L INTERVENTION DU ROI
Louis XIV vient au secours du Canada dès 1659. — Premiers secours infructueux. — Colbert secrétaire d'État à la marine. — Le Conseil souverain. ~ Déchéance des Cent Associés. — La Nouvelle-France cédée à la compagnie des Indes Occidentales; — délivrée des Iroquois; — accommodée avec ses créanciers. — L'homme de confiance de Colbert, Talon, — Enthousiasme de Talon pour le Canada. ~- Louis XIV se refuse à faire grand en Amérique. ,
Il faut rendre justice à Louis XIV. Il répond à l'appel de la M Nouvelle-France, dès que cela est possible, dès qu'il a conclu la paix avec TEspagne. L'évêque de Pétrée écrit de Québec à Rome, à la date du 21 octobre 1661, « que ce très munifique prince » a promis d'envoyer, pendant dix ans, trois cents hommes, % chaque année, et il ajoute : « Nous attestons que, les trois
années qui viennent de s'écouler, il a tenu sa promesse (i). » Le roi la tient toujours en 1662, 1663, 1664 (2). Par malheur, ses agents qui manquent d'expérience, et ne se soucient peut-être pas d'en acquérir, procèdent à la hâte et avec une extrême légèreté. Une première jFaute j!sLiie XÊCuler l'embarquement jusqu'à l'été. Les colons ne prennent terre qu'en automne. Ils n'ont pas le temps de se mettre utilement au travail avant les grands froids. Ce qui fait, au moins, six mois de perdus et, pendant lesquels, il faut que la colonie les entretienne de tout (3). Une seconde faute entraîne des conséquences plus graves. On néglige de prendre à bord des navires les précautions hygiéniques indispensables ; les^recrues sont décimées, pendant la traversée, par les maladies contagieuses (4). C'est ainsi que la recrue de 1659 perd, en mer, un bon tiers de son effectif et ne débarque guère à Québec que des malades : ce qui a pour conséquence d'introduire dans la colonie (5) la petite vérole qui y fait de terribles ravages. Celle de 1662 n'est pas beaucoup plus heureuse. Pierre Boucher amène cent engagés. Quand il s'agit, l'année suivante, de lui rembourser ses frais, on constate que trente-trois d'entre eux manquent à l'appel (6). Les immigrants de 1663 passent encore par de cruelles épreuves. On avait embarqué à la Rochelle, sur deux vaisseaux, environ trois cents hommes. Soixante-quinze étaient destinés à Plaisance dans l'île de Terre-Neuve. De ceux qui poussent jusqu'au Canada il en meurt soixante. Bref, il n'en parvient que cent cinquante-neuf à Québec. De ce nombre étaient trente-cinq filles que l'on marie facilement. « Parmi les
(1) Archives de la propagande. V. America, 3. Canada, 256, fol. 29.
(2) Mémoire anonyme : Pour le secours qu'il plaist au Roy donner au Canada en 1G64. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 16r)3-l(;(i7, fol. î)5.
(3) Id., art. 12.
(4) « Depuis que le Roy a pris lui môme la conduih^ des affaires, l'on y a envoyé plusieurs secours qui ont été la plupart infructueux, tant à cause du mauvais ordre qui a été observé dans le passage que par les maladies qui ont enlevé la meilleure partie des nouveaux venus. » Lettre du 1:J novembre 1004, qui est do ColbcrL à Tracy, bien que ni l'un ni l'autre n'y soit nommé. Arch. col. Canad.i, corr. gén., 2, 1603-1607, fol. 09.
(5) Paillon, Histoire de la colonie française en Canada, t. II, p. 354-350.
(6) Arrest du 17 octobre 1663. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. 1, p. 31.
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cent restants il y avait tout au plus que vingt hommes prêts à faire quelque travail, les autres étaient malades et faibles à ne se pouvoir tenir sur les pieds, d'ailleurs la plus part jeunes gens, clercs, escoliers ou de cette nature dont la meilleure partie n'avaient jamais travaillé. L'on en mist d'abord trente-huit dans rhospital desquels il en mourut douze, le reste a été distribué aux habitants qui s'en sont chargés, espérant d'en retirer quelque travail ici après le rétablissement de leur santé. » Les malades se rétablissent. Les jeunes gens, clercs et écoliers, s'accoutument à la culture des terres (1). Mais le roi a destiné deux cent vingt-cinq personnes à la colonisation du Canada, et il parvient à en établir tout juste cent quarante-trois. C'est toujours le même déchet d'un tiers. Toutes ces tentatives, qui coûtent si cher pour n'aboutir qu'à de médiocres résultats, ont, par surcroît, le tort d'être prématurées. On a oublié de commencer par le commencement. Avant de songer à augmenter la colonie, il faut l'enlever à la compagnie des Cent Associés qui est réduite à l'impuissance ; il faut la soulager des dettes qui l'écrasent, il faut surtout la délivrer de l'Iroquois.
Louis XIV a rencontré Colbert. Colbert va être secrétaire d'État à la marine. Il aura la charge du domaine d'outre-mer. C'est dire que toutes les erreurs seront reconnues, et qu'on ne perdra pas de temps pour les réparer.
Dans l'œuvre qu'ils vont accomplir en Nouvelle-France il est assez difficile de faire exactement le départ entre ce qui revient au roi et ce qui revient au ministre. En théorie, c'est le roi qui fait tout. Dès qu'une affaire est de quelque conséquence, c'est à lui qu'il faut s'adresser. Et là-dessus Tracy, qui se croit toujours au temps de Mazarin, et qui a écrit directement à Colbert, reçoit de celui-ci un avis charitable (2). Aussi bien, si
(1) Toute cette histoire de la recrue de 1663 est racontée dans la lettre que M. de Villeray écrit le 28 juin 1664 à Louis XIV, au nom du Conseil souverain. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, p. 201-203.
(2) « La première chose dont je dois vous entretenir est que, comme le Roy prend connaissance lui-même de toutes ses atfaires, que c'est à luy qu'il faut s'adresser directement pour lui en rendre compte et recevoir ses ordres. Il sera bon que vous l'observiez s'il vous plaît à l'advenir, car quoique je l'informe de toutes choses qui me sont escrites, ceux qui ont des postes de confiance comme vous, ont interest de s'establir une maxime d'avoir leur principale relation avec Sa Majesté. La correspon-
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les dépêches qui portent les ordres de Versailles à Québec nous rendent, avec fidélité, la physionomie des séances du , conseil, c'est le roi qui y joue le rôle prépondérant. Mais on sait que ce n'est là qu'une apparence, que la réalité le restitue, le plus souvent, à Colbert. Bon gré mal gré, le souverain se met à récole de son grand commis, fait siennes ses doctrines, épouse ses préjugés.
Il ne faudrait pourtant pas lui dénier une participation efficace à la tâche. Il est manifeste, du moins au début de son règne, qu'il porte un vif intérêt à tout ce qui touche à la Nouvelle-France. Il va aux sources, se fait lire les plus longs mémoires, se môle à la discussion du détail. Bref, c'est en parfaite connaissance de cause qu'il prononce la décision (1). A l'égard de la Nouvelle-France Louis XIV a rempli consciencieusement son métier de roi.
Au mois de mars 1663, Louis XIV met en train la réorganisation de la colonie par l'établissement d'une « justice réglée ». Gomme il le fait à la même époque pour Saint-Domingue, il institue à Québec un Conseil souverain (2). Le Conseil de la Nouvelle-France a les attributions les plus étendues. Ce ne sera point seulement une cour d'appel qui juge, en dernier ressort, de toutes les causes civiles et criminelles. Cette cour d'appel a le pouvoir d'instituer dans la colonie les juridictions inférieures, « de commettre à Québec, à Montréal, aux Trois- Rivières, et en tous autres lieux, des personnes qui jugent en première instance » et aussi de « nommer des greffiers,
dance qu'ils tiennent avec les personnes qui ont l'honneur d'entrer dans le Conseil n'estant qu'une suite et dépendance de la première... » Colbert àTracy dul5 novembre 1601. A)ch. col. Canada, corr. gén., 2, 1GG3-16G7,
fol. 9J.
(1) « Le Roy estant en son Conseil s'est fait représenter les lettres et relations venues l'année précédente de la Nouvelle- France... ensemble les états et mémoires contenant le nombre des François que Sa Majesté y a fait passer depuis quatre à cinq ans et des familles qui y sont établies, des terres qui y ont été défrichées et cultivées et tout ce qui concerne l'état dudit pays... » Arrêt du Conseil donné en faveur des habitants du Canada qui auront dix ou douze enfants vivants, o avril 1669. Arch, col. Canada, corr. gén., .3, 1GG8 1672, fol. 2G.
(2) Édit de création du Conseil souvei-ain de Québec, mars et avril 1663. Arch. col. Canada, corr. gén. ,2, 1663-1667, fol. 10 et 26. — Jugemenh et délibérations du Conseil souverain de la Nouvelle-France, t. 1, introd., xxii*
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notaires, tabellions, sergents et autres officiers de justice. »
Ce n'est pas tout. A l'heure môme, oii il s'efforce, dans la mère patrie, de réduire les parlements à leur rôle judiciaire, le roi octroie au Conseil souverain de Québec un droit de contrôle sur le gouvernement de la colonie. Il veut qu'il « dispose de la traite des pelleteries avec les sauvages, ensemble de tout le trafic que les habitants peuvent faire avec les marchands de ce royaume », enfin, ce qui est encore plus important qu'il « ordonne de la dépense des deniers publics ».
Le Conseil souverain de la Nouvelle-France est composé de cinq conseillers, dont un premier conseiller, et d'un procureur général. Le roi abandonne au gouverneur et à Févèque la nomination des. cinq conseillers. Par la force des choses, ils les choisiront dans ces grandes familles de la colonie qui ont la prétention d'y accaparer l'influence. Si bien que le petit parlement de Québec, et c'est un point de plus de ressemblance qu'il a avec les parlements du royaume, ne cessera guère de faire- de l'opposition au gouverneur, à l'intendant et même au roi. La coutume de Paris reste la loi de la Nouvelle- France.
Colbert, qui ne veut pas faire d'écoles aux dépens du trésor royal, procède avec méthode. Il entend ne rien entreprendre qu'à bon escient. Il a lu les Relations, reçu les requêtes des missionnaires. Il a interrogé Pierre Boucher. Il croit encore nécessaire d'envoyer sur place un homme à lui (1). Dupont- Gaudais ne demeure que six semaines à Québec, pendant Tété de 1663 ; mais cela suffit pour terminer l'enquête. Colbert se met à l'œuvre.
Une opération préliminaire s'imposait pour déblayer le terrain. Il fallait prononcer la déchéance de cette compagnie des Cent Associés qui, depuis plus de vingt ans, était convaincue d'impuissance, et, même, par l'abandon de ses membres, « presque anéantie. » Les intéressés n'osent pas se défendre. L'assemblée du 24 février 1663 remet la Nouvelle-France au
(1) Instruction pour le sieur Gaudais s'en allant de la part du Roy en Canada, 1" mai 1663» Arch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1G69, fol. 90.
To'ij et les lettres de réunion sont publiées le mois suivant (1). Toutefois, pour justifier de leur droit à une indemnité, les der niers Associés ont cette prétention incroyable de prouver « par les extraits de Tamirauté » qu'ils ont tenu, et au delà, les engagements pris en 1628, qu'ils ont fait passer en Amérique plus de cinq mille personnes (2). Le roi ne reprend possession de la Nouvelle-France que pour Taliéner de nouveau.
L'édit de création de la compagnie des Indes Occidentales est du mois de mai 1663 (3). Avec le Canada, TAcadie, Terre-Neuve, Louis XIV lui concède la terre ferme d'Amérique, de la Virginie à la Floride, de l'Orénoque à l'Amazone, les Antilles, et, aussi, la côte d'Afrique, du cap Vert au cap de Bonne-Espérance : un domaine immense qui, d'un bord à l'autre de l'Atlantique, s'étend à deux continents.
Cet empire la compagnie le possédera en toute seigneurie et propriété. Elle y établira des juges, des conseils souverains ; elle y désignera à la nomination du roi des gouverneurs et autres officiers ; elle y aura le droit de vendre et d'inféoder la terre ; elle pourra y lever des troupes, y construire des vaisseaux, et, sur ces vaisseaux, arborer le pavillon et les armes de France.
Dans les pays qui lui sont concédés, à l'exception de la pêche qui demeure libre à tous les Français, la compagnie reçoit le monopole du commerce et de la navigation. En même temps, elle obtient dans la mère patrie, à l'entrée comme à la sortie, l'exemption de droits sur le plus grand nombre des marchandises, et même encore des primes qui sont, par tonneau, de quarante livres à l'exportation, de trente livres à l'importation.
En échange de tous ces avantages la compagnie des Indes
(1) Lettres de réunion à la couronne de la propriété de la Nouvelle- France sur la cession des intéressés, 24 février et mars 16G3. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 3.
(2) Raisons de la Compagnie de Canada pour empcschor sa dépossession ou du moins pour porter le Roy à lui accorder des condilions dont elle puisse se contenter, 16G:{. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1603-1667, fol. 44.
(3) Édii du lioy pour la création de la Compagnie des Indes Occiden~ laies, mai 1664, vérifié en Parlement le onzième jour de juillet 1664 et en Chambre des Comptes le dernier jour de juillet 160i.
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Occidentales prend l'engagement de subvenir aux frais du culte et des missions, et naturellement aussi, de contribuer à la colonisation de toutes ces colonies qui passent sous sa propriété et seigneurie. Pourtant, quoique Richelieu l'eût fait pour les Cent Associés, Louis XIV ne fixe pas à leurs successeurs le chiffre des colons à transporter et à établir au Canada.
L'expérience a démontré que, pour assurer la prospérité d'une compagnie, ce n'était point assez de lui octroyer de fructueux monopoles, qu'il faut encore', au point de départ, lui constituer un capital considérable. Il s'agit de procurer à la compagnie des souscriptions importantes. Le roi réserve la voix délibérative, dans ses assemblées, aux actionnaires qui verseront de 10 à 20. 000 livres, les places de directeurs généraux à ceux qui .verseront 20.000 livres et au delà. Les gentilshommes ne dérogent pas en entrant dans la compagnie. Les étrangers y sont admis. Ils y auront le traitement des régnicoles. Le roi va plus loin. Il fait des avances aux nouveaux associés. Il fera le dixième des fonds qu'ils auront réunis. Il n'en réclamera le paiement que dans quatre ans, et, si besoin est, que dans huit ans. En cas de déficit persistant, il accepte même de le laisser combler avec l'argent qu'il a prêté.
On ne peut pas, non plus, abandonner la Nouvelle-France aux revendications impitoyables de ses créanciers. Ce serait pour elle la ruine, plus que la ruine, l'impossibiUté de se relever. Ses habitants en sont déjà à ne plus oser faire aucun commerce avec la mère patrie, de crainte des saisies. L'intervention du roi se justifie d'autant plus que la colonie n'a jamais trouvé à emprunter qu'à des taux excessifs, trente, quarante pour cent. Le 31 mars 1665, Louis XIV ordonne à tous ceux qui se prétendent créanciers de la communauté des habitants de présenter leurs titres, ceux qui résident en la Nouvelle-France à Talon, ceux qui résident dans l'ancienne à Pussort, cet oncle de Colbert qui, si rudement, a fait rendre gorge aux traitants (1). Talon et Pussort pratiqueront des retranchements considérables. La liquidation générale est close par le procès-verbal
(1; Arrest pour la liquidation des dettes de la communauté du Canada, 31 mars 1665, Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 163.
150 LA COLOISlSATiON DE I.A NOUVELLE-FRANCE
du 2o juin 1666. La dette de la colonie est réduite à moins de quarante mille livres (1).
Il ne restait plus qu'à vaincre les Cinq Nations. Un vieux capitaine expérimenté, M. de Tracy, en est chargé. On rehausse son prestige du titre de vice-roi de FAmérique française. On lui donne un millier de soldats d'élite, ce fameux régiment de Carignan qui vient de s'illustrer à Saint-Gothard contre les Turcs. Mais le vice-roi ne peut se consacrer immédiatement à sa tâche principale. Il doit se faire restituer Gayenne par les Hollandais, restaurer l'autorité royale aux Antilles. En 1665, la sécurité de la colonie estassurée. En 1666, une colonne de treize cents hommes, où les milices de la colonie comptent pour le quart, force les terribles ennemis de la Nouvelle-France à demander quartier sur les ruines de leurs villages (2). La confédération reconnaît la souveraineté du roi de France. Gelte victoire assure à la colonie seize années de développement pacifique.
La compagnie des Indes Occidentales est entrée en possession, les Iroquois ont reçu une leçon qui les convainc de la supériorité des armes françaises, l'heure est enfin venue d'entreprendre le rétablissement de la colonie. Colbert ne peut en confier le soin, ni à Tracy dont la mission arrive à son terme, ni à son successeur, le gouverneur Courcelles, qui est un militaire de mérite, mais qui n'est pas autre chose, ni à l'agent général des associés qu'il s'agit justement de contrôler.
Pour remplir cette tâche difficile il lui faut rencontrer ce que nous appelons un bon administrateur. Et naturellement, il lui décernera le titre que l'on donne en France à ceux qui administrent les provinces : celui d'intendant.
Et c'est ainsi qu'au moment même où il importerait de créer au Canada l'unité de direction, un sage et clairvoyant ministre y organise un gouvernement à deux têtes. Et il voit si peu le péril qu'il ne songe pas un instant à tracer la frontière entre
(i) Procès-verbal de la liquidation des dettes de la Communauté de Canada, 25 juin 1G66. Arch. col. Canada, corr. pén., 2, 1663-1067, fol. 238.
(2) Procès-verbal de la prise de possession du fort d'Agnié, 17 octobre 1666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, foi. 210. — Relaf^ea Jésuites, 1G66, p. 8.
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les deux puissances. Il se laisse tromper par de fausses analogies. Il se persuade que les choses se passeront dans la colonie comme dans le royaume. Là, dès le premier jour, la question a été résolue par une abdication. Le gouverneur de province n'a gardé de sa fonction que les honneurs et les profits. Il a, tout de suite, laissé le champ libre à son concurrent. Il a été à Versailles remplir son devoir de courtisan. Il n'en reviendra jamais.
Or les gouverneurs et lieutenants généraux de la Nouvelle- France seront dans l'impossibilité d'abdiquer. Ils sont condamnés à la résidence, et par conséquent à batailler avec l'intendant pour le réduire au rôle de premier commis dans l'ordre civil. Les intendants résisteront, parfois même, prendront l'offensive, et ce sera la discorde à perpétuité. La bataille a commencé entre Talon et Courcelles.
Colbert ne met pas la main tout de suite sur l'homme dont il a besoin. Un premier intendant reçoit ses provisions en 1663 (1). Mais, et nous ignorons pourquoi, M. Robert ne passe point en Amérique. En 1664, Colbert cherche toujours et, comme il en fait confidence àTracy, il désespère de pouvoir rencontrer l'homme qu'il lui faut (2). En 1665, il a Talon.
La famille Talon s'attribuait une origine d'outre-mer. Elle prétendait descendre d'un colonel irlandais qui aurait été au service de Charles IX. Quoi qu'il en soit de cette prétention, les Talon jouent un rôle en France dès la fin du seizième siècle. Au dix-septième, deux d'entre eux parviennent à la grande renommée : Omer et Denis Talon ; le premier, président à mortier, le second, avocat général au parlement de Paris. Ils sont surtout connus comme champions du galHcanisme. Les Talon ont d'illustres alliances dans la plus haute noblesse de robe, avec les Pontchartrain, les d'Aguesseau, les Lamoignon, les Joly de Fleury. Plus tard, Montcalm épousera une Talon du Boulay.
Jean Talon, le canadien, appartient à une branche cadette,
(1) Commission d'intendant en la Nouvelle-France pour le sieur Robert, 21 mars 1663. Arch. col. Canada, Mémoires, lSGO-1669, fol. 278.
(2) « Je désespère de pouvoir rencontrer un intendant qui ayt les qualités propres pour cet employ, ceux qui s'en acquiteraient dignement n'ayant pas le cœur de s'exposer à un si long voyage. » Colbert a Tracy, 15 novembre 1664. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 99.
io2 LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE
la branche champenoise. Né vers 1625, élevé par les Jésuites au collège de Clermont, il entre, de bonne heure, dans la clientèle de Mazarin, et c'est ainsi, certainement, qu'il a Foccasion de se faire apprécier par Colbert. Dès 1655, on lui confie un poste particulièrement difficile à remplir, l'intendance d'un pays conquis, le Hainaut. Il y reste dix ans. C'est de là que, directement, on l'envoie en Nouvelle-France (1).
En réalité. Talon est plus qu'un intendant de justice, police, et finances. Il est l'homme de confiance de Colbert. Et il est tellement assuré que celui-ci est derrière lui, pour le soutenir, qu'il ne se fait aucun scrupule d'empiéter sur le domaine des autres, sur celui du Conseil souverain, sur celui du gouverneur. A ce dernier c'est tout juste s'il laisse le commandement des troupes et la conduite des négociations avec les sauvages. Pour lui, il a un terrain réservé oii il ne tolère point d'intrus. Tout ce qui touche, de près ou de loin, à la colonisation reste sous son contrôle exclusif. Même, quand, après un premier départ, il accepte de retourner dans la colonie, en 1669, il obtient que l'on ajoute plusieurs paragraphes à la formule ordinaire des provisions (2), ce qui, en fait, équivaut à lui donner pleins pouvoirs.
Talon est nommé intendant le 23 mars 1665 (3). Il est à La Rochelle dans le courant d'avril, et, comme il lui faut attendre plus d'un mois, dans cette ville, avant de s'embarquer, il en profite pour commencer l'enquête (4) sur le pays qu'il a la charge d'administrer et de réorganiser. Nulle part cette enquête ne pouvait se mener plus facilement et se pousser plus loin. La Rochelle était pleine de soldats et d'émigrants destinés à l'Amérique française. Talon s'y rencontre aussi avec le nouveau gouverneur, M. de Courcelles, avec les directeurs et l'agent
(1) Ghapais, Jean Talon, pp. 1-20.
(2) Pouvoir d'intendant de justice, pohcc et finances ciî Canada pouf M. Talon, 10 mai IGG'J. Aich. col. Canada, registre des ordres du Koy, 16G1-1669, fol. 125.
(:5) l^ouvoir d'intendant de la justice, police et finances en Canada pour le sieur Talon, 23 mars 1065. Aich. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1G63-1G09, fol. 71.
(4) Talon à Colbert, La Rocliclle, 15 mai 1CG5. Arcli. col. Canada, corr. gén., 2, 1GG3-1GG7, fol. 135.
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général de la compagnie des Indes Occidentales, avec quelquesuns de ces officiers de Carignan, auxquels il distribuera des seigneuries, et, ce qui Tintéresse davantage, avec des habitants de la colonie (1). Et Talon, qui joint à son intelligence si claire, à son bon sens si robuste, une imagination riche et prompte, entrevoit déjà « beaucoup de choses à faire (2).
A la fin de septembre Talon est à Québec. C'est le coup de foudre. Au premier regard, le Canada l'a conquis. Il est impatient de communiquer son enthousiasme au ministre. Dès le 4 octobre, il se hâte de lui adresser ce qu'il appelle modestement « un crayon grossier » (3). Il y pose la question qui doit être résolue, avant toutes les autres, et à laquelle les instructions du roi n'ont pas donné franchement la réponse. Quelles sont les véritables intentions du roi? Le roi n'a-t-il point d'autre dessein que de favoriser la compagnie, que de lui permettre « d'augmenter le nombre de ses vaisseaux et faire un commerce utile à son estât sans avoir pour objet l'estendue des habitations de ce pays et la multiplication de ses colons », ou bien Sa Majesté regarde-t-elle ce pays « comme un beau plan sur lequel on peut former un grand royaume » ? Talon plaide chaleureusement pour la seconde alternative et s'efforce d'évoquer aux yeux de Louis XIV et de Colbert cette vision qui l'obsède d'une grande France qui irait « du Saint-Laurent jusques à la Floride, les Nouvelles Suède, Hollande et Angleterre et... par delà la première de ces contrées... jusqu'au Mexic. » Et, comme une association de particuliers, si riches, si zélés qu'ils puissent être, devra être impuissante à réaliser ce rêve grandiose, il en vient à réclamer, indirectement, la déchéance de la compagnie en proposant de lui retirer « la seigneurie, la propriété des terres, la nomination aux cures et même le commerce qui fait l'âme de l'établissement ».
L'hiver interrompt toute correspondance ent^^e Versailles et
(1) « M. de Villeray conseiller au Conseil souverain de Québek et quatre ou cinq autres habitants du Canada. » Talon à Colbert, 24 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 140.
(2) Talon à Colbert, 15 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663- 1667, fol. 135.
(3) Talon à Colbert, Québec, le 4 octobre 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 143.
lt)4 LA COLONISATION DE LA NOU VELLE-PRANCE
Québec. Talon après d'une année pour nourrir sa belle chimère, et se flatter d'avoir gagné sa cause auprès d'un monarque jeune, audacieux, conscient de sa puissance, et qui semble décidé, en toute chose, à faire grand. Le réveil n'en est que plus pénible (1). Louis XIV se refuse à accomplir l'effort nécessaire pour former un grand royaume et il charge Colbert de donner ses raisons à l'intendant. Les raisons du roi ne valent guère. On est volontiers d'accord avec lui qu'il serait dangereux d'éparpiller la colonisation sur un trop vaste espace. Mais s'est-on donné au conseil la peine de comprendre ce que réclame Talon? S'il demande beaucoup de monde, il ne dit, nulle part, qu'avant de pousser plus avant il ne commencera pas par renforcer les établissements du Saint-Laurent. Quant à la crainte d'aff*amer la Nouvelle-France par l'envoi d'un contingent trop nombreux, on peut la partager sans doute. Encore faut-il s'entendre? Qui parle de transporter, d'un seul coup, des multitudes ! Qui empêche, par contre, d'augmenter raisonnablement le chifl're de la recrue annuelle ! Le roi est-il vraiment trop pauvre pour nourrir, chaque hiver, en Amérique mille ou quinze cents personnes de plus. La dernière objection est puérile. Peut-on soutenir sérieusement qu'à coloniser en Amérique, avec quelque activité, on risque de dépeupler un royaume dont la population atteint quinze millions d'âmes, et croît très vite?
Aussi bien le véritable motif du refus est autre, et Louis XIV n'hésite pas à le laisser entendre. Il a d'autres affaires que de fonder des colonies. Remarquez que nous sommes au milieu de 1666, qu'il n'a pas terminé sa guerre avec l'Angleterre, qu'il médite d'exiger de la maison d'Espagne une avance d'hoirie aux Pays-Bas et en Franche-Comté. Pour conclure, voici le programme. 11 faut penser, avant tout, à l'établissement du commerce, et ne point toucher, le moins du monde, au monopole de la compagnie. Quant à la colonisation i)roprement dite, on la pratiquera avec parcimonie, « avec ménage » (^), comme dit l'auteur d'un mémoire anonyme qui est, de la même époque,
'^* (1) Colbert à Talon, Versailles, le 5 avril 1666 Arch. col. Canada, corr. g6n., 2, 1^63-1007, fol. 199.
(2) Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 45.
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avec Tespoir, quand même, d'obtenir de bons résultats « insensiblement par la succession d'un temps raisonnable ».
La déception de Talon est vive. Il semble qu'il ait, dès ce moment, songé à quitter la partie. Il commence à se plaindre de cette mauvaise santé (1) qui lui fournira, plus tard, par deux fois, le prétexte honnête pour avoir son congé. Pourtant il s'incline. Mais, même dans son acte de soumission, il lui est impossible de dissimuler combien la résignation lui est malaisée, et de ne point riposter par l'ironie à la plus mauvaise des objections qu'on lui a faites. « Monseigneur, écrit-il à Colbert, je n'aurai plus l'honneur de vous parler du grand establissement que, cy-devant, j'ay marqué pouvoir se faire en Canada à la gloire du Roy et à l'utilité de son état puisque vous connaissez quil n'y a pas dans V ancienne France assez de surnuméraires et de sujets inutiles pour peupler la nouvelle^ et entrant dans toutes les raisons de votre dernière depesche, je tourneray mes soins à ce que vous m'ordonnez jusques à ce que cette matière informe vous paraisse digne de quelque plus grand secours que celui qu'elle a reçu cette année. Souffrez seulement, Monseigneur, que je vous dise que, si elle paraissait à vos yeux ce qu'elle est^ vous ne lui refuseriez pas votre application (2). » Mais Colbert ne peut pas voir ce que voit Talon. Colbert a « la vue intense mais immédiate et courte des myopes (3). » Et Talon se résigne à poursuivre la tâche modeste qui lui est assignée. Il y emploiera tout ce qu'il a d'intelligence, il y dépensera tout ce qu'il a d'énergie. Et comme c'est « un débrouillard », avec ce peu qu'on lui donne, il va, en cinq années, transformer la Nouvelle-France.
(1) Talon au roi, 11 novembre 1666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 214.
(2j 13 novembre 1666. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 216.
(3) E. Lavisse. Colbert intemlant de Mazarin. Revue de Paris. Septembreoctobre 1896, p. 20.