I les Iroquois vont venir mettre en fuite les travailleurs et couper ou brûler sur pied les récoltes. Mais, même au plus fort de la détresse, les colons n'attendront plus l'arrivée des vaisseaux avec la même anxiété que les compagnons de de Monts, de Champlain ou d'Émery de Caen. En ne tenant pas compte de quelques années désastreuses, on peut dire qu'il y a encore là un résultat acquis, et que, comme le constate Marie de Tlncarnation en 1660, au lendemain même d'une incursion iroquoise, « la colonie peut désormais se passer de la France pour le vivre (2) ».
La traite des pelleteries ne doit point demeurer la ressource principale de ce vaste pays où se retrouve toute la fécondité de l'ancienne France. De Champlain au père Le Jeune, tous les observateurs sagaces l'ont compris et proclamé. Mais en attendant que le bûcheron ait fait la place nette au laboureur, c'est la seule richesse immédiatement exploitable. Aussi bien
(1) Relat. défi Jésuites, IGGO, p. 4.
(2) Marie de rincarnation, Lettres. Lettres spirituelles, 17 septembre 1660, XG, p. 202.
c'est du succès de la traite que dépend le prompt établissement de la colonie. C'est la vente des précieuses robes qui doit fournir aux Associés de quoi se rembourser de leurs avances, de quoi faire face à leurs engagements. A la vérité, Ton conçoit parfaitement que les fondateurs des premières compagnies aient beaucoup espéré de la traite. En France, les pelleteries sont recherchées, payées très cher (1). Au Canada, les animaux à fourrure foisonnent : dans la forêt Tours, le loup-cervier, le renard, Torignal, le vison, la martre, le blaireau ; le rat musqué près des cours d'eau, et dans les lacs la loutre, et, ce qui restera toujours la proie la plus convoitée, le castor (2).
Entre les hommes rouges et les hommes blancs c'est là toute la matière du commerce. Commerce ou plus exactement troc. Les indigènes ne veulent point d'espèces monnayées. En échange du produit de leur chasse, ils demandent des armes : couteaux, haches, espées, fers de flèches, plus tard mousquets; des outils et des ustensiles : tranches pour rompre la glace, chaudières. A l'occasion ils prendront aussi des vêtements, capots et couvertes; des vivres : bled d'inde, pois, biscuit et du petun, c'est-à-dire du tabac (3). Les traiteurs ont vite reconnu le goût effréné de ces primitifs pour l'eau-de-vie. Ils ne vont pas tarder à en abuser. Ces grands enfants n'ont aucune idée de la valeur des choses. Il n'est pas rare de leur faire abandonner des pièces magnifiques pour une aiguille, un grelot, un miroir de ferblanc, un sol marqué (4).
Par la suite les Français iront chercher le castor jusqu'aux extrémités du continent. Pour le moment ils attendent les canots des tribus dans leurs habitations. Le rendez-vous est au début de l'été, juin et juillet, à l'arrivée des vaisseaux. Les échanges sont fort actifs, surtout à Tadoussac et aux Trois-llivières. Bon an mal an, la compagnie reçoit de quinze à vingt mille peaux de castor. A une pislolc par peau, (-ela fait un revenu
(1) La Chesn.'iye, Mémoire, li 97. Arck. col. Canada, Mémoires, lliiO-llîiy,
fol. 1.
(2) Helat. des Jésuile.s, lO^O, p. 5. — P. Boucher, llisLoire véritable et naturelle de la Nouvelle- Fi'ance, pp. 62-63.
(3) Helat. des Jésniles, ir.'iC, ]). fi.
(4) La Clicsnaye, Mémoire^ 16U7. Arch. col. Cauadu, Mémoires, 1540-
de deux cent à trois cent mille livres (i). On pourrait croire que les habitants n'ont point de part à ce trafic. Les articlede 10:27 le réservent expressément à la compagnie. Mais celles ci ne peut vraiment les empêcher de s'approvisionner directement de chauds vêtements d'hiver. Elle les accepte aussi volontiers comme intermédiaires entre ses agents et les sauvages. Pour que ses intérêts soient sauvegardés il lui suffit que les pelleteries ne puissent sortir de la colonie que sur ses vaisseaux. La circulation de la pelleterie est si facile, si générale qu'elle devient une sorte de monnaie, voire une monnaie très avantageuse (2).
Cette prospérité ne dure pas. En proie à la guerre civile et à la guerre étrangère, la France ne peut plus acheter le castor qu'à vil prix. En même temps en Amérique, la traite devient de moins en moins productrice, de plus en plus dangereuse. Les Iroquois ont levé la hache sur les Français et leurs alliés. Les Cent Associés perdent courage. Ils ne parviendront jamais à se rembourser de leurs avances. Us font, tout juste, leurs frais. Ils cèdent la traite à la communauté des habitants (1645), Celle-ci, en échange, accepte de lourdes obligations. Elle s'engage à pourvoir à l'entretien, à la défense, même au peuplement de la Nouvelle-France (3). Les colons n'en croient pas moins leur fortune faite. Ils ont compté sans les Iroquois. Ceux-ci massacrent ou dispersent les Hurons, bloquent deux de nos habitations sur trois. Effrayés, les autres sauvages ne se risquent point à forcer le blocus. Ils font retraite dans les forêts du nord. « Jamais, dit l'auteur de la relation de 1653, il n'y eut plus de castors dans nos lacs et dans nos rivières, mais
(1) Relat. des Jésuites, 1626, p. 5. — M., 1653, p. 28.
(2) « La pelleterie est non seulement la meilleure étoffe et la plus facile à mettre en usage... mais aussi la monnaie du plus haut prix. Et le bon est qu'après qu'on s'en est servi pour se couvrir, on trouve que c'est de l'or et de rari,^ent tout fait... Qui veut payer en cette monnaie les denrées qu'on y achète, y sauve les vingt-cinq pour cent que le prix du marché leur donne plus qu'en France pour le danger qu'elles courent sur mer. Les journaliers aiment mieux y recevoir le salaire de leur travail en cette monnoye qu'en aucune autre. » Relat. des Jésuites, 1636, pp. 48-49.
(3) Arrests du 6 mars 1645, du 7 mars, du 27 mars 1647. Arch. col. Canada, corr. gén., 1, 1575-1660, foL 233, 237, 2J4.
jamais il ne s'en est moins vu dans les magasins du pays. » El il précise : « Le magasin de Montréal n'a pas acheté... un seul castor depuis un an (i). » A dire vrai, cette année 1653 est particulièrement désastreuse. Pendant les trêves il arrive que les Outaouaispoussentjusqu'à Villemarie,le Montagnais jusqu'aux Trois-Rivières. Ce sont des aubaines inespérées. Il ne faut vraiment compter que sur la traite de Tadoussac. Si abondante que puisse être la récolte dans le bassin du Saguenay (2), le grand trafic du Canada a diminué de moitié. Les colons se résignent mal à être privés de leur principal revenu. Malgré les périls de Tentreprise, la jeunesse française se décide à rejoindre, dans la profondeur des terres, les nations dispersées, à aller chercher ce castor (3) qui s'accumule et qu'elles ne lui apportent plus.
La guerre iroquoise ninterrompt pas la distribution des seigneuries. La compagnie concède, en 1647, deux fiefs à Pierre Legardeur de Repentigny, celui qui portera son nom (4), et celui qui s'appellera plus tard Gournoyer (5); la Rivière du Sud, les îles aux Oies et aux Grues (6) au gouverneur Montmagny ; la Poterie (7) et Portneuf (8) à Jacques Le Neuf de la Poterie ; Saint-Gabriel (9) à Robert GifTard; en 1649, un fief sur la rivière Jacques Cartier (10) à Anne Gasnier, femme de Jean Rourdon ; Saint-François (11) à Jean Bourdon ; Vieux- Pont (12) à Michel Le Neuf du Hérisson ; en 1652, la Rivière des Prairies et l'Assomption (13),
(1) Relat. des Jésuites, 1653, p. 28.
(2) Voici le résultat d'une année exceptionnellement bonne : « La traite de Tadoussac montait à 40.000 livres de profit, et en tout environ à 2;)0.000 livres ; il y avait 22.400 livres pesant pour le moins et plus de liOO orignaux. » Journal des Jésuites, 1648, p. 116.
(3) Journal des Jésuites, 1648, p. 121). — Helal. des Jésuites, 1653, p. 29.
(4) Arch. canadiennes, Précis des actes de l'uy et Hommages, vol. 1, l'e partie, 1667 et 1668, p. 456.
(5) Id., loc. cit.
(6) M., 2" partie, 1668-1674, p. 474.
(7) Id., 1" i)artie, p. 109.
(8) Id., 2« partie, p. 575.
(9) Id., 1" partie, p. 438.
(10) Id., p. 391.
(H) Id , p. 408.
(12) Jd., p. 12.5.
(13; Id., p. 2i7.
à M. de Lauson Charny ; Tîle aux Cochons (1) à François Marguerie, Veron de Grandmesnil et David ; un fief aux bords de la rivière Saint-Charles (2) à Marie-Guillemette Hébert; en 1653, Dombourg (3) et La Malbaie (4) à Jean Bourdon, Grosbois (5) à Pierre Boucher, Millevaches (6) à Robert Giffard, la Pointe à la Caille (7) à Noël Morin ; en 1656, un fief situé près de Lauson (8) à Jean de Lauson Charny, le cap de la Madeleine (9) à Quentin Moral de Saint-Quentin, Coulonge (10), à Louis d'Ailleboust, un fief « situé au-dessus de la cinquième rivière en remontant le grand fleuve » (11) à Pierre Boucher ; en 1660, Saint-Michel (12) à Charles Legardeur de Tilly.
Un certain nombre de ces seigneuries se placent entre M ontréal et les Trois Rivières, c'est-à-dire sur le parcours de l'Iroquois. Tant qu'on n'aura point fermé la colonie aux farouches guerriers des Cinq Nations, il n'y a rien à entreprendre à l'Assomption, à Repentigny, à Cournoyer, sur les terres de Le Neuf ou de Boucher. Mais la plupart des fiefs concédés par les Cent Associés sont situés dans la région où les barbares ne pénètrent pas, où, du moins, ils ne font que de courtes incursions, autour de Québec. C'est là que, sans interruption, se poursuit l'œuvre de la colonisation. Et point seulement par les seigneurs. Dans la banlieue de la petite capitale, ce sont surtout des concessions en roture que distribue la compagnie. C'est ainsi qu'elle a donné en 1649, sur le grand chemin du cap Rouge, quatre-vingts et quelques arpents (13) à Juchereau, sieur de Maure; en 1647 et en 1649, sur le coteau Sainte-Geneviève, cent soixante (14),
(1) Arch. canadiennes. Précis des actes de Foy et Hommages, vol. I, p. 33.
(2) Id., 2" partie, p. 625.
(3) Id., lr« partie, p. 431.
(5) /rf., 2« partie, p. 623.
(6) Id., p. 498.
(7) Id., 1'" partie, p. 351.
(8) Id., 2« partie, p. 606.
(9) Id., 1" partie, p. 34.
(10) Id., p. 318.
(11) Id., 2» partie, p. 624.
(12) Id., p. 535.
(13) Id., 1'" partie, p. 19i.
(14) Id., p. 460.
quatre-vingt-cinq (1), et soixante-et-onze arpents (2), à Pierre de Repentigny, à Pierre Delaunay, à Nicolas Marsollet.
Ce territoire concédé est déjà assez étendu pour nourrir une population de plusieurs milliers d'hommes. Mais la question est de savoir comment les bénéficiaires des fiefs pourront les mettre en valeur. Où trouveront-ils les hommes de travail dont ils ont besoin pour abattre la forêt, faire, comme on dit au Canada, les premiers déserts?
Ces défricheurs, le plus souvent, on ne peut se les procurer sur place, et cela coûte cher de les faire venir de France. Il y a pourtant des seigneurs qui sont capables de payer les frais du passage des hommes de travail. A la vérité, on a vite fait de les énumérer : Giffard, ces messieurs de la compagnie de Beaupré et de File d'Orléans, ces messieurs et dames de la société de Montréal, les Jésuites, les Ursulines, les Hospitalières.
Ces hommes de travail se nomment communément « engagés ». Ils contractent leur engagement pour une période de trois ans. Cependant qu'ils accomplissent leur tâche de bûcherons et de laboureurs, ils acquièrent un double capital. Ils amassent l'argent qui leur permettra de s'établir pour leur propre compte, et, en même temps, ils s'acclimatent, ils font toute l'école du colon. Le système des engagés est excellent. Il a puissamment contribué au peuplement de l'Amérique. On l'applique aux Antilles et chez les voisins anglais. Pour le Canada, le témoignage de Pierre Boucher est formel. Le plus grand nombre des colons qui sont établis dans la Nouvelle -France, au moment où il écrit son Histoire naturelle et véritable, c'est-à-dire en i661, avaient passé la mer en qualité d'engagés (3).
En toute chose la société de Montréal donne le bon exemple. En pleine guerre, avec son avant-garde d'enfants perdus, Maisonneuve a su fonder une florissante colonie. Pour les décider à s'habituer, il fait à ses soldats les ofl*res les plus avantageuses. Chacun d'eux a droit à un demi-arpent dans la ville,
(1) Arch. canadiennes, Précis des actes de Foy et Hommages^ vol. I,
(3) P. Boucher, Histoire véritable et nnhirolJr do la Nmivrllr-Frnuce, p. 161.
à trente arpents dans la plus proche banlieue. On leur fournira de quoi bâtir la maison, de quoi vivre a^ ant la première récolte, de quoi couvrir tous les frais de premier établissement. Et cela n'est pas une avance que les colons auront plus ou moins de peine à rembourser. Cet argent ne sera réclamé qu'à ceux qui n'auront pas la persévérance, qui s'en iront. La société de Montréal fait royalement les choses. Les gratifications vont de quatre cents à mille livres. Golbertet Talon, qui s'approprieront le système, ne seront pas si généreux.
De 1654 à 1655, une trentaine des soldats de Maisonneuve prennent des terres. Un certain nombre d'artisans se joignent à eux. D'abord au service de la société, ils sont, eux aussi, par ses largesses, mis en état de s'établir pour leur compte. En 1659, le gouverneur d'Argenson compte à Villemarie quarante maisons, quarante maisons fortifiées dont chacune, isolément, peut braver l'effort des Iroquois. Elles se groupent vers le coteau Saint-Louis sous la protection d'une redoute. Montréal est né. Montréal a même déjà un commencement d'organisation municipale. Depuis 1644, ses habitants élisent, pour défendre les intérêts communs, un procureur syndic (1).
Comment cette population de deux mille cinq cents âmes estelle répartie? En trois groupes d'importance fort inégale autour des postes fortifiés de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal.
Si nous en croyons Pierre Boucher, on compte à Québec huit cents habitants (2 . Mais Boucher, qui est établi aux Trois- Rivières, n'a pu se renseigner par lui-même. Il avoue qu'il n'est pas sûr de son chiffre. Il oublie, en outre, de nous dire s'il doit s'appliquer exclusivement à la population de la ville ou à la population réunie de la ville et d'une partie de la banlieue. En recourant au recensement de 1665-1666 (3) qui donne deux mille cent trente-cinq habitants pour l'ensemble du groupe, et seulement cinq cent quarante-sept pour l'agglomération urbaine, on se rend compte qu il est difficile de tirer parti de
(1) Paillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. 11, pp. 187, /iGO, 198.
(2) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France ^ p. 139.
(o) Recensement de 1665-1666. Censuses of Canada^ vol. IV, p. 2.
Tévaluation de Pierre Boucher. Ce qu'il y a de certain, c'est que le groupe de Québec est de beaucoup le plus considérable, et il n'y a aucune témérité à avancer qu'il renferme, pour le moins, les deux tiers de la population totale.
On conçoit qu'il ait grandi plus vite que les autres. Sans doute, l'hiver est ici plus rude que dans les pays d'amont puisqu'il dure un mois de plus qu'aux Trois-Rivières, six semaines de plus qu'à Montréal. Mais Québec est le plus ancien établissement de la colonie, son seul port, et, ce qui ajoute à ses habitants véritables un appoint de fonctionnaires, de soldats, de religieux, son chef-lieu politique, militaire, ecclésiastique. Québec, enfin, est le plus souvent resté en dehors des incursions iroquoises. Québec a déjà l'aspect d'une ville. C'est même une ville de marbre. On trouve sur place un marbre noir « qui se taille fort bien », et aussi « de la chaux et de la terre grasse pour faire de la brique, du pavé, de la tuile (1) ». La minuscule capitale a ses monuments. D'abord sa citadelle, le fort Saint- Louis qui a été commencé en 1620, puis rasé, et rebâti avec des dimensions plus vastes, à partir de 1626. Dans l'intérieur du fort, M. d'Ailleboust a, en 1647, fait élever un corps de logis qui servira d'habitation au gouverneur et qui prend le nom de château Saint-Louis. Cette même année a vu entreprendre les travaux de l'église paroissiale qui a remplacé Notre-Dame de Recouvrance, incendiée en 1640, et qui, depuis qu'il y a un évêque au Canada, est « comme la cathédrale du pays (2) ». A une courte distance du fort, du château et de l'église, le collège des Jésuites, le couvent des Ursulines, l'hôpital. Tout cela, avec les maisons des Québécois, les soixante-dix maisons « pierrotées » que compte M. Ernest Gagnon (3), tient aisément sur la plate-forme de la falaise qui, au sud, tombe à pic sur le grand fleuve, et, au nord, ^'abaisse lentement par les grandes plaines d'Abraham. Tels Bont les débuts de la haute ville. Au bord du Saint-l^aurent, sur une grève étroite entre l'eau et le roc, quelques habitations et quelques magasins sont l'amorce de la basse ville.
V(l) P. Boucher, Histoire vérilable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 14.
(3) Ernest Gagnon, Le fort et le Château Salut -Louis^ p. 32.
Autour de Québec la colonisation s'est surtout portée sur la rive gauche du tleuve, en aval. « Au-dessous de la rivière Saint-Charles, dit Boucher, le pays est habitéjusqu'à sept lieues en bas (1). » Un voyageur, qui est sans doute un missionnaire, puisque son récit nous est rapporté dans la Relation de 1663 fournit un témoignage plus précis : « Ge nous fut une navigation divertissante en montant la rivière depuis le cap ïour- . mente jusqu'à Québec, de voir, de part et d'autre, l'espace de 1 huit lieues, les fermes et les maisons de la campagne basties / par nos François tout le long de ces côtes : à droite les seigneuries de Beaupré, de Beauport, de Notre-Dame des Anges ; et, à la gauche, cette belle île d'Orléans qui continue à se peupler heureusement d'un bout à l'autre (2). »
Le recensement de 1665-1666 nous donne cent quatre-vingts âmes pour Beauport, cinq cent trente-trois pour Beaupré, quatre cent cinquante-deux pour l'île d'Orléans (3). En réduisant ces chiffres d'un quart, on peut conclure qu'à l'époque de la reprise de la colonie par le roi, la partie orientale du district de Québec devait compter un millier de colons. Cet accroissement de la population avait obligé l'évêque de Pétrée a créer sur la côte de Beaupré deux nouvelles paroisses : Sainte-Anne en 1657, Château-Richer en 1661 (4).
Dans les autres directions les progrès sont plus lents. Nous savons par Boucher que « Québec est habité assez avant dans les terres et aussi trois lieues en montant (5) » jusqu'au cap Rouge. Mais les colons sont peu nombreux au nord et à l'ouest de la ville. C'est à peine si, en 1665, on en compte une centaine pour la côte Sainte-Geneviève, la côte Saint- Jean, Sillery, Gaudarville. Enfin sur la rive droite du fleuve, il y a la seigneurie de Lauson avec treize habitants.
On ne retrouve de Français que trente lieues plus haut, aux
(1) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 15.
(2) Relat. des Jésuites, 1663, pp. 25-26.
(3) Censuses of Canada, vol. IV, p. 2.
(4) Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. I, p. 691.
(5) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France^ p. 15.
Trois-Rivières. Là, ils forment deux groupes, séparés par un bras du Saint-Maurice. L'un est au cap de la Madeleine, l'autre aux Trois-Rivières. Pour les deux groupes quatre cents âmes, au plus, en 1663. Les chiffres sont un peu plus forts pour Montréal. Cinq cents, six cents peut-être. C'est peu, mais si l'on se rappelle que les Montréalistes étaient cinquante-cinq en 1643, et par quelles épreuves ils ont passé, c'est un résultat que Ton ne pouvait pas espérer.
Mais, pour apprécier, à sa juste valeur, tout ce que la nation canadienne doit à ses premiers ancêtres, il ne suffit point de constater que ceux-ci ont, très vite, réussi à s'acclimater sous ce ciel étranger, appris, très vite, à trouver leur vie sur ce nouveau domaine. Les pères de la France américaine ont fait à leurs descendants un autre legs qui est d'un prix inestimable, celui de leurs vertus.
Point de doute que les compagnons de Champlain, de Giffard, de Maisonneuve, que les soldats de levée de 1653 n'aient été, moralement parlant, une élite. Et, si, un peu plus tard, on eut un besoin si pressant d'hommes de travail qu'il ne fut pas toujours possible, avant le départ, de pratiquer dans leurs rangs une sélection scrupuleuse, le changement d'air, qui vaut autant pour guérir le mal moral que le mal physique, et aussi la terrible épreuve, indéfiniment prolongée, de la guerre iroquoise auront tôt fait de les amender, de les relever, de les hausser vers le niveau des honnêtes gens.
Au surplus, les brebis galeuses qui ne se laissent pas guérir, ne sauraient échapper à la vigilance des bergers. Les bergers, ce sont les représentants des deux pouvoirs, spirituel et temporel. Sur un autre terrain ils sont en guerre. Sur celui-ci ils se coalisent pour imposer en même temps l'observation de la loi du royaume et de celle du Christ. Rien de plus difficile à mettre en défaut que leur surveillance. Le troupeau est encore si peu nombreux. Surtout il est parqué si à Tétroit. Comme le dit Boucher les méchantes gens ne peuvent vivre au Canada. « Ils y sont éclairés de trop près (1). » Longtemps, du reste, il n'est pas né-
(1) P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France. Avant-propos.
cessaire d'eu venir à la répressioQ. En dix-huit années, le maître des hautes œuvres n'a à exercer qu'une seule fois son métier pour fustiger deux vilaines (1). Même après cette date, les exécutions capitales, sont rares. Quelques garnements dépendus (2), deux blasphémateurs d'arquebuses (3), et c'est, jusqu'en 1663, tout le bilan de la haute justice. Il s'agit, en somme, beaucoup moins depunirle crime que d'empêcher la contagion du mauvais exemple. Tous ceux dont il n'y a pas à espérer le ferme propos de ne plus recommencer sont rembarques. Rembarquées les deux vilaines, rembarqué, sans qu'on tienne le moindre compte de sa naissance et de son grade, un gentilhomme qui est au service de la société de Montréal, et qui a été surpris en flagrant délit de galanterie avec une sauvagesse (4). On ne se contente pas de proscrire les débauchés et les filles de petite vertu. On en vient à prendre des mesures préventives qui ne semblent pas toujours suffisamment justifiées et qui sont, en tout cas, d'une rigueur excessive. C'est ainsi que M. de Lauson met, brutalement, fin aux amours de Courville et de mademoiselle d'Auteuil. Courville était un roturier, quelque engagé peut-être, mademoiselle d'Auteuil la fille d'un des principaux habitants de la colonie, de celui-là même qui sera bientôt procureur général auprès du Conseil souverain. Cela menaçait d'aboutir, sinon à un scandale, du moins à une mésalliance. Courville est arrêté, gardé en prison jusqu'au départ des vaisseaux, renvoyé en France (5) !
Naturellement, aux yeux des missionnaires, le mérite principal des Canadiens est leur piété. Les Jésuites ne se lassent pas de la célébrer et de la proposer pour modèle (6). Cette piété, qui, en tout temps, est si ardente, s'avive encore aux heures de
(1) Relat. des Jésuites, 1654, p. 30.
(2i P. Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-Francef p. 156.
(3) Journal des Jésuites, p. 303.
(4) Dollier de Casson, Histoire du Montréal, pp. 55, 56, 58.
(5) Le roman tient dans quelques lignes du Journal des Jésuites. — Courville arrêté propter raptum imminentem de mademoiselle d Auteuil, !•■■ mai 1651, p. 151. — Mademoiselle d'Auteuil envoyée à Beanport chez M. Giffard, 7 mai 1651, p. 152. — Courville embarqué pour la France, novembre 1651, p. 164.
^6) Relat. des Jésuites, 1634, p. 2. — Id., 1663, p. 2.
péril. Il faut lire dans \k Relation de 1051 à quel degré, au lendemain d'une des plus audacieuses attaques des Iroquois, elle s'exalte chez les habitants des Trois-Rivières (1), et dans celle de 1663, ce que furent pour la colonie tout entière « les bons effets du grand Tremble-terre » (2).
La moralité est à la hauteur de la piété. Les colons mènent la vie de famille la plus exemplaire. Aux bords du Saint- Laurent tout le monde se marie, et le plus tôt possible. Et, comme les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes, les épouseurs attendent à peine que les filles soient nubiles. Ils les prennent à quatorze ans, à treize ans, à douze ans même (3). Les veuves ne sont pas moins recherchées (4). Ici les deuxièmes noces sont la règle, les troisièmes ne sont pas rares et il y a quelques exemples des quatrièmes. Filles, femmes, veuves demeurent d'une conduite irréprochable. Et c'est assez, pour en témoigner contre toutes les calomnies, que de 1621 à 1661, sur six cent soixante-quatorze naissances enregistrées à Notre-Dame de Québec, l'abbé Ferland n'ait pu relever qu'une naissance illégitime (5).
Ces quelques centaines d'hommes que nous avons vus, durant un quart de siècle, tenir en échec la férocité iroquoise, n'ont plus à faire leurs preuves de bravoure. Chez eux tout contribue à exciter jusqu'à l'héroïsme ce courage militaire qui est dans le sang de notre race, et la nécessité de vaincre ou de mourir, et la conviction qu'ils sont les soldats de Dieu. Il faut lire dans Dollier de Gasson ces sorties de Villemarie où Maisonneuve et Lambert Closse renouvellent les gestes des paladins, et surtout ces quatre journées épiques du Long-Sault où Daulac des Ormeaux et ses dix-sept compagnons arrêtent trois cents Iroquois devant de méchantes palissades. Tels sont les hommes de Montréal. Leurs femmes sont dignes d'eux. Catherine Mercier, tout comme un Brébeuf ou un Brigeart, lasse la cruauté des bourreaux (6), Martine Primot se débat
(1) Relat. des Jésuites, 1650 et 1651, p. 2.
(2) Id., 1662 et 1663, p. 7.
(3) Ferland, Cours d'histoire du Canada, 2" partie, p. 7.
(4) iJollier de Gasson, Histoire du Mon/réal, p. d07.
(5j Fctl.'ind, Notes sur les registres de Notre-Dame de Québec, p. 39. (6) lie lut. des Jésuites, 1051, pp. 1-2.
avec une telle fureur contre quatre Iroquois qui la frappent à coups de hache, qu'elle les met en fuite (1).
Guillaume Couture estau service des Jésuites. Il accompagne le père Jogues. Le convoi tombe dans une embuscade. Couture est jeune et agile. Il s'échappe. Soudain un remords le prend d'abandonner le missionnaire, il fait volte-face, tout seul il charge l'ennemi (2). Fait prisonnier, il a pourtant la vie sauve, et, après quelques années de servitude, reparaît à Québec avec, pour témoignage de son sacrifice, les glorieuses cicatrices de ses mains mutilées (3). Ce qui ne l'empêche pas de se marier (4), de vivre vieux, de laisser une nombreuse postérité (5).
Voici enfin un héros qui n'a pas douze ans, François Hertel. Il est le fils de l'un des premiers colons des Trois-Rivières, l'interprète Jacques Hertel. C'est, comme le fait remarquer l'auteur de Idillelation de 1661, un enfant de famille, un enfant déhcat. Il est captif à Agnié et il écrit à l'apôtre intrépide des Cinq Nations, le père le Moyne. Il s'excuse d'abord d'avoir été pris vivant. « La cause pour laquelle je ne me fis pas tuer, à mon malheur, c'est que je craignois de n'estre pas en bon estât. » Il raconte ensuite les tortures que lui ont infligées les barbares. « Mon père, je vous prie de bénir la main qui vous écrit et qui a un doigt bruslé dans un calumet pour amende honorable à h majesté de Dieu que j'ai offensé ; l'autre a un poulce coupé. Mais ne le dites pas à ma mère (6). » L'homme tiendra tout ce que l'enfant promet. François Hertel deviendra un vaillant chef de guerre, un des meilleurs lieutenants de Frontenac (7). Il ira conquérir sur le sol de la Nouvelle-Angleterre ses titres de noblesse.
Tous ces gens vertueux, tous ces braves vivent entre eux comme des frères. Les Montréalistes cultivent en commun les
(1) DoUier de Gasson, Histoire du Montréal^ p. 84.
(2) Relat. des Jésuites^ 4647, p. 19.
(3) Id., 1645, p. 23.
(4) Journal des Jésuites, p. 43.
(5) Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. I, pp. 147-148.
(6) Relat. des Jésuites, 1661, pp. 34-35.
(7) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. 111, pp. 73-75.
champs des morts et des captifs (1). C'est la fraternité des soldats sur le champ de bataille.
Ce qu'il y a de touchant, c'est que cette fraternité s'étend aux indigènes. Même lorsque la guerre et le retard des vaisseaux réduisent la Nouvelle-France à la portion congrue, il y a toujours du pain pour les Algonquins et les Hurons. Nous avons vu qu'il y a aussi pour eux des écoles où l'on tente l'entreprise impossible de les instruire, de les policer, de les franciser. Et ce n'est point là seulement l'œuvre des serviteurs de Dieu et des représentants du roi. Une madame de la Peltrie, une Marie de l'Incarnation, un Champlain, un Sillery trouvent la collaboration spontanée de la colonie tout entière. La charité des habitants à l'égard des sauvages est inépuisable. Le mot même de charité est ici insuffisant. Il peut se mêler à son exercice chez celui qui donne je ne sais quel sentiment de supériorité. La vérité c'est que pour les colons français les hommes rouges sont aussi des frères. Madame Giffard vient de débarquer et vient d'accoucher. Son mari lui apporte un petit sauvage de six mois, qui est abandonné, et qui est malade. Elle allaite ce pauvre orphelin, elle en prend soin comme s'il était à elle (2).
Il y a dans V Histoire philosophique des Indes (3), de Guillaume Raynal, en tête du volume qui est consacré à la Pensylvanie, une gravure de Eisen, oi^i figurent deux quakers « dont l'un embrasse des Indiens, tandis que l'autre brise des arcs et des flèches, symboles de guerre. » En tête d'une histoire du Canada, je voudrais qu'on nous représentât madame GifTard donnant le sein au petit sauvage.
Les Anglo-Saxons excellent dans l'art de la réclame. Aussi bien que leurs marchandises ils savent faire valoir leurs hommes. Ils sont parvenus à imposer au monde une admiration qui ne rencontre pas de contradicteurs pour leurs premiers colons de la Nouvelle-Angleterre. Les vertus publiques et privées des puritains débarqués du May Flower ont mérité
(1) Paillon, llisloire de la colonie française en Canada, t. II, p. 68.
(2) Hidat. des Jësuiles, K 35, p. 7.
(:{) Raynal, Histoire philosophiç/ue... des deux Indes, C'dil. 1783, Neuçhatel, t. VL
à leur race l'empire de TAmérique du Nord : cela est partout ; cela est devenu un des lieux communs de l'Histoire. C'est le moment de se demander si ces Fathers Pilgrims tant célébrés n'ont point accaparé une gloire qu'en bonne justice ils devraient partager avec les compagnons de Champlain et de Maisonneuve, si même une comparaison entre les uns et les autres, poussée un peu loin, ne tournerait pas à l'avantage des pères de la nation canadienne française.
A concéder que la piété et les bonnes mœurs fleurissent également aux bords du Saint-Laurent et aux plages du cap Cod. Les deux grandes églises de l'Europe occidentale, chacune suivant l'idéal qui lui est particulier, ont fondé leur Jérusalem nouvelle. Vis-à-vis des indigènes, une piété ardente suggère aux puritains et aux catholiques les mêmes intentions charitables. Mais, si l'on passe aux actes, où est l'humanité véritable, chez les Anglais qui en viennent si vite à expulser, à massacrer, et, ce qui est peut-être plus odieux, à réduire en servitude leurs voisins à peau rouge, ou chez les Français qui savent, sans une heure de bataille, se faire admettre au partage de sol par les Algonquins et les Hurons, et qui, pendant deux siècles, se tiendront pour obligés à ne point les traiter en sujets, mais en hommes libres qui sont des associés? Et qu'on n'objecte pas que Champlain, sans être directement provoqué, s'attaque aux Cinq Nations, puisque c'est là encore un témoignage de loyauté et de générosité ! Ne devait-il pas défendre les peuples avec lesquels il avait contracté alliance? Enfin, de quel côté est l'héroïsme, alors que deux ou trois années de bataille assurent à la Nouvelle-Angleterre la sécurité de son premier établissement, et que, durant un quart de siècle, la Nouvelle-France demeure pantelante sous la hache iroquoise.
Une étape a été franchie qui est décisive. La race française a pris possession de son domaine d'Amérique. Deux mille cinq cents âmes, cela est peu de chose, sans doute, pour occuper solidement, sur plus de soixante lieues, les deux rives du Saint- Laurent moyen. Mais c'est ici le cas de dire que la qualité compense la quantité. Cette poignée d'hommes est physiquement et moralement une élite, elle s'est parfaitement naturalisée dans sa patrie nouvelle, surtout elle réalise à la lettre le
« Croissez et multipliez » de l'Evangile. Si bien que l'on peut se demander si elle n'a pas fourni à la nation canadienne autant et même plus que tous les contingents réunis des émigrations postérieures. Elle lui a donné, dans tous les cas, ses familles les plus fécondes. Relevez les noms les plus répandus parmi les Canadiens d'aujourd'hui : Gagnon, Trudel, Dion, Lefèvre, Archambault, Mercier, Paradis. Tous ces noms ont été apportés sur la terre d'Amérique par des compagnons de Champlain, de Giffard ou de Maisonneuve.
Dès à présent, ces deux mille cinq cents premiers Canadiens sont prêts à jouer vis-à-vis des nouveaux arrivants le rôle d'éducateurs et de dirigeants. Ils vont encadrer, instruire, discipliner les colons de Colbert.
Il n'y a d'échec que sur un point. Que reste-t-il, en 1660, des deux cent mille Algonquins que l'auteur de la relation de 1644 (1) dénombre sur la rive gauche du Saint-Laurent, de la région du Saint-Maurice aux confins de Labrador? Quelques milliers, tout au plus, de chasseurs misérables (2).
Quant aux trente-sept tribus dont se compose la nation huronne en 1639(3), leur sort est encore plus lamentable. Après là grande picotte de 1640 (4), le grand massacre de 1649 (5), du moins dans leur pays, c'est-à-dire dans la partie orientale de la province actuelle d'Ontario, ils sont anéantis (6). Quatre cents survivants se sont réfugiés à Québec (7). Mais ils ne s'y sentent pas en sûreté, et, pour avoir la vie sauve, un grand nombre d'entre eux se résignent à obéir à la sommation des Iroquois, à se laisser emmener à Agnié et Onontagué (8), où ils seront d'abord captifs, où ils finiront par se mêler avec leurs vainqueurs.
Les grandes espérances qu'ont suscitées le bon accueil fait aux Français par les indigènes et les premiers succès des missionnaires dans les tribus ont un triste lendemain. Ce n'est
(1) Relat. des Jésuites, 1644, p. 1.
(2) Id., 1660, p. 6.
(3) 1d., 1639, pp. 50-52. — Id., KiiS, p. 45.
(5) Id., pp. 3 et 33.
(G, Id., 1600, p. 15.
(7) ir/., 1050, pp. 1, 20-28, 51.
(8) Id., 1057, pp. iy-21, 22-23.
point que les Hurons, les Algonquins et les Montagnais changent de sentiments. Ils se laissent toujours instruire, baptiser, gouverner par les « robes noires ». Ils considèrent toujours connime leur père le gouverneur de la Nouvelle-France, Ononthio, « la grande montagne », ainsi qu'ils le nomment du nom de M. de Montmagny dont ils se sont fait donner Fétymologie. Ils vénèrent aussi, de loin, le roi de France, le grand Ononthio, qui règne de l'autre côté de la mer. Mais ce peuple se détruit à vue d'œil. La hache de Tlroquois, la petite vérole, toutes les maladies, qui sont le châtiment de leur goût effréné pour l'eau-devie, les réduisent à rien.